Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 1 – Chapitre 2

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Acte 2

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Acte 2

Partie 1

Le souvenir le plus ancien qu’Yuuto pouvait se rappeler était celui de flammes ondulantes d’une fournaise dans une pièce sombre.

Le père d'Yuuto était un artisan sérieux qui rentrait rarement chez lui. Il choisissait principalement de s’enfermer dans son petit atelier en bordure de la ville. Il avait été taciturne, et même dans les quelques occasions où il revenait à la maison, il ne parlait quasiment jamais à quelqu’un.

Naturellement, Yuuto n’avait aucun souvenir d’avoir un jour joué avec lui. Malgré tout, il se rendait souvent à l’atelier et observait simplement son père, alors qu’il balançait son marteau avec une concentration résolue sur ce qu’il faisait.

Quand il avait atteint les dernières années de l’école primaire, son père avait commencé à lui permettre de l’aider. La première fois qu’il l’avait fait, c’était également la première fois que le père d’Yuuto lui avait appris à faire quelque chose. Et ainsi, Yuuto s’était assuré de se souvenir de tout ce qu’il lui avait enseigné.

En y repensant maintenant, il n’y avait pas grand-chose qu’il avait pu faire en tant qu’élève du primaire. Pourtant, le fait d’être capable d’aider son père était quelque chose dont il était fier.

Yuuto avait vraiment beaucoup aimé son père et il l’avait respecté du fond de son cœur.

Il avait cessé de ressentir ça deux mois avant d’être coincé ici en Yggdrasil.

Cela avait duré jusqu’au moment où il entendit les paroles que son père avait déclaré le jour où sa mère était morte...

***

« Tsss, pas encore, » ouvrant les yeux, Yuuto poussa un profond soupir et se leva.

Même s’il ne voulait pas se remémorer de son père, parfois de tels souvenirs remontaient à la surface de ses rêves. Rien n’était plus déprimant pour lui que de penser à ça.

L’intérieur de la tente était à la merci d’une obscurité inconnue. Apparemment, il s’agissait encore de la nuit. Une demi-journée s’était écoulée depuis la bataille contre le Clan de la Corne. Ils devraient arriver dans l'après-demain à la capitale du Clan du Loup, Iárnviðr.

La distance était assez proche pour qu’une personne voyageant en carriole puisse l’atteindre en quelques heures, mais avec des fantassins représentant plus de la moitié de leurs forces armées, c’était la vitesse la plus rapide qu’il pouvait avoir. Et avoir fait un camp n’avait que faiblement réduit son épuisement. Il voulait plus que tout retourner en ville et pouvoir être dans sa propre chambre, mais il ne pouvait pas y faire grand-chose pour le moment.

« Hmm, je suppose que je vais dans ce cas me lever, » murmura-t-il. Il aurait espéré pouvoir se rendormir, mais son esprit était totalement éveillé. Pour l’instant, il ne semblait pas que le marchand de sable lui donne cette possibilité.

Maudit sois-tu ! Vieil homme, Yuuto proféra une malédiction et se dirigea vers le rideau suspendu au-dessus de l’entrée, le poussa et sortit de sa tente.

Un nombre insondable d’étoiles scintillaient dans le ciel nocturne, comme s’il avait été recouvert de gemmes.

Dans le Japon du 21e siècle, grâce à la pollution lumineuse dans les villes, la campagne rurale était vraiment le seul endroit où l’on pouvait avoir une telle vue. Mais Yuuto avait été élevé dans la campagne, donc il s’agissait d’un spectacle avec lequel il avait toujours grandi, et cela expliquait pourquoi il n’était pas particulièrement ému par ça. Tout ce que cela lui faisait maintenant était d’accentuer le mal du pays.

« Ah oui. Aujourd’hui serait le jour de Tanabata [1], » murmura-t-il.

Dans le ciel du nord-est, Yuuto avait remarqué que deux étoiles particulièrement brillantes s’étaient levées à l’horizon, lui rappelant la date affichée sur son smartphone. Cela faisait également deux ans, jour pour jour, depuis qu’il était venu dans ce monde.

« Ayant encouru la colère des cieux, Orihime et le Berger ne purent plus jamais se rencontrer, » Yuuto murmura la vieille légende en utilisant ces deux étoiles comme point de départ pour en chercher d’autres.

Assez rapidement, il trouva Lyra et Aquila. Directement en dessous, à la limite de l’horizon, il y avait une bande de lumière trouble... la Voie lactée, la « rivière des cieux » qui coulait à travers l’espace.

« Franchement... le ciel nocturne ici n’est pas bien différent de celui que j’avais dans mon monde, » murmura-t-il.

Pour les étoiles, même plusieurs millénaires n’étaient rien de plus qu’un clin d’œil. Malgré sa mélancolie, Yuuto s’accrochait fermement à cette pensée.

Ce ciel nocturne familier était un élément d’information importante pour lui. Cela signifiait qu’Yggdrasil n’était pas un autre monde, mais qu’il se situait plutôt quelque part sur Terre.

Basé sur quelques déductions supplémentaires, il avait conclu qu’il était possible qu’il ait été jeté dans le passé. En raison de son estimation de la culture et des outils qu’ils utilisaient ici, il semblerait probable qu’elle se situerait entre 2000 et 1300 av. J.-C.. En d’autres termes, nous nous trouvions vers la fin de l’âge du bronze.

Pour commencer, sur la Terre moderne, Yuuto ne pensait pas qu’il y avait encore un endroit où les guerres étaient menées avec des épées et des lances. Peut-être qu’ils le faisaient dans les profondeurs des bois dans l’Afrique ou dans ce genre de lieu, mais les constellations avaient mis en évidence qu’il était dans l’hémisphère nord.

Après ça, il y avait les territoires. Non seulement le Clan de la Corne, mais aussi le Clan du Sabot s’étaient tous deux vantés de posséder de vastes étendues de terres fertiles. Il avait entendu dire que sur Yggdrasil, il y avait de nombreux clans de la taille et de l’envergure du Clan du Sabot.

Il était difficile de penser que pendant ou après l’impérialisme qui avait commencé à l’Ère des Grandes Découvertes [2] du milieu du 15e siècle, les Occidentaux avaient agressivement envahi d’autres territoires au nom de Dieu alors que l’empire regardait ces voisins ayant beaucoup de vastes terres arables d’un œil intéressé. Ils voudraient très certainement les coloniser. Yuuto ne pouvait expliquer cette situation que parce qu’il avait été envoyé beaucoup plus loin dans le passé.

« Pourtant, où est exactement cet endroit ? » murmura-t-il.

Contemplant le ciel tout en étant seul, il ne pouvait s’empêcher de se le demander. Yuuto avait perdu le compte du nombre de fois où il s’était posé cette question, et ainsi, sans but, il regarda la chaîne de montagnes illuminée par la lumière de la lune.

Il s’agissait des montagnes de Himinbjörg, l’une des trois chaînes de montagnes qui avaient jailli du centre d’Yggdrasil et qui étaient connues sous le nom du « Toit d’Yggdrasil ». Yuuto se souvient avoir entendu le mot « Yggdrasil » avant même de venir ici. Il s’agissait d’un terme utilisé assez souvent dans les jeux et les mangas. Il se référait à l’arbre monde qui était fréquemment apparu dans les vieux mythes nordiques. La ville vers laquelle ils se dirigeaient maintenant, Iárnviðr ou « Bois de Fer », était aussi un nom qui se trouvait souvent dans les mythes nordiques, connus comme une forêt habitée par des loups.

« Cependant, ce n’est pas l’Europe du Nord, » murmura-t-il.

En vérifiant son téléphone et en cherchant dessus, il avait rapidement compris comment évaluer la latitude. S’il pouvait mesurer l’angle sous lequel Polaris était placée dans le ciel, il pourrait l’estimer. Bien qu’il ne soit rien d’autre qu’un simple astronome amateur, Yuuto avait deviné qu’ils étaient plus ou moins entre le 50e parallèle nord et le 52e parallèle nord, donc à peu près alignés avec la partie centrale de l’Allemagne.

Les mythes nordiques étaient à l’origine appelés mythes du peuple germanique, ce qui pourrait laisser croire que c’était l’Allemagne, mais cela ne semblait pas être non plus le cas.

La chaîne de montagnes qu’Yuuto regardait maintenant donnait l’impression d’être assez grande pour percer le ciel, mais c’était quelque chose qu’il avait été incapable de trouver. Il n’y avait rien de semblable à ça près de la ligne du 50e parallèle nord. Il avait déjà souvent fixé la carte de l’Europe affichée sur son smartphone si fortement qu’il pensait qu’il pourrait y avoir désormais un trou. Mais maintenant, il devait encore essayer d’analyser en détail les cartes de la Chine et de l’Amérique.

Pourtant, si c’était la Chine, les yeux et les cheveux des habitants ici semblaient trop occidentaux pour correspondre, et quant à l’Amérique, ce qu’il savait sur ce continent était trop différent de ce qu’il avait entendu jusqu’ici d’Yggdrasil.

« Je n’en ai vraiment aucune idée..., » Yuuto se gratta vigoureusement la tête.

Tant qu’il ne connaîtrait pas la longitude, il ne pourrait pas faire grand-chose de plus. Au cours des deux dernières années, le GPS de son smartphone avait régulièrement signalé « impossible de détecter votre emplacement en ce moment » et rien de plus. Pourtant, avec la connaissance des temps modernes, il avait supposé que la longitude aurait dû être facile à trouver, et malgré ça, elle était toujours inconnue et cela s’était révélé très frustrant.

Il ne connaissait même pas l’emplacement de l’Observatoire royal de Greenwich, en Angleterre, et c’était le point de départ pour trouver la longitude. En conséquence, il avait à peu près abandonné tout espoir de déterminer son actuelle localisation.

« Oh, mon Dieu, Grand Frère ! Ne peux-tu pas dormir ? »

En entendant quelqu’un l’appeler soudainement par-derrière, il se retourna pour voir Félicia avec ses cheveux dorés s’envolant dans le vent, qui lui souriaient en ce moment avec douceur.

Yuuto avait également souri, mais avec amertume. Puis il haussa légèrement les épaules. « J’ai eu un rêve étrange. Ceci m’a réveillé. »

Il avait eu l’intention de faire un commentaire avec désinvolture pour tout simplement faire la conversation, mais il vit le sourire de Félicia s’évanouir instantanément alors que les rouages de son esprit vif commençaient à se mettre à fonctionner à plein régime.

« Ta gentillesse est vraiment l’un de tes points forts les plus admirables, Grand Frère, » déclara-t-elle. « Mais il n’y a franchement pas besoin que tu te soucier autant de... »

« Oh, non. Ce n’était pas à propos de la bataille, » sentant que Félicia était inquiète, Yuuto avait essayé d’interrompre ses préoccupations.

Quand il était arrivé dans ce monde, il avait fait des cauchemars après chaque bataille. À cette époque, Félicia avait toujours enlacé Yuuto avec douceur, afin de le réconforter.

Depuis qu’il était venu dans ce monde, Félicia s’était dévouée à lui avec générosité. Cela n’était pas seulement à partir du moment où il était devenu le souverain patriarche, mais dès qu’il était arrivé ici. À cette époque, il était incapable de parler leur langue, incapable de faire la moindre tâche qui nécessitait de la force. Yuuto ne pouvait même pas compter le nombre de fois où cette dévotion l’avait sauvé.

Même si pour elle, cette dévotion n’était qu’une tentative d’expier ce qu’elle lui avait fait.

Notes

  • 1 Tanabata : (七夕, « la septième nuit [du septième mois] ») est la fête japonaise des étoiles provenant des traditions O-Bon et de la fête des étoiles chinoise, Qīxī. La fête a généralement lieu le 7 juillet ou le 7 août, et célèbre la rencontre d’Orihime (織姫/織女, Alpha Lyrae/Véga) et Hiko-boshi (彦星, Alpha Aquilae/Altaïr). La Voie lactée, une rivière d’étoiles qui traverse le ciel, sépare les deux amants, et il leur est permis de se rencontrer une fois l’an. Ce jour particulier est le septième jour du septième mois lunaire du calendrier luni-solaire.
  • 2 Ère des Grandes Découvertes : Il s’agit de la période historique qui s’étend du début du xve siècle au début du xviie siècle. Durant cette période, les Européens se livrent à l’exploration intensive de la Terre, cartographient la planète et établissent des contacts directs avec l’Afrique, l’Amérique, l’Asie et l’Océanie. L’expression d’Âge des découvertes est également utilisée par les cartographes.

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Partie 2

« Eh bien, quel genre de rêves as-tu eu ? » Elle s’était doucement assise à côté d’Yuuto et lui posa la question avec désinvolture.

Une odeur douce et typiquement féminine avait rempli le nez d’Yuuto. Sur les champs de bataille, on ne pouvait pas apporter quelque chose comme du parfum, ainsi, Yuuto était complètement mystifié quant à la façon dont une femme pouvait sentir si bon ici.

« Oh ! J’ai fait un rêve à propos de mon stupide père. Arg, ça me rend malade de simplement penser à lui, » déclara-t-il d’une voix la plus neutre possible alors qu’il essayait de calmer son cœur tremblant.

« Ton vrai père ? Je vois. Tu dois lui manquer et il doit te manquer, » déclara Félicia.

« Bah ! Qu’est-ce que tu racontes ? Je ne veux plus jamais voir un crétin comme ça tant que je vivrais ! » Yuuto cracha et regarda dans l’autre sens avec un Hmph.

Du coin de l’œil, il aperçut Félicia en train de faire des sursauts auditifs, comme lors de ses fous rires. Ou du moins, c’était ce qu’il pensait, mais à l’instant suivant, il remarqua qu’elle se mordait les lèvres, comme si elle endurait une impérissable douleur.

« Tu es celle qui s’inquiète trop des choses, tu sais, » Yuuto retourna les paroles de Félicia, alors qu’il se mit à tapoter le haut de la tête de Félicia.

Yuuto pouvait deviner quelles pensées occupaient l’esprit de Félicia. Elle était contrariée d’avoir ri plus tôt de sa réaction. Elle pensait maintenant qu’elle n’avait surtout pas le droit de rire de ça. Celle qui avait attiré Yuuto dans ce monde, qui l’avait séparé de sa famille et de ses proches, n’était autre que Félicia elle-même.

« Je te suis reconnaissante pour tes préoccupations, mais je suis après tout la seule responsable, » Félicia avait dit cela avec un rire d’autodérision.

Ces derniers temps, elle taquinait Yuuto et ne lui montrait que son sourire éclatant, mais si l’on revenait aux premiers jours de son arrivée, alors son visage aurait toujours été raide avec son expression qui était en tout temps sombre.

La rune qu’elle possédait, celle du Serviteur sans Expression, Skirnir, était une rune permettant d’être très polyvalente. Elle lui avait accordé un talent et un talent extraordinaires dans l’athlétisme et les arts, ainsi que la capacité de manier des pouvoirs mystérieux tels que le galldr.

Parmi les nombreux pouvoirs accordés par le Serviteur sans Expression, il y avait quelque chose appelé le « Gleipnir ». Il s’agissait du pouvoir de capturer et de lier des choses qui contenaient des qualités étrangères (dans le sens de, ne provenant pas de ce monde) ou aberrantes. À l’origine, il s’agissait d’une technique destinée à sceller les pouvoirs surhumains des autres Einherjars, mais c’était simplement son but principal. Il y avait de fortes chances que ce pouvoir ait accidentellement été activé d’une manière inattendue et involontaire.

Yuuto ne comprenait pas vraiment la magie, alors il faisait beaucoup de déductions. Cependant, cette possibilité était plutôt élevée...

« Ce n’était pas seulement de ta faute, » Yuuto avait déclaré ça d’un ton sec. « C’est avant tout de ma faute. J’ai eu tort de ne pas être plus prudent..., » un modeste sourire s’était formé sur ses lèvres.

Le fait de dire qu’il n’avait jamais ressenti de la colère contre ce que Félicia lui avait fait serait certainement un mensonge. Mais elle ne l’avait pas attiré intentionnellement dans ce monde. Il avait été transporté ici en raison d’une série de coïncidences.

Yuuto soupçonnait que le fait d’avoir regardé dans le miroir opposé au sanctuaire pourrait aussi être l’un des principaux facteurs qui l’avaient amené ici. Voilà pourquoi une partie d’Yuuto croyait que ses actions étaient tout autant à blâmer.

Pourtant, Félicia ressentait beaucoup de culpabilité à son égard et essayait de faire tout ce qu’elle pouvait pour lui. Et si elle n’avait pas été là, Yuuto était sûr qu’il serait tombé dans le désespoir et se serait suicidé, ou, sinon incapable de trouver de quoi se nourrir, il serait mort de faim. C’est pourquoi il n’avait que de la gratitude envers Félicia, et bien qu’il le lui disait souvent, elle semblait le considérer comme étant uniquement quelque chose tout à fait naturel. Il ne semblait pas que cela changerait prochainement.

« Euh, Grand Frère ? » Le visage de Félicia s’était mis à rougir en raison de l’embarras alors qu’elle regardait Yuuto.

Il avait pris une profonde inspiration. « Oh, désolé. Toujours ma sale habitude... »

Paniqué, Yuuto retira sa main de la tête de Félicia. Il avait commencé à caresser sa tête depuis un moment sans s’en rendre compte. Peut-être parce qu’il avait passé tellement de temps à interagir avec son amie d’enfance pleurnicharde, chaque fois qu’il voyait une fille au bord des larmes, il avait l’habitude de caresser la tête de la jeune fille afin de la réconforter.

Réticente à déjà se défaire de ce moment-là, Félicia lui lança un regard intense et lui tendit la main. « Oh, je ne me soucie pas vraiment de ça. »

Le pouls d’Yuuto avait réagi à son geste amoureux en s’accélérant.

« Oh non ! Eh bien ! Tu es plus vieille que moi, donc je ne devrais pas... oh ! » Il était trop tard pour regretter ou reprendre ses paroles.

Le regard amoureux disparut rapidement du visage de Félicia. C’était également comme quand Sigrun perdait sa douceur quand elle devait interagir avec d’autres personnes qu’Yuuto.

« Oui, c’est vrai, » déclara-t-elle. « En effet, je suis plus âgée que toi. Oui... et bien, dans une demi-année, j’atteindrai le passage de mon vingtième anniversaire alors que je suis encore célibataire. Eh oui, j’ai peut-être attendu trop longtemps ! Pourtant, cela ne signifie pas que je ne suis pas attirante. C’est simplement que je n’ai pas été prise comme épouse par le moindre homme parce qu’il n’y a personne qui en soit digne parmi le Clan du Loup. Cela veut dire que c’est moi qui ai refusé leurs avances. De plus, j’ai juré sur ma vie qu’en premier lieu, je te servirais pour toujours, Grand Frère, alors comment ces vieillards pourris osent-ils dire des choses comme ça... !? »

Les mots qui sortirent des lèvres de Félicia, des jurons trempés de dédain, provoquèrent un sourire raide et nerveux d’Yuuto.

Ne jamais parler à Félicia de l’âge et du mariage, pensa-t-il avec amusement. C’était, parmi les membres du Clan du Loup, un accord tacite bien connu.

La douce Félicia, dont le sourire éclatant était normalement imperturbable, changeait de comportement dès que ces sujets étaient abordés. Elle devenait instantanément sinistre... presque comme le noir le plus absolu !

Il s’agissait d’une norme à Yggdrasil que les filles adolescentes soient mariées dès que possible. Pour une personne du 21e siècle comme Yuuto, cela aurait pu sembler un peu trop tôt, mais du point de vue du comportement humain, la mentalité d’une personne japonaise moderne était peut-être plus artificielle.

En parlant globalement, jusqu’à la dernière moitié du 19e siècle, le mariage pendant leurs années d’adolescence était tout à fait normal. Le Japon était dans le même cas de figure. À l’époque, il était communément admis dans le monde entier qu’une fille qui ne s’était pas mariée pendant son adolescence devait avoir quelque chose qui n’allait pas chez elle.

Comme il lui restait peu de temps avant d’atteindre cette limite, Félicia ressentait une extrême pression de la part de tous ceux qui l’entouraient, alors son anxiété démesurée à l’égard du sujet était tout à fait normale.

« E-Eh bien ! Si tu utilisais la manière de mon monde de compter les années, tu n’aurais que 17 ans, » lui déclara-t-il.

« C’est exact ! » cria-t-elle. « C’est le calendrier qui est en faute dans le cas présent ! Et bien sûr, ton pays utilise un calendrier bien plus raisonnable, Grand Frère ! Pourquoi ma date de naissance n’a-t-elle pas été sept jours plus tard ? Et cette fille-chien, elle n’a que 18 ans cette année ! Tout cela est bien trop étrange ! » Félicia serra les poings en criant. Cela donnait l’impression de voir un loup d’or hurlant ses ennuis à la lune.

Peut-être que c’était la cause de ses sentiments plus durs envers Sigrun.

Ici, en Yggdrasil, ils n’utilisaient pas le chiffre zéro, donc dès qu’une personne naissait, leur âge commençait automatiquement à l’âge de « un » an. Et, en tant que culture utilisant le calendrier lunaire, une fois que la nouvelle année arrivait, tout le monde avait instantanément avancé son âge d’une année.

En d’autres termes, pour quelqu’un comme Félicia, qui était née à la fin d’une année, quelques jours après sa naissance, elle était déjà considérée comme ayant « deux ans », tandis qu’une personne née au début de l’année, comme Sigrun, avait douze mois avant d’être considérée comme ayant deux ans. Pour une fille qui s’inquiétait de son âge, une telle méthode de calcul devait paraître injuste.

« Oh, je suis désolée. J’ai perdu mon sang-froid pendant un moment, » déclara Félicia.

« Oh... eh bien, j’étais celui qui avait tort, » lui déclara Yuuto.

« En guise de pénitence, permets-moi de t’offrir une berceuse, » répliqua Félicia.

« Hé, je suis un peu trop vieux pour..., » répondit Yuuto.

« Vieux ? » demanda Félicia.

« Non, ça ne fait rien ! C’est bon, » déclara Yuuto.

Sentant que l’expression de Félicia allait se remettre à s’assombrir, Yuuto rétracta rapidement ses paroles. Même s’il était censé être le souverain, il avait pris par réflexe une posture formelle, debout, au garde-à-vous.

Félicia hocha froidement la tête et se dirigea vers la tente d’Yuuto.

« He maintenant ! Tu ne devrais vraiment pas être dans les quartiers d’un homme au milieu de la nuit..., » Yuuto avait commencé à protester.

« Oh ? Personnellement, cela ne me dérangerait pas de répondre à tes besoins pendant toute la nuit. Je pourrais être là afin de t’assister pour que tu sois de bonne humeur demain. On dit bien depuis l’antiquité que la peau d’une femme apaise les angoisses du champ de bataille, » les yeux plissés de Félicia étaient remplis de sensualité alors qu’elle lui jetait un coup d’œil par-dessus l’épaule.

Et pour couronner le tout, sa silhouette, éclairée par le clair de lune, la rendait magique, lui donnant une beauté plus envoûtante qu’à la lumière du soleil, faisant battre le cœur d’Yuuto de plus en plus fort.

Yuuto était, après tout, un adolescent. Alors le fait d’avoir une fille, et surtout une fille aussi belle que Félicia, qui lui parlait de « l’assister » pendant la nuit, n’était pas quelque chose dont il ne serait pas intéressé. Il avait instinctivement dégluti.

« Hehe, alors, que devrions-nous faire ? » demanda-t-elle.

« J’apprécie beaucoup ton offre, mais j’ai peur de devoir refuser. Je ne voudrais pas la trahir, » Yuuto déclara cela d’un ton neutre, évitant son regard.

Il l’avait dit à Félicia sans la regarder parce qu’il avait peur que s’il la regardait, son charme surmonte tout sens de la raison.

Mais même sans tenir compte de Mitsuki, cela ne signifiait pas nécessairement qu’il aurait ainsi cédé. Elle se sentait toujours profondément coupable envers lui. C’est pourquoi il pensait toujours qu’il profiterait de ces sentiments, et de son dévouement inconditionnel à son égard s’il allait de l’avant. Selon lui, ceci reviendrait à souiller la personne qui avait sauvé sa vie en raison de ses propres désirs primaires, et cela ressemblerait à l’acte d’une bête. La fierté d’Yuuto ne permettrait pas un tel acte tant que la situation n’évoluerait pas.

« Oh, c’est dommage ! » avec un sourire malicieux, Félicia avait disparu dans la tente.

Yuuto regarda instinctivement le ciel avant de murmurer. « Laissez-moi tranquille ! Même mon esprit rationnel à ses limites. »

Prenant une profonde inspiration afin d’essayer de se calmer, Yuuto suivit Félicia dans sa tente.

La flamme d’une lanterne allumée par Félicia remplissait sa tente d’un doux éclat orange. Elle était assise sur le lit en bois à l’extrémité de la tente. Elle lui avait fait un doux sourire, tapotant ses genoux.

« Je n’ai pas l’intention de partir jusqu’à ce que tu sois capable de te reposer, Grand Frère, » déclara-t-elle.

Ayant obtenu l’avantage sur lui, Félicia était assise là, souriante avec douceur et avec gentillesse.

Un homme qui ne répond pas aux avances d’une femme devrait avoir honte, ces paroles avaient traversé son esprit. Sa rationalité était réapparue, lui disant de ne pas tomber dans un tel piège.

« Selon ce que j’ai remarqué, tu as à peine dormi au cours du dernier mois, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle. « La bataille est finie, alors tu devrais te reposer. S’il te plaît, laisse-moi faire tout ce que je peux afin de t’aider. »

Ses yeux étaient remplis d’une telle inquiétude que c’était comme si elle pouvait pleurer à tout moment, et finalement, il ne pouvait pas le lui refuser. Elle avait parfaitement raison. Le mois dernier, il avait été si fermement angoissé alors qu’il se demandait tout le temps si l’ennemi allait les attaquer et quand cela pourrait se produire. Finalement, au cours de la plupart de ces jours, il avait à peine dormi, et il ne pouvait pas compter le nombre de nuits blanches qu’il avait passé...

Elle semblait toujours plaisanter, mais en réalité, elle était vraiment inquiète pour lui et sa santé. La vérité était qu’avec le fait qu’il était toujours en état d’alerte, il ne se sentait pas non plus capable de dormir profondément ce soir.

« ... D’accord, je vais te laisser faire, » déclara-t-il finalement. Yuuto se prépara afin de se recoucher, puis il se laissa tomber sur le lit et posa sa tête sur les genoux de Félicia. En tant qu’un petit acte de résistance, il s’étendait avec la tête face à l’abdomen de Félicia. Il ne voulait surtout pas qu’elle voie son visage en ce moment.

« Parfait. Bonne nuit, Grand Frère, » déclara-t-elle. Une douce mélodie apaisante put être alors entendue en provenance des lèvres de Félicia.

Il se souvint d’avoir entendu cette phrase musicale auparavant, parce que ce galldr, celui du « repos paisible », lui avait déjà été chanté de nombreuses fois.

Je suppose que je suis vraiment fatigué, pensa Yuuto. Et alors qu’il pensait à ça, ses paupières s’étaient alourdies, et sa conscience avait été absorbée par le galldr, lui permettant de tomber dans l’obscurité.

***

Partie 3

« Père ! Je peux discerner notre ville, Iárnviðr ! » Alors que la voix de Sigrun retentissait, Yuuto se redressa dans le chariot.

Une vue de rêve était apparue dans le champ de vision d’Yuuto : une vaste étendue pleine de pâturages parsemés de terre et de rochers exposés, avec une colossale chaîne de montagnes faiblement visible au loin.

Plus d’une centaine de moutons se déplaçait lentement à travers les prairies alors qu’ils étaient suivis par un chien. Ces bêtes présentes dans ces pâturages représentaient la principale source de nourriture du Clan du Loup et servaient également à fabriquer des vêtements, ce qui en faisait une industrie indispensable. Dans la direction vers laquelle allaient les animaux, il y avait une structure lointaine et à peine visible, de couleur brun-rougeâtre. Il s’agissait de la tour sacrée Hliðskjálf, symbole indubitable de la capitale du Clan du Loup, Iárnviðr.

« Nous sommes finalement de retour à la maison, » déclara Yuuto. « Je sens que je peux enfin pousser un soupir de soulagement. »

Cela faisait plus d’un mois qu’ils avaient quitté cette ville. Il avait vraiment envie d’un toit au-dessus de sa tête et d’un lit douillet dans lequel dormir. Instinctivement, un soupir de soulagement s’échappa hors des lèvres d’Yuuto.

« Exact. Après tout, cette cité est la tanière du Clan du Loup, » déclara joyeusement Félicia, alors qu’elle était assise à côté d’Yuuto.

Revenir chez soi et pousser un soupir de soulagement. Hmm ? Yuuto laissa sortir un rire ironique.

Ses sentiments sur le sujet étaient très complexes, mais à la fin, cette ville était devenue une seconde maison pour Yuuto.

« Je vais prendre un bain le plus tôt possible, » déclara Sigrun avec le plus grand sérieux, galopant à côté du char sur son cheval préféré. Mánagarmr ou pas, elle restait quand même une fille, et voulait naturellement se sentir propre.

« Oui, c’est vrai. Je pense que je vais aussi en prendre un, » acquiesça-t-il.

Être capable de prendre un bain dans cette période était, pour une personne du 21e siècle comme Yuuto, quelque chose en quoi il était vraiment reconnaissant. Il souhaitait pouvoir enlever de son corps la sueur, la crasse et, surtout, l’odeur du sang.

« Hehe ! Dans ce cas, Grand Frère, je suis prête à te laver le dos, » proposa Félicia.

« Tch... !! Père ! Bien que cela puisse être présomptueux de ma part de le demander, je vais aussi t’aider ! » déclara Sigrun.

« Non, c’est bon, » Yuuto avait carrément refusé leurs offres.

Bien sûr, en tant qu’homme, la perspective de deux belles filles qui voulait lui laver le dos avait fait battre avec force son cœur, mais à la fin, garder une tête froide était primordial. S’endormir la veille sur les genoux de Félicia avait déjà franchi cette limite. Yuuto ne voulait pas devenir un politicien débauché, utilisant sa position comme une couverture pour des activités disgracieuses, et il s’accrochait à cet idéal dans son cœur de garçon.

« Ah oui, » demanda Yuuto, changeant de sujet. « Alors, comment t’es-tu senti en essayant cela ? »

« Oh, veux-tu parler de cette chose ? » La question apparemment significative qu’Yuuto avait posée à Sigrun fit apparaître sur son visage un sourire si radieux que cela lui fit immédiatement pensé à un enfant qui venait de recevoir son jouet bien-aimé.

Un mauvais pressentiment s’était fait sentir dans la colonne vertébrale d’Yuuto, mais il était déjà trop tard.

« C’était vraiment incroyable ! Je pouvais vraiment me battre sans aucune retenue ! » déclara Sigrun. « C’était grâce à toi, Père ! Dire que ta nature magnanime est à égalité avec les dieux qui habitent dans les cieux ne serait pas une exagération. Je suis sûre que ton arrivée ici afin de nous sauver, nous, les membres du Clan du Loup, n’était rien de moins qu’un cadeau des cieux... »

« D’accord, j’ai compris ! J’ai compris ! C’est déjà bien assez ! » déclara Yuuto.

« Je-Je vois, » déclara Sigrun.

La tentative effrénée d’Yuuto de mettre un terme aux louanges de Sigrun avait fait disparaître son expression dynamique.

Quand Sigrun commençait à louer son maître, il était presque impossible de la faire arrêter. Yuuto était heureux qu’elle le tînt en si haute estime, mais c’était extrêmement embarrassant et difficile à entendre.

« Hmm, ai-je dit quelque chose qui t’a déplu, père ? » demanda Sigrun alors que son expression était maintenant craintive et timide. Elle ressemblait à un chien avec sa queue entre les jambes après avoir été grondée par son propriétaire, donnant lieu à des sentiments tortueux de culpabilité chez Yuuto. Peut-être que son ton avait été trop dur.

« N-Non. ce n’est pas du tout le cas ! » dit-il hâtivement.

« Vraiment ? » demanda-t-elle.

« Bien sûr. Merci d’avoir partagé tes impressions, » déclara-t-il.

« Pas de problème ! N’hésite pas à me les demander à tout moment, » un sourire satisfait et un gloussement étouffé atteignirent les lèvres de Sigrun.

Pour commencer, des larmes, et maintenant le sourire. Yuuto ne pouvait rien faire de plus que d’afficher un sourire vaincu et ironique.

Le Loup d’Argent le plus Fort, s’étant tenu invincible sur le champ de bataille, avait maintenant été réduit à avoir des sautes d’humeur de joie et de tristesse en raison des paroles d’Yuuto.

Yggdrasil avait été divisé depuis longtemps en huit grands territoires. Parmi ceux-ci, les déplacements entre les régions d’Ásgarðr, Miðgarðr et Álfheim avaient toujours été entravés par les trois chaînes de montagnes escarpées appelées dans leur ensemble « Le toit d’Yggdrasil ».

Le seul chemin permettant de les traverser était le long et étroit bassin de Bifröst, qui s’étendait à travers les chaînes de montagnes et reliait les trois régions. Jusqu’à il y a une centaine d’années, l’ensemble du bassin était sous le contrôle du Clan du Loup, mais après que leurs différentes branches claniques aient commencé à se soulever, cela avait mené à la situation actuelle dans laquelle ils étaient devenus un clan chétif qui ne possédait qu’une petite portion de la partie ouest du couloir.

La capitale du Clan du Loup, Iárnviðr, située à l’entrée ouest du bassin, avait longtemps été florissante en tant que site commercial stratégique. Comme c’était quelque chose de la plus haute importance, elle était constamment attaquée, donc une muraille trois fois plus haute qu’un citoyen standard avait été construite afin de la protéger. Sur l’un des côtés se trouvaient une porte extrêmement visible, peinte avec un vert vif et recouverte d’innombrables dessins blancs et jaunes de loups.

Une fois arrivé à la porte, l’un des nombreux soldats qui s’étaient rassemblés là se précipita vers le chariot d’Yuuto et commença à lui parler. « Bon retour, Père ! Nous avons reçu la nouvelle grâce à un messager sur un cheval rapide. Veuillez accepter mes plus sincères félicitations pour votre grande victoire et pour avoir capturé la matriarche du Clan de la Corne. »

Yuuto était un homme, alors avoir de belles filles comme Félicia et Sigrun l’appelant « Père » était gênant, mais il avait fini par s’y habituer. Mais il était naturel que le fait d’avoir un homme musclé et robuste de plus de quarante ans, avec des cicatrices sur son front et sur une joue qui l’appelaient « Père », rendît Yuuto extrêmement mal à l’aise.

Yuuto avait alors fait un léger salut, et avait exprimé sa gratitude d’une manière formelle. « Merci beaucoup. Jurgen-san (il utilise une formulation japonaise, un reste de son éducation), vous avez bien surveillé cet endroit. »

L’homme appelé Jurgen fronça les sourcils et son expression déjà durcie devint encore plus rigide. « Ceci ne va pas, Père. Vous vous excusez constamment et vous vous abaissez de vous-même. Il est indigne pour un souverain d’utiliser un discours poli avec ses enfants subordonnés. »

« Oh... » pensant à la façon dont cet homme avait toujours trouvé des fautes chez lui, Yuuto grimaça. Cela faisait un mois qu’ils ne s’étaient plus vus, alors Yuuto avait complètement oublié ça et il avait baissé sa garde.

En tant que véritable Japonais élevé dans le pays, la conviction que les anciens devaient être traités avec respect était quelque chose qui imprégnait chaque fibre d’Yuuto. Une valeur comme celle-là, avec laquelle il était né et élevé, ne serait pas changée aussi facilement.

« Je ne cesse de vous le dire, n’est-ce pas ? » déclara Yuuto. « Appelez-moi par mon nom. Il n’est pas nécessaire d’utiliser des formalités. Il est difficile d’être à l’aise avec quelqu’un ayant plusieurs années de plus que moi qui s’abaisse tout le temps. Jurgen-san, ne vous sentiriez-vous pas gêné si quelqu’un vous appelait comme étant leur père alors que vous n’êtes encore qu’un enfant ? »

« Je ne le serais certainement pas, » déclara Jurgen nonchalamment, son expression complètement inébranlable.

Yuuto ne pouvait même pas lire un soupçon d’émotion en provenance de la réponse impétueuse de Jurgen. Peut-être que cela faisait partie de la sagesse acquise en vieillissant. Les nombreuses rides profondément creusées sur son visage étaient le résultat de l’expérience acquis face aux vicissitudes de la vie, et pourtant il dégageait un sentiment de stabilité inébranlable, telle une montagne. C’était à prévoir du commandant en second imperturbable du Clan du Loup, un grand homme empli de dignité et d’un grand calibre révéré comme étant le chef des subordonnés du clan. Yuuto ne pouvait s’empêcher de se sentir décontenancé et mal à l’aise face à une telle personne qui s’abaissait intentionnellement devant lui.

« De toute façon, il y a un an, j’étais juste censé être un chef remplaçant afin de mener à bout cette guerre, » déclara Yuuto. « Il y a eu tellement de confusion, et je sais que nous nous sommes souvent opposés, mais maintenant que notre bataille avec le Clan de la Corne est enfin terminée, choisissons un souverain plus approprié. »

« Hein !? » s’exclama Jurgen. « Que dites-vous après tout ce temps ? Tout cela appartient désormais au passé. Vous avez passé l’année dernière à produire des résultats vraiment spectaculaires. Il n’y a pas un autre membre du Clan du Loup plus digne de la position de souverain que vous. »

« Non, il serait anormal pour un étranger néophyte comme moi de rester souverain, » déclara Yuuto. « Jurgen-san, vous seriez certainement un bien meilleur choix... »

« Père, ne vous préoccupez pas de l’âge ou du lieu de naissance, » coupa Jurgen. « Dans votre position, les capacités sont les seules choses qui comptent. Vous êtes infiniment plus grand que moi ou tout autre. Peu importe à qui vous demanderiez dans notre clan, tout le monde vous répondra la même chose. » Jurgen avait déclaré cela comme s’il s’agissait d’un fait acquis.

« Il n’y a pas de doute quant à cela, » acquiesça Sigrun. « Avec tout le respect que je dois à notre commandant en second, il est vrai que même maintenant, tout le monde te nommera à sa place pour le poste, Père. C’est parce que tu es le genre de grand héros qui n’apparaît qu’une fois tous les 100... non, tous les 1000 ans. »

« Hehe ! Bien sûr, le commandant en second, en tant que chef au sein de notre clan, possède ses propres talents indiscutables, » déclara Félicia. « C’est juste que s’il était comparé à toi, Grand Frère, il serait inférieur à tous égards. »

Apparemment, après avoir écouté leur conversation, Sigrun et Félicia se remirent à complimenter Yuuto.

Allons, laissez-moi souffler ! pensa Yuuto, tout en poussant un profond soupir. Les deux filles étaient normalement en désaccord sur tout, mais pour une raison inconnue, quand il s’agissait de couvrir Yuuto avec des louanges, elles étaient toujours en parfaite harmonie.

« Vous me surestimez vraiment, » se plaignit Yuuto.

« Surestimer ? Non, c’est différent, » déclara Félicia avec fermeté. « Notre clan était à bout de souffle avant ta venue et il n’aurait pas fallu grand-chose pour qu’il disparaisse entièrement. Mais en l’espace d’une année, nous avons été en mesure de forcer le Clan de la Griffe et le Clan de la Corne à nous obéir, et cela en utilisant des moyens impossibles pour moi, ou pour le commandant en second. »

« Non, c’est inexact. Cela aurait été impossible à quelqu’un d’autre que le Père, » corrigea Sigrun.

« C’est ce que je n’arrête pas de dire ! » s’écria Yuuto. « Tout ce que je fais, c’est de tricher ! Tout cela vient du fait que j’ai accès à des connaissances qui n’existent pas dans ce monde, et quant à moi, il n’y a rien de spécial qui me caractérise... »

« La connaissance en elle-même n’est que de la connaissance, » déclara Jurgen. « Il s’agit d’un outil. Afin de l’exploiter et ainsi l’utiliser efficacement, il vous faut une compétence bien spécifique ! Et, sans l’ombre d’un doute, vous possédez cette compétence ! »

Jurgen avait serré ses poings en synchronisation avec ces paroles passionnées. Félicia et Sigrun avaient toutes deux vigoureusement acquiescé face à ce qu’il disait.

« J’abandonne..., » Yuuto haussa les épaules, les paumes tournées vers le haut. Il était impossible de les convaincre. L’entendre d’une seule personne était déjà assez difficile pour lui, mais avoir un groupe de trois personnes qui lui martelait leurs arguments était plus que ce qu’il pouvait endurer.

Pour être honnête, Jurgen présentait une argumentation logique. Cependant, la connaissance qu’Yuuto possédait était bien trop avancée pour ce monde, et donc, elle s’apparentait plus à de la technologie extraterrestre qu’on trouverait dans de la science-fiction. Yuuto avait estimé que la puissance potentielle inhérente à ces connaissances ne pouvait pas être comprise avec la logique ou le bon sens.

Naturellement, les éloges et la reconnaissance de tout le monde l’avaient rendu heureux. Mais d’un autre côté, peu importe combien ils le vantaient, il ne voyait ce qu’il faisait comme rien de plus que de la triche... en empruntant la puissance de quelqu’un d’autre. Pour cette raison, Yuuto gardait constamment ce fait à l’esprit, afin d’éviter que l’arrogance ne l’emporte sur lui.

Afin d’être vraiment un souverain véritablement digne, il s’efforçait de maintenir un cœur réfléchi, une nature curieuse et une oreille prudente, mais attentive quand il écoutait les pensées de ses subordonnés.

Mais Yuuto n’avait pas encore réalisé une vérité pure et simple. Dans un monde où la plupart des personnes qui obtenaient le pouvoir politique ou une grande richesse devenaient hautaines et corrompues, ses principes en eux-mêmes représentaient des qualités extrêmement difficiles à acquérir, mais qui attiraient automatiquement les autres individus autour de ceux qui les avaient, les qualifiant en tant que « Roi ».

***

Partie 4

Après avoir achevé sa conversation avec Jurgen et avoir franchi la porte, Yuuto fut accueilli par des cris de joie et des voix exaltant leur souverain patriarche, comme si le peuple était resté à l’affût de son arrivée.

Le long des deux côtés de la grande rue qui traversait le centre de la cité, il y avait des files de personnes si épaisses qu’elles ressemblaient à un véritable mur.

« Victoire [1], Patriarche ! Victoire, Patriarche ! » cria le peuple.

Yuuto grimaça face à une telle réception, mais fut rapidement capable de se calmer. Il en avait déjà fait l’expérience deux mois plus tôt, lors de son retour triomphal après avoir remporté sa guerre contre le Clan de la Griffe.

« Hehe ! Tu es plus populaire que jamais, Grand Frère. Comme ils sont tous venus ici, pourquoi ne pas leur donner quelque chose en retour ? » suggéra Félicia, répondante à leurs acclamations avec un signe de la main.

Je ne suis pas aussi bon acteur que toi, pensa Yuuto en regardant la foule. Les visages de toutes les personnes présentes dans cette foule débordaient de joie et elles avaient toutes de larges sourires.

Chacun de ces soldats était le frère aîné, le frère cadet, le fils ou le père, le mari ou le petit ami de quelqu’un. Ces personnes ne célébraient pas seulement cette victoire, ils célébraient également le retour en toute sécurité de leurs proches.

« Tu as raison, » murmura-t-il. « Cela fait également partie du travail d’un souverain. »

Yuuto s’était placé sur le bord du char puis il avait soulevé dans les airs l’épée qui avait été gainée à sa hanche. Réfléchissant la lumière du soleil, la lame avait brillé d’une lueur d’argent terne.

Le fait d’être si étrangement embarrassé dans des situations comme celle-ci ne pouvait que le pousser à se sentir encore plus honteux et incompétent. La raison derrière tout ça était sa première année de collège, où, à travers une série de circonstances, il avait été choisi pour le rôle principal dans une pièce de théâtre et avait échoué d’une manière vraiment spectaculaire (et catastrophique).

Je suppose que je suis maintenant devenu quelque chose comme un acteur, pensa Yuuto, alors qu’il avait pris une pose glorieuse.

« Victoire, Patriarche !! » L’explosion soudaine des acclamations l’avait pris au dépourvu.

« Quoi !? » s’exclama-t-il.

Les vagues sonores provoquées par les cris déferlèrent sur lui, le faisant trébucher. Il avait même failli tomber sur ses fesses. Néanmoins, les cris de joie résonnèrent dans le centre de la ville, jusqu’à ce que le son atteigne des niveaux totalement absurdes, faisant même trembler toute la cité.

« Ils sont vraiment frénétiques..., » Yuuto était abasourdi par le vacarme qui augmentait encore maintenant en intensité. Bien sûr, il avait l’intention de les enthousiasmer, mais il ne s’attendait pas à ce que cela atteigne ce niveau. Il semblerait que les soldats-loups qui revenaient dans la ville avec lui avaient eux aussi perdu leur sang-froid, leurs visages reflétant soit l’étonnement, soit le choc face à la réception si bruyante.

« C’est notre Père ! » quelqu’un dans la foule avait crié cela avec euphorie.

Même Jurgen, qui était toujours si calme et recueilli, avec son expression si inébranlable, ne pouvait cacher son choc face à la frénésie qu’Yuuto avait suscitée.

Les deux seules personnes qui avaient l’air complètement normales étaient Sigrun et Félicia. Toutes deux échangèrent un coup d’œil, approuvant de la tête la situation.

« Mon Dieu, notre peuple est si raisonnable, » affirma Sigrun.

« Tout à fait. Ils ont accepté un chef approprié et l’ont apprécié à sa juste valeur, » rajouta Félicia.

Même à leur arrivée au palais, les acclamations continuaient à résonner.

Le palais du patriarche souverain qui gouvernait le Clan du Loup était au centre même de la ville. Une muraille l’entourait et elle s’élevait encore plus dans le ciel que celle qui protégeait la cité.

Ses murs extérieurs étaient faits en forme de colonnes reliées entre elles et peintes avec un beau stuc blanc, rappelant à Yuuto le Parthénon [2] en Grèce. Il y avait un monde de différence entre cette grande bâtisse et les maisons communément trouvées dans toute la cité, qui, du point de vue d’Yuuto, ressemblaient plus à des remises ou à de minables granges.

Yuuto n’avait que de l’admiration pour une si grande structure. Alors que l’ère d’où il venait aurait dû être loin devant les cultures de 3000 à 4000 ans auparavant, c’était toujours le type de bâtiment géant et magnifique qui mériterait des paroles solennelles d’éloges de la part de n’importe qui.

Alors qu’Yuuto arrêtait son char à la porte de la muraille, les membres les plus âgés du Clan du Loup vinrent le saluer et l’acclamer.

« Bienvenue chez vous, Seigneur Yuuto. »

« Toutes nos félicitations. Nous avons reçu l’annonce nous indiquant qu’il s’agissait d’une victoire totale. »

« Avec le Seigneur Yuuto, le Clan du Loup sera capable d’obtenir une paix durable. »

Bien qu’ils aient été désignés comme des aînés, ils étaient tous dans la quarantaine et la cinquantaine, avec leur corps qui était toujours souple et musclé. Ils étaient encore en pleine forme.

Ils avaient tous été des subordonnés plus jeunes de l’ancien souverain... ainsi, ils étaient équivalents à des oncles pour Yuuto. En d’autres termes, ils étaient également ceux qui n’avaient pas accepté Yuuto comme souverain, et par conséquent, avaient refusé à la fois le Calice de Frères et Sœurs et le Calice de l’Enfant.

« Chaque jour, nous avons prié sans faute Angrboða pour obtenir la victoire, » déclara l’un d’eux.

« Tout à fait. Nous, du Clan du Loup, ne devrions pas oublier que la prospérité d’aujourd’hui est entièrement grâce à la protection divine d’Angrboða, » ajouta un autre.

« En effet, en effet. Saluons le maître d’Iárnviðr, Angrboða ! »

L’Angrboða dont ils faisaient l’éloge était la divinité-gardienne qui était consacrée à Iárnviðr, et qui était ainsi vénérée comme la déesse guidant les membres du Clan du Loup. D’une manière détournée, ils revendiquaient cette victoire en raison de leurs prières.

Étant du 21e siècle, Yuuto pouvait voir leur façon de parler comme n’étant rien d’autre qu’une pure impudence, mais ils semblaient être très sérieux. Tout comme au Moyen Âge, quand les procès de sorcellerie étaient monnaie courante, et que les individus n’avaient pas de contre-mesures contre les menaces de la nature, la vie et l’esprit des gens étaient fermement ancrés dans le domaine de la spiritualité.

« Pardonnez-moi, mais je suis un peu pressé, donc j’ai peur que cette conversation doive attendre plus tard, » déclara brièvement Yuuto, balayant les paroles des anciens, et les traversant sans s’arrêter.

Ce n’était pas l’intention d’Yuuto de rejeter les mystères sacrés de ce monde. Après tout, l’existence de pouvoirs mystérieux comme le galldr et d’autres capacités des Einherjars lui avaient été démontrés à maintes reprises. Même le fait qu’Yuuto était ici maintenant ne pouvait pas être expliqué par la science du 21e siècle.

En outre, Yuuto avait eu le sentiment qu’ici, sur Yggdrasil, la foi en une divinité était un élément extrêmement important utilisé afin de contrôler les individus. C’était pourquoi il n’avait pas l’intention de le prendre à la légère.

C’était juste que, à ce moment-là, Yuuto avait quelque chose de bien plus important que les dieux qui le préoccupait.

« Seigneur Yuuto, votre manière d’agir était un peu trop brusque envers les autres anciens là-bas, » Bruno, le chef des anciens avait protesté. Le visage de Bruno était sinistre en raison de son important mécontentement.

On disait que les humains devenaient plus fermes dans leur résolution alors que les années s’écoulaient, et Bruno s’était avéré être un exemple particulièrement approprié pour cela dans ces moments-là, harcelant et prêchant Yuuto quant aux principes du Calice.

Le fait d’avoir le clan dirigé par la relation parent-enfant en son centre était la manière d’agir de ce monde. Par conséquent, bien que ces hommes aient reçu la position d’aîné, ils n’avaient en réalité aucun pouvoir réel. Même ainsi, ils étaient toujours ses aînés et oncles, et il devait donc leur montrer du respect dû à leur position.

« Mais je SUIS pressé ! S’il vous plaît, permettez-moi de reporter la discussion avec tout le monde demain ! » La voix d’Yuuto était devenue brutale en raison de son irritation.

Normalement, Yuuto serait capable de sauver les apparences, interagissant avec ceux qui l’entouraient avec un comportement amical alors même qu’il ne les aimait pas. Mais maintenant, il ne pouvait s’empêcher de se sentir impatient. Il n’avait pas entendu sa voix depuis un mois. C’était si proche. Il ne pouvait pas attendre une minute de plus.

« Je crains que non, Seigneur Yuuto ! » déclara l’homme. « Toutes les questions relatives au Calice sont de la plus haute importance et, par conséquent, une telle situation est prioritaire ! En tant que souverain, vous, entre toutes les personnes, devriez savoir... ! »

« Je serai heureuse d’entendre les pensées de l’aîné à ce sujet, » Félicia intervint avec un large sourire entre Yuuto et un Bruno toujours persistant. « Plus tard, je partagerai l’information avec mon Grand Frère, » elle avait fait un clin d’œil à Yuuto.

« Merci beaucoup, Félicia ! Je compte sur toi ! » déclara Yuuto.

« Je ne te décevrai pas, » répondit Félicia. « Mais, même si tu es pressé, s’il te plaît, assure-toi de ne pas te blesser, d’accord ? »

« Promis, je serais prudent ! » répondit Yuuto.

Même quand il prononça ces mots, Yuuto s’éloigna, incapable de s’attarder un instant de plus à cet endroit.

Les cris de Bruno résonnaient après lui. Le prix à payer pour ça sera assurément important et plus tard, il allait sûrement vivre un enfer ! Mais en ce moment, il s’en foutait royalement !

Ce qu’il avait tant attendu depuis un mois allait enfin pouvoir se réaliser.

Notes

  • 1 Victoire : Dans le texte originel, il s’agissait du mot allemand « Sieg » qui signifie Victoire.
  • 2 Parthénon : en grec ancien : Ὁ Παρθενών / Parthenṓn (à l’origine génitif pluriel de παρθένος, nom féminin, « jeune fille, vierge ») littéralement « la salle (ou la demeure) des vierges », est un édifice situé sur l’acropole d’Athènes et réalisé en marbre du Pentélique et marbre de Paros.

***

Partie 5

Il se précipita à travers la cour entourée par de nombreux dattiers, tout en allumant son smartphone pendant qu’il parcourait le trajet. La force du signal de son téléphone était toujours affichée avec un X rouge dessus.

« Zut, je suppose que c’est normal que cela ne marche toujours pas ici, » Yuuto fit claquer sa langue, se reprochant involontairement d’avoir gaspillé la précieuse énergie de sa batterie.

Tout en serrant fermement son téléphone, Yuuto accéléra le rythme.

Hliðskjálf, la tour sacrée avait une hauteur qui éclipsait même le palais à côté duquel elle se trouvait accolée. La structure entière avait une apparence rougeâtre, et ce n’était pas seulement la faute du soleil couchant dans le ciel de l’ouest. C’était parce que la tour avait été construite avec des briques cuites à la main.

Le devant de la tour était relié aux étages supérieurs du palais par un long escalier. Il s’agissait d’une cible facile à attaquer, mais la structure n’était pas là pour la défense, mais plutôt pour les cérémonies religieuses.

Si Yuuto décrivait la forme de la tour en un mot, ce serait « kagami mochi [1] », la décoration empilée présentée pendant le Nouvel An japonais. Selon les recherches d’Yuuto, il avait beaucoup de choses en commun avec les anciennes ziggourats de Mésopotamie. Ces structures, à leur tour, étaient basées sur le modèle de la Tour de Babel de l’Ancien Testament. Des structures similaires pourraient être trouvées en Europe et en Amérique centrale et du Sud, érigées par des civilisations anciennes, dans un désir humain universel de les rapprocher du ciel... et par extension, Dieu, afin d’offrir leurs prières.

« Pfff... pfff... »

Il ressentait déjà de la douleur dans la poitrine, au niveau de ses côtes, alors qu’il était en train de monter dans ces longs escaliers, mais il se dirigea rapidement vers le sommet, vers l’autel appelé « Hörgr » qui y avait été érigé.

Deux ans plus tôt, c’est à cet endroit-là qu’Yuuto avait trouvé son chemin vers ce monde. Les offrandes de prières pour la victoire, ainsi que la Cérémonie du Calice et beaucoup d’autres rituels sacrés avaient été menés ici.

Sans qu’Yuuto s’en aperçoive, le soleil s’était couché et la lune avait commencé à montrer le bout de son nez dans le ciel de l’est.

Il n’y avait aucun signe d’une autre personne présente en ces lieux, et l’intérieur était rempli d’une atmosphère solennelle. Enchâssé à l’autel se trouvait toujours le miroir divin baigné dans la lumière de la lune et d’où émanait une étrange lumière qui lui était propre.

À première vue, il ne semblait rien de plus qu’un simple miroir, mais il était en réalité fait d’un métal rare contenant de la puissance sacrée, connu sous le nom de cuivre elfique. Le galldr et la puissance des Einherjars provenaient également tous deux de ce cuivre elfique.

Yuuto était certain que ce métal rare et mystérieux avait aussi quelque chose à voir avec la façon dont il avait été amené dans ce monde.

Yuuto partait avec la théorie qu’Yggdrasil était quelque part dans les profondeurs du passé, mais il n’y avait aucun métal avec de telles propriétés trouvables sur l’ensemble du monde au 21e siècle. Les mystères de ce monde semblaient seulement se multiplier chaque fois qu’il découvrait un peu plus de ce monde.

Cependant, à ce moment-là, peu lui importait.

À l’heure actuelle, ce qui était le plus important pour lui était...

« Salut ! Je suis si contennnnte de pouvoir te parler ! Yuu-kun, est-ce que ça va !? »

« Désolé de t’avoir fait t’inquiéter, » répondit Yuuto. « Mais je vais vraiment bien. »

« D’accord, d’accord. Je suis vraiment si soulagée. Bienvenue à la maison, Yuu-kun. »

« Oui, je suis de retour chez moi, Mitsuki. »

S’il était proche du miroir divin, il pouvait se connecter au monde d’où il était originaire.

Cette découverte n’avait pas été le fruit du hasard. Il s’était demandé dès le départ s’il pourrait peut-être rentrer à la maison en utilisant une fois de plus des miroirs opposés, et l’avait essayé en espérant qu’il pourrait refaire fonctionner le transfert. Malheureusement, alors qu’il avait été incapable de revenir au 21e siècle, quand il avait vérifié son smartphone afin de faire quelques tests, l’écran avait indiqué qu’il recevait un signal !

« Écoute ça, Yuu-kun ! Ruri-chan est si méchante, » déclara Mitsuki.

« Oh ? »

Yuuto s’était assis et avait écouté les histoires insignifiantes de Mitsuki, lui offrant une interjection de temps en temps. Le sujet abordé n’avait aucune importance, tant que c’était quelque chose de léger. Si chacun pouvait entendre la voix de l’autre et savoir qu’ils allaient bien, alors c’était parfait et c’était tout ce qui comptait.

Le point principal était que la guerre était un sujet tabou implicite. Il était évident qu’un tel thème ne permettrait pas une conversation agréable. Ce serait idiot s’ils gaspillaient leur précieux temps si limité sur des questions difficiles qui ne feraient que les rendre plus déprimés.

« Et puis, après ça, Ruri-chan..., » déclara Mitsuki.

Bip Bip, Bip Bip.

Tout à coup, le téléphone d’Yuuto retentit du cruel son de l’avertissement, coupant les paroles de Mitsuki. Il s’agissait d’un bruit l’informant qu’il était presque à court de batteries.

« Hmm..., » Mitsuki avait probablement aussi entendu le son. Sa voix indiquait clairement qu’elle était déçue et qu’elle se sentait seule.

Naturellement, Yuuto avait ressenti à ce moment-là la même chose. Il avait toujours apprécié ces instants, mais cela avait toujours fini trop tôt.

« Je suppose que nous n’avons plus beaucoup de temps pour cette fois, » déclara-t-il. « Je t’appellerai encore. »

« D’accord. J’attendrai. Oh, je n’ai pas eu une grosse somme d’argent avec le dernier travail que j’ai fait, mais j’ai quand même put recharger le compte de ton téléphone, » déclara-t-elle.

« Désolé de tous les problèmes que je te cause, » déclara Yuuto.

« Ho, tu m’avais promis de ne plus jamais dire ça, » Mitsuki avait déclaré cela sur un ton légèrement solennel, puis avait interrompu ça avec un gloussement la seconde suivante. C’était un échange de plaisanterie standard entre eux.

« Franchement, tu es comme toujours ma sauveuse ! Merci beaucoup ! » déclara Yuuto.

« Je t’en prie. Hehehe, » Mitsuki avait fait entendre un petit rire alors qu’elle était très embarrassée.

Les livres électroniques qu’Yuuto avait achetés afin de survivre dans ce monde n’étaient pas gratuits et bien sûr, il ne les avait pas eus avant de sa venue dans ce monde. L’argent utilisé afin d’acheter ces livres était ce que Mitsuki avait pu mettre de coté grâce à des petits boulots qu’elle trouvait dans les annonces des journaux.

Yuuto ne pourrait jamais la remercier assez pour ça.

« J’attendrai ton appel, » déclara-t-elle. « Aussi longtemps qu’il le faudra. Prends bien soin de toi, Yuu-kun ! »

« Oui, je sais ! À la prochaine, Mitsuki, » répondit-il.

Avec ces paroles d’au revoir, Yuuto se prépara à interrompre l’appel. Pendant un instant, son doigt avait plané piteusement sur le bouton, immobile, mais il avait rassemblé son courage et il avait mis fin à la communication. Il n’avait pas l’intention de paraître moins masculin en pleurant ou en agissant piteusement face à Mitsuki entre toutes les autres personnes.

Le fait d’avoir été jeté seul dans ce monde avait fait qu’Yuuto avait finalement réalisé un certain nombre de choses. Et parmi elles, il y avait la hauteur de son amour envers Mitsuki. C’était pourquoi il avait besoin de retourner au monde où elle l’attendait.

« Mais puis-je vraiment rentrer à la maison ? » soupira-t-il, perdu.

Si c’était par la puissance des Einherjars qu’il avait été amené ici, alors Yuuto pensait qu’il ne serait pas étrange qu’un tel pouvoir puisse un jour le renvoyer à la maison. Cependant, si un tel Einherjar existait, où serait-il ? Avec des moyens de communication et de transport limités ici sur Yggdrasil, en trouver un semblait être une tâche aussi désespérée que de saisir les nuages.

Une partie des raisons pour lesquelles il avait pris la poste de souverain était parce que cela lui donnait la chance de recevoir des informations et des rumeurs de partout. Il avait espéré que ce serait plus efficace que de braver des dangers infinis en essayant de visiter par lui-même et seul toutes les différentes régions. Mais pour le moment, cela n’avait pas apporté les résultats tant souhaités.

De plus, il ne pouvait pas attendre l’aide des habitants de son monde d’origine. La disparition d’Yuuto il y a deux ans avait causé un certain remue-ménage, et pourtant, personne ne croyait Yuuto ou Mitsuki.

Après tout, c’était quelque chose de tout à fait normal. En entendant une histoire absurde et n’ayant aucun sens scientifiquement parlant concernant des miroirs opposés qui auraient été utilisés afin d’envoyer quelqu’un dans un autre monde, la plupart des adultes l’avaient vu comme rien de plus qu’une plaisanterie.

Un détective avait bien accepté de venir jusqu’au sanctuaire, brandissant en plaisantant un miroir à l’opposé tout en regardant à travers le miroir divin, mais rien ne s’était produit.

En conséquence, puisqu’Yuuto pouvait toujours les joindre par téléphone, l’incident avait été vu comme rien de plus qu’une farce malicieuse, et en ce qui concernait la police à la Ville d’Hachio, il était considéré comme fugueur. Même si la police avait vraiment tout mis en œuvre et qu’elle aurait réussi à faire la lumière sur ce qui s’était passé, il doutait qu’ils soient en mesure de le faire partir de ce monde.

« Même si je pouvais retourner chez moi..., » Yuuto contempla ses propres mains. Ces mains avaient été souillées à maintes et maintes reprises par le sang des autres. Il n’avait plus le droit de la toucher avec des mains si sales. Il avait alors commencé à s’interroger.

« ... Non, je ne peux pas faire ça maintenant, » Yuuto secoua la tête, essayant de dissiper toutes les mauvaises pensées présentes dans sa tête en ce moment de déprime.

À quoi serais-je bon si je devenais trop sensible ? Je vais rentrer à la maison, peu importe comment ! Yuuto se le jura une fois de plus.

« Père, si tu restes ici toute la nuit, tu vas attraper un rhume. »

« ... ! »

Depuis derrière Yuuto, une voix familière lui parla, provoquant le gel instinctif de son dos. Il l’avait fait par culpabilité.

Quand il regarda derrière lui, Sigrun se tenait là, discrètement. Elle était probablement là, cachée tout en restant silencieuse et hors de vue, pendant tout le temps où il avait été au téléphone.

L’arrangement était que, en l’absence de Félicia, Sigrun avait le devoir de protéger Yuuto en tout temps. Même si elle était probablement épuisée par tout ce temps passé sur le champ de bataille, elle avait dû poursuivre Yuuto dans le long escalier après qu’il ait égoïstement fui ses responsabilités. Il se sentait coupable d’être le bénéficiaire d’une telle loyauté.

Soudain, les visages de tout le monde dans le Clan du Loup se mirent à lui traverser l’esprit. En effet, un jour, il devrait retourner au Japon.

En pensant non seulement à Sigrun, mais également à tous ceux qui dépendaient de lui, l’admiraient et le respectaient plus que quiconque, Yuuto renonça à son désir de rentrer chez lui.

Il pensait aux personnes qui lui avaient offert une grande hospitalité, et pour qui il avait désormais une grande affection.

Si cela avait été un an plus tôt, alors il aurait facilement pu les abandonner.

Mais maintenant, il n’était plus si sûr de ça.

***

Au crépuscule, l’homme s’est assis tout droit dans son lit.

À côté de lui dormait une femme totalement nue. Sa peau était humide en raison de la sueur et une odeur obscène flottait dans la pièce.

« Qu’est-ce que c’est ? » l’homme avait foudroyé du regard la porte et avait demandé ça d’une manière hautaine.

Il y avait une silhouette tremblante debout devant la porte. La personne ne s’attendait probablement pas à être remarquée ou reconnue avant même d’avoir parlé.

Mais pour cet homme, qui se comportait toujours comme s’il était sur le champ de bataille, ce n’était rien de bien spécial.

« P-Père, s’il vous plaît, pardonnez-moi pour mon intrusion à cette heure si tardive, » déclara le subalterne. « Nous avons reçu des informations de l’un de nos espions que Rasmas, le commandant en second du Clan de la Corne, est parti. C’est en relation avec le fait que le Clan du Loup établit un lien avec le Clan de la Corne à l’aide du Calice des Frères et Sœurs. »

« Ohh ? Le Calice des Frères et Sœurs, hmm ? ... Ahh, alors c’est parfait ça. En vérité, c’est le meilleur scénario possible. Rassemblez immédiatement les troupes, » déclara le Patriarche.

« Père ! Haha ! Mes bras crient une fois de plus pour pouvoir ressentir le frisson de la bataille, » le subordonné de l’homme avait dit cela avec un rire cruel.

« Mm, oui, nous pouvons enfin ouvrir la voie à notre Bifröst longtemps convoité, » acquiesça le Patriarche. « Maintenant, comment ce fameux petit morveux du Clan du Loup va-t-il gérer ça ? »

Alors qu’il déplaçait son grand corps, un large sourire diabolique s’étira sur son visage.

Notes

  • 1 Kagami mochi : Kagami mochi (鏡餅), littéralement « gâteau miroir » est un mochi traditionnel du Nouvel An japonais. Il est habituellement fabriqué à partir de 2 mochi, le plus petit étant placé au-dessus du plus grand et d’un daidai (une orange amère japonaise), une feuille étant attachée sur le dessus.

***

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