Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 1 – Chapitre 1 – Partie 3

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Acte 1

Partie 3

« Le commandant en second de l’ennemi ne devait pas participer à cette bataille, n’est-ce pas ? » demanda Yuuto à Félicia.

« C’est bien le cas. Apparemment, c’était en raison d’un ordre donné de rester à l’arrière afin de garder la capitale de leur clan, » répondit Félicia.

« J’ai rencontré une fois le commandant en second du Clan de la Corne alors que j’accompagnais ton prédécesseur, » Sigrun avait déclaré cela. « Je peux affirmer avec certitude que le commandant en second ne participait pas à cette bataille. »

Au milieu du chaos du champ de bataille, la propagation de la désinformation était chose fréquente. Mais avec Sigrun qui avait pris le commandement de la ligne de front, Yuuto pouvait faire confiance en ses paroles entre tous.

« Donc, une partie de la chaîne de commandement est encore intacte. Tout ceci est devenu plutôt problématique, » Yuuto se gratta la tête après avoir dit ça.

Alors que le commandant en second était traité plus comme le chef ou porte-parole des enfants et des frères et sœurs, il était toujours le numéro deux de la famille. Dans le cas où l’impensable événement devrait arriver au souverain, il était le suivant dans la ligne de succession.

Et dans la tradition du clan, ce successeur qui était choisi pour être le commandant en second non pas en raison de relations de sang, mais en vertu de sa force et de sa capacité. Le nouveau dirigeant serait sans doute également un adversaire redoutable.

« Si nous la tuons, cela deviendra un cas numéro quatorze des Trente-Six Stratagèmes [1] : “Faire revivre un corps mort”. Cela ne fera que renouveler le moral de leur armée. Dans ce cas, nous n’avons pas besoin de leur fournir une cause juste, » Yuuto avait pris son smartphone chéri de sa poche et avait maintenu le bouton d’alimentation afin d’allumer son téléphone.

Grâce à la batterie solaire miniature qu’Yuuto avait commencé à avoir en tout temps sur lui après avoir appris cette dure leçon de vie lors d’un violent tremblement de terre, il avait pu continuer à utiliser son smartphone pendant les deux années qui avaient suivi son arrivée dans ce nouveau monde.

Mais il s’agissait quand même d’une batterie miniature. Même s’il l’avait gardée au soleil toute la journée, il ne pouvait le maintenir allumé que pendant environ trente minutes d’un coup. C’était une quantité de temps si minuscule comparativement au temps qu’il passait dessus avant ça. Donc, il s’était promis de n’utiliser son téléphone que dans les moments où il en avait le plus besoin.

Après un certain temps, l’écran d’accueil était apparu, et il avait tapé sur l’icône « Bibliothèque ». Sur l’écran suivant était apparue la célèbre bannière « Fuurinkazan [2] » popularisée par Takeda Shingen, qui dénotait la version électronique du livre l’Art de la Guerre [3] de Sun Tzu, un classique chinois qui était encore fortement vénéré au 21e siècle. Il s’agissait de quelque chose qu’Yuuto avait téléchargé et qu’il avait commencé à lire après être devenu souverain, et il avait perdu le compte du nombre de fois où il l’avait relu.

« C’est... vraiment de la triche, » murmura-t-il. « Mon smartphone a tellement à offrir. »

Si Yuuto devait être placé dans les premières lignes, il ne serait pas de taille, et cela même face à un soldat novice. Il y avait tellement de choses dans ce monde dans lequel il était inexpérimenté, et il ne pouvait même pas lire et écrire correctement leur langue.

En toute honnêteté, le décrire avec le mot « inutile » serait un euphémisme.

Mais il y avait qu’une seule chose qu’Yuuto pouvait selon lui faire mieux que quiconque, et il s’agissait de la seule arme qu’il possédait : les connaissances du 21e siècle.

D’accord, il était encore qu’un étudiant et donc, les connaissances et les compétences qu’il possédait avaient leurs limites. Par exemple, s’il voulait construire ici un ordinateur à partir de zéro, cela lui serait totalement impossible.

Pourtant, dans ce monde où la civilisation n’avait pas encore prospéré, il y avait encore d’innombrables choses qu’il pouvait créer même sans compétences ou connaissances particulières.

Par exemple, dans cette bataille, ils avaient utilisé des armes dans le style des longues lances afin de vaincre leurs adversaires. S’il n’avait pas connu un certain jeu de stratégie historique populaire qu’il avait joué précédemment, il n’y avait aucun doute qu’Yuuto n’aurait jamais eu l’idée de faire construire ces longues lances et de les utiliser de cette manière.

Avec le recul, ces idées novatrices lui semblaient si évidentes, mais c’était frustrant dans le feu de l’action quand il essayait de trouver quelque chose d’utile pour le bien des autres. C’était comme l’Œuf de Colomb [4].

Normalement, de telles innovations appartenaient au domaine des génies ayant l’ingéniosité de briser les idées reçues, mais Yuuto utilisait à la place les connaissances du futur. Voilà pourquoi, pour lui, tout ce qu’il faisait était de relever tous les défis qui lui étaient présentés en trichant.

Il avait alors feuilleté de nombreuses pages jusqu’à ce qu’il en trouve une qui était pertinente. Il avait depuis longtemps mémorisé ce qui était écrit dessus.

« La meilleure chose à faire est de prendre le pays entier et intact, » il lisait à voix haute. « Le briser et le détruire n’est pas la bonne chose à faire. Il est donc préférable de capturer une armée entière que de la détruire. Par conséquent, combattre et vaincre lors de toutes vos batailles n’est pas l’excellence suprême, l’excellence suprême consiste à briser définitivement la résistance de l’ennemi sans avoir besoin de combattre. »

Pour le dire simplement, se battre et gagner n’était que la deuxième meilleure stratégie, forcer l’abandon total de l’ennemi était la meilleure stratégie. Yuuto fit un signe de tête, réfléchissant sur chaque mot alors qu’il suivait le texte avec ses doigts.

« Le nombre, » déclara-t-il. « Nous n’avons pas d’autre choix que de conclure un marché. »

En entendant ses mots, Sigrun et Félicia baissèrent la tête en signe de consentement.

Ce n’était pas comme si le Clan du Loup avait beaucoup de choix qui se présentait à lui. Ils avaient déjà saisi le tiers du domaine du Clan de la Corne. C’était plus que suffisant comme butin de guerre. Essayer de pénétrer plus profondément dans le territoire ennemi serait dangereux, et continuer avec cette situation de guerre trop longtemps épuiserait les ressources propres de leur pays.

Cela semblait être le bon moment. Cependant, le problème demeurait présent. « Quel type d’accord devrait-il proposer pour qu’il soit acceptable par les deux parties ? »

Les combats avaient commencé un mois plus tôt par l’invasion du Clan de la Corne ce qui fit que le Clan du Loup avait subi d’importantes pertes. Bien que le fait de tuer le souverain occasionnerait des problèmes bien spécifiques, le peuple d’Yuuto s’attendrait à un compromis important concédé par le Clan de la Corne après tous ces combats.

Yuuto croisa les bras et poussa un gémissement de frustration en considérant le problème. « Compte tenu de la situation, nous pourrions normalement leur faire échanger de la nourriture et des minéraux ou d’autres biens pour le retour de leur souverain, ou peut-être même leur faire céder du territoire. Mais si c’était possible, je préférerais qu’elle accepte mon Calice. »

Même si la nourriture ou le territoire du Clan de la Corne était pris, la racine du problème resterait toujours présente. Yuuto voulait que la guerre entre le Clan du Loup et le Clan de la Corne cesse définitivement. Il n’avait pas d’ambitions territoriales à proprement parler. Il n’avait qu’un seul fil conducteur en tant que souverain, et c’était de permettre aux membres du Clan du Loup de vivre en paix et dans l’abondance.

À cette fin, la coutume de ce monde impliquant le Calice était extrêmement pratique. Cela représentait quelque chose de tellement sacré et vénéré que le simple fait d’aller à l’encontre du Calice, même une fois, fût considéré comme le pire tabou. Le fait de briser ce vœu ferait automatiquement tomber en poussière toute confiance en cette personne.

On ne pouvait pas choisir les parents qui vous donneraient naissance comme on ne pouvait pas choisir les frères et sœurs avec lesquels nous allions être élevés. Mais avec le Calice, toutes personnes avaient le choix d’accepter ou non ce nouveau lien. Ainsi, le fait de trahir la personne que vous aviez choisi avec votre libre arbitre d’honorer en tant que parent avait toujours été considéré comme l’acte le plus méprisable possible en ce monde.

En d’autres termes, si le souverain ennemi acceptait son Calice, devenant ainsi un enfant ou un frère/sœur plus jeune, cela signifierait que le Clan de la Corne ne pourrait plus jamais s’opposer à Yuuto, et par extension, au Clan du Loup.

Paradoxalement, à cause de cela, un souverain ayant le devoir de protéger son propre clan ne se permettrait tout simplement pas d’accepter le Calice, car il finirait par être subordonné à un autre souverain. Ils ne pouvaient donc pas l’accepter.

« Dans ce cas, même s’il s’agit d’une sorte de tricherie, je suppose que nous aurons besoin de la même stratégie que nous avons utilisée avec le Clan de la Griffe ? » à ce moment-là, Yuuto repensa à ça, puis il se mit à rire avec moquerie de lui-même vis-à-vis des événements qu’il venait de se remémorer.

En toute honnêteté, il ne voulait pas le faire. Pourtant, il était le souverain et donc, sa position exigeait qu’il mette les besoins du clan au-dessus de ses propres besoins ou envies.

Les mots de Sun Tzu avaient commencé à se refaire entendre dans son esprit... ses propres besoins.

Il y a deux ans, alors qu’il avait été entraîné dans ce monde et qu’il avait erré en étant impuissant dans cette nouvelle contrée, le Clan du Loup, qui n’avait jamais été prospère, avait toujours pris soin d’Yuuto et l’avait nourri malgré sa faible valeur, et ainsi, il était venu lui-même à prendre soin d’eux.

Il s’était fait plusieurs amis comme Félicia et Sigrun, qui l’avaient suivie à travers les bons et les mauvais moments de la vie. Il voulait désormais les protéger d’une manière ou d’une autre. Il ne voulait pas voir mourir ses proches, ou les voir souffrir d’encore plus de chagrins.

Yuuto poussa un long soupir. Tant que cela signifiait que les pertes en vies humaines seraient ainsi diminuées, le fait d’endurer personnellement quelque chose de très désagréable était un prix qu’il serait plus que disposé à payer.

« D’accord, installez la tente. Préparez-vous à notre réunion, » déclara Yuuto.

Notes

  • 1 Trente-Six Stratagèmes : Les 36 stratagèmes (ou stratégies) est un traité chinois de stratégie qui décrit les ruses et les méthodes qui peuvent être utilisées pour l’emporter sur un adversaire. Le traité a probablement été écrit au cours de la dynastie Ming (1366 à 1610).
    Les stratagèmes sont applicables à une action militaire ou à un conflit de la vie quotidienne.
  • 2 Fuurinkazan : (風林火山), littéralement « Vent, forêt, feu et montagne », est l’étendard de guerre employé par Takeda Shingen, daimyo de la période Sengoku. Le texte inscrit sur l’étendard est une citation du chapitre 7 de L’Art de la guerre de Sun Tzu : « Déplace-toi aussi vite que le vent, reste aussi silencieux que la forêt, attaque aussi férocement que le feu, que ta défense soit invincible comme la montagne. »
  • 3 Art de la guerre : (en chinois : 孙子兵法, pinyin : sūn zǐ bīng fǎ, littéralement : « Stratégie militaire de maître Sun ») est le premier traité de stratégie militaire écrit au monde (vie siècle av. J.-C. – ve siècle av. J.-C.). Son auteur, Sun Tzu (孙子, sūn zi), y développe des thèses originales qui s’inspirent de la philosophie chinoise ancienne. C’est l’essence de la guerre psychologique illustrée notamment par la guerre d’Indochine, la guerre du Viêt Nam et la guerre sino-vietnamienne.
  • 4 Œuf de Colomb : L’expression « œuf de Colomb », utilisée pour qualifier une idée simple mais ingénieuse, provient d’une anecdote.
    Lors d’un repas en présence du navigateur Christophe Colomb, un invité aurait voulu minimiser l’importance de la découverte du Nouveau Monde en disant : « Il suffisait d’y penser. » Pour répondre à cette provocation, l’explorateur aurait proposé un défi à ses convives. Il leur aurait demandé de faire tenir debout un œuf dur dans sa coquille. Personne n’y aurait réussi, sauf Christophe Colomb, qui aurait écrasé simplement l’extrémité de l’œuf et se serait écrié : « Il suffisait d’y penser ! »

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