Mushoku Tensei (LN) – Tome 3

***

Chapitre 1 : L’artiste escroc qui se prétendait être un Dieu

J’étais en train de rêver.

Dans ce rêve, je volais dans les airs, tenant Éris dans mes bras. Mon esprit était flou, mais je savais que je volais. Le monde qui m’entourait était une masse de formes et de couleurs en constante évolution. Je m’étais propulsé dans l’air comme une onde sonore ou une particule de lumière, mon corps rebondissant au hasard dans différentes directions.

Je ne savais pas pourquoi c’était arrivé. Mais j’étais certain d’une chose : peu importe ce que j’essayais, j’allais finir par perdre de la vitesse et plongerai au sol.

Alors je m’étais concentré. J’avais regardé le paysage toujours changeant en dessous de nous, essayant de trouver un endroit relativement sûr pour atterrir.

Pourquoi avais-je ressenti le besoin de faire cela ? Bonne question. Quelque chose en moi criait que je devais le faire, si je voulais survivre.

Pourtant, nous allions beaucoup trop vite. C’était comme regarder dans les bobines d’une machine à sous, sauf que tout bougeait beaucoup, beaucoup trop vite. En me concentrant plus intensément, j’avais accumulé de l’énergie magique dans mes yeux… et pendant un instant, nous avions soudainement ralenti.

Oh merde. Je vais tomber.

La panique hurla dans ma poitrine, et je pouvais maintenant voir clairement la terre en dessous de moi. J’avais besoin de trouver un champ. Tomber dans la mer ou s’écraser sur une montagne ne serait pas une bonne chose. Les forêts étaient évidemment dangereuses, mais si je réussissais à viser un champ…

Je m’étais forcé à descendre, en espérant le meilleur. Notre vitesse diminuait rapidement alors que je plongeais vers une étendue de terre brun-rougeâtre.

Un instant plus tard, je perdis connaissance.

◇ ◇ ◇

Quand j’avais ouvert les yeux, je m’étais retrouvé dans un espace vide d’un blanc pur. J’avais tout de suite su que ce n’était pas réel. Ça devait être une sorte de rêve lucide. Pourtant, pour une raison quelconque, mon corps me semblait étrangement lourd.

« … Hein ? »

Je m’étais regardé et mes yeux s’étaient ouverts. J’étais de retour dans mon ancienne forme familière, celle dans laquelle j’avais vécu pendant trente-quatre ans.

En la voyant, des souvenirs de ma vie antérieure me revinrent à la mémoire. J’étais la même ordure amère, vile, anxieuse et égoïste que j’avais toujours été. Les dix années que j’avais passées en tant que Rudeus m’avaient soudainement semblé n’être rien de plus qu’un rêve.

Une vague de déception écrasante s’était abattue sur moi. J’étais redevenu pathétique et j’avais trouvé ce fait trop facile à accepter.

Alors c’était vraiment un rêve, hein… ?

Mais si ce n’était vraiment qu’un rêve, celui-ci avait duré très longtemps. Mais au bout du compte, c’était trop beau pour être vrai. J’étais né dans une famille aimante, et j’avais réussi à me lier d’amitié avec des filles très mignonnes. Des résultats assez décents pour une période de 10 ans. Mais je voulais profiter un peu plus de cette vie.

Eh bien… Je suppose que c’est fini maintenant.

Je sentis que les souvenirs de mon temps où j’étais Rudeus commençaient à s’estomper. Une fois réveillé, même le meilleur des rêves s’évanouissait en un rien de temps.

Est-ce que je m’attendais vraiment à quelque chose de différent ? S’il vous plaît. Une vie douce et heureuse comme celle-là n’avait jamais été envisagée pour un gars comme moi.

◇ ◇ ◇

Finalement, j’avais remarqué qu’une personne bizarre était apparue devant moi. L’individu en question avait un visage vide et blanc, marqué seulement d’un grand et large sourire.

Peut-être que « blanc » n’était pas le bon mot. Je n’arrivais tout simplement pas à discerner des traits distinctifs. Quand je regardais une partie spécifique de ce visage, elle glissait instantanément hors de ma mémoire, mon esprit refusait de former une image de cette personne. J’avais presque l’impression que cette… personne était brouillée par une mosaïque pixelisée.

Pourtant, j’avais senti que j’avais affaire à quelqu’un de calme et de patient.

« Salut. Enchanté de te rencontrer, Rudeus. »

Hm. J’étais tellement occupé à me sentir désolé et maintenant, voici qu’un gars du type porno bizarrement censuré me causait.

En fait, cette voix était plutôt ambiguë. Ça pourrait être un homme ou une femme. Allons-y avec la fille ! Ça rendra ce truc pixelisé un peu sexy, non ?

« Allô ? M’entends-tu ? »

Oh. Ouais. Bien sûr. Bonjour, enchanté de te rencontrer.

« Excellent. Content de voir que tu es si poli. »

Je n’ai pas vraiment parlé à voix haute, mais il semblerait que mon ami ici présent ait très bien entendu mes pensées. Autant continuer à communiquer de cette façon.

« Wôw. Rien ne t’étonne, n’est-ce pas ? »

Ce n’est pas du tout vrai.

« Ehehehe. Ne sois pas si modeste ! »

Passons à autre chose. Tu es… qui ou quoi, exactement ?

« Ne le vois-tu pas par toi-même ? »

Je ne vois pas grand-chose avec cette mosaïque. Euh, es-tu le puissant Sperman ou quelque chose comme ça ?

« Le puissant Sperman ? C’est qui, lui ? Est-ce qu’il me ressemble ? »

Oh, totalement. C’est un tas de pixels flous, tout comme toi.

« Hmm. Donc il y a aussi quelqu’un comme moi dans ton monde… »

Eh bien, non. Pas vraiment.

« Quoi ? OK, passons à autre chose. Je suis un Dieu. L’Homme-Dieu, pour être précis. »

Uh-huh. L’Homme-Dieu. C’est vrai.

« Je dois dire que tu n’as pas l’air très impressionné. »

J’étais en train de me demandais pourquoi un Dieu perdrait son temps à discuter avec moi. Mais de toute façon, est-ce que ton arrivée n’est pas un peu trop tardive ? Dieu est censé faire son apparition au premier chapitre, non ?

« Le premier chapitre… ? Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Peu importe, ce n’est rien. S’il te plaît, vas-y.

« D’accord. Bref, ça fait un moment que je te surveille. Tu as vécu une vie intéressante ! »

C’est toujours amusant de jeter un coup d’œil, n’est-ce pas ?

« Oh, ça a été une joie. Et c’est pourquoi j’ai décidé de prendre soin de toi. »

Tu t’occupes de moi ? Mince, merci. Tu parles d’une condescendance… Je suis quoi, ton animal de compagnie ?

« Allons, il n’y a pas besoin d’être si hostile ! Je te parle seulement parce que j’ai vu que tu avais de gros ennuis. »

C’est un signal d’alarme. Quiconque propose de régler tous vos problèmes quand vous avez du mal à le faire est un escroc.

« Non, non. Je suis de ton côté, mon ami. »

Hah ! Maintenant, on est amis ? Ne me fais pas rire.

J’ai rencontré des gens comme toi dans mon ancienne vie, mon pote. Des gens qui se sont glissés vers moi et m’ont dit : « Fais de ton mieux », ou bien : « Je veillerai sur toi. » Ils étaient tous des menteurs. Ils s’en foutaient complètement. Ils ont supposé que tout s’arrangerait automatiquement une fois qu’ils m’auraient attiré hors de ma chambre. Aucun d’entre eux n’a compris la source du problème. Tout ce que tu dis me fait penser à eux. Je ne te ferai jamais confiance.

« Mon Dieu, c’est un problème. Hmm… Dans ce cas, pourquoi ne te donnerais-je pas un petit conseil ? »

Un conseil, hein… ?

« C’est exact. N’hésite pas à l’ignorer complètement, si tu le veux. »

D’accord, j’ai compris. C’est donc ça, ton point de vue. J’en ai eu plein la dernière fois aussi. Les gens adoraient me donner des conseils. J’ai pensé qu’ils pourraient me donner un tas de conneries d’autoassistance et me concentrer sur autre chose que ma propre misère. Sérieusement, tu parles d’une erreur. Qu’est-ce que la pensée positive va me faire de bien maintenant ? J’ai dépassé le stade où mon état émotionnel va faire une différence. Devenir optimiste ne fait que m’exposer à plus de douleur.

Je veux dire, c’est un bon exemple ! Pourquoi me laisser rêver, bon sang ? Réalité alternative, mon cul ! J’ai eu une seconde chance dans la vie, et tu m’enlèves le tapis sous mes pieds ? Étais-tu obligé d’être aussi sadique !?

« Attends une seconde. Je pense que tu te méprends. Je veux t’aider dans ta vie actuelle, pas dans ton ancienne. »

… Hm ? Alors pourquoi je ressemble à ça ?

« C’est ta forme astrale. Elle est différente de ton corps réel. »

Ma… forme astrale… ?

« C’est vrai. Tu es parfaitement bien physiquement, bien sûr. »

Alors, ce n’est qu’un rêve ? Quand je me réveillerai, je ne me retrouverai plus dans ce corps merdique ?

« Exactement. Puisque tu rêves en ce moment, tu seras de retour à la normale à ton réveil. Te sens-tu mieux maintenant ? »

Phew. OK. Donc c’est juste un rêve bizarre…

« Ce n’est pas qu’un rêve. Je parle directement dans ton esprit en ce moment même. Difficile de croire que ton image mentale de toi-même est si différente de ton corps… »

De la télépathie, hein ? Eh bien, c’est entendu. Mais qu’est-ce que tu me veux vraiment ? Prévois-tu de me renvoyer dans mon ancien monde ? Puisque ma place n’est pas ici ?

« Ne sois pas ridicule. Je ne pouvais pas t’envoyer ailleurs que dans le monde à six faces, évidemment. »

Hmph. C’est peut-être évident pour toi, mais je suis dans le brouillard.

« Un point très raisonnable. »

Attends une minute. Si tu ne peux pas me renvoyer… tu ne peux pas être celui qui m’a réincarné dans ce monde, non ?

« Exact. La réincarnation n’est de toute façon pas vraiment mon domaine. C’est la spécialité d’un certain Dieu Dragon maléfique. »

Hrm. Nous avons aussi un dragon maléfique, hein… ?

« Bref, tu veux mon avis ou pas ? »

… Non merci.

« Hein !? Pourquoi pas ? »

Je ne sais pas ce qui se passe ici, mais tu es manifestement un personnage louche. Ça veut dire que je ferais mieux de y’ignorer complètement.

« Aw. Est-ce que j’ai vraiment l’air si louche ? »

Oh oui, bon sang. Tu ne pourrais pas mieux agir comme un escroc si tu essayais. Cela me rappelle les escrocs que j’avais l’habitude de rencontrer dans des MMO. Au moment où tu te laisses prendre dans une conversation, ils t’embrouillaient déjà la tête.

« Je ne suis pas un escroc ! Je ne te demanderai même pas de suivre mon conseil, comprends-tu ? »

C’est juste une autre partie de ta stratégie.

« Allez ! Fais-moi confiance ! »

Tu te plains terriblement pour une divinité. Regardez. Ce n’est même pas comme si je te vénérais, qui que tu sois. Le seul dieu qui m’importe, c’est celui qui a fait le miracle de ma réincarnation. Pourquoi ferais-je confiance à un autre type qui me vient à l’esprit et qui dit toutes sortes de conneries bizarres ? Oh, et les gens qui parlent de « confiance » sont toujours des menteurs. Cette sagesse est tirée d’un de mes livres préférés.

« Allez, ne sois pas si têtu. Donne-moi juste une petite chance. »

On dirait un ex-petit ami perdant qui essaie de se remettre avec la fille qui l’a largué. Écoute, mon pote. Combien de prières penses-tu que j’ai dites dans mon ancienne vie ? Tu n’es jamais venu à la rescousse à l’époque. Pas même une fois, jusqu’au jour de ma mort. Pourquoi me donner des conseils maintenant ?

« Je ne suis pas de ton ancien monde, tu t’en souviens ? Je suis un Dieu de ce monde, et je dis que je vais t’aider à partir de maintenant. »

C’est vrai. Et je dis que je ne peux pas vous faire confiance. Parler ne coûte pas grand-chose. Si tu veux que je te croie, montre-moi un miracle.

« N’est-ce pas un miracle ? Combien de personnes peuvent communiquer avec toi par tes rêves ? »

Qu’y a-t-il de si spécial dans une petite communication ? N’importe qui peut faire ça. Tu n’as qu’à écrire une lettre ou quoi que ce soit d’autre.

« Eh bien, c’est vrai. Mais est-ce vraiment une bonne raison pour que tu m’ignores ? À ce rythme, tu vas mourir. »

… je vais mourir ? Pourquoi ?

« Le continent des démons est un endroit assez rude. D’abord, il n’y a pas grand-chose à manger. D’autre part, c’est en endroit où grouillent de monstres, surtout comparés au Continent Central. Je sais que tu peux parler la langue, mais les choses fonctionnent plutôt différemment ici. Es-tu vraiment certain de pouvoir survivre ? »

Le continent des démons ? Quoi ? Attends. Tu veux dire cet énorme morceau de terre au bout du monde ? Pourquoi serais-je si loin ?

« Tu as été pris dans un énorme désastre magique. Tu as fini par te téléporter ici. »

Un désastre magique… ? Parles-tu de la lumière que j’ai vue ?

« C’est exact. »

C’était donc une sorte de sort de téléportation. Hmm.

… Attends, je ne suis pas le seul à avoir été frappé par ce truc. Je me demandais si tout le monde à Fittoa va bien. Le village Buena est assez loin de Roa, ils vont donc probablement bien… mais je m’inquiète toujours pour ma famille.

… As-tu une idée là-dessus, mon pote ?

« De toute façon, croirais-tu vraiment ma réponse ? Tu ne veux même pas écouter mes conseils. »

C’est un bon point. Tu mentiras probablement juste pour le plaisir.

« Tout ce que je vais te dire, c’est que tout le monde prie pour ta sécurité. Ils veulent tous que tu reviennes vivant. »

Eh bien… bien sûr. Bien sûr qu’ils le feraient.

« Hmmm. Y crois-tu vraiment ? N’y a-t-il pas une part de toi qui pense… qu’ils pourraient être heureux d’avoir la joie de te revoir ? »

Oui, je mentirais si je disais que ça ne m’avait pas traversé l’esprit. À la fin de ma dernière vie, tout le monde se fichait que je vis ou meurs. Et j’ai encore des problèmes d’estime de soi qui en découlent.

« Eh bien, les gens se soucient de toi dans ce monde. Tu ferais mieux de leur rendre la pareille et en un seul morceau. »

Oui. Tu as raison.

« Je ne te garantis rien, mais je pense que tu auras de bonnes chances de survivre si tu suis mon conseil. »

Attends. Avant d’en venir là, je veux savoir pourquoi tu fais ça. Pourquoi tiens-tu tant à moi ?

« Ciel, tu es obstiné… Je pense juste que les choses seront plus amusantes si tu restes en vie, d’accord ? N’est-ce pas suffisant ? »

Les gens qui ne pensent qu’à s’amuser ont tendance à être de vrais salauds.

« C’était comme ça dans ta dernière vie ? »

À peu près. Je connaissais quelques gars comme ça, et ils aimaient tous faire danser les autres comme des marionnettes pour s’amuser.

« Eh bien, j’aime un peu les marionnettes de temps en temps. Je ne peux pas le nier. »

Super. Je suis donc le singe de compagnie et tu me donnes des instructions vagues pour voir si je peux atteindre mon but. Ça sonne bien ?

« Soupir… Regarde ici. N’as-tu pas oublié ma question originale ? »

Quelle question originale ?

« Alors, laisse-moi-la répéter. Es-tu sûr de pouvoir survivre ici ? Échoués dans un pays dangereux et inconnu ? »

... Non, pas vraiment.

« Alors peut-être que tu ferais mieux de m’écouter. Comme je l’ai déjà dit, c’est à toi de suivre mes suggestions. »

D’accord, c’est bon. Très bien. J’ai compris. Vas-y, donne-moi un conseil si te le veux vraiment. De toute façon, à quoi rimait toute cette longue conversation ? Tu aurais pu me dire quoi faire et nous éviter un mal de tête.

« Oui, oui. Écoute-moi bien, jeune Rudeus. Dès que tu te réveilleras, tu verras un homme. Compte sur lui, et fais ce que tu peux pour l’aider. »

Alors que ces paroles brèves et finales résonnaient dans le vide, le dieu pixelisé disparut abruptement.

Et de toute façon, qu’est-ce qu’il y a de si amusant à me regarder ?

« Ce n’était peut-être pas le bon choix de mots. Tu es très… intéressant, c’est tout. Je n’ai presque jamais la chance de voir quelqu’un d’un monde complètement différent ! J’aimerais t’aider à rencontrer toutes sortes de gens et voir ce qu’il en résulte. »

***

Chapitre 2 : Les Superds

Partie 1

Quand je m’étais réveillé, il faisait déjà nuit.

Un ciel noir plein d’étoiles s’étendait au-dessus de moi. Les ombres projetées par une flamme dansaient sur le sol. J’entendais le crépitement de la combustion du bois. J’avais l’impression de dormir près d’un feu de camp, mais je ne me souvenais pas d’en avoir fait un, ni même de m’être mis en route pour me rendre dans un camping.

La dernière chose dont je m’étais souvenu… c’était que le ciel changeait brusquement de couleur et qu’une vague de lumière blanche déferlait sur nous.

Oh, et puis il y a eu ce rêve. Pas très agréable…

« Gah ! »

Une crise d’angoisse me traversa. Je regardais mon corps vers le bas. Heureusement, ce n’était pas la lente et inutile masse de chair que j’avais l’habitude d’habiter. J’étais de retour dans la forme jeune, mais forte de Rudeus. Voyant cela, mes souvenirs du passé commencèrent à s’estomper légèrement, et une vague de pur soulagement me submergea.

Au diable cet Homme-Dieu. Pendant un instant, j’avais l’impression d’être de retour dans mon ancienne vie. J’avais l’impression que j’allais passer un peu plus de temps dans ce monde. Dieu merci. J’avais encore une tonne de choses à faire ici. Comme d’une part mettre de côté mon statut de « Sorcier ».

Quand je m’étais assis, j’avais mal au dos. J’avais été couché sur le sol nu. Mon environnement immédiat était une étendue de terre sèche et fissurée. D’après ce que j’avais pu voir, il n’y avait presque pas de végétation. N’y avait-il même pas d’insectes ? Je n’avais rien entendu d’autre que le bruit du feu.

C’était vraiment calme ici. J’avais l’impression que tout le bruit que je faisais était englouti par le silence total de la nuit. Je ne me souvenais pas d’avoir été dans un endroit comme celui-ci auparavant. Le royaume d’Asura était après tout couvert de prairies et de forêts. Cette vague de lumière blanche l’avait-elle fait ?

Non, non. D’après l’Homme-Dieu, j’avais été téléporté. On était probablement dans le continent des démons. C’était une terre complètement nouvelle et inconnue. D’une façon ou d’une autre, cette lumière m’avait envoyé… Attendez.

Et Ghislaine et Éris !?

Mon premier réflexe avait été de me lever et de commencer à les chercher. Mais au moment où j’avais commencé à bouger… j’avais remarqué qu’une fille dormait sur le sol derrière moi, une main se serrant contre ma chemise.

Ses cheveux roux vif étaient indubitables. C’était Éris. Éris Boreas Greyrat, la fille à qui je donnais des cours à Fittoa. Je ne vais pas vous refaire toute l’histoire, mais je lui avais enseigné la lecture et l’arithmétique depuis maintenant plus de 3 ans. Au début, c’était une force de la nature : gâtée, violente et totalement hors de contrôle. Mais j’avais réussi à naviguer à travers certains événements délicats, comme la sauver de kidnappeurs potentiels et lui apprendre à danser avant sa fête d’anniversaire. Finalement, j’avais gagné son respect et sa confiance.

Bien sûr, elle me donnait encore des coups de poing et des coups de pied tous les jours. C’était comme ça qu’elle était.

« … Hm. »

Pour une raison quelconque, Éris avait une sorte de manteau drapé sur elle. J’avais été étendu dans mes vêtements, mais… oh bien. Le principe de la « dame d’abord » s’appliquait probablement ici.

Mon équipement, Aqua Heartia, était également placé sur le sol derrière elle. Éris me l’avait offert en cadeau pour mon dixième anniversaire il y avait quelques jours à peine. En tout cas, elle n’avait pas de blessures externes évidentes. C’était un soulagement.

Mais où est Ghislaine ?

Ghislaine Dedoldia était à la fois notre instructrice de maniement de l’épée et le garde du corps personnel d’Éris. C’était une femme bête terriblement douée qui m’avait enseigné les bases de son style en échange d’une éducation rudimentaire. Le cerveau de la femme était prétendument « fait de muscles », et elle était définitivement à la traîne par rapport à Éris dans ses études… mais dans une situation d’urgence comme celle-ci, elle serait beaucoup plus utile que des gens comme moi. Il était possible qu’elle ait fait le feu et mis cette cape sur Éris.

Je m’étais détourné de mon élève endormie, et j’avais commencé à chercher mon maître. Tout de suite, j’avais vu quelqu’un assis près du feu, que je n’avais pas remarqué auparavant.

Mais ce n’était pas Ghislaine. C’était un homme.

« … »

Il me regardait fixement, immobile, et silencieusement, comme s’il m’évaluait. Je m’étais figé comme un lapin sous le regard d’un prédateur.

Malgré mon choc, j’avais fait de mon mieux pour l’étudier calmement. Il ne semblait pas se méfier de nous. En fait, c’était plus comme… hmm. Comment pourrais-je dire ça ? Quelque chose dans son langage corporel me rappelait la façon dont ma sœur approchait lentement et timidement un chat qu’elle voulait caresser.

Avait-il peur d’effrayer ces enfants qu’il venait de croiser ? Cela semblait indiquer qu’il n’était pas hostile.

Mais au moment où je poussais un soupir de soulagement, mon esprit s’était arrêté sur quelques détails alarmants. Ses cheveux étaient vert émeraude, sa peau blanche comme de la porcelaine, et il avait quelque chose, comme un bijou rouge incrusté sur son front. Il avait aussi une longue cicatrice sur le visage. Ses yeux étaient aiguisés, ses traits sévères. Même au premier regard, il avait l’air d’un homme dangereux.

Juste pour enfoncer le clou, il y avait un trident à ses côtés.

Quand j’étais très jeune, j’avais reçu des cours de magie d’une fille nommée Roxy qui m’avait appris beaucoup de choses précieuses et qui avaient changé ma vie. Une des choses qu’elle m’avait apprise concernait une certaine race de démons, les Superds. Je me souvenais parfaitement de ses paroles, même maintenant.

Ne parle pas à un Superd. Ne t’approche pas d’eux.

Je voulais me lever, attraper Éris et me mettre à courir comme un fou. Mais j’avais réussi au dernier moment à supprimer cette envie.

Le conseil de l’Homme-Dieu m’était venu à l’esprit : fais-lui confiance, et fais ce que tu peux pour l’aider.

Je n’avais bien évidemment absolument aucune raison de faire confiance à cette divinité autoproclamée. Tout ce qu’il m’avait dit avait fait sonner mon alarme, et maintenant il m’avait laissé ici avec ce personnage incroyablement suspect. Comment lui faire confiance ? Ce type était un Superd, bon sang. Roxy avait expliqué en détail à quel point ils étaient terrifiants et violents.

Peut-être qu’une sorte de dieu voulait que je l’aide. D’accord, très bien. Mais à qui allais-je faire confiance ici ? Un personnage louche que j’avais rencontré dans un rêve, ou mon maître bien-aimé, Roxy ?

Roxy, évidemment. La question ne valait même pas la peine d’être posée. Ce qui voulait dire que je devrais m’enfuir maintenant.

C’était peut-être pour cela que le « conseil » était nécessaire. Sans ce rêve, j’aurais probablement fui immédiatement. Et même si, d’une façon ou d’une autre, j’arrivais à m’enfuir, quelle serait ma prochaine étape ?

J’avais jeté un second coup d’œil à notre environnement.

Il faisait nuit et tout m’était complètement inconnu. La terre fissurée qui m’entourait était couverte de roches déchiquetées. Si je croyais l’Homme-Dieu sur parole, c’était le Continent des Démons. Ça voudrait dire que j’étais loin de chez moi.

En y repensant… J’avais fait un autre rêve étrange plus tôt, bien que je l’avais presque oublié après cette conversation mémorable avec l’Homme-Dieu. J’avais traversé ce monde à une vitesse incroyable. J’avais balayé les hautes montagnes, la haute mer, les forêts épaisses et les vallées profondes… beaucoup d’endroits où j’aurais pu mourir en fait. Peut-être que ce n’était pas un rêve, peut-être que j’avais vraiment été téléporté. L’histoire du Continent des Démons semblait de plus en plus plausible.

Et bien sûr, je ne savais pas j’étais sur le continent. Si je m’enfuyais maintenant, j’errerais sans but au milieu d’une terre massive et étrangère.

En fin de compte, je n’avais pas vraiment le choix. Même si Éris et moi pouvions nous éloigner de cet homme, nous nous retrouverions désespérément coincés au milieu de nulle part. Bien sûr, il y avait toujours une chance que nous trouvions un village à proximité quand le soleil se lèvera. Mais est-ce que ça valait le coup de tout parier là-dessus ?

Non. Bien sûr que non. Je savais parfaitement à quel point il était difficile de trouver son chemin dans un pays inconnu.

Calme-toi, mec. Respire profondément. Tu ne fais pas confiance à l’Homme-Dieu. Très bien. Mais qu’en est-il de ce type ? Regarde-le attentivement. Regarde l’expression de son visage. Il est anxieux. Anxieux et un peu résigné. Ce n’est pas un monstre inhumain incapable d’émotion, d’accord ?

Roxy m’avait dit d’éviter le Superd, mais elle n’en avait jamais rencontré un elle-même. J’avais tout appris sur les préjugés et la discrimination dans mon ancien monde, et je savais comment se déroulaient les chasses aux sorcières. Les Superds étaient craints, mais peut-être qu’ils étaient mal compris. Roxy n’avait sûrement pas l’intention de me mentir, mais il y avait une chance qu’elle ait eu une mauvaise opinion d’eux.

Mon intuition me disait que ce type ne nous ferait pas de mal. Il n’avait pas l’air aussi louche ou malveillant que l’Homme-Dieu. Devrais-je suivre l’avertissement de Roxy ou le conseil de l’Homme-Dieu ? J’avais décidé de suivre mon instinct. Je n’avais pas détesté ou craint ce type à première vue, son apparence était juste un peu… intimidante. Dans ce cas, ça ne ferait pas de mal de parler. Je me déciderais en fonction de ce qui se passera.

« Bonjour »

Je l’avais appelé.

Après une pause, il répondit par un bref « Bonjour ».

Pour l’instant, tout va bien. Hmm. Quelle est la prochaine étape ?

« Es-tu un serviteur de Dieu ou quelque chose comme ça ? »

L’homme inclina la tête avec perplexité.

« Je ne suis pas sûr de ce que tu veux dire, mais je vous ai trouvés ici après votre chute du ciel. Je sais que les enfants humains sont délicats, alors j’ai fait ce feu pour vous garder au chaud. »

Aucune mention de mon ami sans visage, hein ? Ce type n’était pas dans le plan de Dieu ? D’après ce que l’Homme-Dieu m’avait dit sur ses motivations, peut-être que me regarder n’était que la moitié du plaisir. Voir comment d’autres personnes réagiraient à mes propos était probablement tout aussi intéressant. Dans ce cas, cet homme pourrait vraiment être digne de confiance.

« C’était très gentil de votre part. Merci de nous aider. »

« … Es-tu aveugle, mon garçon ? »

C’était une question étrange.

« Quoi ? Non, en fait ma vision est parfaite. »

« Tes parents ne t’ont jamais parlé des Superds avant ? »

« Mes parents ne l’ont pas fait, mais mon maître m’a dit de rester loin d’eux à tout prix. »

L’homme s’arrêta de nouveau, puis parla plus lentement et plus prudemment qu’auparavant.

« Tu ne tiens pas compte des paroles de ton maître, le sais-tu. »

La question tacite, bien sûr, était : je suis un Superd. Cela ne te dérange pas ? L’homme semblait étonnamment peu sûr de lui.

« N’as-tu pas peur de moi ? »

Je n’ai pas peur, non. Je me méfie juste un peu de vous.

Inutile de le dire tout haut, bien sûr.

« Je pense qu’il serait impoli de craindre un homme qui vient de m’aider. »

« Tu dis des choses étranges, mon enfant. »

Il avait l’air vraiment perplexe maintenant.

Je ne pensais pas avoir dit quoi que ce soit de particulièrement étrange, mais peut-être que le Superd tenait pour acquis que tout le monde allait courir en criant à leur vue. J’avais appris certaines choses sur la guerre de Laplace, le conflit qui opposait il y a 400 ans l’humanité et les démons et qui a pris fin il y a seulement un siècle. Je savais que les Superds avaient été rejetés depuis sa fin. Le monde se débarrassait lentement de ses préjugés contre d’autres types de démons, mais les Superds étaient définitivement un cas spécial. Toutes les autres races semblaient les détester aussi passionnément que le peuple japonais détestait les soldats américains pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils avaient été dépeints comme quelque chose de proche de l’incarnation du mal à l’état pur.

Sans ma connaissance du racisme de mon ancienne vie, j’aurais probablement crié de terreur à la vue de l’un d’eux.

L’homme n’avait rien dit. Il jeta une brindille dans le feu et elle éclata bruyamment. Éris gémit en entendant le son et se mit à remuer. Il semblerait qu’elle allait bientôt se réveiller.

Attendez. Ce n’est pas bon signe. Elle va certainement faire une scène. Je devrais au moins me présenter avant que les choses ne deviennent totalement chaotiques.

« Je suis Rudeus Greyrat. Quel est votre nom, monsieur ? »

« Ruijerd Superdia. »

Superdia était probablement le nom de famille commun utilisé par tous les Superds. C’était ainsi que les choses fonctionnaient habituellement avec les races démoniaques. Pour la plupart, seuls les humains prenaient des noms de famille, bien qu’il y ait eu quelques exceptions excentriques parmi les autres races. De même, le nom de famille de Roxy était Migurdia, d’après le Dictionnaire sur les races démoniaques qu’elle m’avait envoyé pendant mon séjour comme tuteur d’Éris.

« Eh bien, Ruijerd, je pense que cette jeune femme va bientôt se réveiller. Elle peut être très bruyante parfois, j’en ai peur. Laisse-moi m’excuser d’avance. »

« Pas besoin de ça. J’ai l’habitude. »

***

Partie 2

Étant donné son approche agressive de la vie, il y avait un risque réel qu’Éris s’en prenne à Ruijerd dès qu’elle l’aurait vu. Nous avions besoin d’avoir une petite conversation pendant que nous en avions l’occasion. Espérons que cela empêchera que les choses ne deviennent trop hostiles plus tard.

« Pardonnez-moi. Je vais me rapprocher un peu plus. »

Je jetais un coup d’œil à Éris afin de m’assurer qu’elle ne se réveillerait pas encore. J’avais fait le tour du feu et je m’étais installé à côté de Ruijerd. De près, je voyais ses vêtements dans la lumière faible et vacillante. Son gilet et son pantalon brodés ressemblaient à une sorte de vêtement tribal, le genre de chose qu’un autochtone aurait pu porter.

Ruijerd semblait plus mal à l’aise qu’autre chose. Mais honnêtement, c’était beaucoup moins déconcertant que la gentillesse insistante de l’Homme-Dieu.

« Ce n’est pas pour changer de sujet, mais où en sommes-nous actuellement ? », avais-je dit.

« Dans la région de Biegoya, au nord-est du continent des démons. Nous ne sommes pas loin du vieux château de Kishirisu. »

« Oh. Je vois… »

J’avais déjà vu le château de Kishirisu sur une carte. C’était très, très loin d’Asura.

« Je me demande, pourquoi avons-nous atterri jusqu’ici ? »

« Si vous ne le savez pas, je ne le saurais certainement pas. »

« Oui, je suppose qu’on ne le sait pas. »

Je savais bien que des choses étranges pourraient arriver quand on se trouvait dans un monde avec des dragons et de la magie, mais…

Notre rencontre avec un personnage aussi important que le lieutenant de Pérouse juste avant que cela n’arrive n’était sûrement pas une coïncidence. D’ailleurs, il se pourrait que l’Homme-Dieu ait aussi joué un rôle dans les choses. Si nous avions été pris dans cette situation par pure coïncidence, c’était un miracle que nous soyons encore en vie.

« En tout cas, je vous suis très reconnaissant de nous avoir aidés. »

« Il n’y a pas besoin de gratitude. Dites-moi juste d’où vous venez. »

« Nous sommes du royaume d’Asura sur le continent central. De la ville de Roa dans la région de Fittoa en particulier. »

« Asura… ? C’est effectivement un pays lointain. »

« C’est certainement le cas. »

« Mais ne vous inquiétez pas. Je vous ramènerai là-bas sain et sauf. »

Le nord-est du continent des démons se trouvait de l’autre côté de la carte par rapport à Asura. De loin, c’était comparable à un voyage entre Paris et Las Vegas. Et dans ce monde, bien sûr, on ne pouvait pas sauter dans un avion. Même les voyages par mer n’étaient possibles que sur des itinéraires spécifiques, de sorte que tout voyage intercontinental nécessitait de longs détours par voie terrestre.

« Avez-vous la moindre idée de ce qui a pu se passer, mon garçon ? »

« Eh bien, euh… le ciel s’est mis à briller tout à coup, puis quelqu’un qui se faisait appeler Almanfi le Lumineux s’est pointé et nous a dit qu’il allait venir pour arrêter une sorte d’anomalie. Nous étions encore en train de lui parler quand cette vague de lumière blanche et brillante nous a frappés. Et je me suis réveillé ici. »

« Almanfi... ? Alors, Perugius est impliqué ? La situation devait alors être vraiment grave. Vous avez de la chance d’avoir été simplement téléporté. »

« C’est assez vrai. Si ça avait été une sorte d’explosion, nous serions morts tous les deux. »

J’avais remarqué que Ruijerd n’avait pas eu l’air très surpris par cette histoire avec Perugius. Ce n’était peut-être pas si inhabituel pour notre héros légendaire de se montrer de temps en temps.

« Au fait, Ruijerd… avez-vous déjà entendu parler d’un Dieu-Homme ? »

« Dieu-Homme ? Ça ne me dit rien. Est-ce le nom de quelqu’un ? »

« Peu importe. Ce n’est pas vraiment important. »

Je n’avais pas l’impression qu’il me mentait et je ne pouvais pas imaginer pourquoi il en ressentirait le besoin.

« Quoi qu’il en soit… le royaume d’Asura ? »

« Ce n’est pas grave, je ne vous demanderais pas de nous emmener jusque-là. Si vous pouviez nous escorter jusqu’à la ville la plus proche, je pense que nous… »

« Non. Un guerrier superd ne revient jamais sur sa parole. »

Les paroles de Ruijerd étaient fermes, sa voix était pleine d’un orgueil obstiné. C’était suffisant pour me donner envie de lui faire confiance, même en mettant de côté les conseils de l’Homme-Dieu.

Pour l’instant, cependant, j’avais besoin de rester sceptique.

« Mais nous parlons d’un voyage à l’autre bout du monde. »

« Ne vous inquiétez pas pour ça, mon enfant. »

Sur ce, l’homme me tendit la main et me tapota timidement la tête. J’avais vu du soulagement sur son visage quand je n’avais pas rejeté sa main.

Ce type aimait peut-être juste les enfants ? Pourtant, on ne parlait pas d’une promenade de dix minutes pour rentrer chez nous. Je ne pouvais pas vraiment prendre ses promesses au pied de la lettre en ce moment…

« Pensez-y comme ça. Connaissez-vous la langue d’ici ? Avez-vous de l’argent ? Connaissez-vous les routes ? »

Oh. Huh. Je n’y avais même pas pensé jusqu’à maintenant, mais… J’avais parlé dans la langue humaine tout ce temps, et cet homme-démon répondait couramment. Intéressant.

« En fait, je peux parler la langue du Dieu-Démon. Et je suis un magicien compétent, donc je peux gagner de l’argent par moi-même. Si vous nous emmenez en ville, je saurai où nous devons aller. »

Si possible, je voulais orienter cette conversation vers un refus poli. Ruijerd lui-même était peut-être digne de confiance, mais je n’aimais pas l’idée que les choses se déroulaient exactement comme le Dieu-Homme le voulait.

Si mes paroles prudentes l’avaient blessé, l’homme ne l’avait pas laissé paraître.

« Je vois. Permettez-moi au moins de vous protéger. Abandonner de si jeunes enfants entacherait l’honneur d’un Superd. »

« Eh bien, je ne voudrais pas déshonorer un peuple si fier. »

« Ne t’inquiétez pas. On s’en est déjà occupé nous-mêmes. »

Je gloussai un peu, et les lèvres de Ruijerd se courbèrent légèrement vers le haut. Contrairement au sourire creux et dérangeant de l’Homme-Dieu, il y avait une véritable chaleur derrière son sourire.

« En tout cas, je vous emmènerai au village où je réside demain matin. »

« D’accord. »

Je ne voulais pas faire confiance à ce soi-disant dieu, mais on n’avait pas trop le choix, mais cet homme était différent. Ça ne pouvait pas faire de mal de lui donner une chance. Jusqu’à ce que nous atteignions au moins ce village.

◇ ◇ ◇

Peu de temps après, les yeux d’Éris s’ouvrirent.

Assise à la verticale, elle regarda autour d’elle, son expression devenant de plus en plus anxieuse. Au bout d’un moment, ses yeux rencontrèrent les miens, et je vis un soulagement sur son visage.

Un instant plus tard, elle remarqua l’homme assis à côté de moi.

« Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !! »

Hurlant comme une banshee, Éris tomba en arrière, puis essaya de se lever et de courir. Mais ses jambes lâchèrent et elle s’effondra au sol.

« Noooooooooooooooon ! »

La fille était dans un état de panique totale et aveugle. Mais elle ne se débattait pas violemment et n’essayait même pas de s’enfuir en rampant. Elle était allongée là où elle était tombée, tremblante de peur, gémissant du fond de ses poumons.

« Non ! Non, non, non ! S’il vous plaît, s’il vous plaît, non ! Ghislaine ! Ghislaine, aide-moi ! Ghislaine ! Pourquoi ne viens-tu pas !? Noooooon ! Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! Je suis désolée ! Je suis désolée ! Je suis désolé, Rudeus ! Je suis désolée de t’avoir repoussé ! Je suis tellement lâche ! Maintenant, je n’arriverai jamais à… tenir ma promesse ! Aaah… ah… Waaaaaaaaah ! »

Après avoir continué pendant un bon moment, la fille s’était finalement mise à pleurer de façon incohérente. La regarder m’envoya un frisson dans le dos. Je n’arrivais pas à croire à quel point elle était terrifiée…

Quoi que vous puissiez dire d’elle, Éris était une fille volontaire et confiante. Pour elle, le monde lui appartenait. Elle essayait toujours de franchir tous les obstacles sur son chemin. En règle générale, la fille donnait d’abord des coups de poing et parlait ensuite.

Avais-je… peut-être eu une mauvaise idée ici ? Rencontrer un Superd était-il littéralement une question de vie ou de mort ?

Un peu troublé, j’avais jeté un coup d’œil à Ruijerd.

« C’est une réaction plus typique », dit-il.

Tu n’es pas sérieux.

« C’est donc moi qui me comporte bizarrement ici ? »

« Oui, vous agissez bizarrement. Cependant… »

« Cependant ? »

« Je ne peux pas dire que ça me dérange. »

Le visage de l’homme était une image de solitude. J’avais ressenti une véritable sympathie.

Je m’étais levé et j’avais marché jusqu’à mon élève qui se recroquevillait. Éris tremblait de peur alors que mes pas se rapprochaient. Je m’étais accroupi à côté d’elle et j’avais commencé à lui frotter doucement le dos. Cela me rappela des souvenirs de ma vie différente, d’une époque où ma grand-mère m’avait réconforté exactement de la même façon.

« Allez, c’est bon. Il n’y a pas de quoi avoir peur. »

« Hic… Bien sûr que si ! Cet homme est un Superd ! »

Honnêtement, je ne comprenais toujours pas pourquoi elle était si terrifiée. Je veux dire, c’était Éris, la fille qui attaquait sans crainte Ghislaine, une épéiste de rang Roi. Je pensais qu’elle n’avait peur de rien.

« Qu’est-ce qu’il a de si effrayant ? »

« C’est un Superd, idiot ! Ils… Ils mangent des enfants ! Tant qu’ils sont encore en vie ! Hic. »

« Hm. Je ne pense pas que ce soit vrai. »

Je m’étais tourné vers Ruijerd pour obtenir une confirmation, et il acquiesça de la tête.

« Non, on ne mange pas d’enfants. »

Ouais, je le pensais également.

« Tu entends ça, Éris ? »

« Mais… Mais ce sont des démons ! Des démons ! »

« Oui, c’est vrai. Mais heureusement, il parle très bien la langue des humains. »

« Écoute, ce n’est pas le problème, OK !? »

Éris leva la tête, puis me regarda avec des yeux enflammés.

C’est beaucoup mieux. Voilà l’Éris que nous connaissons et aimons.

« Hmm, es-tu sûre de vouloir faire une tête comme ça ? Peut-être qu’il ne te mangera pas si tu restes recroquevillée sur le sol. »

« Argh ! Arrête de te moquer de moi ! »

Éris, clairement exaspérée par mes taquineries, me lança un autre regard noir, puis tourna la tête pour faire de même avec Ruijerd… À ce moment, elle se remit à trembler.

Était-ce de vraies larmes dans ses yeux ? Heureusement qu’elle ne se tenait pas debout, les jambes écartées, comme d’habitude. Ses genoux seraient probablement en train de trembler comme des fous.

« Enchan… enchantée de vous rencontrer, monsieur. Je suis… E-Éris B-Bo-Boreas… Greyrat ! »

Malgré tout, la jeune fille avait quand même réussi à bégayer un salut poli. C’était un peu comique, surtout après qu’elle lui ait jeté un regard noir. À bien y penser, cependant, prendre l’initiative de se présenter n’a jamais été une mauvaise idée quand vous parliez à un étranger. Quelqu’un m’avait appris ça il y a longtemps.

« Éris Boboboreas Greyrat, c’est ça ? Il semblerait que vous, les humains, vous vous donnez des noms étranges ces derniers temps. »

« Non, non ! C’est Éris Boreas Greyrat ! J’ai bégayé un peu, c’est tout ! Et si vous vous présentiez, hein ? »

Un instant après qu’elle eut fini de lui crier dessus, le visage d’Éris devint un peu pâle. On aurait dit qu’elle avait oublié à qui elle parlait pendant une seconde.

« Bien sûr. Toutes mes excuses. Je suis Ruijerd Superdia. »

Alors que Ruijerd répondit calmement, une expression de soulagement se répandit sur le visage d’Éris, puis céda rapidement la place à un sourire confiant et insolent. Il semblerait qu’elle avait décidé rétroactivement qu’elle n’avait pas du tout peur de lui.

« Tu vois ? Il n’est pas si mal. Tu peux te faire des amis avec n’importe qui, tant que tu peux communiquer avec eux. »

« Oui ! Tu as raison, Rudeus. Honnêtement, maman est une menteuse idiote ! »

Hilda lui avait parlé des Superds ? J’étais un peu curieux des histoires qu’on lui avait racontées. Elles avaient dû être affreuses.

La réaction d’Éris était relativement compréhensible. J’aurais probablement paniqué plus qu’un peu si j’avais rencontré un Teke ou un Namahage dans la vraie vie.

« Qu’est-ce que Mlle Hilda t’a dit sur les Superds ? »

« Elle disait toujours qu’ils viendraient me manger si je n’allais pas au lit à l’heure. »

C’était le croque-mitaine classique de ce monde, hein ? Un peu comme le Putaway Man au Japon.

« Eh bien, ce Superd ne trouve aucun intérêt à nous manger. On pourrait se vanter de s’être liés d’amitié avec lui une fois rentrés à la maison, non ? »

« Oh. Penses-tu que grand-père et Ghislaine seraient impressionnés… ? »

« Bien sûr. »

J’avais jeté un coup d’œil à Ruijerd. Son visage montrait qu’il était légèrement surpris. Pour l’instant, tout se passe bien.

« Tu sais, je pense que Ruijerd est un peu solitaire. Il accepterait probablement d’être ton ami tout de suite si tu lui demandais. »

« M-Mais… »

J’avais l’impression que j’allais mettre les choses en termes assez enfantins, mais Éris avait l’air un peu hésitante. En y repensant, elle n’avait pas vraiment d’« amis » elle-même, pas vrai ? J’étais probablement un peu en dehors de cette catégorie pour elle…

Pas étonnant qu’elle se sente timide. La fille avait juste besoin d’un petit coup de pouce.

« N’est-ce pas, Ruijerd ? »

« Hein ? Euh, bien sûr. J’apprécierais beaucoup, Éris. »

L’homme avait mis un moment à réagir, mais il avait fini par suivre son exemple.

« Eh bien, si tu insistes ! Je suppose que je serai ton ami ! »

La vue de Ruijerd inclinant la tête devant elle était suffisante pour percer les dernières défenses d’Éris. Tout était si simple avec elle. Je me sentais ridicule d’avoir trop réfléchi. Mais je supposais que quelqu’un devait compenser son impulsivité.

« Ouf. Très bien. Je crois que je vais me reposer un peu plus, si ça ne vous dérange pas. »

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel, Rudeus ? Vas-tu déjà dormir ? »

« Oui. Je suis fatigué, Éris. Très fatigué. »

« Vraiment ? Eh bien, c’est dommage. Bonne nuit alors. »

Je m’étais recroquevillé sur le sol, et Éris avait doucement drapé la cape sous laquelle elle était allongée sur moi. Elle appartenait probablement à Ruijerd. Pour une raison quelconque, j’étais vraiment épuisé.

Alors que je commençais à m’endormir, j’avais attrapé quelques bribes de conversation venant de la direction du feu de bois.

« Tu n’as plus peur de moi, jeune fille ? »

« Je vais bien. J’ai Rudeus avec moi. »

C’est vrai. Je devais au moins ramener Éris saine et sauve à la maison. Quoi qu’il arrive.

Avec cette dernière pensée, je m’étais laissé plonger dans le sommeil.

***

Chapitre 3 : Le secret d’un maître

Partie 1

Encore une fois, je rêvais. Cette fois, je regardais un groupe d’anges descendant du ciel. Ça me semblait assez agréable, comparé à mes récents cauchemars.

Puis je remarquais que des parties des anges étaient cachées par des mosaïques pixelisées. Alors qu’ils s’approchaient, ils ricanaient à l’unisson, et des sourires effrayants se répandaient sur leurs visages.

Dès que j’avais réalisé que ce n’était pas un rêve heureux, je m’étais réveillé.

« Un autre cauchemar… »

J’en avais fait beaucoup récemment.

Je m’assis lentement et j’étudiais le champ stérile et rocheux de la terre devant moi. C’était le Continent des Démons, une moitié du supercontinent déchiré dans une guerre entre l’humanité et les races démoniaques, et le foyer des diverses races démoniaques autrefois unit par le démon Dieu Laplace.

Sa superficie était environ la moitié de celle du continent central, mais c’était un endroit beaucoup plus rude. Il y avait très peu de végétation. Le terrain était marqué de fissures et de crevasses, les changements d’élévation étaient abrupts, avec de grandes pentes rocheuses qui s’élevaient comme des marches d’escalier géantes. Les voyageurs trouvaient souvent leur chemin bloqué par des tas de rochers plus hauts qu’un homme. Cet endroit était un vrai labyrinthe.

De plus, ses concentrations denses et naturelles d’énergie magique lui avaient valu d’être la proie à de nombreux monstres puissants. D’après ce que j’avais lu, le traverser d’un bout à l’autre prendrait trois fois plus de temps qu’un voyage à travers le grand continent central. Nous avions un chemin très difficile devant nous, et je ne savais pas trop comment annoncer la nouvelle à Éris.

Mais quand je l’avais regardée, je l’avais trouvée regardant ce paysage sombre avec des yeux qui brillaient d’excitation.

« Uhm, Éris. On dirait qu’on est sur le Continent des Démons, donc… »

« Le Continent des Démons ! Quelle aventure ça va être ! »

Il y avait de la joie dans sa voix ? Bon, très bien, dans ce cas. Il n’y avait aucune raison d’être rabat-joie et d’expliquer à quel point cela va être dangereux.

« Allons-y. Suivez-moi. », dit Ruijerd.

Et c’est ainsi que nous avions traversé ensemble la plaine stérile.

◇ ◇ ◇

Apparemment, Éris s’était liée d’amitié avec Ruijerd pendant que je dormais. Elle bavarda avec lui tandis que nous marchions, décrivant sa vie à la maison, ses leçons de magie et sa pratique du combat à l’épée avec un grand enthousiasme. Ruijerd n’avait pas beaucoup contribué à la conversation, mais offrait de temps en temps des expressions d’intérêt polies.

Il était difficile de croire qu’Éris avait été complètement terrifiée par cet homme la nuit précédente. À ce stade, elle ne semblait pas du tout intimidée par lui. En fait, elle fit quelques commentaires désinvoltes qui semblaient être carrément impolis. Cela me rendit plus qu’un peu inquiet, mais Ruijerd ne sembla jamais s’offusquer.

De toute façon, qui a dit que le Superd avait un tempérament terrible ? Ils n’étaient manifestement pas si terribles que ça.

Bien sûr, Éris n’était pas aussi encline à insulter carrément les gens qu’autrefois. Edna et moi avions pratiquement fait disparaître cette habitude en elle. Elle n’allait donc probablement pas laisser échapper quelque chose de trop terrible, ou du moins c’est ce que je voulais le croire. Cependant, il était difficile de savoir ce qui pouvait faire enrager un étranger d’une culture inconnue. J’espérais vraiment qu’elle serait prudente ici.

De plus, Éris avait tendance à s’exaspérer elle-même assez facilement, alors… j’espérais que Ruijerd ferait de même.

Tandis que cette pensée me traversait l’esprit, j’entendis la voix d’Éris devenir irritante.

« Alors, Rudeus n’est pas ton grand frère ? »

« Bien sûr que non ! »

« Mais vous partagez le nom de Greyrat. C’est un nom de famille, exact ? »

« Ça ne fait pas de lui mon frère ! »

« Est-il né d’une mère différente ? Un père différent ? »

« Non, non. Ce n’est pas ça non plus. »

« Je ne sais pas comment les humains voient ces choses, mais tu devrais être reconnaissant de l’avoir. »

« Écoute, tu te fais des idées ! »

« Peu importe, sois reconnaissant de l’avoir. »

« Ugh… »

Ruijerd avait parlé fermement, Éris vacilla un moment avant de finalement céder.

« Bien sûr que je suis reconnaissante… »

Ce n’était pas comme si nous étions vraiment frères et sœurs, bien sûr. Elle était aussi plus vieille que moi.

◇ ◇ ◇

Le terrain rocheux et escarpé du Continent des Démons était à la hauteur de sa réputation. Le sol était également dur, sec et poussiéreux. Il y avait plus de sable que de terre. On ne pouvait pas blâmer les démons d’avoir déclenché une guerre pour sortir de cet endroit minable. Il n’y avait presque aucune plante. De temps en temps, j’avais repéré une sorte de rocher bizarre qui ressemblait à une sorte de cactus, mais c’était à peu près tout.

« Hm. Attendez ici un moment. Ne bougez pas d’ici, compris ? »

Une fois toutes les dix minutes environ, Ruijerd nous ordonnait de rester assis alors qu’il partait en courant. Cette fois, il sauta facilement à travers une série de rochers massifs, disparaissant rapidement de la vue. Les capacités physiques de l’homme étaient incroyables. J’avais toujours pensé que Ghislaine était presque surhumaine, mais si vous traduisiez leur agilité brute en nombres, Ruijerd pourrait bien s’imposer.

Moins de cinq minutes après son dernier départ brutal, il revint vers nous.

« Désolé de vous avoir fait attendre. Reprenons notre route. »

Ruijerd ne s’était pas expliqué, mais il y avait une légère odeur de sang sur la tête de son trident. Il avait probablement abattu un monstre qui aurait pu nous bloquer la route. D’après ce que j’avais lu dans le dictionnaire de Roxy, ce bijou sur sa tête agissait comme une sorte de radar. Il s’en servait probablement pour identifier les menaces avant qu’elles ne s’approchent trop, puis pour les éliminer avant qu’ils ne sachent ce qui les frappait.

« Bon, dis-nous pourquoi tu t’enfuis toujours comme ça ? », demanda Éris, toujours aussi directe.

« Je m’occupe des monstres présents sur la route qui nous attend, » répondit Ruijerd avec concision. Séparant ses cheveux sur les côtés, il montra à Éris le cristal rouge scintillant au centre de son front. Elle trembla de surprise pendant un instant, mais le « bijou » était en fait une chose plutôt jolie, et bientôt elle le regarda avec une relative curiosité.

« Oh, c’est vrai. Ça doit être pratique ! »

« Je suppose que oui, mais parfois j’aimerais ne pas en avoir. »

« Eh bien, je le prends si tu n’en veux pas. Allez, laisse-moi l’arracher ! »

« Ce n’est pas si facile, j’en ai peur. »

Ruijerd sourit un peu.

Éris avait vraiment fait beaucoup de chemin. Elle faisait même des blagues ces jours-ci.

C’était une blague, pas vraie ?

« Ça me fait penser à quelque chose, Ruijerd… J’ai entendu dire que les monstres du Continent des Démons sont très forts. »

« Ils ne sont pas si forts que ça. Mais comme nous sommes loin de la route principale, ils sont donc assez nombreux. »

En fait, c’était un euphémisme. Ruijerd combattait des monstres toutes les quinze minutes environ depuis un certain temps déjà. Dans le royaume d’Asura, on pouvait voyager pendant des heures en calèche sans en voir un seule. Certes, les chevaliers et les aventuriers du Royaume s’efforçaient régulièrement d’exterminer tous les monstres à l’intérieur de ses frontières, mais même ainsi, le taux de rencontre sur le Continent des Démons était absurdement élevé.

« Tu t’es battu tout seul tout ce temps, Ruijerd. Comment tiens-tu le coup ? »

« Ce n’est pas un problème. J’ai abattu ces créatures en un seul coup. »

« D’accord… mais fais-moi savoir si tu es fatigué, compris. Je pourrais au moins surveiller tes arrières. Et je sais comment utiliser la magie de guérison. »

« Ne t’inquiète pas, mon enfant. »

Ruijerd me tendit la main et m’avait timidement tapoté la tête. Il aimait vraiment faire ça, n’est-ce pas ?

« Reste avec ta petite sœur et protège-la, d’accord ? »

« Écoute ! Je ne suis pas sa petite sœur, OK !? Je suis plus vieille que lui ! »

« Hm. Vraiment ? Mes excuses. »

Ruijerd avait aussi essayé de caresser Éris sur la tête, mais elle lui gifla la main.

T’auras plus de chance la prochaine fois, mon grand.

***

Partie 2

« Nous y voilà. »

La marche avait duré environ trois heures. Nous avions suivi un chemin long et sinueux avec une bonne partie de montée, donc ça avait pris pas mal de temps. Mais à vol d’oiseau, nous n’étions qu’à un kilomètre environ du point de départ.

J’étais étonnamment épuisé. Je me sentais léthargique depuis la veille au soir. Était-ce une sorte de séquelles de ce sort de téléportation ? Peut-être que j’avais juste besoin de travailler mon endurance… Ce n’était pas comme si je m’étais laissé aller à m’entraîner avec Ghislaine.

« Oh ! C’est une ville ! » s’exclama Éris, étudiant avec beaucoup d’intérêt le petit village devant nous.

La fille n’avait même pas l’air un peu essoufflée. J’étais un peu jaloux de son endurance.

À mes yeux, l’endroit où nous étions arrivés ressemblait plus à un village qu’à une ville. Il y avait peut-être dix ou quinze maisons tout au plus, et la clôture qui les entourait était grossière. J’avais aussi remarqué un petit champ à l’intérieur. Il était difficile de dire ce qu’ils cultivaient, mais d’après ce que j’avais vu, ce ne sera pas une récolte exceptionnelle.

Était-il même possible de cultiver une terre comme celle-ci sans qu’il y ait une rivière à proximité ?

« Halte ! »

Juste à l’extérieur de la porte d’entrée, nous avions été arrêtés par un garçon qui avait l’apparence d’un collégien. Ses cheveux bleus me rappelaient Roxy.

« Qui sont ces deux-là, Ruijerd !? »

Le gamin parlait dans la langue du Dieu Démon, mais je la comprenais assez bien. Ma compréhension auditive était apparemment à la hauteur.

« Tu te souviens de l’étoile filante d’hier soir ? C’était eux. »

« Je ne peux pas laisser entrer des étrangers aussi suspects dans notre village ! »

« Qu’est-ce qu’ils ont de si suspect ? Explique-toi. »

Le visage de Ruijerd était soudain sévère, sa voix menaçante. S’il m’avait parlé ainsi hier soir, j’aurais probablement couru vers les collines sans hésitation.

« Qu’est-ce qu’il y a à expliquer ? Regarde-les ! »

« Ce sont des victimes d’un désastre magique qui s’est produit à Asura. Ils se sont téléportés ici, c’est tout. »

« Mais… écoute, même si c’est vrai… »

« Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Laisserais-tu vraiment ces enfants à leur sort ? »

À ce moment-là, j’avais remarqué que Ruijerd serrait les poings. Suivant mon instinct, j’avais tendu la main pour attraper son bras.

« Il ne fait que son travail, Ruijerd. S’il te plaît, calme-toi. »

« Quoi… ? »

« Se disputer avec un larbin ne nous mènera nulle part. Pourquoi ne pas lui demander d’aller chercher quelqu’un ayant une vraie autorité ? »

Le garçon s’était renfrogné devant le mot larbin, mais Ruijerd acquiesça d’un signe de tête.

« Tu marques un point. Rowin, peux-tu appeler l’aîné ? »

« Ouais. Je pensais juste que je pourrais faire ça en fait. »

Rowin ferma les yeux. Il devint ensuite silencieux pendant les dix secondes qui suivirent.

Euh… Qu’est-ce qui se passe ? Vas-tu bouger ou pas ? S’il vous plaît, ne me dites pas que ce gamin vient de s’endormir sur son lieu de travail… Hmm. Peut-être qu’il attend un beau baiser ?

« Euh, Ruijerd, est-il... »

« Les Migurd peuvent discuter avec d’autres de leur race, même à distance. »

« Oh. Maintenant que tu en parles, je crois que mon maître m’en a un peu parlé. »

Plus précisément, elle avait écrit dans son Dictionnaire des races démoniaque que les Migurd étaient capables de communiquer par télépathie avec leurs amis proches et les membres de leur famille. Elle avait également noté qu’elle ne possédait pas cette capacité et qu’elle avait quitté son village à cause de cela.

Pauvre fille.

Maintenant que j’y pense… si c’était un village migurd, peut-être qu’il serait utile de mentionner le nom de Roxy ? Mais je ne savais pas si elle était liée à cet endroit en particulier. Il y avait aussi la possibilité que cela se retourne complètement contre moi.

« L’aîné est en route », dit Rowin en ouvrant enfin les yeux.

« On pourrait le croiser à mi-chemin, si… »

« Tu ne feras pas un pas à l’intérieur de ce village ! »

« Très bien. »

Les négociations étant dans l’impasse, nous étions restés là un moment. Tandis que le silence gênant s’étendait, Éris me tira la manche et chuchota :

« Hé, qu’est-ce qui se passe ? »

Oh, c’est vrai. Elle ne comprend pas la langue du Dieu Démon.

« Le garde ici pense que nous sommes suspects, alors on attend que l’ancien du village vienne nous voir en personne. »

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Qu’est-ce qu’il y a de si suspect chez nous ? »

En fronçant les sourcils, Éris baissa les yeux vers ses vêtements. Elle avait revêtu son habituelle tenue d’entraînement à l’épée pour notre voyage à l’extérieur de la ville. C’était un peu léger, mais cela ne m’avait pas paru bizarre comparé à ce que portait Ruijerd. Ce n’était pas comme si elle portait une robe à volants.

« Dois-je m’inquiéter ? »

« À propos de quoi ? »

« Je ne sais pas. Juste… de façon générale. »

« Tout ira bien, Éris. »

« Ah bon… merci. »

Aussi audacieuse que pût être Éris, la perspective d’une dispute à l’entrée du village la rendait clairement plus qu’angoissée. Ma tentative pour la rassurer semblerait avoir fonctionné.

« L’aîné semble être arrivé », murmura Ruijerd après un moment.

J’avais regardé dans le village et j’avais vu un homme chauve avec une canne qui avait l’air étrangement jeune. Il marchait vers nous avec deux filles qui ressemblaient à des adolescentes. Aucune d’entre elles n’était particulièrement grande. Peut-être que les Migurd restaient à cette taille, même quand ils étaient adultes.

Il n’en avait pas été question dans le dictionnaire de Maître Roxy… mais la fille qu’elle avait dessinée pour illustrer l’entrée ressemblait à une lycéenne. À ce moment-là, j’avais supposé qu’il s’agissait d’un autoportrait, ce qui était quelque peu charmant, mais peut-être qu’elle ne faisait que représenter un Migurd adulte typique.

Pendant que je réfléchissais à la question, l’aîné du village commença à s’entretenir avec Rowin un peu à l’écart de notre groupe.

« Ce sont donc les enfants en question ? »

« Oui. L’un d’eux peut parler la langue de Dieu-Démon. C’est très étrange. »

« N’importe qui pourrait sûrement apprendre la langue s’il l’étudiait. »

« De toute façon, pourquoi un si jeune enfant humain étudierait-il notre langue !? »

Je devais admettre que Rowin avait parfaitement raison sur ce point. Heureusement, l’ancien du village lui tapota doucement sur l’épaule.

« Ne nous précipitons pas trop, Rowin. Essaie de te calmer, d’accord ? Je vais leur parler. »

Cela dit, le petit homme commença à marcher lentement vers nous. Faute d’une meilleure idée, je m’inclinai devant lui, une simple salutation japonaise, plutôt que l’une de ces salutations fantaisistes favorisées par la noblesse d’Asura.

« Enchanté, monsieur. Je m’appelle Rudeus Greyrat. »

« Eh bien, tu es certainement quelqu’un de poli. Je m’appelle Rokkus, je suis l’ancien du village. »

J’avais jeté un coup d’œil sur Éris, essayant de l’inciter à suivre mon exemple. Apparemment confuse par le contraste entre l’apparente jeunesse de l’homme et sa prestance digne, elle croisa et décroisa les bras. On aurait dit qu’elle était en train de se demander si elle devait prendre sa pose de défi.

« Tu devrais te présenter, Éris. »

« Mais… euh, je ne connais pas la langue. »

« Fais-le comme tu l’as appris. Je vais lui transmettre ce que tu dis. »

« C’est un plaisir de faire votre connaissance, monsieur. Je m’appelle Éris Boreas Greyrat. »

Après un moment d’hésitation, Éris offrit une révérence comme elle l’avait pratiquée dans ses leçons d’étiquette. Un sourire était apparu sur le visage de l’ancien du village.

« Est-ce que la petite dame vient de se présenter aussi, fiston ? »

« Oui. C’est comme ça qu’on fait dans notre pays. »

« Hmm. Cela ne ressemblait pas vraiment au tien. »

« Eh bien, les usages sont différents pour les hommes et les femmes… »

Rokkus acquiesça de la tête, puis s’inclina devant Éris de la même façon que je m’étais incliné devant lui.

« Je m’appelle Rokkus. Je suis l’ancien de ce village. »

Un peu effrayée, Éris me jeta un regard incertain.

« Qu’est-ce qu’il vient de dire, Rudeus ? »

« C’est l’ancien de ce village, et il s’appelle Rokkus. »

« Oh. Vraiment ? Donc je suppose qu’il t’a compris. C’est bien. »

Éris sourit, elle était visiblement soulagée.

Cela avait probablement couvert les formalités initiatives. Il était temps de passer aux choses sérieuses.

« Nous autoriseriez-vous à entrer dans votre village, Rokkus ? »

Plutôt que de répondre aussitôt à ma question, le petit homme commença à m’étudier attentivement de la tête aux pieds.

Quel regard passionné ! Arrête… tu me donnes envie de faire un strip-tease…

Après un long moment, ses yeux s’arrêtèrent, fixés sur ma poitrine supérieure.

« Où as-tu eu ce pendentif, jeune homme ? »

« C’était un cadeau de mon maître. »

« Et qui était ton maître, si je peux me permettre ? »

« Elle s’appelle Roxy. »

Répondre honnêtement me semblait être la voie à suivre. Au bout du compte, j’étais fier d’avoir étudié avec elle.

« Que viens-tu de dire !? », cria Rowin.

Avant que j’aie pu répondre, il se précipita juste après Rokkus pour me prendre par les épaules.

« Viens-tu de dire Roxy, mon garçon !? »

« Oui. C’est le nom de mon maître… »

Du coin de l’œil, je vis Ruijerd transformer ses mains en poings. En tournant la tête pour rencontrer son regard, je secouai légèrement la tête. Il n’y avait pas de colère sur le visage de Rowin, seulement de l’excitation anxieuse. Il n’allait pas me faire de mal.

« Où se trouve Roxy maintenant !? »

« Je ne l’ai pas vue depuis longtemps, mais… »

« S’il te plaît ! Dis-moi tout ce que tu sais ! Roxy… Roxy est ma fille ! »

Désolé, peux-tu répéter ?

« Je ne suis pas sûr d’avoir bien entendu. Pourrais-tu répéter ? »

« Roxy est ma fille ! Dis-moi, est-elle toujours en vie !? »

Pardon, monsieur ? Non, je crois que je t’ai bien entendu la première fois. Je suis juste un peu curieux concernant ton âge. Il n’avait même pas l’air assez vieux pour pouvoir aller au lycée. Si tu m’avais dit que c’était le petit frère de Roxy, je t’aurais cru. Mais apparemment… hmm. Ouais. Intéressant.

« S’il te plaît, dis-le-moi ! Cela fait plus de vingt ans qu’elle a quitté ce village, et nous n’avons plus eu de nouvelles d’elle depuis ! »

Donc Roxy s’était en fait enfuie de chez elle. Ce n’était pas comme si elle m’en avait parlé, bien sûr. Honnêtement, maître, devais-tu être si secrète ?

Attendez. Il y a plus de vingt ans ? Euh… Quel âge ça lui donnerait ?

« Eh bien ? Pourquoi ne dis-tu rien !? »

Oups. Désolé pour ça, mon pote.

« Pour l’instant, elle est… »

Au milieu de ma phrase, j’avais réalisé que l’homme avait encore une emprise mortelle sur mes épaules. On aurait dit qu’il essayait de me soutirer l’information, non ? Ce n’était pas bon. Je ne voulais pas que quelqu’un pense que j’avais lâché sous la pression… pas aussi facilement, du moins. Je voulais dire, s’il avait détruit mon ordinateur, m’avait tabassé, puis m’avait couvert d’insulte, ce serait une autre histoire. J’avais besoin de me défendre un peu ici. Sinon, cela pourrait rendre Éris anxieuse.

« En fait, je veux que tu répondes d’abord à une question pour moi. Quel âge a Roxy en ce moment ? »

« Quoi ? Pourquoi son âge importe-t-il ? Peux-tu juste… ? »

« C’est très important. Oh, et pendant que tu y es, j’aimerais aussi savoir quelle est l’espérance de vie d’un Migurd »

Ouais. C’était définitivement quelque chose que j’avais besoin d’éclaircir.

« Euh… bien. Je suppose que Roxy aura 44 ans cette année. Et nous vivons environ 200 ans, pour la plupart. À moins qu’une maladie ne nous tue d’abord. »

Hein ! On a le même âge ! Cela m’a rendu en fait un peu heureux.

« Ce n’est pas bien de dire ça. Hmm. Au fait, ça te dérangerait-il de me lâcher ? »

Rowin avait finalement relâché son emprise sur mes épaules.

D’accord. Maintenant, on peut parler.

« Il y a six mois, Roxy était dans le royaume de Shirone. Je n’étais pas là en personne, mais on a échangé des lettres pendant un moment. »

« Des lettres ? Peut-elle écrire dans la langue humaine ? »

« Oui. Elle connaissait parfaitement notre langue quand je l’ai rencontrée. C’était il y a sept ans. »

« Vraiment ? En tout cas… tu dis qu’elle va bien ? »

« Eh bien, il y a toujours une chance qu’elle soit tombée malade récemment. Mais pour autant que je sache, elle est en parfaite santé. »

Rowin tomba à genoux. Il y avait un soulagement non déguisé sur son visage, et des larmes brillaient dans ses yeux.

« Je vois… Donc elle va bien. Elle est très bien ! Haha… Dieu merci… »

Je suis content pour toi, papa. Je m’étais retrouvé à penser à Paul, me demandant s’il pourrait réagir de la même façon quand il apprendra que j’étais en sécurité. Il faudrait que j’envoie une lettre au village Buena dès que possible.

En me détournant du père pleureur de Roxy, je m’étais adressé à Rokkus à nouveau.

« Maintenant qu’on a éclairci ça… serais-tu prêt à nous laisser entrer ? »

« Bien sûr. On n’empêchera pas l’entrée de quelqu’un qui nous a apporté de si bonnes nouvelles. »

Heureusement que j’avais ce pendentif. Je n’aurais jamais pensé que ce serait si pratique.

J’aurais probablement pu gagner du temps en le leur montrant tout de suite. Mais encore une fois, selon la façon dont la conversation s’était déroulée, ils auraient peut-être eu l’impression que j’avais tué Roxy et que je l’avais volée. Les démons avaient apparemment une longue durée de vie, et il n’était probablement pas rare qu’ils aient l’air beaucoup plus jeunes ou plus vieux qu’ils ne l’étaient réellement. En d’autres termes, mon apparence ne me protégerait pas nécessairement des soupçons. Je devais faire de mon mieux pour être puéril.

Pour l’instant, au moins, nous avions réussi à entrer dans le village des Migurd.

***

Chapitre 4 : Les fondements de la confiance

Partie 1

Si je devais décrire l’ancien village de Roxy en un mot, ce serait miséreux.

Il y avait moins de vingt ménages. C’était un peu difficile de décrire les bâtiments eux-mêmes. On aurait dit qu’ils avaient juste creusé dans le sol puis recouvert le trou avec quelque chose qui ressemblait à la carapace d’une tortue. Il était évident à première vue que les techniques architecturales utilisées ici n’étaient pas aussi avancées que celles du royaume d’Asura. D’un autre côté, même si vous aviez amené une équipe de constructeurs d’Asura ici, ils n’auraient probablement pas réussi à faire quelque chose de mieux, car il ne semblait pas que les bûcherons pourraient bosser ici.

Le petit champ que j’avais repéré de l’extérieur de la porte était bordé de rangées nettes de plantes feuillues et flétrissantes. En toute honnêteté, on aurait dit qu’elles étaient toutes à moitié mortes. C’était plutôt inquiétant. Malheureusement, le Dictionnaire de Roxy ne contenait pas beaucoup d’informations détaillées sur l’agriculture. Tout ce dont je me souvenais, c’était que leurs légumes avaient tendance à être « amers et désagréables ».

Outre les cultures elles-mêmes, il y avait aussi des fleurs à dents qui poussaient sur les bords du champ, ce qui était alarmant. Elles ressemblaient beaucoup aux plantes mortelles qui se cachaient dans les tuyaux verts d’une certaine série de jeux vidéo (NdT Mario), mais il semblait plausible qu’il s’agissait en fait d’une sorte d’animal, étant donné la façon dont elles grinçaient ensemble leurs vilains et inégaux crocs. On peut supposer qu’elles avaient été placées là pour protéger les récoltes contre les animaux affamés.

Près de la clôture du village, un groupe de jeunes filles s’était déplacé autour d’un feu. On aurait dit une bande de lycéennes en camping, mais elles semblaient se concentrer sur la préparation d’un seul repas énorme. Apparemment, elles préparaient leurs repas dans un grand pot et distribuaient ensuite des parts à tous les villageois.

Il n’y avait presque pas d’hommes dans le coin. J’avais remarqué quelques enfants qui étaient apparemment des garçons qui jouaient, mais à part Rowin et l’ancien, les adultes étaient tous des femmes. Les autres étaient probablement en train de préparer le dîner de demain. D’après mes souvenirs, ce sont les hommes qui chassaient le plus dans ces villages, tandis que les femmes s’occupaient de leurs maisons.

« Quelle sorte de proie y a-t-il à chasser par ici, Ruijerd ? » demandais-je.

« Des monstres », répondit-il.

Cette réponse était probablement tout à fait vraie, mais elle semblait manquer un peu de détails, comme un pêcheur qui vous dit qu’il attrapait du « poisson » pour gagner sa vie.

Eh bien… Je suppose que je vais devoir le presser un peu plus.

« Ces carapaces au sommet de leurs maisons viennent-elles aussi de monstres ? »

« Celles-ci viennent des Grandes Tortues. Leurs carapaces sont dures et leur viande est délicieuse. Vous pouvez même faire des cordes à arc à partir de leurs tendons. »

« Sont-elles les cibles principales des chasseurs ? »

« Oui. »

Une tortue savoureuse, hein ? C’était un peu difficile d’en imaginer une assez massive pouvant porter cette carapace. Celle qui couvrait la plus grande maison du village devait mesurer au moins 18 mètres de long.

Tandis que cette pensée me traversait l’esprit, Ruijerd et Rokkus étaient entrés dans ce même bâtiment. Une chose ne semblait jamais changer, peu importe où j’allais : le responsable avait toujours la plus belle maison.

« Excusez-nous. »

« Merci de nous avoir reçus. »

Tout en marmonnant quelques mots vaguement polis, Éris et moi y étions aussi entrés.

« Whoa... »

L’intérieur de l’abri était beaucoup plus spacieux que je ne l’aurais cru de l’extérieur. Son sol était recouvert de fourrures, et les murs étaient décorés d’œuvres d’art colorées. Un feu était allumé dans un foyer creux au centre de la pièce, éclairant très bien l’intérieur. Il n’y avait pas de pièces séparées ou de murs de séparation, la nuit, vous vous enveloppiez probablement dans une fourrure et vous vous endormiez près du feu. J’avais remarqué un certain nombre d’épées et d’arcs soigneusement placés près des murs extérieurs. On pouvait certainement dire qu’il s’agissait d’une communauté de chasseurs.

Pour une raison quelconque, les deux filles qui avaient suivi l’aînée jusqu’à la porte ne nous avaient pas suivies à l’intérieur.

« Eh bien, écoutons votre histoire », dit Rokkus, se jetant à côté du foyer.

Ruijerd s’était assis directement en face de l’ancien. J’étais assis avec les jambes croisées à côté du Superd. Je jetai un coup d’œil en arrière, cherchant Éris, et la trouvai debout maladroitement près de l’entrée, incertaine de ce qu’il fallait faire.

« On s’assoit par terre ? Même à l’intérieur de la maison ? »

« On s’asseyait tout le temps par terre pendant l’entraînement à l’épée, non ? »

« H-hmm. Oui, je suppose que tu as raison. »

Éris n’était pas du genre à s’agiter pour ce genre de choses. Elle était probablement simplement déconcertée par la différence entre la façon dont les choses fonctionnaient ici et ce qu’elle avait appris dans ses leçons d’étiquette. En la regardant tomber par terre, je craignais un peu que la jeune fille n’oublie complètement le concept de « manières » au moment où nous rentrerions à la maison.

En secouant légèrement la tête, je m’étais retourné pour faire face à l’ancien Rokkus.

◇ ◇ ◇

J’avais commencé par dire mon nom, mon âge, ma profession et mon lieu de résidence, puis j’avais expliqué qu’Éris était mon élève et la fille d’une famille noble. J’avais aussi dit clairement que nous avions été envoyés vraiment soudainement sur ce continent par des événements indépendants de notre volonté.

J’avais décidé de ne pas parler de l’histoire de l’Homme-Dieu. Je n’avais aucun moyen de savoir comment les Migurd voyaient cette divinité particulière, et la dernière chose dont j’avais besoin était de me faire passer pour le messager d’un dieu mauvais.

« … Et c’est ainsi que nous en somme arrivé-là. »

« Hrm. Je vois… », murmura Rokkus en se caressant la mâchoire avec l’expression réfléchie d’un lycéen en train de réfléchir à un problème d’algèbre délicat.

En attendant qu’il prenne une décision, j’avais remarqué qu’Éris commençait à s’assoupir. Elle avait l’air assez énergique quelques minutes plus tôt, mais peut-être que la randonnée avait tout de même fait des ravages. Ce n’était pas vraiment surprenant, ce genre de voyage était nouveau pour elle, et il semblerait qu’elle ne s’était jamais rendormie la nuit précédente. La fille était probablement sous l’emprise de la fumée.

« Éris, je peux m’occuper de la conversation. Pourquoi ne fais-tu pas une sieste ? », avais-je dit.

« … Comment suis-je censée faire ça ? »

« Je crois que tu dois t’envelopper dans une fourrure. »

« Mais il n’y a pas d’oreillers. »

« Hé, mes genoux sont disponibles », dis-je en me frappant les cuisses avec un sourire.

« Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ? »

« Cela signifie que tu peux reposer ta tête sur mes jambes. »

« … Vraiment ? Eh bien… merci. »

Normalement, Éris m’aurait donné un coup de pied royal en retour à ma suggestion, mais il semblerait qu’elle était trop somnolente pour s’en soucier. Sans trop hésiter, elle posa sa tête sur mes genoux. En un instant, son visage se crispa et elle serra les poings, mais une fois qu’elle ferma les yeux, elle s’endormit en quelques secondes.

La fille devait être sérieusement épuisée. J’en avais profité pour caresser doucement ses longs cheveux roux et elle se tortilla un peu en dormant.

Au bout d’un moment, j’avais réalisé que Rokkus me regardait de l’autre côté du foyer. Il avait un sourire chaleureux et amusé sur son visage. Je n’avais pas pu m’empêcher d’être un peu gêné.

« … Uhm, qu’est-ce qu’il y a ? »

« Vous avez l’air de bien vous entendre. »

« Oh. Oui, absolument. »

Cela dit, nous étions encore en mode « bas les pattes » pour l’instant. La petite dame avait des idées bien arrêtées sur la chasteté, et je n’allais pas manquer de respect à ce sujet.

« En tout cas… comment comptez-vous rentrer chez vous ? »

Hmm. Il venait de poser la même question que Ruijerd la veille au soir.

« Nous voyagerons à pied et gagnerons de l’argent au fur et à mesure. »

« Pensez-vous qu’une paire d’enfants peut gagner assez pour subvenir à ses besoins ? »

« En fait, j’ai l’intention de m’en occuper tout seul. »

Ce n’est pas que j’étais moi-même quelqu’un de très débrouillard, mais je ne pouvais pas m’attendre à ce qu’une petite fille riche et protégée comme Éris s’occupe des réalités pratiques ici.

« Ils ne seront pas seuls, je vais aller avec eux », interjeta Ruijerd

Hmm. Ce serait certainement rassurant d’avoir ce type avec nous, mais l’histoire de l’Homme-Dieu était toujours un sujet de préoccupation. Peu importe à quel point je voulais lui faire confiance, c’était probablement mieux pour nous de nous séparer à ce moment-là. Pour autant que je sache, c’était une bombe à retardement.

Ceci dit… comment étais-je censé refuser cette offre ?

Avant que j’aie pu penser à quoi que ce soit, l’ancien Rokkus exprima sa propre désapprobation.

« Et à quoi cela servirait-il, Ruijerd ? »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? Je vais les garder en sécurité et les ramener chez eux. », répondit Ruijerd d’un froncement de sourcils.

« Mais tu ne peux entrer dans aucune ville, n’est-ce pas ? », soupira Rokkus.

« Euh… »

Attends, quoi ? Il ne peut pas… entrer dans une ville ?

« Pense à ce qui pourrait t’arriver si tu t’approchais une ville avec ces enfants. Tu te souviens de ce qui s’est passé il y a cent ans, n’est-ce pas ? Quand la garnison t’a viré et a formé une escouade pour te chasser ? »

… Il y a cent ans ?

« Eh bien, oui… Mais… je pourrais attendre dehors tout seul… », bégayait Ruijerd.

« Et tu ne sauras rien de ce qui arrivera à ces deux-là à l’intérieur ? Ce n’est pas une façon de les protéger », dit Rokkus en secouant la tête avec exaspération.

Ruijerd grimaça et grinça des dents.

Apparemment, les Superds étaient tout aussi craints et détestés sur le Continent Démon qu’ils l’étaient en Asura. Avaient-ils vraiment formé une escouade entière juste pour traquer un seul homme ? Cela semblait… un peu excessif. On pourrait penser que c’était un monstre déchaîné.

« S’il leur arrivait quelque chose à l’intérieur… »

« Oui ? Que feras-tu ? »

« J’irais les sauver, même si je devais tuer tous les habitants de la ville. »

Les yeux de l’homme étaient d’une gravité mortelle. Il n’exagérait même pas, je pouvais dire qu’il pensait chaque mot littéralement.

« On ne peut vraiment pas raisonner avec toi quand il s’agit d’enfants. Maintenant que j’y pense, tu as d’abord gagné notre confiance en sauvant un jeune d’un monstre vicieux, n’est-ce pas ? », murmurait l’aîné.

« Vrai. »

« Et ça fait déjà 5 ans ? Ah, comme le temps passe vite… »

En soupirant, Rokkus secoua la tête avec lassitude. Je savais que l’homme était de mon côté en ce moment, mais je m’étais quand même trouvé un peu irrité. Il venait d’émettre la même aura qu’un jeune lycéen odieusement précoce, exprimant son exaspération devant la stupidité des adultes.

« En tout cas, Ruijerd, crois-tu vraiment pouvoir atteindre ton but par des moyens aussi violents ? »

« Hm », grogna Ruijerd, froissant son front.

Son but ? Cela semblait important, alors j’avais décidé de m’en mêler.

« Ton but ? Qu’est-ce que c’est, Ruijerd ? »

« C’est très simple. Il veut convaincre le monde entier que les Superds ne sont pas les méchants monstres répandus par les rumeurs. », dit Rokkus

Avec un peu d’effort, j’avais réussi à m’empêcher de dire : « Eh bien, ça n’arrivera pas. » Les préjugés systématiques n’étaient pas le genre de choses qu’une personne seule pouvait surmonter, peu importe les efforts qu’elle faisait. Un enfant seul ne pouvait même pas empêcher sa classe d’intimider quelqu’un, et la haine du Superd s’était apparemment répandue dans le monde entier. Je veux dire, même l’audacieuse petite Éris cria à la vue de Ruijerd. L’humanité et les démons étaient tous deux convaincus que cette race était mauvaise, comment alliez-vous tous les convaincre du contraire ?

« Est-ce vrai que les Superds ont attaqué amis et ennemis pendant la guerre, non ? »

Je m’étais aventuré avec hésitation.

« Attendez ! Ce n’était pas… »

« Je sais que les rumeurs peuvent devenir incontrôlables, mais il semblerait qu’il y ait une bonne raison pour que tout le monde ait peur de… »

« Non ! Ce n’est pas vrai ! » cria Ruijerd, me saisissant soudain par le devant de ma chemise. Ses yeux brûlaient de colère.

Je me sentais tout tremblant. Oh merde…

« Nous avons été victimes du complot de Laplace ! Les Superds ne sont pas une race de bêtes monstrueuses ! »

Qu’est-ce que c’était que ce bordel ? Arrête de me crier dessus, mec. Tu me fais flipper. Merde, je n’arrête pas de trembler. C’était quoi cette histoire de complot ? C’est un théoricien du complot ou quoi ? Et ce Laplace a vécu il y a 500 ans, non ?

« U-uh, qu’a fait ce Laplace exactement ? »

« Il a récompensé notre loyauté par la trahison ! »

L’emprise de Ruijerd sur ma chemise commença à s’affaiblir. J’avais tendu la main et tapoté plusieurs fois sur ses bras, lui demandant silencieusement de me relâcher. Il s’était immédiatement plié à ma demande. Pourtant, je pouvais voir ses mains trembler de fureur.

« Cet homme… Cet homme maudit ! »

« Pourrais-tu me raconter toute l’histoire, Ruijerd ? »

« C’est une longue histoire. »

« Eh bien, j’ai tout mon temps. »

L’histoire que Ruijerd me raconta décrivait une face cachée de l’histoire de ce monde.

***

Partie 2

Le Dieu-Démon Laplace était connu comme un héros qui avait uni les races démoniaques, leur gagnant des droits que la race humaine leur avait longtemps refusés. Les Superds s’étaient ralliés à la bannière de Laplace très tôt dans sa campagne. Ils possédaient une agilité exceptionnelle et une capacité à sentir la présence de leurs ennemis. De plus, leur force au combat était inégalée. Ils servaient comme l’une des forces personnelles de Laplace, se spécialisant dans les embuscades et les raids nocturnes. Grâce au « troisième œil » sur leur front, ils étaient toujours consciences de leur environnement. Il était impossible de les prendre par surprise ou d’éviter leurs attaques meurtrières.

En d’autres termes, c’était un groupe d’élite. À l’époque, le mot « Superd » était prononcé avec des tons de respect et de crainte dans tout le Continent Démon.

Mais ensuite vint la guerre de Laplace.

Au milieu du conflit, au moment où les démons commençaient à envahir le continent central, Laplace fit appel à ses guerriers qui portaient un certain type d’arme, dont l’une d’entre elles, connut plus tard sous le nom de lances du diable. Il offrit ces lances à ses soldats en cadeau. Ils ressemblaient beaucoup aux tridents que les Superds maniaient au combat, mais ils étaient de couleur noir de jais. Même à première vue, il y avait clairement quelque chose d’inquiétant en elles.

Naturellement, certains guerriers s’opposèrent à leur utilisation, insistant sur le fait que la lance d’un Superd était leur cœur et leur âme, qu’ils ne pourraient jamais jeter leurs armes pour une chose maudite. Mais c’était un cadeau de Laplace, leur maître. Finalement, Ruijerd, le chef du groupe, ordonna à ses soldats d’utiliser leurs nouvelles lances, par pure loyauté envers Laplace.

« Hm ? Viens-tu de dire Ruijerd ? »

« Oui. J’étais le chef des guerriers superd à l’époque. »

« … Quel âge as-tu en ce moment ? »

« J’ai arrêté de compter quand j’ai atteint 500 ans. »

« D’accord… »

Le dictionnaire de Roxy avait-il mentionné que les Superds vivaient si longtemps ? Eh bien, peu importe.

Quoi qu’il en soit, le groupe avait jeté ses vieilles lances dans le sol quelque part et commença à utiliser les lances du diable au combat. Ces nouvelles armes étaient extrêmement puissantes, elles amplifiaient à plusieurs reprises les capacités physiques de leurs porteurs, annulaient les effets de la magie humaine et renforçaient encore les sens déjà aiguisés des Superds.

Les Superds étaient maintenant presque invincibles. Mais en échange, ils avaient été progressivement transformés. Plus leurs nouvelles lances goûtaient le sang, plus leurs âmes devenaient corrompues.

Les guerriers n’avaient même pas réalisé ce qui leur arrivait. Ils avaient perdu la raison petit à petit, aucun plus rapidement qu’un autre, et ainsi, personne n’avait remarqué comment eux-mêmes, ou ceux qui les entouraient, étaient en train de changer.

Avec le temps, cela conduisit à la tragédie.

Les Superds perdirent leurs capacités de faire la distinction entre ses amis et ses ennemis, ils commencèrent à attaquer tous ceux qu’il rencontrait, jeunes et vieux, sans distinction. Ils ne montraient aucune pitié pour les femmes ou même les enfants. Ils ne montraient aucune pitié pour personne.

Ruijerd se souvenait encore de cette époque avec une clarté éclatante. Peu de temps après, les races démoniaques en général en vinrent à appeler les Superds traîtres à leur cause, et la nouvelle se répandit parmi les humains qu’ils étaient des « diables sanguinaires ».

À cette époque, Ruijerd et ses compagnons sourirent joyeusement à ces insultes, les prenant pour les plus grands éloges. Les Superds étaient entourés d’ennemis, mais leurs lances maudites en faisaient une force avec laquelle il fallait compter. Tous les guerriers de leur bande se battaient maintenant avec la force d’un millier d’hommes, aucune armée ne pouvait espérer les détruire. Ils étaient rapidement devenus l’unité de combat la plus redoutée du monde entier.

Cependant, cela ne signifiait pas qu’ils n’avaient subi aucune perte. Étant ennemis détestés de l’humanité et des démons, ils avaient été forcés d’endurer des batailles quasi constantes, de jour comme de nuit. Lentement, mais régulièrement, leur nombre commença à diminuer.

Pourtant, aucun d’entre eux n’avait remis en question le chemin qu’ils suivaient. Dans leur folie, la pensée de la mort au combat leur apportait le bonheur.

Au bout d’un certain temps, une rumeur s’était répandue dans le groupe de Superds qu’un de leurs villages était en fait attaqué… c’était le village natal de Ruijerd. C’était un piège destiné à les attirer vers leur perte, mais à ce stade, aucun d’entre eux n’était assez lucide pour soupçonner quoi que ce soit.

Les guerriers retournèrent chez eux pour la première fois depuis un certain temps… et ils commencèrent à l’attaquer.

C’était simple. Ils avaient trouvé des gens, ce qui voulait dire qu’ils devaient les tuer.

Ruijerd avait assassiné ses parents, sa femme, ses sœurs et finalement son propre enfant. Le fils de Ruijerd était encore jeune, mais il s’était entraîné pour devenir guerrier. Le combat était loin d’être équilibré, mais dans ses derniers instants, le garçon réussit à briser la lance noire de son père.

À cet instant, le rêve agréable de Ruijerd prit fin, et son cauchemar commença. Il avait quelque chose de dur et de croquant dans la bouche. Réalisant que c’était le doigt de son fils, il le cracha avec horreur.

Il avait d’abord pensé au suicide, mais il chassa cela de son esprit. Il devait simplement faire quelque chose avant de pouvoir mourir, il y avait un ennemi qu’il devait détruire, quel qu’en soit le prix.

À ce moment-là, le village des Superds était totalement encerclé par une armée de démons envoyés pour les exterminer. Il ne restait que dix soldats de Ruijerd. Lorsqu’ils reçurent les lances du diable pour la première fois, il s’agissait d’un groupe de près de 200 combattants, courageux et audacieux. Une poignée d’entre eux survécurent, et ils étaient tous en mauvais état. Certains avaient perdu un bras, d’autres un œil ou le bijou sur leur front, mais même battus, meurtris et complètement dépassés en nombre, ils fixaient d’un regard belliqueux les forces armées qui les entouraient.

Ils allaient tous mourir. Et ils allaient mourir en vain.

Ruijerd arracha les lances du diable des mains de ses compagnons et les sépara. L’un après l’autre, ils revinrent à la raison, et leurs regards agressifs avaient laissé place à des expressions d’incrédulité choquée. Beaucoup commencèrent à pleurer de façon incontrôlable, déplorant le meurtre de leur famille. Pourtant, aucun d’entre eux n’avait demandé à être ramené dans l’oubli de leur transe, ils étaient faits de choses plus dures que cela.

Ensemble, ils prêtèrent serment de se venger de Laplace. Pas un seul n’avait blâmé Ruijerd pour ce qui s’était passé. Ce n’était plus des tueurs sans cervelle ni de fiers guerriers. Ils devinrent des créatures déchues et ruinées. Et seule leur vengeance leur donnait la volonté de vivre.

Ruijerd ne savait pas ce qu’étaient devenus les dix autres, mais il soupçonnait qu’ils étaient morts. Sans la puissance des lances du diable, les Superds n’étaient rien de plus que des soldats exceptionnellement efficaces. Ils n’avaient d’autre choix que d’utiliser les tridents qu’ils pouvaient trouver, plutôt que les tridents familiers auxquels ils s’étaient habitués au cours des années de bataille. Aucun d’entre eux n’aurait dû survivre. D’une manière ou d’une autre, Ruijerd réussit à percer l’encerclement de l’ennemi et à s’échapper. Mais il fut grièvement blessé dans la bataille et passa les trois jours et trois nuits suivants au bord de la mort.

La seule et unique chose qu’il avait emportée avec lui était le trident de son fils, avec lequel le garçon mort avait brisé la lance du diable et sauvé son père.

Finalement, après plusieurs années passées à se cacher, Ruijerd obtint sa revanche. Alors que les trois héros luttaient contre le Dieu-Démon Laplace, il alla à l’assaut pour les aider, réussissant à porter un coup à son ennemi détesté.

Mais bien sûr, la défaite de Laplace n’avait pas suffi à réparer tous les dégâts qu’il avait faits. Méprisés et persécutés, les Superds survivants furent chassés de leurs villages et dispersés à travers le monde. Pour les aider à s’échapper de leurs poursuivants, Ruijerd avait été forcé de tuer d’autres de ses anciens alliés démons. Dans les premières années qui suivirent la guerre, les attaques contre son peuple furent vraiment brutales, et il riposta avec autant d’acharnement.

Ruijerd n’avait pas rencontré un autre Superd depuis près de 300 ans. Il ne savait pas si les siens avaient été anéantis, ou s’ils avaient réussi à survivre et à former un nouveau village dans un endroit secret.

« Laplace est responsable de tout ça, bien sûr. Mais moi aussi, j’assume la responsabilité de la honte que j’ai causée à mon peuple. Même si je suis le dernier de ma race, je veux dire la vérité au monde. »

Une fois son histoire racontée, Ruijerd se tut une fois de plus.

◇ ◇ ◇

Ses paroles avaient été simples et directes. Il n’avait jamais fait appel à nos émotions. Et pourtant, Ruijerd avait parfaitement exprimé ses regrets, sa colère et son amertume. Soit tout cela était vrai, soit l’homme était un acteur étonnamment talentueux.

« Quelle horrible histoire », marmonnais-je en essayant de rassembler mes pensées.

Si nous croyons Ruijerd sur parole, les Superds n’étaient pas une tribu assoiffée de sang. Il n’était pas clairement expliqué la raison pourquoi Laplace leur avait donné les lances du diable. Mais peut-être qu’il avait prévu de les utiliser comme bouc émissaire pour tout crime commis par ses armées une fois les combats terminés.

Quelle vilaine chose à faire !

Les Superds avaient clairement été très loyaux envers Laplace. Ils auraient donné leur vie à sa cause. Les trahir si cruellement semblait inutile.

« D’accord. Je t’aiderai autant que possible. »

Une petite voix en moi chuchota une objection : es-tu vraiment en mesure de l’aider ? Et si tu te concentrais sur le fait de sauver ta propre peau ? Ce voyage va être bien plus dur que tu ne le penses.

Ce n’était pas suffisant pour empêcher ma bouche de bouger.

« Je n’ai pas de réelles idées, mais peut-être qu’avoir un enfant humain à tes côtés ouvrira de nouvelles possibilités. »

Bien sûr, je n’agissais pas seulement par pitié ou compassion. À certains égards, nous avions tout à gagner de cet arrangement. Ruijerd était un combattant puissant, du même niveau que les trois héros légendaires, et il nous offrait sa protection. Au moins, avec lui dans les parages, on ne se ferait pas tuer par un monstre sur le chemin de notre prochaine destination.

Sa présence rendrait les choses plus faciles sur la route, et plus difficiles lorsque nous atteindrions une ville. Tant qu’on trouvait un moyen de contourner le problème de la ville, il ferait un excellent allié. Non seulement il était fort, mais il était impossible de lui tendre une embuscade ou de le surprendre, même la nuit, ce qui nous permettrait d’éviter beaucoup plus facilement les voyous ou les racketteurs dans les villes inconnues.

Aussi… bien que ce ne soit qu’une intuition de ma part, j’avais eu l’impression que l’homme était fondamentalement incapable de mentir. J’étais sûr de pouvoir lui faire confiance.

« Je te fais la promesse que je ferai tout ce que je peux pour toi, Ruijerd », avais-je dit.

« Euh… merci », répondit-il, plus qu’un peu surpris.

Peut-être avait-il remarqué que la suspicion dans mes yeux s’estompait ?

Eh bien, peu importe. J’ai décidé de te faire confiance, d’accord ? Je suis tombé dans le panneau, j’ai mordu à l’hameçon, à la ligne et au plomb.

Dans ma vie antérieure, j’avais l’habitude de rire tout le temps en entendant des histoires sanglotantes… mais pour une raison quelconque, celle-ci m’avait vraiment touché. Si l’homme me piégeait d’une façon ou d’une autre, qu’il en soit ainsi. J’avais envie de faire stupidement confiance pour une fois.

« Mais mon garçon, le Superd est vraiment… »

« Tout va bien, Rokkus. Je trouverai une solution. »

Ruijerd nous protégerait sur la route, et je le protégerais dans les villes. Ce serait une relation d’échange.

« Partons demain, Ruijerd. Content de t’avoir parmi nous. »

Il n’y avait qu’une seule chose dans cet arrangement qui me rendait un peu anxieux… Et c’était la chose suivante : j’avais l’impression de faire exactement ce que l’Homme-Dieu voulait.

***

Chapitre 5 : A trois jours de la ville la plus proche

Partie 1

Le lendemain matin, alors que nous quittions tous les trois le village, j’aperçus Rowin debout à son poste près de la porte.

« Bonjour. Tu es encore de garde ? »

« Oui. Je serai là jusqu’au retour des chasseurs. »

Les autres hommes du village n’étaient toujours pas rentrés depuis hier. Rowin était là toute la nuit, comme un garde du PNJ d’un RPG ? Cela m’avait toujours semblé être un travail assez simple… rester au même endroit toute la journée, sans bouger d’un pouce. Allait-il vraiment s’en occuper tout seul jusqu’à ce que les autres reviennent ?

Oh, je suppose qu’il y a le père de Rokkus. Dans un village aussi petit, il doit probablement aussi participer.

« Vous partez déjà ? », demanda Rowin.

« Oui. On a réussi à bien discuter hier soir. »

« Ah. J’espérais t’en demander plus sur ma fille, mais… »

« D’habitude, j’adorerais parler, mais j’ai bien peur qu’on doive prendre la route bientôt. »

« D’accord… »

L’homme était clairement déçu. Le sentiment était réciproque. J’aurais aimé entendre des histoires embarrassantes de l’enfance de Roxy.

« Si je la revois, je lui dirai de vous contacter. »

« S’il te plaît », dit Rowin, inclinant la tête en signe de gratitude.

Je devrais faire une note mentale à ce sujet.

« Oh, ça me fait penser ! Attends une minute. »

Il se précipita dans le village et dans l’une des maisons, probablement la maison d’enfance de Roxy. Après quelques minutes, il en sortit avec une fille qui ressemblait étrangement à mon maître. Au début, je ne savais pas pourquoi il n’avait pas simplement utilisé la télépathie pour l’appeler à l’extérieur, mais ensuite j’avais remarqué qu’il portait aussi une sorte d’épée. Nous donnaient-ils un cadeau ?

« Voici ma femme. »

« Enchanté de vous rencontrer. Je m’appelle Rokari. »

Ah. C’était donc la mère de famille ?

« Je m’appelle Rudeus Greyrat, madame. Je dois dire que je ne m’attendais pas à ce que la mère de Roxy soit si jeune. »

Je m’étais retrouvé à m’incliner légèrement. En un sens, je leur devais beaucoup : ils avaient élevé Roxy, et sans elle, je n’aurais probablement pas été dans ce monde comme je le suis maintenant.

« Oh mon Dieu, quel flatteur ! J’ai 102 ans, savez-vous ? »

« Eh bien… d’après mon livre, c’est encore assez jeune. » Apparemment, les Migurd atteignent la maturité physique entre 10 et 20 ans, et ne vieillissent visiblement que lorsqu’ils ont atteint 150 ans.

« Je dois beaucoup à Maître Roxy, madame. »

« Maître… ? C’est difficile d’imaginer que cette fille puisse apprendre beaucoup de choses à quelqu’un. Elle a dû beaucoup changer… »

« Elle m’a appris toutes sortes de choses. Je lui suis très reconnaissant. »

Rokari rougit un peu et murmura : « Bonté ». On dirait que, d’une façon ou d’une autre, elle s’était fait de fausses idées.

« En tout cas. Je suis content que tu sois venu quand j’étais en service. », dit Rowin.

« Oui. Je suis très heureux de vous avoir rencontrés tous les deux. Roxy a tant fait pour moi, vraiment… Hmm. Peut-être que je devrais t’appeler papa ? »

« Hahahaha... Non. Ne fais pas ça. »

Aïe. Il n’avait même pas souri. Son visage impassible me rappelait un peu celui de Roxy. Ça m’avait rendu un peu nostalgique.

« Toutes blague mise à part, je veux que tu prennes ça », dit Rowin, tenant l’épée.

« Je sais que Ruijerd est avec toi, mais tu dormiras mieux si tu as ta propre arme. »

« Je ne suis pas vraiment sans arme », dis-je en acceptant l’épée et en la tirant de son fourreau.

La lame était large, à simple tranchant, et ne mesurait qu’une soixantaine de centimètres de long. Elle était aussi légèrement incurvée, comme une machette ou un coutelas. Quelques éraflures suggéraient qu’elle avait été utilisée pendant de nombreuses années, mais le bord de coupe lui-même n’était pas du tout ébréché. On aurait dit qu’ils s’en étaient bien occupés. C’était propre, beau même. Mais il y avait aussi quelque chose d’étrangement menaçant. C’était peut-être la façon dont l’acier gris terne brillait d’un vert pâle quand il attrapait la lumière.

« Un forgeron qui a erré dans le village il y a quelque temps nous a donné ça. C’est une chose solide. Même après des années d’utilisation, la lame est toujours parfaite. Elle est à toi si tu la veux. »

« Merci beaucoup. Nous la prendrons avec plaisir », avais-je dit.

Ce n’était pas le moment d’être modeste. Pour l’instant, nous avions besoin de toute l’aide possible. Je pouvais me battre comme je l’étais, mais Éris avait certainement besoin d’une arme. Après tout, elle s’était entraînée dans le style du Dieu de l’épée. Elle se sentirait probablement moins anxieuse si elle possédait une épée, même si elle n’avait pas besoin de l’utiliser.

« Voilà aussi un peu d’argent. Ce n’est pas grand-chose, mais ça devrait couvrir au moins deux ou trois nuits dans une auberge décente. »

Ooh, on a de l’argent de poche !

J’avais ouvert la pochette avec enthousiasme et j’avais découvert qu’elle contenait des pièces de monnaie en pierre brute et quelques-unes en métal gris terne. D’après ce que je me souvenais, la monnaie sur le Continent Démon se composait de pièces de minerai vert, de pièces de fer, de pièces de ferraille et de pièces de pierre. Leur valeur était inférieure à celle des monnaies équivalentes ailleurs dans le monde, même les pièces de minerai vert, qui étaient les plus précieuses, valaient à peine autant qu’une grosse pièce de cuivre du royaume Asura. Les pièces de fer étaient assez proches de celles en cuivre.

Si nous disions qu’une pièce de monnaie en pierre valait un yen japonais (0,01 €), voici ce que vaudraient les différentes devises :

Pièces d’or Asura : 100 000 yens. (1 000 €)

Pièces d’argent Asura : 10 000 yens. (100 €)

Grosse pièce de cuivre Asura : 1000 yens. (10 €)

Pièces de cuivre Asura : 100 yens. (1 €)

Pièces de minerai vert : 1 000 yens. (10 €)

Pièces de fer : 100 yens. (1 €)

Pièces en ferraille : 10 yens. (0,1 €)

Pièces en pierre : 1 yen. (0,01 €)

En un coup d’œil, ces valeurs montraient clairement à quel point le royaume Asura était puissant et prospère, surtout si on le compare à la pauvreté du Continent Démon.

Bien sûr, le Continent Démon avait sa propre économie, donc les prix n’étaient pas toujours comparables. Ce n’était pas comme si tout le monde ici mourait de faim.

« … Merci beaucoup. »

« J’aurais aimé qu’on puisse parler un peu plus longtemps de Roxy », murmura Rokari, faisant écho aux paroles de Rowin.

Ils semblaient certainement inquiets pour leur fille. Même si la fille avait quarante-quatre ans maintenant, en années humaines, cela équivalait à… une vingtaine d’années. C’était assez compréhensible.

« Je suppose qu’on pourrait rester un jour de plus, si vous voulez… »

Rowin secoua la tête.

« Ne t’inquiète pas. On sait qu’elle va bien maintenant, et c’est ce qui compte. N’est-ce pas, ma chère ? »

« Oui. Elle a toujours passé un moment difficile ici. Nous étions plutôt inquiets. »

Je pouvais voir à quel point il serait difficile de vivre dans un petit endroit comme celui-ci sans le pouvoir télépathique que tout le monde semblait avoir. En général, on n’entendait pas vraiment les bruits de conversation dans ce village. Tout le monde communiquait probablement en silence en utilisant son esprit. Roxy ne pouvait pas participer à ces conversations, ni même entendre ce que les autres se disaient. Il n’était pas étonnant qu’elle se soit enfuie de chez elle.

« Bon, d’accord. Dans ce cas, j’espère qu’on se reverra un jour. »

« Bien sûr. Mais si c’est le cas, essaie de ne pas m’appeler papa, d’accord ? »

« Hahahaha. D’accord, pas de problème. »

J’ai compris le message, mec…

C’était difficile de savoir quand et où je reverrais Roxy, mais au moins, je devrais certainement leur rembourser l’argent.

◇ ◇ ◇

De toute évidence, la ville la plus proche était à trois jours de marche d’ici.

Peu de temps après notre départ, nous avions compris à quel point Ruijerd était vraiment un atout crucial. L’homme voyageait seul dans la région depuis de nombreuses années maintenant, il connaissait toutes les routes, et il savait exactement comment installer un campement convenable. Sans parler de son « radar » biologique, qui nous alertait longtemps à l’avance des menaces à venir.

C’était ridiculement pratique de l’avoir dans les parages.

« Ruijerd, pourrais-tu nous apprendre ce que tu fais ? »

« Pourquoi ? »

« Pour qu’on puisse se rendre utile. »

Étant donné le long voyage qui nous attendait, Éris et moi avions tous les deux besoin d’un cours intensif sur les techniques de base du camping.

Heureusement, Ruijerd s’était avéré être un professeur assez disposé

« Commençons par faire du feu. Malheureusement, le Continent Démon n’a pas de bois adapté à cet usage. »

Hm. Notre première réunion avait eu lieu autour d’un feu de camp, donc il y avait évidemment un autre moyen, mais…

« Y a-t-il autre chose que tu utilises à la place ? » avais-je demandé.

« Oui. Nous brûlons des parties d’un certain monstre. »

« Ah. »

Honnêtement, ça aurait dû être ma première supposition. Ici, presque tout ce dont vous aviez besoin pour survivre semblait venir de la chasse aux monstres.

« Heureusement, il y en a un tout près d’ici. Attends ici un moment, mon garçon. »

« Attends, Ruijerd ! »

L’homme se détournait déjà, mais j’avais réussi à saisir son épaule avant qu’il ne puisse s’enfuir.

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Allais-tu te battre tout seul ? »

« Bien sûr. La chasse est le travail des guerriers. Les enfants restent derrière. »

OK. Donc apparemment, il prévoyait de continuer à faire les choses comme ça éternellement. Pour être juste, l’homme était en vie depuis plus de 500 ans… nous n’étions même pas assez vieux pour être ses arrière-arrière-arrière-petits-enfants. Et il était probablement plus qu’assez fort pour faire face seul à tous les combats.

Pourtant, il y avait toujours une chance que quelque chose tourne mal. Si Ruijerd mourait ou était incapable de se battre, Éris et moi serions obligés de nous débrouiller seuls. Et pour l’instant, nous n’avions aucune expérience de combat réel. Que se passerait-il si nous le perdions alors que notre groupe traversait une forêt profonde et dangereuse… ou au milieu d’une bataille avec un groupe féroce de monstres ?

Je n’aimais pas nos chances de survie dans une telle situation. Nous avions besoin d’acquérir de l’expérience maintenant, pendant que nous en avions l’occasion.

Ce serait bien si je pouvais convaincre Ruijerd de nous apprendre à nous battre, mais…

Non. Ce n’était pas la bonne façon de voir les choses. C’était une relation de compromis, nous étions tous sur le même pied d’égalité, travaillant ensemble pour atteindre nos objectifs. Il fallait qu’on trouve tous les trois comment se battre en tant que groupe.

« D’accord, mais nous ne sommes pas que des enfants. »

« Si, tu l’es. »

« Euh… écoute, Ruijerd. »

Je devais être ferme et clair à ce sujet. L’homme avait encore l’impression qu’il était notre tuteur, il avait besoin de comprendre que ce n’était pas le cas.

« Nous t’aidons, et tu nous aides. Nos objectifs sont différents, mais nous allons nous battre ensemble… Donc nous sommes tous les trois des guerriers, pas vrais ? »

J’avais rencontré le regard de Ruijerd de la manière la plus sévère que j’ai pu trouver, et j’avais attendu sa réponse.

Il ne lui avait fallu que dix ou quinze secondes pour prendre une décision.

« … Très bien. Alors vous êtes des guerriers. »

Je ne pouvais pas dire qu’il avait l’air particulièrement convaincu, mais au moins, il allait nous laisser le suivre à partir de maintenant. C’était le principal.

« Tu entends ça, Éris ? Tu vas te battre aussi, hein ? »

Éris cligna des yeux avec surprise, mais réussit à balbutier un « O bien sûr ! » et hocha vigoureusement la tête. Gentille fille.

« Très bien, Ruijerd. Peux-tu nous mener à ce monstre, s’il te plaît ? », dis-je tout en reprenant mon comportement habituel.

Il n’y avait plus de raison d’être agressif. Il fallait être énergique quand on négociait, c’était tout.

***

Partie 2

Le premier ennemi auquel nous avons fait face en tant que groupe était un monstre connu sous le nom de « Tréant de pierre ».

Tréant était un terme générique pour désigner les monstres de type arbre. Il s’agissait typiquement de plantes ordinaires qui avaient aspiré trop d’énergie magique et qui avaient muté en créatures violentes.

Il y avait une grande variété de monstres spécifiques qui entraient dans cette vaste catégorie. D’abord, vous avez le Petit Tréant, que l’on trouve dans le monde entier. Il s’agissait de jeunes arbres mutants qui avaient tendance à imiter les arbres ordinaires jusqu’à ce qu’une cible s'approche à une certaine distance. Ils étaient assez faibles et lents pour qu’un adulte moyen sans véritable formation puisse les tuer sans trop de difficulté.

Cependant, s’il arrivait qu’un Petit Tréant absorbe suffisamment d’éléments nutritifs d’une des fontaines de la Grande Forêt, il finirait par mûrir pour devenir un Tréant Aîné. Le pouvoir magique très concentré des Fontaines donnait à ces monstres la possibilité d’utiliser divers sorts d’eau.

Il y avait aussi les Vieux Tréants, qui étaient déjà massifs avant leur mutation, et les Tréants Zombies, des arbres qui se transformaient après leur dépérissement… parmi tant d’autres. Bien sûr, il y avait de nettes différences entre toutes ces variétés, mais leurs comportements de base étaient très similaires. Ils faisaient semblant d’être des arbres normaux et attaquaient tous ceux qui s’approchaient trop près. Au bout d’un certain temps, ils produisirent des graines qui permirent de faire fructifier leur espèce.

Le Tréant de pierre était cependant un cas particulier. En fait, il se déguisait en pierre.

Vous vous demandez peut-être comment un arbre pouvait posséder un tel camouflage. La réponse était simple en fait : Les tréants de pierre avaient muté en monstres à l’époque où ils étaient encore des graines. Ils pouvaient rester sous leur forme de graines alors même qu’ils devenaient énormes, et étaient capables de se transformer brusquement en monstres arboricoles dès que quelqu’un s’approchait trop près.

Dans leur forme normale, ils étaient complètement discrets. Ils n’avaient pas une forme distinctive comme une graine de tournesol. Au premier coup d’œil, ils ressemblaient vraiment à des blocs rocheux grumeleux et avaient une apparence qui ressemblait à une pomme de terre.

« Y a-t-il quelque chose qu’on devrait garder à l’esprit pendant que l’on combat ce truc ? »

« Hm. Tu es magicien, pas vrai ? »

« C’est exact. »

« Dans ce cas, n’utilise pas de sort de feu. »

« Oh. Cela ne fonctionne pas sur lui ? »

« On ne peut pas l’utiliser comme bois de chauffage si on le brûle jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. »

« Ah, c’est vrai. Bien sûr. »

« Pas de magie de l’eau non plus. »

« Parce qu’on ne veut pas que le bois soit détrempé ? »

« Exactement. »

OK, je comprends. Pour Ruijerd, il s’agissait moins d’une menace que d’un morceau de bois vivant. Cela signifiait que cela ne représentait aucun danger réel pour nous tant que nous étions avec lui. Nous pourrions le combattre sans grand risque.

« Très bien alors. Essayons qu’Éris et moi allions combattre ce monstre pour l’instant. Ruijerd, tu interviens juste pour aider Éris si elle est en danger, OK ? »

« Ça sert à quoi de me garder en réserve ? »

« Je veux juste voir comment Éris et moi nous pouvons nous débrouiller dans une vraie bataille. Après celle-ci, on te regardera en action et on verra ce qu’on peut apprendre. »

« Très bien. »

Une fois cela réglé, on s’était mis dans une simple formation de combat, Éris devant et moi à l’arrière. C’était le meilleur choix, vu ses talents de combattante à l’épée.

J’hésitais un peu à mettre mon adorable petite pupille en première ligne, bien sûr, mais elle n’allait pas être d’une grande utilité si on la mettait au milieu d’une formation. Ce genre de position avait pour but de soutenir votre avant-garde, et Éris n’était pas douée pour ce genre de travail d’équipe. De plus, Ruijerd n’aurait probablement pas besoin de beaucoup de renfort de toute façon. Nous ferions mieux de laisser Éris se battre librement, avec Ruijerd et moi pour la soutenir.

« Très bien, Éris. Je vais l’affaiblir avec un bon tir à distance. Après ça, tu l’engages et tu le finis. J’essaierai au moins de dire les noms des sorts que j’utilise, mais si les choses deviennent trépidantes, je n’en aurai peut-être pas le temps. Garde ça à l’esprit, d’accord ? »

Éris acquiesça d’un signe de tête énergique, donnant à sa nouvelle épée quelques balancements expérimentaux.

« Pas de problème ! »

La fille était clairement impatiente d’y aller.

J’avais levé mon bâton et je m’étais arrêté pour réfléchir. Le feu et l’eau étaient inutilisables, et rien qu’en regardant la chose, je savais que le vent n’avait pas l’air très efficace. Il ne me restait plus d’autre choix que d’utiliser la Terre. La Terre me convenait. Je m’en étais plutôt bien tiré après toutes les figurines que j’avais faites.

C’était quand même la première fois que je me battais contre un vrai monstre. Je ferais mieux de tout donner.

Tout en fermant les yeux, je respirai profondément, puis j’avais canalisé mon énergie magique vers et à travers mes mains. C’était quelque chose que j’avais déjà fait des dizaines de milliers de fois, à ce moment-là, j’aurais pu lancer des sorts en me coupant les deux jambes.

« Très bien… »

Projectile : Rocher en forme de balle.

Dureté : Aussi résistant que possible.

Forme : Nez retroussé, avec de multiples rainures.

Modifications : Rotation à grande vitesse.

Taille : Légèrement plus grand que le poing d’un homme.

Vélocité : Aussi rapide que possible.

« Canon de Pierre ! »

Alors que les mots sortaient de ma bouche, un roc de pierre sorti de mon bâton le frappa férocement. Il s’élança dans une ligne horizontale presque parfaite et écrasa le tréant de pierre camouflé qui attendait devant nous.

Avec un son déchirant les oreilles, le monstre se décomposa en minuscules morceaux. Je lui avais donné une mort extrêmement douloureuse.

Éris avait déjà commencé à courir vers l’avant, mais après que mon attaque ait tué le monstre, elle s’arrêta net et se tourna vers moi, tout en me lançant un regard boudeur.

« Je croyais que tu ne devais que l’affaiblir, Rudeus !? Ne suis-je pas censée le transformer en cadavre !? »

« Désolé. Je n’ai jamais fait ça avant non plus, tu sais ? Je suppose que j’ai utilisé trop de force… »

« Ugh! Reprends-toi ! »

Éris n’était pas vraiment contente que j’aie ruiné sa première vraie bataille, mais je ne m’attendais pas vraiment à tuer cette pauvre chose aussi facilement. Tout ce que j’avais vraiment fait, c’était d’ajuster le sort standard du Canon de Pierre en donnant au projectile la forme d’une balle à pointe creuse. Chez nous, sur Terre, les gens avaient eu de mauvaises idées…

À ce moment-là, j’avais remarqué que Ruijerd me regardait également. Ou, pour être plus précis, mon bâton.

« Cette arme est-elle une sorte d’instrument magique ? »

« Non, c’est juste un bâton. Il est néanmoins de très bonne qualité. »

« Mais tu n’as pas récité d’incantation ou utilisé de cercle magique… »

« C’est vrai. Il n’est pas possible de changer la forme du projectile si vous utilisez l’incantation, alors je saute juste cette partie. »

« … je vois. »

À ce moment, Ruijerd tomba dans un silence en réfléchissant. L’homme était peut-être vivant depuis plus de 500 ans, mais il n’avait pas l’impression d’avoir vu fréquemment des incantations silencieuses.

« En tout cas… est-ce ta magie la plus puissante ? »

« Eh bien, non. Je pourrais aussi faire exploser ce projectile au moment où il touchera la cible. »

« Hmm. Je pense qu’il vaut mieux s’abstenir d’utiliser tes sorts quand l’ennemi est proche de tes alliés, Rudeus. »

« Euh, ouais. Bon point. »

C’était la première fois que je touchais quelque chose avec ce sort, mais c’était assurément… plus destructeur que je ne le pensais. Avec ce sort même une éraflure pourrait tuer instantanément. Idéalement, j’aurais dû utiliser un sort de soutien, mais rien ne m’était vraiment venu à l’esprit. Jusqu’à présent, je n’avais pensé qu’à me battre seul.

De toute façon, comment les autres magiciens abordaient-ils leur rôle au combat d ?

« Ruijerd, si je voulais te soutenir avec ma magie, que devrais-je faire ? »

« Je ne sais pas. Je n’ai jamais combattu aux côtés d’un lanceur de sorts. »

Eh bien, peu importe. Nous avions un guerrier superd chevronné de notre côté. Nous n’avions pas besoin d’imiter la façon de faire des groupes normaux. Je devrais penser à faire coordonner nos mouvements plus tard. Pour l’instant, il était plus important qu’Éris et moi ayons une véritable expérience du combat.

« D’accord… Je déteste m’imposer, mais pourrais-tu nous trouver un autre ennemi ? »

« Très bien. Il y a cependant quelque chose que nous devons faire d’abord. »

« Oh ? Qu’est-ce que c’est ? »

Était-ce à ce moment que l’on devait prier pour la créature qu’on avait tuée ?

« Nous devons ramasser le bois. Tu l’as éparpillé partout. »

Utilisant la magie du vent, j’avais commencé à rassembler les morceaux brisés du Tréant.

***

Partie 3

Notre groupe continua d’avancer jusqu’au coucher du soleil, livrant un total de quatre batailles. Nous avions affronté un autre tréant de pierre, une grande tortue, un loup acide et un groupe de Pax Coyottes.

Ruijerd avait abattu la grande tortue en une seule attaque. Il courut jusqu’au monstre et lui planta son trident dans le crâne. Ses mouvements étaient admirablement fluides et efficaces. L’homme était dans la chasse aux monstres en solo depuis 500 ans, et ça s’était vraiment vu. Je me sentais un peu stupide d’avoir été suffisant pour avoir tué un seul tréant de pierre.

Les loups acides étaient de gros chiens qui pouvaient cracher une sorte de liquide caustique de leur bouche. Nous n’en avons croisé qu’un seul, et Éris l’avait abattu, s’avançant brusquement pour faire voler sa tête en une seule frappe. Comparé à Ruijerd, ce n’était pas vraiment élégant, mais c’était quand même une victoire instantanée.

Malheureusement, le sang du loup s’était répandu partout sur Éris, alors elle n’était pas d’humeur à faire la fête. Je craignais que son sang ne soit également dangereux, mais apparemment ce n’était pas le cas. Selon Ruijerd, elle s’en était assez bien sortie, étant donné que c’était sa première vraie bataille.

Sur cette note, j’avais éliminé le deuxième tréant de pierre d’un seul coup. J’espérais infliger des dégâts modérés pour qu’Éris puisse s’entraîner davantage, mais il s’était avéré étonnamment difficile de rendre mon sort moins mortel. Jusqu’à ce que j’aie l’habitude de modérer mon pouvoir, je devrais éviter de l’utiliser sur les gens. Même si j’avais besoin de tuer quelqu’un, il n’y avait pas besoin de le faire de cette manière.

Les Pax Coyotes étaient notre dernière rencontre de la journée, et la plus difficile. Ces monstres avaient tendance à attaquer par dizaines. Il ne s’agissait pas exactement d’« animaux de meute », mais un seul coyote formait son propre groupe en se reproduisant par division, presque comme une amibe. Heureusement, ce n’était pas comme si de nouveaux ennemis apparaissaient constamment au milieu d’une bataille. Ils ne pouvaient se reproduire qu’une fois tous les quelques mois environ. Malgré tout, la taille de chaque groupe augmentait régulièrement au fil du temps, et tous les nouveaux coyotes seraient sous le contrôle total de leur chef. Si ce chef tombait au combat, un autre coyote prendrait immédiatement sa place. Leur force résidait surtout dans leur nombre, mais leur parfaite coordination et leur discipline les rendaient vraiment dangereux.

Le groupe que nous avions combattu était composé d’une vingtaine d’individus. Ils auraient probablement pu tuer n’importe quel aventurier ordinaire, mais Éris releva le défi avec gaieté, faisant osciller sa nouvelle épée d’avant en arrière alors que Ruijerd donnait un flot constant de conseils. La jeune fille n’avait jamais risqué sa vie au combat avant aujourd’hui, mais elle n’avait pas l’air particulièrement tendue. Toute cette pratique avec Ghislaine lui avait clairement donné un peu de confiance en elle, et il semblait que l’acte de tuer ne la dérangeait pas beaucoup.

Pour ma part, j’étais resté les bras croisés et je vis Éris abattre un coyote après l’autre. J’avais prévu d’intervenir et d’aider si nécessaire, mais Ruijerd jouait son rôle de soutien si parfaitement que cela aurait pu être contre-productif. Pourtant, ne rien faire était assez ennuyeux, et j’avais commencé à me sentir un peu à l’écart après un certain temps. Trouver un moyen pour nous de nous battre en tant que groupe devait être ma priorité absolue.

En tout cas, Éris était vraiment une combattante remarquable. Elle avait atteint le niveau avancé dans le style du Dieu de l’épée juste avant mon anniversaire, non ? À ce stade, je n’avais probablement aucune chance contre elle à moins d’utiliser la magie. Mince, même Paul n’était qu’un épéiste de niveau avancé… bien qu’il ait atteint ce rang à la fois dans les styles du Dieu de l’Eau et du Dieu du Nord, et qu’il avait beaucoup plus d’expérience de combat dans la vie réelle. Pourtant, Ghislaine avait dit qu’Éris avait plus de talent brut que Paul n’en avait jamais eu. Elle lui ferait probablement mordre la poussière en un rien de temps.

Mange ça, vieil homme.

« Rudeus ! Par ici ! »

À un moment donné, ils avaient achevé le dernier des monstres, Ruijerd sortait ses couteaux alors que je m’approchais.

« Les peaux des Pax Coyotes sont précieuses. Nous avons eu la chance d’en trouver un si grand groupe. Aide-moi à les dépecer. »

Mais j’avais autre chose à faire en premier.

« Attends une seconde. »

En marchant vers Éris, je l’avais trouvée haletante… et blessée à trois endroits différents. Moins de trente minutes s’étaient écoulées depuis le début de la bataille, Ruijerd s’étant consacré à son rôle de soutien, il lui avait fallu tuer la grande majorité des monstres. Il était certain qu’elle serait épuisée.

Cela ne pouvait pas faire de mal de soigner ces blessures maintenant…

« Que ce pouvoir divin soit comme une nourriture satisfaisante, donnant à celui qui a perdu sa force la force de ressusciter, guérison. »

« Merci. »

« Ça va, Éris ? »

« Haha ! Bien sûr ! J’ai à peine brisé un… »

Son sourire suffisant avait l’air un peu horrible avec ce sang de monstre sur tout son visage. J’en avais essuyé une partie avec ma manche. L’expérience ne l’avait pas le moins du monde ébranlée. C’était… assez impressionnant. Personnellement, j’étais sur le point de vomir à cause de l’odeur.

« Hmm. Pas de problème, hein ? Tu sais que c’était ta première vraie bataille. »

« Et alors ? Je sais me battre. Ghislaine m’a tout appris. »

C’est vrai. Entraîne-toi comme tu combats, et combats comme tu t’entraînes. Éris absorbait toujours chaque mot des leçons de Ghislaine. Ce ne serait peut-être pas si surprenant si elle pouvait appliquer tout ce qu’elle a appris au combat.

Je veux dire, si vous vous concentriez sur le combat comme on vous l’avait appris, quelle différence cela faisait-il si vos ennemis saignaient réellement ?

« Bon sang… »

Avec un sourire ironique, je m’étais détourné et j’étais retourné vers Ruijerd, qui nous observait depuis tout ce temps.

« Pourquoi as-tu demandé à Éris de se battre, Rudeus ? »

« Je ne serai pas toujours là pour la protéger. Je veux m’assurer qu’elle puisse se débrouiller seule quand les choses tournent mal. »

« Ah, je vois. »

« À ce propos, que penses-tu d’elle jusqu’à présent ? »

Ruijerd acquiesça de la tête avant de parler.

« Si elle s’applique, elle sera une maîtresse épéiste un jour. »

« Vraiment !? Génial ! »

Éris sauta littéralement en l’air, son visage brillait de joie.

Ça devait être agréable d’entendre quelque chose comme ça d’un guerrier légendaire. Cela ne me dérangeait pas non plus, si Ruijerd reconnaissait les talents d’Éris en tant que guerrier, nous avions de bien meilleures chances de trouver un moyen de travailler en équipe.

« D’accord, Ruijerd. À partir de maintenant, qu’Éris se batte à l’avant pendant que je reste à l’arrière. »

« Et que devrais-je faire ? »

« Tu n’as pas de position définie, alors bouges librement et couvres nos angles morts. Oh, et si l’un d’entre nous se met en danger, prends les choses en main et dis-nous quoi faire. »

« Compris. »

Pour l’instant, notre formation de combat de base avait été mise au point. J’espérais que cela nous permettrait, à Éris et à moi-même, d’acquérir plus d’expérience au combat au cours des deux prochains jours.

◇ ◇ ◇

Vint ensuite l’entraînement du camping.

Pour le dîner, nous avions mangé de la viande de tortue géante. Il y en avait beaucoup trop pour être mangé en une seule fois, alors nous avions commencé par en sécher la plus grande partie pour plus tard, sous la direction de Ruijerd, bien sûr.

Pour être franc, c’était un peu vil. Son odeur était accablante et c’était douloureusement difficile à supporter. Apparemment, l’approche normale consistait à le ramollir dans un ragoût frémissant pendant des heures, mais Ruijerd avait opté pour la méthode rapide et facile, il l’avait rôti sur un feu ardent.

Au moins, le feu lui-même n’était pas trop difficile à allumer. De toute évidence, les tréants de pierre s’asséchèrent très rapidement après leur mort, de sorte que nous n’avions pas besoin de laisser notre bois au soleil ou quoi que ce soit d’autre. Pas étonnant que Ruijerd ait vu ces choses comme des bûches de bois ambulantes.

« … Guh. »

Honnêtement, cette viande est vraiment dégoûtante. Qui a dit que c’était « délicieux » ?

Attends, c’était probablement toi, Ruijerd. Tu as dû tellement en manger ! Je veux dire… peut-être que si tu couvrais l’odeur avec du gingembre, ça pourrait être comestible ? Peut-être ? Mec, je n’ai jamais eu plus envie d’un peu de bœuf que maintenant. Et avec du riz…

Une phrase mémorable d’un certain manga me traversa l’esprit : « La viande grillée est glorieuse. Et c’est glorieux parce que c’est savoureux. » Des mots plus vrais n’avaient jamais été prononcés. Une viande qui n’était pas savoureuse n’était pas du tout glorieuse.

Rétrospectivement, j’avais très bien mangé dans le royaume Asura. Le pain était peut-être l’aliment de base là-bas, mais ils le complétaient habituellement avec de la viande, du poisson, des légumes et une sorte de dessert, avec toute la variété d’un restaurant trois étoiles. Et j’avais passé la plus grande partie de mon temps là-bas, à la campagne. Une petite princesse gâtée comme Éris n’allait-elle pas avoir encore plus de mal à s’adapter ?

Cependant, quand je l’avais regardée, je l’avais trouvée en train de ronger avec contentement son propre morceau de viande.

« Hé, ce n’est pas si mal. »

Attends, sérieusement !?

Eh bien… peut-être que c’était logique. Quand on donnait à un enfant qui n’avait mangé que des aliments sains un peu de malbouffe, il en devenait toujours fou, non ?

« Quoi ? » dit Éris en la fixant.

« Euh, ce n’est rien. Aimes-tu ça ? »

« Ouais ! J’ai toujours… mngh… voulu essayer quelque chose comme ça ! »

Je savais qu’Éris adorait écouter les histoires de Ghislaine sur sa vie d’aventurière. Peut-être cela s’était-il traduit par des fantasmes comme manger de la viande dure et horrible autour d’un feu de camp ? C’est un fantasme bizarre, mais compréhensible.

« Sais-tu que c’est même comestible cru, » commenta Ruijerd.

Les yeux d’Éris brillaient de curiosité, et un petit frisson me parcourut la colonne vertébrale. Heureusement, j’avais réussi à parler avant qu’elle n’ouvre la bouche.

« La réponse est non. N’y pense même pas. »

Pour l’amour de Dieu. Tu veux des vers ? Parce que c’est comme ça qu’on attrape les vers.

◇ ◇ ◇

Ruijerd donnait une leçon à Éris sur l’entretien de base des armes avant que nous nous couchions pour la nuit. Faute de mieux à faire, j’avais écouté.

La lance de Ruijerd n’était pas en métal, et l’épée d’Éris avait été forgée dans des matériaux spéciaux et d’une manière très spécifique. Apparemment, ni l’un ni l’autre n’avaient à s’inquiéter de la rouille ordinaire. Mais cela ne signifiait pas qu’ils pouvaient sauter leur entretien quotidien. Laisser du sang séché sur une épée ou une lance en émousserait progressivement les bords et attirerait d’autres monstres. Du point de vue de Ruijerd, bien prendre soin de son arme était une énorme responsabilité en tant que guerrier.

« Maintenant que j’y pense, de quoi est faite cette lance de toute façon ? » avais-je demandé, soudain curieux.

À en juger par celle que Ruijerd portait, les tridents superds étaient d’un blanc pur, totalement sans ornement. Elle était aussi assez petite pour une lance. D’après ce que j’avais vu, tout était fait d’une seule matière, je ne voyais aucune jointure entre le manche et la tête.

« C’est fait de moi. »

« … Pardon ? »

« La lance d’un Superd est faite de leur âme. »

Putain. Je ne m’attendais pas à une réponse aussi… philosophique.

OK, je comprends. C’est vrai. Donc ta lance est, euh, ton âme. Et ton âme est ton mode de vie, non ? Ton mode de vie est tout ce qui se trouve dans ton cœur… et ton cœur sait exactement ce que tu aimes. Donc en gros, tu aimes ta lance avec passion… ou quelque chose comme ça ?

Heureusement, Ruijerd avait élaboré avant que je me fasse des nœuds au cerveau.

« Chacun d’entre nous est né avec sa propre lance, voyez-vous. »

Les Superds naissaient avec une queue à trois pointes. Elle grandissait avec eux jusqu’à ce qu’ils atteignent un certain âge. À ce moment-là, elle se raidissait et tombait. Pourtant, même une fois séparée, elle faisait toujours partie de leur corps. Plus ils l’utilisaient, plus elle devenait tranchante et mortelle. Avec assez de temps et d’efforts, ces tridents pouvaient devenir des armes hors pair, pratiquement incassables et capables de percer pratiquement tout.

« … Et c’est pourquoi nous ne devons pas jeter nos lances jusqu’au jour de notre mort. »

Le visage de Ruijerd était plein de regrets amers devant l’erreur qu’il avait faite il y a quatre siècles.

À ce moment-là, sa lance était probablement plus dure et plus tranchante que celle de n’importe quel autre Superd dans le monde. J’étais vraiment content qu’il soit de notre côté.

Pourtant, sa vision du monde… m’inquiétait parfois. L’homme était aussi rigide que son arme. Si vous ne pouvez pas vous plier un peu parfois, vous n’apprendrez jamais à accepter les autres tels qu’ils sont. Et ça veut dire qu’ils ne vous accepteront jamais non plus. Il y aura trop de principes, le sais-tu ?

En tout cas… après trois jours de combat contre les monstres et de camping à la belle étoile, notre petit groupe avait réussi à atteindre la ville la plus proche.

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