Le Dilemme d’un Archidémon – Tome 19 – Chapitre 3

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Chapitre 3 : On dit qu’une fille amoureuse est invincible, mais les garçons peuvent eux aussi surmonter l’impossible

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Chapitre 3 : On dit qu’une fille amoureuse est invincible, mais les garçons peuvent eux aussi surmonter l’impossible

Partie 1

« Ça risque d’être grave. »

Alors qu’elle se trouvait dans la salle du trône du palais de l’Archidémon, Gremory fit un geste rare en marmonnant d’un air maussade. Kimaris, Vepar et Raphaël étaient avec elle. Ils formaient à eux quatre les combattants les plus puissants restés à Kianoides à ce moment-là.

Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis l’entrée du groupe de Zagan à Kaslytilio. À cause d’une sorte de barrière, il n’était plus possible de les contacter, même par télépathie. Malgré tout, l’ombre de Barbatos restait connectée.

Ou du moins, elle l’était jusqu’à présent, ce qui indiquait que quelque chose s’était bel et bien produit.

Comme ils étaient tous là, je doute que le pire soit arrivé, mais tout de même…

Il se pourrait que Barbatos ait été repéré, ce qui aurait conduit à un renforcement de la barrière. Dans ce cas, Zagan aurait laissé une trace derrière lui. Autrement dit, Zagan se trouvait dans une situation où il ne pouvait pas agir librement. Si quelque chose devait arriver à Kianoides, c’était le moment.

« Kimaris, Vepar, soyez très vigilants… »

Avant que Gremory n’ait pu finir sa phrase, Vepar saisit son bâton et se leva :

« On dirait qu’on est déjà attaqués, » déclara-t-il, une goutte de sueur coulant sur sa joue.

Gremory le remarqua un instant plus tard. Il y avait quelque chose devant le palais de l’Archidémon. Cela était littéralement apparu de nulle part. Elle n’avait rien détecté de tel quelques instants auparavant, mais à présent, elle s’étouffait presque sous le souffle du mana qui venait dans leur direction, alors qu’elle se trouvait tout au fond de la salle du trône.

Ce n’est pas un humain… Qu’est-ce que c’est ?

Quoi que ce soit, c’était d’une puissance incroyable.

« Est-ce un démon ? » demanda Kimaris avec prudence.

Vepar secoua la tête et répondit : « Pas exactement. Je me souviens de cette sensation. Ça s’est produit juste avant que je ne vienne ici… S’agissait-il de Samyaza ? Ça semble être le même. »

C’était le nom du démon intelligent que même Zagan n’avait pas réussi à vaincre tout seul.

« C’est le pire des scénarios », dit Gremory, l’air sombre, « mais c’est celui qu’on avait prévu. »

Ils avaient supposé que Samyaza n’était pas le seul démon intelligent. Peut-être valait-il mieux les appeler des « démons de classe Samyaza ». Il était peu probable qu’ils soient sous les ordres de Marchosias, mais les démons avaient leurs propres ambitions. C’est pourquoi il était très probable qu’ils passent à l’action précisément à un moment où personne ne pourrait intervenir. C’est la raison pour laquelle Gremory prit rapidement sa décision.

« On abandonne le palais de l’Archidémon. Seigneur Raphaël, prends le commandement de l’évacuation. »

« Compris », répondit le majordome.

Le majordome avait déjà transmis le message. Tous les sorciers présents dans le palais avaient interrompu leur travail pour évacuer les lieux. Les subordonnés de Zagan étaient revenus de leurs missions à travers le continent, ce qui faisait beaucoup de monde à faire sortir du bâtiment. Toutefois, il y avait plusieurs issues qu’ils pouvaient utiliser.

« Bien joué », dit Gremory. « Alors, je suppose que c’est à nous de retenir l’intrus. »

C’était cruel de laisser Zagan sans endroit où rentrer, mais c’était le genre de roi qui donnait la priorité à la sécurité de ses subordonnés.

Après tout, le phosphore céleste n’est pas très efficace contre un démon de la classe de Samyaza.

Le golem de Gremory se trouvait au palais, mais même avec lui, elle ne pourrait pas vaincre un tel adversaire. Maintenant que tous les Archidémons étaient absents, il était impossible de battre un démon de la classe de Samyaza. C’est pourquoi leur priorité absolue était de faire sortir tout le monde vivant.

Pour y parvenir, Gremory et Kimaris, qui savent tous deux utiliser le phosphore céleste, devaient rester sur place. Vepar venait tout juste d’entrer au service de Zagan; il ne pouvait donc pas utiliser cette magie. Quoi qu’il en soit, il possédait les compétences d’un ancien candidat Archidémon. Gremory aurait voulu que Raphaël se batte aussi, mais il était courant qu’une embuscade attende quiconque tentait de s’échapper; elle ne pouvait donc pas négliger les défenses de l’évacuation.

« Vepar, ne t’inquiète pas si tu endommages le palais », dit Gremory pour le motiver.

« Je n’ai même pas le temps d’y penser », répondit-il. « Je n’ai pas beaucoup de mana stocké dans mes yeux. »

En gardant les yeux clos, Vepar pouvait stocker suffisamment de mana pour rivaliser avec un Archidémon. Cependant, il l’avait tout utilisé l’autre jour et n’avait pas eu le temps de stocker suffisamment de mana pour lancer un sort particulièrement puissant.

Le palais de l’Archidémon était à la fois une forteresse défensive et une cage de sorcellerie. Même s’ils utilisaient une attaque assez puissante pour détruire une ville entière, la barrière empêcherait tout dégât d’atteindre Kianoides.

« Combien peux-tu en faire ? » demanda Gremory.

« Je ne peux utiliser Hadès qu’une seule fois… peut-être deux si je force un peu », répondit Vepar. « J’ai un peu de marge avec la plus noire des noirceurs, mais pas plus de dix fois. Quoi qu’il en soit, nous ne savons toujours pas si cela marchera contre un démon de classe Samyaza. »

Ces sortilèges étaient les spécialités de l’Archidémon Asmodée. Hadès était assez puissant pour anéantir toute la ville d’un seul coup, tandis que la plus noire des noirceurs pouvait vaincre un démon ordinaire d’un seul coup.

Il avait caché ce genre de pouvoir tout ce temps ?

S’il l’avait pris au sérieux, le combat contre Eligor aurait pu se terminer très différemment. Gremory comprenait bien sûr pourquoi il ne l’avait pas fait, mais tout de même, si Vepar s’était donné à fond, toute la ville aurait été détruite. Aucun sorcier ne commettrait un acte aussi stupide sur le territoire d’un autre.

Cependant, le plus terrifiant était qu’Asmodée était capable d’utiliser ces sortilèges des centaines de fois en même temps. Même en tenant compte de son Sceau, les autres Archidémons étaient peu susceptibles d’en faire autant.

Malgré cette aide puissante, l’expression de Gremory restait sombre.

« Apparemment, mon Phosphore céleste n’a pas beaucoup d’effet non plus. On va tous les deux donner la priorité à la survie, d’accord ? »

« L’évacuation devrait prendre environ cinq minutes », ajouta Kimaris. « Ne soyez pas trop imprudents, vous deux. »

« C’est toi qui devrais éviter d’être imprudent », répliqua Gremory en se frappant la poitrine. Quand sa vie était en jeu, ce léonin était la personne la plus imprudente qui soit.

Et c’est ainsi que les trois anciens candidats au titre d’Archidémon partirent au combat.

 

◇◇◇

« Il nous a vraiment surpassés… », gémit Zagan. Était-il à présent à l’intérieur de la boue ? Il n’y avait aucune lumière. Même avec ses yeux de sorcier, il ne voyait rien.

Bien que ce fût le vide, une odeur étrange flottait dans l’air : de la poudre à canon, de la viande brûlée, voire du rhum. Le sol sous ses pieds pulsait comme un être vivant et semblait dégager de la chaleur, comme un corps chaud. Sa première pensée fut qu’il se trouvait dans l’estomac d’une créature, mais il n’y avait aucune odeur de sang ou de viscères.

Zagan avait été enfermé dans cet espace d’une noirceur totale. Il pouvait sentir plusieurs autres personnes respirer autour de lui, mais elles étaient clairement moins nombreuses que celles qui s’étaient trouvées à la table ronde.

Ceux de mon camp seulement… Non, nous sommes encore trop peu nombreux pour cela. Certains ont dû être séparés de nous…

Il n’y avait pas de lumière, mais le son portait très bien.

« Je suppose que nous sommes les seuls à avoir été avalés », marmonna Astaroth, agacé.

« Maître Zagan, Foll et moi sommes saines et sauves », dit Néphy.

« Hmm… Mais Aristella et Dexia ne sont pas là », ajouta Foll. « On a été séparés. »

Ils se trouvaient à une petite distance. Il sentait qu’ils utilisaient leur ouïe pour se rapprocher de lui.

« Kurosuke n’est pas avec moi non plus », dit Shax. « En fait, il n’y a que des Archidémons ici. »

Le fil qu’il avait enroulé autour du cou d’Eligor avait également été sectionné.

« Micca n’est pas là non plus », dit Furfur.

Et enfin, il y avait Phenex…

« C’est quoi, cet endroit ? Crois-tu que je vais rester assise ici tranquillement ?! Je m’en vais ! »

Elle se précipita dans une direction au hasard et sembla se cogner contre un mur.

« Aaaaaah ! »

Elle se retrouva complètement écrasée.

Est-ce qu’elle avait besoin de faire ça pour se calmer ?

Cela dit, elle n’allait pas mourir pour avoir heurté un mur. C’était une chance qu’il n’y ait rien ici qui peut les tuer s’ils bougeaient sans faire attention.

Un feu doré s’étendit et illumina la zone. En comptant Zagan, ils n’étaient que sept ici : les Archidémons qui n’étaient pas dans le camp de Marchosias. Il semblerait que Naberius était avec lui.

Phenex se réveillait, elle allait donc parfaitement bien. De toute façon, mourir était son plus grand souhait. Maintenant qu’ils pouvaient voir, tout le monde se rassembla au même endroit. C’est alors qu’ils remarquèrent qu’il manquait quelqu’un.

« Attends, où est Furcas… ? » dit Zagan, puis il marqua une pause et soupira : « Merde, c’était lui la cible depuis le début. »

Marchosias avait besoin d’un sorcier capable de manipuler l’espace. Il en voulait à Barbatos pour cette raison, mais il n’avait pas abandonné Furcas non plus.

« Zagan, qu’est-ce qu’on fait ? » demanda Foll, inquiète. « Aristella agissait bizarrement. J’étais censée la protéger… »

« Ne t’inquiète pas », lui dit Zagan en lui tapotant doucement la tête. « Aristella va probablement bien. On est complètement tombés dans leur piège. »

« Comment ça ? »

« C’était anormal que Glasya-Labolas essaie de déterminer si Dexia ou Aristella était sa véritable cible », expliqua Zagan, exaspéré contre lui-même. « S’il avait vraiment voulu tuer sa proie, il les aurait assassinées toutes les deux sans hésiter. »

« Tu as raison là-dessus », dit Shax, qui avait déjà combattu cet homme et connaissait un peu son caractère. « Il se serait réjoui d’avoir l’occasion de tuer deux personnes qui se ressemblent autant. »

Glasya-Labolas n’hésitait pas à ôter la vie à quelqu’un d’autre que sa cible. Il tuait des gens pour le simple plaisir de voir mourir. Zagan avait d’abord supposé qu’il avait été trop difficile de les tuer tous les deux parce qu’il se trouvait dans son domaine, mais il s’était trompé.

C’est un sorcier prêt à tout pour tuer.

C’était tout à fait évident, vu ce qui s’était passé à Aristocrates. Il possédait même la sorcellerie impitoyablement puissante qu’est la Cité des Épées. En l’utilisant, il aurait pu tuer Dexia et Aristella en un instant, le temps qu’il aurait fallu à Zagan pour la briser. Et pourtant, il ne l’avait pas fait. Il avait donc probablement reçu l’ordre de ne pas tuer sa cible.

« Son rôle était de nous faire prendre conscience qu’ils en avaient après Aristella », expliqua Zagan.

C’est à cela que servait le Seigneur du Meurtre. Le simple fait qu’il la visait les rendait obstinément conscients de cette réalité. C’est pour cette raison qu’ils s’étaient préparés à protéger Aristella pendant la réunion. C’est précisément à cause de cela qu’ils s’étaient fait facilement déjouer.

« Je ne peux rien dire pour ma défense après avoir été trompé de manière aussi flagrante », continua Zagan. « S’ils avaient montré le moindre signe de vouloir s’en prendre à Aristella, nous n’aurions eu d’autre choix que de laisser une ouverture ailleurs. »

***

Partie 2

Il devait simplement l’accepter. C’était une tactique d’une efficacité révoltante.

« Ça s’est passé il y a deux mois », dit Foll, l’incrédulité se lisant clairement dans sa voix. « Ils savaient déjà à l’époque que cela allait arriver ? »

« C’est en gros ça », confirma Zagan. « On dirait que c’est ce que ça veut dire de se faire l’ennemi de l’astrologue Eligor. »

« Je comprends que c’était leur but », dit Foll, l’angoisse toujours visible sur son visage. « Mais comment cela garantit-il qu’ils ne sont pas toujours à la poursuite d’Aristella ? »

Zagan eut envie de féliciter sa fille bien-aimée pour avoir correctement évalué la situation, malgré sa gravité.

« C’est exactement comme tu le dis, » lui répondit-il. « Ils ont une raison de s’en prendre à Aristella. Il faudra qu’on fasse attention à ça à partir de maintenant. Mais Marchosias n’a pas le temps de s’en occuper pour le moment. »

« Hum ? Pourquoi ? On a été séparés. »

« La cible de Marchosias cette fois-ci est probablement Furcas », répondit Phenex, toujours en proie à ses flammes dorées. « Si c’est le cas, il doit se concentrer entièrement sur cette tâche. Même s’il est loin d’être aussi puissant qu’à son apogée, c’est le seul sorcier capable de franchir facilement cette barrière. »

Phenex fronça alors les sourcils.

« Au fait, » ajouta-t-elle, « n’êtes-vous pas un peu trop insensibles, vous tous ? Ne devriez-vous pas vous montrer un peu plus inquiets pour moi ? »

« Oh, euh, je suis contente que vous ailliez bien, Dame Phenex », répondit Néphy.

« Tu es la seule à dire ce genre de choses », dit la fille agaçante, les yeux rouges de larmes. « Ça me donne envie que tu prennes soin de moi. »

« Hein ? Euh, c’est un peu… »

« Oh… »

Maintenant que même Néphy la rejetait, Phenex s’effondra, découragée. Mettant tout cela de côté, Foll comprit enfin.

« S’il n’arrive pas à le convaincre rapidement, Furcas ne s’enfuira-t-il pas ? » demanda-t-elle.

« Exactement », confirma Zagan. « En plus, Behemoth, Levia et Ain sont toujours là-bas. Même un Archidémon pourrait perdre l’avantage si l’on ne s’y prend pas avec précaution. »

Le camp de Marchosias n’était pas non plus complètement uni. Asmodée et Naberius risquaient de le quitter selon l’évolution de la situation. Marchosias se retrouvait acculé, car il ne pouvait montrer la moindre faiblesse.

« Ce qui veut dire que je me suis retrouvé embarqué là-dedans », soupira Astaroth, même s’il ne semblait pas respirer.

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? » rétorqua Zagan. « Crois-tu que Marchosias est le genre d’homme à laisser quelqu’un tranquille juste parce qu’il n’a rien à voir avec ça ? Dès l’instant où tu as refusé de te soumettre à lui, cette issue était évidente. »

« C’est vrai, Marchosias peut être assez agaçant. »

Astaroth secoua la tête avec résignation.

« Bon, on n’a pas non plus de raison de rester là à encaisser sans rien dire », ajouta Zagan en souriant.

Il y a un an, il avait mené des dizaines de sorciers dans une bataille acharnée contre le seigneur démon de la boue. La boue était bien moins dense ici que celle contre laquelle il s’était battu à l’époque. À l’époque, Zagan était plutôt impuissant, mais il avait passé l’année précédente à renforcer sa puissance. Alors qu’il s’apprêtait à allumer les flammes noires de la Grande Fleur Quintuple du bout de ses doigts…

« Attends », dit Astaroth. « Les murs ont commencé à bouger. »

Il était impossible que ce ne soit qu’une simple prison. D’innombrables fissures parcouraient la boue qui se tordait.

Non, ce n’étaient pas des fissures, mais des yeux. Des yeux géants s’ouvraient les uns après les autres, et avant qu’ils ne s’en rendent compte, les murs, le sol et le plafond étaient recouverts d’yeux bleus.

 

◇◇◇

« On a perdu Zagan de vue… », gémit Ain en serrant sa lame hexagonale.

Ils sont partis… Mais j’ai bien touché quelque chose, c’est certain.

Il était toujours à la table ronde, mais tous les Archidémons avaient disparu.

« Aristella ! Aristella ! »

Dexia soutenait sa sœur inconsciente tandis que Behemoth et Levia se précipitaient vers elles. Se retrouvant seul, Micca était désemparé. En tant que chevalier angélique, il avait jugé qu’il devait s’occuper en priorité de la jeune fille inconsciente et s’était précipité vers les jumelles.

Kuroka se trouvait également à quelque distance. Elle songeait à ses amies d’enfance et se dirigea vers Ain. Selphy et Lilith étaient saines et sauves, juste à côté de lui, mais Furcas avait disparu. Lorsque Marchosias avait déclenché le piège, Ain avait donné la priorité à la protection des deux filles, mais c’était peut-être une erreur.

Il avait l’impression qu’il les visait pourtant…

Le groupe de Zagan avait décidé à l’avance de protéger Aristella, alors Ain avait compris que le comportement de Marchosias n’était qu’une diversion.

« Pour l’instant, rejoignons les autres », dit-il en rangeant son épée. « Ce serait dangereux de rester dispersés. »

« Attends ! » protesta Lilith. « Furcas a disparu ! »

« Furcas est juste là », dit Ain en pointant le ciel du doigt.

Le mana qui avait été retiré de la table ronde était relié au ciel au-dessus d’eux. Six Archidémons y flottaient; quatre d’entre eux étaient blottis les uns contre les autres, tandis que Furcas et Marchosias se trouvaient à quelque distance. Il semblait que Marchosias était en train de négocier avec lui… ou plutôt de le menacer.

« J’adorerais aller l’aider, mais une sorte de barrière bloque le passage », expliqua Ain. « On a besoin de l’aide d’un sorcier. »

La table ronde était actuellement suspendue dans le sous-espace. S’ils détruisaient la barrière, ils seraient propulsés dans le sous-espace. Et là-bas, quiconque n’était pas un sorcier d’une force considérable mourrait.

Ain connaissait d’ailleurs la sorcellerie. Il avait également les connaissances nécessaires pour avoir autrefois occupé le poste d’Archidémon en chef. Cependant, il s’agissait de connaissances datant des débuts de la sorcellerie, il y a mille ans. Contrairement à l’art de l’épée, la sorcellerie avait en effet fait des progrès terrifiants au fil des siècles. Il était douteux que ses connaissances soient applicables.

Les seuls à pouvoir survivre étaient probablement Behemoth et Levia. Lilith comprenait à quel point elle était impuissante face à cela. Elle n’avait pas l’air convaincue, mais elle acquiesça :

« D’accord… »

Ils se mirent en route vers l’endroit où se trouvait Behemoth, mais pour une raison inconnue, Selphy ne bougeait pas.

« Selphy ? »

« Hein ? Qu’est-ce que ces gens vont faire de Furcas ? » demanda-t-elle.

Cette fille, qui était censée être une source inépuisable de gaieté, était pour une raison inconnue complètement pâle.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Sais-tu quelque chose ? » demanda Ain.

« Non », répondit-elle en secouant la tête, les mains crispées sur ses épaules hautes. « J’ai juste un très mauvais pressentiment. J’ai l’impression que… Furcas va disparaître… »

Ain eut le souffle coupé.

C’est impossible !

Ain avait hérité des souvenirs et du corps du héros Lucia, mais d’où venaient ces souvenirs ? Quelle méthode avait-on utilisée pour les lui transmettre ?

« Ain, » dit Selphy en tirant sur sa manche. « Je veux sauver Furcas. À ce rythme, j’ai l’impression qu’il va se passer quelque chose de vraiment grave. »

« Moi aussi… »

Mais Ain n’avait aucune idée de comment le sauver.

 

◇◇◇

« Tout ça n’était-il qu’un mensonge ? »

Séparé de tout le monde, Furcas essayait de se montrer fort. Mais c’était du bluff. En réalité, il était terrifié.

Il se sentait très bizarre. Bien qu’il fût en plein vol, il avait l’impression qu’il y avait un sol solide sous ses pieds. Il pensa qu’un cercle magique invisible lui servait de point d’appui, mais il n’y avait aucune trace de quoi que ce soit de ce genre. Furcas n’était pas capable d’utiliser une magie aussi complexe.

Zagan et certains des autres avaient été engloutis par une sorte de boue et avaient disparu. Ain, Behemoth et les autres étaient restés à la table ronde. Les Archidémons restants se trouvaient à une certaine distance de Furcas. Ils semblaient assez loin pour ne pas entendre la conversation.

Furcas était complètement seul.

J’ai peur, mais au moins, Lilith semble aller bien.

Selon toute vraisemblance, Ain l’avait protégée. C’était la chose la plus importante pour Furcas.

Apparemment lacéré par Ain, du sang coulait le long du bras de Marchosias.

« Bon sang, même en tant que Nephilim, des yeux argentés restent des yeux argentés », dit-il en secouant le sang, puis il se tourna enfin vers Furcas : « Bon, ça fait longtemps, Furcas… Cela dit, ce n’est pas avec toi que j’ai affaire. »

« Hein ? Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

Furcas grimaça alors que Marchosias tendait la main droite, son Sceau bien visible.

« Tu n’as pas besoin de savoir », répondit Marchosias. « Souvenirs de l’Archidémon, montrez votre puissance. »

« Gyaaaaaah ! »

Furcas eut soudain l’impression que sa tête était déchirée.

Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal ! Ça fait mal !

Il ne pouvait plus parler. Il ne pouvait plus respirer. Il avait l’impression que son identité même était en train de se briser. C’était exactement ce qui se passait. Au plus profond de lui, il sentait quelque chose qui n’était pas lui remonter à la surface. Submergé par la douleur, il ne fallut pas plus de dix secondes pour que Furcas disparaisse.

« C’est un réveil plutôt brutal… »

Il avait toujours l’apparence d’un jeune garçon, mais sa voix trahissait une grande ancienneté.

« C’est de ta faute si tu dors si profondément, Archidémon Furcas », répondit Marchosias en se moquant de lui.

C’était l’Archidémon qui avait autrefois franchi la barrière d’Alshiera, détruisant son esprit au passage.

« C’est plutôt déprimant de devoir voir ton visage morose dès mon réveil… », marmonna-t-il en soupirant. « Qu’est-ce que tu me veux après tout ce temps ? »

« Quelle question idiote ! Je t’ai réveillé parce que j’ai besoin de ton pouvoir. Tu es le seul sorcier à avoir jamais franchi la barrière d’Alshiera sans porter son sang. »

Bien qu’ils aient franchi la barrière par accident, Zagan et Lilith étaient les deux personnes de l’époque actuelle dans lesquelles le sang d’Alshiera coulait le plus fort. Furcas était donc le seul à s’y être rendu sans avoir la moindre goutte de son sang.

« Quelle nullité ! » cracha Furcas. « Je n’ai pas réussi à tenir le coup de l’autre côté. Mon voyage n’a été qu’un échec. »

« Personne ne peut y résister », lui dit Marchosias. « Et pourtant, tu as survécu à cet endroit. Tu ne peux pas simplement accepter mes félicitations pour cette réussite ? »

Furcas secoua la tête et répondit :

« Ça ne doit pas forcément être moi. Un jour, le Purgatoire ou un endroit similaire atteindra cet endroit lui aussi. »

C’est pour cette raison que Marchosias avait essayé de contacter Barbatos par l’intermédiaire d’Eligor. Furcas, qui n’en avait pas conscience, le savait grâce à ses souvenirs.

« Peut-être, mais il m’a rejeté », répondit Marchosias en haussant les épaules avec indifférence. « De toute façon, on n’a pas le temps d’attendre ce “jour-là”. Et surtout, tu es le seul à connaître les coordonnées exactes de cet endroit. »

« Est-ce pour ça que tu m’as réveillé ? Malheureusement, ce n’est pas une raison suffisante pour que je t’obéisse. »

Furcas avait été vaincu sans avoir réalisé son rêve; il se fichait donc désormais d’être effacé.

« Non, tu vas coopérer avec moi », affirma Marchosias, le regard étonnamment sérieux. « Tu es la seule personne à qui je dévoilerai mon véritable objectif. »

« Hmm… ? »

Les mots qui sortirent ensuite de la bouche de Marchosias étaient quelque chose que Furcas — ou quiconque — aurait pu prévoir.

***

Partie 3

« Je veux sauver ma petite sœur…, je veux sauver Alshiera. »

Les yeux de Furcas s’écarquillèrent.

« Tu as franchi la barrière », poursuivit Marchosias. « Tu l’as vue. Alshiera est emprisonnée à cet endroit depuis mille ans, sous la forme d’un pilier chargé de protéger ce monde. »

Au centre de cette barrière se dressait un pilier de pierre qui soutenait le ciel irisé. Incrustée en son sein se trouvait une jeune fille dont le corps avait été transformé en une substance qui n’était ni de la pierre ni du métal.

« Il ne reste plus beaucoup de temps à Alshiera », dit Marchosias. « Alors, au moins, je veux la sauver de cet endroit avant qu’il ne soit trop tard. C’est mon véritable objectif. »

« Pourquoi me dis-tu ça… ? »

Marchosias plongea son regard dans celui de Furcas, puis répondit :

« Parce que tu es l’homme qui a consacré sa vie à elle. »

C’était une invitation que Furcas ne pouvait pas refuser.

 

◇◇◇

« Est-ce Kaslytilio ? »

Zagan pouvait voir l’océan. Cependant, il n’y avait ni bois flottant ni eau polluée. Le littoral non plus n’était pas tout à fait le même. Mais surtout, il y avait des centaines de soldats en formation derrière lui.

Ils ne portaient pas l’armure des chevaliers angéliques, car elle n’était pas ornée de détails. Au contraire, on aurait dit qu’elle avait été fabriquée à la hâte par nécessité. Les parties de leur corps non protégées n’étaient couvertes que de vêtements épais en lin. Ils ressemblaient à des miliciens venus de la campagne.

Si certains maniaient des épées aux lames tranchantes, ils tenaient entre leurs mains une grande variété d’armes, telles que des haches émoussées. La plupart de ces armes ressemblaient à du métal façonné en une sorte de lame approximative.

Ce qui était étrange, c’est qu’il n’y avait pas de juste milieu entre des armes fonctionnelles et des armes de mauvaise qualité. De plus, toutes les vraies épées semblaient être des antiquités. C’était comme si la technologie de la forge avait été perdue, ce qui avait conduit à ce mélange hétéroclite.

On aurait dit une époque plus ancienne. Les armures qu’ils portaient étaient neuves, mais leur style était archaïque. Les vêtements cachés sous les armures étaient ornés d’emblèmes et de blasons cousus dessus, symbolisant leur tribu, leur race ou autre. De nos jours, sous le règne de l’Église, ces traditions avaient complètement disparu.

— Où sommes-nous exactement ?

C’est au moment où ces innombrables yeux bleus s’étaient ouverts dans la boue qu’il avait découvert ce spectacle.

« Maître Zagan… »

« Néphy, tu vas bien ? »

Il jeta un coup d’œil autour de lui. Les autres étaient là aussi. Ils étaient dans la même position les uns par rapport aux autres que lorsqu’ils étaient dans la boue, ce qui signifiait qu’ils ne s’étaient pas déplacés.

Est-ce une illusion ?

Zagan essaya de toucher un soldat qui se trouvait à proximité. Comme il s’y attendait, sa main le traversa. Cependant, la sensation collante de la brise marine salée et l’odeur de fer et d’huile qui émanaient des soldats rendaient difficile de considérer cela comme une simple illusion.

« C’est comme si… on nous montrait les souvenirs de la boue… », conjectura Zagan.

Un souvenir comprenait ce qui était perçu par les cinq sens.

Le phosphore céleste pouvait probablement le briser.

Mais quelque chose en lui lui disait qu’il devait aller au bout de ce souvenir.

L’important pour l’instant, c’est qu’ils se trouvent au bord de l’océan.

La formation de soldats faisait clairement face à la mer, ce qui signifiait qu’ils attendaient un ennemi venant de l’autre côté. Pourtant, il n’y avait rien au-delà de l’océan. Du moins, personne n’avait rien découvert au cours des mille dernières années. Et pourtant, les soldats attendaient leur ennemi.

En regardant les rangs de soldats, Foll éleva la voix.

« Ce sont les Nephilims ? »

Elle faisait référence à ceux qui vivaient cachés dans la capitale des opprimés. Zagan n’en était pas tout à fait sûr à cause des casques, mais il reconnut quelques visages familiers. Ce sont les gens que Zagan avait autrefois tués, même s’il ne connaissait pas leurs noms.

« Ça veut dire que c’est le souvenir d’une bataille d’il y a mille ans ? » devina Zagan.

« Probablement », répondit Phenex. « À en juger par les emblèmes sur leurs armures, je dirais qu’il s’agit de l’armée menée par le deuxième roi aux yeux d’argent, Lucia. »

« Ça » va donc apparaître ?

Les soldats ici comprenaient-ils seulement ce qu’ils s’apprêtaient à affronter ? Leurs visages étaient figés par la peur, mais aucun d’entre eux ne choisit de s’enfuir. Rien que pour ça, ce sont déjà des héros. Cette scène révélait également un autre fait important.

« Ça » venait de l’autre côté de la mer. Est-ce là que vivaient les démons ?

C’était l’emplacement de l’ennemi qu’il fallait vaincre. La barrière d’Alshiera protégeait le monde, mais tant qu’elle existait, il était impossible de partir. Quel était donc l’état du monde au-delà de la barrière ? Y avait-il d’autres terres ou îles de l’autre côté ? Si oui, étaient-elles identiques au continent ou avaient-elles d’autres cultures et technologies ? Et surtout, comment avaient-ils géré les démons ?

Ou peut-être…

Alors qu’il réfléchissait à tout cela en un instant, Zagan serra les mains de Néphy et de Foll.

« Néphy, Foll, ça va être un spectacle cruel », leur dit-il. « Restez forts. »

« Oui. »

« Hmm… »

Peu après, une vague se forma à l’horizon, dessinant un arc à peine visible. Pour être précis, cela ondulait comme une vague, mais ce n’en était pas une. C’était bien trop déformé et ses mouvements manquaient de régularité.

« Est-ce que ce sont des démons ? » marmonna Astaroth.

Maintenant qu’ils étaient à portée de vue, il était clair qu’il s’agissait de centaines, voire de milliers de démons. Certains avaient des formes liquides indéfinissables, d’autres des angles vifs comme du papier plié, d’autres encore d’innombrables tentacules comme certaines formes de vie aquatique, et d’autres enfin des corps cristallins anguleux recouverts de fourrure. C’était un véritable chaos d’êtres bizarres et inexplicables, formant une armée gigantesque.

En soi, cela n’aurait rien eu d’effrayant. Quelques Archidémons auraient suffi à les arrêter. Zagan ou Asmodeus auraient même probablement pu y parvenir seuls.

Le problème, c’était ce qui allait suivre. Une ombre gigantesque apparut soudain au centre de cette armée étrange. Elle ressemblait à une main à cinq doigts, comme celle d’un humain. Elle frappa l’eau et une tête énorme émergea.

« Une femme… ? — Attends, ce n’est pas possible… C’est… » marmonna Shax avant de se couvrir la bouche, comme pour retenir une envie de vomir.

L’énorme tête avait de longs cheveux d’où jaillissaient des cornes tordues. Cette partie-là était inconnue, mais il ne faisait aucun doute que les traits jeunes du visage appartenaient à Alshiera.

« Alshiera… ? » marmonna Zagan, hébété.

Un autre nom lui vint également à l’esprit en voyant cette silhouette.

C’est exactement ce qui était arrivé à Nephteros.

Lors du bal organisé par Bifrons, le Seigneur Démon des Boues avait dévoré Nephteros, puis avait copié son apparence. La principale différence ici, c’est qu’il ne s’agissait plus seulement de boue. À la place, c’était une haine et un désespoir sans fond, sa surface recouverte d’yeux bleus sinistres.

Cela signifiait-il qu’elle avait été absorbée par Azazel lui-même ?

Dans ce cas, il comprenait pourquoi ses réactions étaient si extrêmes dès qu’il s’agissait d’Azazel. Alors qu’elle était le pilier qui l’avait emprisonné derrière une barrière, elle était aussi le principal facteur qui l’avait fait venir dans ce monde.

Non, c’est le contraire. C’est parce qu’elle est si profondément liée à Azazel qu’elle peut être le pilier de la barrière.

En y repensant, était-il vraiment possible pour une succube aussi puissante qu’elle de sceller Azazel pendant mille ans ? Lilith était la succube la plus puissante de l’époque, mais elle ne semblait pas du tout capable d’une telle prouesse. Si le lien d’Alshiera avec Azazel avait servi de pivot, alors cela avait du sens.

Alors que Zagan ruminait cette nouvelle révélation, le souvenir se poursuivait. Le premier à se jeter dans la bataille était un garçon aux cheveux noirs et aux yeux argentés. Ses longs cheveux étaient attachés dans le dos et il portait une armure inconnue.

« Ain… Non, c’est Lucia ! »

Le deuxième roi aux yeux argentés, Lucia, était un héros qui avait tué Azazel, disait-on. Il brandissait une épée sacrée dans sa main droite — une épée qui ne portait le blason d’aucune des douze épées existantes — et une lame maudite dans sa main gauche.

Lucia chargea droit dans la vague déferlante de démons. Les soldats qui se trouvaient derrière lui poussèrent un cri de guerre et se ruèrent à sa suite. La bataille fut féroce.

À l’époque de Zagan, disposer de plusieurs archanges et d’anciens candidats au titre d’Archidémon ne suffisaient même pas pour affronter les démons. Quiconque était plus faible aurait eu besoin d’une armée de la taille d’une compagnie rien que pour vaincre une seule entité.

Il y a mille ans, alors que l’art de l’épée était déjà bien développé, la sorcellerie n’en était encore qu’à ses balbutiements. Cela n’aurait certainement pas suffi pour affronter les démons. Et pourtant, c’est exactement ce que firent les soldats. Ils bloquèrent des coups déchiquetant avec leurs épées, les esquivèrent et chargèrent pour abattre leurs ennemis. Même ceux qui furent touchés et perdirent la moitié de leur corps levèrent leur épée pour abattre leur bourreau à leur tour.

Voilà donc ce que sont les héros.

Selon Phenex, leur pouvoir provenait du fait qu’ils brûlaient leur propre vie. Même s’ils survivaient à cette bataille, ils ne vivraient pas longtemps. Pourtant, ils suivaient Lucia, brûlant le peu de vie qu’il leur restait pour le protéger et se frayer un chemin.

Leurs efforts titanesques ne fonctionnaient cependant qu’à l’encontre des démons. Azazel hurla, déchirant les corps des soldats à proximité d’un simple geste. Le son avait probablement été chargé de mana. Ils avaient été pulvérisés de l’intérieur.

« C’est… du mysticisme céleste », dit Néphy en tremblant.

« Quoi ? »

Zagan n’en croyait pas ses oreilles.

Alshiera n’en était pas capable.

Elle était pourtant capable de lire le célestien. Si c’était le cas, était-ce là le pouvoir d’Azazel ?

Au moment où Azazel atteignit le rivage, le vent tourna. Les soldats moururent sur le coup et la horde de démons piétina leurs cadavres. Cela, en soi, était déjà un désespoir sans fin, mais le cauchemar ne fit qu’empirer.

« Zagan, les démons déferlent ! » s’écria Foll.

Des larmes coulaient des nombreux yeux bleus d’Azazel. Ce n’étaient que des démons. Ils étaient petits, mais pesaient tout de même plusieurs fois plus lourd que les humains. Le simple fait de tomber provoquait d’importants dégâts. Zagan se souvint avoir déjà vu cela.

C’était comme dans la barrière d’Alshiera.

À l’époque, un flot incessant de démons était tombé d’une toute petite fissure dans un œil. Comme l’avait dit Ain, Azazel avait le pouvoir de créer des démons.

« C’est donc ça, la bataille d’il y a mille ans ? » marmonna Astaroth, stupéfait. « Je vois. C’est largement suffisant pour détruire le monde. »

La bataille penchait déjà complètement en faveur des démons.

« C’est… Azazel ? » demanda Néphy, visiblement déconcertée par la scène qui se déroulait devant elle. Elle avait combattu l’Azazel qui avait volé le corps de Nephteros et avait entendu ce nom de la bouche d’Asura à l’époque. « L’Azazel que j’ai vu avait les yeux dorés. Pourquoi celui-ci a-t-il les yeux bleus ? »

***

Partie 4

Chaque fois qu’il apparaissait dans le corps d’autres personnes, leurs yeux devenaient dorés, comme pour souligner sa présence. La même chose était arrivée à Nephteros, Aristella… et probablement à Alshiera. Cependant, le démon qui se tenait devant eux avait les yeux bleus, du même bleu azur que Néphy et les autres hauts elfes. Celui qui répondit à sa question était la seule personne présente à avoir assisté personnellement à la bataille.

« Parce qu’Azazel est un haut elfe », dit Phenex. « Tu t’en étais déjà vaguement rendu compte, non ? »

Néphy eut le souffle coupé. Ça ne faisait aucun doute, vu qu’il utilisait le mysticisme céleste.

« La couleur inverse de l’azur est un jaune rougeâtre, en d’autres termes l’or », expliqua Phenex. « Il est probable que le processus de possession provoque une inversion. C’est comme ça que ça s’est passé avec Alshiera. »

« Alors c’est vraiment elle… ? » demanda Zagan.

Phenex haussa les épaules et répondit : « Tu le verras bien assez tôt. Il est grand temps. »

Pour appuyer ses paroles, un garçon bondit en avant. C’était Lucia. Plusieurs soldats se ruèrent derrière lui. Ils lui servaient de boucliers et d’épées pour lui ouvrir la voie. Ces soldats accomplissaient tous des exploits surhumains, mais certains étaient d’un tout autre niveau. L’un d’eux maniait lui aussi une épée sacrée. Cependant, leur force ne tint pas longtemps. L’un après l’autre, ils tombèrent, protégeant Lucia et lui ouvrant la voie tout au long du chemin.

En peu de temps, il fut le seul à rester. Il bondit haut dans les airs pour se rapprocher d’Azazel. D’innombrables tentacules lui barrèrent la route, mais il les trancha tous avant d’atteindre enfin le sommet de l’énorme masse noire.

Tellement fort…

Le Deuxième Roi aux Yeux d’Argent était spécialisé dans la prédiction de l’avenir. Zagan le savait déjà, mais c’était bien plus que ça. Lors de la bataille contre Shere Khan, si cet homme s’était vraiment dressé contre lui, Zagan aurait été vaincu avant même d’avoir eu la chance d’invoquer les Pluies des Morts Gémissants. Selon toute vraisemblance, Lucia pourrait même venir à bout de Samyaza.

C’est ça, mon père ?

Il ne voulait pas l’admettre, mais Zagan éprouvait une immense admiration à son égard.

Lucia poussa un cri et coupa Azazel en deux. Zagan n’arrivait pas à comprendre ce qu’il avait dit, mais cela ressemblait presque à un nom. Une jeune fille apparut alors au milieu de la masse déchiquetée des démons. Elle semblait avoir environ douze ou treize ans. Ses cheveux blonds lâchés étaient rehaussés par deux cornes brisées. Ses yeux étaient fermés, car elle était inconsciente, mais son visage était identique à celui d’Azazel quelques instants auparavant.

Il s’agissait ni plus ni moins d’Alshiera, telle qu’elle était il y a mille ans. Lucia lui prit la main et la tira hors d’Azazel. Ayant perdu son cœur, Azazel commença à se désagréger et s’effondra en morceaux.

C’est exactement la même chose que pour le Seigneur Démon des Boues.

Lors du bal organisé par Bifrons, il avait pris une forme distincte en absorbant Nephteros, puis s’était dissous après l’avoir perdue.

Pas étonnant que Bifrons se soit débarrassé de Nephteros si facilement…

On ne savait pas exactement dans quelle mesure cela avait été prémédité, mais l’Archidémon avait tenté de reproduire exactement cette scène.

Même alors qu’il s’effondrait, ses yeux bleus restaient ouverts. Lucia semblait avoir utilisé ses dernières forces pour porter ce coup. Il était à genoux, incapable de se relever.

Telle une gigantesque masse fluide, le corps d’Azazel se déversa pour engloutir Lucia et Alshiera. Celui qui s’y opposa était quelqu’un que Zagan connaissait trop bien.

« Marc ? » Zagan prononça son nom sans s’en rendre compte.

Ses lunettes étaient fissurées et du sang coulait de ses blessures. Et pourtant, il brandissait une épée, le visage marqué par une expression désespérée. Sa ténacité surpassait peut-être même celle de Lucia. Alors qu’il frappait, la foudre s’enroula autour de son corps.

Est-ce de la sorcellerie ? Non, cela vient de l’Épée sacrée…

Le jeune Marchosias maniait une Épée sacrée. De plus, le nom gravé sur la lame, Camael, était le même que celui dont Richard avait hérité.

Selon Richard, l’Épée sacrée bavarde — ou plutôt le séraphin scellé en son sein — avait dit qu’elle devait voir quelque chose de ses propres yeux avant d’être détruite.

Est-ce que cela concerne Marchosias ?

Il semblait que Zagan aurait beaucoup de questions à poser une fois de retour à Kianoides.

Grâce aux efforts de Marchosias, Lucia avait réussi à battre en retraite. La bataille était perdue, mais comme ils avaient récupéré Alshiera, le pouvoir d’Azazel avait été considérablement affaibli.

« Je doute qu’Azazel se résume à ça… », marmonna Zagan. « Est-ce juste un rejeton ? »

« Exactement », confirma Phenex. « Ce n’est rien d’autre qu’un petit morceau qui s’est détaché du corps principal. »

« Et il y en a plusieurs comme ça ?

« C’est ça. Mais il n’y en a pas tant que ça. Environ trois ou quatre ? Celui-là était le plus spécial d’entre eux.

« Parce qu’il a dévoré Alshiera ? » demanda Zagan en grimaçant.

« Tu as en partie raison », répondit Phenex en désignant Lucia. « Il semble que le deuxième roi aux yeux d’argent, Lucia, entende une voix depuis sa naissance. »

« Une voix ? »

« Oui, la voix le suppliait sans cesse de sauver quelqu’un. Mais Lucia a choisi de sauver le propriétaire de cette voix. Du coup, Azazel n’a pas été détruit et continue d’accumuler du pouvoir encore aujourd’hui. »

Zagan la fusilla du regard.

« Si tu connaissais l’Azazel d’il y a mille ans, pourquoi as-tu contredit Ain tout à l’heure ? »

« Par habitude », répondit Phenex sans se dédouaner.

En effet, ceux qui disaient ce genre de choses dans de telles situations semblaient effectivement susceptibles de mourir les premiers.

Elle est vraiment pénible.

« Une telle puissance pour un simple rejeton ? » dit Astaroth en poussant un soupir. « S’il y en a plusieurs et que le corps principal est encore plus puissant, on n’a pratiquement pas d’autre choix que d’accepter ce qu’a dit Marchosias. »

C’était exactement pour ça qu’il leur montrait ce souvenir.

« Hum ! Assez de souvenirs », dit Zagan. « Il est temps pour nous de partir. »

Furcas était le subordonné de Zagan; c’était donc le devoir d’un roi de protéger le garçon. Zagan alluma les flammes noires de la Grande Fleur Quintuple au bout de ses doigts, mais il n’avait pas vraiment confiance en lui.

Bon, combien vais-je devoir en lancer pour m’échapper d’ici ?

Même s’il était possible de détruire leur prison, cela ne voulait pas dire que ce serait facile.

 

◇◇◇

« Il y a mille ans, Alshiera est morte au combat. Puis, Azazel l’a dévorée. Elle a été sauvée grâce au sacrifice de nombreux êtres, mais c’est précisément pour cela qu’elle a été désignée comme le pilier qui protège le monde. »

Sur ces mots, Marchosias s’inclina une nouvelle fois.

« Nous avons tout perdu il y a mille ans. Nous avons tout sacrifié, mais je n’ai rien pu sauver. Cependant, s’il reste une chose que je pourrais peut-être sauver, c’est ma petite sœur. Alors, s’il te plaît, prête-moi ta force. »

Cet homme avait régné sur le monde, tant en public qu’en coulisses, pendant mille ans. Il avait commis toutes les atrocités imaginables, mais il avait aussi protégé et sauvé les masses ainsi que de nombreuses espèces rares. Sa vie avait été pleine de contradictions. Furcas ne pouvait même pas imaginer ce qu’il avait vu et à quel point ses décisions l’avaient tourmenté. Cependant, il comprenait qu’il n’y avait aucun mensonge dans la supplique de Marchosias. Après tout, Furcas s’était lui aussi épuisé jusqu’à perdre la raison en ne faisant guère plus que courir après une seule fille. Marchosias était comme lui. C’est ce qu’il savait désormais.

« Je suis sûr que tu dis la vérité », répondit Furcas d’un ton grave. « Elle m’a sauvé. Si elle a besoin d’aide, c’est une raison plus que suffisante pour que je risque ma vie. »

« Alors… »

« Mais avant ça, » dit Furcas en interrompant Marchosias alors qu’il relevait la tête. « Il y a une chose que je ne comprends pas. »

« Et c’est… ? »

Marchosias aurait déjà dû savoir ce que Furcas s’apprêtait à demander. Et pourtant, il pencha la tête, l’air perplexe.

« Sauver Alshiera. Cet objectif, je le soutiens de tout cœur », dit Furcas. « Mais ça ne voudrait-il pas dire détruire sa barrière ? Sans la barrière, le monde va sûrement prendre fin. »

N’était-ce pas pour cela que Marchosias avait convoqué cette réunion ?

« Ça n’aurait aucun sens de sauver Alshiera pour qu’elle soit tuée peu après. Je suppose que tu as un plan pour régler ça », poursuivit Furcas.

Furcas pouvait deviner de quoi il s’agissait exactement. Il fallait tout de même que Marchosias le dise lui-même.

« Bien sûr », confirma Marchosias. « Je sauverai Alshiera et je protégerai le monde. C’est pour ça que je me suis rabaissé au rang de Nephilim pour revenir. »

« Alors, réponds-moi. Comment vas-tu sauver le monde ? »

Le regard de Marchosias resta imperturbable.

« Des dispositions ont été prises pour qu’une remplaçante devienne le pilier de la barrière », répondit-il. « La descendante chérie d’Alshiera… Lilithiera. »

Il n’y avait pas la moindre trace de malice dans sa voix. Pour cet homme, c’était indéniablement le bon choix. C’était le sacrifice qu’il fallait faire. Selon toute vraisemblance, Marchosias avait tenté de s’emparer à la fois de Furcas et de Lilithiera lors de l’attaque-surprise, mais Ain s’était mis en travers de son chemin, blessant ainsi Marchosias.

« Le sang d’Alshiera coule plus fort dans les veines de Lilithiera que dans celles de quiconque », poursuivit Marchosias. « Elle est la seule capable d’entrer et de sortir de la barrière. De toute l’histoire, il n’y a jamais eu de meilleure remplaçante. En fait, c’est précisément parce qu’elle est née qu’Alshiera peut être sauvée. »

Furcas ne broncha pas à cette réponse. Au contraire, il posa une nouvelle question, partant du principe que cette méthode avait du sens.

« Même si elle a hérité du sang d’Alshiera, le facteur Azazel en elle sera-t-il suffisant ? Je croyais que la force de la barrière provenait du lien entre Alshiera et Azazel. »

Marchosias sourit et répondit : « Impressionnant. Tu comprends ça ? Pas besoin de t’inquiéter. Le facteur Azazel peut être transmis. L’expérience pour y parvenir a déjà réussi. »

Furcas regarda les quatre personnes derrière l’homme qui lui parlait. Marchosias était censé avoir un autre subordonné, Bato. S’il n’était pas là, c’est qu’il avait très probablement déjà été éliminé lors de l’expérience en question.

« C’est exactement comme tu le dis, la barrière tombera une fois qu’Alshiera en sera séparée », confirma Marchosias. « Le rôle des treize Archidémons est de retenir Azazel jusqu’à ce que le pilier puisse être remplacé. »

Même les Archidémons ne pouvaient guère faire mieux que gagner du temps. C’est dire à quel point Azazel était puissant.

« Est-ce tout ce que tu avais à demander ? » demanda Marchosias en regardant Furcas droit dans les yeux.

Furcas marqua une pause, leva les yeux, puis répondit : « Oui. »

***

Partie 5

Fidèle à sa réputation de terre située au bout du monde, le ciel était menaçant et nuageux. Pourtant, il avait l’impression de percevoir la plus légère lueur d’une lumière irisée à travers ces nuages épais. Un an et demi plus tôt, Azazel avait déchiré la barrière et Marchosias ainsi que beaucoup d’autres l’avaient repoussé au prix de lourdes pertes.

Ce ciel était sans doute lié à cet endroit. Furcas ne pourrait pas y résister une deuxième fois. Il ne s’en tirerait pas avec une simple perte de mémoire s’il tentait à nouveau l’expérience. Il mourrait à coup sûr. Mais même ainsi, s’il pouvait sauver cette fille solitaire, il sacrifierait volontiers sa vie sans valeur.

« Il y a cinq cents ans, Alshiera m’a sauvé, mais je n’ai rien pu faire pour la remercier », dit Furcas. « Peut-être que mes cinq cents années d’errance n’ont pas été tout à fait vaines. Peut-être suis-je né dans ce seul but. »

Si elle l’avait abandonné à l’époque, c’était parce qu’il était si impuissant. Mais il était différent maintenant. Il avait atteint le sommet de tous les sorciers dans le domaine de la manipulation spatiale et avait reçu le titre d’Archidémon pour cela. Il était même capable de franchir sa barrière. Il était donc temps de rendre ce qu’on lui avait donné.

« Tu es le bienvenu parmi nous, Archidémon Furcas », dit Marchosias en tendant la main droite.

Furcas sourit comme il l’avait fait quand il n’était encore qu’un garçon. Puis, il donna une réponse claire.

« Va te faire voir. »

 

 

Marchosias se tut, la main toujours tendue, puis remonta ses lunettes de l’autre main avant de finalement prendre la parole.

« Désolé… J’ai dû mal entendre. Qu’est-ce que tu viens de dire ? »

« Tu n’es pas habitué à l’argot ? J’ai refusé. » Furcas sourit avec nostalgie. « Alshiera est mon aspiration. Ça n’a pas changé, même aujourd’hui. Mais si je la tire de là comme ça, elle ne sera pas contente. En fait, je ne la sauverais pas. »

Il jeta alors un regard profondément déçu à Marchosias.

« J’espérais que tu me dirais que je m’étais trompé sur toi, » poursuivit Furcas, « j’espérais que tu connaîtrais un autre moyen, un moyen où personne n’aurait à être sacrifié. »

« Une méthode aussi pratique n’existe pas… », répondit Marchosias, la haine transparaissant clairement dans sa voix amère.

Furcas s’affaissa et dit : « Je parie que non. Mais je veux quand même chercher un autre moyen. Je veux devenir un homme dont ces filles pourraient être fières après tout. »

« Ces… filles ? »

« Tu sais, Marchosias », dit Furcas, la voix empreinte de pitié, « aucun homme n’accepterait jamais de laisser la femme qu’il aime se sacrifier. »

La première fois, c’était dans cet océan glacial : la fille aux yeux comme la lune lui avait tendu la main alors qu’il était voué à se noyer. La deuxième fois, c’était dans un endroit encore plus sombre et plus froid. Son cœur et son esprit s’étaient brisés en mille morceaux, mais elle était venue le sauver.

« Le chemin ne s’ouvrira jamais devant toi si tu restes là à ne rien faire. »

Même si elle était totalement incapable de se battre, elle lui avait montré la voie à suivre. Il voulait devenir un homme dont il n’aurait pas honte devant elle. Les souvenirs du jeune garçon étaient en lui, il ne pouvait donc pas les trahir.

Furcas leva la main droite, son Emblème de l’Archidémon brillant d’une lumière éblouissante.

« J’aime Lilith. Quoi qu’il arrive, ça ne changera jamais. Je n’ai pas changé… C’est pour ça que je refuse de t’obéir. Je sauverai Alshiera d’une autre manière. »

Marchosias ouvrit légèrement la bouche comme pour parler, mais resta silencieux. Au lieu de cela, il poussa un profond soupir. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux ne reflétaient plus que de la cruauté. C’était le regard de l’homme que tout le monde sur le continent craignait : Marchosias l’Aîné.

« On dirait que j’ai mal calculé… », dit-il. « Quelle infidélité ! Quel homme sans valeur ! »

« N’appelle pas ça de l’infidélité. Appelle ça le fait de se remettre enfin de cinq cents ans d’amour non partagé. »

Même si ces deux hommes voulaient sauver la même fille, ils ne parvenaient pas à s’entendre sur la manière de procéder.

 

◇◇◇

« Portes infinies. »

Furcas fut le premier à agir. Une distorsion rectangulaire transparente prit forme devant lui. Elle avait les proportions du nombre d’or, puis se multiplia comme des centaines de milliers de miroirs opposés. En peu de temps, elle forma un couloir de distorsions infinies entre eux.

Marchosias tourna son regard perçant vers le couloir, puis claqua la langue.

« Une barrière qui découpe et recolle l’espace sur elle-même ? Je suis surpris que tu puisses créer un tel domaine à l’intérieur de la barrière de quelqu’un d’autre. »

« C’est la première fois que je le montre à quelqu’un… »

Furcas était sincèrement impressionné qu’il l’ait percé à jour d’un seul coup d’œil. Cette barrière reliait entre elles toutes ces distorsions miroitantes. C’était de la sorcellerie qui ne menait nulle part.

C’est moi qui suis désavantagé ici, je dois donc commencer par gagner du temps.

Frapper Furcas briserait le sort, mais même s’il semblait si proche, un gouffre énorme les séparait. Marchosias ne pourrait jamais l’atteindre. Ou du moins, c’est ce qu’il aurait dû se passer, mais Marchosias posa ses mains contre le vide à ses pieds.

« Nimbus serpentant. »

Une lumière serpentine s’étendit et s’enroula autour des distorsions infinies. Cela ressemblait à un cercle magique extrêmement complexe. En un clin d’œil, il rongea toutes les distorsions et libéra un éclair.

« Tch ! »

C’était maintenant au tour de Furcas de claquer la langue. Nimbus était un sort que Marchosias utilisait lorsqu’il voulait anéantir une ville entière. Ce qui était terrifiant dans cette sorcellerie, c’était sa précision. Bien qu’il exterminât jusqu’au dernier être vivant, il ne laissait pas la moindre trace sur la ville elle-même. Il n’était pas rare qu’un Archidémon soit capable de faire exploser une ville, mais très peu étaient capables de ne causer des dégâts qu’aux personnes qui s’y trouvaient.

C’était une variante de ce sort. Il détruisait chaque distorsion des Portes Infinies.

En pénétrant d’un seul coup dans les innombrables espaces qui se chevauchent, il peut traverser tout cela pour venir droit vers moi !

La lumière forma une flèche visant directement Furcas, qui n’eut d’autre choix que d’esquiver. La terrifiante sorcellerie ne parvint pas à le toucher, mais ce n’était pas le problème ici.

« Je vois… Donc ça ne suffit même pas à te ralentir », déclara Furcas. « Je suppose que ma magie n’est qu’un jeu d’enfant pour toi. »

Le circuit des Portes Infinies se fissura et vola en éclats. Ce qui était censé être une barrière parfaite avait été déchiré par la force brute.

« Pas du tout », répondit Marchosias en haussant les épaules. « Les Portes Infinies, c’est comme ça que tu les as appelées ? Quelle sorcellerie terrifiante ! Je ne peux même pas imaginer comment tu l’as inventée, encore moins la copier. En matière de manipulation spatiale, je suis loin d’être à ton niveau. Toutefois, toute la sorcellerie d’aujourd’hui a commencé avec moi. Je peux peser le pour et le contre de tout ce qui prend la forme de la sorcellerie. De plus, il n’existe pas de sortilège parfait. Après tout, même en tant que créateur, la perfection est un concept qui m’est totalement étranger. »

Furcas comprit naturellement ce qu’il sous-entendait.

« Je vois. Donc, l’Aîné est le symbole de celui qui sait tout. »

« Pour être précis, celui qui connaît toute la magie », corrigea Marchosias en remontant ses lunettes, le visage impassible. « Si je savais tout ce qu’il y a à savoir dans le monde, je pourrais mieux gérer la plupart des situations. »

Même en dévoilant pour la première fois une magie unique en son genre, le faire devant cet homme revenait à révéler tous ses secrets. C’était comme lui fournir un rapport détaillé de tout le travail accompli pour obtenir ces résultats.

En d’autres termes, il était impossible de battre cet homme à l’aide de la sorcellerie. Il était l’antidote naturel de tous les sorciers, de manière totalement différente de Zagan. Sans cela, il n’aurait pas passé les mille dernières années au sommet.

Cependant, ce n’était pas une raison suffisante pour que Furcas prenne la fuite. En le regardant invoquer son prochain sort, Marchosias poussa un soupir d’exaspération.

« Un sorcier de ton niveau devrait déjà comprendre l’énorme fossé qui nous sépare », dit-il.

« Tu ne te lances que dans des combats que tu as une chance de gagner ? » répondit Furcas avec un sourire enfantin.

« Tu sais vraiment comment taper sur les nerfs… », marmonna Marchosias, se rappelant peut-être le comportement de quelqu’un d’autre.

« Quand je suis devenu un Archidémon, il y avait un autre candidat », dit Furcas. « Il était fort. Bien plus fort que moi à l’époque, en fait. »

Il savait très bien qu’il y avait beaucoup de gens plus forts que lui dans le monde. Furcas était devenu un Archidémon simplement parce que l’autre candidat ne l’avait pas été. Il avait pris sa place. Par conséquent, il ne pouvait en aucun cas faire honte à son titre.

« Peu importe à quel point tu le mettais au pied du mur, il souriait toujours calmement », continua Furcas, « il disait que c’était son style. »

C’est pour ça que Furcas souriait maintenant. Peut-être que Marchosias se souvenait de la même personne. Il plissa les yeux, puis se mit prudemment sur ses gardes.

 

◇◇◇

« Oh là là, on dirait que les négociations ont échoué », marmonna Asmodeus, comme si cela ne la concernait pas.

Les quatre Archidémons qui avaient été traînés derrière Marchosias étaient séparés de lui par une barrière. Ils ne pouvaient pas entendre ce qu’il disait et, comme Marchosias leur tournait le dos, il leur était également impossible de lire sur ses lèvres.

C’était logique, puisqu’il avait créé cette barrière précisément pour ne pas être entendu. Cependant, comme Furcas faisait face à Asmodeus, elle avait pu saisir l’essentiel de la conversation.

Il prévoit de sacrifier cette fille, Lilith, pour faire sortir Alshiera de cette barrière.

Les deux étaient les objets de l’engouement de Furcas, alors il n’avait pas pu accepter un plan qui exigeait de sacrifier l’une pour l’autre.

Bon sang. Toujours aussi fouineur.

Il semblait que Marchosias avait fait resurgir de force les vieux souvenirs de Furcas. Ce dernier s’était donné la peine d’expliquer verbalement ce qui se passait pour transmettre cette information à Asmodeus. Sans cela, c’était le genre de sorcier à passer outre un tel dialogue et à frapper immédiatement. Maintenant que la bataille avait commencé, Asmodeus et les autres Archidémons ne pouvaient que regarder.

La sorcellerie utilisée par Furcas avait peu de chances d’être reproduite un jour. Elle était si avancée qu’elle en était pratiquement une œuvre d’art. Seul un génie serait capable de la manier. L’espace entre les deux hommes avait été découpé en morceaux planaires et mis en pagaille. Tout comme il était impossible pour quelque chose de bidimensionnel de devenir tridimensionnel, il serait impossible d’échapper à cette barrière, peu importe le nombre d’années dont on disposerait pour y parvenir.

Et pourtant, Marchosias l’avait brisée d’un seul regard. Le titre d’Aîné n’était pas seulement honorifique. Voir de ses propres yeux la force était pour Asmodeus peut-être la plus grande aubaine qu’elle pouvait tirer de cette démonstration.

« Ça sent mauvais… », marmonna Eligor, la panique perceptible dans sa voix. « Ça va prendre un certain temps. »

Quel genre d’avenir l’astrologue Eligor entrevoyait-elle au-delà de cette bataille ? On aurait dit qu’elle n’aimait pas du tout ce qu’elle voyait.

« Hi hi hi, il affronte tout de même Furcas », dit Naberius. « Même Marchosias ne pourra pas le vaincre si facilement. »

« S’il met trop de temps, Zagan va s’échapper », dit Eligor. « Je n’ai pas vraiment envie, mais on va devoir… »

Au moment où Eligor s’apprêtait à dire quelque chose, son teint devint soudainement livide. Le bras toujours tendu vers l’espace qu’Eligor venait d’occuper, Asmodeus pencha la tête sans vergogne.

« Tu nous trahis, Asmodeus ? » demanda Eligor.

« Tu me blesses. Je n’ai toujours pas été payée, alors bien sûr que je ne vous trahis pas », répondit Asmodeus avec un sourire, fixant ses yeux étoilés sur Eligor. « Mais si je ne suis pas payée, la méthode du Collecteur consiste simplement à prendre ce qui m’est dû. »

***

Partie 6

Il y avait deux choses auxquelles Asmodeus s’était consacrée : La première était tous les précieux joyaux qui avaient été volés à son peuple, la seconde était les yeux qui avaient été arrachés du cadavre de sa sœur. Eligor était probablement en possession de l’un d’entre eux. Si elle exposait son dos sans défense à Asmodeus en rejoignant le combat contre Furcas, cette dernière ne pourrait plus se retenir.

« Glasya-Labolas, va aider Marchosias », ordonna Eligor en serrant les dents.

« Oh ? Tu n’as pas besoin d’aide, ma dame ? » demanda-t-il.

« Je ne mourrai pas ici », lui dit-elle. « Vas-y, c’est tout. »

C’était un geste galant de sa part, mais il se contenta de hausser les épaules sans bouger.

« Glasya-Labolas ! » rugit Eligor.

« Pardonne-moi, mais je ne peux pas bouger », dit-il. « Après tout, moi aussi, je possède quelque chose que la Collectionneuse convoite. »

Le Katana Hex qu’il brandissait provenait de la collection d’Asmodeus. Elle s’en était séparée temporairement lors d’un échange avec Shere Khan, mais il s’agissait tout de même de l’un de ses trésors les plus précieux. Si elle en avait l’occasion, elle le volerait sans hésiter.

« Utilise simplement le Rideau de nuit ! » hurla Eligor.

« Non, c’est de la pure vanité que d’essayer d’utiliser deux fois la même sorcellerie contre la Collectionneuse et de s’attendre à ce que ça marche », rétorqua-t-il avec un sourire. « La prochaine fois que je le ferai, elle m’abattra sûrement. »

Asmodeus était assez agacée par cette remarque.

Il m’a donc vraiment percé à jour.

Même si elle avait tout planifié, Asmodeus avait déjà perdu face au Rideau de Nuit. Après cela, il était clair qu’elle se ferait à nouveau cet homme comme ennemi, alors naturellement, elle avait mis au point des contre-mesures en utilisant les informations qu’elle avait obtenues lors de leur rencontre. S’il avait essayé de la neutraliser sans réfléchir, elle l’aurait tué, mais il semblait que les choses ne seraient pas aussi faciles.

Eligor se tourna vers son dernier espoir.

« Naberius. »

« Pas question », dit-il en détournant immédiatement le regard. « Les bagarres ne font pas partie du contrat, tu te souviens ? Je préfère ne pas me mettre les gens à dos si je peux l’éviter. »

« Je n’ai rien contre le fait que tu connaisses ta place, Naberius », dit Asmodeus avec un sourire amical.

« Je n’ai rien non plus contre ta ténacité et ton impitoyabilité », lui répondit-il à son tour.

Il y a trois cent cinquante ans, alors qu’il venait de devenir un Archidémon, Asmodeus avait lancé une attaque contre Naberius, mais avait été repoussée. À l’époque, il avait souri exactement comme ça et avait considéré que c’était de l’histoire ancienne.

Eligor serra les poings. Elle comprenait qu’elle était incapable de changer quoi que ce soit toute seule. Et pourtant, Asmodeus avait fait ça presque sur un coup de tête, simplement parce qu’elle voulait taquiner Eligor. Mais d’une manière ou d’une autre, ce caprice avait scellé le sort de trois Archidémons.

Asmodeus réprima un soupir.

C’est tout ce que je peux faire pour toi.

La bataille entre Furcas et Marchosias se poursuivait de l’autre côté de la barrière. Asmodeus ne pouvait pas faire plus sans trahir Marchosias et se voir refuser sa récompense.

« En tout cas, je suis surpris que tu soutiennes Furcas », dit Naberius, agacé. « Je croyais qu’il était l’ennemi de ton maître. »

Asmodeus gloussa.

« Les problèmes d’un maître ne sont pas ceux d’un élève. Ça n’a rien à voir avec moi. »

« Quelle effronterie… ! », marmonna Naberius.

Personne ne prit les paroles d’Asmodeus au sérieux. Elle ne révéla ses véritables intentions à personne, ce qui était exactement ce qu’elle souhaitait.

« Dans un combat prolongé, c’est Furcas qui sera désavantagé », dit Naberius. « Après tout, Marchosias peut y mettre fin quand bon lui semble. »

« On verra bien… »

Cela n’avait pas renversé la situation en faveur de Furcas, mais cela l’avait protégé d’une défaite immédiate.

Ainsi, le combat solitaire de Furcas se poursuivit.

« Je suis impressionné que tu puisses continuer à courir, Nimbus. »

Un immense cercle magique recouvrait le ciel et faisait pleuvoir des flèches de lumière. Depuis la destruction des Portes Infinies, Furcas n’avait rien pu faire d’autre que courir dans tous les sens. En déformant et en courbant l’espace, il parvenait tant bien que mal à résister au barrage de Nimbus. Il devait encore recourir à des manœuvres d’esquive pour éviter les rayons de lumière qui passaient à travers, mais il approchait de ses limites. Son corps était désormais couvert de blessures.

« Le point fort de ce sort, c’est sa précision », dit Marchosias, une pointe d’admiration dans la voix. « Mais honnêtement, je commence à perdre confiance vu à quel point tu arrives à l’esquiver. »

Il ne relâcha pas pour autant ses attaques.

Malgré son avantage écrasant, il refusait de dévoiler son jeu. C’est vraiment un type désagréable.

Marchosias n’utilisait qu’un seul sort, mais cela suffisait amplement à anéantir Furcas. On aurait dit qu’il limitait intentionnellement les informations divulguées au strict minimum. Petit à petit, avec une certitude absolue, Furcas était acculé. Malgré cela, il reporta son attention sur les quatre Archidémons qui se tenaient derrière Marchosias.

Ils ne semblaient pas prêts à intervenir.

Asmodeus semblait les retenir. Bien qu’elle ait une bonne raison d’en vouloir à Furcas, elle ne lui avait jamais montré la moindre hostilité. Elle avait quelque chose à accomplir absolument, et elle n’avait pas perdu de vue son objectif au cours des quatre cents dernières années. C’était une sorcière hors pair. Dans ce cas, le seul ennemi de Furcas était Marchosias. Arrivé à cette conclusion, il cessa enfin de courir.

« Hum ? Le jeu de chat perché est-il déjà terminé ? » demanda Marchosias sans vergogne.

« J’étais désavantagé dès le départ », répondit Furcas en essuyant le sang de son front. « Tout ce que je peux faire nécessite de la préparation. »

Il était peu probable que Marchosias ait eu l’impression que Furcas se contentait de fuir.

« Hmm ? Alors je suppose que tu as fini de te préparer, c’est ça ? » demanda Marchosias, un sourire amusé sur le visage. « Après tout, je n’aime pas m’en prendre à un adversaire désarmé. »

En d’autres termes, Marchosias lui avait laissé le temps de préparer sa magie.

Bon, j’ai été réveillé à l’improviste, alors c’est ma seule chance de gagner.

Dans l’état actuel des choses, Furcas n’avait absolument rien préparé. Il devait tisser toute sa magie à partir de zéro. Si Zagan était capable d’invoquer de la magie en un instant pour effacer les sorts de son adversaire, c’était en reproduisant ce qu’il voyait. Créer de la magie à partir de zéro lui prendrait tout de même quelques secondes. La « Pluie des morts gémissants » qu’il avait utilisée lors du combat précédent lui avait même pris une journée entière à préparer. C’est ce que cela voulait dire pour un sorcier d’être désarmé. Et pourtant, pour une raison inconnue, Marchosias avait attendu que Furcas s’arme.

Je vois. C’est une forme d’éducation.

Écraser un adversaire qui avait tout donné ne faisait que rendre le désespoir de la défaite encore plus grand. Pourtant, Marchosias prenait tout cela un peu trop à la légère. S’il traînait les pieds trop longtemps, Zagan finirait par s’échapper de sa prison. Marchosias profitait de ce temps limité pour essayer de soumettre Furcas.

Ce qui signifie que Marchosias n’a pas encore renoncé à m’utiliser.

Il avait simplement changé d’approche, passant de la coopération à la soumission. Dans ce cas, il y avait encore un moyen de gérer la situation. Furcas prit une inspiration silencieuse, puis leva un doigt de sa main gauche. Ce geste n’avait rien de magique. Il ne rassembla pas de mana ni ne créa de cercles magiques.

« Qu’est-ce que tu fais… ? » demanda Marchosias, grimaçant devant ce geste insignifiant.

« La clé de la manipulation spatiale, c’est de contrôler les coordonnées », expliqua Furcas. « Dans un duel entre sorciers utilisant le même type de magie, c’est une lutte pour ce contrôle. Donc, c’est un repère pour m’assurer de ne pas perdre mes propres coordonnées de vue. »

Il garda le doigt levé, baissa les hanches et serra le poing droit. On aurait dit qu’il s’apprêtait à se lancer et à donner un coup de poing. Cependant, il s’agissait d’un combat entre sorciers, et entre Archidémons de surcroît. De plus, Furcas n’était pas du genre à se battre à coups de poing comme Zagan. En fait, pour un sorcier, se battre à coups de poing était une pure absurdité.

Marchosias ne savait pas trop ce que Furcas avait en tête, alors il se contenta de lever discrètement sa garde. Mais cela ne se transforma pas en un long duel de regards.

Dans un bruit d’explosion, Marchosias fut soudainement projeté en arrière.

« Argh ! »

Marchosias cracha du sang et rebondit dans les airs. Il avait été frappé par quelque chose d’invisible. Ça ne semblait pourtant pas être de la sorcellerie. Eligor et les autres Archidémons étaient eux aussi clairement choqués par cette attaque mystérieuse. Si Asmodeus ne les avait pas retenus, ils se seraient peut-être précipités.

« Qu’est-ce que… Agh ?! »

Cependant, l’adversaire de Furcas n’était autre que l’homme qui avait dominé le monde pendant mille ans. Il se remit immédiatement, mais fut frappé par un autre impact mystérieux.

Je ne te laisserai pas l’occasion de riposter.

Furcas continua à lancer des attaques invisibles. Empêchant Marchosias de tomber du ciel, il le fit rebondir dans les airs comme une balle. Des gerbes de sang se transformèrent en un brouillard rouge qui envahit la zone.

Marchosias essayait de se défendre. Une sorte de cercle magique scintilla, mais il fut brisé avant d’avoir pu accomplir quoi que ce soit. C’est dire à quel point cette attaque était précise. Même quand Marchosias essayait d’esquiver, elle le touchait quand même. Il devait être désorienté.

Même pour un homme qui connaissait toute la sorcellerie, il était impossible de réagir sur-le-champ à quelque chose qu’il ne pouvait pas voir. Il ne pouvait donc ni se défendre ni esquiver cette attaque, ce qui limitait ses options suivantes.

« Nimbus, Ciel et Terre ! »

D’énormes cercles magiques s’étendirent pour recouvrir à la fois le ciel et le sol. Nimbus se vantait déjà d’une précision et d’un volume redoutables, mais à présent, l’attaque venait à la fois d’en haut et d’en bas. S’il ne pouvait ni se défendre ni esquiver, le seul choix qui lui restait était d’attaquer.

« Ça ne sert à rien », déclara Furcas, imperturbable face à cette tentative.

Sa douzaine d’attaques invisibles s’abattit sur les cercles magiques, les détruisant avant qu’ils ne libèrent leur terrifiante sorcellerie. Cependant, cela n’avait relâché l’attaque contre Marchosias que l’espace d’un instant.

« Hein ?! »

Le temps que Furcas se recentre sur sa cible, Marchosias était déjà juste devant lui.

« Éclair tremblant. »

Son bras était enveloppé de foudre et se refermait comme une faux. Furcas comprit qu’il s’agissait d’une magie de la foudre extrêmement avancée, capable de l’achever en un instant.

« Gah ?! »

Heureusement, l’attaque ne l’atteignit pas. Incapable de mener son attaque à son terme, Marchosias cracha du sang et fut une nouvelle fois projeté en arrière. Furcas avait une précision de tir redoutable et une défense impénétrable. Il n’avait pas bougé d’un pouce depuis qu’il avait pris position. Malgré tout, l’homme censé être le plus grand sorcier n’avait pas réussi à lui faire quoi que ce soit. Pourtant, le temps que Marchosias se remette sur pied, tous les dégâts avaient déjà été réparés.

Il en faudrait plus que ça pour l’achever.

Si Marchosias semblait subir une raclée à sens unique, c’est parce que ce sort était invisible. Mais c’était l’homme qui connaissait tous les sorts. Même s’il ne pouvait pas le voir, il finirait par en percer les faiblesses après avoir été touché tant de fois.

***

Partie 7

Or, la dernière chose qu’il avait essayée était justement quelque chose qui exploitait cette faiblesse. Comme pour confirmer ce fait, Marchosias prononça le nom de la sorcellerie : « Séisme destructeur… N’est-ce pas son nom ? »

Furcas détourna son regard de Marchosias pour le poser sur Eligor.

« Je vois. Barbatos l’a utilisée contre elle, n’est-ce pas ? »

C’était probablement de la télépathie. Envoyer un message à travers cette barrière exigeait un talent considérable. Parmi les quatre Archidémons à l’extérieur, seule Eligor en était capable. Les trois autres n’étaient pas du genre à consacrer du temps à l’apprentissage d’un tel sort après tout.

Comme l’avait dit Marchosias, c’était quelque chose que Furcas avait transmis à Barbatos. Il s’agissait d’une sorcellerie qui secouait l’espace lui-même en y projetant le subespace. Ça secouait tout, y compris les défenses, l’impact frappant directement au cœur.

Tout ce que j’ai fait, c’est le récompenser avec un grimoire pour avoir accompli une requête…

Cela s’était produit avant que Furcas n’essaie de franchir la barrière d’Alshiera. Ce qui avait permis d’atteindre le stade de l’utilisation pratique, c’était sans aucun doute le talent du sorcier connu sous le nom de Barbatos.

« Séisme destructeur, cieux qui s’effondrent », répondit Furcas à voix basse.

Comme il s’agissait d’une sorcellerie tissée dans le subespace, il était impossible de voir le flux de mana ou son cercle magique. Ainsi, même Zagan ne pouvait pas la dévorer. Si Barbatos maîtrisait vraiment ce pouvoir, il surpasserait sûrement Zagan. Au contraire, c’était anormal que Marchosias ait encaissé autant de coups.

Ce sortilège nécessitait un point précis de l’espace à faire trembler, ce que Furcas avait préparé en courant partout un peu plus tôt.

Il n’y a qu’un seul moyen de le briser. Endurer la douleur et vaincre le lanceur.

En d’autres termes, entraîner les choses dans une guerre d’usure. Pourtant, même si Marchosias savait comment surmonter ce sort, le combat prendrait du temps. C’était le moyen idéal pour gagner du temps.

Marchosias répara ses lunettes fissurées par la magie et poussa un soupir de résignation.

« Je vois. Ça va être dur de percer avant le retour de Zagan », dit-il. « Je l’admets, tu as dépassé mes attentes. Tu es vraiment un sorcier terrifiant. »

C’est à ce moment-là que Furcas remarqua son erreur.

Merde, j’en ai trop fait !

Il tenta d’invoquer Ciel Écroulé, mais il était trop tard.

« Je vais arrêter d’essayer de te discipliner », dit Marchosias. « Va-t’en. »

Ce Furcas était un être éphémère créé grâce aux Souvenirs de l’Archidémon. Marchosias avait été libre de le créer ou de l’effacer à sa guise depuis le début. Il était tout à fait naturel que cela arrive si Furcas faisait preuve d’assez de force pour pousser Marchosias à jeter l’éponge. Tout comme lorsqu’il avait franchi la barrière d’Alshiera, la conscience de Furcas fut mise en lambeaux et disparut.

 

◇◇◇

« Tu ne peux rien faire ?! »

Dans un élan rare, Ain éleva la voix, de colère. Furcas combattait Marchosias haut dans le ciel. Bien qu’il fût impossible d’entendre le moindre son de là-haut, les secousses du combat se faisaient sentir jusqu’au sol.

Selphy ne connaissait rien à la sorcellerie, mais elle sentait qu’il se passait quelque chose, trop loin pour qu’elle puisse voir ou entendre quoi que ce soit. La bataille était si intense que les ondes de choc atteignaient l’endroit où elle se trouvait.

« Ne sois pas déraisonnable ! » hurla Dexia. « J’aurais déjà fait quelque chose si j’avais pu. Le type qui a construit cette barrière a un caractère pourri. C’est comme s’il savait tout ce qu’on pourrait essayer et qu’il avait mis en place des contre-mesures à l’avance. »

Même si cela pouvait paraître impoli, Dexia était en fait la plus expérimentée en manipulation spatiale de ce groupe. Behemoth et Levia étaient des sorciers incroyables, mais ils se concentraient plutôt sur le soutien. Un peu plus loin, Kuroka avait dégainé son épée courte et la pointait vers le ciel.

« Je ne pense pas non plus pouvoir la franchir », déclara-t-elle. « Je pourrais probablement briser la barrière elle-même, mais Furcas est trop loin… Même les papillons ne peuvent pas s’y faufiler. »

Micca avait dégainé l’Épée sacrée à côté de Kuroka, mais il secoua lui aussi la tête.

« Désolé, c’est pareil pour moi, » dit-il. « Même si j’utilise la Confession, je peux tout au plus briser la barrière, mais ça va sûrement se retourner contre nous. »

Aristella, la petite sœur de Dexia, n’avait toujours pas repris connaissance. Ne pouvant rien faire d’autre, Selphy la laissait se reposer sur ses genoux.

« Qu’est-ce qu’on fait… ? » demanda Lilith en pleurant. « Furcas va disparaître… Il va s’évanouir… »

Tout comme Selphy, Lilith sentait que le Furcas qu’elles connaissaient était en train de disparaître. Celui qui se battait là-haut dans le ciel en ce moment était quelqu’un qu’elles ne connaissaient pas.

Je me demande pourquoi il se bat…

Selphy pouvait au moins dire que Furcas se battait au péril de sa vie. D’après ce qu’Ain avait dit, elle comprenait vaguement que Furcas avait retrouvé la mémoire. Sinon, il ne serait pas capable de se battre ainsi.

Cependant, l’ancien Furcas était amoureux d’une autre fille que Lilith. L’ancien Furcas n’avait aucune raison de se battre ici. Et pourtant, c’était exactement ce qu’il faisait.

« Il tient le coup précisément à cause de ce qu’il est devenu », dit Ain, incapable de cacher sa panique. « Si ce Furcas disparaît, tout espoir sera perdu. »

« Calme-toi, Ain », dit Behemoth. « Selon cette logique, tu seras toi aussi en danger si tu t’approches de Marchosias. »

« Eh bien… »

Selphy ne comprenait pas vraiment, mais Ain était apparemment un Nephilim, et tous les Nephilims pouvaient voir leurs souvenirs effacés, comme Furcas.

Tout le monde essayait désespérément de sauver Furcas.

Je ne l’aime pas vraiment…

Après tout, c’était une troisième roue qui essayait agressivement de courtiser Lilith. Le voir se rapprocher d’elle et l’amener petit à petit à baisser sa garde lui faisait mal au cœur.

Mais bon… c’est quelqu’un de bien.

Peu importait à quel point Selphy lui avait grogné dessus, il ne lui avait jamais rendu la pareille. Au contraire, il l’avait traitée comme une véritable amie. Par-dessus tout, le temps qu’elle avait passé avec Lilith, Ain et Furcas n’avait été en aucun cas désagréable. Même Selphy s’était bien amusée.

Mais j’ai peur…

Un jour, il allait lui enlever Lilith. Même si Selphy était tombée amoureuse la première, Furcas allait la lui prendre, et cela l’effrayait. C’est pourquoi la disparition de Furcas aurait dû lui convenir.

Alors pourquoi se sentait-elle si mal… ?

Une partie d’elle détestait l’idée que Furcas disparaisse. Elle se rappela les événements survenus dans la flèche d’Opheos. Selphy avait surpris une conversation entre Lilith et Furcas : « Si tes souvenirs reviennent, resteras-tu telle que tu es ? »

Il y avait une angoisse évidente dans la voix de Lilith et Furcas avait répondu qu’il ne savait pas. Il avait ensuite dit ce qui suit, sans rien pour étayer ses propos :

« Mais je suis presque sûr que mes sentiments pour toi sont la seule chose qui ne changera pas. »

Une larme coula soudainement sur la joue de Selphy.

« Oh… je comprends. »

Il avait dit la vérité. Elle savait au moins que Furcas n’était pas du genre à mentir. Il y avait cru, avait agi en conséquence et le prouvait.

Le ciel s’était soudain calmé. Les ondes de choc avaient cessé, même si le cercle magique rayonnant avait disparu. Levant les yeux, Selphy vit Furcas s’effondrer au sol.

« C’est grave. L’ancien Furcas a été effacé », dit Ain.

Selphy tendit les deux bras comme pour rattraper le garçon qui tombait. Elle ne le fit pas parce qu’elle avait un plan en tête.

Mais je déteste l’idée que Furcas disparaisse !

Peut-être était-elle arrivée trop tard. Peut-être était-ce une erreur. Quoi qu’il en soit, les lèvres de Selphy tremblaient tandis qu’elle mettait toute son émotion dans sa voix.

« Tu entends ma chanson ? »

Elle chantait, mais pas comme d’habitude. Il n’y avait pas de paroles, juste une mélodie. Et pourtant, sa chanson transmettait clairement une intention.

Après tout, chanter, c’est la seule chose que je sais faire.

Selphy ne comprenait pas le sens de ce qui sortait de sa bouche. Elle chantait simplement, priant de tout son cœur pour que sa chanson atteigne ce garçon.

« Est-ce une chanson maudite… ? Non, Selphy, mais qu’est-ce que tu chantes… ? » demanda Kuroka en pâlissant en regardant son amie d’enfance.

Aucun d’entre eux ne remarqua que la fille allongée sur les genoux de Selphy avait ouvert ses yeux dorés.

 

◇◇◇

Il avait mal à la tête. Non, pas seulement à la tête, c’était comme si tout son être avait été déchiré.

Est-ce que je me suis évanoui… ?

La douleur était bien trop intense pour cela, mais son esprit était embrumé et il n’arrivait pas à réfléchir correctement.

« Ouvre les yeux ! Lance ton sort ! Remets-toi sur pied ! »

Furcas ouvrit brusquement les yeux alors qu’une voix résonnait dans sa tête.

« H-Hein ? Pourquoi est-ce que je tombe… ? Peu importe, j’ai besoin d’un point d’appui ! »

Il réussit tant bien que mal à créer un cercle magique et à stopper sa chute. Furcas jeta un regard paniqué autour de lui. Au-dessus de lui, à quelque distance, un homme aux lunettes rondes flottait dans les airs. C’était une sorte de sorcier extraordinaire nommé Marchosias.

Ah oui. Il m’a fait quelque chose. Et ensuite… ?

Que s’était-il passé après ça ? Il ne voyait pas non plus qui venait de lui parler. Il était presque sûr que ce n’était pas son imagination.

« Tu entends ma chanson ? »

Il entendit alors une mélodie magnifique et agréable.

« Un chant… ? »

Cette voix, il la reconnaissait.

« Est-ce Selphy ? »

Il chercha la sirène du regard et l’aperçut près de la table ronde, en train de chanter. Furcas n’était pas le seul à la regarder.

« Impossible… Cette chanson… Ça ne peut pas être… Comment quelqu’un peut-il être capable de la chanter… ? »

Qu’avait-il reconnu là-dedans ? Le visage de Marchosias était empreint de peur, ses joues étaient complètement blanches. Il ignora Furcas, activa un cercle magique d’un coup de pied et plongea vers la table ronde.

« Arrête-le. En ce moment, tu es le seul à pouvoir le faire. »

Il entendit à nouveau cette voix dans sa tête. Il semblait que ce n’était pas son imagination. Furcas n’avait pas besoin qu’on le lui dise. Il s’interposa pour barrer le chemin à Marchosias.

« Je ne sais pas ce que tu manigances, mais je ne te laisserai pas faire ! » s’écria-t-il.

« Pousse-toi », lui dit Marchosias en plissant les yeux comme s’il regardait un déchet. « Je n’ai plus le temps de jouer avec toi. »

Il y avait une rage bouillonnante mêlée à une pointe de peur dans sa voix. Furcas faillit vaciller face à l’intense colère qui s’en dégageait.

« Non, je ne peux pas me permettre de m’enfuir ! »

Il n’avait aucune idée de ce que Selphy était en train de faire. Mais il avait le sentiment qu’un miracle extraordinaire était en train de se produire grâce à elle. S’il était encore en vie, c’était grâce à elle.

« Ne faiblis pas. Tu peux te battre. Je vais t’apprendre comment. »

La voix venait directement de l’intérieur de sa tête.

Je me demande qui c’est…

« Pas besoin de t’inquiéter pour ça », dit la voix, comme pour répondre à ses pensées. « Je ne suis rien de plus qu’un vestige. Cette chanson m’a donné un peu de temps, mais je vais bientôt disparaître. »

Sur ce, Furcas comprit enfin.

Je vois… C’est toi, n’est-ce pas ?

Cette voix qui lui semblait familière était celle de Furcas lui-même.

« C’est bien que tu comprennes. Saisis mes cinq cents ans de souvenirs et d’expérience avant que je ne disparaisse. »

« D’accord ! »

Furcas adopta une posture, levant l’index bien droit et serrant l’autre poing.

***

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