***Chapitre 4 : Un héros n’est rien d’autre que quelqu’un qui refuse obstinément d’abandonner
Partie 1
« Voici Ashy. Marc, tout comme toi, elle semble être la fille du Haut Séraphin Abaddon. »
Orobas avait présenté Marchosias à sa petite sœur lorsqu’il avait quinze ans. Elle avait cinq ans de moins que lui et, lors d’une attaque de séraphins, Orobas l’avait recueillie. La première chose qui lui avait sauté aux yeux, c’était sa robe déchirée et sale. Peut-être avait-elle été traînée sur le sol, car ses genoux étaient écorchés et ensanglantés. Certains de ses ongles avaient été arrachés et ceux qui restaient étaient remplis de terre. Il n’avait pas besoin qu’on lui dise quel genre d’enfer elle avait traversé.
Ses yeux écarlates ne reflétaient aucune lumière. Elle était si inexpressive qu’on aurait pu se demander si elle respirait encore. Ses cheveux sales, qui auraient pu être blonds, étaient rehaussés par ce qui ressemblait à des cornes arrachées à la racine.
« Elle a eu de la malchance, Abaddon l’a découverte. Sa mère était une succube, mais je n’ai pas réussi à arriver à temps. »
L’état dans lequel se trouvait cette fille et l’absence de sa mère ne laissaient aucun doute sur ce qui s’était passé.
Les séraphins s’amusaient parfois à prendre des femmes d’autres espèces. Pour eux, tous ceux qui n’étaient pas des séraphins n’étaient que du bétail ou des esclaves. Choisir leurs femmes n’était qu’un jeu pour eux. Les séraphins avaient un taux de natalité très bas, mais comme ils agissaient ainsi toute l’année, ils mettaient parfois ces femmes enceintes. Cependant, il était très rare que les enfants héritent des pouvoirs des séraphins. Les caractéristiques de l’espèce de leur mère étaient généralement bien plus marquées. De plus, ils n’utilisaient jamais deux fois le même jouet. La seule fois où ils le faisaient, c’était lorsqu’ils les cassaient. C’est pour cette raison qu’ils les jetaient. La mère et l’enfant abandonnés ne connaissaient jamais de fin heureuse. Les séraphins ne leur accordaient pas un seul regard, et les autres races les évitaient parce qu’ils avaient été souillés par les séraphins.
La mère de Marchosias était humaine et, comme il ne présentait aucune caractéristique séraphique, il avait mené une vie relativement paisible pendant dix ans. Malgré tout, rien n’avait pu empêcher les rumeurs à son sujet de se répandre. Il avait suffi qu’une seule personne parle de lui dans son dos pour qu’il soit chassé de son village.
Il avait fini par atterrir dans le château abandonné d’un vieil homme nommé Orobas. Ce n’était pas vraiment un orphelinat, mais un endroit où ceux qui n’avaient plus nulle part où aller à cause des séraphins se rassemblaient naturellement. La mère de Marchosias n’était cependant pas allée aussi loin. Elle était morte pendant leur errance, maudissant tout ce qui existait au monde, y compris son propre fils.
Contrairement à lui, la fillette qui tenait la main d’Orobas devait encore avoir une bonne opinion de sa mère. Il y avait un désespoir total dans ses yeux. Les espèces dotées de cornes en tiraient une grande fierté; les briser équivalait donc à piétiner leur dignité. Avoir ses cornes brisées et exposées était apparemment une horrible humiliation.
Marchosias s’agenouilla devant elle et attacha ses cheveux de chaque côté pour cacher ses cornes. C’était le plus grand des enfants du château; tous les autres étaient ses petits frères et sœurs, alors il avait l’habitude d’attacher les cheveux comme ça. Mais peut-être que ce n’était pas une bonne idée d’utiliser un lacet pour cela.
« Bon, ça te va ? » demanda-t-il avec un sourire. « Ashy, je m’appelle Marchosias. Tu peux m’appeler Marc. Je suis ton grand frère. Tu n’es pas seule. Je suis là pour toi. Si jamais quelque chose te tracasse, n’hésite pas à venir me voir. »
La fillette ne répondit pas, mais elle finit par tourner son regard vide vers lui.
Il voulait donner de l’espoir à cette fille.
C’était peut-être pour ça qu’il s’était si naturellement présenté comme son frère. La fillette n’ouvrait toujours pas la bouche, alors il échangea sa place avec Orobas et lui prit la main. Elle la serra timidement en retour. Puis, alors qu’il commençait à la guider à l’intérieur, elle murmura quelque chose d’une voix à peine audible.
« Al... shiera… »
« Hm ?
« Mon… nom. Alshiera. »
« Oh ! Ah bon ? Eh bien, c’est un joli prénom. Je t’emmène dans ta chambre… Tu préfères peut-être prendre un bain d’abord ? Tu peux y aller toute seule ? Veux-tu que je te lave ? »
« Pervers… »
« Ce n’est pas ça. »
Aucun d’eux n’avait de famille. En plus de ça, ils avaient tous deux été entraînés dans le même cauchemar. Ou peut-être que l’enfer de la jeune fille avait été encore plus cruel que le sien. C’est pour cette raison qu’il avait choisi de la protéger jusqu’au jour où elle pourrait pleurer quand elle le voudrait et rire quand elle le voudrait.
Peut-être était-ce Marchosias qui avait reçu de l’espoir ce jour-là. C’était lui qui avait gagné quelque chose d’inestimable, après tout.
C’était le point de départ pour l’homme nommé Marchosias. C’était aussi le jour où il avait décidé de sa destination.

◇
« Je ne comprends pas… Comment peux-tu encore tenir debout ? »
L’homme qui avait autrefois consacré sa vie à sa petite sœur, mais qui n’avait finalement pas pu se battre pour elle, se retrouvait une fois de plus bloqué. Le Furcas qui se tenait devant lui n’était pas l’Archidémon Furcas. Peut-être à cause du Chant maudit qui résonnait encore dans l’air, il avait hérité de quelques pouvoirs et connaissances de sorcellerie, mais il était loin d’avoir le niveau requis pour affronter Marchosias l’aîné. Il avait été brûlé par la foudre, transpercé par des flèches de lumière et frappé par les poings de Marchosias. Il n’était même pas capable de régénérer ses blessures. C’était difficile à voir puisqu’ils flottaient dans les airs, mais Furcas saignait en réalité suffisamment pour former une flaque importante à ses pieds. Et pourtant, il restait debout, prêt à se battre.
« Argh… Aaaaaah ! »
Furcas fit claquer son fouet noir, même si ses yeux ne parvenaient plus à faire la mise au point. En raison de sa masse et de sa vitesse anormales, il était difficile d’arrêter cette attaque à l’aide de la sorcellerie. Comme il s’agissait d’un objet, il était difficile d’en analyser les points faibles comme Marchosias pouvait le faire avec la sorcellerie. En ce sens, c’était un peu gênant, mais la différence d’expérience entre ces deux-là était bien trop grande. Un petit mouvement du corps suffit pour esquiver complètement le fouet. Cependant…
« Quoi ? »
La trajectoire du fouet noir se courba et revint vers lui comme une créature vivante. Incapable de l’esquiver à nouveau dans sa position actuelle, Marchosias tendit le bras et repoussa le fouet avec un grondement tonitruant qui semblait pouvoir briser l’atmosphère. Bien qu’il se soit défendu avec succès, l’expression de Marchosias s’assombrit.
Commence-t-il à maîtriser le Dévoreur d’Étoiles dans cet état… ?
C’était dans ces mouvements serpentins que cette arme révélait toute sa valeur. De plus, la vitesse du fouet était impossible à suivre à l’œil nu. Pas même un sorcier n’y parvenait. Même Furcas, à son apogée, n’avait pas été capable de manier le Dévoreur d’Étoiles à un tel niveau. Et pourtant, pour une raison inconnue, il commençait à le maîtriser.
Le potentiel destructeur du fouet noir était effrayant. Un simple effleurement avait suffi à déchirer complètement la barrière défensive de Marchosias, alors même qu’il connaissait déjà ce fait et s’y était préparé. Par-dessus tout, bien qu’il se soit défendu à l’aide de la sorcellerie, son bras droit était engourdi à force de parer les coups et il ne pouvait plus l’utiliser. Il pourrait s’en remettre, mais il ne s’en sortirait pas indemne s’il était attaqué à un rythme soutenu.
Il ne pouvait pas esquiver des attaques qu’il aurait dû pouvoir esquiver. Un simple effleurement avait suffi à le mettre dans cet état. Sans sa magie, il serait mort au moindre contact avec cette chose.
Je suppose que je ne peux pas me permettre de perdre plus de temps ici.
Il voulait capturer Furcas vivant, mais à ce rythme, récupérer l’Emblème de l’Archidémon devrait suffire.
Au pire, je peux le refaire en Nephilim. Mais je n’ai pas vraiment envie d’en arriver là…
Marchosias détenait l’Emblème et le savoir de Shere Khan; créer quelques Nephilims n’aurait donc été qu’un jeu d’enfant pour lui. Cependant, il hésitait à le faire, car dans de rares cas, il y avait un risque que les Nephilims ne s’adaptent pas complètement à leur nouveau corps. Le deuxième roi aux yeux d’argent, Lucia, en était un parfait exemple. Il portait désormais un autre nom.
« Je salue ta ténacité », dit Marchosias en remontant ses lunettes et en serrant le poing. « Mais il est temps d’en finir. »
Avec un bras encore engourdi, Marchosias se rapprocha de Furcas et lança : « Éclair tremblant. »
Il créa une faux faite de foudre. L’Archidémon Furcas avait empêché son activation à l’aide de Cieux Écroulés, mais la coquille vide qu’était Furcas n’avait aucun moyen de l’arrêter. Ou du moins, c’est ce qui était censé se passer, mais la foudre de Marchosias disparut soudainement.
« Hein ?! »
L’instant d’après, la faux de foudre apparut derrière lui. La lame qui était censée décapiter Furcas visait désormais Marchosias. Furcas avait téléporté l’attaque pour la rediriger.
Impossible d’esquiver une attaque pareille. De plus, il s’agissait de la propre magie de Marchosias. Il doutait que quiconque soit capable de gérer une telle chose dès le premier coup d’œil.
Encore une manipulation spatiale ?
C’était pourtant la troisième fois que la magie de Marchosias était redirigée contre lui. Il modifia calmement le flux de son mana et altéra la trajectoire de la faux. La foudre siffla dans son dos sans toucher sa cible. Profitant de cette ouverture, Furcas sauta hors de portée.
Retenant une goutte de sueur froide, Marchosias soupira.
C’est vraiment un génie…
Quiconque pratiquait la manipulation spatiale pouvait voir à quel point la prouesse de Furcas était impressionnante. La difficulté de ce type de sortilège résidait dans la nécessité d’avoir une perception spatiale parfaite. Même sur des objets parfaitement immobiles, relier un endroit à un autre était une question de vie ou de mort. C’est pourquoi on utilisait généralement des cercles magiques pour stabiliser les coordonnées. Les personnes capables de manier librement une telle magie sans aucune stabilisation étaient déjà considérées comme des monstres, mais Furcas était allé encore plus loin en l’utilisant sur un objet en mouvement. Non seulement cela, mais il s’agissait d’une attaque lancée par le plus grand sorcier. Le mot « talent » ne suffisait pas à le décrire. On pourrait dire que c’était l’œuvre d’un dieu.
Marchosias avait réussi à l’esquiver grâce à la nature même de la sorcellerie, mais une seule erreur d’interprétation aurait été fatale. C’est pourquoi il n’utilisait pas de sorts comme Nimbus, qui reposaient sur des attaques multiples. Dès qu’il l’aurait fait, il serait mort.
Cela dit, Furcas n’était pas indemne non plus. Il avait redirigé la faux vers Marchosias, mais n’avait pas pu se défendre complètement contre les éclairs égarés, si bien que tout son avant-bras droit était brûlé et dégoulinait de sang.
« Le Dévoreur d’Étoiles et la manipulation spatiale… Une combinaison plutôt gênante », admit Marchosias.
Furcas sourit d’un air défiant et répondit : « Ça s’appelle Écho. Plutôt difficile à gérer, hein ? »
Il s’agissait d’une sorcellerie qui téléportait l’attaque d’un ennemi pour la renvoyer dans sa direction depuis un angle inattendu. C’était un sort terrifiant, digne d’être qualifié de quintessence de la manipulation spatiale. Marchosias était incapable de reproduire cet exploit lui-même.
S’il s’éloignait trop, le Dévoreur d’Étoiles l’attaquerait. S’il s’approchait trop, Écho renverrait ses attaques. C’était un combo redoutable. C’était la troisième fois qu’il perdait l’affrontement.
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