Mushoku Tensei (LN) – Tome 9

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Chapitre 1 : Le secret du prodige

Partie 1

Cliff Grimoire, petit-fils du pape régnant de l’église de Millis, était un jeune homme très doué, et plus particulièrement pour la magie. Malheureusement, Cliff était aussi colérique, égoïste et très vaniteux. En conséquence, il n’avait aucun ami. Cliff avait seize ans à l’heure actuelle. En d’autres termes, il avait atteint sa majorité il y a un peu plus d’un an. Pourtant personne n’avait célébré cette étape importante avec lui.

Néanmoins, le jeune homme n’était pas dépourvu de qualité. Malgré toutes ses vantardises, il travaillait très dur pour réussir, et ne s’appuyait pas uniquement sur ses talents naturels. Certains, au moins, l’avaient remarqué et l’avaient respecté pour cela.

Cliff était venu à l’Université de Magie de Ranoa pour une simple raison : il s’était retrouvé mêlé à une vilaine lutte de pouvoir chez lui. Suite à la tentative d’assassinat d’un Enfant béni près de la ville de Millishion il y a plusieurs années, un conflit interne au sein de l’Église de Millis s’était intensifié et était devenu de plus en plus violent. Le grand-père de Cliff, qui se trouvait être le pape, l’avait envoyé à l’autre bout du monde pour sa propre sécurité.

Cliff se souvenait parfaitement des mots d’adieu de son grand-père : « Tu as le potentiel pour devenir un jour un grand homme, Cliff. Ne te laisse pas aller à l’autosatisfaction; connais tes défauts et travaille dessus. »

Le jeune homme savait qu’on attendait beaucoup de lui. Et à l’époque, il trouvait cela assez raisonnable. C’était après tout un prodige. Il n’était peut-être pas aussi talentueux que la brillante jeune épéiste Éris, qu’il avait vue vaincre un groupe d’assassins entraînés en un clin d’œil, mais il restait tout de même un prodige. Il avait toujours pensé qu’il possédait des dons particuliers.

Le Royaume de Ranoa, que Cliff avait atteint après un long et difficile voyage, s’était avéré être une terre rude. La nourriture ne lui convenait pas, le climat était rigoureux, et beaucoup d’habitants se comportaient d’une manière qu’il trouvait étrange et rebutante.

Pourtant, il était persuadé que son simple talent lui permettrait de relever tous les défis. Il était un étudiant spécial, le petit-fils du pape et l’homme qui, un jour, prendrait en charge l’ensemble de l’église de Millis, cela signifiait sûrement qu’il était au-dessus du lot.

Cependant, et à sa plus grande surprise, il avait été embarrassé deux fois au cours de sa première année à l’Université.

La première humiliation était venue des mains d’un jeune homme nommé Zanoba Shirone. Zanoba était un enfant béni, doté de certains dons divins à la naissance. Il est vrai que c’était un individu quelque peu instable, mais sa force physique était réellement étonnante. Cliff avait vu un jour Zanoba saisir un homme trois fois plus lourd que lui par la tête, le soulever du sol et le jeter sans effort sur le côté.

Malgré ses capacités redoutables, Zanoba s’était inscrit à l’Université de la Magie, où il étudiait la magie comme tous les autres. Selon les normes de Cliff, ses progrès étaient terriblement lents, mais ce n’était pas comme si un enfant béni avait besoin de magie. En fait, certains érudits avaient théorisé que la magie avait été développée par les anciens comme un moyen d’aider les gens ordinaires à imiter les pouvoirs divins. Et, bien sûr, un enfant béni était une manifestation humaine de ces mêmes pouvoirs. Il n’y avait guère de raison pour qu’un élu de Dieu s’amuse à jeter des sorts.

Finalement, Cliff s’était approché de Zanoba et l’avait pressé de s’expliquer.

« Pourquoi te donnes-tu la peine d’apprendre la magie, Zanoba ? »

« C’est assez simple. Je poursuis un objectif qui représente tout pour moi. », avait répondu le jeune homme.

En fouillant dans une boîte qu’il portait sur lui, Zanoba récupéra une figurine… dont il s’était ensuite mis à parler longuement. La majorité de ce monologue ne signifiait rien pour Cliff, mais il était clair que Zanoba ne faisait que des éloges pour la qualité de la conception et de la fabrication de la petite figurine.

« Je souhaite devenir l’apprenti de l’homme qui a fabriqué cette figurine et répandre des figurines aussi merveilleuses à travers le monde. Pour cela, je dois apprendre à fabriquer moi-même des figurines ! Avant de retrouver mon maître, je dois maîtriser au moins les sorts de base nécessaires à cette fin. Sinon, j’aurais trop honte quand je lui ferai face ! Et bien sûr, j’ai quelques figurines que je meurs d’envie de créer de mes deux mains. »

L’homme avait un rêve. C’était quelque chose que Cliff n’avait pas lui-même. Il avait renoncé à son propre rêve il y a quelque temps. Vu sa position dans le monde, il n’avait pas d’autre choix que de le faire. Pourtant… Zanoba, lui aussi, était une personne d’une certaine importance. En tant qu’enfant béni, il portait sur ses épaules les espoirs de ses compatriotes. Une fois rentré à Shirone, il n’aurait sûrement pas la possibilité de choisir son propre chemin dans la vie. Et pourtant, il s’accrochait toujours à ce mince espoir, prévoyant la possibilité qu’un jour, il puisse être libre. Si jamais il en avait l’occasion, il n’hésiterait pas à choisir son propre destin.

Telles étaient en tout cas les impressions de Cliff. Elles étaient basées sur des hypothèses qui n’étaient pas tout à fait exactes. Il ne savait rien des événements qui s’étaient déroulés à Shirone, ni de la position actuelle de Zanoba. Pourtant, son interprétation lui avait laissé une profonde impression. Il s’était surpris à regarder Zanoba avec un réel respect, voire de l’admiration.

« Qui est ce “maître” dont tu parles sans cesse ? »

« C’est un magicien connu sous le nom de Rudeus Greyrat. »

Cliff n’arrivait pas à trouver ses mots. Rudeus Greyrat. C’était un nom qu’il avait rangé dans un coin sombre de son esprit, depuis le jour où Éris l’avait rejeté. Il ne s’attendait pas à l’entendre à nouveau dans cet endroit, prononcé par un homme qu’il venait juste de commencer à respecter.

C’était un coup dur pour son ego.

La deuxième humiliation de Cliff fut donnée par les mains de deux étudiantes plus âgées.

Comme on pouvait s’y attendre, Cliff se considérait comme le mage le plus puissant inscrit à l’université. Il y avait bien sûr beaucoup de gens qui pouvaient l’écraser dans un combat rapproché, mais il se pensait au moins clairement supérieur en tant que magicien. Il était un véritable prodige, alors que les autres n’étaient que des étudiants. Même les professeurs n’étaient souvent pas à la hauteur de ses compétences. En bref, il se pensait essentiellement invincible.

Il n’avait fallu que deux mois pour qu’il soit brutalement ramené sur terre. Sa défaite était venue des mains de deux filles bêtes, réputées pour être parmi les étudiants les plus forts de l’université. Elles s’appelaient Linia et Pursena.

Il était difficile de dire ce qui avait exactement provoqué la bagarre. Cliff était un jeune homme à la langue bien pendue, et il leur avait parlé avec une arrogance non dissimulée. Linia et Pursena étaient moins agressives qu’auparavant, mais elles n’étaient pas prêtes à laisser un jeune homme arrogant de première année les rabaisser. Cliff ne se souvenait même pas exactement de ce qu’il avait dit pour les mettre en colère. Mais il se souvenait très bien du combat lui-même. Il avait tenté de lancer un sort avancé, mais Pursena avait rapidement lancé une magie de niveau débutant, interrompant son incantation et limitant ses mouvements. Linia s’était alors rapprochée de lui et l’avait battu à plate couture.

À la suite de cette défaite très publique, Cliff s’était retiré dans sa chambre pour pleurer dans la solitude. Il s’était dit que ce n’était pas un combat juste. Il était après tout en infériorité numérique. Il n’avait pas vraiment perdu.

Mais quelques jours plus tard, il apprit qu’un autre élève, Fitz, avait battu Linia et Pursena en un instant. Cette nouvelle fut un véritable choc.

Il y avait toujours quelqu’un de meilleur. Aussi évident que cela puisse paraître, Cliff n’avait jamais appris cette leçon personnellement jusqu’à présent. Le fait qu’il connaisse tant de magie avancée ne le rendait pas puissant au combat. Ça aussi, c’était quelque chose qu’il venait juste de commencer à comprendre.

Cliff avait pris tout cela très mal. Pourtant, depuis ce jour, il redoubla d’efforts pour s’améliorer. Il était trop fier pour apprendre de ses professeurs, et encore moins des autres élèves. Au lieu de cela, il essaya de trouver ses propres moyens pour affiner son art. Ce fut une lutte acharnée, mais il persévéra, cherchant avec acharnement à éliminer ses faiblesses.

Le temps passa, et il était entré dans sa deuxième année à l’université… et il reçut assez rapidement deux nouveaux chocs.

Le premier choc fut l’inscription de Rudeus Greyrat.

Le garçon portait une robe grise délabrée, et l’incertitude sur son visage trahissait un manque de confiance. Il était servile et soumis à tous ceux qu’il rencontrait, se rabaissant dès qu’il en avait l’occasion. Il lorgnait aussi régulièrement sur toutes les femmes du voisinage. Il n’y avait rien de viril ou d’attirant chez lui.

En d’autres termes, il était pratiquement l’opposé de ce que Cliff avait imaginé lorsqu’il avait entendu Éris et Zanoba parler de « Rudeus ».

Était-ce vraiment lui ? Pourrait-il s’agir de quelqu’un d’autre portant le même nom ? Cela semblait être une possibilité légitime.

Mais Zanoba reconnut Rudeus comme son « maître », et le garçon connaissait aussi Éris. Cliff en avait donc conclu qu’il ne pouvait être qu’un imposteur. D’une manière ou d’une autre, il avait trompé à la fois Zanoba et Éris avec un paquet de mensonges et quelques astuces sournoises.

Les preuves semblent confirmer cette théorie. Lorsqu’il avait été mis au défi par Linia et Pursena, le garçon s’était immédiatement plié en quatre pour éviter un conflit. S’il était un magicien vraiment puissant, il n’aurait sûrement pas hésité à les remettre à leur place.

En conclusion, Cliff pensait que Rudeus serait rapidement démasqué comme l’imposteur qu’il était. Linia et Pursena étaient des combattantes redoutables, et Zanoba était un jeune homme diligent qui disposait de pouvoirs divins. Dans un tel environnement, le bluff et la ruse avaient leurs limites. Des rumeurs circulaient selon lesquelles Rudeus avait vaincu Fitz. Mais il s’agissait vraisemblablement soit d’un malentendu, soit d’un mensonge que Rudeus lui-même répandait. S’il avait vraiment gagné, il avait dû recourir à une ruse sournoise. Cliff en était convaincu.

Cependant, Rudeus avait rapidement démontré que ses compétences étaient réelles. Il pouvait lancer de la magie librement sans avoir besoin d’incantations. En un rien de temps, il avait fait de Linia et Pursena ses fidèles subordonnés et avait gagné l’admiration de Zanoba. Même Fitz semblait reconnaître ses compétences : on les vit assez vite étudier ensemble à la bibliothèque tous les deux jours. Et malgré les capacités évidentes de Rudeus, Cliff l’avait même vu assister à des cours — des cours sur les sorts élémentaires de Divinité et de Barrière. Il n’avait pas vraiment besoin d’apprendre une magie aussi basique, mais il semblait avoir une soif innée de connaissances en tout genre.

Rudeus Greyrat était tout aussi diligent que Cliff, et considérablement plus talentueux. Plus important encore, ses réalisations actuelles étaient bien plus impressionnantes.

Cela aurait normalement été très douloureux à admettre pour Cliff. Mais pour une raison inconnue, il s’était trouvé facilement capable d’accepter les faits. Peut-être était-ce parce qu’il avait déjà rencontré Zanoba, et perdu contre Linia et Pursena. Il pouvait admettre, du moins pour lui-même, que ce Rudeus était destiné à de plus grandes choses que lui.

Évidemment, cela ne voulait pas dire qu’il aimait le garçon. C’était une tout autre histoire.

Le choc suivant et final fut d’une nature quelque peu différente.

Il frappa Cliff sans prévenir un soir, alors qu’il rentrait dans son dortoir et qu’il regardait vers le haut.

Il se retrouva à contempler une déesse. Elle était appuyée sur le rebord d’une fenêtre avec une expression apathique, laissant sa luxuriante chevelure dorée voler au gré de la brise. Le soleil couchant jetait une lueur rouge sur son visage aux formes harmonieuses.

Cliff fut instantanément conquis. Il tomba amoureux au premier regard. Il avait toujours été attiré par ce genre de beauté. À l’époque de son enfance, lorsqu’il rêvait de vivre comme un aventurier, il s’était également imaginé épouser une femme magnifique. En fait, une jolie jeune guérisseuse qui rendait parfois visite à l’orphelinat où il avait grandi avait été une des raisons pour lesquelles Cliff avait développé un intérêt si fort pour l’aventure.

Tout à coup, la femme à la fenêtre regarda Cliff. Avec un petit sourire, elle lui fit un signe de la main.

Tout était si… pittoresque. Si parfait. Cliff était profondément, profondément ému.

Je suis né pour rencontrer cette femme. Et elle était née pour me rencontrer, pensa-t-il

À cet instant, son premier amour, Éris, fut rétrogradé dans son esprit au rang de simple connaissance.

***

Partie 2

Rudeus

C’était l’heure de mon apparition mensuelle en classe. J’étais assis à mon bureau, entouré de Zanoba, Julie, Linia et Pursena. C’était plutôt agréable d’être pour une fois au centre de mon propre petit groupe.

Comme d’habitude, Linia était adossée à sa chaise, les pieds sur le bureau, exhibant ses cuisses sans la moindre honte. Un autre avantage de mon nouveau poste était de pouvoir les voir de près régulièrement.

« Tu n’arrêtes jamais de regarder mes jambes, patron. Héhé. Je suppose que tu n’es finalement rien d’autre qu’un matou, hein ? Je ne peux cependant pas t’en vouloir. Je suis criminellement sexy… Ehehehehe. Vas-y, jette un petit coup d’œil à l’intérieur… Myaaah ! Enlève ta main de là ! », dit Linia avec un sourire taquin.

J’avais mis la main sous sa jupe sans hésitation ni gêne. Mais tâtonner ses cuisses m’avait juste fait me sentir vide à l’intérieur. Rien ne rendait un homme plus malheureux qu’une libido frustrée.

« Miaou ?! N’aie pas l’air si déçu ! C’est toi qui as décidé de me tripoter ! Et qu’est-ce que mes jambes ont-elles de si mal ?! »

Pour être parfaitement honnête, j’avais dernièrement trouvé plus de plaisir à toucher ses oreilles ou sa queue. Au moins, caresser quelque chose de duveteux était relaxant.

« Tu es vraiment une idiote, Linia », grommela Pursena en grignotant un morceau de viande hors de portée de mes mains.

Cette fille n’arrêtait pas de manger de la viande. Parfois de la viande séchée, parfois grillée, parfois crue, mais elle en mangeait toujours sous une forme ou une autre. Elle-même était une fille dure et froide, mais si on agitait un peu de viande dans sa direction, elle venait en trottinant vers vous, la queue remuant sauvagement. Sa fourrure était plus douce que celle de Linia, et était très agréable sous la main. Mais contrairement à Linia, elle ne me laissait pas la caresser si je ne lui offrais pas d’abord de la nourriture.

D’un autre côté, si je lui apportais de la viande, elle me laissait faire pratiquement tout ce que je voulais. Elle avait l’air d’avoir des opinions assez démodées sur la chasteté, mais j’avais un peu peur que quelqu’un puisse en profiter.

« Hmm… Maître, regarde ici. J’ai dégradé l’angle de cette cheville, non ? », dit Zanoba

« Laissez-moi vous aider, monsieur », proposa Julie en regardant la figurine.

« Je préférerais que tu m’appelles Maître, Julie. Veille également à appeler Rudeus Grand-Maître. »

« D’accord, Maître. »

Notre prince résident semblait continuer comme si de rien n’était. Pourtant, j’avais l’impression qu’il était tombé au bas de la hiérarchie de notre petit groupe. Il m’avait accompagné lors de mon combat contre Linia et Pursena, mais j’avais fini par les vaincre tout seul. Linia l’avait comparé avec mépris à une hyène se cachant dans l’ombre d’un lion.

De son côté, Zanoba semblait plus préoccupé par son statut de « premier élève ». Il était ainsi techniquement la quatrième personne à qui j’avais enseigné, après Sylphie, Éris et Ghislaine. Mais avec Ghislaine, il y avait eu un échange mutuel d’informations, on pouvait donc probablement l’enlever de la liste… mais cela laissait Zanoba au troisième rang.

Quand je lui en avais parlé, il eut l’air si triste que je l’avais immédiatement regretté. Pour adoucir un peu le choc, je lui avais dit qu’il était mon premier élève en matière de figurines.

Julie, ma deuxième élève, écoutait toujours attentivement les longues diatribes de Zanoba sur sa figurine Roxy. Il lui avait communiqué suffisamment de sa passion pour qu’elle comprenne un peu de quoi il parlait. J’avais remarqué qu’elle s’intéressait de plus en plus à la fabrication de figurines. Pourtant, il lui faudra du temps avant qu’elle puisse discuter des points les plus fins du design et de la technique comme Zanoba et moi le faisions.

Mais ce qui était tout aussi important, c’est qu’elle avait commencé à faire ses premiers pas maladroits en tant que lanceuse d’incantations silencieuse. Maître Fitz avait raison quand il nous avait dit qu’apprendre la magie dès le plus jeune âge était le meilleur moyen de maîtriser cette compétence.

« … Je ne pourrais pas le faire, Grand Maître. »

« Ce n’est pas grave. »

Malgré tous les progrès de Julie, elle était encore jeune et faisait de nombreuses erreurs. Cette fois-ci, les jambes de la figurine étaient sorties gonflées comme des ballons d’eau. Elle n’avait pas le contrôle nécessaire pour utiliser la magie de terre avec précision à une si petite échelle. Mais je n’avais jamais été en colère ou frustré contre elle. Je l’avais encouragée à continuer d’essayer, en lui disant de ne pas s’inquiéter de ses erreurs. Le succès ne venait jamais facilement, et abandonner après un seul échec était un bon moyen de se transformer en un perdant boudeur et renfermé.

« Je suppose que tu n’es pas encore prête à réparer des poupées, hein ? »

« Je suis désolée… »

Peu importe la gentillesse avec laquelle je parlais à Julie, il y avait toujours de la peur dans ses yeux quand elle me regardait. Apparemment, je l’intimidais.

« Miaou… J’ai tellement sommeil… »

« Ouais. Il fait plus chaud dehors et tout. »

« Hé, patron. Sais-tu qu’on a un super endroit pour les siestes de midi ? Et si on te le montrait un jour ? »

« Hmm ? Je peux te faire des choses coquines pendant que tu dors, Linia ? »

« … Tu ne penses jamais à autre chose qu’au sexe, Patron ? »

« Ne dis pas n’importe quoi. Les figurines arrivent toujours en tête dans les pensées de mon maître. »

« Ah, calme-toi, Zanoba. On ne t’a rien demandé. »

« Mais je… »

« Ferme-la. Et si tu allais nous acheter de la viande ? »

« Il ne reste plus beaucoup de temps avant que le professeur n’arrive, miaou. »

« Je suppose donc qu’il ferait mieux de courir. »

« Maître Zanoba, je peux y aller à ta place… »

« Je ne vais pas laisser une petite fille faire des courses pour vous. Pourquoi n’irais-je pas à sa place ? »

« Miaou ? Ne sois pas stupide, patron ! Je préfère y aller moi-même ! »

« Ah oui ? Eh bien, fais-toi donc plaisir. »

« Miaou ?! »

Nous bavardions assez bruyamment tous les cinq. J’imagine que c’était assez ennuyeux, nous n’étions après tout pas les seules personnes dans cette pièce. Il y avait un autre étudiant dans la classe. C’était bien sûr Cliff Grimoire, qui étudiait tout seul devant pendant toute notre conversation.

Tout à coup, il s’était levé d’un bond et s’était retourné vers nous, les épaules tremblantes de fureur.

« Vous voulez bien vous taire ? ! Je n’arrive pas à me concentrer ! Si vous avez l’intention de vous amuser, retournez d’où vous venez et faites-le là-bas ! »

J’avais immédiatement fermé ma bouche. Zanoba avait également cessé de bavarder et s’était remis à instruire tranquillement Julie.

Nos deux ex-délinquantes, elles, avaient choisi d’interpréter la sortie de Cliff comme un défi.

« Tu crois que tu parles à qui, petit ? »

« À partir de maintenant, ton argent sera pour ma viande ! »

On aurait pu s’attendre à ce qu’elles hésitent un peu plus à se battre, vu que je les avais battues à plates coutures. Mais j’avais entendu dire qu’elles avaient fait un combat avec Cliff peu après son inscription et qu’elles l’avaient battu facilement. Après cela, il s’était consacré de tout son cœur à ses études.

Je devais admirer un gars qui utilisait ses échecs pour se motiver. Il ne serait pas juste de harceler un étudiant aussi assidu.

« Désolé pour ça, Cliff. Je ne voulais pas te distraire de tes études. Nous allons faire moins de bruit à partir de maintenant. Allez, vous deux. Plus bas. Moins fort ! », avais-je dit en l’interrompant.

« … Si tu le dis miaou, patron. »

« Putain… »

Linia et Pursena avaient regagné leurs places d’un bond, l’air plutôt maussade.

« Hmph. Eh bien, c’est tout ce que je voulais. Franchement, vous êtes ridicules… Je n’arrive pas à croire que vous ayez embarqué Zanoba dans vos bêtises. », dit Cliff en reniflant.

Linia et Pursena firent claquer leurs langues, visiblement irritées. Pourtant, je ne voyais aucune raison de m’en prendre à quelqu’un qui travaillait dur pour réussir dans la vie. Je ne me considérais pas non plus comme un fainéant, mais Cliff et moi étions clairement engagés dans des voies très différentes. Nous serons tout au plus que des connaissances.

Ou du moins, c’était ce que je pensais à l’époque.

***

Partie 3

Une semaine plus tard, je faisais des recherches sur la téléportation avec Maître Fitz lors d’une de nos séances régulières à la bibliothèque.

Récemment, j’avais commencé à comprendre que la téléportation présentait certaines similitudes avec la magie d’invocation. Les cercles magiques utilisés étaient très similaires, et la couleur de l’énergie magique qu’ils libéraient lorsqu’ils étaient activés était presque identique.

Ils étaient néanmoins totalement différents sur un point. Il était totalement impossible d’invoquer un être humain. Il n’y avait tout simplement aucun moyen connu de le faire, même avec les techniques les plus avancées et les plus complexes. Vous pouvez invoquer des démons, des esprits et même des plantes, oui. Mais pas une personne. J’avais parcouru d’innombrables registres, mythes et histoires anciennes sans trouver une seule référence à quelqu’un invoquant une personne. Il y avait de nombreuses races dans ce monde, y compris les différentes tribus de l’humanité démoniaque, mais cette règle semblait s’appliquer à toutes de la même manière.

Cela n’avait évidemment aucun rapport direct avec ce que nous voulions savoir. Ce n’était peut-être pas un aperçu significatif. Mais il y avait quelque chose qui m’embêtait. Vous ne pouviez pas invoquer une personne en chair et en os. Mais qu’en était-il de leur âme ?

Je n’avais pas exprimé ces pensées, mais je les avais classées discrètement. Si je rencontrais un jour un véritable expert dans ce domaine, il faudrait que je lui demande s’il était possible d’invoquer l’esprit d’un mort d’un autre monde.

« Maître Fitz, peux-tu essayer de trouver des professeurs qui s’y connaissent en invocation pour moi ? »

« Hein ? Bien sûr. Mais tu sais qu’ils n’enseignent pas vraiment ça ici ? À l’exception bien sûr de l’enchantement. Je ne suis pas sûr que nous trouverons quelqu’un qui s’y connaisse dans le genre de choses que nous recherchons… »

En y réfléchissant bien, j’avais remarqué un manque évident de cours d’invocation dans la liste des cours proposés ici… bien que l’enchantement en soit techniquement une sous-catégorie, d’après ce que j’avais entendu. J’avais lu quelque chose à ce sujet dans un de mes manuels, non ?

« Eh bien, ça ne peut pas faire de mal de fouiller un peu et de voir ce que tu trouves. »

Pour être honnête, une petite graine d’incertitude poussait en moi à ce moment-là. Je ne l’avais bien sûr pas laissée paraître. J’étais probablement dans l’erreur. L’incident de téléportation s’était produit lorsque j’avais dix ans, une décennie entière après ma réincarnation dans ce monde. Ces deux choses n’étaient sûrement pas liées ? Après tout, dix ans avaient passé sans que rien ne se passe…

Avec un soupçon d’anxiété toujours présent dans mon esprit, j’avais quitté la bibliothèque et m’étais dirigé vers mon dortoir au soleil couchant. Les dernières chutes de neige avaient en grande partie fondu. Des plaques de terre rouge-brun étaient visibles dans la cour, et le chemin pavé était dégagé. Et alors que je le suivais vers ma destination, j’entendis un cri quelque part à proximité.

« Reviens ici, petite merde ! »

« Tu crois qu’on va te laisser jeter un sort ?! »

L’instant d’après, un jeune homme fit irruption de derrière un bâtiment scolaire, suivi par un groupe de six hommes plus âgés qui manifestement le poursuivaient. Le jeune homme essayait de prendre assez de distance avec ses poursuivants pour lancer un sort avancé, mais ils ne cessaient d’interrompre son incantation. Il passa alors à une magie de niveau Débutant, essayant de les ralentir, mais ce n’était pas suffisant. Le groupe de six personnes s’était rapproché et l’avait jeté à terre, puis lui donna des coups de pied vicieux alors qu’il se mettait en boule.

À en juger par l’apparence des choses, j’étais tombé sur un cas flagrant d’intimidation de cour d’école. C’était si pénible à regarder que je ne pouvais pas rester ici sans rien faire.

« Hey, allez. Laissez tomber, les gars. Pas besoin de s’en prendre à cette pauvre tortue. », avais-je crié en trottinant.

Les six brutes s’étaient retournées et avaient lancé un regard féroce dans ma direction. Ils étaient tous un peu plus grands que moi, je supposais donc qu’ils essayaient de m’intimider.

« Tu es censé être qui ? »

Cependant, après un moment, l’un d’entre eux m’avait reconnu.

« H-Hey, c’est Quagmire… »

« Quagmire ? Attends, tu veux dire Rudeus ?! »

« Ce Rudeus ? ! Le type qui a enfermé Linia et Pursena dans une pièce pour les dresser ?! »

Allons, allons. Je vous assure qu’il n’y a pas eu de dressage.

« Cette histoire est un tissu de mensonges. »

« Mais j’ai vu Pursena remuer la queue en l’appelant Patron… »

« Elle remue la queue pour tous ceux qui lui donnent de la viande ! »

« Mais elles font ce qu’il leur dit maintenant, non ? »

« Oui. Je les ai vus en classe avec cette inscription sur leur visage. »

« Qu’est-ce que ça disait déjà ? “Nous sommes les esclaves sexuelles de Rudeus”, non ? »

« Eh bien, je ne me souviens pas exactement comment ça s’est passé… »

« Merde. Il les a battues puis les a asservies ? »

« Ce sont des princesses de Doldia, bon sang ! »

« Ce type ne pense même pas aux conséquences… »

Après avoir chuchoté à voix haute ces rumeurs hautement inexactes, le groupe de brutes déglutit à l’unisson et me regarda avec quelque chose comme de l’admiration. Ils s’étaient regardés en face, hochèrent la tête, puis reportèrent leur attention sur le garçon allongé à leurs pieds.

« Très bien, petit. On va te laisser tranquille pour aujourd’hui. »

J’avais rapidement réagi à ce commentaire.

« Pour aujourd’hui ? Est-ce qu’on va avoir une récidive sur les bras demain ? Avez-vous l’intention de vous liguer contre lui à nouveau ? »

Les six brutes grimacèrent d’irritation.

« Tch… »

« Écoutez, euh… M. Greyrat. Cela n’a pas vraiment de rapport avec vous, hein ? »

Les types comme lui adoraient sortir cette phrase. Effectivement, ce n’était pas mes affaires. Je le savais avant même de mettre mon nez là-dedans.

« Je ne sais pas ce qui s’est passé, mais le six contre un n’est pas un combat équitable. »

Le groupe échangea des regards, puis secoua la tête. De toute évidence, ils étaient plutôt bons amis, à en juger par leur capacité à communiquer silencieusement.

« Ok, c’est bon. On va laisser le gamin tranquille. Mais juste pour que vous le sachiez, ce n’est pas comme s’il était la victime ici. », dit l’un des membres du groupe.

Sur ce, il se retourna et s’éloigna, se dirigeant derrière le bâtiment. Les cinq autres le suivirent. Peut-être qu’ils avaient une sorte de petite base d’opérations installée là derrière.

Une fois qu’ils disparurent, j’avais poussé un petit soupir de soulagement. Ce n’était pas facile de garder son calme quand six personnes me regardaient comme ça. J’avais mis au point quelques stratégies de combat en cas d’infériorité numérique, mais il me fallait encore faire des efforts pour ne pas prendre la fuite. Je pouvais néanmoins très bien fixer quelqu’un en tête-à-tête à ce stade.

« Hey. Vas-tu bien ? »

Je m’étais approché du garçon malmené alors qu’il se relevait péniblement. Celui-ci balaya la poussière de ses vêtements, en murmurant rapidement l’incantation d’un sort de guérison. Dans cet endroit, même les enfants qui se faisaient harceler étaient apparemment des magiciens compétents…

Le garçon s’était retourné pour me faire face. C’était Cliff.

« … »

Honnêtement, la plupart de mes interactions avec ce type avaient été plutôt désagréables. Chaque fois qu’on se croisait, il était ouvertement hostile à mon égard. Il allait probablement dire quelque chose comme : « Je n’ai pas demandé ton aide ! » et ensuite partir en colère.

« Je n’ai pas demandé… »

Au milieu de sa phrase, Cliff s’était arrêté et fronça les sourcils en réfléchissant. Après un moment, il laissa échapper un petit soupir.

« … Désolé. J’apprécie ton aide, Rudeus. »

« Oh. De rien. »

Le jeune mage me fit une petite révérence, puis partit d’un pas rapide. J’étais resté là à le regarder partir, un peu surpris. Il était vrai que j’étais venu à son secours, mais ce changement soudain d’attitude me semblait très étrange. Cela m’avait presque fait penser qu’il complotait quelque chose.

Pourtant, il était probablement préférable de prendre les choses au premier degré pour le moment. Cliff avait été hostile envers moi pendant un certain temps, mais je ne lui avais jamais rendu la pareille. Peut-être qu’il avait finalement compris que je n’étais pas son ennemi. Honnêtement, je ne comprenais pas pourquoi il avait décidé de me détester en premier lieu, mais…

« Eh bien, peu importe. »

J’avais haussé les épaules tout en me dirigeant vers mon dortoir.

Le lendemain, Cliff m’avait demandé de lui parler derrière le bâtiment de l’école.

Il était en colère. Je n’avais pas la moindre idée de la raison, mais cela se lisait sur son visage. Comme il semblerait que cela pourrait devenir violent, j’avais activé à l’avance mon Œil Magique et je surveillais attentivement mon environnement. J’avais également accumulé une bonne quantité de mana dans ma main droite, prête à être utilisée.

Honnêtement, les tortues de nos jours. Vous parlez d’ingratitude.

« Ok, on devrait être bien ici. »

Après avoir vérifié qu’il n’y avait personne d’autre dans la zone, Cliff se tourna vers moi. Son visage était rougi d’une intéressante nuance de rouge.

J’avais rapidement réalisé que j’avais mal interprété la situation. Il ne m’avait pas appelé ici pour me combattre. Ça ressemblait plutôt à une scène classique de confession amoureuse. C’était un peu gênant. Il était vrai que je n’avais pas été capable de jouer avec les femmes dernièrement, mais ça ne voulait pas dire que j’étais prêt à étudier l’anatomie masculine.

C’est dur d’être aussi sexy, heh heh.

« Voici donc la raison de ma demande, Rudeus… »

« Oui ? »

Bien sûr, je savais déjà comment j’allais répondre. C’était important de lui donner une réponse claire et précise. Nous allions commencer en tant qu’amis. Et aussi finir comme ça.

« Eh bien, je suis tombé amoureux de quelqu’un », poursuivit Cliff tout en se grattant la joue et en étudiant le sol avec pudeur.

« Vraiment ? »

Bon sang, est-ce que j’allais vraiment devoir abattre ce pauvre gars ? Cette pensée me fit mal au ventre. Je ne pouvais m’empêcher de penser à la façon dont j’aurais pu réagir s’il avait été une fille… mais mon épée avait ses préférences, et elles n’étaient pas prêtes de changer.

Cependant, à ma grande surprise, Cliff leva les yeux et pointa du doigt un certain endroit.

« C’est elle, juste là. »

Il indiquait un bâtiment un peu au loin. Il y avait quelqu’un à l’intérieur, regardant par une fenêtre ouverte. Ses longs cheveux blonds flottaient dans la brise tandis qu’elle regardait le soleil couchant avec une expression mélancolique sur le visage.

« Je vous ai vu parler tous les deux cet après-midi. Tu la connais, non ? Euh… serais-tu prêt à me la présenter ? »

« … Euh, bien sûr. »

La personne qui se tenait à cette fenêtre était une femme que je ne connaissais que trop bien. C’était une perturbatrice notoire, objet d’innombrables rumeurs, et une prédatrice vorace qui dévorait ses camarades de classe avec toute la vigueur d’une succube.

En d’autres termes, c’était Elinalise Dragonroad.

***

Partie 4

Salut. C’est Rudeus Greyrat à l’appareil.

Euh, alors voilà mon problème. L’autre jour, mon camarade de classe Cliff Grimoire m’avait confié son amour pour Elinalise, et m’avait demandé si je pouvais les présenter.

C’est normal, non ? Je connaissais assez bien Elinalise. Elle était membre du groupe auquel mes parents appartenaient, et nous étions arrivés ensemble dans cette ville. Et puis… je ne savais pas trop comment fonctionnaient les histoires d’amour dans ce monde, mais Cliff était visiblement amoureux, et il avait très envie d’exprimer ses sentiments. J’aimerais l’aider si je le pouvais.

Je le pense vraiment ! Vraiment. Mais rappelons-nous ce que nous avons appris sur Elinalise jusqu’à présent.

Elinalise Dragonroad était une aventurière de rang S, une guerrière de première ligne et une étudiante de première année à l’Université de magie de Ranoa. Son âge n’était pas clair. À ma grande surprise, elle s’était révélée être une étudiante assidue et obtenait d’excellentes notes. Dernièrement, elle avait commencé à intégrer quelques sorts d’eau de niveau débutant dans son style de combat.

La plupart de ses anciens compagnons d’aventure semblaient la détester, mais c’était une combattante hautement qualifiée, une personne au grand cœur… et un monstre au lit.

C’est vrai. C’est là que résidait le problème.

Elinalise était atteinte d’une malédiction spécifique. Elle l’obligeait à se procurer une dose quotidienne régulière de fluides corporels masculins. De ce fait, elle évitait de s’installer avec un homme en particulier, préférant se contenter d’un régime régulier de coups d’un soir et de flirts occasionnels.

Elle m’avait dit qu’elle avait aussi donné naissance à plusieurs enfants… bien qu’elle ne m’avait jamais dit où ils étaient maintenant. Pour être honnête, je m’étais demandé si elle ne les avait pas simplement abandonnés au bord de la route ou vendus à des marchands d’esclaves. Mais elle m’avait expliqué plus tard qu’elle les élevait elle-même jusqu’à ce qu’ils soient prêts à être indépendant. De toute façon, le fait qu’elle tombe enceinte était relativement rare.

Mais revenons-en au point principal. Était-ce vraiment une bonne idée ? Devrais-je présenter cette femme à Cliff comme une partenaire romantique potentielle ? Il n’avait manifestement aucune idée de qui était Elinalise. Le simple fait de l’écouter parler d’elle me donnait envie de gémir de désespoir.

« Cette vision de la beauté chaste à travers la fenêtre s’appelle Elinalise Dragonroad, hein ? Un nom fort et charmant, bien adapté à celle qui le porte ! J’ai entendu dire que c’était une excellente élève, mais ce n’est pas une surprise. Et comme elle était aventurière jusqu’à récemment, elle sait comment utiliser la magie efficacement en combat réel. »

Jusqu’à ce passage, la seule chose qui m’avait donné envie de rouler des yeux, c’était cette histoire de vision de la beauté chaste à travers la fenêtre. Pour Elinalise, une fenêtre n’était qu’un endroit pratique pour placer ses mains tout en offrant son derrière à quelqu’un d’autre. Mais Cliff ne croyait manifestement pas que sa déesse était sexuellement active.

« Des rumeurs scabreuses circulent sur le fait qu’elle prendrait d’innombrables étudiants masculins comme amants. J’imagine qu’un de ses rivaux jaloux répand ces calomnies depuis un certain temps déjà. »

C’était son interprétation de la situation, et il s’y tenait fermement. La bagarre qu’il avait eue l’autre jour était en fait directement liée à ça. Ces six élèves badinaient à propos d’Elinalise, la traitant de salope qui se prostituait à qui le demandait, et s’encourageant mutuellement à passer à l’action. Cliff avait entendu ça et s’était énervé. Il avait réprimandé les hommes plus âgés pour avoir dit du mal de quelqu’un qu’ils ne connaissaient pas, sur la base de simples rumeurs. Bien sûr, ces hommes savaient probablement de source sûre qu’Elinalise couchait à droite et à gauche, mais Cliff n’avait aucun moyen de le savoir.

Tous les six étaient des élèves de la classe supérieure qui possédaient une bonne musculature. C’était aussi des voyous à la limite de la délinquance qui n’aimaient pas se faire sermonner par un petit gringalet. L’un d’entre eux lui répondit vertement : « Écoute, mec, je connais quelqu’un qui l’a fait avec deux autres gars l’autre jour. Genre, tous en même temps. Et si tu acceptais la réalité, hein ? Peut-être qu’elle acceptera de te dépuceler si tu le lui demandes gentiment. »

Outré par ce commentaire vulgaire et narquois, Cliff tomba dans une rage aveugle, balançant ses poings sur le groupe d’hommes plus grands. Il se considérait comme un bon combattant. Mais c’était un combat à six contre un contre des gens bien en dehors de sa catégorie de poids. Il aurait pu avoir une chance dans un duel de magie, mais pas dans un combat de boxe. Heureusement pour lui, c’était à ce moment-là que j’étais apparu.

D’une certaine manière, c’était une belle histoire. Elle vous faisait vraiment apprécier l’importance de faire vos recherches en amont — et avec un esprit ouvert.

Quand même, euh… qu’est-ce que j’étais censé faire maintenant ?

Franchement, ce n’était pas comme si je devais avertir Cliff. Je pourrais simplement lui présenter Elinalise et la laisser briser ses illusions. Ce n’était pas mon problème. Mais était-ce vraiment bien de hausser les épaules et de m’en aller ?

Elinalise pourrait me remercier. Elle avait tendance à être très reconnaissante quand je lui présentais un homme. Dernièrement, elle s’était mise à chasser les vierges. Les nouveaux arrivants maladroits et incertains étaient apparemment charmants, et ceux qui se donnaient beaucoup de faux airs étaient « tout simplement adorables ». Elle aimait aussi observer comment ils apprenaient de nouvelles techniques et grandissaient au fil du temps.

J’imagine que je pouvais comprendre cet attrait. J’avais joué à de nombreux jeux pornographiques sur le thème de l’entraînement à l’époque. Je ne voulais pas faire de suppositions hâtives, mais Cliff était très certainement vierge. Elinalise serait probablement trop heureuse de le mettre dans son lit.

Et Cliff, alors ?

Il vivait avec une image d’Elinalise très imprécise. S’ils commençaient à « sortir ensemble », il se rendra vite compte de la vérité. Et s’il m’en voulait ? S’il décidait que je l’avais piégé pour qu’il souffre ? De mon point de vue, il n’avait personne d’autre à blâmer que lui-même, et ce quoiqu’il arrive. Mais si je les présentais simplement, sachant ce que je sais, j’avais l’impression que je pourrais être au moins légèrement responsable des conséquences.

Cependant, refuser catégoriquement ne semblait pas non plus être une bonne option. Cliff pourrait en tirer des conclusions ridicules. Il pourrait même décider que j’étais un rival amoureux d’Elinalise. Honnêtement, ça ne me dérangerait pas d’avoir une aventure avec une femme comme ça si ma maladie était guérie, mais je n’allais certainement pas la poursuivre. Et je ne voulais surtout pas qu’il le pense.

Qu’est-ce que j’étais censé faire ici ?

◇ ◇ ◇

Je ne pouvais pas penser à une solution intelligente à mon dilemme…

« J’espérais avoir ton avis sur quelque chose, Maître Fitz. Si ça ne te dérange pas. »

Et donc, lors d’une de nos visites régulières à la bibliothèque après l’école, je m’étais tourné vers mon fidèle ami Fitz.

« D’accord. Quel genre de conseil ? »

« Eh bien… je pense que c’est un conseil relationnel, en fait. »

« Quoi ?! »

Fitz s’était retourné et s’était penché sur la table. Il y avait quelque chose comme une grimace sur son visage.

« Es-tu amoureux de quelqu’un, Rudeus ?! »

J’avais été un peu surpris par l’intérêt qu’il portait à cette question. Malgré ses grosses lunettes de soleil sombres, j’avais l’impression de voir ses yeux briller de curiosité. Peut-être que ce n’était pas si étrange. La plupart des gens de l’âge de Fitz étaient relativement intéressés par les histoires d’amour.

« Non. En fait, c’est à propos d’un de mes amis. »

« Un ami… ? »

« C’est ça. »

« Uhm, d’accord. Dans ce cas, vas-y. »

« En gros, cet ami est tombé profondément amoureux de quelqu’un au premier regard, et… »

« Un coup de foudre ? Et tu viens me voir… ? Attends, ne me dis pas que c’est la princesse Ariel ! Ça… Ça ne marchera pas, Rudeus. Je veux dire, je sais qu’elle est vraiment jolie, mais… »

Pour une raison inconnue, Fitz semblait un peu agité à ce sujet. Il était probable que les gens tombaient régulièrement amoureux de la princesse. En tant que garde du corps, il était logique qu’il veuille décourager cela.

« Ne t’inquiète pas. La princesse Ariel n’est pas impliquée. »

« O-Oh. Ok, bien, c’est bon. »

« En fait, je connais la personne dont mon ami est tombé amoureux, et elle a quelques… problèmes qui me font hésiter à la présenter à mon ami comme une option romantique. Je ne sais pas si je dois continuer ou non. »

Il y avait maintenant une expression particulière sur le visage de Fitz. Il avait une main sur sa bouche et me regardait attentivement derrière ses lunettes de soleil.

« Ton ami est-il au courant des problèmes de cette femme ? »

« Non, je suis presque sûr qu’il ne le sait pas. »

… Hm ? Est-ce que j’ai dit que c’était une femme ? Peut-être que l’histoire de la princesse Ariel fit réfléchir Fitz dans ce sens ? Ça n’avait pas vraiment d’importance, puisqu’Elinalise était vraiment une femme, mais…

attend, il pense toujours qu’il s’agit de moi ?

« Désolé de me répéter, mais l’ami de cette histoire n’est pas moi. Je dis ça parce que je te fais confiance, mais c’est Cliff de la classe spéciale. »

« Oh ! Vraiment ? Désolé, je crois que je me suis fait une fausse idée… »

L’air un peu gêné, Fitz se gratta légèrement l’arrière de ses oreilles. On ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Demander des conseils à « son ami » quand on était trop timide pour admettre la vérité, cela faisait un peu cliché.

« Bref, comment penses-tu que je devrais aborder la question ? »

« Euh, eh bien… je pense que tu devrais probablement lui parler des problèmes de cette femme, non ? À moins qu’il y ait une raison pour que tu ne puisses pas… »

Fitz avait l’air étrangement incertain de ce conseil. Mais bon, n’était-il pas vierge lui-même ? Peut-être n’avait-il pas beaucoup d’expérience dans ce domaine particulier.

« Je n’hésiterais pas à le faire, mais Cliff a tendance à avoir ces idées fixes dans sa tête. Je ne pense vraiment pas qu’il me croirait. Il pourrait même croire que je lui mens parce que je suis moi-même amoureux de cette femme. »

« Oh. Oui, je suppose que ça pourrait arriver. »

« Bien. Alors, je me disais que je ne suis peut-être pas le meilleur messager pour annoncer cette nouvelle. »

Ça m’aidait un peu. Mes pensées commençaient à se rassembler. Peut-être que je pourrais demander à une fille de livrer la nouvelle… quelqu’un en qui Cliff avait confiance ? Même s’il serait préférable qu’Elinalise le lui dise elle-même.

« Uhm… Donc tu n’aimes pas vraiment cette femme, Rudeus ? »

« Nan. C’est une amie, mais je ne peux pas m’imaginer sortir avec elle un jour. »

Bien sûr, Elinalise était apparemment incroyable au lit, je ne refuserais certainement pas une nuit de plaisir avec elle… mais entamer une relation sérieuse avec elle n’était pas très attrayant. D’abord, j’avais l’impression qu’elle me tromperait au bout d’un jour ou deux.

« Je vois. Mais ça pourrait n’être que toi, Rudeus. Cliff pourrait finir par l’aimer, avec tous ses défauts. »

Cela semblait un peu improbable. Un type qui fantasme sur le fait d’épouser un ange pur et innocent ne me semble pas du tout être un bon parti pour Elinalise.

« Hmmm… »

Est-ce que c’était une bonne idée de les présenter ? Je n’arrivais pas à me décider.

Après quelques instants de silence, Fitz reprit la parole, dans un murmure grave.

« Je suis aussi amoureux de quelqu’un, donc je peux comprendre ce qu’il ressent. D’après ce que j’ai entendu, la plupart des gens ne peuvent pas non plus s’imaginer que je sors avec la personne qui m’intéresse… mais je l’aime quand même. »

Fitz était amoureux de quelqu’un ? Qui cela pourrait-il être ?

La Princesse Ariel semblait être la possibilité la plus évidente, surtout vu la façon dont il avait réagi quand j’avais abordé le sujet. Et je suppose que la plupart des gens auraient du mal à s’imaginer « sortir » avec un membre de la famille royale asurienne…

Non pas que cela importe vraiment de savoir qui c’est.

***

Partie 5

« C’est… assez difficile de rester assis à les regarder, quand on ne peut pas leur dire ce qu’on ressent. »

Le visage de Fitz était devenu à un moment donné rouge. Il rougissait jusqu’à la pointe de ses oreilles.

« Donc, euh, je pense que tu devrais les présenter. Donne-lui au moins la chance de se défouler. »

« Cela pourrait cependant conduire à toutes sortes de problèmes sur la route. »

« Eh bien, que peux-tu faire ? Une fois que tu les as mis dans une pièce ensemble, le reste dépend d’eux. »

Ooh. C’était assez vrai. Après avoir organisé la première rencontre, c’était à eux de décider de ce qui se passait ensuite. En d’autres termes, je pouvais m’en laver les mains. Si je pouvais être très clair à l’avance, c’était encore mieux.

« Entendu. Je vais essayer d’élaborer quelque chose dans ce sens. Merci pour le conseil, Maître Fitz. »

« De rien… Je suis toujours heureux d’aider… »

Fitz semblait encore un peu incertain de tout cela, mais j’avais pris ma décision. En quittant la bibliothèque, j’avais remarqué du coin de l’œil que Fitz s’était affalé sur la table, la tête la première. En y réfléchissant bien, c’était probablement un peu embarrassant de donner des conseils comme un vieux sage à son âge. Mais malgré son manque d’expérience du monde, il semblait toujours avoir quelque chose de perspicace à dire. J’étais sincèrement reconnaissant envers lui.

◇ ◇ ◇

Le lendemain, j’avais appelé Cliff afin de pouvoir lui parler seul à seul. Il était venu me retrouver derrière le bâtiment de l’école à l’heure prévue, l’espoir brillant dans ses yeux.

« Je suis prêt à te la présenter, mais il y a une chose que je voulais clarifier au préalable. », lui avais-je dit.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Tout d’abord… en tant qu’aventurier, j’ai fait partie d’un groupe avec Elinalise pendant un certain temps. Je pense que j’en sais plus sur elle que la plupart des gens ici. »

L’œil de Cliff tressaillit un peu à ce fait, que je n’avais pas mentionné auparavant.

« J’ai décidé de ne pas te dire ce que je pense d’elle. Ce n’est pas parce que j’essaie de te tromper ou quoi que ce soit. Je pense simplement que tu devrais la rencontrer en personne, lui parler, et ensuite décider par toi-même. », continuais-je.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« En gros, je ne veux pas que cela devienne un problème à l’avenir. Ne viens pas te plaindre plus tard en disant que je t’ai induit en erreur ou que j’ai essayé de te piéger, d’accord ? »

Avec un peu de chance, cela m’offrirait une certaine assurance si les choses tournaient vraiment mal. C’était aussi une indication qu’il pourrait avoir des problèmes ici.

« Je ne ferais jamais une chose pareille ! Je suis un membre fidèle de l’église de Millis, Rudeus. Nous montrons aux entremetteurs le respect qui leur est dû. »

Intéressant. Pensaient-ils que piéger les gens était un acte vertueux ? Je n’étais pas un croyant moi-même, donc la référence était un peu perdue pour moi. Aidez-moi, Dieu…

« Je n’appartiens pas à l’église de Millis, donc je ne sais pas ce que tu attends d’un entremetteur. Mais ne viens pas me crier dessus si je m’y prends mal. »

« C’est bon. Je ne ferais pas ça. »

« Très bien. Souviens-toi juste que tu le fais à tes risques et périls, d’accord ? »

Cliff hocha la tête avec impatience.

« Je suis parfaitement préparé à ce qu’elle me rejette ! »

Ce n’était vraiment pas le pire scénario que j’avais en tête, mais bon.

Nous avions trouvé Elinalise toute seule dans une salle de classe vide.

Elle était penchée, les coudes appuyés sur le rebord de la fenêtre, mais pour une fois, il n’y avait pas quelqu’un de nu juste derrière elle. Elle regardait simplement par la fenêtre, visiblement perdue dans ses pensées.

Je savais bien ce qu’elle avait en tête. Elle attendait impatiemment que le soleil finisse de se coucher. Une fois la nuit tombée, les bars de la ville ouvriraient leurs portes. Et dans ces bars, elle trouverait beaucoup d’hommes prêts à s’amuser. C’était le seul genre de chose auquel elle pensait. Pourtant, du point de vue de quelqu’un qui n’en savait pas plus, je suppose qu’elle ressemblait beaucoup à un ange.

« Oh. Bonjour, Rudeus. Es-tu venu me voir pour une fois ? »

Elinalise jeta un coup d’œil vers moi avec une expression de légère surprise. Je ne lui avais pas parlé souvent depuis notre inscription à l’université. De temps en temps, elle venait me trouver à l’heure du déjeuner pour voir comment j’allais, mais c’était à peu près tout.

« Hm ? Et qui est ce gentil jeune homme avec toi ? »

Cliff était apparu derrière moi, il appuya un poing contre son estomac et rapprocha ses pieds de manière ordonnée. On peut supposer qu’il s’agissait d’une salutation formelle de Millishion.

« Elinalise, voici Cliff Grimoire. C’est un étudiant spécial en deuxième année ici. »

« En effet ! Je m’appelle Cliff, madame. C’est un grand plaisir de vous rencontrer ! », dit Cliff en s’inclinant

« Bonté divine, quel jeune homme poli ! Je m’appelle Elinalise Dragonroad. Si je peux me permettre, puis-je faire quelque chose pour vous ? »

« En fait il voulait que je te présente à lui. C’est pour ça qu’on est là. », dis-je en l’interrompant

« C’est vrai. Mlle Elinalise, j’ai vu votre visage à plusieurs reprises, et votre beauté me séduit toujours ! Je serais très heureux de pouvoir faire plus ample connaissance avec vous ! », dit Cliff en hochant fermement la tête.

Le silence s’installa dans la pièce. Elinalise semblait quelque peu décontenancée. Après un long moment, elle se redressa lentement, me prit par le bras et m’entraîna sur un côté de la classe.

« Très bien, Rudeus. Combien veux-tu ? », me chuchota-t-elle à mon oreille.

Il m’avait fallu quelques secondes pour comprendre ce qu’elle voulait dire par là. Elle pensait que j’allais lui faire payer pour lui apporter un nouveau garçon-jouet ? Ugh. Je me sentais maintenant juste dégoûté.

« Je ne veux pas d’argent. »

« Qu’est-ce que c’est, alors ? Qu’est-ce que tu veux ? »

« Rien. Il est juste tombé amoureux de toi, c’est tout. »

« Oh, je t’en prie. Rudeus, tu sais comment je fonctionne. Pourquoi as-tu amené un petit enfant de chœur naïf comme lui afin de me rencontrer ? Tu devrais avoir honte de toi. »

Huh. Je ne savais même pas que tu étais familière avec le concept de la honte. On en apprend tous les jours…

« Je ne lui ai pas menti, Elinalise. Je te le présente simplement parce qu’il me l’a demandé. »

« Sérieusement ? »

« C’est aussi simple que ça. Si te le veux, je le jure sur le nom de Maître Roxy. »

Elinalise s’arrêta pour y réfléchir quelques secondes, puis fronça les sourcils.

« Bon, eh bien… si c’est le cas, c’est vraiment problématique, Rudeus. Je ne veux pas avoir affaire à quelqu’un qui est sérieux avec moi. »

Je devais admettre que j’avais été un peu surpris. Je m’attendais à ce qu’elle sourie et dise qu’elle avait une chambre à l’auberge pour ce genre de situation.

« Tu es au courant de ma malédiction, non ? Je ne peux pas avoir une relation exclusive avec quelqu’un. Ça ne marcherait pas. »

Ce n’était pas comme si elle préférait le sexe occasionnel et la fréquentation des bordels. Elle n’avait pas vraiment la possibilité de poursuivre une romance sérieuse, étant donné la nature de sa malédiction. C’était pourquoi elle n’avait jamais laissé les choses devenir trop sérieuses avec quelqu’un. Elle m’avait déjà expliqué tout ça, non ? Elle y avait plus réfléchi que je ne l’aurais cru. On dirait que Cliff allait probablement partir déçu.

« C’est dommage. Alors, vas-y et refuse-le. »

« En es-tu sûr ? Il ne va pas t’en vouloir si je le fais ? »

« C’est bon. »

Ce n’était pas comme si j’avais encore à m’inquiéter de ma réputation. S’il recommençait à me détester, je pouvais vivre avec ça.

« Quand même. Essaie de lui dire la vérité, si tu le peux. Ne te sert pas de moi comme une sorte d’excuse. », avais-je ajouté.

« Très bien, alors. Si tu le dis. »

« J’apprécie. »

Notre petite conférence étant terminée, Elinalise s’était retournée vers Cliff. Elle était plus grande de quelques centimètres. Cliff était vraiment un peu plus petit. Ils auraient fait un couple un peu inhabituel… mais ça n’aurait rien changé, s’ils s’étaient entendus. Ça commençait à faire mal rien que d’être dans cette pièce.

« Rudeus. Je pense que tu devrais nous laisser un peu d’intimité. », dit Elinalise.

« Oui, bien sûr. Excusez-moi… »

Je m’étais dirigé rapidement vers la sortie. Je ne pouvais pas m’empêcher d’être désolé pour Cliff, mais c’était probablement la meilleure issue qu’il pouvait espérer. La malédiction d’Elinalise était le plus gros obstacle, mais elle aimait bien s’amuser à ce stade. Et Cliff était un membre pieux de l’église de Millis, qui préférait les choses ennuyeuses et monogames. Ils étaient comme l’huile et l’eau dès le départ.

« Uhm… merci, Rudeus ! », me dit Cliff alors que je quittais la pièce.

La gratitude dans sa voix me fit mal à la poitrine.

***

Partie 6

Une semaine plus tard, j’étais arrivé à ma classe mensuelle et j’avais trouvé un certain couple se livrant à une démonstration publique et effrontée d’affection. Une grande femme était assise sur les genoux de son petit ami, le regardant amoureusement dans les yeux.

« La magie combinée n’est pas trop difficile une fois que tu as mémorisé tous les phénomènes physiques fondamentaux. Même si tu ne peux pas encore utiliser deux écoles de magie, tu peux imiter les effets de l’une d’entre elles en tirant parti des forces naturelles. »

« Comme c’est intelligent ! Tu sais vraiment tout, Cliff. »

« Eh bien, je ne dirais pas ça… »

Je connaissais les deux personnes concernées. C’était Cliff et Elinalise. Je m’étais lentement approché et je les avais simplement regardés, la tête inclinée.

« Hm ? Oh, Rudeus ! Merci encore pour l’autre jour ! »

Cliff essaya de se lever pour saluer, mais en raison de la femme sur lui, il avait dû se contenter de baisser la tête en signe de gratitude.

« De rien, Cliff. Elinalise, vous voulez bien m’expliquer la situation ? »

Elinalise m’avait souri gentiment depuis son nouveau siège.

« Eh bien, on sort ensemble maintenant. »

Okaaay. Mais pourquoi ? Ce n’était pas du tout comme ça que ça devait se passer…

« Euh, ce n’est pas… ce que tu as décidé à l’avance, si ? »

« Que veux-tu, Rudeus ? Sa proposition était si audacieuse et passionnée ! Il a dégelé mon cœur instantanément ! »

Attends, sa demande en mariage ? On a sauté quelques dizaines d’étapes à un moment donné, ou c’est juste moi ?

« Franchement, Elinalise. Tu m’embarrasses. »

« Je cite : je vais lever ta malédiction, quoi qu’il arrive ! Alors, s’il te plaît… épouse-moi ! »

« Hé, arrête ça ! »

« Oh, tu aurais dû aussi le voir à l’auberge cette nuit-là. Si innocent, si impatient… Oh non, je suis excitée rien que d’y penser… »

« Allez, sérieusement… On est en public, Elinalise… »

Le visage de Cliff était rouge vif. Malgré toutes ses protestations, il n’avait pas l’air d’être particulièrement contrarié.

Eh bien, je suppose que je dois te féliciter pour la perte de ta virginité. Tout ça était légèrement odieux, mais ça ne me dérangeait pas tant que ça, peut-être parce que j’avais au moins une certaine expérience maintenant. Ou peut-être parce que je connaissais les habitudes d’Elinalise. Mais bon… il était clair qu’elle lui avait parlé de la malédiction. C’était une bonne raison de ne pas entamer une relation exclusive avec quelqu’un, et c’était bien réel, mais…

pourquoi diable Cliff aurait-il réagi en demandant sa main ?

« À partir de maintenant, je vais me restreindre autant que possible. Pour le bien de Cliff, bien sûr. »

« Je te l’ai dit, ne te force pas. C’est une malédiction, ce n’est pas quelque chose que tu peux contrôler. Tant que ton cœur m’appartient, rien d’autre ne compte… »

« Oh, Cliff… tu sais que c’est le cas. C’était toujours purement physique, avec les autres… mais je suis à toi corps et âme… »

Elinalise se blottit contre Cliff, enchantée, tandis qu’il lui caressa doucement les cheveux. Un instant plus tard, ils se regardaient dans les yeux. À portée de main, naturellement.

« Elinalise… »

« Cliff… »

Super. Maintenant, ils s’embrassent. Ils avaient apparemment oublié que j’existais et ils avaient commencé à s’embrasser sans vergogne.

Était-ce ce que Cliff voulait ? Être ce mec ? Le genre de gars qui embrassait dans la classe ? J’avais l’impression qu’il devrait y repenser. Elinalise disait tout ce qu’il fallait, mais je ne pouvais m’empêcher de penser qu’elle le gardait dans les parages comme une solution de secours. L’amour avait rendu ce pauvre gars aveugle ou quoi ?

J’avais pris une grande inspiration, sur le point de dire ce que je pensais, mais je m’étais forcé à m’arrêter. J’avais accepté de les présenter à la condition que personne ne se plaigne du résultat. Il serait ridicule pour moi de m’y opposer maintenant.

J’avais jeté un coup d’œil au fond de la classe et j’avais trouvé les trois autres totalement désintéressés. Pursena mâchouillait un morceau de viande séchée et Zanoba parlait à Julie d’un personnage qu’il avait aperçu sur la place du marché l’autre jour. Julie écoutait attentivement, sans même jeter un coup d’œil au couple qui se trouvait devant.

Linia était la seule qui semblait être dérangée. Elle arborait une mine renfrognée et irritable. Je m’étais approché pour lui parler en premier.

« Patron, c’est quoi le problème avec cette femme ? J’ai fait un petit commentaire et elle m’a traité de tous les noms… »

« Pour être honnête, je ne suis pas sûr non plus. »

La situation était vraiment bizarre, mais j’avais pris un moment pour essayer de la comprendre. Quand j’étais parti l’autre jour, Elinalise était déterminée à rejeter Cliff fermement et complètement. Et d’après ce que j’avais entendu, elle avait commencé la conversation sur cette note. Quoi que vous puissiez dire d’autre sur elle, c’était une personne honnête. Elle avait probablement donné à Cliff tous les détails sur sa malédiction, et expliqué que les rumeurs à son sujet étaient en fait vraies.

Et pourtant, il avait répondu en la demandant en mariage. En jurant de lever sa malédiction et en demandant sa main, il l’avait apparemment convaincue… d’une certaine manière. Je n’avais aucune idée de la façon dont ce plan avait pu traverser l’esprit de Cliff. Son processus de pensée était un vrai mystère.

Mais si je me plaçais du point de vue d’Elinalise ? Ce jeune homme avait promis de lui consacrer sa vie, et de l’aider à échapper à sa malédiction. Si quelqu’un te lançait une telle proposition comme ça, sans crier gare… ça pourrait marcher ? Est-ce que tu tomberais vraiment amoureux d’elle, juste comme ça ?

Je pouvais quand même voir cette proposition faire un grand effet. Cette malédiction affligeait Elinalise depuis de très nombreuses années. On ne savait pas si Cliff pouvait vraiment la lever, mais il avait promis de faire de son mieux pour que cela arrive. Cela signifiait probablement beaucoup pour elle. Même si elle appréciait surtout ses escapades nocturnes, la malédiction lui avait probablement causé beaucoup de tristesse et de douleur.

Peut-être que c’était aussi simple que ça. Peut-être que ses promesses étaient suffisantes pour la convaincre. Mais il y avait plus que ça, non ? Cliff lui avait montré de la vraie bravoure et de la passion.

« Hé, patron ! Je viens d’avoir une super idée ! »

« Laquelle, Linia ? »

« On devrait aussi commencer à sortir ensemble ! Mew ! Faisons goûter à ces crétins leur propre médecine ! »

Ce n’était clairement pas une idée à laquelle Linia avait sérieusement réfléchi, mais je m’étais surpris à vouloir tenter cette petite expérience.

« Je pourrais être prêt à tenter le coup. Dis-moi cependant une chose. Si je te prends au mot, tu m’aiderais à trouver un remède à mon impuissance ? », dis-je lentement.

« Hein ?! », dit Linia… et tous les autres dans la pièce, à l’exception d’Elinalise.

Toutes les têtes s’étaient tournées dans ma direction. Cinq personnes à l’air très confus me fixèrent en silence pendant quelques longues secondes.

Quoi ? Ce serait si bizarre que je sorte avec Linia ?

« Tu nous as entendus tout à l’heure ? », demande Linia, la voix hésitante et nerveuse.

« De quoi est-ce que tu parles ? »

« Eh bien, au déjeuner, euh… Pursena et moi parlions de la façon dont tu nous as attachées et déshabillées, sans même t’accoupler avec nous, tu vois ? Miaou… On disait que ta saucisse ne fonctionne même pas correctement. »

Petites crétines. Je vais leur donner une bonne leçon…

Au moment où j’avais jeté un coup d’œil à Pursena, celle-ci détourna immédiatement les yeux.

« On ne se moquait pas de toi, patron. C’est juste que… tu ne semblais pas très intéressé quand tu nous touchais. On s’était dit qu’il y avait peut-être un problème. »

Tout à coup, tout le monde dans la classe me regardait avec pitié et non plus avec confusion. Apparemment, ils avaient réagi au terme impuissance, pas au fait que je sorte avec Linia. Est-ce qu’un petit dysfonctionnement érectile était vraiment si inhabituel par ici ?

« Honnêtement, on n’allait pas le répandre, patron. C’est Linia qui a fait la blague de la saucisse. Elle est parfois un peu bête. »

« Tais-toi, Pursena ! Tu as dit que ce n’était qu’une mauviette inoffensive qui n’avait pas le courage de nous faire des avances ! »

« C’était un compliment, idiote. »

« Miaou ?! »

J’avais secoué la tête alors qu’elles se lançaient dans leur habituel va-et-vient, et je m’étais approché pour prendre mon siège.

« C’est bon, vraiment. Ce n’est pas comme si je faisais tout pour garder ça secret. »

« Oui ! Qui se soucie que tu sois impuissant, patron ? Ce n’est pas comme si on allait penser le contraire de toi ! Miaou ! »

« C’est vrai. Tu es peut-être impuissant, mais tu es toujours le chef, patron ! »

Super, c’est très touchant. Tu pourrais arrêter de répéter le mot « impuissant » maintenant ? Ça commence à m’énerver un peu. Peut-être que j’aurais dû finalement garder ça secret…

« Il ne faut pas te laisser abattre, Maître ! », dit joyeusement Zanoba en me tapant sur l’épaule.

« Nous avons nos figurines ! Laissez-nous vivre pour elles ! »

Julie inclina la tête d’un air incertain.

« Maître, ça veut dire quoi impo-tent ? »

« Eh bien, je suppose que cela signifie que tu ne peux pas remplir le rôle attendu d’un homme… mais ce n’est guère important. Cela n’a aucun rapport avec la création de figurines. »

« Hmm… »

Zanoba essayait-il vraiment de me remonter le moral ? Je voyais bien qu’il choisissait ses mots avec soin…

« Et moi qui pensais que tu n’étais qu’un pervers, patron… Je suppose que tu cherchais simplement un remède à ta maladie, hein ? J’en ai la larme à l’œil, c’est vrai… miaou. »

« Je t’aiderai du mieux que je peux, Patron. Tant que tu me donnes de la viande d’abord. »

Le chat et le chien avaient aussi offert quelques expressions forcées de sympathie. Mais ça ne m’apportait pas grand-chose. En tout cas, je ne tombais définitivement pas amoureux d’elles.

« Pour ce que ça vaut, Rudeus, j’ai appris à entendre les confessions dans le cadre de ma formation. Ils ont dit que je n’avais pas beaucoup de talent dans ce domaine, mais je pourrais peut-être discuter avec toi, au moins. Fais-moi savoir si tu as besoin de quelqu’un pour te prêter une oreille, d’accord ? »

D’un autre côté, les mots de Cliff semblaient chaleureux et authentiques. C’était vraiment le genre de chose qui pouvait gagner le cœur d’un homme. Dommage que je ne sois pas gay. Mais je pouvais comprendre ce qu’Elinalise avait dû ressentir l’autre jour.

Bref, passons. Cliff et Elinalise sortaient maintenant officiellement ensemble. J’avais du mal à croire qu’Elinalise serait capable de résister à l’envie de coucher à droite et à gauche. Et j’étais certain que Cliff ne pourrait pas supporter ça longtemps. Tout allait bien pour le moment, mais il était évident que leur relation allait finir par s’effondrer.

Mais je n’avais bien sûr pas l’intention de le dire.

Dans un autre ordre d’idées, les autres élèves spéciaux étaient maintenant au courant de mon état. La conversation avait été extrêmement gênante, mais au moins ils m’avaient offert leur coopération.

Peut-être que j’avais fait mon premier vrai pas en avant ici. Peut-être. Je voulais juste m’occuper de ce truc pour pouvoir échanger ma salive avec quelqu’un.

***

Histoire bonus : Sylphiette (Partie 3)

Aujourd’hui, en suivant la Princesse dans un couloir, j’entendis quelqu’un parler tout près.

« Vraiment, Cliff, tu dois te détendre un peu ! »

« Écoute, je comprends la nature de ta malédiction. Et j’aime bien, euh… être intime avec toi. Mais te souviens-tu que nous sommes venus ici pour étudier ? Si on passe tous les jours au lit, on va finir par être complètement dépravés. »

« Je sais, je sais. D’abord on étudie, et ensuite… »

C’était Cliff et Elinalise qui marchaient ensemble, l’air très « intime ». Des rumeurs circulaient sur le fait qu’ils sortaient ensemble, ce que la plupart des gens trouvaient étrange, puisque Cliff était un jeune homme très sobre et qu’Elinalise était censée avoir beaucoup couché. Les gens disaient qu’elle ne faisait que jouer avec lui, et que Cliff était trop naïf pour s’en rendre compte… mais en les voyant en personne, on avait l’impression que leurs sentiments étaient réciproques.

« Je ne peux pas dire que je m’attendais à ce que ces deux-là tombent amoureux », murmura la Princesse, en suivant mon regard.

« Cliff a toujours semblé être une personne si obstinée et sérieuse. Pour commencer, il a refusé toutes les tentatives que nous avons faites pour l’amadouer. Il est difficile de croire qu’il se soit entiché d’une elfe à la réputation si infâme. »

La Princesse tourna ensuite son regard vers Rudy.

« Il est vraiment impressionnant, non ? »

Rudy s’adressait au nouveau couple avec un petit sourire gêné sur le visage. Elinalise sourit chaleureusement en retour. L’expression de Cliff était moins chaleureuse, mais il y avait quelque chose, comme du respect dans ses yeux, quand il regardait Rudy.

Si je m’en rappelais bien, Cliff méprisait Rudy. Mais maintenant que Rudy l’avait aidé à convaincre Elinalise, son attitude avait apparemment complètement changé.

Maintenant que j’y pense… est-ce que Rudy faisait quelque chose lui-même ? Il avait rencontré pas mal de jolies filles à ce stade. Et il semblait être ami avec certaines d’entre elles. Selon le chevalier de la Princesse, tous les hommes de la lignée Notos Greyrat étaient des coureurs de jupons. Pourtant, je n’avais jamais entendu dire que Rudy sortait avec quelqu’un, ou même faisait des avances. Et je ne l’avais également jamais vu flirter avec quelqu’un.

Il était pourtant difficile de penser qu’il ne serait pas intéressé par ce genre de choses. C’était ce qui était bizarre. Au village Buena, il m’avait traitée différemment après avoir réalisé que j’étais une fille.

Essayait-il de se retenir ou quelque chose comme ça ?

Alors que je pensais à cela, Rudy jeta un coup d’œil dans ma direction, et me fit signe avec un petit sourire. Il me rappelait tellement le garçon que j’avais connu des années auparavant. J’avais eu l’impression que mon cœur avait sauté un battement.

Mais il ne me faisait pas signe. Je ne le savais que trop bien. Il faisait signe à Fitz, un des assistants de la princesse. Rudy était devenu très ami avec Fitz au cours des derniers mois. Il lui avait demandé toutes sortes de conseils, et Fitz avait progressivement gagné sa confiance et son amitié en retour.

Il ne me faisait pas signe, en d’autres termes. Il ne savait même pas que j’étais là.

Essayant de ne pas être trop triste à ce sujet, j’avais suivi la Princesse dans le couloir.

***

Chapitre 2 : Le fiancé insensible

Partie 1

Six mois s’étaient écoulés depuis mon inscription à l’Université de magie de Ranoa. C’était l’automne, la saison des récoltes. L’automne ne durait jamais très longtemps dans les Territoires du Nord, mais c’était une période de l’année très importante, où la nourriture était préparée, récoltée et stockée pour l’hiver douloureux qui s’annonçait. Il y avait même quelques festivals organisés dans les différentes villes.

Pour les hommes bêtes, c’était aussi la saison des amours… un événement culturel de longue durée qui s’accompagnait d’un ensemble compliqué de règles et de rituels. Tous étaient visiblement agités à l’approche de cette période, hommes et femmes confondus.

À proprement parler, il n’y avait pas beaucoup de personnes de leur espèce inscrites à l’université. Je dirais qu’ils représentaient 5 % du corps étudiant, qui comptait environ 10 000 personnes au total. Cela signifiait qu’ils étaient environ 500. C’était dans un certain sens un groupe important, mais pas très impressionnant vu la taille de notre campus. Pourtant, dès la rentrée, ils semblaient être partout, se livrant à des duels en tête-à-tête qui opposaient généralement un homme à une femme. Et pendant plusieurs mois après leur duel, le couple était collé l’un à l’autre. Ils finissaient par se marier. Celui qui gagnait le duel initial prenait le rôle de chef de la nouvelle « meute » qu’ils formaient.

Ces règles n’étaient pourtant pas gravées dans le marbre. C’était juste une vieille tradition que certains d’entre eux respectaient plus que d’autres. Pourtant, certains hommes bêtes avaient voyagé jusqu’ici depuis des terres lointaines pour défier nos étudiants dans un de ces duels romantiques.

En d’autres termes, nous avions des étrangers qui se promenaient sur notre campus. L’administration aurait normalement essayé d’empêcher cela, mais la saison des amours est un sujet très délicat en raison de son importance dans la culture des hommes bêtes. Toute tentative d’interdire leurs traditions entraînerait probablement de véritables émeutes. En guise de compromis, l’école avait autorisé les hommes bêtes non-étudiants à entrer dans son enceinte sous le prétexte d’assister aux cours, à condition qu’ils en demandent la permission au préalable.

Bref… cela nous amène à Linia et Pursena.

Ces deux-là étaient inaccessibles pour les hommes bêtes lambda. D’abord, elles étaient probablement les deux plus fortes combattantes de toute l’école. Mais le plus important résidait dans le fait qu’elles étaient des princesses Doldia. Si vous demandiez l’une d’elles en mariage, la combattiez et gagniez, vous deveniez candidat au poste de chef de la tribu entière. Tu ne recevras évidemment pas le pouvoir immédiatement. Mais lorsque le moment sera venu de choisir le prochain chef, il ne fait aucun doute que tu seras sérieusement considéré pour ce rôle.

Linia et Pursena étaient bien sûr venues dans ce pays lointain pour étudier, pas pour trouver un mari. Elles ne pouvaient pas choisir un partenaire sans en parler d’abord à leur famille. Elles avaient donc rejeté toutes les propositions dont elles avaient été bombardées après leurs quinze ans.

Pourtant, malgré leur désintérêt très public pour le mariage, il y eut encore plus de prétendants l’année suivante. Elles étaient toutes les deux très populaires. Apparemment, certains hommes bêtes avaient même lancé des attaques furtives contre elles, essayant d’obtenir leur consentement par la force. Elles avaient alors repoussé ces attaquants assez facilement… mais quand l’automne était revenu cette année, elles avaient décidé de s’enfermer dans leur dortoir. Le dortoir des filles n’était pas une forteresse impénétrable, mais tout homme qui tentait de s’y faufiler se faisait harceler par toutes les résidentes. Linia et Pursena étaient donc restées dans leur chambre et avaient même séché les cours.

Je suppose que c’était une sorte de congé médical. On pouvait aussi supposer qu’elles étaient elles-mêmes en chaleur en ce moment. L’idée de les voir se tordre de douleur dans leur chambre en miaulant et en gémissant passionnément était plutôt excitante. Non pas que ça me préparait à m’accoupler.

Elles m’avaient envoyé une lettre, qui disait grossièrement ceci : « Désolé pour le dérangement, patron, mais nous vous laissons gérer les choses pour l’instant. »

Cependant, je ne savais pas exactement comment j’étais censé aider. Peut-être qu’elles voulaient juste que je réponde pour eux quand le professeur faisait l’appel ou quelque chose comme ça.

En tout cas, il n’y avait pas que les hommes bêtes qui étaient « en chaleur » à cette époque de l’année. L’automne coïncidait avec une augmentation des cas d’agression sexuelle sur le campus, car certaines personnes profitèrent de tout le chaos. Ces règles strictes sur qui pouvait entrer dans quel dortoir avaient un peu plus de sens pour moi maintenant. Quand il s’agissait de deux hommes bêtes en chaleur, on pouvait considérer certaines agressions comme un phénomène naturel ou culturel… mais apparemment, certaines des victimes étaient des humains de première année qui ne savaient même pas ce qui se passait.

Comme on pouvait s’y attendre, le règlement de l’école interdisait strictement ce genre de choses. Pour garder les choses sous contrôle, l’administration faisait patrouiller des agents de sécurité sur le campus. Les duels consensuels étaient autorisés, mais on ne pouvait pas attaquer quelqu’un qui refusait de se battre. C’était la limite qu’ils avaient fixée. Notre professeur principal nous avait même donné un avertissement explicite sur la situation, nous disant de ne pas accepter de duels à cette époque de l’année. Il avait également encouragé ceux qui n’avaient pas confiance en leurs capacités d’autodéfense à se déplacer en groupe à tout moment.

En fait, maître Fitz m’avait également dit d’être prudent. Il semblait penser que certaines filles pourraient me défier en duel sous des prétextes, prétendant qu’elles voulaient juste s’entraîner contre un puissant magicien. Il m’avait conseillé de refuser catégoriquement, d’ignorer leurs tentatives de provocation et de quitter rapidement les lieux sans baisser ma garde une seule seconde.

Les filles en chaleur, hein… ?

Autrefois, j’aurais pu être tenté de me battre en duel avec chacune d’entre elles et de me constituer un harem. Mais dans mon état actuel, je ne ferais que remuer le couteau dans la plaie. La saison des amours était un événement auquel je ne participerai pas de sitôt.

Tu vois, je vais laisser ça à ces jeunes là-bas ? Le garçon humain et sa petite amie elfe, qui « étudie » assise sur ses genoux ? Cette femme est en chaleur toute l’année.

Honnêtement, ces deux-là ne se reposaient jamais. Je pouvais pratiquement voir les cœurs flotter au-dessus de leurs têtes. Pourtant… Cliff était manifestement un tout nouvel homme, mais j’avais l’impression qu’Elinalise le traitait comme elle traitait tous ses autres amants. Je n’avais pas l’intention de dire quoi que ce soit, bien sûr, mais tout cela ressemblait encore à une imposture. Est-ce que ça allait vraiment marcher pour eux ?

À un moment donné, alors que je regardais Cliff et Elinalise s’amuser, Zanoba s’était approché de mon bureau.

« Maître, ne penses-tu pas qu’il est temps de commencer une nouvelle création ? »

« Une nouvelle création, hein… ? »

Jusqu’à il y a quelques jours, je travaillais sur une figurine d’Éris à l’échelle 1/8, comme une sorte d’exercice thérapeutique, mais j’avais fini par tellement chialer que j’avais dû abandonner à mi-chemin. Depuis lors, je n’avais pas réussi à me motiver pour faire quoi que ce soit. J’étais tombé dans une sorte de marasme sans même m’en rendre compte.

« Ouais, je suppose que tu as raison. Des idées ? »

« Peut-être que faire une sorte d’animal ou de monstre serait un bon nouveau sujet. »

« Hmm, bien sûr. Je pense qu’un Wyrm Rouge pourrait être amusant. »

« Oh ! En effet ! Le même monstre que tu as déjà tué tout seul ? »

« Oui. Ce n’était pas facile, d’ailleurs. Je pensais que je serais certainement mort. »

« Hahaha. Tu es bien trop modeste. »

« Maître Zanoba, de quoi parlez-vous ? »

Julie semblait un peu curieuse, alors je lui avais raconté l’histoire de mon combat contre un Wyrm rouge à l’époque où j’étais aventurier. Très vite, ses yeux pétillèrent et son visage rougit d’excitation. Les enfants de ce monde semblaient aimer ce genre d’histoires. Je l’oubliais des fois de temps en temps, mais elle n’avait que six ans.

« Hm, d’accord. Pourquoi ne te ferais-je pas une figurine du Wyrm Rouge, Julie ? »

« Quoi… ? M-Maître, et moi ? Ne feras-tu rien pour moi ?! »

« Zanoba, tu es censé être mon élève, non ? Et si tu m’offrais ton aide pour faire ça ? »

« Oh ! Bien sûr, Maître ! Je t’aiderai de toutes les manières possibles. »

Cette vie n’était vraiment pas si mal. Je n’étais pas en pleine forme ces derniers temps, mais au moins, je m’étais installé dans une routine décente ici. Mes cours de magie divine et de barrière de niveau débutant allaient bientôt se terminer, et je devais décider de ce que je devrais faire ensuite. Peut-être la désintoxication intermédiaire ? Je m’étais bien débrouillé avec les sorts de niveau débutant jusqu’à présent. Je ne voyais pas l’utilité d’apprendre quelque chose de plus avancé que ça.

Je pouvais toujours essayer la Guérison avancée à la place. Mais là encore, je me sentais relativement satisfait de mon niveau d’expertise actuel. Les sorts intermédiaires étaient suffisants pour faire face à la plupart des situations.

Il y avait toujours l’Enchantement, que je n’avais jamais pratiqué auparavant. Techniquement, il s’agissait d’une forme de magie d’invocation, elle serait donc peut-être plus pertinente pour mes recherches. D’après ce que j’avais entendu, il s’agissait principalement d’apprendre à créer divers instruments magiques. Je n’étais toujours pas sûr du rapport avec l’invocation… mais ce serait au moins quelque chose de nouveau.

Bien sûr, j’étais tout aussi libre de ne pas prendre de nouveaux cours. Je pouvais simplement passer plus de temps à la bibliothèque à la place. Je commençais à avoir l’impression d’être dans une impasse en faisant des recherches sur l’incident de déplacement, mais il pourrait être intéressant d’essayer d’apprendre d’autres langues. Si j’optais pour cette voie, je pourrais demander à Cliff de me donner des cours de magie divine en parallèle… Mais il passait tout son temps avec Elinalise ces derniers temps. C’était probablement plus intelligent de les laisser seuls pendant un moment. Je ne voulais pas me mettre en danger.

Je pourrais peut-être essayer d’aller dans une direction complètement différente et apprendre quelque chose sans rapport avec la magie. Ça pourrait être amusant d’apprendre à monter à cheval, par exemple…

Les jours s’écoulaient paisiblement tandis que j’essayais de me décider.

***

Partie 2

Et soudainement, les choses ne furent plus aussi paisibles.

« Il semblerait que tu sois Quagmire Rudeus, l’aventurier de Rang A qui a terrassé un Wyrm errant tout seul ! Je te défie en duel matrimonial, monsieur ! »

En me rendant à la bibliothèque, je m’étais retrouvé face à une personne me défiant.

Je m’étais retourné, je m’étais alors retrouvé face à une belle fille. Sa peau était bronzée, et ses cheveux soyeux bleu foncé étaient attachés en une queue de cheval soignée. Elle avait l’air d’avoir 17 ou 18 ans. Elle avait un visage fort et digne, et ses lèvres étaient serrées l’une contre l’autre. On pouvait dire au premier coup d’œil qu’elle était du type « femme guerrière ». Au lieu d’un uniforme scolaire, elle portait une tenue légère de combattante à l’épée d’un bleu profond saisissant.

Elle avait une poitrine modeste, mais ses muscles étaient impressionnants. Elle n’avait pas l’air d’une culturiste, mais elle était clairement en très bonne forme. À ses côtés se trouvait une longue épée incurvée, le type d’épée couramment utilisé par les combattants du style du Dieu de l’épée.

La fille regardait dans ma direction.

Pour être plus précis, elle fixait avec surprise la personne qui se tenait juste en face de moi — le grand homme bête poilu qui venait de me défier bruyamment en duel.

Oui, j’avais oublié de mentionner l’homme bête musclé et canin, mais c’était lui qui m’avait crié dessus. Lui aussi ne ressemblait pas du tout à un magicien. La fille avec l’épée était probablement juste passée par là. Vu la période de l’année, elle aurait pu penser qu’il lui parlait.

« Uhm… »

Eh bien, de toute façon. Oublions la jolie fille pour le moment.

Il y avait un problème assez fondamental ici. J’étais un mec, et ce mec était aussi un mec, et il venait de me défier en duel. C’était légèrement gênant.

« Un duel matrimonial ? Comme… un de ces trucs où on se marie plus tard ? »

« En effet ! »

Gaah…

« Je suis désolé… Je ne sais pas s’il y a des rumeurs qui circulent ou autre, mais en fait je suis hétéro. Je ne suis pas non plus vraiment intéressé par ce genre d’expérience. Je vais devoir décliner votre offre. »

Les oreilles de l’homme bête tressaillirent.

« Tu sembles mal comprendre la situation. »

« Oh non, il est déjà si tard ? Vous savez, j’ai une répétition de piano aujourd’hui. Je vais devoir partir maintenant, désolé… »

Maintenant que j’avais décliné son offre, je m’étais retourné et j’avais commencé à m’éloigner, ignorant totalement sa tentative de poursuivre la conversation. J’avais en d’autres termes suivi le conseil de Fitz à la lettre.

« Attends un peu ! »

Mais à ma grande surprise, mon nouvel ami poilu s’était levé d’un bond, s’était élevé à plusieurs mètres au-dessus de ma tête et avait atterri avec un bruit sourd juste devant moi. Ce type sautait comme un mécha à jointure inversée. Il aurait fait un solide Dragoon.

« Tu n’as pas le droit de me refuser. Je m’appelle Brook Adoldia ! Je suis venu me battre en duel pour obtenir la main de Mlle Pursena, afin de devenir un jour le chef de ma tribu ! »

« Pursena se repose dans son dortoir en attendant que la saison des amours soit terminée. Pourriez-vous peut-être y aller à sa place ? »

« J’ai envoyé à l’avance une lettre à Mlle Pursena pour l’informer de mes intentions ! Elle m’a expliqué que tu es maintenant le chef de sa meute. Sire Gyes m’a parlé de tes prouesses de guerrier, et j’ai entendu dire que tu avais tué un dragon errant tout seul. Il est clair que tu es l’homme le plus fort de cette université. Tu devrais être un adversaire de taille pour moi ! »

Bon, je n’ai pas vraiment abattu quoi que ce soit… Je suis un magicien, pas un épéiste…

« Que se passera-t-il si je refuse ? »

« En tant que chef de meute, tu es obligé de te battre contre moi ! »

J’avais pris un moment pour essayer de comprendre tout ça.

Après avoir réussi à battre Linia et Pursena lors d’un combat il y a quelque temps, elles avaient commencé à m’appeler chef. Apparemment, il fallait vaincre le chef d’une « meute » si on voulait épouser quelqu’un qui en faisait partie. Donc, si ce type me battait au combat, il pouvait prétendre à Pursena comme prix ?

Je n’avais pas l’intention de devenir le chef d’une meute, mais je sentais que ce type n’allait pas s’en soucier. C’était une question de primauté du règne animal. Si je perdais ce combat, je serais démis de mes fonctions de chef et Pursena se marierait avec un poilu quelconque.

« Alors… combattons ! »

Brook n’avait pas attendu que je réponde. Il hurla férocement et fonça sur moi.

« Quagmire. »

Comme il venait vers moi en ligne droite, il fonça rapidement en plein dans mon marais…

« Canon de pierre. »

Et un projectile de pierre bien placé l’avait assommé.

Cela cassait un peu l’ambiance. Il semblerait qu’il criait plus qu’il ne mordait. Je l’avais éliminé par réflexe sans trop y réfléchir, mais en y repensant, je n’avais pas vraiment de raison de le laisser gagner. D’abord, Pursena n’avait pas l’air de vouloir se marier pour le moment.

Cela expliquait au moins la lettre qu’elles m’avaient envoyée. Le fait qu’elles me faisaient porter le chapeau ne me rendait pas très heureux, mais je pouvais me débrouiller avec des types comme ça, sans problème. Ce n’était probablement pas un si gros problème.

Mes sentiments sur le sujet avaient changé au cours des minutes suivantes, après avoir été attaqués de cinq manières différentes sur mon chemin vers la bibliothèque.

On aurait dit que la moitié de la tribu Doldia attendait ce jour avec impatience. Linia et Pursena étaient très demandées. Qu’est-ce qu’elles avaient d’ailleurs de si attirant ? Leurs corps, peut-être ? Mais ça n’avait pas beaucoup de sens. Beaucoup de ces hommes ne les avaient probablement jamais vues en personne. Ça devait être leur position de « princesse ». Le premier type avait bien parlé de devenir le chef de sa tribu..

Être le numéro un était-il vraiment si important pour eux ? C’était quoi, une tribu entière de Starscreams ?

D’après ce que je vis, ils avaient même établi un ordre pour me défier. Un gars avait essayé de faire irruption à mi-chemin et s’était fait engueuler pour avoir « coupé la file ». Peut-être que c’était encore une de ces traditions des hommes bêtes.

Heureusement, ils n’étaient pas allés jusqu’à me poursuivre à l’intérieur de la bibliothèque elle-même. Je suppose que l’administration leur avait clairement fait comprendre qu’ils n’étaient pas autorisés à faire irruption dans les installations de l’école… à moins que les hommes bêtes aient aussi une ancienne règle à ce sujet.

Je ne m’en étais de toute façon pas soucié. Je pouvais au moins me réfugier ici pour un petit moment.

◇ ◇ ◇

Quelques heures plus tard, en début de soirée, Fitz s’était présenté lui aussi à la bibliothèque. Son regard était un peu réprobateur.

« C’est une sacrée scène dehors, Rudeus. Qu’as-tu fait pour énerver tous ces gens ? »

« Rien. Ils veulent juste me battre pour pouvoir épouser Linia ou Pursena. »

« Attends, quoi ? »

Pendant que Fitz clignait des yeux, je lui expliquais tous les détails de mon statut de « patron » et le fonctionnement des traditions des hommes bêtes. Après en avoir eu fini, Fitz fronça les sourcils.

« Cela n’a aucun sens. Tu n’es pas le chef de la tribu Doldia. Qui se soucie si tu les as battues dans un combat une fois ? Ça ne veut pas dire que tu as le droit de les distribuer comme prix à des étrangers quelconques. »

C’est assez vrai. Si j’avais autant de pouvoir sur elles, elles ne me grifferaient pas au visage chaque fois que je touchais leurs jambes.

« Tu as raison. Mais comment convaincre les gens là-bas ? »

Fitz mit une main sur son menton, et hocha lentement la tête.

« Sincèrement, tu as tout à fait le droit de les ignorer… mais il serait peut-être plus facile de les battre dans un combat. Ils vont probablement abandonner et rentrer chez eux. »

« … Donc au final, je devrais quand même les affronter en duel ? »

« C’est probablement pour le mieux. »

Facile à dire pour lui. Je n’étais pas sûr du nombre de personnes qui m’attendaient dehors, mais d’après ce que je voyais, il devait y en avoir des dizaines. Et bien sûr, c’était une foule d’hommes machos, grands et puants, qui voulaient diriger leur tribu. Il faudrait que je les assomme tous.

« Je préfère vraiment ne pas faire de la violence une part active de mon quotidien. »

« Je le sais, Rudeus. Mais à moins que tu ne fasses quelque chose pour eux, tu seras coincé ici pour toujours. Oh, et ils pourraient aussi perdre patience et charger ici. Nous ne voulons pas qu’ils mettent le bazar dans la bibliothèque, non ? »

« Oui, je suppose que tu as raison. Argh… juste ce dont j’avais besoin, une multitude de duels contre une horde d’hommes en sueur et en fourrure… »

Je ne voyais pas ce que je gagnerais dans ces duels, même si je faisais de gros efforts. Ça avait juste l’air d’être pénible.

« Uhm, il n’y a pas que des hommes, en fait. J’ai aussi vu une fille là-bas. »

« Sérieusement ? Était-elle mignonne ? »

« Rudeus… Ne me dis pas que tu vas accepter ce duel ? »

« Non, non. Bien sûr que non. Euh… »

J’avais secoué la tête, principalement pour que Fitz arrête de me fixer. Pourtant, j’étais un peu intrigué. Je voulais au moins savoir à quoi elle ressemblait. Et où elle avait entendu parler de moi.

« Je suis juste curieux, c’est tout. »

Quand quelqu’un exprimait de l’intérêt pour vous, il était parfaitement naturel d’être un peu intrigué en retour. De toute manière, les choses ne pouvaient pas aller très loin tant que je resterais dans cet état.

« Oh ? Tu es curieux, hein ? Hmm. »

Pour une raison inconnue, Fitz semblait mécontent de moi. En toute honnêteté, il m’avait mis en garde contre les duels de filles l’autre jour…

Oh, peut-être que Luke s’était attiré des ennuis de cette façon à un moment donné ? Oui, c’est logique. Fitz avait probablement été obligé de nettoyer le désordre après coup, alors il était irrité de me voir traiter la situation avec autant de désinvolture.

« Eh bien, peu importe. On dirait que ça cause beaucoup de chaos chaque année, hein ? Le conseil des élèves ne peut-il rien faire ? », avais-je dit.

« Nous n’intervenons pas dans tout ce qui concerne la saison des amours. Si nous essayions de l’interdire, les choses ne feraient probablement qu’empirer. »

D’après ce que Fitz m’avait dit, le conseil des élèves avait déjà fort à faire à cette période de l’année. Ils concentraient la plupart de leur énergie sur la protection des étudiants moins aptes au combat pendant cette saison chaotique, en faisant des choses comme patrouiller le campus en petits groupes, stopper toute situation dangereuse qu’ils trouvaient avant qu’elle ne devienne incontrôlable. En fait, Fitz devait participer à l’une de ces patrouilles le soir même.

« Donc, vous tentez de protéger la paix, non ? Vous pourriez donc vraiment m’aider ! »

« Euh… Pourquoi ne t’en occupes-tu pas toi-même, Rudeus ? Je ne pense pas que tu aies besoin de notre aide. »

Pour une raison inconnue, la voix de Fitz n’était pas très amicale aujourd’hui. Avais-je dit quelque chose qui l’avait énervé ? Attendez… peut-être qu’il pensait à ce qui s’est passé pendant mon examen d’entrée. Il avait prétendu que ma victoire ne le dérangeait pas, mais si je commençais à fuir les combats comme ça, les gens pourraient penser qu’il avait perdu contre un lâche. Ce ne serait pas bon pour sa réputation.

***

Partie 3

Fitz m’avait beaucoup aidé récemment. Je n’étais toujours pas emballé par tout ça, mais je lui devais de faire un effort.

« Très bien alors. Pour le bien de ta réputation, Maître Fitz, je vais tous les massacrer. »

« Quoi ? ! Ne les tue pas, Rudeus ! »

« C’était juste une blague. Désolé. »

Les gens prenaient ces duels au sérieux, mais il y avait une règle non écrite selon laquelle personne n’était censé en mourir. Pourtant, il y avait peut-être de puissants combattants qui m’attendaient dans cette foule. Je ne pouvais pas me permettre d’être négligent.

Finalement, résigné à mon sort, j’étais sorti de la bibliothèque pour la première fois depuis des heures.

« … C’est quoi ce bordel ? »

J’avais été accueilli par une scène légèrement surprenante. Des dizaines de corps étaient éparpillés sur le sol, mous et immobiles. C’était comme si j’avais erré sur une sorte de champ de bataille.

Tous étaient des hommes bêtes de différentes races, formes et tailles. Certains d’entre eux portaient des uniformes scolaires, mais beaucoup n’en portaient pas.

Oh, attends. Il y a aussi une fille.

C’était l’épéiste que j’avais vue plus tôt. S’était-elle d’une certaine manière mélangée à eux ? Ou peut-être… qu’elle était en amour avec moi depuis le début ?

Alors que je réfléchissais à cette question extrêmement importante, un éclat de rire retentit dans l’air.

« Bwahahahaha ! »

Un homme se tenait debout au milieu des personnes au sol, tenant le dernier de ses ennemis d’une main.

« Je vous reconnais le mérite de m’avoir défié, mes jeunes amis ! C’était une très mauvaise décision de votre part, certes, mais une décision courageuse ! Les étudiants de cette “Université de la Magie” ont clairement du cran ! »

Fitz et moi étions restés figés sur place, bouche bée. Après quelques secondes, j’avais finalement réussi à dire un timide « Euh… »

Jetant de côté le dernier guerrier homme-bête, l’homme s’était retourné pour nous faire face.

« Ohoh ! Ces jeunes hommes m’ont dit de les battre si je ne voulais pas attendre mon tour, et c’est ce que j’ai fait ! Et maintenant, vous êtes venus à ma rencontre, juste à temps ! Excellent, excellent. J’aime les hommes qui tiennent leurs promesses ! »

Il était évident au premier coup d’œil que cet homme était un démon. Sa peau était aussi noire que l’obsidienne, et il avait six bras. Ceux du haut étaient repliés, ceux du milieu pointaient vers nous, et les deux du bas étaient posés sur ses hanches. Ses longs cheveux, qui descendaient jusqu’à sa taille, étaient d’une nuance intéressante de violet.

« Je suis l’immortel Roi-Démon Badigadi ! »

Est-ce qu’il venait de se faire appeler Roi-Démon ? Est-ce qu’on parlait du même genre de Roi-Démon ? Comme celui qui enlevait les jeunes filles du village le plus proche pour satisfaire ses appétits ? Le type qui pouvait faire tout ce qu’il voulait, tant qu’il se battait contre le « héros » occasionnel venu pour le tuer ?

Oui, probablement pas.

La question la plus importante pour l’instant était : qu’est-ce qu’un Roi-Démon pouvait bien faire ici ?

« Je vois que tu as l’Oeil de la clairvoyance, mon garçon ! Tu dois être Rudeus Greyrat ! J’ai entendu parler de toi par ma fiancée, l’impératrice démoniaque Kishirika ! »

Eh bien, au moment où il s’approchait de moi…

« Je te provoque en duel ! »

Très bien. Au moins, il savait comment aller droit au but. Malheureusement, je n’avais toujours aucune idée de ce qui se passait ici. Peut-être qu’il me laisserait tranquille si je lui offrais deux jeunes filles légèrement poilues en sacrifice… ?

◇ ◇ ◇

La nouvelle s’était répandue dans les pays proches de l’Université de Magie de Ranoa à une vitesse remarquable : Un Roi-Démon était apparu.

Normalement, la nouvelle de l’apparition d’un Roi-Démon aurait dû leur parvenir bien avant son arrivée effective. Mais ce Roi-Démon s’était déplacé si rapidement qu’ils ne l’avaient appris qu’au moment où il traversait leur territoire. Les dirigeants de ces nations avaient été plongés dans un état de confusion et de panique.

C’était compréhensible. En règle générale, les Rois Démons ne s’aventuraient jamais en dehors du Continent Démon. Il y eut des Rois Démons belliqueux et agressifs il y a longtemps, bien sûr, mais ils avaient pratiquement tous été exterminés lors de la Guerre de Laplace il y a des siècles. Les survivants qui régnaient désormais sur le Continent Démon étaient pacifiques ou prudents par nature, et largement désintéressés par les conflits.

Mais, quelle que soit leur personnalité, ces rois étaient suffisamment puissants pour prendre le contrôle d’une partie du terrifiant Continent des Démons. Si l’un d’entre eux décidait de se déchaîner sur le territoire des Humains, les dégâts seraient incalculables. Ranoa, Neris et Basherant avaient tous réagi instantanément à l’arrivée de Badigadi, envoyant tous les chevaliers à leur disposition pour l’intercepter, ils avaient également fait appel à la Guilde des Aventuriers pour une assistance d’urgence. Mais leurs forces se trouvaient encore à une certaine distance de l’Université de la Magie.

En guise de palliatif d’urgence, les petites unités de soldats des Nations magiques déjà en garnison dans la ville de Sharia avaient rejoint tous les aventuriers locaux et les membres de la Guilde des mages et avaient encerclé le campus. Dans le pire des cas, ils avaient reçu l’ordre de ralentir le Roi Démon jusqu’à l’arrivée des forces principales.

Cependant, le but de la venue du Roi Démon ici restait un mystère total. Il n’était pas difficile de l’identifier. Il n’y avait qu’un seul Roi Démon avec une peau noire de jais et six bras : Badigadi l’Immortel. C’était l’un des anciens rois ayant vécu avant la guerre de Laplace. Son pouvoir le plus remarquable, comme son nom l’indiquait, était son indestructibilité. En raison de sa nature pacifique, on savait peu de choses sur ses capacités au combat, mais certains historiens pensaient qu’il avait déjà combattu contre Laplace lui-même. Cela signifiait que même le redoutable Dieu Démon n’avait pas réussi à le détruire.

Pourquoi une telle personne était-elle soudainement apparue à l’Université de Magie de Ranoa ? Et pourquoi avait-il erré sur le campus, assommant des étudiants innocents et des hommes bêtes en visite ?

Il faudra un certain temps avant que quiconque n’apprenne les réponses à ces questions.

Rudeus

À ce moment précis, je me tenais au centre du Terrain d’Entraînement Magique Avancé de l’Université… ce qui était le nom fantaisiste donné à cette cour plate et vide. Face à moi se trouvait le Roi-Démon Badigadi. J’avais gardé la tête haute et j’avais croisé les bras pour tenter de projeter une certaine confiance, mais pour être parfaitement honnête, je paniquais un peu. Mais peut-on vraiment m’en vouloir ? Dans quelle mesure seriez-vous calme si vous aviez un énorme démon tank à six bras qui vous regardait comme ça ?

Bon, d’accord. Je dois l’admettre que j’avais l’impression d’être assez puissant ces derniers temps. Mais on parlait d’un Roi-Démon là. C’était une entité que même une personne assez puissante ne pouvait pas affronter. J’avais l’impression que l’univers me punissait pour mon arrogance. J’avais honnêtement envie de m’enfuir en hurlant dans les collines.

J’avais regardé derrière nous et je vis qu’on avait attiré une énorme foule de curieux. Il semblait y avoir un mélange équilibré d’étudiants et d’étudiantes, ainsi qu’un bon nombre de professeurs. Si je tournais les talons et courais ici, qu’allaient-ils penser de moi ?

En y réfléchissant bien, je n’en avais en fait rien à faire de ça. Mais j’avais l’impression d’avoir perdu ma chance de m’échapper.

Tout à coup, quelqu’un traversa la foule des spectateurs et trotta vers moi à vive allure. C’était un homme âgé qui portait une perruque un peu voyante. Le look lui allait cependant bien.

« J’ai entendu parler de la situation par Jenius. Mes excuses, mais pourriez-vous nous faire gagner du temps ? Nous rassemblons nos forces aussi vite que possible. »

Sur ce, il se retourna et alla dans la foule.

Mais au fait, qui était censé être ce type ? J’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part. Ça ne me revenait pas pour l’instant, mais je comprenais au moins ce qu’il essayait de me dire. Le vice-principal Jenius était au courant de la situation, et il allait me sortir de ce pétrin si je parvenais à gagner suffisamment de temps. C’était agréable d’avoir des gens avec de l’influence de votre côté parfois.

« Hrm. Le garçon prend certainement son temps… », dit Badigadi en me regardant les bras croisés.

« Je ne pense pas qu’il en ait pour longtemps », avais-je répondu.

Pour l’instant, Fitz était parti me chercher mon fidèle bâton Aqua Heartia. À ma demande, Badigadi avait accepté d’attendre qu’il arrive. Je ne m’attendais pas à ce que Fitz prenne autant de temps. La bibliothèque n’était pas très loin de mon dortoir, et j’avais laissé le bâton juste à côté de mon lit avec un drap dessus. Il devrait être assez facile à trouver.

« Hm. Je me suis précipité ici parce que je sais que vous, les humains, êtes toujours pressés, mais tu sembles être assez calme, mon garçon. Je n’en attendais pas moins de quelqu’un qui a intrigué ma fiancée. »

« Votre fiancée… je suppose que vous parlez de, euh… l’Impératrice Kishirika, correct ? »

« En effet », Badigadi acquiesça fermement.

Je n’avais bien sûr pas oublié l’impératrice démoniaque Kishirika Kishirisu. C’était elle qui m’avait donné mon Œil de Démon. Au début, je n’avais pas cru qu’elle était la vraie, et elle était partie si brusquement que j’étais trop abasourdi pour comprendre ce qui s’était passé…

Mais pourquoi son fiancé venait-il me combattre maintenant, après tout ce temps ? Il ne cherchait sûrement pas à épouser Linia ou Pursena.

« Vous savez, Votre Majesté, je n’ai eu qu’une brève conversation avec l’impératrice. Mais elle m’a accordé cet Œil de Démon. »

« Elle n’arrête pas de dire à quel point tu es impressionnant, mon garçon ! Cela fait des années que je ne l’ai pas entendue parler de quelqu’un avec une telle excitation dans la voix. Je suis un homme très tolérant, bien sûr, mais j’admets que j’étais un peu jaloux ! »

Jaloux ? Sérieusement ? Ce n’est pas comme si j’avais fait quelque chose avec elle, non ? Pourquoi serait-il en colère contre moi ? Était-ce à cause de la blague que j’avais faite sur le fait de vouloir coucher avec elle ? Ça n’avait cependant servi à rien. Elle m’avait rejeté parce qu’elle avait un fiancé… qui devait être ce type. C’est ça.

« Je n’ai rien de spécial, je vous assure. Je ne suis rien d’autre qu’un triste et pitoyable vermisseau humain. Je ne vois pas pourquoi un Roi-Démon comme vous serait jaloux de moi… l’Impératrice des Démons a dû exagérer quelque peu », avais-je dit de la voix la plus calme que j’avais pu faire.

Badigadi répondit en éclatant de rire, comme si j’avais fait une blague vraiment hilarante.

« Bwahahahaha ! Ne sois pas modeste, mon garçon ! J’ai entendu parler de cette étonnante réserve de mana que tu as en toi. »

Étonnante était un mot fort. Oui, il devenait évident que j’avais beaucoup plus de mana que la plupart des gens. Mais ce n’était sûrement pas assez impressionnant pour rendre jaloux un véritable Roi-Démon… non ?

***

Partie 4

Maintenant que j’y pense, Kishirika avait également fait un commentaire à ce sujet. Quels étaient ses mots exactement ? Tout ce dont je me souvenais, c’était qu’elle gloussait de rire sans raison apparente…

« Euh… eh bien, oui. Il semblerait que j’ai un peu plus de mana que la plupart des gens. »

« Ahahahaha ! Un peu plus, hein ? Oui, en effet ! »

Badigadi se mit à rugir de rire pendant un certain temps. Au bout d’un moment, il s’était brusquement tu et s’était laissé tomber au sol avec un bruit sourd.

« Assieds-toi, mon garçon. »

J’avais rapidement pris un siège. Badigadi était encore énorme, même assis. J’avais l’impression de parler avec une montagne de muscles. Il était dommage que je n’aie pas eu la chance d’avoir un tel physique.

« On dirait que tu ne comprends pas ce que signifie être appelé “étonnant” par l’impératrice démoniaque Kishirika Kishirisu. »

« … Eh bien, je suppose que non, en effet. »

« Elle m’a dit que tu avais une quantité incroyable de mana, même plus que Laplace. Tu es la première personne à qui elle dit ça. »

Laplace ? Comme… le Laplace ?

Apparemment, j’avais plus de mana qu’un Dieu Démon. Et franchement, ça ne me semblait pas normal. Il est vrai que je n’avais pas manqué de mana depuis très longtemps, mais ce n’était pas comme si mon corps débordait de puissance ou autre.

« Le Dieu Démon Laplace avait l’une des plus grandes réserves de mana de toute l’histoire. En d’autres termes, le tien est aussi l’un des plus grands de tous les temps. »

« Oh, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas possible. »

Malgré mes légères protestations, mon cœur bondissait toujours d’excitation. Après tout, je parlais à un Roi-Démon, quelqu’un avec des siècles d’expérience dans la bataille. C’était presque comme si un athlète professionnel me disait que j’avais du « potentiel » ou quelque chose comme ça.

« Je ne sais pas moi-même ce qu’il en est. Kishirika peut être un peu négligente parfois. Il y a une chance qu’elle t’ait mal jugé. »

L’expression de Badigadi était devenue légèrement aigre en prononçant ces mots. Peut-être se souvenait-il d’une erreur coûteuse commise par sa fiancée dans le passé ? Elle semblait en effet être du genre à faire des erreurs inconsidérées.

« Eh bien, j’admets que j’ai fait un effort pour augmenter ma réserve de mana au fil des ans. Je ne sais par contre pas si j’en ai plus que quiconque dans l’histoire. Cela ne voudrait-il pas dire que n’importe qui pourrait battre le record s’il s’entraînait comme je l’ai fait ? »

« Non. Une telle chose serait normalement impossible. »

Peut-être que cela avait quelque chose à voir avec le fait que j’avais été réincarné d’un autre monde ? Ou peut-être que l’Homme-Dieu avait en quelque sorte « triché » en mon nom sans que je m’en aperçoive…

« Il y a une chose que j’aimerais vous demander, votre Majesté. Si vous le voulez bien. »

« Qu’est-ce que c’est ? N’hésite pas à poser n’importe quelle question. »

« Euh, juste pour être clair, je ne suis pas un laquais de la personne que je vais nommer. Donc j’apprécierais que vous ne m’attaquiez pas soudainement. »

« J’ai déjà accepté d’attendre, mon garçon. Un Roi-Démon ne brise jamais une promesse. »

Vraiment ? Eh bien, c’est bon à savoir. Je vais te prendre au mot sur ce coup-là, d’accord ? Pas de violence, s’il vous plaît…

« Est-ce que le nom d’Homme-Dieu vous dit quelque chose ? »

« … Où as-tu entendu ce nom, mon garçon ? »

« C’est quelqu’un qui apparaît parfois dans mes rêves. »

Repliant ses bras, Badigadi commença à se caresser le menton pensivement.

« Hmm, je vois. Tes rêves, hein ? »

« Savez-vous quelque chose sur lui, votre Majesté ? »

Badigadi s’arrêta un instant, apparemment plongé dans ses pensées, puis secoua la tête.

« Je ne saurais le dire ! Je crois avoir déjà entendu ce nom, mais je ne me souviens pas où ! Cela fait au moins quelques siècles que personne ne m’a parlé de lui. »

« C’est vrai ? Eh bien, je vous remercie quand même. »

Quelques siècles… c’est un peu vague. Je suppose qu’il n’a pas la meilleure mémoire…

« Pas de problème ! Si je m’en souviens, je te le ferai savoir ! Bwahahahahaha ! »

« Je vous en serais reconnaissant. »

« Tu es tellement ennuyeux, mon garçon. Rigole avec moi pour une fois ! Bwahahahaha ! »

Badigadi semblait certainement être un homme qui profitait de la vie. Je n’avais rien dit de particulièrement drôle dans toute cette conversation, mais il ne semblait jamais s’arrêter de rire.

Je m’étais souvenu de la nuit où j’avais rencontré Ruijerd. C’était en riant ensemble que nous avions établi un lien personnel. Peut-être que le rire était une sorte de langage commun ici. Si la personne à qui je parle rit, il était probablement impoli de ne pas répondre de la même manière.

Très bien, alors, faisons ça.

« Bwaaahahahahahahaha ! »

« Bien ! C’est comme ça, mon garçon ! Kishirika disait toujours ceci : on rit d’abord, on réfléchit après ! En y pensant, ne riait-elle pas la dernière fois qu’elle est morte ? ! Bwahahahaha ! »

Badigadi se mit à rire une fois de plus. Malgré son apparence effrayante, il ne semblait pas être un si mauvais garçon.

Pendant que nous riions, le groupe de spectateurs derrière nous commença à faire un peu de chahut. Je m’étais retourné pour voir ce qui se passait. On aurait dit qu’il y avait une sorte d’agitation au milieu de la foule. Je pouvais à peine distinguer le son des voix qui criaient.

« Laissez-moi passer ! Je dois lui donner son bâton ! »

« Arrête ! Si tu le lui donnes, il devra commencer le duel ! »

« Mais si le duel commence quand même ? Tu vas juste rester là et le laisser mourir ?! »

« Ce n’est pas ce que je… »

« Laissez-moi faire ! »

« Ah ! Zanoba ! »

« Zanoba Shirone ? ! Lâchez-moi ! Lâchez-moi… Aïe ! Aïe, aïe, aïe ! »

Soudainement, Maître Fitz jaillit de la foule et se précipita vers moi à une vitesse féroce. Ce type était vraiment rapide sur ses pieds. Il devait bouger trois fois plus vite que moi. Peut-être devrions-nous le peindre en rouge et lui coller une corne sur la tête…

« Hah… hah… Je suis désolé, Ru… Rudeus. Les professeurs ont essayé de m’arrêter… »

Haletant pour respirer, Fitz s’était arrêté devant moi. Il tenait mon bâton dans ses bras.

« Tu es, euh… un sacré bon coureur, Fitz. »

« Huh… ? Hah… Non. Mes chaussures sont des objets magiques, c’est tout… »

J’avais regardé les bottes que Fitz semblait toujours porter. Je n’avais même pas réalisé qu’elles étaient de nature magique. Sa cape était probablement enchantée aussi, hein ? Il ne l’enlevait jamais, même quand il faisait chaud dehors.

« Sans blague ? Ces lunettes de soleil sont-elles aussi magiques ? »

« Hah… hah… Oh, celles-ci. Oui, elles sont… euh, attends. Désolé, c’est un secret… »

Fitz rit doucement et sourit d’embarras.

Pourquoi ce type devait-il avoir l’air si mignon quand il riait ? Il faisait faire des choses bizarres à mon rythme cardiaque.

« Hah… Bref, voilà. Bonne chance, Rudeus… Mais ne te surmène pas, d’accord ? Si tu réalises que tu ne peux pas gagner, excuse-toi et fuis. Tu es face à un Roi-Démon. Personne ne va te blâmer. Ta vie est plus importante que ta fierté. »

En hochant la tête, j’avais pris l’Aqua Heartia de Fitz. Cela faisait un moment que je n’avais pas livré une vraie bataille avec cette chose dans mes mains. Faisons ce que nous pouvons, partenaire. Si on s’en sort en un seul morceau, je vais rentrer directement chez moi et épouser ma salade d’ananas adorée…

J’avais lancé un drapeau de mort juste pour le plaisir puis j’avais retiré le tissu d’Aqua Heartia. Fitz avait pris une grande respiration de surprise. Une idée malicieuse surgit dans ma tête, et je n’avais pas pu résister.

« … Fitz, jette un coup d’œil à la pierre magique sur mon bâton. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« C’est vraiment gros… »

Oh wôw. Je pense que quelque chose en bas vient de trembler. Qu’est-ce que ça peut être ?

Bon, assez joué.

Badigadi s’était déjà levé et était en train de fléchir joyeusement ses six épaules. Avais-je réussi à gagner assez de temps ? Cela semblait peu probable. Mais je n’avais honnêtement aucune idée de la façon dont j’étais censé lui parler assez longtemps pour que tous les soldats de la ville se rassemblent.

Fitz trotta vers la foule, semblant un peu réticent à me quitter. Personnellement, ça ne m’aurait pas dérangé qu’il reste dans le coin. Un peu de soutien serait bien en ce moment. Sérieusement. De l’aide ? S’il vous plaît ?

« Tu es prêt, mon garçon ? »

« Pour être honnête, je préférerais passer un peu plus de temps à bavarder… »

« Bwahahahaha ! On aura le temps pour ça plus tard ! »

Cela signifie-t-il qu’il n’allait pas me tuer ? Non, il n’était pas prudent de supposer quoi que ce soit. Ce type semblait assez imprudent pour me décapiter accidentellement, en supposant que quelqu’un avec beaucoup de mana pouvait encaisser un coup ou deux.

J’avais envisagé de dire quelque chose. Cela pourrait-il faire mal de lui demander un duel non mortel ?

Badigadi se tenait là nonchalamment, les mains sur les hanches. De ce que je pouvais voir, il n’avait pas l’intention de me charger. Peut-être attendait-il que je lui signale que le combat était engagé. Par mesure de précaution, j’avais activé mon Œil de Prévoyance.

« … Huh ? »

À ma grande surprise, il me montra… rien. Il n’y avait littéralement rien à l’endroit où je savais que Badigadi se trouvait.

« Qu’est-ce qui te fait paraître si étonné, mon garçon ? Ah, je vois. Tu as déjà essayé l’œil de Démon que Kishirika t’a donné, non ? Désolé, mais ces trucs ne fonctionnent pas sur moi. »

Badigadi laissa échapper un grognement de fierté en annonçant cela de manière désinvolte.

Attends, sérieusement ? L’œil du Démon est complètement inutile contre lui ? J’aurais dû m’y attendre de la part d’un Roi Démon… C’était vraiment problématique. Mes chances d’éviter un coup fatal venaient de chuter de façon spectaculaire. Je n’avais rien de spécial, physiquement parlant. S’il me frappait au mauvais endroit, ça pouvait être la fin pour moi.

« Votre Majesté… »

« Appelle-moi Badi. Je permets à ceux qui rient quand je le leur demande de m’appeler par ce nom. »

« Roi Badi, alors. J’ai une proposition à vous faire. »

« Quelle sorte de proposition ? »

« Je voudrais vous demander d’épargner ma vie, même si je perds ce duel. »

Badigadi éclata de rire une fois de plus.

« Bwahahahaha ! Tu supplies pour ta vie avant même que nous ayons commencé ? Tu ne cesseras jamais de m’amuser ! »

« Eh bien, une vie est une chose tragique à gaspiller, ne le croyez-vous pas ? », avais-je dit.

« Ah, oui. Vous, les humains, vous mourez si vite ! J’ai entendu dire que beaucoup d’entre vous le pensaient ! Mais pourquoi es-tu si sûr de perdre ? On pourrait penser qu’une telle masse de mana donnerait à un homme une certaine confiance », répondit le Roi Démon avec un gloussement.

« J’ai failli être tué par quelqu’un appelé le Dieu Dragon il n’y a pas si longtemps. Cela a probablement quelque chose à voir avec ça. »

Le rire de Badigadi s’arrêta brusquement.

***

Partie 5

« Le Dieu Dragon ? Tu veux dire Orsted ? Tu l’as combattu et tu as survécu ? »

« Oui, d’un rien. S’il ne m’avait pas épargné sur un coup de tête, je ne serais pas là aujourd’hui. »

Le visage du Roi-Démon devint soudainement très sérieux. C’était loin d’être idéal. J’avais baissé ma garde quand il n’avait pas réagi au nom de l’Homme-Dieu. Et si Orsted était celui que je n’aurais pas dû mentionner ? En parlant d’imprudence…

« Dis-moi, mon garçon. As-tu été capable de blesser le Dieu Dragon dans ce combat, même légèrement ? »

« Hein ? Oui, je crois. J’ai réussi à arracher un peu de peau de la paume de sa main. Mais c’est tout. »

Badigadi ferma sa bouche hermétiquement et me regarda férocement. L’effet était légèrement intimidant.

Allez, pourquoi ne pas recommencer à rire ? Bwahahaha…

« Dans ce cas, j’aimerais te faire une demande personnelle. »

« O-Oh vraiment ? Qu’est-ce que c’est ? », avais-je dit aussi humblement que possible, en observant l’expression de Badigadi.

« Tu as droit à un seul essai. »

« … »

« Frappe-moi avec ta magie la plus puissante. Je te donne une chance, pas plus. Utilise donc le sort qui a blessé le Dieu Dragon. S’il parvient à percer mon aura de combat et à me blesser, alors tu as gagné. Si je suis indemne, alors je gagne. Qu’est-ce que tu en penses ? »

Ooh. Ça me semble bien ! Je n’aurais vraiment pas pu demander une meilleure offre. Je n’aurais même pas à me faire frapper au visage.

« Euh, bien sûr, mais n’est-ce pas un peu unilatéral ? »

« Unilatéral ? Unilatéral, tu dis ? Hm, c’est vrai ! Très bien alors. Si tu n’arrives pas à m’écorcher avec ta magie, alors je te frapperai avec une contre-attaque. Ce sera un seul coup, pas plus ! »

Merde. Je viens de creuser ma propre tombe.

Une seule attaque de ce monstre serait probablement suffisante pour pulvériser mon cœur. Je devrais probablement arrêter de parler maintenant avant de réussir à la creuser encore plus profondément.

« Je comprends. Faisons donc comme convenu. »

« Très bien ! »

Donc, j’avais tenu Aqua Heartia en avant et j’avais commencé à me concentrer.

« Whooo… »

J’avais pris une longue et profonde inspiration, et j’avais commencé à rassembler autant de puissance magique que je pouvais dans mon bâton. Je lançais le Canon de pierre, un des sorts qui m’était le plus familier. Mais j’avais fait en sorte que ce projectile soit beaucoup plus dur que celui que j’avais lancé sur Orsted. À l’époque, j’avais lancé ce sort rapidement, par pur désespoir. Je n’avais pas tenu mon bâton, et je n’avais utilisé qu’une seule main. Cette fois, il n’y avait aucune situation d’urgence. Une fois que j’aurais rassemblé assez de mana, je devrais être capable de rendre mon sort plusieurs fois plus puissant.

Projectile : Solide et incroyablement dur.

La création de la « balle » n’était pas fondamentalement différente de celle d’une figurine. Mais je m’étais entièrement concentré sur sa dureté, en ignorant des propriétés comme la solidité et la résilience. Je l’avais façonnée comme un fuseau, effilé jusqu’à une pointe fine, et j’avais ajouté un motif de rainures.

Modifications : Rotation rapide.

Plus ça tournait vite, mieux c’était. Je m’étais concentré jusqu’à ce que ma balle ne soit plus qu’un éclair. Je n’avais aucune idée du nombre de rotations par seconde que je regardais.

Vélocité : Maximum.

C’était la partie la plus critique, j’y avais donc consacré autant de mana que possible. Je n’avais jamais utilisé autant de mana pour un seul Canon de Pierre auparavant. Vu le temps de préparation, cette version du sort ne serait pas très utile en combat réel… et pour la plupart des monstres, ce serait probablement excessif. Mais cet homme était un Roi Démon. Il pourrait très bien se contenter de l’ignorer. Au moins, j’espérais pouvoir lui faire une égratignure. Je ne voulais vraiment pas que ces bras massifs me frappent au visage.

« Très bien. C’est parti. »

« Excellent ! Attaque-moi ! »

J’avais lancé le sort.

Ma balle fendit l’air avec un gémissement aigu. Il n’y avait pas de recul. Pour une raison quelconque, il n’y en avait jamais avec la magie. Mais cela ne rendait pas son pouvoir moins réel.

La pierre frappa Badigadi avec une énorme détonation. Toute la partie supérieure de son corps fut pulvérisée, ses six bras se désintégrèrent instantanément. Sa moitié inférieure, toujours intacte, s’était envolée à des dizaines de mètres en arrière et avait atterri mollement sur le sol.

« … Hein ? »

Ce qui restait de Badigadi n’avait même pas tremblé. Je m’attendais à ce que mon attaque… rebondisse sur lui avec un « twang » ou quelque chose comme ça. Mais qu’est-ce que c’est ?

Lentement, avec crainte, je m’étais approché afin de regarder le corps de Badigadi. Pour je ne sais quelle raison la partie intacte de son corps ne saignait pas. Était-ce comme ça que fonctionnait un Roi Démon ? Vu à quel point il riait, je pensais qu’il n’avait pas besoin de larmes… Mais peut-être qu’il n’y avait pas de liquide dans son corps.

« … Hein ? »

Attends, vraiment ? Ce n’est pas possible…

Était-il mort ?

Je ne comprenais toujours pas ce qui venait de se passer. Lorsque je m’étais retourné, j’avais trouvé la foule de spectateurs qui me fixait dans un silence total. Leurs regards me faisaient froid dans le dos. Personne ne bougeait.

J’avais avalé par réflexe. Le son que faisait ma gorge semblait étrangement fort. L’avais-je vraiment tué ?

Ce n’est pas possible. Il semblait si confiant. Hein ? Il a dit qu’il était immortel, non ? Il m’a demandé que je lui envoie ma magie la plus puissante ! Il n’avait pas l’air inquiet du tout ! C’est quoi ce bordel ?!

J’avais besoin de me calmer. Et m’assurer que je comprenais exactement ce que j’avais fait.

Lentement, avec crainte, je m’étais retourné pour regarder Badigadi une fois de plus.

« Bwahahahaha ! Je suis ressuscité ! »

J’avais failli tirer un autre canon de pierre immédiatement.

Badigadi se tenait juste devant moi, vivant à nouveau… et deux fois moins grand qu’avant. Il faisait à peu près ma taille, mais sa tête n’était pas plus petite qu’avant. L’effet était un peu bizarre. Mais ce n’était pas vraiment important pour le moment.

« Oh. Vous êtes vivant… »

C’était vraiment un soulagement. Je m’étais convaincu que j’avais tué un homme sans le vouloir. Heureusement que je n’étais pas face à un être humain normal.

« Bwahahaha ! Je pensais que j’étais fichu, mon garçon ! En tout cas, maintenant tout s’explique. Il était sage de ta part d’éviter une vraie bataille. Si nous nous étions battus pour de bon, toute cette zone aurait été réduite à un terrain vague ! »

Badigadi laissa échapper un éclat de rire soutenu. Je suppose qu’il avait trouvé l’idée amusante.

Au cours des instants suivants, ses six bras étaient venus vers lui en rampant à travers la terre et avaient rejoint son corps. Il grandit de plus en plus, mais il n’était pas encore tout à fait revenu à la normale.

« Tu m’as vraiment envoyé voler sur une bonne distance, mon garçon. On dirait que ça va prendre du temps avant que je ne redevienne comme avant ! »

Badigadi semblait inexplicablement excité à ce sujet.

« Tu as gagné, Rudeus ! Sens-toi libre de t’appeler héros ! », continua-t-il joyeusement.

« Je ne pense pas que je le ferai, mais merci quand même. »

« Donne au moins à la foule un cri de victoire, alors ! Bwahahaha ! »

Badigadi saisit ma main droite, qui tenait toujours mon bâton, et l’avait tirée en l’air comme un arbitre annonçant le vainqueur d’un match de boxe.

« Euh… »

Eh bien, peu importe. S’il dit que j’ai gagné, alors je suppose que ce soit vraiment le cas.

« J’ai gagnéééééééé ! »

Les spectateurs répondirent à mon cri par un silence total. Pour une raison quelconque, personne n’avait fait de bruit.

Après un long moment, Badigadi hocha la tête à lui-même.

« Ils ne sont pas très amusants, hein ? Bon, très bien alors. Il est temps pour toi d’encaisser mon coup de poing. »

« Quoi ? ! Ce n’était pas le marché ! »

Avant que je puisse objecter, il m’avait frappé directement au visage. Avec trois poings en même temps.

Il tenait toujours mon bras, bien sûr, je n’avais donc aucune chance de me défendre. Le coup me rendit inconscient.

Espèce de… gros menteur…

◇ ◇ ◇

Après cela, Badigadi était apparemment parti quelque part avec le gars à la perruque, un bel homme d’âge moyen en armure et un vieux monsieur en robe. On dirait que les gros bonnets avaient des choses à discuter en privé.

Quant à moi, j’étais resté allongé à l’infirmerie pendant un moment avant de reprendre connaissance. Une fois que j’avais repris connaissance, le vice-principal Jenius m’avait emmené dans une salle du bâtiment des enseignants et m’avait offert du thé et des collations pendant que je récupérais.

Il n’avait pas grand-chose à me dire. On aurait dit qu’il ne comprenait pas très bien lui-même ce qui se passait. Le Roi Démon était apparu de nulle part, avait déambulé en assommant aussi bien des étudiants que des hommes-bêtes, m’avait provoqué en duel, m’avait permis de revendiquer la victoire, puis m’avait assommé. C’était tout ce que nous avions comme matière à discussion, et ce n’était pas assez pour comprendre la situation. Pourtant, il semblerait qu’aucune personne assommée par Badigadi n’avait succombé à ses blessures. Il était supposé être un homme pacifique par nature, c’était donc probablement logique.

Un certain nombre de personnes très importantes essayaient de comprendre ses objectifs pendant que nous parlions. Le type avec la perruque était en fait le directeur de cette école. Il m’avait fallu une minute pour me rappeler qu’il s’appelait Georg, magicien du vent de niveau Roi. Je l’avais déjà vu une fois, lors de la cérémonie d’entrée. Le chef de la guilde de magie et le capitaine des chevaliers de la nation magique stationnés dans cette ville s’étaient joints à lui dans ses discussions avec Badigadi.

« Mais je dois dire, Rudeus, que c’était un effort vraiment remarquable. Tu as terrassé un Roi Démon d’un seul coup préventif, et il t’a même reconnu comme vainqueur ! Le directeur pensait qu’un aventurier solitaire comme toi ne pouvait que nous faire gagner un peu de temps… mais personne ne pouvait s’attendre à ça ! Tu m’as fait vibrer, chose qui ne m’était plus arrivée depuis des années ! »

Il y avait une véritable excitation dans la voix du vice-principal. On aurait dit que la foule n’avait pas entendu ma discussion avec Badigadi avant le début du duel. Rien de tout cela n’était impressionnant si l’on considérait qu’il m’avait laissé tirer le premier coup et que je n’avais jamais vraiment été en danger.

Jenius m’avait flatté un peu plus longtemps avant de me laisser partir. Il m’avait dit de rester dans mon dortoir jusqu’à ce que tout soit réglé.

***

Partie 6

Au moment où je quittais le bâtiment des enseignants, Zanoba était venu à ma rencontre en courant.

« Ah, te voilà, Maître ! J’ai vu chaque seconde de ton duel. C’était vraiment impressionnant ! Mais je suppose que j’aurais dû m’attendre à ce que tu triomphes. »

J’avais secoué la tête.

« Il m’a juste laissé m’entraîner avec lui, c’est tout. »

Il était vrai que mon sort avait traversé son aura. Mais il n’avait même pas essayé de s’y soustraire ou de se défendre. Et étant donné qu’il pouvait se régénérer complètement lorsqu’il était vaincu, je n’aurais probablement pas pu le battre dans une vraie bataille.

« Tu es bien trop modeste ! Je peux t’assurer que se battre à armes égales avec un Roi-Démon est assez impressionnant. », dit Zanoba en riant.

J’avais ensuite jeté un coup d’œil à Julie, elle avait l’air encore plus effrayée que d’habitude. Je suppose que le spectacle avait été assez horrible, même à distance. J’espère que je ne l’avais pas marquée à vie.

Sur le chemin du retour vers mon dortoir, j’avais croisé Cliff et une Elinalise à l’air très heureuse.

« Bonjour, Rudeus. C’était quoi toute cette agitation tout à l’heure ? »

« Euh, qu’est-ce que vous avez fait ces dernières heures ? »

« Oh, tu sais… une certaine sorte de chose. Hehehehehe. »

Cliff rougissait tandis qu’Elinalise gloussait.

« Tu n’as pas besoin de lui dire ! »

On dirait que ces deux-là s’étaient amusés comme des adultes pendant toute la durée de l’attaque du Roi-Démon contre l’université. Je suppose que cela était mieux ainsi.

« Le Roi-Démon Badigadi est apparu de nulle part et m’a provoqué en duel. J’ai réussi à gagner. »

« Hein ? Il est déjà là ? », dit Elinalise, l’air légèrement surpris.

Déjà ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

« Savais-tu qu’il allait venir, Elinalise ? »

« Oui, je le savais. Mais il restait avec la tribu des Ogres… il a dit qu’il y resterait un certain temps, et que je devrais y aller seule. Les démons comme lui ont tendance à ne pas prêter attention au temps qui passe. Je pensais qu’il resterait là pour encore une dizaine d’années au moins, et ça fait seulement deux ans qu’on s’est quittés… »

Vous seriez probablement assez négligent avec le temps après avoir vécu pendant quelques milliers d’années, non ? Je sais que les années glissent bien plus vite après avoir passé la trentaine dans ma vie précédente… bien que ce ne soit pas exactement comparable.

« En tout cas, ce n’est pas un mauvais homme, hein ? »

J’avais hoché la tête.

« Effectivement, il a l’air d’être un type bien. »

Il était probablement mieux que la plupart des membres de la royauté. Sa personnalité joyeuse était plutôt attachante. Il n’avait pas tenu sa promesse, mais il semblait normal de riposter quand quelqu’un vous faisait sauter la tête.

« Euh, de quoi vous parlez tous les deux ? »

« Oh mon dieu. Tu es jaloux, mon cher Cliffy ? Ne t’inquiète pas ! Je t’appartiens maintenant, corps et âme. »

« Ce n’est pas le p — Gah, arrête de t’accrocher à moi. Rudeus regarde… »

« Montrons-lui alors une chose ou deux… »

Les deux avaient commencé à s’embrasser, j’avais alors haussé les épaules et j’étais parti. En tournant au coin, j’avais entendu Cliff protester :

« Mais un Roi-Démon ne se pointerait pas ici comme ça ! »

Ouais. C’est ce que je pensais aussi, mon pote.

Maître Fitz m’attendait à l’entrée de mon dortoir.

Quand il m’aperçut, il prit une expression que je n’avais pas pu déchiffrer. Était-ce de l’excitation, peut-être ? Ses joues étaient un peu rouges, et ses mains étaient serrées. On aurait presque dit qu’il était trop excité pour mettre des mots sur ses pensées.

« Tu es… Tu es vraiment fort, Rudeus ! »

Wôw. Pas très éloquent aujourd’hui, hein ?

« Je n’aurais jamais pensé que tu l’aurais mis à terre en un seul coup comme ça ! »

« Eh bien, on s’était mis d’accord pour que je puisse lui lancer une attaque gratuite, et que sa puissance détermine le vainqueur. J’ai donc utilisé le sort le plus puissant que je possède. »

« Le sort le plus fort ? Mais c’est le même que celui que tu as utilisé sur moi lors de ton test, non ? Était-ce une meilleure version ? »

« Oui, c’était bien le Canon de pierre. Je l’ai juste chargé autant que j’ai pu. »

« Donc même un sort intermédiaire peut être aussi puissant si tu le maîtrises parfaitement, hein… ? »

Avec un bourdonnement admiratif, Fitz s’était tourné sur le côté et avait conjuré une balle de pierre rotative de sa propre initiative. Après un moment, il la tira. Celle-ci siffla dans l’air et perça le sol à une certaine distance.

« Eh bien, je ne suis pas sûr de pouvoir m’appeler un vrai maître. »

« N’utilises-tu pas surtout la magie de Terre ? »

« Je suppose que oui. Pendant un certain temps, je me suis appuyé sur les sorts d’eau, mais il y a quelques années, je suis passé à l’utilisation de la Terre presque exclusivement. »

« Je le savais ! On devient vraiment meilleur dans une discipline quand on l’utilise encore et encore, non ? »

Était-ce réellement possible ? Je suppose que cela pouvait au moins paraître plausible. J’avais vraiment l’impression de m’améliorer de plus en plus dans la fabrication de figurines.

« … Je suppose que oui. Je pense que je deviens au moins un peu plus précis. »

« Tu peux donc aussi utiliser plus de mana quand tu t’y mets ! »

« Oui, c’est sûr. Faire ces figurines demande beaucoup d’énergie. »

Fitz semblait vraiment apprécier cette conversation. En y réfléchissant, nous n’avions pas discuté de magie comme ça très souvent.

« Oh, je suis désolé de t’avoir tenu la jambe comme ça. Tu dois être fatigué, non ? Je ne voulais pas te retarder. Va te reposer. »

« Euh, d’accord. Merci. »

Sur ce, Fitz était parti et trottina vers les bâtiments de l’école. J’avais envie de poursuivre la conversation, mais il était probablement occupé. À la suite de cet incident, le conseil des élèves allait avoir beaucoup à faire.

J’étais enfin de retour dans ma chambre. J’avais posé mon bâton contre le mur. La journée avait été très longue, avec le Roi Démon et tout le reste. La fatigue physique et mentale m’avait envahi dès que j’avais jeté un coup d’œil à mon lit.

Je m’étais allongé et m’étais détendu.

◇ ◇ ◇

Le mois suivant s’était déroulé sans encombre. Après de minutieuses négociations, les trois membres des Nations Magiques avaient décidé de reconnaître Badigadi comme un invité d’état officiel pour la durée de son séjour dans leurs pays. Badigadi, pour sa part, s’était excusé pour les ennuis qu’il avait causés en offrant un de ses bras à la Guilde de Magie afin qu’ils puissent étudier son immortalité. Il avait également accepté de servir temporairement d’instructeur d’arts martiaux aux chevaliers stationnés à Sharia.

Mais ce n’était pas tout…

Lors de la séance suivante, mes deux subordonnées à fourrure étaient de nouveau assises à leur place. Badigadi s’était occupé de tous leurs prétendants, s’aventurer à nouveau en classe était donc apparemment redevenu sans danger pour elles.

« Tu es l’homme de la situation, patron ! Merci encore, miau. On te donnera bientôt quelque chose pour le dérangement ! »

« Je ne m’attendais cependant pas à ce qu’un Roi Démon se montre. On est trop sexy pour notre propre bien, hein ? Bien joué pour notre protection. Je te donne la permission de presser les seins de Linia. »

« J’apprécie. »

Puisque j’avais l’autorisation, je fonçais dedans.

« Myaaaaa ! »

Linia répondit en me griffant le visage.

Qu’est-il arrivé à ma permission, hein ? Qu’est-ce qui est arrivé au fait de me donner quelque chose pour ma peine ? C’est parfaitement atroce.

« Tu es toujours si… intrépide avec les femmes, Maître. Et pourtant, tu ne sembles jamais les poursuivre sérieusement… », dit Zanoba pensivement.

« Hé ! Arrête, Zanoba ! Tu te souviens de son état, non ? », dit Cliff en sifflant.

« … Ah oui, bien sûr. Toutes mes excuses. »

Ces derniers temps, Cliff était assis plus près de nous. On aurait dit qu’Elinalise lui avait dit des choses sur moi, ici et là. Je ne savais pas exactement ce qu’elle disait, mais ça ne devait pas être si grave, puisque Cliff était beaucoup plus sympathique maintenant.

D’ailleurs, tout le monde semblait supposer qu’Éris m’avait largué à cause de mon état. Ce n’était pas comme si ceci avait de l’importance. J’avais déjà tout oublié d’elle. Vraiment !

Dans un autre registre, Cliff et Elinalise ne s’embrassaient plus autant en public ces derniers temps. Ils n’avaient pas l’air d’avoir rompu pour autant. Tous les deux jours, je remarquais Cliff titubant dans le campus comme un zombie. Elinalise le gardait manifestement très occupé la nuit. Ils avaient probablement conclu un accord pour limiter les démonstrations publiques d’affection.

Mais tout cet amusement n’allait-il pas causer des problèmes à Cliff dans ses études ? Je n’allais bien sûr pas m’en mêler. C’était sa vie, et il pouvait la vivre comme il voulait. Au contraire, j’étais un peu jaloux. Juste un peu.

« … Grand-Maître, je n’ai pas assez de mana pour durcir cette partie. Pouvez-vous le faire pour moi ? »

Julie travaillait assidûment sur ses figurines, jour et nuit. J’avais commencé à lui donner des cours pour apprendre à les fabriquer à la main, parallèlement à nos leçons sur la méthode magique. Mais ce n’était pas ma spécialité, alors nous avions reçu l’aide d’un nain de la même année que Zanoba.

Quant au Roi Démon Badigadi… Je n’avais encore qu’une très vague idée de la situation. Il avait dit qu’il était venu jusqu’ici parce qu’il était jaloux de moi. Cela signifiait-il que je serais tenu partiellement responsable de tous les dommages qu’il avait causés ? Je voulais penser que Jenius ne voulait pas de ça. Après tout, c’est lui qui m’avait recruté.

Le bruit de la porte de la salle de classe qui s’était ouverte fit dérailler le cours de mes pensées. À l’exception de Silent, tous les étudiants spéciaux étaient déjà à leur place. Et il était trop tôt pour que le professeur arrive. Est-ce que Silent allait pour une fois se montrer ?

« Bwahahahahahaha ! »

Un rire retentissant résonna dans la classe. Un instant plus tard, il était entré à grands pas.

Sans la moindre hésitation, il s’était dirigé vers l’estrade et nous regarda d’en haut comme un empereur surveillant son domaine.

« Regardez ! C’est moi, Badigadi, l’immortel Roi Démon ! »

Est-ce que c’est sérieux ? Est-ce qu’il porte sérieusement… un uniforme d’école ? !

Le Roi Démon Badigadi s’était officiellement inscrit à l’Université de Magie de Ranoa afin de leur faire de la promotion. Il n’étudiait pas grand-chose, bien sûr, mais il avait l’habitude d’assister aux cours et de parler aux étudiants qui attiraient son attention… ce qui les amenait généralement à fuir désespérément pour trouver de l’aide. Ceux qui étaient assez courageux pour rester dans le coin étaient censés être récompensés par des extraits de ses vastes réserves de connaissances, mais ils étaient rares.

Cependant, d’une manière ou d’une autre, les choses s’étaient terminées de manière relativement pacifique.

***

Histoire bonus : La chienne folle fait rage

Partie 1

Le lieu connu uniquement sous le nom de Sanctuaire de l’Épée se trouvait à l’extrême nord, dans une région rude et impitoyable couverte de neige toute l’année. Ce fut là que le premier Dieu de l’épée avait choisi d’établir son école et qu’il avait passé ses dernières années à former ses élèves. À l’époque moderne, c’était une destination de choix pour de nombreux épéistes, et un lieu d’où émergeaient de nombreux nouveaux talents. Tous ceux qui souhaitaient vraiment étudier l’épée étaient encouragés à faire au moins un pèlerinage ici.

Les jeunes maîtres en devenir se rassemblaient ici en grand nombre. Beaucoup étaient des jeunes qui avaient révélé leurs talents à l’épée dès leur adolescence. À l’heure actuelle, trois véritables prodiges séjournaient au Sanctuaire de l’épée et leurs talents surpassaient même ceux de leurs pairs.

Tout d’abord, il y avait la fille de l’actuel Dieu de l’épée, Nina Falion. Nina avait actuellement dix-huit ans, mais même à seize ans, elle avait été qualifiée de talent hors pair. Elle avait déjà obtenu le rang de Saint de l’épée. La plupart des gens pensaient qu’elle était certaine de devenir Roi de l’épée avant l’âge de vingt ans, et Empereur de l’épée avant vingt-cinq ans. Aucun autre étudiant du Sanctuaire n’avait une telle réputation.

Ensuite, il y avait le cousin de Nina, Gino Britz. Gino était le deuxième fils de la famille Britz, une branche du clan Falion qui dirigeait l’école du Dieu de l’épée. À présent, il avait quatorze ans. Il avait obtenu son titre actuel de Saint de l’Épée à l’âge de douze ans, et restait le plus jeune élève à détenir ce rang. Bien qu’il ait toujours un pas de retard sur sa cousine, il n’y avait aucun moyen de savoir lequel d’entre eux se révélerait finalement supérieur.

Et enfin, il y avait Éris Greyrat.

Éris était une jeune fille de dix-sept ans qui semait la terreur dans le cœur de tous ceux qu’elle rencontrait, une chienne folle connue pour attaquer vicieusement tous ceux qui l’ennuyaient. Elle était venue ici il y a deux ans, accompagnée de son professeur, le Roi de l’épée Ghislaine.

Cette fille était totalement intransigeante à tous les égards. Chaque jour, elle se soumettait à un entraînement brutal, défiant la mort, torturant son propre corps sans relâche. Son arrivée au Sanctuaire de l’Épée avait été très mémorable. À tel point que c’était resté un sujet de discussion populaire, même des années après les faits.

 

Environ deux ans plus tôt

Éris suivit le sillage de Ghislaine alors qu’elles entraient dans le Hall Éphémère du Sanctuaire de l’Épée pour leur audience avec le Dieu de l’Épée. Le hall était bordé d’étudiants de haut rang du Style du Dieu de l’Épée, tous des Saints de l’Épée ou mieux. Nina et Gino étaient parmi eux. Ignorant les autres qui l’entouraient, Éris ne baissa pas la tête en s’approchant du Dieu de l’Épée — et elle s’agenouilla encore moins.

« Je ne suis pas intéressée par un poids plume comme toi ! »

Les premiers mots qu’elle adressa à Gall Falion, connu pour être le plus fort épéiste vivant, furent d’une impolitesse impensable.

« Quoi ?! Comment oses-tu insulter le maître ! »

« À genoux, ma fille ! Ne connais-tu pas nos préceptes ?! »

« Qu’enseignez-vous à cette petite idiote, Dame Ghislaine ?! »

Les Saints de l’Épée commencèrent à s’agiter, leurs visages tordus de colère. Mais le Dieu de l’Épée répondit : « Assieds-toi », et ils s’étaient tus.

Gall Falion allait abattre cet insolent cabotin. Ils le croyaient tous. Personne ne lui avait jamais parlé avec autant d’arrogance et n’avait quitté cet endroit vivant. Même Ghislaine, pourtant réputée pour son insolence, regardait Éris avec une expression choquée. Ses oreilles et sa queue se dressaient sur la pointe des pieds.

Mais pour une raison quelconque, le Dieu de l’Épée souriait simplement.

Lui seul comprenait ce que la petite bête en face de lui cherchait en ce lieu. Lui seul comprenait pourquoi elle insultait un homme qu’elle venait de rencontrer. Pourquoi elle essayait de le provoquer.

C’est donc avec un sourire sur le visage qu’il s’adressa à elle.

« J’aime ce regard dans tes yeux, ma fille. Dis-moi, qui veux-tu tuer ? »

Éris répondit immédiatement et de manière décisive.

« Le Dieu Dragon. Le Dieu Dragon Orsted ! »

Tout le monde dans la pièce reconnut les mots « Dieu Dragon ». Mais aucun d’entre eux n’avait entendu le nom Orsted auparavant — à une seule, exception.

« Haaahahahaha ! »

Claquant ses genoux, le Dieu de l’Épée avait rit.

« Eh bien, mince alors. Comparé à Orsted, je suppose que je suis un poids plume ! Tu veux tuer ce vieux salaud, hein ? Et moi qui pensais être le seul ! »

Les autres épéistes présents dans la pièce assistèrent à ce spectacle bizarre en retenant leur souffle. Le Dieu de l’Épée riait. Il avait été insulté en face, provoqué par une jeune fille, et il riait. C’était incompréhensible.

Mais le Dieu Épée comprit quelque chose qu’ils n’avaient pas compris. Cette fille voulait tuer le Dieu Dragon Orsted. Cela signifiait qu’elle voulait devenir la personne la plus forte du monde.

« Mais tu sais… »

Soudainement, son rire s’était arrêté. Pendant un moment, le silence s’était abattu sur la salle éphémère.

« Les paroles ne valent rien, ma fille. Peux-tu le faire ? »

« Je le ferai », répondit Éris sans hésiter.

Il n’y avait aucun soupçon d’hésitation ou de doute dans sa voix ni dans ses yeux.

Les coins de la bouche du dieu de l’épée s’étaient relevés.

« Bien. Voyons voir ton épée. Gino, danse avec elle. »

« Huh ?! O-Oui, monsieur ! »

Gino Britz s’était levé à l’appel de son oncle, son cœur battait vite. Cette fille n’était pas beaucoup plus âgée que lui, mais d’une manière ou d’une autre, elle avait fait rire son oncle avec ses blagues insolentes. Maintenant, il avait la chance de l’humilier.

« Cet enfant est mon plus jeune étudiant. Tu as quelques années de plus que lui, et il est encore tout mou, mais il n’est pas si mauvais avec une épée. », dit le Dieu de l’épée.

Sans un mot, deux des autres Saints de l’Épée lancèrent des épées en bois à Gino et Éris.

« Très bien. Nous allons commencer par le… »

« Raaaah ! »

Au moment où elle avait attrapé son épée, Éris la balança vicieusement vers Gino. Pris totalement au dépourvu, celui-ci n’eut pas le temps de se défendre. La lame de bois frappa son poignet droit, et son épée tomba de ses mains. Et avant même qu’il ait pu comprendre, et encore moins se rendre, Éris le mit à terre avec un second coup. La violence de son attaque était telle que Gino avait l’impression d’avoir été abattu par une véritable épée. Il perdit connaissance immédiatement.

« Qu… ?! »

La plupart des personnes présentes dans la salle éphémère étaient trop choquées pour parler. C’était absurde. Impensable. Un duel était censé commencer avec les combattants se faisant face au centre de la salle. Gino n’avait même pas regardé dans la direction d’Éris. Les Saints de l’Épée pensaient que son attaque soudaine était un acte de lâcheté indescriptible. Nina étant bien sur l’un d’entre eux. Elle enrageait de voir son cousin et camarade de classe abattu par une attaque sournoise aussi cruelle.

Cependant, quatre personnes dans la pièce voyaient la situation différemment : un Roi de l’Épée, deux Empereurs de l’Épée et le Dieu de l’Épée lui-même.

« Et bien, tu vois ce que je veux dire ? Le gamin est mou. »

« Sans blague. »

Éris secoua la tête avec dédain, laissant ses cheveux courts se balancer d’avant en arrière. Mais ses yeux observaient attentivement les mouvements de tous les autres dans la salle. La jeune fille était prête et attendait que l’un d’entre eux s’en prenne à elle. Elle était parfaitement consciente de ce qui l’entourait, et son corps était tendu pour bouger à tout moment.

Le Dieu de l’Épée n’avait pas condamné ses actions. Il avait simplement appelé son élève déchu « mou ». Si vous baissiez votre garde alors que vous teniez une épée dans vos mains, vous ne pouviez vous en prendre qu’à vous-même pour les conséquences. Seul un idiot négligerait la possibilité d’une attaque immédiate. C’était le message non exprimé.

« Bien. C’est à toi, Nina. Cette fois, affronte-la d’abord au centre de la salle. Il n’y a rien de mal à attaquer sournoisement, ma fille, mais j’aimerais voir comment tu gères quelqu’un qui est prêt à te faire face. »

Pendant que le Dieu de l’épée parlait, Nina s’était levée. L’un des Saints de l’épée lui lança une épée en bois. Et au moment où elle l’attrapa, elle jeta un coup d’œil à l’homme qui l’avait lancée. L’épée était étrangement lourde. Elle avait un noyau métallique.

Le Saint de l’Épée qui avait lancé l’arme hocha la tête presque imperceptiblement. Tue cette étrangère impudente.

Tout en tremblant légèrement, Nina acquiesça.

Nina était une Sainte de l’Épée à part entière. Elle avait déjà pris des vies auparavant. Utiliser une épée en bois avec un noyau métallique était peut-être lâche, mais cette fille avait été la première à violer les règles de la bienséance. Vu l’humiliation que Gino venait de subir, elle méritait son sort.

Les deux femmes se firent au centre de la salle et se mirent en position.

« Commencez ! »

Au signal d’un Saint de l’Épée, Nina balança sa lame. Elle avait pratiqué les formes du Style du Dieu de l’Épée des dizaines de milliers de fois. Son exécution était sans faille. Elle allait frapper cette impudente fille aux cheveux roux avec le style qu’elle avait si effrontément insultée. Sa colère et sa détermination la rendirent encore plus rapide que d’habitude.

Les deux épées se rencontrèrent.

Dans un craquement sec, l’épée en bois d’Éris se brisa en mille morceaux.

La victoire de Nina était à portée de main. Il ne lui restait plus qu’à asséner un coup impitoyable à la tête de la jeune fille, qui restait là, abasourdie.

Mais au moment où elle se délectait de sa victoire, un poing s’abattit sur son visage.

Le coup suivant la frappa au menton. Et alors qu’elle titubait en arrière, un coup de pied sec l’envoya au sol. Tout d’un coup, la fille était sur elle. Avant même que Nina ne comprenne ce qui se passait, ses bras étaient coincés sous les jambes d’Éris. En levant les yeux, elle vit un démon au regard meurtrier qui brandissait ses poings vers elle.

« S-Stop ! Stop ! Ça suffit ! »

Au moment où les Saints de l’Épée annoncèrent la fin du combat, Nina avait reçu une douzaine de coups de poing au visage. Son nez saignait abondamment, plusieurs de ses dents étaient cassées et elle était totalement inconsciente. Une flaque de liquide fumant s’étendait sur le sol sous le bas de son corps.

Éris se leva lentement et ramassa l’épée en bois de Nina, d’un poids suspect.

« Hmph. »

Avec un grognement, elle donna un coup de pied à son adversaire inconscient pour l’amener là où Gino gisait.

« As-tu quelqu’un qui n’est pas mou ici ? »

« Comment… Comment oses-tu ! »

Cette fois, les Saints de l’Épée perdirent leur sang-froid. Des cris de « Lâche ! » s’élevèrent de partout dans la salle. Ceux qui étaient classés Roi d’Épée et plus, cependant, regardaient froidement leurs élèves en colère. Ils avaient compris qui avait raison ici. Éris avait eu raison une fois de plus. Un vrai duel ne se terminait pas quand une épée était brisée. Il se terminait lorsque l’épéiste l’était.

« Désolé, ma fille. Je suppose que je t’ai un peu sous-estimée. Je vais jouer avec toi moi-même. »

Mais lorsque le Dieu de l’Épée lui-même s’était levé, les deux Empereurs de l’Épée dans la salle l’avaient regardé avec de la surprise sur leurs visages.

***

Partie 2

« Il n’est sûrement pas nécessaire que vous vous occupiez personnellement de cette affaire, Maître. »

« Ghislaine pourrait… Ah, mais je suppose que la fille est son élève. Alors dois-je le faire ? »

Ignorant leurs paroles, le Dieu de l’Épée ramassa son arme. Sa lame était réelle.

À cette vue, Éris décolla du sol, sautant en arrière jusqu’à l’endroit où elle avait laissé sa propre épée. Elle saisit le partenaire qui l’avait accompagnée tout au long de ses voyages, et le sortit rapidement de son fourreau.

« Ne t’énerve pas trop, ma fille. Je vais te donner un handicap… Oh, hé. Belle épée que tu as là. N’est-ce pas une de Julian ? »

« Je ne sais pas. Un membre de la tribu Migurd me l’a donnée. »

« Ah, d’accord. Eh bien… il se trouve que celui-ci est aussi une de Julian. »

Le Dieu de l’Épée dégaina son épée délibérément. Sa lame brillait d’une étrange lumière dorée. C’était l’une des sept épées divines. C’était également l’une des 48 épées magiques créées par Julian Harisco, un artisan légendaire du royaume des démons, à partir des os du Roi-Dragon Kajakut. Elle était connue sous le nom de Windpipe.

Le Dieu de l’Épée la tenait sans la serrer dans sa main, la laissant pendre vers le bas. Les Saints de l’Épée l’observaient en retenant leur souffle. Le Dieu de l’Épée ne tenait presque jamais une épée nue, sauf lors de ses duels fictifs avec les Empereurs de l’Épée.

Après un moment, le Dieu de l’Épée murmura trois mots : « OK, allons-y. »

Presque simultanément, Éris fut envoyée voler. Son corps s’écrasa contre les portes de l’entrée du Hall Éphémère et continua sa course, atterrissant dans un énorme tas de neige à l’extérieur.

Le Dieu de l’Épée se tenait là où elle se trouvait, parfaitement immobile, son épée entièrement déployée. Personne dans la pièce ne l’avait vu bouger.

« Splendide ! »

« Étonnant ! »

« Splendide, Maître ! »

Les Saints de l’Épée qui l’entouraient complimentaient son talent avec effusion. Ce n’était pas la puissance de son épée. C’était sa propre aura de combat écrasante qui avait envoyé Éris voler. Ils pensaient tous que l’intrus effronté était enfin mort.

« Ugh… guh… ! »

Mais ils entendirent ensuite des gémissements provenant de l’extérieur de la salle, et les signes de quelque chose qui remuait faiblement dans la neige. Avait-elle survécu à un coup du Dieu de l’Épée ? Non, ce n’était pas ça. Il l’avait simplement ménagée. Mais bien sûr, Gall Falion n’avait pas besoin de prendre ce chien errant au sérieux. Maintenant, ils allaient simplement la bannir du Sanctuaire et la jeter dans la neige.

Et pourtant, les mots suivants du dieu de l’épée trahissaient leurs attentes.

« Ghislaine, soigne les blessures d’Éris. À partir de maintenant, elle est une Sainte de l’Épée. Je vais l’entraîner à partir de demain. »

Les sourires s’effacèrent des visages des Saints de l’Épée. Cela signifiait que la fille allait devenir une élève directe du Dieu de l’Épée lui-même. Aucun élève n’avait été aussi honoré depuis Ghislaine elle-même.

« C’est absurde ! Saint de l’Épée est un titre spécial, accordé uniquement à ceux qui maîtrisent la technique de l’Épée de Lumière ! Cette fille n’est rien d’autre qu’une sauvage, vicieuse… »

Un homme éleva la voix pour protester, mais il s’était tu lorsque le Dieu de l’Épée tourna sa lame vers lui.

« Elle a mis à terre deux enfants qui connaissent l’Épée de Lumière. C’est suffisant pour moi. »

« Mais Maître… »

« Écoute, tu ne deviens pas un Dieu de l’Épée en mémorisant quelque chose ou autre, non ? Je suis un gars spécial, mais mon titre n’a rien de spécial. Pourquoi le vôtre serait-il différent ? »

« … Mes excuses, Maître Falion. »

Le Saint de l’Épée s’était tu. Il avait réalisé qu’il parlait par simple jalousie. Tous ceux de son rang savaient que de telles émotions ne faisaient que ralentir leurs lames.

Il s’agissait cependant d’un malentendu de leur part. Le style de combat du Dieu de l’Épée était alimenté par l’émotion et le désir bruts. Lorsqu’elles étaient utilisées correctement, même les plus viles motivations pouvaient rendre votre épée plus rapide et plus mortelle.

Mais bien sûr, Gall Falion n’avait pas l’intention d’expliquer ces vérités cruciales à tous les étudiants qui se promenaient dans ses couloirs. Ceux qui avaient besoin qu’on leur dise ces choses ne profiteraient pas de ces connaissances.

Et ainsi, d’une manière plutôt mémorable, Éris avait atteint le rang de Saint de l’Épée.

Actuellement

Nina détestait Éris depuis le début. C’était compréhensible, étant donné que la fille l’avait battue si sévèrement qu’elle s’était pissée dessus devant ses camarades de classe. Elle avait eu honte. Elle fut humiliée.

Éris n’était rien d’autre qu’une chienne sauvage qui errait dans les rues. Quand son épée n’était pas à la hauteur, elle combattait avec les poings comme une enfant en colère. Un tel comportement était indigne d’un élève de leur style, et encore moins d’un Saint de l’Épée. C’était la ferme opinion de Nina sur le sujet, et elle la partageait librement avec qui voulait bien l’entendre.

Pendant près de deux ans, elle avait à peine parlé à Éris elle-même. En fait, elle avait travaillé avec Gino pour s’assurer qu’aucun des jeunes élèves ne lui accordait la moindre attention.

De toute façon, Éris passait le plus clair de son temps à s’entraîner avec le roi de l’épée Ghislaine. Les deux partageaient même une chambre à coucher. Elle n’avait aucun lien avec Nina ou les autres, et aucun besoin de leur parler. Elle n’avait certainement pas fait d’effort pour le faire. Les seuls mots qu’elles échangeaient étaient des insultes sardoniques, lorsqu’elles étaient opposées l’une à l’autre lors des sessions mensuelles d’entraînement général auxquelles tous les étudiants internes étaient obligés de participer.

Elles se valaient toutes les deux dans ces compétitions. Nina, du moins, pensait qu’elle gagnait plus qu’elle ne perdait. Tant qu’il y avait des règles en place, où une épée tombée ou endommagée signifiait que le duel était terminé, elle se croyait supérieure à Éris.

Il lui faudra un peu plus de temps pour réaliser que ces pensées étaient la « douceur » que son oncle avait identifiée chez elle. Pour l’instant, elle manquait encore de véritable expérience.

Éris et Nina étaient rivales aux yeux de leur entourage. Mais pour Éris, Nina ne valait même pas la peine qu’on y pense.

Un jour, à la fin de l’été, Nina discutait avec quelques filles de son âge. Elles parlaient de romance : quels étudiants elles trouvaient beaux, et quelles filles avaient passé leur première nuit dans un lit avec quelqu’un.

Nina avait consacré depuis le début sa vie à l’épée, il lui était difficile d’imaginer qu’elle puisse un jour entretenir une relation avec quelqu’un. Elle avait toujours trouvé ces conversations gênantes. Le seul garçon dont elle était proche était son petit cousin Gino, mais ils avaient été élevés comme des frères et sœurs. L’idée de le prendre comme partenaire amoureux la mettait mal à l’aise. Elle allait continuer à vivre pour son épée. Si elle se laissait distraire de son but, Éris la laisserait sûrement dans la poussière et il n’y avait rien qu’elle détestait plus que de perdre contre cette fille.

Par pure coïncidence, Éris passa par là alors que leur conversation était en cours. De la vapeur s’échappait de son corps. Elle s’était manifestement entraînée dur pendant qu’elles discutaient ici.

Nina ressentit une pointe d’anxiété à ce sujet. Ainsi donc, elle l’appela par réflexe.

« Hmph. Tu ne fais jamais rien d’autre que t’entraîner ? Je suis sûre que tu seras vierge jusqu’au jour de ta mort. Dommage que ton épée ne puisse pas te tenir chaud la nuit ! »

C’était de grands mots de la part de quelqu’un qui n’avait aucune expérience elle-même. Mais Nina avait choisi ces mots précisément parce qu’ils l’auraient blessée profondément. Elle supposait qu’ils auraient le même effet sur Éris.

« Heh ! »

Mais à sa grande surprise, Éris s’était contentée de rire aux éclats.

L’air suffisant qu’elle affichait sur son visage, fit blanchir Nina.

« Qu-Quoi ? »

« Désolée, mais je ne suis pas vierge. »

Sa voix était légèrement fière et son visage était légèrement rougi. Nina et les autres filles avaient tout de suite compris qu’elle ne bluffait pas.

« Quoi ?! Tu n’es pas sérieuse ! Qui était-ce ? Qui voudrait coucher avec toi ?! »

Incapable de dissimuler son choc, Nina pressa Éris pour obtenir des détails sur un ton agité.

« Un gars que je connais depuis que nous sommes jeunes. »

Normalement, Éris ne disait presque rien à personne. Mais sur le sujet de ce jeune homme, elle pouvait bavarder longuement. Elle raconta comment ils avaient grandi ensemble, et comment ils avaient voyagé du Continent Démon jusqu’à leur patrie. Elle raconta comment ils avaient rencontré le Dieu Dragon, et comment il avait réussi à frapper. Et elle raconta aussi qu’ils avaient passé une nuit ensemble.

Elle expliqua qu’elle voulait être plus forte pour lui.

C’était un récit sincère, livré avec la passion d’une fille heureuse en amour. Cela laissa Nina complètement abasourdie. Elle avait été vaincue. Totalement vaincue. Elles étaient peut-être égales dans leurs compétences à l’épée. Mais elle était plus âgée qu’Éris. Et Éris avait un petit ami.

La seule défense qui lui restait était de nier complètement son existence.

« Tu es… Tu es pleine d’illusions, Éris ! Père dit que le Dieu Dragon est protégé par une sorte d’Aura Sainte du Dragon. Un sort ordinaire ne peut même pas l’égratigner ! Tu as inventé ça. Cet homme n’existe même pas, n’est-ce pas ? Admets-le tout de suite, avant de te mettre dans l’embarras ! »

« Je ne mens pas, et Rudeus n’est pas ordinaire. C’est pourquoi je ne suis pas apte à être avec lui en ce moment. Il faut que je devienne beaucoup plus forte… »

En parlant, Éris serra fortement son poing. Il y avait un feu brûlant dans ses yeux maintenant. Elle se détourna brusquement de Nina et des autres, et retourna directement vers la Salle de Thermorégulation, où elle s’était entraînée jusqu’à présent.

Nina la regarda partir dans un silence étonné. Éris était la dernière personne à qui elle aurait demandé d’être en avance sur elle dans ce domaine. La nouvelle de son petit ami l’avait laissée pantoise.

Cette chienne sauvage avait un partenaire dans sa vie, et Nina n’en avait pas. Cela semblait ridicule à première vue. Ce devait sûrement être un mensonge. Ce Rudeus n’existait pas vraiment.

Sur la base de cette hypothèse, Nina utilisa son jour de congé suivant pour se rendre dans la ville la plus proche, où elle paya un courtier en informations pour chercher des informations sur Rudeus Greyrat. Elle s’attendait — ou espérait, du moins — qu’il ne trouverait rien, étant donné que Rudeus devait être fictif. Mais à sa grande surprise, il n’avait pas mis longtemps à rédiger un rapport.

Rudeus Greyrat : né dans le village de Buena, région de Fittoa, royaume d’Asura. À trois ans, il a commencé à étudier avec la magicienne de niveau Roi Roxy Migurdia. À cinq ans, il est devenu un magicien de l’eau de niveau Saint. À sept ans, il est devenu le précepteur d’Éris Boreas Greyrat, la fille du seigneur de la citadelle de Roa. Après cela, il a été porté disparu lors de l’incident de téléportation. Cependant, il était réapparu plus tard dans la partie nord du Continent Central, se faisant un nom en tant qu’aventurier « Quagmire Rudeus ». Il se trouve actuellement dans la Cité magique de Sharia. L’université de magie de Ranoa l’avait invité à s’inscrire en tant qu’étudiant spécial. De plus, il était respecté par beaucoup de ses compagnons d’aventure. La rumeur disait qu’il avait même tué un dragon errant à lui tout seul.

Le résultat final était assez simple : il s’agissait d’une personne réelle, et non d’un prince fantastique issu de l’imagination d’Éris. Nina trouvait ce fait déprimant. Mais en même temps, elle n’était pas si impressionnée. Ses réalisations jusqu’à l’âge de sept ans étaient incroyables, oui, mais il n’avait pas réussi à faire grand-chose au bout du compte. Il n’était pas question qu’il atteigne un rang supérieur à celui de Saint, et il gagnait sa vie comme un simple aventurier. Le surnom de « Quagmire » ne lui semblait pas non plus particulièrement flatteur. Ses talents s’étaient clairement estompés après son enfance.

***

Partie 3

Ce raisonnement l’avait conduite à une idée délicieusement mauvaise.

Comment Éris réagirait-elle si elle retrouvait ce Rudeus, le battait en duel et le ramenait ici comme prisonnier ? L’expression de son visage serait inestimable.

Le plan lui plaisait beaucoup, et elle le mit donc à exécution. Nina était aussi impétueuse que son père l’avait été. Le jour même, elle avait fait ses bagages, sauté sur un cheval et s’était mise en route pour le royaume de Ranoa.

Heureusement, sa destination n’était pas très éloignée. En hiver, le voyage aurait pu être plus difficile, mais à cette époque de l’année, c’était assez simple. Avec l’un des meilleurs chevaux du Sanctuaire de l’Épée à sa disposition, elle pouvait faire l’aller-retour en moins de trois mois.

Le voyage de six semaines de Nina vers Charia s’était déroulé sans encombre. Elle était donc arrivée à l’Université de la Magie dans les temps. Mais ce qu’elle y avait trouvé l’avait quelque peu surprise.

En toute honnêteté, Nina avait toujours méprisé les magiciens. Elle les considérait comme des faibles arrogants qui pensaient que le fait de savoir marmonner quelques incantations les rendait forts. Mais à l’intérieur de l’Université de Magie, beaucoup de gens dans les rues étaient des hommes musclés. Il semblait y avoir un nombre étrangement élevé d’Hommes-Bêtes, et la majorité d’entre eux étaient habillés comme des guerriers.

Elle vit quelques piétons plus petits qui portaient des robes ou une sorte d’uniforme mignon. Dans l’ensemble, cependant, il y avait beaucoup plus de personnes musclées ici qu’elle ne l’avait imaginé. Ils entraînaient manifestement leur corps avec autant de sérieux que leur esprit.

Nina avait eu un peu honte de sa propre ignorance. Pendant toutes ses dix-huit années, elle avait apparemment entretenu des préjugés injustes à l’égard des magiciens.

Après avoir regardé autour d’elle pendant un petit moment, elle s’était approchée d’un homme qui passait par là. C’était un jeune homme bête musclé, habillé comme un guerrier. Lorsqu’elle lui demanda où elle pourrait trouver Rudeus, l’homme bête répondit qu’il cherchait la même personne et qu’il avait une bonne idée de l’endroit où la trouver.

Comme c’est pratique, pense Nina. Elle se mit donc à suivre le mouvement.

Très vite, l’homme bête repéra un garçon qui portait un uniforme. Rudeus était plus ou moins comme Nina l’avait imaginé. Il n’était pas aussi maigre et faible qu’elle l’eût imaginé, mais il n’était certainement pas intimidant. Et si son visage n’était pas inintéressant, son langage corporel peu sûr le rendait très peu attirant. C’était un bon partenaire pour cette Éris galeuse.

Très bien alors, il est temps de le battre…

Mais avant que Nina ne puisse parler, le jeune homme bête s’approcha de Rudeus et commença à lui hurler dessus.

« Je te défie Quagmire Rudeus, aventurier de Rang A qui a tué un Wyrm errant à lui tout seul ! Je te défie en duel matrimonial, monsieur ! »

Nina était pour le moins surprise. L’homme bête ne lui avait pas dit qu’il défierait Rudeus en combat singulier.

« Vous savez, j’ai une leçon de piano aujourd’hui… »

Rudeus, pour sa part, refusa le duel de la manière la moins virile possible. Le jeune homme bête débita alors des justifications confuses, sauta juste devant lui et attaqua instantanément.

Nina pensait que Rudeus serait mis en pièces en quelques secondes. Cet homme bête était clairement un combattant compétent, bien que peut-être pas à son niveau, et Rudeus était un magicien. Toutes les épéistes du monde savaient que les magiciens étaient impuissants de près. Il n’y avait rien qu’un mage puisse faire quand quelqu’un leur mettait la pression.

Et pourtant, les choses s’étaient passées différemment. Rudeus avait vaincu le jeune homme bête en un rien de temps. Le combat avait duré une seconde, d’après le compte de Nina. Si vous aviez cligné des yeux, vous auriez pu le manquer. Sans même un regard en arrière dans sa direction, Rudeus partit, laissant son adversaire inconscient dans la rue.

Il fallut quelques minutes à Nina pour se remettre de ces événements surprenants. Elle dut prendre le temps de se renseigner à nouveau, mais finit par apprendre que Rudeus se trouvait maintenant dans la bibliothèque.

Le temps qu’elle obtienne des indications et qu’elle s’y rende, il y avait un grand groupe d’Hommes-Bêtes bien aligné à l’extérieur du bâtiment. Nina trouvait cela curieux, mais cela n’avait clairement rien à voir avec elle. Elle s’était dirigée directement vers l’entrée.

Mais alors qu’elle passait devant la foule, un homme bête l’interpella.

« As-tu également l’intention de défier Rudeus en duel ? »

« Euh, oui… c’est ça », répondit Nina sans réfléchir.

« Alors, va à l’arrière de la ligne ! Tu n’as pas le droit de sauter devant ! », cria l’homme.

Apparemment, toute cette file était composée de personnes qui souhaitaient défier Rudeus en duel. Confuse et étonnée, Nina se retourna et se dirigea vers l’arrière. Il semblait y avoir au moins trente personnes devant elle.

Et alors qu’elle s’y dirigeait, un homme bête situé à l’avant de la file lui dit : « Désolé, petite. C’est dommage. »

Elle ne savait pas ce que cela était censé signifier.

Quoi qu’il en soit, attendre semblait être sa seule option, alors elle attendit. Le matin faisait place à l’après-midi, mais Rudeus ne donnait aucun signe d’émergence.

Et puis il était apparu.

Un démon à la peau d’obsidienne et aux muscles ondulants se tenait soudainement à côté d’eux, regardant le groupe avec un sourire arrogant.

« Hoho ! C’est quoi cette queue, les amis ? Il y a un festival en cours ?! »

« C’est la file pour ceux qui souhaitent défier Rudeus Greyrat en duel ! »

« C’est vrai ?! Et vous êtes si nombreux, aussi ! Bwahahaha ! Le garçon est très demandé, je vois ! Je suis un homme patient, bien sûr, mais y a-t-il un moyen d’avoir une chance de le voir en premier ?! »

L’homme bête n’a pas du tout bien pris cette question. Des cris : « Faites la queue ! » et des insultes diverses fusaient de toutes parts. Nina était furieuse aussi. Elle avait fait un long chemin et attendait patiemment. Elle déclara au démon d’attendre son tour comme tout le monde.

Mais alors, au milieu de toutes ces railleries, un idiot dit quelque chose qu’il n’aurait pas dû dire.

« Tu veux passer en premier, mon grand ? Alors tu ferais mieux de battre tous ceux qui sont arrivés avant toi ! »

« Bwahahahahaha ! Superbe ! J’aime ce son ! Venez vers moi, tous autant que vous êtes. En récompense de votre audace, je vous laisserai lancer un coup gratuit avant de vous écraser ! »

L’arrogance inouïe de cette remarque rendit tous les autres fous de rage.

« Mais qu’est-ce que tu viens de dire ?! »

« Tu vas le regretter, connard ! »

Se déplaçant presque à l’unisson, les hommes bêtes se mirent à l’attaque, désireux de donner une leçon à cet idiot pompeux. Avant même de comprendre ce qui se passait, Nina s’était retrouvée à se joindre à eux.

Pour faire court : elle avait perdu, et sévèrement.

Elle frappa le démon avec l’épée de lumière, avec l’intention de le tuer. Et il s’en était sorti. Sa lame n’avait pas pénétré sa peau. Elle avait fait une coupure superficielle, mais la blessure avait guéri instantanément sous ses yeux.

« Je suis l’immortel Roi Démon Badigadi ! Bwahahaha ! Je décernerai le titre de Héros à quiconque me vaincra ! »

Comparé à beaucoup d’autres, l’effort de Nina était assez respectable. Mais le Roi Démon était à un tout autre niveau. Avant même qu’elle ait pu penser à un quelconque plan, il l’avait attrapée, l’avait brutalement plaquée au sol et avait brisé son épée bien-aimée.

Alors qu’elle gisait là, gémissant de douleur, son esprit était rempli de terreur et de perplexité. Pourquoi combattait-elle un Roi Démon au milieu d’une école de magiciens ? Qu’est-ce qu’un souverain du Continent Démoniaque faisait ici ?

Bien sûr, tous les autres pensaient exactement la même chose.

Quelques instants après la chute de Nina, Badigadi acheva le groupe d’hommes bêtes. D’une manière ou d’une autre, bien que la plupart aient été blessés, aucun ne semblait être mort. Il y est allé doucement avec eux.

Au moment où elle s’en rendit compte, Nina versa des larmes amères sur ses poings tremblants. Mais peu importe la profondeur de sa frustration, elle ne pouvait rien faire maintenant que son épée était perdue.

« … C’est quoi ce bordel ? »

À cet instant précis, Rudeus était sorti de la bibliothèque. Il parla avec le Roi-Démon pendant un moment, après quoi ils étaient partis ailleurs.

Grimaçant, Nina se força à se lever et traîna son corps meurtri à leur suite. Rudeus et le Roi Démon se tenaient au centre d’une immense cour ouverte, se jaugeant l’une l’autre. Ils semblaient parler de quelque chose. Parfois, elle pouvait entendre des éclats de rire, mais il était impossible de comprendre ce qu’ils disaient.

Le duel commença finalement après qu’un garçon à la démarche étrangement rapide ait apporté un bâton à Rudeus.

Nina vit tout du début à la fin. Ce n’était pas comme si le combat avait été très long. Rudeus prit son bâton, le descella, prononça quelques mots et le pointa vers son adversaire. Et une fraction de seconde plus tard, le haut du corps du Roi Démon explosa violemment.

L’homme avait vaincu un adversaire avec lequel Nina ne pouvait même pas rivaliser. L’homme de sa rivale détestée, l’homme qu’elle pensait sans valeur, avait détruit un Roi Démon en une seule attaque. Et Éris essayait de s’élever à son niveau.

Face à ces faits, l’esprit de Nina s’était vidé à cause du choc. Elle ne se souvenait pas de ce qui s’était passé ensuite. Avant même de s’en rendre compte, elle était à nouveau sur son cheval, en direction du Sanctuaire de l’Épée.

Mais quand elle y était arrivée et qu’elle vit Éris brandir son épée avec une concentration sans faille, Nina ressentit quelque chose. Quelque chose qu’elle n’avait jamais ressenti auparavant.

◇ ◇ ◇

Après ce jour fatidique à Sharia, Nina Falion tourna une nouvelle page.

Elle se consacra à son entraînement avec encore plus de vigueur qu’auparavant, et commença à porter une deuxième épée, au cas où la première serait brisée. Elle cessa de se moquer d’Éris pour sa tendance à se battre avec ses poings. Elle s’éloigna aussi des autres filles de son âge, dont elle n’avait jamais été vraiment proche.

Et quand elle regardait Éris, dont la détermination ne semblait jamais faiblir, son regard n’était plus aussi dur qu’avant.

Avec le temps, ces deux-là allaient devenir de véritables rivales. Mais ceci est une autre histoire.

Par ailleurs…

La rumeur dit que le Dieu de l’épée, qui avait aiguisé son épée avec enthousiasme après avoir entendu parler de l’arrivée du Roi-Démon, l’avait rengainée avec une expression déçue après que Nina ait rapporté ce qui s’était passé.

***

Chapitre 3 : Le masque blanc

Partie 1

Il semblerait que, récemment, certaines personnes aient un peu peur de moi. Et par « certaines personnes », j’entends pratiquement tous les étudiants de l’Université de Magie.

Au début, je pensais simplement que tout le monde m’évitait pour une raison inconnue. Non pas que je me sois trompé à ce sujet.

Voici un exemple concret : parfois, je me retrouvais à marcher dans un couloir vers un groupe de durs à cuire qui se dirigeait vers moi. Naturellement, je m’écartais du chemin pour qu’ils ne me harcèlent pas. Mais pour une raison inconnue, ils s’écartaient déjà de mon chemin. Parfois, ils regardaient même par la fenêtre et disaient qu’il faisait beau, même s’il neigeait.

Évidemment, j’étais simplement heureux qu’ils ne me harcèlent pas. Mais en y repensant, peut-être qu’ils pensaient exactement la même chose.

Je n’avais compris ce qui se passait qu’après un incident qui s’était produit un après-midi, alors que je rentrais de mon cours de désintoxication intermédiaire. En sortant de la classe après le cours, j’avais aperçu Goliade dans le couloir juste à l’extérieur. Oui, cette Goliade, cette énergique exterminatrice d’humains qui m’avaient faussement accusé d’avoir volé des sous-vêtements lors de mon tout premier jour ici. Elle m’avait remarqué au même moment que je l’avais remarquée. Nos yeux s’étaient croisés.

Comme nous nous connaissions tous les deux et qu’elle était ici depuis plus longtemps que moi, il me semblait impoli de partir sans même dire bonjour… et j’avais l’impression que je devais m’excuser pour notre dernière rencontre.

Alors que je m’approchais, Goliade tressaillit et détourna les yeux. Elle rentra ses larges épaules pour se faire aussi petite que possible, et regarda au loin avec une expression craintive, essayant consciemment de ne pas me voir.

« Euh, salut, Goliade. Je voulais vous parler de ce qui s’est passé lors de mon premier jour ici… »

Et alors lorsque j’étais en train de lui parler, celle-ci s’était immédiatement mise à trembler comme un faune nouveau-né.

« Je suis… je suis désolée pour ça. Vraiment… vraiment désolée. S’il vous plaît, je ne savais pas… », avait-elle lâché faiblement.

Son attitude semblait légèrement différente de la dernière fois que nous nous étions rencontrés. J’étais en fait un peu décontenancé. J’avais presque l’impression de la menacer ou quelque chose comme ça.

« Euh… J’allais en fait m’excuser auprès de vous. Je ne connaissais pas les règles concernant les dortoirs à l’époque. Mais je ne referai pas cette erreur, donc… »

Alors que je trébuchais sur ce que j’avais prévu de dire, un groupe de spectateurs commença à se rassembler autour de nous.

« Hé, regardez, c’est Rudeus. »

« A-t-il encore de la rancune pour ce qui s’est passé le premier jour ? »

« Oh bon sang. Pauvre Goliade… »

« C’est lui qui a enfreint les règles, non ? Quelle brute… ! »

« Tais-toi, idiot. Et s’il t’entend ? »

Leurs chuchotements étaient critiques à mon égard, et pleins de pitié pour Goliade. Je pouvais voir des larmes couler dans ses yeux. Honnêtement, j’avais aussi un peu envie de pleurer. Que diable se passe-t-il ici ? La façon dont ils me regardaient me faisait vraiment mal.

« C’est quoi tout ça, miaou ? Qui se bat dans le couloir ? »

« Quelqu’un a trop d’énergie, hein ? »

À ce moment précis, Linia et Pursena étaient arrivées. Elles traversèrent la foule et nous repérèrent, Goliade et moi. Après avoir étudié un instant son visage éploré, elles sourirent et hochèrent la tête, puis s’imposèrent avec assurance entre nous.

« Hey, Patron. Pourquoi ne pas en rester là, miaou ? Goliade ne voulait vraiment pas vous contrarier. Pourriez-vous la laisser tranquille pour nous ? On doit s’occuper des autres filles-bêtes. »

« Vas-y, Goliade, il ne se passera rien. Mais ne te mets plus dans le collimateur du patron, compris ? Tu as eu de la chance que son bras droit passait par là. Si je n’avais pas été là, il aurait pu te réduire en bouillie. »

« O-Okay ! Merci ! »

Goliade s’inclina avec reconnaissance devant elles deux, tourna sur elle-même et s’éloigna rapidement, paraissant considérablement plus petite qu’elle ne l’était en réalité.

« Les autres, allez vous faire voir ailleurs, miaou ! Ce n’est pas un spectacle ! », cria Linia.

La foule de spectateurs s’était rapidement dispersée comme un nid de bébés-araignées. J’avais laissé échapper un petit soupir de soulagement. Mais lorsque je m’étais tourné vers Linia et Pursena, dans l’espoir d’une explication, j’avais découvert qu’elles avaient déjà commencé à plaisanter.

« OK, Pursena. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

« De quoi parles-tu, Linia ? »

« Je suis le bras droit du patron, évidemment ! »

« Il a ramassé beaucoup de nouveaux larbins ces derniers temps. Tu es trop bête pour faire tourner les choses en douceur. »

« Miaou ?! Tes notes sont aussi mauvaises que les miennes ! »

Je les avais finalement interrompus : « Allez, vous deux. Vous pouvez être toutes les deux mes bras droit, ok ? »

« Miaou ne comprend pas, patron. On doit avoir une hiérarchie ! »

« C’est vrai. C’est important, merde. »

Je pouvais comprendre que les hommes bêtes aimaient les hiérarchies, mais je ne me souvenais pas d’avoir établi une sorte de gang, et je me fichais de savoir laquelle d’entre elles était quelle main. Cela mis à part, elles venaient de me tirer d’affaire. Je devrais leur offrir quelque chose pour leur exprimer ma gratitude. Du poisson cru et un morceau de viande feraient-ils l’affaire ?

« Quoi qu’il en soit, cette Goliade était vraiment stupide. Elle n’aurait pas dû vous contrarier, patron. Qu’est-ce qu’elle vous a fait, miaou ? »

« Euh, elle m’a pris pour un voleur de sous-vêtements lors de mon premier jour ici, mais… »

« Huh ? Je me souviens de ça ! Attendez, donc ce voleur de culottes fantôme… c’était vous depuis le début, patron ?! »

« Sans blague, c’est vraiment le bordel. »

Tout à coup, les deux me regardaient avec du mépris dans les yeux. Et si vous me laissiez finir ma phrase ? J’ai été accusé à tort ! Je devrais peut-être leur offrir une deuxième portion de désespoir et d’humiliation, plutôt que de la viande et du poisson.

« Maintenant que j’y pense, Goliade s’est vantée de cela pendant un moment. Elle a dit qu’elle avait attrapé un lâche de première année en flagrant délit, mais que Fitz l’avait protégé. Je suppose que c’est elle la lâche maintenant, hein ? Hilarant. »

« Elle disait du mal de vous, et vous l’avez laissée s’en tirer ? C’est très fort de votre part, patron, mais nous devons envoyer un message ici. On va s’en occuper, miaou. »

Ça sonnait comme un mauvais présage. Ces deux-là n’avaient pas dépassé leur phase de délinquance depuis le temps ?

« Ne lui fais pas de mal, s’il te plaît. Je ne veux pas me faire d’ennemis pour rien. »

« Pfft. Vous devez vraiment être plus ambitieux, Patron ! Qui se soucie des ennemis, miaou ? On pourrait diriger tous les dortoirs de cette école si on s’associait pour éliminer Ariel ! »

« Vous savez, elle a raison. Vous avez battu Fitz, patron, alors vous pourriez conquérir cette école en un rien de temps. »

De toute façon, c’était quoi le problème avec ces Hommes-Bêtes qui veulent prendre le pouvoir ? Sérieusement, c’était tous des Megatron duveteux.

« Supposons que je prenne le pouvoir dans les dortoirs et tout le reste. Que ferais-je avec ce pouvoir ? »

Je m’en fichais complètement d’être au sommet. J’essayais fondamentalement d’éviter les conflits autant que possible, et prendre une position de leader vous garantissait qu’au moins une personne allait vous détester. Dans ce monde, il suffisait de prendre la mauvaise route au mauvais moment pour se faire poignarder en plein cœur. Il était plus sûr d’être amical et respectueux envers tous ceux que vous rencontriez.

« Vous pouvez faire tout ce que vous voulez, miaou. Eh bien… je suppose que vous ne pourriez pas faire grand-chose avec les filles, en fait… ooh, je sais ! On pourrait vous apporter une paire de culottes de toutes les filles des dortoirs au début de chaque année ! »

« Bonne idée. Le patron aime tellement les culottes qu’il les expose dans sa chambre, non ? Il serait super content. »

« N-Non, je ne serais pas… »

Ce n’était pas comme si je les avais mises là parce que j’aimais les culottes. Je veux dire, je les aimais bien… mais ça ne voulait pas dire que je voulais un tas de sous-vêtements de filles que je ne connaissais même pas. Je connaissais Goliade, et je savais que je ne voulais pas de ses sous-vêtements.

Mais bon, on voyait parfois des filles vraiment mignonnes se promener sur le campus. Bien que la plupart d’entre elles ne soient pas vraiment mon type. Honnêtement, je n’aurais pas refusé une culotte de Linia et Pursena. Ces deux-là avaient une odeur légèrement musquée, mais au bout du compte, elles restaient des filles sexy. Et l’odeur de leur fourrure n’était pas si mauvaise de près.

Quand même… Mais oui ! Fitz. Il n’aimerait pas que je fasse ce genre de choses. Ça veut dire que c’est hors de question. Nous y voilà. L’affaire est enfin réglée ! Je ne me laisserai plus tenter. Laisse-moi tranquille, Satan…

« Je ne suis pas du tout intéressé par les culottes de quelques filles lambda. Si vous voulez voler leurs sous-vêtements, faites-le vous-mêmes. Mais si vous causez des problèmes à Maître Fitz, je ne serai pas de votre côté. »

Ouf. Nous y voilà. Vous l’avez échappé belle, très chères filles de l’université. Si je n’avais pas été là, vous auriez pu avoir de sérieux problèmes.

« Guh… E-Entendu, si vous voulez garder les choses calmes, c’est votre droit, Patron. »

« … Oui. On fera ce que vous nous direz. »

En tout cas, cet incident m’avait permis de comprendre la nature de ma situation. De toute évidence, beaucoup de gens me craignaient. Ce n’était pas difficile de comprendre pourquoi, une fois que je l’avais compris. J’avais battu Fitz, qui était l’élève le plus puissant de cette école. J’avais dominé tous les élèves spéciaux délinquants. Et enfin, j’avais vaincu un Roi-Démon avec un seul sort dans un duel très public. Il n’était pas surprenant que les autres élèves me trouvent intimidant.

D’après ce que Badigadi m’avait dit après coup, son aura de combat ne pouvait être pénétrée que par des sorts ou des techniques d’épée de niveau Roi. Ce qui signifiait qu’il fallait être au niveau d’un Ruijerd ou d’une Ghislaine pour avoir une chance contre lui. Mais comme il s’en servait pour se protéger au combat, il avait apparemment du mal à battre les gens au-dessus de ce niveau.

Quoi qu’il en soit… en supposant qu’il me dise la vérité, mon Canon de pierre entièrement chargé était maintenant aussi puissant qu’un sort de niveau Roi. Il n’y avait vraiment pas de quoi se plaindre.

Bien sûr, j’étais aussi un véritable canon de verre. Les combattants de ce monde pouvaient s’envelopper dans le voile protecteur d’une aura de combat sans même y penser, mais peu importe l’intensité de mon entraînement, mon corps n’avait jamais acquis cette force et cette vitesse surhumaines qu’Éris et Ruijerd avaient si facilement exploitées. Mes muscles avaient bien grandi, mais c’était à peu près tout. Tout ce que j’avais vraiment pour moi, c’était ma puissance d’attaque. J’étais censé avoir la capacité de mana d’un Dieu Démon, et grâce à mon Œil de Prévoyance, je pouvais affronter des ennemis d’un niveau un peu plus haut que moi. Mais mon corps lui-même restait totalement ordinaire. Je n’aurais eu aucune chance contre un adversaire vraiment puissant.

***

Partie 2

Mais je ne pouvais pas attendre des étudiants qu’ils comprennent tout cela. Ils avaient vu une démonstration de ma puissance de feu et supposaient probablement que mes capacités étaient aussi impressionnantes dans tous les domaines. On pouvait difficilement reprocher à un étudiant moyen de se tenir à l’écart de quelqu’un de « plus puissant qu’un Roi Démon. »

« Quand même, vous devez avoir plus confiance en vous, Patron ! Je parie que ça vous aiderait pour régler votre condition, miaou ! »

« Ouais. Mais une fois que ça aura marché, assurez-vous de sauter sur Linia plutôt que sur moi. »

La confiance en soi, hein ? Était-ce la cause de mes problèmes en bas ? Ça semblait en fait plausible. J’avais perdu mon combat contre Orsted, je m’étais fait larguer par Éris et j’avais merdé avec Sarah. Je n’avais pas trouvé le moyen d’utiliser mes forces efficacement, et j’avais fini par sombrer dans le marasme. Peut-être qu’un peu de confiance était vraiment ce dont j’avais besoin pour surmonter cette épreuve. Et maintenant, j’avais une chance de la retrouver. Après tout, tout le monde ici avait peur de moi.

Pour faire un essai, j’avais essayé de marcher dans un couloir bondé avec Linia et Pursena qui me suivaient de près. La foule s’était alors séparée comme par magie devant moi.

C’était vraiment une toute nouvelle expérience. J’avais l’impression d’être le directeur d’un hôpital faisant sa ronde, ou peut-être Moïse séparant la mer Rouge. C’était difficile de ne pas fanfaronner. Dégagez, les enfants, c’est mon couloir…

Cependant, au moment où cette pensée m’avait traversé l’esprit, je m’étais arrêté dans mon élan. Et si les gars qui m’avaient brutalisé dans ma vie précédente avaient commencé de la même façon ?

Cette prise de conscience avait instantanément enlevé tout le plaisir de la chose. Peu importe ce que j’avais accompli jusqu’à présent dans cette vie, le fait était que j’avais passé toute ma dernière vie au bas de l’échelle. Cela n’allait jamais changer, même si ma condition se guérissait d’elle-même. Et si je l’oubliais, je finirais probablement par répéter exactement les mêmes erreurs que j’avais faites auparavant. J’avais bien sur une vision plus positive de la vie maintenant, mais j’étais toujours la même personne au fond. Je ne pouvais pas me permettre de l’oublier.

Cette fois-ci, je n’allais pas finir reclus.

◇ ◇ ◇

Peu de temps après tout cela, j’étais à la bibliothèque, poursuivant mes recherches habituelles.

Je me focalisais toujours sur la téléportation et l’invocation. Plus je les étudiais, plus je remarquais de similitudes. Appeler quelque chose à soi était fondamentalement différent d’envoyer quelque chose ailleurs, mais à bien d’autres égards, ils étaient comparables. J’avais l’impression que je devais faire un effort pour apprendre la magie d’invocation. J’y pensais depuis un moment, mais il n’y avait pas un seul professeur à l’université qui était spécialisé dans cette discipline. Il y avait bien quelques membres de la guilde des magiciens qui pouvaient au moins lancer des sorts, mais même eux étaient pour la plupart au niveau débutant ou intermédiaire. Tout ce qu’ils pouvaient invoquer, c’était des familiers inoffensifs et des esprits obéissants et sans âme. Je voulais apprendre d’un véritable expert.

Il y avait quelques personnes dans la ville qui avaient atteint le niveau avancé en magie d’enchantement, mais cela semblait être très différent des invocations conventionnelles. Ils ne seraient certainement pas en mesure de me dire quoi que ce soit sur la téléportation. Le vice-principal s’était vanté de la qualité du personnel ici, mais de toute évidence, il ne faisait que parler.

Mais peut-être que les choses étaient ainsi. Je n’avais pas non plus rencontré de magiciens spécialisés dans l’Invocation durant ma période d’aventurier. Il semblait possible qu’il n’y en ait pas beaucoup. Ou peut-être que c’était le même problème que la Barrière et la magie divine, et qu’un pays spécifique monopolisait les méthodes.

Pourtant, j’avais l’impression d’avoir rencontré au moins une personne ayant des compétences en invocation, mais je n’arrivais pas à me souvenir de qui c’était. J’avais l’impression que ça me reviendrait si je la rencontrais à nouveau. Je ne l’avais probablement pas vu depuis un moment, qui qu’ils soient.

En tout cas, j’avais maintenant lu la plupart des livres prometteurs sur la magie d’invocation dans la bibliothèque. J’avais honnêtement l’impression d’être dans une impasse. Étudier par moi-même ne pouvait pas me mener plus loin que ce que j’avais fait.

Et ce fut Fitz qui finit par me trouver un moyen d’avancer.

« J’ai enfin trouvé quelqu’un, Rudeus ! Il y a une personne ici qui fait des recherches sur la magie d’invocation de niveau expert ! »

« Ooh ! Vraiment ?! »

« Ouais. J’ai en fait appris son existence par le principal et le vice-principal », déclara Fitz avec un sourire légèrement malicieux.

« Qui pense-tu que ce soit ? »

Eh bien, ce n’était probablement pas un professeur. Il y avait une poignée d’autres étudiants qui essayaient d’apprendre l’invocation du mieux qu’ils pouvaient, mais aucun d’entre eux ne connaissait au mieux que des sorts avancés. Qu’est-ce que ça nous laisse, alors ?

« … Quelqu’un de la guilde des magiciens, peut-être ? »

Il ne serait pas étonnant qu’ils aient quelques experts en la matière quelque part. Peut-être que l’un de leurs chercheurs empruntait certaines des installations de l’école pour mener ses expériences.

« Hmm, en quelque sorte. C’est apparemment un membre de Rang A de la Guilde. »

« Wow… »

D’après ce que j’avais appris sur leur structure, un membre de rang A de la Guilde des Magiciens était l’équivalent d’un directeur de branche, tandis qu’un membre de rang S faisait partie du groupe central de direction. Le principal Georg était un membre de rang S, et le vice-principal était de rang B.

« Cela ne signifie-t-il pas qu’il est assez haut dans la hiérarchie ? »

« Oui. C’est vraiment quelque chose. »

Même les membres de rang B avaient droit à des avantages très intéressants. Vous pouviez créer une école de magiciens où vous vouliez, et la Guilde vous offrait un soutien financier et logistique.

« Alors… qui est-ce ? »

« Eh bien, je pense que tu connais probablement déjà au moins son nom. »

Ah bon ? J’avais l’impression que j’aurais pu me souvenir de quelqu’un d’aussi important.

« Allez, dis-le moi. »

« Heheh. Bon, d’accord. C’est Silent Sevenstar, de la classe spéciale. »

Ah. Maintenant, ça a du sens. J’avais effectivement entendu son nom avant. Et plus que le nom. J’avais entendu parler des choses qu’il avait aussi accomplies dans cette école.

Tout d’abord, il avait amélioré les menus des réfectoires. Il s’était arrangé pour obtenir un approvisionnement régulier en nourriture du Royaume d’Asura, ce qui leur permit d’utiliser des ingrédients que l’on ne voyait normalement jamais dans les Territoires du Nord. De plus, il avait fait découvrir au monde un plat appelé « soupe de Kerry », qui était censé être sa propre invention. Elle était préparée en faisant mijoter des ingrédients comme des pommes de terre, des carottes, des oignons et d’autres ingrédients dans une marmite, avec un mélange complexe d’épices pour donner du goût. On le mangeait en versant la soupe épaisse et brune sur un morceau de pain. C’était essentiellement du curry. La saveur était effectivement très différente du curry dont je me souvenais, mais l’idée était très similaire.

Silent était aussi celui qui avait proposé nos uniformes scolaires officiels. Il avait des contacts avec des designers et des fabricants à Asura, et il s’était arrangé pour qu’ils soient créés là-bas. L’introduction d’un uniforme universel avait permis à l’Université de présenter son corps étudiant comme un groupe unique avec un but commun, plutôt que comme un mélange chaotique de différentes tribus et races qui occupaient le même campus. Cela avait considérablement amélioré leur image publique.

Même les tableaux noirs que l’on trouvait dans toutes les salles de classe étaient l’une de ces innovations. Écrire sur une surface noire pure avec un petit bâton de calcaire était un concept assez simple, mais les professeurs l’avaient trouvé exceptionnellement utile.

Il y avait beaucoup d’autres petites améliorations qu’il avait apportées, si on les cherchait. Il avait donc contribué à l’Université de nombreuses façons, petites et subtiles. En reconnaissance de ces accomplissements, la Guilde des Magiciens lui avait accordé un rang élevé dans leur organisation.

Tout cela dit… ces « innovations » étaient aussi très familières. Cela semblait être des concepts nouveaux pour les habitants de ce monde, mais pas pour moi. Je n’étais pas le plus malin, mais j’avais des soupçons depuis un certain temps. Je pensais que je savais quelque chose sur les origines de Silent.

Jusqu’à ce moment, cependant, je n’avais pas exprimé mes soupçons. Je ne savais pas pourquoi. Peut-être que je voulais croire que j’étais spécial. Peut-être que j’avais supposé que j’étais quelque chose de totalement unique — la seule et unique personne dans ce monde avec des souvenirs d’un autre monde. Mais bien sûr, il n’y avait aucune raison logique pour que ce soit le cas.

Pour être honnête, j’étais un peu effrayé par l’idée de Silent. J’avais espéré ne jamais le rencontrer. Je ne voulais pas rencontrer quelqu’un qui avait reçu les mêmes avantages que moi et qui les utilisait bien mieux. J’avais peur qu’ils me demandent pourquoi je perdais mon temps à m’amuser alors que j’aurais pu accomplir tellement plus. Je savais à quel point cela me ferait mal.

Mais lorsque j’avais entendu Fitz prononcer le nom de Silent, j’avais rapidement décidé que le moment était venu.

« Entendu. Merci, Maître Fitz. Je vais voir si je peux le rencontrer. »

En y repensant, j’avais probablement été un peu arrogant. J’avais gagné la loyauté d’un Enfant béni, battu les deux meilleurs délinquants de l’école, gagné la sympathie de son plus grand génie, et même sympathisé avec un roi du Continent Démon. La moitié des étudiants me regardaient avec admiration. J’essayais de ne pas laisser ça me monter à la tête, mais je pense que c’était en fait le cas.

Ils ne peuvent pas se moquer de moi après tout ce que j’ai fait ici, non ?

◇ ◇ ◇

Le vice-principal Jenius m’avait appris où se trouvait Silent sans la moindre difficulté. L’école lui avait accordé un laboratoire, composé de trois grandes pièces situées tout au fond du troisième étage du bâtiment principal de recherche. Il y passait presque tout son temps, n’en sortant qu’en de très rares occasions.

J’avais décidé de lui rendre visite tout seul, pour des raisons dont je n’étais pas totalement sûr. Il aurait été plus logique d’emmener Fitz. Mais quelque part, je sentais que je devais y aller seul.

Je m’étais arrêté devant la porte qui menait à sa chambre pour prendre une profonde inspiration et essayer de calmer mes nerfs. Je n’allais pas me laisser aller à flancher, même si Silent était vraiment comme moi.

J’avais frappé légèrement à la porte.

« … Entrez. »

Il y avait une pointe d’irritation dans la voix qui répondit de l’intérieur. Lentement, j’avais poussé la porte.

Le fond de la pièce était dominé par d’innombrables piles de livres et de papiers éparpillés. D’étranges instruments magiques dont l’usage n’était pas clair se trouvaient partout, des pierres magiques et des cristaux gisaient en de gros tas. C’était bien un laboratoire.

Quelqu’un était assis tout au fond de cet espace encombré. Lorsqu’il se tourna vers moi, j’avais été frappé de stupeur.

« … Ah. Nous nous rencontrons à nouveau. »

C’était une femme. Une femme aux cheveux noirs.

Elle portait… quelque chose dont je me souvenais très bien. Quelque chose que je n’oublierais jamais.

Un masque blanc lisse, presque sans traits.

« Gyaaaaaaaaaaaaaaah ! »

J’avais fui la pièce en hurlant de terreur. C’était la fille au masque. Celle qui était avec Orsted. Je n’arrivais pas à me souvenir de son nom, mais je me souvenais parfaitement d’Orsted. Orsted ! Pourquoi Orsted ? ! J’étais prêt à rencontrer une autre personne réincarnée, mais pas Orsted !

***

Partie 3

La terreur que j’avais ressentie lorsqu’il m’avait tué refit surface dans mon esprit. La peur que j’avais ressentie dans les derniers instants de ma vie m’avait envahi. Je ressentais la douleur lorsqu’il m’avait écrasé les poumons. J’avais ressenti l’impuissance de le voir repousser toutes mes attaques. J’avais ressenti le choc quand il avait percé mon cœur. Et j’avais ressenti… la terreur de regarder la mort en face.

Tout ce que je pouvais faire, c’était courir. J’avais couru, et j’avais couru, et j’avais couru. Je n’avais pas la moindre idée d’où j’allais.

Quand je m’étais retourné, j’avais trouvé la fille qui me suivait. Je ne comprenais pas pourquoi. Pourquoi ne m’étais-je pas déjà éloigné d’elle ? Était-elle si rapide ?

Ce n’était pas ça, bien sûr. J’étais juste lent. J’étais à peine arrivé à quelque chose, malgré ce que mon esprit me disait. C’était juste mon cœur qui filait à cent à l’heure.

J’avais couru encore plus loin, désespéré et maladroit. J’avais trébuché et étais tombé. J’avais trébuché comme un ivrogne.

J’avais travaillé si dur sur mes jambes au cas où quelque chose comme ça arriverait, mais elles ne coopéraient pas du tout avec moi. J’avais presque l’impression de rêver, mes jambes vacillaient faiblement sous moi à chaque pas que je parvenais à faire.

Silent me suivait toujours de près. J’avais affronté un Roi-Démon sans trembler, et pourtant…

J’avais regardé la volée de marches devant moi. Fitz se tenait en bas. Il m’aiderait. Il me sortirait d’ici. Je m’étais senti légèrement détendu.

« Tu ne devrais pas crier à la vue du visage de quelqu’un. C’est un peu grossier. »

Quelqu’un me tapa sur l’épaule. Quand je m’étais retourné, j’étais face à face avec elle.

« Aheee ! »

Avec un petit cri bizarre, j’avais reculé d’un bond, terrorisé… et j’étais tombé dans les escaliers, m’assommant d’une manière un peu embarrassante.

◇ ◇ ◇

Quelqu’un me caressait doucement la tête. Et pour je ne sais quelle raison, c’était profondément réconfortant. J’avais presque l’impression que sa main émettait une sorte d’énergie curative.

J’avais levé les yeux pour vérifier, et j’avais trouvé le visage de Maître Fitz. Ses mains étaient plus chaudes que je ne l’aurais cru. Elles étaient aussi étrangement minces, douces et féminines.

Sans raison particulière, j’avais tendu le bras pour en attraper une.

« Oh. Tu es réveillé, Rudeus ? Tu m’as vraiment inquiété, en tombant subitement tout à coup de l’escalier. »

« … Je faisais un rêve terrible. Une femme avec un masque blanc était sur le point de me tuer. »

« Euh… »

Fitz répondit à cela avec un petit sourire gêné. Je ne savais pas pourquoi.

Je n’étais d’ailleurs pas sûr de l’endroit où je me trouvais. Ce n’était clairement pas ma chambre du dortoir… ou même les dortoirs tout court, d’ailleurs. Mais j’étais pourtant déjà venu ici. Il y avait des lits alignés en rang derrière Fitz…

Oh, c’est vrai. C’est l’infirmerie.

Je m’étais assis et j’avais regardé lentement autour de la pièce. L’endroit semblait presque vide, à part Fitz, moi-même et le guérisseur résident.

J’avais tourné la tête un peu plus loin…

« Gaaaah ! »

Elle était là aussi.

La femme au masque blanc était assise de l’autre côté de mon lit.

J’étais tombé de mon lit et j’avais heurté le sol avec un bruit sourd et douloureux. La femme répondit en laissant échapper un soupir irrité.

« C’est très impoli. Et d’ailleurs pourquoi es-tu si terrifié par moi ? Je t’ai sauvé la vie la dernière fois, n’est-ce pas ? Ou… ah, attend. Tu étais presque mort, hein ? Je suppose que tu ne t’en souviens donc pas. »

Effectivement, c’était bien elle. C’était bien la fille qui avait voyagé avec Orsted.

« O… Où est Orsted ?! »

« Il n’est pas là. C’est un homme très occupé. », répondit-elle avec désinvolture.

Il n’est pas là ? Vraiment ? Du genre, vraiment ? Ce n’était pas comme si elle avait une raison de mentir à ce sujet, non ?

« De toute façon, tu n’as pas à t’inquiéter de lui. Il ne s’en prendra pas à toi de sitôt. »

« De sitôt ? Ça veut dire qu’il finira par me tuer, ou quoi ? »

« Je ne pense pas qu’il ait l’intention de le faire… mais la possibilité existe. Tout dépend de toi. »

Au moins, je n’allais pas me faire assassiner maintenant. Dès que j’avais pris conscience de ce fait, une énorme vague de soulagement m’avait envahi. Je suppose que je n’étais bon qu’à penser sur le court terme.

« Euh, je ne comprends pas bien ce qui se passe ici. Pourriez-vous m’expliquer ? », dit Fitz, en se grattant les oreilles d’un air incertain alors qu’il se tournait de moi vers la fille masquée.

« Tout d’abord, qui es-tu pour Rudeus ? »

« Nous sommes de parfaits étrangers », dit la fille masquée sans ambages.

Fitz gonfla ses joues en signe d’irritation.

« Je n’ai jamais vu Rudeus aussi contrarié pour quoi que ce soit. Tu lui as manifestement fait quelque chose, hein ? »

Son ton était inhabituellement hostile. Il avait l’air d’un élève d’une classe supérieure qui s’interposait pour protéger son ami de première année sans défense. Honnêtement, le soutien était très apprécié.

« La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il a été battu par le Dieu Dragon. J’imagine qu’il se souvient de tout ça. »

« Le Dieu Dragon… ? Euh, l’une des sept grandes puissances ? »

« C’est exact. »

« Êtes-vous le Dieu Dragon ? »

« Bien sûr que non. Nous avons juste voyagé ensemble pendant un moment. »

Tout en répondant aux questions de Fitz d’un ton désintéressé, la fille masquée repoussa ses cheveux d’une main. Je venais juste de le remarquer, mais elle portait l’uniforme de l’Université de la Magie.

« Pourtant, je dois admettre que je ne m’attendais pas à te rencontrer ici… »

Elle s’était tournée vers moi. Même avec le masque, je pouvais voir qu’elle me regardait attentivement.

« Mais peut-être que c’est juste la nature de cette route. Cette rencontre à la mâchoire inférieure du Wyrm rouge a posé le drapeau afin que nous nous retrouvions dans cette école. »

Avant même que je puisse essayer de répondre, la fille masquée fouilla dans sa cape et en sortit une feuille de papier.

« Je vais te poser trois questions. Réponds-y honnêtement, s’il te plaît. »

Son ton était soudainement si autoritaire que j’avais dégluti et hoché la tête.

« Tout d’abord, cela te semble-t-il familier ? »

J’avais pris le papier qu’elle m’avait tendu. Quelqu’un avait écrit les mots « Shinohara Akito » et « Kuroki Satoshi » dessus.

En japonais.

J’avais instantanément reconnu que c’était des noms. Et en même temps, j’avais réalisé que mon intuition initiale était correcte.

« Deuxièmement, peux-tu comprendre ce que je dis ? Troisièmement, lequel de ces deux-là es-tu ? »

Ses deux dernières questions avaient été également prononcées en japonais. Il n’y avait plus aucun doute possible. Elle était exactement comme moi. Mais les noms inscrits sur ce papier ne signifiaient rien pour moi. J’avais hésité un instant. Mais je m’étais préparé à cela depuis le temps.

Lentement, j’avais répondu en japonais.

« Je ne suis ni l’un ni l’autre. Je ne reconnais pas ces noms. »

« Je vois. Mais tu parles au moins japonais. »

« Hein ? », dit Fitz en baissant les yeux sur le papier avec confusion.

« Quelle… langue parlez-vous tous les deux ? Rudeus ? »

« Nous venons tous les deux de la même patrie, c’est tout », dit calmement Silent.

« Quoi ? Ce n’est pas possible ! »

Je ne savais pas trop pourquoi Fitz se sentait si confiant à ce sujet, mais ce n’était guère important pour le moment. Lentement, anxieusement, j’avais posé la question cruciale.

« Donc, tu es comme moi ? »

Silent hocha la tête.

« C’est exact. J’ai été jeté dans ce monde subitement, sans aucun avertissement. »

Tout en parlant, elle leva le bras et enleva son masque. Et à la vue de son visage, quelque chose fit tilt dans ma tête.

C’était la fille. Celle des derniers moments de mon ancienne vie. La lycéenne qui s’était battue avec un garçon et qui avait failli se faire écraser par ce camion. Ou du moins, c’était quelqu’un qui lui ressemblait exactement.

J’en étais sûr, mais quelque chose me semblait un peu étrange. Il m’avait fallu un moment pour comprendre pourquoi. Puis j’avais réalisé que son visage était exactement le même.

Quinze ans s’étaient écoulés depuis ce jour, mais elle n’avait pas du tout changé. C’était vraiment bizarre. N’aurait-elle pas changé au moins un peu pendant tout ce temps ?

Non… attends. Pourquoi est-ce qu’elle ressemblait à ce qu’elle était avant ? Si elle s’était réincarnée ici, elle aurait dû renaître dans un corps entièrement nouveau, tout comme moi.

Avant que je puisse lui demander quoi que ce soit, elle répondit à mes questions de manière préventive.

« Je ne sais pas comment j’ai été transportée dans ce monde cauchemardesque, mais je suis coincée ici pour le moment. »

Elle avait été transportée tout comme moi, mais nos situations étaient en fait assez différentes. J’avais été réincarné dans un nouveau corps, avec seulement mes souvenirs intacts. Mais à moins que je ne comprenne mal, elle avait été transportée ici comme elle l’était, dans le même corps, au même âge.

« Mon nom est Nanahoshi Shizuka, et je suis japonaise. J’ai cependant utilisé le nom de Silent Sevenstar ces derniers temps. »

La confusion et le doute tourbillonnaient dans mon esprit, s’emmêlant dans mes pensées jusqu’à ce que je ne puisse plus trouver un seul mot à dire. Mais mon silence n’avait pas semblé la décourager.

« D’où viens-tu, au fait ? D’Amérique ? Ou peut-être d’Europe ? Tu es manifestement de type caucasien, mais tu parles japonais… l’un de tes parents est-il japonais ? Ou peut-être es-tu un étranger qui a vécu là-bas ? »

J’avais l’impression qu’elle avait largement dépassé les trois questions qu’elle avait demandées à ce stade, mais je n’étais pas en mesure d’objecter. J’avais la langue bien pendue.

« En tout cas, c’est clairement une étape importante. J’ai eu raison de te laisser vivre. Je m’en doutais dès qu’Orsted a dit qu’il ne te reconnaissait pas. »

La jeune fille parlait rapidement maintenant, avec une pointe d’excitation dans la voix. Elle n’avait même pas semblé remarquer le fait que j’étais déconcerté.

« Eh bien, voyons si nous pouvons trouver un moyen de travailler ensemble… Euh, quel est ton nom ? »

« R… Rudeus. Je suis Rudeus Greyrat. »

« C’est juste le faux nom que tu utilises dans ce monde, non ? Je veux dire ton vrai nom. »

Je ne voulais pas dire le nom que j’avais utilisé dans ma vie antérieure. Je ne voulais vraiment, vraiment pas.

Alors que je restais silencieux, Nanahoshi acquiesça.

« Ah, c’est bon. Je comprends. Tu te méfies de moi, n’est-ce pas ? Je peux certainement comprendre cela, surtout après ce qui s’est passé lors de notre dernière rencontre. Mais ne t’inquiète pas, nous sommes du même côté. Pourtant, je n’étais même pas sûre qu’il y avait d’autres personnes comme moi ici jusqu’à maintenant. Tu es la première personne de la Terre que je rencontre dans ce monde. C’est plutôt réconfortant. »

Nanahoshi tendit la main pour me prendre par la main. Fitz fronça les sourcils, mais elle n’avait même pas semblé le remarquer.

« Trouvons ensemble le chemin du retour, d’accord ? »

D’une certaine manière, ces mots coupèrent à travers toute la confusion et l’incertitude dans mon esprit. Une réponse claire et définitive m’était venue à l’esprit instantanément : pas question.

J’avais mis sa main de côté.

« Je ne veux plus jamais retourner dans ce monde. »

« Huh… ? »

Pour la première fois depuis longtemps, Nanahoshi resta sans voix.

« Euh… Rudeus, Silent… Pourriez-vous tous les deux parler dans une langue que je peux comprendre ? »

Fitz, bien sûr, était encore plus perdu qu’avant.

L’ambiance dans l’infirmerie était devenue soudainement extrêmement gênante.

***

Partie 4

Nanahoshi Shuzuka, dont les noms signifient littéralement « sept étoiles » et « silence » en japonais, n’était pas comme moi. Au lieu de se réincarner dans ce monde en tant que bébé, elle était simplement apparue ici dans son corps d’origine.

Puisqu’elle m’avait ouvertement révélé tout cela, je lui avais raconté mon histoire également, en lui expliquant que j’étais né ici et que je n’avais pas été transporté. Je lui avais dit que j’étais mort dans un accident soudain, mais j’avais choisi de ne pas lui donner tous les détails. J’étais assez hideux dans ma vie précédente. Si elle se souvenait de ce à quoi je ressemblais, cela n’aiderait certainement pas l’opinion qu’elle a de moi. Vous savez, les apparences sont vraiment importantes.

De plus, il y avait une chance que ce soit de ma faute si elle avait atterri ici en premier lieu. Je ne voulais pas qu’elle s’en prenne à moi à cause de ça.

J’avais parlé avec Nanahoshi pendant un certain temps, parlant à nouveau japonais pour la première fois depuis de nombreuses années. Nous ne nous connaissions pas très bien à ce moment-là, alors Maitre Fitz s’était assis avec nous en tant qu’observateur. Mais la conversation étant elle-même entièrement en japonais. Je me sentais un peu mal à ce sujet. Il devait s’ennuyer ferme.

Au tout début de notre conversation, Nanahoshi fit une sorte de déclaration.

« Je ne suis pas intéressée par ce monde ennuyeux. Je n’ai pas l’intention d’utiliser mes connaissances pour le faire prospérer, comme un manga ou un light novel ridicule. J’agis en fait uniquement dans mon propre intérêt. Tout ce qui m’importe, c’est de rentrer chez moi le plus vite possible. »

En d’autres termes, ses priorités étaient l’exact opposé des miennes. Je voulais vivre le reste de ma vie dans ce monde.

Je n’aimais pas l’entendre dire à quel point elle trouvait ça « ennuyeux » et « ridicule », mais je pouvais comprendre ce qu’elle ressentait. Elle ne s’était en fait pas intégrée. Elle n’avait jamais trouvé sa place dans ce monde. Je savais ce que cela faisait d’être dans cette position, et je comprenais la tentation de regarder tout ce qui vous entoure avec ennui et mépris. Je n’avais pas l’intention d’essayer de « corriger » son point de vue.

Pourtant, Nanahoshi se méfiait déjà de moi. Mon refus initial de coopérer avait été une erreur. Je pouvais voir qu’elle me cachait des choses, ce qui était bien sûr parfaitement logique. Il serait stupide de faire confiance à quelqu’un qui pourrait s’avérer être un ennemi. Pour être honnête, je me méfiais encore un peu d’elle.

Cela dit, j’avais l’impression que j’aurais pu mieux gérer la situation. Si je ne m’étais pas enfui en hurlant au début, et si je lui avais dit quelque chose comme « Je vais rester ici, mais je vais t’aider à trouver un moyen de rentrer chez toi », elle aurait peut-être baissé un peu sa garde.

Mais bon. On ne peut pas revenir sur ce qui a été fait.

Nanahoshi m’avait dit qu’elle était apparue quelque part dans le Royaume d’Asura. Plus précisément, elle avait atterri au milieu d’un champ vide. Elle n’avait appris que plus tard que c’était dans Asura. Il n’y avait rien autour d’elle, et personne en vue. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire. Mais heureusement, Orsted était apparu et l’avait prise sous sa protection.

« Pourquoi Orsted était-il là ? »

« … Je ne sais pas, mais il ne semble pas que ce soit lui qui m’ait amené ici. »

Au Royaume d’Asura, Nanahoshi avait appris à connaître ce monde — en commençant par la langue locale, puis en passant aux bases de la magie, au système économique et aux modes de vie de ses habitants. Elle était assez semblable à moi à cet égard.

Étonnamment, il ne lui avait fallu qu’un an pour maîtriser la langue humaine. Orsted était maudit pour être détesté par tous ceux qui le voyaient, alors je suppose qu’elle devait apprendre à parler elle-même aussi vite que possible. La nécessité peut être une grande source de motivation.

Au total, Nanahoshi avait passé deux ans à Asura. Pendant cette période, elle avait gagné de l’argent grâce à sa connaissance de la cuisine et des vêtements de notre monde, dépensé cet argent pour obtenir du pouvoir, et avait ensuite utilisé ce pouvoir pour s’assurer des flux fiables de revenus passifs. Elle s’était également assurée que les gens sachent que le Dieu Dragon, l’une des sept grandes puissances, la soutenait. Grâce à d’habiles négociations, elle avait réussi à convaincre de puissants marchands d’Asura d’organiser des circuits de distribution stables pour ses produits. À ce stade, elle avait assez d’argent pour vivre le reste de sa vie dans le luxe.

C’était bien qu’elle ait appris la langue et construit une base financière solide. Mais ce n’était qu’un tremplin vers son véritable objectif : retourner dans le monde auquel elle appartenait.

Elle avait laissé Asura derrière elle, et avait accompagné Orsted dans ses voyages pendant une année entière. Ils avaient parcouru le monde à la recherche d’informations sur la façon dont elle pourrait revenir, et à la recherche des deux connaissances qui auraient pu être envoyées ici également.

Orsted avait beaucoup d’ennemis, il y avait donc eu un certain nombre de batailles en cours de route. Mais dans presque tous les cas, il avait vaincu ses ennemis en un instant. Son combat contre moi avait bien sûr été l’un d’entre eux. Mais elle avait senti qu’il y avait quelque chose d’inhabituel chez moi, et avait apparemment conseillé à Orsted de me réanimer.

Je l’en avais sincèrement remercié. Peu importe comment nous en étions arrivés là, je serais mort si Nanahoshi n’avait pas parlé.

« Je dois demander, cependant… quel est le problème d’Orsted avec l’Homme-Dieu ? J’ai été vraiment surpris quand il m’a attaqué comme ça. »

« Je ne connais pas les détails, mais il semblerait qu’ils aient une querelle en cours. Il a également dit qu’il était préférable d’éliminer rapidement les apôtres de l’Homme-Dieu, car ils causeraient toutes sortes de problèmes si on les laissait faire. »

J’aimerais vraiment que les gens ne me tuent pas pour des querelles dont je ne faisais même pas partie. Et pour info, je n’étais pas non plus « l’apôtre » de ce type. Je faisais essentiellement ce qu’il me disait depuis un certain temps maintenant, bien sûr, mais nous ne nous voyions qu’une fois par an, tout au plus. Notre relation n’était même pas aussi étroite.

En tout cas… Nanahoshi avait voyagé à travers le monde, rencontrant toutes sortes de gens en chemin. Orsted était largement détesté, bien sûr, mais son titre était un outil précieux lorsqu’il était utilisé correctement. Une seule lettre signée par le Dieu Dragon suffisait à lui faire rencontrer personnellement des mages célèbres, des chevaliers de haut rang, et même des monarques.

« Vous avez fait le tour du monde en un an… ? »

Cette partie de l’histoire m’avait paru un peu étrange. Après tout, il m’avait fallu trois ans pour y parvenir.

« Oui. Nous avons cependant utilisé une méthode spéciale pour voyager. »

« Quel genre de méthode ? »

« Essentiellement des dispositifs de téléportations. Dans ce monde, on les appelle des cercles de téléportation. Tu en as entendu parler ? »

« Je reconnais le nom, mais c’est à peu près tout. »

Où avais-je entendu parler d’eux avant ? Quand on traversait le Continent Démon ? Oui, c’était Ruijerd qui m’avait parlé d’eux. Ça m’avait vraiment ramené en arrière…

« Attends une seconde. Ils n’ont pas tous été détruits il y a des siècles ? »

« Il y en a qui sont restés intacts. Ils sont cachés dans des ruines qui datent de la guerre entre humains et démons. »

« Sans blague ? Où pourrais-je trouver ces ruines ? »

« Je ne peux pas te le dire. Orsted m’a demandé de garder ce secret. La téléportation est apparemment une forme de magie interdite, il ne voulait donc pas que je parle de ça trop imprudemment. »

« … Ah. Entendu. »

« De toute façon, je ne faisais que le suivre. Je ne me souviens même pas où la plupart d’entre eux étaient exactement. »

Plutôt que de faire le tour du monde, ils s’étaient contentés de se rendre d’un cercle de téléportation à l’autre une vingtaine de fois. Elle disait probablement la vérité sur le fait de ne pas savoir où ils étaient. Si vous étiez téléporté sur une terre inconnue sans carte, vous n’auriez aucun moyen de déterminer votre propre emplacement avec précision.

Pourtant, ce serait bien de retrouver au moins une de ces choses… elles avaient l’air incroyablement pratiques. Après tout, on ne savait jamais quand on pouvait avoir besoin de voyager à l’autre bout du monde.

Bref, revenons au sujet principal :

Nanahoshi n’avait pas trouvé les personnes qu’elle cherchait, mais elle avait rencontré de nombreux autres personnages intéressants au cours de son voyage. Finalement, l’un d’entre eux lui avait dit : « Quelqu’un pourrait bien t’avoir convoquée dans ce monde. »

« … Qui t’a dit ça, exactement ? »

« Je ne peux pas le dire. Ils m’ont demandé de ne dire à personne que je les avais rencontrés. »

« Pourquoi ça ? »

« C’est pour ma propre sécurité. Si les gens apprenaient que tu m’as rencontré, tu te retrouveras harcelé par des essaims de chacals avides de pouvoir. Tu serais bien avisée de ne pas mentionner mon nom à qui que ce soit si tu préfères éviter cela, comme ils disent. »

Apparemment, ce mystérieux individu sans nom était une autorité de classe mondiale en matière de magie d’invocation, mais même eux n’avaient aucune idée de la façon dont une personne vivante d’un autre monde pouvait être invoquée dans celui-ci. Même en mettant de côté la partie « autre monde », il était théoriquement impossible d’invoquer un être humain de n’importe où.

Pourtant, Nanahoshi avait enfin quelque chose à faire. Elle décida d’établir une nouvelle base d’opérations à l’Université de Magie de Ranoa, où elle pourrait faire des recherches approfondies sur l’invocation à son aise. Une énorme donation provenant de ses économies avait suffi pour lui permettre de devenir membre de rang B de la guilde des magiciens et d’obtenir une place d’étudiante spéciale.

Une fois sur le campus, elle avait utilisé ses relations dans le Royaume d’Asura pour introduire les nouveaux uniformes et diverses autres améliorations. Elle avait même organisé une réforme du programme d’études général, attendue depuis longtemps, ainsi que des améliorations des outils pédagogiques des professeurs. En un clin d’œil, elle avait obtenu le statut de rang A à la Guilde. Ils avaient même été jusqu’à lui offrir un rang S si elle était prête à partager tout le savoir qu’elle possédait, mais elle avait décliné l’offre.

« Désolée de me répéter, mais je ne suis pas du tout intéressé à réformer ce monde pour le rendre meilleur. Ou d’en gravir les échelons jusqu’au sommet. »

À cause de cette attitude, elle ne fabriquait jamais de choses qu’elle n’utiliserait pas elle-même, et ne les fournissait pas non plus aux autres. Franchement, cela m’avait semblé un peu froid pour moi. Rendre ce monde un peu plus agréable pour tout le monde ne pouvait pas faire de mal, non ?

Sentant apparemment mon désaccord tacite, Nanahoshi poussa un soupir.

« Écoute, nous n’avons pas vraiment notre place dans ce monde. Si nous essayons de changer son histoire de manière radicale, nous pourrions finir par nous faire effacer. »

« Effacés ? De quoi parles-tu ? »

« Tu n’as jamais lu de science-fiction ? Et s’il y avait une sorte de… force cosmique qui essaye de faire en sorte que les événements suivent le bon chemin ? »

Maintenant qu’elle le mentionnait, je me souvenais avoir lu un manga où c’était un point majeur de l’intrigue. Je crois qu’ils l’appelaient la « loi de la causalité » ou quelque chose comme ça.

« … Y a-t-il vraiment quelque chose comme ça ici ? »

« Je n’en ai aucune idée. Mais ça ne peut pas faire de mal d’être prudent. »

***

Partie 5

J’avais l’impression que ces questions apparaissaient davantage dans les histoires de voyage dans le temps où les gens sautaient dans le passé. Ça ne semblait pas être quelque chose dont on devait s’inquiéter, puisqu’on avait atterri dans un monde totalement différent. Mais peu importe. C’était son choix.

Une fois qu’elle s’était assuré un espace de recherche privé où personne ne pourrait la déranger, Nanahoshi s’était consacrée à une étude intense de la magie d’invocation. Elle avait également choisi d’utiliser un faux nom ici, étant suffisamment célèbre pour que les gens l’aient retrouvée pour la harceler. Silent Sevenstar ne semblait cependant pas être un choix très subtil. J’aurais choisi autre chose qu’une traduction littérale. Peut-être voulait-elle que le nom soit suffisamment similaire pour que ses deux amis disparus puissent le reconnaître ? Mais qui sait si ces deux-là étaient encore là ? Je n’avais jamais entendu parler d’eux.

Quoi qu’il en soit, pour apprendre la magie d’invocation, il fallait commencer par se familiariser avec les cercles magiques. Alors que les magies plus dynamiques comme les sorts élémentaires et de guérison étaient principalement lancées à l’aide d’incantations, il fallait des cercles pour les magies statiques comme les Barrières et les invocations.

Nanahoshi avait dévoré toutes les informations qu’elle pouvait trouver sur les cercles magiques, apprenant tout sur les principes qui les sous-tendent. Plutôt que de se tourner vers les professeurs pour obtenir des instructions, elle avait appris par elle-même en se basant sur de vieux livres et registres.

« Les gens de ce monde sont très… fixés dans leurs habitudes. Je suppose que c’est logique, étant donné la dureté de leur environnement. Mais je cherche à faire quelque chose de totalement inédit, donc je ne peux pas m’attendre à ce que quelqu’un m’apprenne beaucoup. »

Hm. Est-ce que tu dis ça pour moi ? J’avais appris presque tout ce que je savais sur la magie grâce aux gens de ce monde… Peut-être que cela n’avait cependant pas tant d’importance. Je ne cherchais pas à accomplir quoi que ce soit de révolutionnaire, comme elle le faisait.

« Et bien sûr, nous n’avons pas de mana. Ça devient frustrant, car ils supposent constamment que vous en avez. », poursuivit Nanahoshi.

« Muh ? »

J’avais répondu de façon stupide. Elle n’a pas de mana ? Quoi ?

« Quoi ? Ai-je dit quelque chose de bizarre ? »

« Eh bien, en fait j’ai du mana. Je peux lancer de la magie sans problème. En fait, l’autre jour, quelqu’un m’a dit que j’avais une capacité de mana de classe mondiale. »

Nanahoshi pressa une main sur son masque. Je ne pouvais pas voir son expression, mais il était évident que cette nouvelle l’avait fait sursauter.

« Je vois. Je suppose que tu es différent parce que tu t’es réincarné. Ma capacité de mana… est apparemment nulle. »

J’avais cligné des yeux. Littéralement nulle ? Cela voulait-il dire qu’elle ne pouvait utiliser aucune magie ?

« Tout dans ce monde contient un certain degré de mana. Même les cadavres en ont un peu. Mais nous venons d’un monde où il n’existe pas, alors j’ai pensé qu’il était logique que j’en manque. »

Les cadavres ont du mana ? C’était une nouvelle pour moi. Mais si la magie était vraiment une partie si fondamentale de ce monde, en manquer ne vous causerait-il pas… des problèmes ?

« Dans ce cas, je suppose que cela ne s’applique pas à toi non plus ? »

Sur ces mots, Nanahoshi retira son masque une fois de plus. C’était étrange de revoir un visage si typiquement japonais après tout ce temps. Elle n’était pas un top model, mais elle était quand même assez mignonne. J’avais vu beaucoup de gens magnifiques depuis mon arrivée dans ce monde, alors mes critères étaient probablement trop élevés. Je la voyais bien être l’une des filles les plus mignonnes de sa classe au Japon.

« Cela fait environ cinq ans que je suis arrivée dans ce monde, mais je n’ai pas du tout vieilli. »

Cinq ans auraient dû la changer au moins légèrement, mais elle semblait toujours avoir seize ou dix-sept ans. Apparemment, son corps ne vieillissait vraiment pas.

« Eh bien… ça semble être au moins quelque chose de bon. »

Nanahoshi fronça les sourcils, puis remit son masque en place avec un petit grognement de rire.

« … Je suppose que c’est au moins préférable que de vieillir dans un pays étranger. »

En y réfléchissant, la version de moi qui apparaissait dans les rêves de l’Homme-Dieu ne semblait pas vieillir non plus. Peut-être que c’était juste comme cela que ça fonctionnait avec les gens qui venaient d’autres mondes.

« Je n’ai cependant pas la moindre idée de pourquoi je ne vieillis pas. C’est juste bizarre. »

« Juste pour info, je vieillis normalement jusqu’à présent. »

« C’est vrai. Je suppose donc que la raison est quelque chose d’inhérent à mon corps. Je vais devoir y réfléchir si j’en ai l’occasion. Il y a peut-être quelque chose que je peux faire à ce sujet. »

Nanahoshi ouvrit un petit carnet, et y écrivit une brève note. Elle gardait manifestement une trace des choses qu’elle avait réalisées ou qu’elle voulait suivre plus tard.

« Très bien, revenons à nos moutons. »

Nanahoshi avait tout appris sur les cercles magiques. En général, on les fabriquait en pulvérisant des cristaux magiques et en mélangeant la poudre avec certains ingrédients spécifiques pour créer une peinture spéciale, que l’on utilisait ensuite pour dessiner des motifs très spécifiques. Une fois que la peinture se déposait sur une surface appropriée, elle était absorbée, ce qui la rendait très difficile à effacer. En injectant du mana dans la peinture, vous amplifiez la puissance de votre magie et produisez un effet spécifique déterminé par la structure du cercle.

En règle générale, la peinture magique s’évaporait après une seule utilisation. Il fallait souvent des choses très spécifiques pour la fabriquer, et la liste des ingrédients variait en fonction de la nature du sort. En particulier, les sorts de grande envergure, de niveau Roi ou supérieur, nécessitaient des catalyseurs très inhabituels. Il fallait généralement le soutien financier d’un pays pour se procurer tout ce dont on avait besoin.

« Est-ce que ces cercles de téléportation dans les ruines disparaissent aussi après une utilisation ? »

« Non, ils fonctionnent différemment. Ils ont été taillés à l’aide d’une technique spéciale. »

Intéressant…

Fabriquer des cercles magiques à partir de peinture était apparemment la norme de nos jours, mais à l’époque de l’âge d’or, il y avait une bien plus grande variété de techniques utilisées. Certaines de ces méthodes n’avaient pas été complètement perdues dans le temps. Vous pouviez graver un cercle magique dans la pierre et le remplir directement de magie, par exemple. Nanahoshi elle-même ne pouvait pas utiliser cette méthode, aussi n’avait-elle pas passé beaucoup de temps à l’étudier, mais elle était largement utilisée dans la création d’outils magiques.

« N’est-ce pas plus courant que la peinture ? »

« Je ne peux pas utiliser la technique, donc je ne m’en soucie pas particulièrement. »

Les cercles magiques pouvaient être utilisés pour presque toutes sortes de sorts si vous aviez un bon modèle, la bonne peinture et suffisamment de mana, mais il y avait un problème majeur. Les modèles avaient été transmis oralement à travers les générations, et la plupart d’entre eux avaient été perdus au cours des siècles. Il n’y avait plus personne capable d’en concevoir de nouveaux. Si vous vouliez découvrir un « nouveau » cercle magique, votre seule option était de trouver un vieux parchemin oublié au fond d’un trésor royal, ou de tomber sur une gravure dans les profondeurs d’une ancienne ruine.

C’était l’état des choses depuis un certain temps, en fait… jusqu’à ce que Nanahoshi arrive pour secouer les choses. Elle avait analysé les modèles des cercles magiques connus, élaboré ses propres tentatives, et mené d’innombrables expériences. Finalement, elle avait réussi à créer ses propres modèles tout à fait nouveaux.

Tout cela était très impressionnant. Plus elle parlait, plus j’avais envie d’apprendre d’elle. Mais avant même que je puisse aborder le sujet, Nanahoshi m’avait descendu.

« Je ne peux pas distribuer mes découvertes à tous ceux qui le demandent. »

Je voulais objecter, mais elle n’avait pas encore fini. Levant une main, elle m’avait regardé calmement dans les yeux.

« Faisons un marché. »

C’était probablement ce à quoi elle s’attendait depuis un certain temps.

« Je n’ai pas de mana, ni les moyens de me défendre. Je ne vieillis pas, mais je suis presque sûre que je ne suis pas immortelle. »

« Exact. »

« Pour être honnête, je ne supporte pas ce monde. Rien de tout cela ne me semble réel. La nourriture est atroce, leur sens de la moralité est bizarre, et tout est si incroyablement incommode. Et mince alors, ils n’ont même pas de shampoing ici. Et plus importants encore, tous ceux que j’aime sont restés dans notre monde. J’ai très envie d’y retourner. Et toi ? »

« J’aime beaucoup ce monde. Et j’ai à ce stade plus d’amis ici que dans notre ancien monde. Je n’ai pas envie d’y retourner. », avais-je répondu immédiatement.

« Je vois. Tu n’as pas de famille que tu as laissée derrière toi ? »

« Je n’ai pas de regrets. »

Je ne voulais même pas penser à mon ancienne vie. Je ne le voulais vraiment pas. Il y a 15 ans, j’avais décidé de faire de mon mieux avec ma deuxième chance ici. Toutes sortes de choses s’étaient passées depuis, certaines merveilleuses, d’autres douloureuses. Mais en y réfléchissant bien j’étais assez satisfait de ma vie maintenant. Si quelqu’un essayait de me ramener « à la maison » après tout ce temps, je ne partirais pas sans me battre.

« Je vois. Je suppose que tu as dû avoir une bonne et longue vie… »

Nanahoshi avait légèrement mal interprété la situation, mais peu importe. Ce n’était pas comme si je lui avais dit que j’étais le loser puant qui avait sauté devant ce camion au dernier moment. Tout ce que j’avais dit, c’était que ma mort avait été accidentelle.

« Toi et moi avons donc clairement des objectifs différents. Mais nous avons tous deux quelque chose à offrir à l’autre, alors trouvons un moyen de coopérer. »

« Y a-t-il quelque chose que j’ai et que tu veux ? »

« Tu l’as dit toi-même tout à l’heure. Tu as un réservoir de mana de classe mondiale, non ? »

Elle voulait donc mon mana ? Je me souviens avoir vu des tas de cristaux magiques dans sa chambre tout à l’heure… N’était-ce pas suffisant ?

« J’aimerais que tu m’aides dans mes expériences. En échange, je t’apprendrai ce que tu veux savoir. Si tu cherches des réponses que je n’ai pas, alors je ferai de mon mieux pour les trouver. Je connais beaucoup de personnes influentes, et je suis une chercheuse assez douée. Je t’aiderai aussi de toutes les manières possibles, bien sûr. »

« Donc tu veux créer en gros une relation donnant-donnant ? »

« C’est ça. C’est vraiment assez simple. »

Nanahoshi semblait être une personne très intelligente et pleine de ressources. Je n’étais pas sûr de l’aide que je pourrais lui apporter. Peut-être qu’elle montrait juste de la compassion pour un compatriote terrien. Elle avait dit qu’elle était heureuse de rencontrer une autre personne de son espèce.

« D’accord, ça me paraît bien. J’accepte. »

« Heureuse de l’entendre. Ne change pas d’avis plus tard, d’accord ? »

« Un homme ne revient jamais sur sa parole. »

« … Heh. Je dois dire que c’est plutôt sympa d’entendre à nouveau un cliché japonais. »

« Je vois ce que tu veux dire. Personne ne comprend aucune de mes références ici. »

Nanahoshi s’était éclairci la gorge et s’était réinstallée dans son siège. Elle avait sorti trois bagues de sa poche et les avait enfilées une par une. Y avait-il un but à tout cela ?

***

Partie 6

« Alors, allons droit au but ? Y a-t-il quelque chose que tu veux me demander ? J’ai entendu dire que tu enquêtais sur l’incident de téléportation. »

« Euh, qui t’as dit ça ? »

J’avais jeté un coup d’œil à Fitz, qui était assis en silence sur le côté avec une expression vaguement boudeuse sur le visage. Peut-être avaient-ils parlé un peu pendant que j’étais inconscient ? Remarquant mon regard, Fitz inclina la tête de manière incertaine sur le côté.

« Hm ? Qu’est-ce qu’il y a, Rudeus ? Quelque chose ne va pas ? », m’avait demandé Nanahoshi, toujours en japonais.

« Nous allons parler de l’incident de déplacement maintenant. Nanahoshi, pourrais-tu parler en langue humaine pour cela ? »

« Très bien. »

Fitz s’était installé à côté de moi et s’était tourné vers Nanahoshi. À partir de maintenant, nous utiliserons une langue que tout le monde dans la pièce pourra comprendre.

« Je ne connais pas les détails de la raison pour laquelle cette catastrophe a eu lieu. Cependant, il a coïncidé de près avec le moment où je suis arrivée dans ce monde. », commença Nanahoshi à contrecœur.

J’avais bien sûr des soupçons, depuis le moment où j’avais appris quand et où elle était arrivée dans ce monde. Et elle avait sans doute appris de Fitz que j’étais l’un de ceux qui avaient été touchés par la calamité.

« En d’autres termes ? », lui avais-je demandé.

« L’incident était probablement un effet secondaire causé par ce qui m’a amené ici. En effet… »

Nanahoshi fit une pause avant de poursuivre.

« En fait, c’est arrivé à cause de moi. »

Bien. Ce n’est pas une grande surprise.

J’avais anticipé ces mots depuis un moment maintenant. L’invocation et la téléportation étaient similaires à bien des égards, et Nanahoshi avait apparemment été invoquée ici au moment où nous avions été téléportés. Tout s’emboîtait trop bien pour que ce soit une coïncidence. J’étais soulagé que le désastre ne soit pas lié à mon arrivée ici.

Fitz, cependant, avait réagi très différemment.

« Je vais te tuer ! », dit-il avec un cri étranglé.

Il s’était levé d’un bond et balança son bras de manière menaçante.

« Quoi ? ! Tu… ?! », glapit Nanahoshi en levant une de ses mains.

L’un de ses anneaux brilla de mille feux, et le sort de Fitz échoua. C’était quoi cette chose ?

Comprenant que sa magie ne fonctionnerait pas, Fitz bondit vers Nanahoshi et commença à lui donner des coups de poing. Mais le second de ses anneaux brilla, et ses poings rebondissaient sur une sorte de barrière invisible.

« As-tu… la moindre idée… de combien nous avons souffert ? ! Ma mère et mon père… sont morts à cause de toi ! »

Ces anneaux devaient être magiques. Aucune des attaques de Fitz ne passait.

« Ne reste pas planté là, Rudeus Greyrat ! Fais quelque chose ! », cria Nanahoshi, clairement énervée.

Faisant un pas en avant, j’avais attrapé mon ami haletant par le bras avant qu’il ne puisse à nouveau frapper la barrière de son poing.

« Calme-toi, Maître Fitz. »

« Tu es sérieux, Rudeus ? Elle vient d’admettre que c’était sa faute ! Comment peux-tu être si calme ? ! Tu… Tu as souffert aussi, n’est-ce pas ?! »

Je n’avais jamais vu Fitz si énervé avant. Il était normalement si calme. C’était bien sûr difficile de lui reprocher de perdre le contrôle. Il avait perdu des gens qu’il aimait dans ce désastre. Après cinq ans, il avait probablement réussi à accepter cette perte dans une certaine mesure. Mais cela ne signifiait pas qu’il pouvait rester calme face à la personne qui en était responsable.

D’après ce que j’avais entendu jusqu’à présent, l’incident de déplacement n’était pas la faute de Nanahoshi. En dehors de tout le reste, j’étais juste là avec elle au moment où nous avions tous les deux été convoqués dans ce monde… bien que je n’aie aucune idée de la raison pour laquelle elle était apparue dix ans après moi.

L’essentiel étant qu’elle n’avait pas choisi d’être amenée ici. Quelqu’un d’autre avait pris cette décision pour elle.

Oh, c’est vrai. Nous parlions en japonais quand nous avons discuté de ça, n’est-ce pas ? Pas étonnant que Fitz ait mal compris. Il ne savait pas dans quel contexte on parlait.

« Je suis désolé, nous n’avons pas expliqué ça assez clairement. Elle n’est pas venue ici de son plein gré, Maître Fitz. C’est aussi une victime. »

« Une victime… ? Attends… vraiment ? »

Fitz respirait toujours rapidement, mais il semblait prendre mes paroles pour argent comptant. Avec un long soupir, il s’était affaissé sur sa chaise.

« Je suis désolé. J’aurais pu formuler cela plus soigneusement. Il n’était pas mon intention de te contrarier. », dit Nanahoshi.

« … Ce n’est pas grave. Je m’excuse d’avoir tiré des conclusions hâtives. »

Fitz ne semblait pas encore complètement calme. Il y avait encore une lumière féroce dans ses yeux. Mais il semblerait qu’il se soit maîtrisé, du moins pour l’instant.

Nanahoshi avait-elle sorti ces anneaux en pensant que je deviendrais fou de rage et que j’essaierais de la tuer ? La fille avait du cran, je lui accorde ça. C’était de jolies petites babioles. Franchement, j’en voulais une ou deux pour moi. Peut-être que c’était son principal moyen d’autodéfense…

« Quoi qu’il en soit, je n’en sais pas beaucoup plus sur l’Incident lui-même. J’ai été convoquée ici à cause de lui, mais je n’ai aucune idée de ce qui l’a provoqué, de ses motivations ou de la raison pour laquelle il a conduit à un tel désastre. Personne ne le sait. »

« Orsted n’avait pas non plus de théorie ? »

« Non. Il a juste dit que c’était sans précédent. »

Eh bien, si un soi-disant dieu ne pouvait pas le comprendre, nous n’allions probablement pas non plus trouver de réponses. Je crois me souvenir que l’Homme-Dieu avait dit que c’était la faute d’Orsted… mais à cause de cette malédiction, tous ceux qui avaient rencontré Orsted l’avaient détesté. J’avais aussi senti que l’Homme-Dieu pourrait être sous ses effets. Et ils avaient une sorte de querelle même en dehors de ça. Il pourrait avoir blâmé Orsted par défaut.

Si Nanahoshi me disait la vérité, du moins, il était difficile d’imaginer qu’Orsted ait réellement joué un rôle dans la cause de l’Incident. Pourquoi l’aurait-il convoquée ici et aurait-il passé tout ce temps à l’aider à rentrer chez elle ? Cela n’avait pas beaucoup de sens.

« Pourquoi as-tu dit que c’était arrivé à cause de toi alors ? »

« Eh bien, dans un sens c’est le cas. Et je voulais que ce fait soit connu tout de suite. Je ne voulais pas que quelqu’un s’en serve comme excuse pour se retourner contre moi plus tard. »

« Je vois… »

Au lieu d’essayer de cacher quelque chose qui pourrait me monter contre elle, elle m’avait dit la vérité sans détour, puis s’était expliquée. C’était une meilleure approche, si l’on considérait le risque que je m’en rende compte à un moment ou à un autre.

Bien sûr, je devais toujours garder à l’esprit qu’il y eût une chance que Nanahoshi ou Orsted soit un très bon menteur.

« C’est cependant dommage. J’espérais que tu aurais une idée de ce qui s’est passé. »

« J’ai bien peur que non. Mais j’ai un plan pour avancer dans mes recherches. »

« Si tes recherches progressent suffisamment, penses-tu que tu découvriras la vérité sur l’incident de téléportation ? »

« Je devrais être au moins capable d’expliquer ce qui s’est passé à un niveau théorique. »

J’avais hoché la tête pensivement. La façon dont elle clarifiait prudemment ses promesses la rendait d’une certaine manière plus digne de confiance.

« Mais pour y parvenir, j’aurai besoin d’une grande quantité de mana. »

« Je vois. Je suppose que je suis donc l’homme de tes rêves. »

« Heh. Oui, je suppose que oui. »

Fitz s’était renfrogné pendant que nous parlions. J’avais le sentiment qu’il n’avait pas encore totalement confiance en Nanahoshi. Pourtant, je ne m’attendais pas à ce qu’un gars aussi gentil et amical que lui pète un câble comme ça. Il avait dit que quelqu’un qu’il connaissait était sorti indemne de l’Incident… mais je ne savais pas que ses deux parents étaient morts. Il était probablement plus sage de le laisser se calmer un peu avant de dire quoi que ce soit.

« Ok, Nanahoshi. J’ai besoin d’un peu de temps pour réfléchir à tout cela. Je reviendrai te voir dans quelques jours, d’accord ? On réglera les détails à ce moment-là. »

« Très bien. Je te verrai à ce moment-là. »

Après ce dernier échange de mots, j’avais quitté l’infirmerie avec Maître Fitz à mes côtés.

◇ ◇ ◇

Après avoir expliqué plus en détail la situation de Nanahoshi à Fitz, ce dernier avait finalement semblé se calmer un peu. Sa colère s’était visiblement estompée lorsque je lui avais dit qu’elle avait été amenée de force dans ce monde et qu’elle cherchait désespérément à rentrer chez elle.

Cependant, une fois que j’en ai eu fini, il me posa une question un peu étrange.

« Bref, Rudeus… que penses-tu d’elle ? »

La question était un peu délicate. Il m’était facile de croire à son histoire, puisque j’avais été réincarné ici moi-même, mais cela devait sembler sérieusement farfelu à Fitz. De la façon dont Nanahoshi parlait, il était évident qu’elle ne se souciait pas beaucoup de ce monde ou de ce qui arrivait à ses habitants. Elle voulait juste se barrer d’ici. Contrairement à moi, elle n’avait eu que du succès depuis qu’elle était arrivée ici. Peut-être que tout cela lui semblait insignifiant. Je n’allais pas me vanter de tout mon dur labeur… mais je n’aimais pas vraiment son attitude.

« Pour être honnête, il y a des choses chez elle que je n’aime pas beaucoup. Mais je pense qu’elle est relativement digne de confiance. »

« Hm… D’accord. Dans ce cas, c’est bon. »

Fitz sourit un peu maladroitement. Il avait peut-être l’intention de me faire la leçon sur le fait de faire confiance aux gens trop facilement si j’avais répondu différemment. Je ne savais pas vraiment comment Nanahoshi avait pu élaborer un plan pour me tromper, étant donné que je l’avais approchée en premier… mais je suppose que son histoire était difficile à croire.

« Tu étais inquiet pour moi, Maître Fitz ? Merci. »

« Hein ?! Non, je… je n’étais pas inquiet ou quoi que ce soit, mais… de rien quand même, je suppose… »

Voir le gars s’agiter comme ça était toujours étrangement réconfortant.

En tout cas, Nanahoshi et moi avions maintenant établi un partenariat provisoire.

Il y avait encore des dizaines de questions que je voulais lui poser, mais il n’était pas nécessaire de précipiter les choses. Je devais simplement faire mon chemin dans la liste une par une.

***

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Un commentaire :

  1. Super boulot

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