Le Dilemme d’un Archidémon – Tome 19 – Chapitre 3 – Partie 5

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Chapitre 3 : On dit qu’une fille amoureuse est invincible, mais les garçons peuvent eux aussi surmonter l’impossible

Partie 5

Fidèle à sa réputation de terre située au bout du monde, le ciel était menaçant et nuageux. Pourtant, il avait l’impression de percevoir la plus légère lueur d’une lumière irisée à travers ces nuages épais. Un an et demi plus tôt, Azazel avait déchiré la barrière et Marchosias ainsi que beaucoup d’autres l’avaient repoussé au prix de lourdes pertes.

Ce ciel était sans doute lié à cet endroit. Furcas ne pourrait pas y résister une deuxième fois. Il ne s’en tirerait pas avec une simple perte de mémoire s’il tentait à nouveau l’expérience. Il mourrait à coup sûr. Mais même ainsi, s’il pouvait sauver cette fille solitaire, il sacrifierait volontiers sa vie sans valeur.

« Il y a cinq cents ans, Alshiera m’a sauvé, mais je n’ai rien pu faire pour la remercier », dit Furcas. « Peut-être que mes cinq cents années d’errance n’ont pas été tout à fait vaines. Peut-être suis-je né dans ce seul but. »

Si elle l’avait abandonné à l’époque, c’était parce qu’il était si impuissant. Mais il était différent maintenant. Il avait atteint le sommet de tous les sorciers dans le domaine de la manipulation spatiale et avait reçu le titre d’Archidémon pour cela. Il était même capable de franchir sa barrière. Il était donc temps de rendre ce qu’on lui avait donné.

« Tu es le bienvenu parmi nous, Archidémon Furcas », dit Marchosias en tendant la main droite.

Furcas sourit comme il l’avait fait quand il n’était encore qu’un garçon. Puis, il donna une réponse claire.

« Va te faire voir. »

 

 

Marchosias se tut, la main toujours tendue, puis remonta ses lunettes de l’autre main avant de finalement prendre la parole.

« Désolé… J’ai dû mal entendre. Qu’est-ce que tu viens de dire ? »

« Tu n’es pas habitué à l’argot ? J’ai refusé. » Furcas sourit avec nostalgie. « Alshiera est mon aspiration. Ça n’a pas changé, même aujourd’hui. Mais si je la tire de là comme ça, elle ne sera pas contente. En fait, je ne la sauverais pas. »

Il jeta alors un regard profondément déçu à Marchosias.

« J’espérais que tu me dirais que je m’étais trompé sur toi, » poursuivit Furcas, « j’espérais que tu connaîtrais un autre moyen, un moyen où personne n’aurait à être sacrifié. »

« Une méthode aussi pratique n’existe pas… », répondit Marchosias, la haine transparaissant clairement dans sa voix amère.

Furcas s’affaissa et dit : « Je parie que non. Mais je veux quand même chercher un autre moyen. Je veux devenir un homme dont ces filles pourraient être fières après tout. »

« Ces… filles ? »

« Tu sais, Marchosias », dit Furcas, la voix empreinte de pitié, « aucun homme n’accepterait jamais de laisser la femme qu’il aime se sacrifier. »

La première fois, c’était dans cet océan glacial : la fille aux yeux comme la lune lui avait tendu la main alors qu’il était voué à se noyer. La deuxième fois, c’était dans un endroit encore plus sombre et plus froid. Son cœur et son esprit s’étaient brisés en mille morceaux, mais elle était venue le sauver.

« Le chemin ne s’ouvrira jamais devant toi si tu restes là à ne rien faire. »

Même si elle était totalement incapable de se battre, elle lui avait montré la voie à suivre. Il voulait devenir un homme dont il n’aurait pas honte devant elle. Les souvenirs du jeune garçon étaient en lui, il ne pouvait donc pas les trahir.

Furcas leva la main droite, son Emblème de l’Archidémon brillant d’une lumière éblouissante.

« J’aime Lilith. Quoi qu’il arrive, ça ne changera jamais. Je n’ai pas changé… C’est pour ça que je refuse de t’obéir. Je sauverai Alshiera d’une autre manière. »

Marchosias ouvrit légèrement la bouche comme pour parler, mais resta silencieux. Au lieu de cela, il poussa un profond soupir. Lorsqu’il releva la tête, ses yeux ne reflétaient plus que de la cruauté. C’était le regard de l’homme que tout le monde sur le continent craignait : Marchosias l’Aîné.

« On dirait que j’ai mal calculé… », dit-il. « Quelle infidélité ! Quel homme sans valeur ! »

« N’appelle pas ça de l’infidélité. Appelle ça le fait de se remettre enfin de cinq cents ans d’amour non partagé. »

Même si ces deux hommes voulaient sauver la même fille, ils ne parvenaient pas à s’entendre sur la manière de procéder.

 

◇◇◇

« Portes infinies. »

Furcas fut le premier à agir. Une distorsion rectangulaire transparente prit forme devant lui. Elle avait les proportions du nombre d’or, puis se multiplia comme des centaines de milliers de miroirs opposés. En peu de temps, elle forma un couloir de distorsions infinies entre eux.

Marchosias tourna son regard perçant vers le couloir, puis claqua la langue.

« Une barrière qui découpe et recolle l’espace sur elle-même ? Je suis surpris que tu puisses créer un tel domaine à l’intérieur de la barrière de quelqu’un d’autre. »

« C’est la première fois que je le montre à quelqu’un… »

Furcas était sincèrement impressionné qu’il l’ait percé à jour d’un seul coup d’œil. Cette barrière reliait entre elles toutes ces distorsions miroitantes. C’était de la sorcellerie qui ne menait nulle part.

C’est moi qui suis désavantagé ici, je dois donc commencer par gagner du temps.

Frapper Furcas briserait le sort, mais même s’il semblait si proche, un gouffre énorme les séparait. Marchosias ne pourrait jamais l’atteindre. Ou du moins, c’est ce qu’il aurait dû se passer, mais Marchosias posa ses mains contre le vide à ses pieds.

« Nimbus serpentant. »

Une lumière serpentine s’étendit et s’enroula autour des distorsions infinies. Cela ressemblait à un cercle magique extrêmement complexe. En un clin d’œil, il rongea toutes les distorsions et libéra un éclair.

« Tch ! »

C’était maintenant au tour de Furcas de claquer la langue. Nimbus était un sort que Marchosias utilisait lorsqu’il voulait anéantir une ville entière. Ce qui était terrifiant dans cette sorcellerie, c’était sa précision. Bien qu’il exterminât jusqu’au dernier être vivant, il ne laissait pas la moindre trace sur la ville elle-même. Il n’était pas rare qu’un Archidémon soit capable de faire exploser une ville, mais très peu étaient capables de ne causer des dégâts qu’aux personnes qui s’y trouvaient.

C’était une variante de ce sort. Il détruisait chaque distorsion des Portes Infinies.

En pénétrant d’un seul coup dans les innombrables espaces qui se chevauchent, il peut traverser tout cela pour venir droit vers moi !

La lumière forma une flèche visant directement Furcas, qui n’eut d’autre choix que d’esquiver. La terrifiante sorcellerie ne parvint pas à le toucher, mais ce n’était pas le problème ici.

« Je vois… Donc ça ne suffit même pas à te ralentir », déclara Furcas. « Je suppose que ma magie n’est qu’un jeu d’enfant pour toi. »

Le circuit des Portes Infinies se fissura et vola en éclats. Ce qui était censé être une barrière parfaite avait été déchiré par la force brute.

« Pas du tout », répondit Marchosias en haussant les épaules. « Les Portes Infinies, c’est comme ça que tu les as appelées ? Quelle sorcellerie terrifiante ! Je ne peux même pas imaginer comment tu l’as inventée, encore moins la copier. En matière de manipulation spatiale, je suis loin d’être à ton niveau. Toutefois, toute la sorcellerie d’aujourd’hui a commencé avec moi. Je peux peser le pour et le contre de tout ce qui prend la forme de la sorcellerie. De plus, il n’existe pas de sortilège parfait. Après tout, même en tant que créateur, la perfection est un concept qui m’est totalement étranger. »

Furcas comprit naturellement ce qu’il sous-entendait.

« Je vois. Donc, l’Aîné est le symbole de celui qui sait tout. »

« Pour être précis, celui qui connaît toute la magie », corrigea Marchosias en remontant ses lunettes, le visage impassible. « Si je savais tout ce qu’il y a à savoir dans le monde, je pourrais mieux gérer la plupart des situations. »

Même en dévoilant pour la première fois une magie unique en son genre, le faire devant cet homme revenait à révéler tous ses secrets. C’était comme lui fournir un rapport détaillé de tout le travail accompli pour obtenir ces résultats.

En d’autres termes, il était impossible de battre cet homme à l’aide de la sorcellerie. Il était l’antidote naturel de tous les sorciers, de manière totalement différente de Zagan. Sans cela, il n’aurait pas passé les mille dernières années au sommet.

Cependant, ce n’était pas une raison suffisante pour que Furcas prenne la fuite. En le regardant invoquer son prochain sort, Marchosias poussa un soupir d’exaspération.

« Un sorcier de ton niveau devrait déjà comprendre l’énorme fossé qui nous sépare », dit-il.

« Tu ne te lances que dans des combats que tu as une chance de gagner ? » répondit Furcas avec un sourire enfantin.

« Tu sais vraiment comment taper sur les nerfs… », marmonna Marchosias, se rappelant peut-être le comportement de quelqu’un d’autre.

« Quand je suis devenu un Archidémon, il y avait un autre candidat », dit Furcas. « Il était fort. Bien plus fort que moi à l’époque, en fait. »

Il savait très bien qu’il y avait beaucoup de gens plus forts que lui dans le monde. Furcas était devenu un Archidémon simplement parce que l’autre candidat ne l’avait pas été. Il avait pris sa place. Par conséquent, il ne pouvait en aucun cas faire honte à son titre.

« Peu importe à quel point tu le mettais au pied du mur, il souriait toujours calmement », continua Furcas, « il disait que c’était son style. »

C’est pour ça que Furcas souriait maintenant. Peut-être que Marchosias se souvenait de la même personne. Il plissa les yeux, puis se mit prudemment sur ses gardes.

 

◇◇◇

« Oh là là, on dirait que les négociations ont échoué », marmonna Asmodeus, comme si cela ne la concernait pas.

Les quatre Archidémons qui avaient été traînés derrière Marchosias étaient séparés de lui par une barrière. Ils ne pouvaient pas entendre ce qu’il disait et, comme Marchosias leur tournait le dos, il leur était également impossible de lire sur ses lèvres.

C’était logique, puisqu’il avait créé cette barrière précisément pour ne pas être entendu. Cependant, comme Furcas faisait face à Asmodeus, elle avait pu saisir l’essentiel de la conversation.

Il prévoit de sacrifier cette fille, Lilith, pour faire sortir Alshiera de cette barrière.

Les deux étaient les objets de l’engouement de Furcas, alors il n’avait pas pu accepter un plan qui exigeait de sacrifier l’une pour l’autre.

Bon sang. Toujours aussi fouineur.

Il semblait que Marchosias avait fait resurgir de force les vieux souvenirs de Furcas. Ce dernier s’était donné la peine d’expliquer verbalement ce qui se passait pour transmettre cette information à Asmodeus. Sans cela, c’était le genre de sorcier à passer outre un tel dialogue et à frapper immédiatement. Maintenant que la bataille avait commencé, Asmodeus et les autres Archidémons ne pouvaient que regarder.

La sorcellerie utilisée par Furcas avait peu de chances d’être reproduite un jour. Elle était si avancée qu’elle en était pratiquement une œuvre d’art. Seul un génie serait capable de la manier. L’espace entre les deux hommes avait été découpé en morceaux planaires et mis en pagaille. Tout comme il était impossible pour quelque chose de bidimensionnel de devenir tridimensionnel, il serait impossible d’échapper à cette barrière, peu importe le nombre d’années dont on disposerait pour y parvenir.

Et pourtant, Marchosias l’avait brisée d’un seul regard. Le titre d’Aîné n’était pas seulement honorifique. Voir de ses propres yeux la force était pour Asmodeus peut-être la plus grande aubaine qu’elle pouvait tirer de cette démonstration.

« Ça sent mauvais… », marmonna Eligor, la panique perceptible dans sa voix. « Ça va prendre un certain temps. »

Quel genre d’avenir l’astrologue Eligor entrevoyait-elle au-delà de cette bataille ? On aurait dit qu’elle n’aimait pas du tout ce qu’elle voyait.

« Hi hi hi, il affronte tout de même Furcas », dit Naberius. « Même Marchosias ne pourra pas le vaincre si facilement. »

« S’il met trop de temps, Zagan va s’échapper », dit Eligor. « Je n’ai pas vraiment envie, mais on va devoir… »

Au moment où Eligor s’apprêtait à dire quelque chose, son teint devint soudainement livide. Le bras toujours tendu vers l’espace qu’Eligor venait d’occuper, Asmodeus pencha la tête sans vergogne.

« Tu nous trahis, Asmodeus ? » demanda Eligor.

« Tu me blesses. Je n’ai toujours pas été payée, alors bien sûr que je ne vous trahis pas », répondit Asmodeus avec un sourire, fixant ses yeux étoilés sur Eligor. « Mais si je ne suis pas payée, la méthode du Collecteur consiste simplement à prendre ce qui m’est dû. »

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