Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 6 – Acte 3 – Partie 3

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Acte 3

Partie 3

Pour la morale de Yuuto, le simple fait de féconder une femme et de la laisser élever seule un enfant sans en assumer la responsabilité était plus que honteux, c’était dégoûtant et bestial.

Mais Linéa n’avait pas cédé.

« C’est la meilleure ligne de conduite pour l’avenir de nos deux clans. Tu ne t’en rends peut-être pas compte toi-même, Grand Frère, mais tu es déjà devenu une figure énorme dans ce monde, beaucoup trop grande en fait. Lorsque tu retourneras éventuellement dans ton royaume céleste, le Clan du Loup pourrait très bien perdre la force unificatrice qui fédère tout ça, et la nation pourrait subir un rapide bouleversement. »

« Ghh… ! »

Les paroles de Linéa l’interpellaient directement, car c’était l’une de ses plus grandes appréhensions ces derniers temps.

Yuuto ne pensait pas qu’il était spécial ou exceptionnel, mais la puissance de ses connaissances modernes, ses « tricheries », était certainement énorme.

Cette puissance avait transformé une petite nation faible au bord de la destruction en la puissance incontestable qu’elle est aujourd’hui, le tout en deux ans à peine.

C’est exactement la raison pour laquelle il s’efforçait d’introduire une scolarisation généralisée et d’autres projets de ce type, afin de renforcer la prospérité du Clan du Loup, même après son départ. Mais la vérité, c’est que ce n’était pas suffisant pour mettre fin à ses inquiétudes.

« Certes, actuellement, dans Yggdrasil, une lignée n’a pas beaucoup de valeur, mais le sang d’une personne comme toi, Grand Frère, serait une exception, » dit Linéa. « Après tout, tu es le Gleipsieg, l’“Enfant de la Victoire” qui est descendu dans notre monde de la terre au-delà des cieux ! »

Ce n’était pas comme si Yuuto ne comprenait pas ce que Linéa voulait dire.

Yggdrasil était le genre de monde où le suspect d’un crime pouvait être jugé en le jetant dans une rivière, jugé coupable s’il était emporté par le courant et innocent s’il ne l’était pas. C’était un monde régi par des superstitions si anciennes et si peu scientifiques.

Yuuto avait été transporté ici d’un autre monde, et pour les gens de ce monde, cela signifiait qu’il était de la terre au-delà des cieux, où les dieux habitaient.

Il ne serait pas étrange, étant donné cette situation, que sa lignée soit considérée avec une certaine importance particulière. Il serait semblable à la lignée sacrée qui avait valu au Þjóðann un statut si élevé parmi le peuple.

Si Yuuto avait un héritier de sang, même si son héritier de sang n’était pas venu pour tenir les rênes du pouvoir réel, tout irait bien tant qu’il serait mis dans un rôle symbolique qui aiderait à unifier politiquement la nation. Cela rendrait la nation beaucoup moins susceptible de sombrer dans le désarroi après le départ de Yuuto.

Cependant, c’était voir les choses d’un point de vue purement politique, comme un patriarche de clan.

« Cela ne veut toujours pas dire que… » Yuuto avait eu du mal à trouver les mots pour s’expliquer. En tant qu’individu, il avait eu du mal à accepter cette façon de penser.

Si les besoins de la grande majorité exigeaient le sacrifice d’un petit nombre, qu’il en soit ainsi. Son propre enfant, sa chair et son sang, n’avait pas fait exception à la règle. Yuuto savait que c’était comme ça qu’un dirigeant juste et patriarche devait penser, mais il n’était pas capable de se séparer complètement de ce genre de choses.

Soudain, la voix joyeuse d’un homme d’âge mûr les avait interrompus. « Ma bonne Dame Linéa, si vous gardez la compagnie du Grand Frère Yuuto pour vous toute la nuit, alors que devons-nous faire ? »

Yuuto et Linéa s’étaient tous deux tournés pour voir un homme d’une trentaine d’années, à l’allure peu impressionnante, avec un ventre gonflé et un sourire enjoué. Cependant, ses yeux ne souriaient pas, et il y avait quelque chose de froid en eux.

Cet homme au sourire tel un masque de Nô était Botvid, patriarche du Clan de la Griffe et père biologique des jumelles Kristina et Albertina.

« Grand Frère, je te souhaite une bonne et heureuse année, » dit l’homme.

Chaque fois que Yuuto voyait le visage de cet homme, il était contraint à un état de tension accrue, agissant prudemment afin de ne pas baisser sa garde. Mais dans ce cas particulier, Yuuto s’était retrouvé à pousser un sourire de soulagement alors qu’il retournait le salut de Botvid avec son propre sourire.

« Oh, hey, Botvid ! Bonne année à tous ! »

Derrière Botvid se trouvaient deux hommes reconnus par Yuuto, et à côté d’eux se trouvait une femme d’âge moyen, avec une forte carrure. Ils n’étaient pas ses subordonnés, chacun d’eux avait cette certaine présence autour d’eux, un air particulier à celui qui règne sur les autres.

Tandis que leurs yeux rencontraient les siens, chacun d’eux, à tour de rôle, inclinait la tête profondément et offrait ses salutations.

« Bonne année, Grand Frère ! » salua un patriarche masculin.

« Je vous souhaite humblement une Bonne Année, Grand Frère, » la patriarche féminine avait déclaré ça. « Merci beaucoup de m’avoir invitée ici aujourd’hui. »

« Je me réjouis à l’idée d’avoir de bonnes relations avec vous au cours de la prochaine année, Grand Frère Yuuto ! » dit le deuxième homme.

Il s’agissait des patriarches des Clans des Cendres, Chien des Montagnes et du Blé, qui venaient tout juste d’échanger le serment du Calice avec Yuuto pour placer leurs clans sous la protection et la juridiction du Clan du Loup.

Aujourd’hui, Yuuto avait invité les cinq autres patriarches ici présents à renforcer davantage l’union diplomatique entre leurs clans en resserrant les liens du calice de chacun avec une deuxième cérémonie du calice plus tard. Il avait prévu que chacun d’eux échange le Serment du Calice avec Jörgen pendant cette cérémonie.

Pour Yuuto, c’était sa façon d’essayer d’être minutieux, de rendre les choses plus solides en vue de son éventuel retour au Japon.

Cependant, pour les différents clans d’Yggdrasil, cette cérémonie du calice avait été largement perçue comme le Clan du Loup affirmant haut et fort sa domination sur ses voisins.

Peu importe ce que Yuuto avait planifié ou voulu, sa présence et son influence dans ce monde ne cessèrent de grandir.

 

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« Haaaaah, c’était un cauchemar ! Arghhhh, je suis si fatigué…, » Yuuto avait poussé un énorme soupir et il s’était plaint vers le smartphone pressé contre sa joue droite.

La voix de Yuuto traversa haut et fort le sanctuaire au sommet de la Hliðskjálf. L’endroit était vide et silencieux maintenant, assez pour qu’il semble irréel à quel point le lieu avait été plein de bruit et de célébrations lors du banquet de la veille.

Au-dessus de lui, dans le ciel parsemé d’étoiles, se trouvait la lune, qui n’était pas plus qu’un mince éclat d’aspect fragile.

Mitsuki rit. « Ah ha ha ha ! Bon travail, Yuu-kun. »

Les paroles aimables de Mitsuki qui avaient traversé le haut-parleur avaient été réconfortantes. C’était tout ce que c’était, une consolation, mais il sentit une chaleur se répandre dans son cœur quand il les entendit.

Ils étaient spéciaux après tout, les mots de la fille qu’il aimait. Et c’est pour ça qu’il s’était appuyé sur sa gentillesse.

« Sérieusement, je suis tellement épuisé que mon cerveau est comme de la bouillie, » s’était plaint Yuuto.

Le point culminant de la fête du Nouvel An avait été le grand serment lors de la cérémonie du calice, qui impliquait les six clans, et qui avait épuisé l’énergie mentale de Yuuto jusqu’au dernier soupçon.

Chacun des autres participants était un dirigeant propre de son peuple, possédant une dignité appropriée à son statut et (à l’exception de Linéa) à son âge. Et parmi eux, un jeune homme, encore adolescent, devait jouer le rôle de l’« aîné » et de la personnalité la plus âgée, diriger le rituel et servir de médiateur entre eux tous.

C’était peut-être Yuuto qui avait organisé l’événement, mais c’était une torture.

« Quoi qu’il en soit, je suis soulagé d’avoir réussi à faire disparaître tout cela, » dit-il en bâillant.

Yuuto ne parlait pas seulement de diriger la cérémonie elle-même jusqu’à sa fin. Plus que tout, il était soulagé d’avoir ainsi réussi à jeter les bases sur lesquelles le Clan du Loup pouvait se bâtir, même après avoir quitté ce monde.

Dans le monde d’Yggdrasil, le Serment du Calice était absolu. Les vœux sacrés que Yuuto avait échangés avec les autres patriarches du clan reliaient leurs clans, mais ceux-ci se formaient entre eux comme individus. Ainsi, une fois qu’un nouveau patriarche serait arrivé au pouvoir, le pouvoir de l’ancien Serment du Calice serait perdu.

Mais cette fois, Yuuto avait réussi à ce que les autres échangent aussi le Serment du Calice avec son second Jörgen, le candidat le plus probable pour lui succéder.

En d’autres termes, même après le départ de Yuuto, les six clans seraient toujours liés par ce serment en alliance et devraient résoudre leurs problèmes ensemble.

L’une de ses plus grandes angoisses avait été traitée, et il avait l’impression qu’un poids énorme lui avait été enlevé de la poitrine.

« Uh huh huh. Il ne reste plus qu’à trouver quelqu’un qui puisse utiliser le sort de Fimbulvetr, non ? » dit Mitsuki. « Bien que cela semble être la partie la plus difficile… »

Il y a une seconde, Yuuto s’était retrouvé dans une situation délicate. « Ouais, c’est vrai. C’est nul que la seule personne qu’on connaisse qui puisse la lancer soit Sigyn du Clan de la Panthère. Et bien qu’elle se proclame la plus grande utilisatrice de seiðr d’Yggdrasil ou quoi que ce soit d’autre, Rífa est totalement inutile dans ce domaine aussi. »

Bien qu’elle soit une magicienne ultra-rare de deux runes et la plus grande magicienne (autoproclamée) de la magie seiðr de tout Yggdrasil, le défaire des liens magiques était apparemment en dehors du domaine d’expertise de Rífa, et elle ne pouvait donc rien y faire.

« Ne penses-tu pas que parler comme ça, c’est un peu dur pour elle ? » demanda Mitsuki. « C’est grâce à Rífa-san que tu as trouvé un moyen de rentrer chez toi. »

« Eh bien, je veux dire, je suppose que oui. Mais cette fille est censée être la “Divine Impératrice”, et franchement, c’est un mauvais payeur. »

C’était assez rare d’entendre Yuuto parler de quelqu’un de façon aussi critique.

Dès sa première rencontre, ses premières impressions l’avaient peinte comme quelqu’un d’un peu difficile à approcher en raison de la formalité née de son statut élevé, mais cette image avait déjà été complètement brisée.

Malgré le fait que Rífa prétendait être venue pour élargir ses horizons, pendant tout le mois qu’elle avait passé avec eux, elle avait passé les jours suivants la plupart du temps dans la chambre qu’ils lui avaient fournie, à manger et dormir.

De temps en temps, Yuuto avait fait l’effort de prendre le temps, malgré son emploi du temps chargé, de se préparer pour le Festival du Nouvel An et d’aller lui rendre visite pour parler, pour ensuite découvrir qu’elle dormait profondément malgré le fait qu’elle était au milieu de la journée.

En tant qu’invitée, tous ses frais de subsistance étaient pris en charge par le Clan du Loup. Et comme elle était le Þjóðann, on lui offrait toutes les commodités appropriées à son statut. Ces dépenses ne cessaient de s’accumuler, et elles étaient tout sauf bon marché.

Il s’agissait néanmoins d’un canal potentiel qu’il aurait pu créer avec l’empire central, de sorte qu’il n’aurait probablement pas eu de regrets à ce sujet si elle avait au moins passé ses journées avec succès. Mais devant le fait qu’elle gaspille son temps et son argent d’une manière si négligente, il s’était senti obligé de réagir ainsi. C’était la nature humaine.

En toute hâte, Mitsuki commença à essayer de défendre Rífa. « Mais elle est incroyablement forte, n’est-ce pas ? »

Peut-être sentait-elle une affinité avec la fille qui devait lui ressembler.

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