Murazukuri Game no NPC ga Namami no Ningen toshika Omoenai – Tome 2

***

Prologue

La femme tripota ses cheveux et fixa l’écran d’ordinateur flambant neuf qui se trouvait devant elle.

Comme c’était intéressant…

Oui, je l’aimais bien. Il était parfait.

Je me demande comment les choses vont évoluer.

Je n’étais pas encline à penser que mon jugement était erroné, mais il faudrait du temps pour en être sûre. Je voulais l’aider, mais pour l’instant, je ne pouvais que regarder.

J’avais soupiré, me rasseyant dans mon fauteuil en cuir dernier cri.

« Comme c’est ennuyeux. »

Attends, quoi ?

« Je suis occupé. Va faire ça là-bas. »

Qu’est-ce qu’il y a encore ? C’est ennuyeux. Je voulais continuer à regarder, mais le travail c’est le travail. Et tout ce que je pouvais faire pour l’instant, c’était observer. C’était difficile.

« D’accord, d’accord ! Je sais ! Attends juste une seconde ! Ne touche pas à ça non plus ! Tu vas tout gâcher ! »

Bonne chance, Yoshio-kun. Rappelle-toi que le destin n’est pas toujours clément.

La voix appela la femme à nouveau. Elle soupira avant de se lever lentement de sa chaise.

***

Le nouveau villageois

Chapitre 1 : La réunion des villageois et ma fierté

« L’évènement bonus commence maintenant ! »

C’était ce que j’attendais.

J’avais tout ce dont j’avais besoin sur mon bureau : beaucoup de jus de fruits, plusieurs en-cas et des fruits du Village du Destin. Je m’étais dit que je pouvais manger mes fruits en même temps que les villageois mangeaient les leurs. J’avais également pris soin d’aller aux toilettes. J’étais prêt à aller jusqu’au bout de cet événement, quelle que soit sa durée.

Après le Jour de la Corruption, mes villageois étaient partis en exploration. En conséquence, une zone beaucoup plus large de la carte était désormais visible pour moi. Je l’avais étudiée attentivement, pour me familiariser avec la disposition des lieux avant que les choses ne commencent.

Devant la grotte se trouvait une barrière faite de rondins, conçue pour empêcher les monstres d’entrer. Pendant le Jour de la Corruption, cette clôture avait joué un rôle important dans la sécurité de mes villageois.

Juste à l’intérieur de la clôture se trouvaient une tour de guet en bois, ainsi qu’une rangée de rondins laissés à sécher. J’avais l’intention de les utiliser pour clôturer des terres agricoles. Un espace avait déjà été dégagé à cet effet, juste de l’autre côté de la clôture.

Heureusement, il n’y avait pas beaucoup d’arbres dans les parages. Les gens qui vivaient ici avant nous avaient donné une longueur d’avance. Tout ce qui restait, c’était quelques souches parsemées, donnant aux villageois une vue claire des environs.

Au loin se cachait une forêt sombre et noire. Un sentier menait aux souches clairsemées, à environ trois minutes de marche d’une large rivière. Un pont cassé était présent dans un affaissement permanent contre la rive.

Mes villageois avaient conduit leur charrette depuis le sud, ce qui signifiait que la majeure partie de la section sud de la carte était visible. Et comme les monstres venaient du nord, mes villageois avaient tendance à éviter cette zone du mieux qu’ils pouvaient.

« Je me demande quel genre d’événement c’est… »

J’avais envisagé d’innombrables scénarios dans ma tête, mais j’avais abandonné quand j’avais réalisé qu’il était inutile d’essayer de résoudre une énigme sans aucun indice. Lorsque j’avais envoyé ma prophétie détaillant l’événement, je n’avais pas pris la peine de donner une heure exacte à mes villageois. Aucun d’entre eux n’avait de montre. Malheureusement, cela avait laissé mes villageois agités toute la matinée. Je me sentais mal, j’aurais dû au moins leur dire que ça commencerait quelques heures avant le déjeuner.

« Tout est calme pour le moment, mais je ne peux pas baisser ma garde. »

Mes villageois s’étaient rassemblés juste à l’intérieur de la clôture. Gams, l’épéiste et le seul à savoir se battre, se tenait au sommet de la tour de guet, surveillant de près les environs. J’avais agrandi la mini-carte autant que possible, mais il n’y avait aucun… Attendez une seconde.

Y avait-il du mouvement au nord à l’instant ? J’avais zoomé pour trouver une silhouette qui se dirigeait vers la grotte, c’était une personne. Ce ne fut qu’au moment où il sortit de la forêt et s’était retrouvé dans la lumière que je l’avais reconnu. Il était assez beau pour être pris pour une femme, et avait un arc sur le dos.

« Murus est de retour ? »

Murus était le médecin qui avait quitté mon village juste avant le Jour de la Corruption. Je l’avais plus ou moins vu venir, mais ça m’avait quand même déstabilisé au moment où je fus mis devant le fait accompli. Mais comme je voulais aussi qu’il parte, je n’avais pas été bouleversé.

Gams fut le premier à repérer Murus. Il lui fit signe.

« Murus ! »

Murus répondit par un signe de la main, mais il n’avait pas l’air particulièrement heureux. Mes villageois, cependant, semblaient soulagés d’entendre ce nom familier. Carol avait même grimpé l’échelle pour se tenir à côté de Gams, agitant les bras avec enthousiasme. Le visage de Murus s’était assombri pendant une fraction de seconde, puis s’était éclairci. Il lui sourit à son tour.

« Alors, quoi, il est comme… un personnage bonus pour l’événement ou quelque chose comme ça ? Ce serait bien qu’il rejoigne enfin notre village. »

À en juger par l’expression du visage de Murus, c’était un vœu pieux. De plus, le récupérer serait un prix plutôt ennuyeux. J’avais déplacé mon curseur sur lui, mais la plupart de sa bio était toujours cachée. L’événement principal était clairement à venir.

Gams descendit de la tour de guet et courut jusqu’à la barrière en bois. La latte à l’extrémité ressemblait aux autres à première vue, mais elle avait une porte cachée. Gams l’ouvrit pour le laisser entrer. Les autres villageois se rassemblèrent avec excitation pour l’accueillir.

« Bon retour, Murus ! »

Carol s’accrochait à sa taille et il lui tapotait affectueusement la tête.

« C’est bon d’être de retour, et je suis heureux de vous voir tous en si bonne forme. Je suis désolé d’arriver à l’improviste comme ça après m’être enfui de façon si égoïste. »

Murus s’inclina en signe d’excuse, mais personne n’avait l’air mécontent de le voir.

« N’importe quoi. Tu nous as beaucoup aidés. Nous avons beaucoup de raisons d’être reconnaissants, n’est-ce pas, mon cher ? »

« C’est vrai. Nous sommes heureux que tu sois là. », dit Rodice.

« En effet. Ton retour doit être un cadeau du Seigneur lui-même ! », ajouta Chem.

Cet échange était exactement la raison pour laquelle j’aimais tant mes villageois, et l’une des meilleures choses de ce jeu. Chacun de mes villageois était une personne gentille et attentionnée. Bien que les apparences soient plus subjectives, je ne pouvais pas croire que quelqu’un n’aimerait pas leur personnalité.

« Merci aussi pour ton aide le jour de la Corruption », dit Gams.

Il devait parler des flèches qui avaient abattu plusieurs monstres pendant le combat. Si je les avais remarquées, il n’était pas surprenant que Gams les remarque aussi.

« Pas du tout. Je m’excuse de ne pas avoir pu faire plus. Je réalise que je ne suis pas en position de demander de l’aide, mais j’ai besoin de votre aide… »

Soudainement, Murus s’était mis à genoux et baissa la tête.

Chem se précipita immédiatement pour le remettre sur ses pieds. Cette pose devait être l’équivalent de se mettre à quatre pattes dans le monde réel.

« S’il te plaît, lève ta tête, Murus. Non seulement tu as sauvé mon frère, mais tu nous as aidés de bien d’autres façons. Nous t’aiderons de toutes les manières possibles. N’est-ce pas, Gams ? »

« Oui. Nous t’en devons une, alors fais-nous savoir ce dont tu as besoin. »

Les autres villageois hochèrent la tête en même temps que le frère et la sœur. Depuis que je connaissais la véritable identité de Murus, j’étais plutôt partagé. Mais comme il n’avait juste besoin que d’une faveur personnelle, je m’étais dit que ça devrait aller. Je voulais croire que Murus lui-même était un bon élément. Et du point de vue du jeu, c’était une occasion évidente de l’ajouter à mon village une fois l’événement spécial terminé.

« Tout d’abord, je veux mettre les choses au clair. Je ne suis pas simplement un médecin voyageur qui est tombé par hasard sur votre village. J’appartiens à un groupe de colons vivant dans la Forêt interdite. », commença Murus.

Tout le monde, à part Gams et Carol, eut l’air surpris. Gams avait probablement déduit qu’il y avait autre chose à propos de Murus pendant le temps que les deux avaient passé ensemble. Carol, quant à elle, n’avait probablement aucune idée de ce dont il parlait.

« Je vois. Cela signifie-t-il que tu savais déjà à quel point le Jour de la Corruption représentait un danger pour ceux qui vivent ici ? »

La question de Chem était inhabituellement directe. Ce n’était pas étonnant, étant donné les blessures que son frère bien-aimé avait subies pendant l’attaque. Elle se pencha en avant avec une lueur d’accusation dans l’œil, mais Gams tendit un bras d’avertissement devant elle. Apaisée, elle laissa échapper une toux maladroite et fit un pas en arrière.

« Je suis désolé. J’en savais un peu. Cependant, je n’avais pas prévu à quel point c’était dangereux. Les attaques sont arrivées plus régulièrement que d’habitude, et le comportement des monstres était particulier. »

Cela m’avait rendu curieux. Puisqu’il s’agissait d’un jeu vidéo, les vagues d’attaques régulières étaient logiques, mais il y avait peut-être quelque chose dans la tradition pour l’expliquer aussi.

« J’ai aussi trouvé ça étrange. Au village, les monstres n’attaquaient pas en groupes mixtes. Je n’ai jamais vu différentes espèces coopérer comme ça auparavant. », dit Gams.

« Hm, vous avez raison. J’avais l’habitude de m’aventurer dehors pour vendre mes marchandises plusieurs fois par an, et j’ai entendu des histoires d’attaques de monstres de toutes sortes de gens. Mais je n’avais jamais entendu parler de hordes de monstres attaquant un village entier. Quand ils travaillaient ensemble, ce n’était jamais plus d’une poignée à la fois. », ajouta Rodice.

J’avais repensé aux scènes d’ouverture du jeu, où ces gobelins chevauchaient des sangliers. Apparemment, c’était inhabituel dans ce monde. À l’époque, j’avais juste supposé que les gens montaient des sangliers ici de la même façon qu’ils montaient des chevaux.

« Bref, pourquoi as-tu besoin d’aide ? », demanda Gams.

Cela nous tira, moi et les villageois, hors de nos pensées.

« Mon village a été… détruit le jour de la Corruption. »

J’avais entendu un souffle, mais je ne savais pas si cela venait de moi ou de l’un des villageois. Quoi que je m’attende à ce que Murus dise, ce n’était pas ça. À en juger par ces paroles, son village semblait exister depuis longtemps. En tout cas, suffisamment longtemps pour savoir comment gérer les attaques de monstres.

« Comme je l’ai déjà dit, cette attaque était différente. Elle était plus importante que toutes celles auxquelles nous avons été confrontés, avec différentes espèces de monstres travaillant ensemble. Un survivant m’a dit que c’était comme s’ils étaient contrôlés par une force extérieure. Le chef du village m’a envoyé dans la forêt pour garder un œil sur vous, c’est ainsi que j’ai pu échapper au danger. »

Murus détourna son regard. Ses épaules tremblaient, probablement à cause de la culpabilité d’avoir été incapable d’aider son village.

« Et les survivants ? Pourquoi ne pas les amener ici ? Nous avons un abri, sans parler de la protection du Dieu du destin. »

Malgré le fait que Murus ait admis avoir espionné, aucun de mes villageois n’avait réagi avec colère. Et ce n’était pas tout, ils l’avaient invité à faire venir un groupe d’étrangers dans leur maison. Ils étaient peut-être naïfs, mais c’était ce que j’aimais chez mes villageois. Je devais juste être méfiant en leur nom.

J’étais également favorable à ce que le village gagne en population. L’union fait la force, etc. Et Murus pourrait les garder sous contrôle, non ?

« Je ne peux pas vous remercier assez pour votre offre généreuse, Gams. Mais j’ai bien peur qu’ils aient tous perdu la vie dans l’attaque. Quand je suis revenu, il n’y avait qu’un seul survivant… et il a finalement succombé à ses blessures. »

Wôw, c’était un scénario sinistre, même pour un jeu. Si la demande de Murus était de rejoindre le village, j’accepterais volontiers.

« Le problème est que… le nombre de corps ne correspond pas à la population. Je suis sûr que certains ont pu être mangés, mais tout de même, il manque des dizaines d’enfants, et plusieurs adultes. Je crains que les monstres ne les aient entraînés vers leurs tanières et leurs nids. »

Murus marmonnait tout cela la tête baissée, ce qui rendait impossible de lire son expression.

Je ne pouvais pas imaginer être laissé derrière comme seul survivant, forcé de cataloguer tous ces cadavres, chaque pièce brisée de l’endroit où j’avais grandi. Le cœur de Murus devait être brisé. J’avais la chance de vivre dans un pays où cela n’était pas arrivé.

« S’il y a la moindre chance qu’ils soient encore en vie, il n’y a pas de temps à perdre. Allons-y. »

« Je vais aller chercher des armes », dit Chem.

« Nous aurons aussi besoin de nourriture et d’eau, légères et faciles à transporter. Lyra, prépare-nous des gourdes, s’il te plaît. »

« Je le ferai ! Oh ! Tu me donnes un coup de main, Carol ? »

« Uh huh ! Tout le monde s’entraide, non ? »

Les villageois ne perdirent pas de temps à se préparer. Ils avaient eu leur lot de problèmes et savaient exactement quoi faire. Leur esprit indomptable donnait envie à un bon à rien comme moi de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour les protéger.

Murus les fixa, choqué qu’ils aient accepté sa demande si facilement.

« Après tout ce que je vous ai caché… merci. Merci beaucoup ! »

Retombant à genoux, Murus se mit à sangloter.

« C’est dire à quel point mes villageois sont merveilleux », murmurai-je à voix haute.

J’étais vraiment fier d’eux. Entendre Murus leur parler avec tant de gratitude me fit chaud au cœur. C’était comme s’il me remerciait lui aussi. J’avais décidé de faire tout ce que je pouvais pour les aider… comme l’un des leurs.

***

Chapitre 2 : Plan de sauvetage soutenu par le Dieu du destin

Les villageois se mirent au travail et rassemblèrent tout ce dont ils avaient besoin pour le sauvetage. J’avais examiné mes propres options. J’avais bien la prophétie quotidienne, mais comme je ne pouvais en envoyer qu’une par jour, je voulais la garder pour les cas où j’avais quelque chose d’urgent à transmettre. J’avais par contre beaucoup de points de destin, en dépenser pour un miracle ne serait donc pas un problème.

Je pouvais invoquer un personnage, mais il n’y avait aucune garantie qu’il apparaisse immédiatement. De plus, je n’avais aucune idée de ce à quoi il ressemblerait. Je risquais de semer la zizanie alors que tout le monde avait déjà assez à faire.

« J’aimerais pouvoir utiliser le golem, mais je serais probablement à court de PdD avant même d’arriver à notre destination. »

J’avais déjà utilisé tous les PdD que j’avais achetés avec mon salaire, et il ne me restait plus que les points accumulés grâce à la gratitude de mes villageois. J’en avais assez pour faire fonctionner le golem, mais pas pour très longtemps. Pourtant, si mes villageois pouvaient porter la statue sur une partie du chemin… Non, c’était trop en demander, même pour quelqu’un d’aussi fort que Gams. Je savais exactement à quel point le bois pouvait être lourd grâce aux bûches qu’ils m’avaient envoyées en offrande.

« Les gars, ça ne vous dérange pas de laisser ce voyage à Murus et moi ? Restez dans la grotte jusqu’à notre retour, d’accord ? », demanda Gams.

J’étais d’accord avec son jugement. Il était le seul combattant capable. N’importe qui d’autre ne serait qu’une distraction.

« S’il te plaît, laisse-moi te rejoindre. Et si l’un des enfants que tu sauves est blessé ? », dit Chem.

« C’est très juste, mais je préfère que tu restes derrière. C’est trop dangereux. »

« Je suis prête à affronter le danger. »

Je n’étais pas sûr de ce que je ressentais moi-même à ce sujet. S’il s’agissait d’un simple jeu, envoyer un guérisseur avec le groupe relevait du bon sens. Chem était entraînée et pouvait se défendre si nécessaire, mais je ne l’avais jamais vue combattre des monstres. De plus, elle n’avait ni arme ni armure.

« Nous avons le Dieu du destin qui veille sur nous », ajouta-t-elle tout en serrant son livre saint contre sa poitrine.

Si elle apportait ce livre, je pourrais leur envoyer une prophétie pendant leur voyage.

Attendez, pourquoi est-ce que je m’inquiète autant pour ça ? Il appartenait à Gams de prendre la décision.

« Je suis ton frère, et je veux te protéger, mais… je ne vais pas pouvoir t’empêcher de venir avec moi ? »

« Correct ! », dit Chem en ricanant.

Gams laissa échapper un soupir, mais sa sœur semblait heureuse comme un enfant qui avait réussi une farce. Je comprenais pourtant parfaitement sa position. Je m’étais moi aussi senti protecteur de ma sœur. Pourtant, s’ils trouvaient les enfants survivants, ils auraient plus de non-combattants à s’inquiéter. Avoir quelqu’un d’autre pour s’occuper d’eux quand Gams et Murus se battaient serait d’une grande aide.

« Si seulement j’étais plus fort, je pourrais aussi venir », se lamenta Rodice.

Ne fais pas la tête, Rodice. Il y a plein de choses à faire dans le village qui n’impliquent pas de se battre.

« Tout le monde a son travail. Nous devons juste faire de notre mieux là où nous sommes les plus adaptés. Rester ici et tenir le fort est tout aussi important que d’aller sauver ces enfants. »

Lyra donna alors à son mari une puissante tape dans le dos.

Ce dernier trébucha en avant, réussissant tout juste à ne pas s’effondrer.

« Gams, s’il te plaît, prend ça ! C’est un charme spécial. Tu dois le protéger, comme tu me protégerais moi ! Maman a dit que rien ne pourra se mettre en travers de ton chemin ! »

« Merci. J’en prendrai bien soin. », dit Gams en prenant la petite poupée en bois de Carol.

C’était le même genre de poupée sculptée qu’elle m’envoyait parfois en offrande. En l’étudiant de près, je pouvais dire que c’était sa meilleure poupée jusqu’à présent. Bien qu’elle soit de la taille d’un pouce, le visage était sculpté avec plus de détails que tout ce qu’elle m’avait envoyé auparavant.

« C’est une très belle poupée. »

J’avais jeté un coup d’œil à mon étagère, où je gardais toutes les poupées qu’elle m’avait envoyées. Celles-ci étaient difficiles à reconnaître en tant que personnes. Ses talents de sculpteur s’étaient-ils améliorés, ou faisait-elle juste plus d’efforts pour Gams ? Eh bien, vu qu’elle avait le béguin pour lui, ce n’était pas étonnant. J’étais au bord de la jalousie, mais je suppose que le véritable amour n’était pas quelque chose que l’on choisissait. Quoique le sourire hideux de Chem me fit presque reconsidérer ma position.

« Assurez-vous de rentrer à la maison en sécurité, Gams et Murus ! »

Carol leur cria dessus, laissant délibérément Chem de côté.

Je pouvais pratiquement voir les veines éclater sur le front de Chem alors que son sourire continuait de s’élargir. C’était terrifiant.

« Je ne peux pas croire que Carol se fasse des ennemis à son âge ! Bien que je suppose qu’elle se moque juste de Chem. Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle fait, non ? »

Je ne pouvais pas en être sûr, vu que je n’avais pas vraiment parlé à une femme autre que ma mère ou ma sœur depuis des années. Chem et Carol s’étaient regardées fixement, toutes deux souriant et se renfrognant en même temps. S’il s’agissait d’une scène de manga, l’arrière-plan serait rempli de flammes qui se tordaient. J’avais détourné un peu le regard de l’écran, me penchant en arrière sur ma chaise pour m’étirer.

Une fois le groupe parti, je devais rester concentré sur le jeu, l’occasion était idéale pour boire un coup et manger un morceau. J’avais attrapé le fruit sur mon assiette, une nouvelle variété, aussi petite que le raisin, mais avec un goût plus proche de la pomme. J’avais regardé autour de moi… mais il n’y avait rien.

« Huh ? »

J’avais regardé sous mon bureau, mais il n’était pas tombé par terre.

Peut-être que je l’ai mangé sans m’en rendre compte ?

Non, c’était stupide. Il y en avait dix dans mon assiette quand je l’avais apportée, et je ne pouvais pas tous les manger sans m’en apercevoir. J’avais jeté un coup d’œil dans la pièce pour voir s’ils n’avaient pas roulé quelque part, et ce fut là que je le vis.

« Gaah ! Qu-Quand as-tu eu ça ? »

Le lézard doré nouveau-né avait mon fruit, sa gorge se gonflant tandis qu’il en avalait un. Le lézard était assis sur le bord de mon bureau, ses grands yeux papillonnant dans la pièce tandis qu’il se remplissait les joues. C’était frustrant et mignon. Grâce à mes recherches, j’avais déjà appris que certains lézards aimaient les fruits, et je voyais clairement qu’il en faisait partie. Le fait de ne pas avoir à le nourrir d’insectes ou de souris me soulageait. Je détestais l’idée de manipuler ce genre de choses.

« Viens, tu ne devrais pas être hors de ton terrarium. Oh, le verre du dessus a bougé… »

Je voulais remettre le lézard dans son terrarium, mais je ne savais pas si je devais le toucher. Je ne pensais pas que c’était quelque chose de dégoûtant, mais j’avais peur d’utiliser trop de force et de l’écraser, il avait l’air si petit et si faible. J’avais regardé une tonne de vidéos sur l’élevage des lézards, et beaucoup de ces personnes les sortaient de leur terrarium pour les caresser. Et comme les écailles de celui-ci avaient l’air rugueuses, c’était peut-être moi qui me blesserais si je le manipulais trop.

« Très bien, tu peux rester là tant que tu te comportes bien. »

Le lézard hocha alors lentement la tête. Huh. Était-ce une coïncidence, ou les reptiles étaient-ils plus intelligents que je ne le pensais ? Les chiens pouvaient comprendre certains mots, alors peut-être que certains lézards ou serpents le pouvaient aussi. J’avais décidé de le demander à Sayuki ou à Papa plus tard, ils étaient les vrais experts.

« Hé, je ne t’ai pas encore donné de nom. Je t’en donnerai un plus tard. Tiens-toi bien, d’accord ? »

Il semblait acquiescer à nouveau, mais j’avais décidé de ne pas m’attarder sur ce point pour le moment. Je devais m’occuper de l’événement. Je m’étais donc retourné vers l’écran juste à temps pour voir mes villageois sortir de la clôture en rondins.

*****

« Nous allons partir maintenant. S’il vous plaît, soyez prudent pendant notre absence », dit Chem.

« Ne vous inquiétez pas pour nous. Une fois la porte de la grotte fermée, nous ne ferons pas un seul pas à l’extérieur », dit Lyra.

« Laissez-nous faire, et si les choses deviennent trop dangereuses, revenez tout de suite. N’oubliez pas que la frontière est mince entre la bravoure et l’imprudence. », dit Rodice.

« Nous vous préparerons le plus délicieux des repas pour votre retour ! », promit Carol.

La famille de Rodice dit au revoir aux trois jeunes gens qui s’étaient mis en route. D’après la carte, il n’y avait pas de danger immédiat, mais la partie nord où ils se dirigeaient était encore complètement cachée par le brouillard. Murus déclara qu’il leur raconterait les détails de ce qui s’était passé en chemin. J’avais donc décidé d’écouter attentivement.

« Je ne suis pas sûr du nombre de monstres que nous allons rencontrer. J’ai trouvé plusieurs cadavres de monstres dans le village, et certains d’entre eux ont dû être chassés. Je ne pense pas qu’il reste beaucoup de monstres dans les environs. »

« Espérons que certains d’entre eux seront aussi blessés. »

« Je connais bien les endroits où les monstres se nichent dans la Forêt Interdite. Même mon peuple ne connaît pas tous les coins et recoins de cet endroit, mais j’ai une connaissance détaillée de la zone qui entoure immédiatement le village. Trois types de monstres vivent dans la forêt… et les loups-garous et les sangliers ne ramènent pas souvent leurs proies vivantes à la maison. Il reste donc les gobelins verts. »

J’étais impressionné par les connaissances de Murus. Les gobelins n’étaient pas beaucoup plus grands que des enfants, et je ne pouvais pas les imaginer en train de transporter de grands adultes. Mais les petits enfants ne leur donneraient probablement pas beaucoup de problèmes. Quand même, l’idée était effrayante.

« Ce n’est quand même pas un jeu pour adultes ? Je suis sûr que ce n’est pas le cas étant donné qu’il n’y avait aucune classification dans le manuel. Mais ça me rend nerveux. »

Je savais qu’il existait des jeux avec des graphismes extrêmement détaillés à vous faire grincer des dents, avec des enfants morts ou des animaux ayant des relations entre eux. Et étant donné que ce jeu était hyperréaliste, si quelque chose d’horrible arrivait, je doutais d’être épargné par les détails gores.

« Ugh, maintenant les superbes graphiques me font un peu flipper. Je ne peux pas supporter quelque chose de trop grotesque. »

En disant cela, je me sentais mal pour Murus, vu ce dont il avait été témoin. Je me demandais ce qui lui passait par la tête en ce moment. Je savais que tout cela était fictif, mais je ne pouvais m’empêcher de m’imaginer à sa place. Je n’aurais même pas eu le courage d’aller chercher de l’aide, et encore moins de m’aventurer en territoire ennemi. Si j’imaginais mes propres villageois dans la même situation, je ne pourrais pas dire que c’était un simple jeu vidéo. Rien que d’y penser, je me sentais malade et tremblant.

En ce moment, Murus était à la tête du groupe. J’avais zoomé sur son visage. Il regardait droit devant lui avec une lueur de détermination dans les yeux, en se mordillant la lèvre inférieure. Il n’arrêta pas de bouger un seul instant. J’avais renforcé ma résolution de me concentrer et d’être prêt à tout.

Ma priorité était de m’assurer que Gams, Chem et Murus rentraient sains et saufs. Ensuite, il fallait trouver les enfants kidnappés et les secourir si possible. Enfin, nous éliminerions les monstres si nous le pouvions. Au moment où mes villageois tenteraient quelque chose de trop téméraire, j’enverrais une prophétie pour les arrêter.

« On cherche bien des gobelins verts ? », demanda Chem.

« Les monstres ne coopèrent pas entre eux en dehors du Jour de la Corruption. Lorsque nous sommes partis en reconnaissance il y a deux mois, nous avons compté cinquante-cinq gobelins. J’ai trouvé une quarantaine de morts dans le village. Si certains des monstres survivants étaient gravement blessés, ces chiffres pourraient être erronés, mais je crois que nous devons nous attendre à ce qu’il reste une vingtaine de gobelins tout au plus. », répondit Murus.

Je n’en revenais pas de la précision avec laquelle il avait répondu à sa question. Non seulement il avait compté les corps de ses concitoyens, mais il avait aussi compté les monstres. Murus était un homme bien plus fort que moi.

« Vingt, c’est beaucoup à affronter seul. Heureusement qu’on est deux », dit Gams.

« En effet. C’est une grande aide d’avoir quelqu’un en première ligne », répondit Murus tout en prenant son arc.

Je savais déjà à quel point Murus était un bon archer grâce au temps qu’il avait passé avec mes villageois. Je ne l’avais vu manquer un tir qu’une seule fois pendant ces deux semaines.

Soudainement, Murus leva une main pour arrêter les autres. Le trio s’était accroupi.

« Nous avons encore du chemin à parcourir avant d’atteindre leur territoire, mais je vois déjà deux monstres. Nous devrions nous occuper d’eux maintenant », chuchota Murus.

Ce dernier marmonna quelque chose, et les herbes devant eux se mirent à croître, les cachant ainsi de leur vue. Le fait qu’il puisse manipuler la vie végétale avec la magie ne m’avait pas surpris, mais j’étais impressionné par l’habileté avec laquelle il le faisait. Sans être touchées, les mauvaises herbes s’étaient écartées pour permettre à mes villageois de voir à travers. Murus encocha tranquillement deux flèches sur son arc, l’inclinant alors qu’il les tirait simultanément. Les flèches s’étaient encastrées dans la tête de leurs victimes. Les gobelins étaient tombés sans faire de bruit.

« Whoa ! »

De mon côté, je n’avais pas pu m’empêcher de laisser échapper un cri d’admiration. Je n’avais jamais vu un tir de précision aussi parfait. Gams s’était approché tranquillement des gobelins tombés et coupa la tête de celui qui respirait encore. J’avais fait un zoom arrière pendant qu’il le faisait, ne voulant pas le voir en détail. Par curiosité, j’avais déjà fait un zoom avant pour regarder un monstre se faire dépecer sans en rater un seul détail. Je n’avais pas pu supporter la viande que nous avions mangée ce soir-là.

Après avoir caché les corps derrière les mêmes mauvaises herbes qu’ils utilisaient comme couverture, le trio continua sa route. Ils se déplaçaient silencieusement à travers la forêt, mais ils ne rencontrèrent pas d’autres ennemis.

« C’est ce que nous avons manqué, hein ? »

Cela faisait un moment qu’ils voyageaient en territoire inexploré, et je ne voyais toujours pas ce qui les attendait sur la carte, seulement le chemin de retour d’où ils étaient venus. Si Murus rejoignait le village, le brouillard devrait se dissiper et me montrer tout ce qu’il avait vu par ici, non ? J’avais continué à vérifier et revérifier la carte depuis le ciel, même si je savais que je ne pouvais rien voir. Pourtant, je regardais. Au moins, si quelque chose essayait de se faufiler derrière eux, je pouvais le leur faire savoir.

Ils marchèrent pendant encore dix minutes avant que la zone devant eux ne s’ouvre sur une clairière dans la forêt. Un grand groupe de gobelins verts avait établi son camp ici, leurs « bâtiments » n’étant rien de plus que des paquets d’herbe fanée. Les conditions de vie ne semblaient pas confortables, mais les gobelins avaient au moins eu l’intelligence de se construire un endroit où dormir.

Il n’y avait pourtant aucun signe d’une quelconque personne. S’ils étaient ici, ils étaient probablement gardés dans ces abris minables. Mes trois villageois se figèrent, la tension étant très forte entre eux. Je l’avais aussi ressenti. J’avais revérifié le menu des miracles, ouvert au cas où, et j’avais retenu ma respiration en attendant qu’ils bougent.

***

Chapitre 3 : Le miracle du Dieu du Destin et mon anxiété

J’avais rapidement jeté un coup d’œil au camp en attendant que mon trio se prépare. Comme mes villageois étaient là, une partie de la clairière était visible sur la carte, ainsi que huit ou neuf gobelins. Il y avait six structures appelées « huttes » qui ressemblaient plus à des fosses couvertes dans le sol. Elles étaient probablement assez grandes pour contenir environ cinq gobelins. Il restait à savoir si elles contenaient d’autres ennemis à l’affût ou si elles abritaient les villageois de Murus. Si nous pouvions confirmer qu’ils ne contenaient que des gobelins, mon groupe pourrait les enflammer avec des flèches de feu. Mais il n’y avait aucun moyen de le savoir.

« C’est un peu frustrant… »

Notre autre option était d’entrer et d’éliminer les gobelins un par un, mais comme leur camp était dans une clairière, nous serions probablement découverts immédiatement. S’il y avait eu de l’herbe ou des plantes, Murus aurait pu utiliser sa magie, mais l’espace n’était qu’une zone dégagée.

L’absence de clôtures ou de murs défensifs rendait l’endroit faussement facile à attaquer, mais cela signifiait aussi que mon groupe n’avait aucun endroit où se mettre à l’abri. Je m’étais creusé la tête, repensant à tous les jeux de stratégie auxquels j’avais joué et aux livres que j’avais lus, mais je n’avais pas de solution pour ce scénario. Attendre la tombée de la nuit leur donnerait la couverture de l’obscurité, mais il n’y avait pas de temps à perdre.

« Même avoir une couverture nuageuse serait mieux que ça », grommela Gams tout en regardant le ciel bleu clair.

Mais oui, s’il pleuvait, la visibilité serait un peu plus faible, mais… attendez une seconde.

Pourquoi n’y avais-je pas pensé plus tôt ?

Je l’avais vu la première fois que j’avais regardé le menu des miracles : « Changer la météo ».

J’avais pensé que ce serait utile en cas de sécheresse, mais je n’avais jamais pensé que ce serait utile pour quelque chose comme ça.

S’il pleuvait, mon groupe serait plus difficile à repérer, leurs pas seraient couverts. Les gobelins pourraient même se retirer dans leurs huttes pour s’abriter, ce qui faciliterait l’attaque.

Il n’y avait pas besoin d’hésiter. Je cliquais sur l’option de changement de météo, ouvrant un second menu.

« Ciel bleu, nuageux, bruine légère, pluie, neige, pluie torrentielle, neige abondante, blizzard, orage, typhon. »

« Bon sang, j’ai l’embarras du choix. On dirait que certaines de ces options sont plus chères que d’autres. Celles du haut sont moins chères, et celles du bas coûtent plus cher. »

Les options coûteuses étaient vraiment chères, tandis que les options bon marché étaient super raisonnables. Ciel bleu, nuageux et bruine légère étaient si bon marché que je pouvais les utiliser de manière frivole. La pluie n’était pas trop chère, mais à partir de pluie torrentielle les prix commençaient à monter en flèche.

Je pouvais tout me permettre sauf un typhon.

« Peut-être que je devrais choisir la pluie torrentielle ? Les gobelins ne pourront rien entendre. Je ne sais pas si la pluie normale sera suffisante pour ça. »

Si seulement j’avais déjà joué avec la météo, j’aurais une idée plus claire de mes options.

« La pluie pourrait aussi affecter mon groupe, bien que Gams ait dit qu’il en espérait. »

Chaque moment que je perdais ici était un autre moment où les otages pouvaient être tués, rendant ce voyage inutile. Je devais prendre une décision. J’avais donc pris une profonde inspiration et j’avais cliqué sur « pluie torrentielle. »

« Oh, on dirait que je dois choisir la zone touchée par la pluie. Plus la zone était grande, plus ça coûtait cher. La plus petite zone que je peux choisir est un cercle de cinq mètres de diamètre, et je peux l’augmenter d’un mètre à la fois… OK. »

La plus petite taille couvrirait à peu près le camp des gobelins. Je ne voulais pas que la nature surnaturelle de cette pluie soit trop évidente, alors je l’avais agrandi d’un mètre. Tout de suite, la lumière du soleil disparut, et la clairière tomba dans l’obscurité. Quelques gouttes de pluie éclaboussèrent le sol, et à la seconde suivante, la pluie se déversa du ciel. D’en haut, je pouvais comprendre la scène, mais pour quiconque se trouvait dans la tempête, la visibilité était inexistante. Comme je m’y attendais, les gobelins s’étaient précipités à l’intérieur de leurs petites huttes miteuses, impatients de se mettre à l’abri de la pluie. J’avais vérifié autour de moi, mais aucun ennemi n’était resté dehors.

« Dire que le temps a changé juste au moment où nous en parlions », murmura Murus.

En effet, Murus ! Mais ce n’était pas qu’une heureuse coïncidence.

« Mon livre a légèrement brillé, Murus. Je crois que c’est l’œuvre du Dieu du Destin. Voyant que nous étions en difficulté, il est venu à notre secours. Merci, ô Seigneur ! », dit Chem.

Chem s’accrocha au livre, le protégeant de la pluie avec ses vêtements. Je ne savais pas que le livre brillait lorsque je faisais des miracles, mais cela signifiait au moins qu’elle savait que c’était mon œuvre.

« J’espère juste que c’est suffisant… »

Je savais que Gams et Murus étaient bien entraînés, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’être nerveux.

« Peux-tu prendre mes affaires, Chem ? Je ne veux pas que ça me pèse. »

« Bien sûr. Fais attention, d’accord ? »

Chem prit le petit sac et les autres objets que Gams portait à sa taille. Puis, sans se fatiguer, il s’était approché de la cabane la plus proche. Collant son oreille au mur, il écouta attentivement. Murus préparait son arc au cas où, et Chem joignit ses mains pour prier. Gams jeta un coup d’œil par une fente dans l’ouverture de la hutte et, voyant qu’elle était vide, fit signe aux autres de venir vers lui. Leur plan était logique : Gams prendrait la tête, et les deux autres feraient le guet jusqu’à ce qu’il puisse confirmer que c’était sûr. Si c’était moi et Sayuki, j’aurais probablement fait la même chose. Si le pire était déjà arrivé, le fait que Gams passe en premier signifiait qu’il pouvait épargner à Chem la vue d’enfants morts.

« J’espère que les développeurs ont été assez gentils pour ne pas mettre quelque chose d’aussi horrible là-dedans. Vous ne l’avez pas fait, hein, les gars ? »

Inutile de dire qu’il n’y avait pas eu de réponse.

Quittant la hutte vacante, Gams commença à se diriger vers la seconde. J’avais vu deux gobelins y entrer quand la pluie avait commencé à tomber. Je savais que Gams les avait vus aussi, car il se déplaçait beaucoup plus prudemment qu’avant. J’avais fixé l’écran, mais personne n’était sorti de la hutte.

Une fois accroupi sur le côté, Gams se tourna vers les autres et fit un signal d’une main. Ils devaient avoir préparé les signaux, car seul Murus avança lorsqu’il le vit. Ouvrant l’entrée de la hutte, le duo se glissa à l’intérieur. J’avais écouté de toutes mes forces, mais tout était noyé par le bruit de la pluie.

« Le fait qu’il ne me laisse pas voir l’intérieur des huttes est bizarre », avais-je grommelé pour moi-même.

Mais ça ne changeait rien. Tout ce que je pouvais faire était de m’asseoir et d’attendre impatiemment.

Gams et Murus étaient ressortis en moins d’une minute, couverts de sang de gobelin que la pluie avait rapidement commencé à laver. Ils secouaient tous les deux la tête, aucun enfant ou villageois à l’intérieur de cette hutte non plus. Chem était restée là où elle était tandis que Gams et Murus attaquaient hutte après hutte, mais ils n’avaient trouvé aucun survivant. J’avais vu un gobelin mort de plus que le nombre à l’extérieur avant que la pluie ne commence, ce qui signifiait que certaines des huttes avaient été occupées, mais pas par des villageois.

« Je suppose que nous devrions nous préparer à ne trouver personne », avais-je dit.

Ce n’était qu’un jeu, mais j’en étais venu à chérir ces gens presque autant que ma vraie famille. Je ne voulais pas qu’ils souffrent de tragédie ou d’épreuves. Je n’aspirais qu’à leur bonheur, même si cela faisait de ce jeu le plus ennuyeux de tous les temps.

Et bien, il ne resta plus qu’une seule hutte, plus de deux fois plus grande que les autres. Mon groupe et moi avions convenu que c’était probablement celle que nous recherchions. Gams, Chem et Murus s’étaient rendus dans la plus petite hutte à côté et avaient regardé à travers une fissure dans le mur.

« Murus est tellement à cran, j’espère qu’il ne prendra pas de risques inutiles. Je ne sais pas non plus combien de temps cette pluie va durer. »

Le menu des miracles ne disait pas combien de temps la pluie allait durer, mais j’espérais que ce soit suffisamment long afin que mon groupe puisse atteindre son objectif. Mais je ne voulais pas non plus qu’ils se précipitent. Je pouvais toujours refaire le miracle de la pluie si nécessaire. Même si j’utilisais plus de PdD que je ne le souhaitais, la gratitude de mes villageois me permettrait de les récupérer rapidement.

Pendant un moment, le trio était resté immobile. Puis, ils avaient semblé décider qu’ils devaient se lancer dans l’aventure. Gams s’était approché de la plus grande hutte en premier, laissant la porte ouverte derrière lui, là où Murus attendait avec sa corde d’arc tirée et prête à tirer. Chem s’accrochait à son livre avec tout ce qu’elle avait.

Gams fit un pas, puis un autre, la pluie couvrant le bruit. Après quelques pas supplémentaires, il était devant le mur de la grande hutte. Mais avant qu’il n’y parvienne, la porte s’ouvrit avec fracas.

Derrière elle se tenait non pas un gobelin vert, mais une créature d’au moins une tête de plus que Gams. Sa peau épaisse et filandreuse était rouge vif et ressemblait à une sorte d’armure naturelle.

« Un gobelin rouge ?! »

Le gobelin tenait une massue aussi longue qu’une corde à linge. Elle n’était pas pointue, mais elle était si grosse qu’elle pouvait causer beaucoup de dégâts. Le gobelin ne portait qu’une fourrure autour de son bas-ventre, ce qui ajoutait à l’effroi qu’il dégageait. Mais ce qui ressortait le plus était sa tête. Il n’avait qu’un seul grand œil, une bouche qui s’étendait incroyablement large sur ses joues, et pas de nez à proprement parler. Cette chose était si terrifiante que je tremblais de l’autre côté de l’écran. Quoi qu’il en soit, c’était certainement un combat contre le boss.

« Je me demandais quand un truc comme ça allait se montrer. »

La créature fixa Gams de son unique œil.

« Pas possible ! Un gobelin rouge à un œil ! »

Gams se renfrogna et dégaina ses deux épées.

« Quoi ? Un gobelin rouge borgne qui se mélange aux gobelins verts ? »

Les yeux de Murus s’écarquillèrent de surprise.

Il reprit rapidement ses esprits et envoya une flèche qui se dirigea directement vers l’œil énorme de la créature. Le gobelin l’abattit comme si ce n’était rien. Ça n’allait pas être un combat facile. J’avais cliqué dessus.

« Gobelin rouge à un œil : Un membre incroyablement sauvage et violent de la race des gobelins. Ils détestent les gobelins verts et les considèrent comme des ennemis. Ce sont des monstres puissants que le chasseur moyen ne peut espérer vaincre. Ils apprécient la saveur de la chair humaine. »

Très instructif, et très déprimant.

Si cette chose aimait manger des humains, nos otages auraient disparu depuis longtemps. Mais nous ne pouvions pas nous concentrer sur ça pour le moment. Nous devions l’abattre.

Le gobelin prit une position menaçante et fixa Gams sous la pluie. L’aura meurtrière qu’il dégageait était presque suffocante. Je tremblais toujours. Si j’étais Gams, je ne serais même pas capable de bouger.

Le gobelin balança sa massue paresseusement, comme si l’humain qui lui faisait face n’était rien de plus qu’une gêne. Gams esquiva, le coup le manqua de si peu que ses cheveux s’étaient ébouriffés dans son sillage.

« Un coup et il est mort. »

Gams tourna autour du gobelin géant. Il savait que s’il arrêtait de bouger, tout serait fini. Murus continua à tirer flèche après flèche sur la créature, mais elle les envoya toutes en l’air comme des mouches. J’avais déjà vu ces deux-là gagner des batailles ensemble plusieurs fois, mais mon instinct me disait que c’était un adversaire qu’ils ne pourraient pas vaincre.

Devrais-je leur envoyer une prophétie et leur dire de partir de là ?

Gams tournait toujours autour de lui et Murus tirait toujours. Ils ne pouvaient pas gagner dans ces conditions. En tant que Dieu du Destin, je devais les arrêter.

Dois-je le faire ou non ?

Je devais décider. Leurs vies en dépendaient.

***

Chapitre 4 : Un combat mortel et mes pensées paniquées

La pluie continua à tomber. Gams s’élança sur le côté du gobelin, frappant avec son épée. Le monstre lui jeta un bref coup d’œil avant d’agiter sa massue dans l’air, coupant les feuilles mouillées en deux avec un souffle sourd. Et avant que j’aie pu comprendre ce qui s’était passé, Gams était parti en arrière, glissant sur le sol détrempé.

« Gams ! »

J’avais cru qu’il était fichu. Mais non, il avait bloqué l’attaque avec son épée. Il grimaçait maintenant tout en tombant à genoux. Il n’était pas blessé, mais le gobelin avait vu que son équilibre était rompu et avança.

« Gams ! »

Ce fut Chem qui cria cette fois pour lui. À côté d’elle, Murus entra en action. Il tira plus de flèches, mais celles que le gobelin n’avait pas balayées rebondirent simplement sur sa peau. Incroyable, j’avais vu ces mêmes flèches tuer monstre après monstre d’un seul coup.

« Ce monstre est juste trop fort ! »

Les flèches furent néanmoins une distraction suffisante qui permit à Gams de se remettre sur pied, mais j’avais encore moins d’espoir qu’avant. Il avait tout juste réussi à esquiver la dernière attaque de la créature, et le pire était que la créature n’était même pas sérieuse. Lorsqu’elle leva sa massue et la balança vers le bas, elle ne laissait à Gams qu’une fraction de seconde pour l’esquiver. Elle souriait alors à chaque échappatoire. Elle continua ainsi à lancer exactement la même attaque encore et encore, un peu comme un humain essayant d’écraser un moustique. Gams essayait désespérément de combler l’écart et de frapper, mais la taille du gobelin et la longueur de la massue rendaient la chose impossible. Et même s’il s’approchait, le monstre l’enverrait voler à nouveau.

« Ce gobelin rouge borgne n’est pas normal. Il doit être de rang légende, ou même plus. Si les flèches normales ne le pénètrent pas, peut-être que les flèches empoisonnées le feront… Bien que je ne sois pas sûr qu’elles fonctionnent, surtout avec cette pluie. », dit Murus.

J’avais tout de suite compris où Murus voulait en venir. Il était médecin, ce qui signifiait qu’il connaissait tout des poisons, et les flèches empoisonnées pourraient nous donner une chance de victoire. Sauf qu’il était probable que la pluie emporte le poison avant qu’elles n’atteignent le sang du gobelin.

Peut-être que je devrais arrêter la pluie…

Je devrais le faire, et pas uniquement pour le poison. Le sol de plus en plus boueux gênait les mouvements de Gams. Mais d’un autre côté, la pluie battante diminuait la visibilité de l’œil de la créature, ce qui était bon pour nous. Et ce n’était pas comme si arrêter la pluie signifierait l’assèchement immédiat et total du sol. J’avais l’impression que ma meilleure option était de leur envoyer une prophétie leur ordonnant de fuir, mais non, cela pourrait être encore plus dangereux que de se battre à ce stade. Dès que mon groupe tournerait le dos au monstre, il serait sans défense.

« Qu’est-ce que je fais ? Je n’ai même pas le temps de réfléchir ! Ugh ! Qu’est-ce que je peux faire ?! Qu’est-ce que je peux faire maintenant ? »

Si seulement j’avais le golem à proximité. Contrairement au jour de la Corruption, j’étais venu ici sans véritable plan de secours. J’aurais peut-être dû demander à mes villageois de porter la statue avec eux. Et pourtant, si cela les ralentissait et que les otages mouraient, tout ce plan n’aurait servi à rien.

J’avais deux options : envoyer une prophétie ou accomplir un miracle. Mais le miracle pourrait même ne pas prendre effet immédiatement. La seule que je savais capable de fonctionner immédiatement était la manipulation du temps. Les seuls atouts du groupe étaient les flèches empoisonnées, le livre de Chem et le petit sac qu’elle avait pris à Gams.

Je m’étais creusé la tête pour trouver des connaissances que je savais ne pas avoir.

Mais il y avait une troisième option : je pouvais dire à Chem et Murus de fuir pendant que Gams restait derrière. Gams était malin, il remarquerait immédiatement leur fuite et resterait probablement derrière pour agir comme un leurre et les laisser se mettre en sécurité.

La vie de Gams… ne comptait pas vraiment. Ce n’était qu’un jeu. Ils n’étaient que des pixels. Aucune personne réelle n’allait mourir.

Mais si je croyais vraiment ça, alors pourquoi étais-je si terrifié ?

« Non. Je vais ramener tout le monde en vie. Il doit y avoir un moyen de s’en sortir ! Ils ne feraient pas un jeu où l’on ne peut pas sortir victorieux ! Il doit y avoir un moyen d’inverser les choses ! »

Je savais parfaitement que j’avais gâché mon potentiel, ne pouvant compter que sur des bribes de connaissances tirées d’anime, de jeux et de mangas. Je devais savoir quelque chose qui puisse m’aider maintenant. Un détail que j’avais appris au cours des dix dernières années !

Quel était le moyen le plus efficace de faire face à une telle situation ?

J’avais fait défiler les différents types de miracles et j’avais parcouru les éléments disponibles, en calculant nos chances. Soudainement, une solution fit irruption dans mon esprit.

« Est-ce que ça va marcher ? Non. Il faut que ça marche. », dis-je en secouant la tête.

Mes doigts volèrent sur le clavier. J’avais envoyé la prophétie dès qu’elle fut prête.

« Mon livre rayonne ! Je crois que le Seigneur nous donne des conseils ! »

Chem sortit alors le livre et l’ouvrit immédiatement.

Elle le lut rapidement, puis se tourna vers Murus et lui donna de brèves instructions. Le duo se mit en mouvement. J’attendis que Murus prépare son arc avant d’ouvrir le menu météo et de diminuer la zone d’effet de la pluie, la rendant la plus petite possible. L’averse était maintenant localisée autour du gobelin, avec Gams juste hors de portée. C’était une vue surprenante, Gams regarda alors Chem, il devait se rendre compte que c’était un miracle. Chem lui fit signe de s’éloigner du gobelin. Il acquiesça et commença à reculer lentement.

Le gobelin ne semblait pas avoir remarqué qu’il était maintenant le seul à subir la pluie. Il continuait à agiter sa massue, quand soudainement sa vision fut éblouie par la lumière, qui fut suivie d’un grondement de tonnerre.

Le gobelin cria.

La pluie torrentielle s’était transformée en orage, et la massue qu’il tenait si haut était devenue un paratonnerre, traversé par des éclairs d’électricité. Le gobelin trébucha, ivre, de la fumée s’échappant de son corps.

« Un éclair ne l’a pas tué ? ! C’est de la folie ! »

Mais ça n’avait pas d’importance. Murus avait déjà tiré sa flèche. Le gobelin était courbé en arrière à cause de la douleur, sa bouche ouverte alors qu’il hurlait. La flèche recouverte de poison de Murus avait fendu l’air et s’était dirigée vers la bouche ouverte. Dès qu’elle serait dans la gorge du gobelin, la partie serait terminée.

Mais alors que notre victoire semblait assurée, le monstre leva sa main géante et repoussa la flèche. Il passa de la douleur à la réaction en une fraction de seconde. Les coins de sa grande bouche se recourbèrent en un sourire moqueur.

« Désolé, mon grand. »

Juste avant que la main de la créature n’arrête la flèche, un objet s’en détacha. C’était une petite statue du Dieu du Destin, tenant une minuscule fiole de poison. Celle-ci vola au-dessus de la main du monstre et tomba, puis ricocha sur le dos de la main du gobelin et atterrit directement dans sa bouche. Le gobelin essaya de claquer ses lèvres, mais il était déjà trop tard. En contrôlant la petite statue avec le gamepad, je lui avais fait écraser la petite fiole de poison dans sa petite main. Le gobelin vacilla et tomba à genoux, se serrant la gorge. Il s’effondra alors sur le sol, face contre terre.

Tout le monde avait retenu son souffle tandis que son corps s’agitait dans la boue, ses mouvements perdant progressivement de leur force. En moins de dix secondes, il était devenu complètement immobile.

« Oui ! On a réussi ! »

J’avais applaudi tout en jetant ma manette de côté.

Ce plan aurait pu tourner si mal, mais il avait fonctionné ! Et si l’on considérait que c’était une idée que je venais d’avoir à l’improviste, j’étais plutôt satisfait. J’allais me féliciter pour le reste de la journée. Mon visage brûlait d’excitation. Je pris alors quelques grandes respirations pour me calmer. J’avais laissé mon esprit revenir sur mon plan, en m’ancrant dans le moment présent.

Voici ce que j’avais écrit dans cette prophétie :

« Je vais créer un orage centré sur le gobelin rouge à un œil. Dès que l’éclair le frappera, tire une flèche dans la bouche du monstre. Avant cela, donne à ma minuscule statue une fiole de poison qu’elle pourra tenir et attache là à la flèche. »

Ce n’était pas tout à fait aussi divinement formulé que d’habitude, mais je n’avais pas le temps de m’en inquiéter, pas plus que Chem ou Murus. Au moment même où j’avais envoyé la prophétie, j’avais utilisé un miracle pour activer le golem. J’avais eu cette idée en tête au moment où je m’étais rappelé avoir vu ma statue prendre vie le jour de la Corruption. Si cette statue était considérée comme un « golem » simplement parce qu’elle était reconnue comme le Dieu du Destin, cela signifiait-il que je pouvais contrôler n’importe quoi me ressemblant ? Je m’étais ensuite souvenu de la petite poupée que Carol avait donnée à Gams avant leur départ.

Il était communément admis que la foudre frappait les objets métalliques, mais en réalité, elle frappait tout ce qui était assez grand. Quand j’avais forcé l’orage dans une si petite zone, l’objet le plus grand autour était cette massue, je savais aussi que le gobelin la levait toujours en l’air avant une attaque. Le monstre demandait pratiquement à être frappé.

J’avais peur de toucher Gams, mais heureusement, ce dernier comprit ce que je faisais et s’était écarté du chemin. Une fois que la foudre frappa le gobelin, Murus en profita pour lancer la flèche vers sa bouche. La minuscule statue qui s’y accrochait contenait une fiole pleine de poison si puissant qu’une seule goutte pouvait tuer un gros monstre. J’avais pris le contrôle de la statue afin que la fiole atterrisse dans la bouche du gobelin. J’avais pensé qu’il suffisait d’enduire la pointe de la flèche de poison, mais il valait mieux être préparé à tout, surtout sous une pluie pareille. Et tout s’était finalement bien passé.

J’aurais aimé continuer à me réjouir de notre victoire, mais il y avait des choses plus importantes à se soucier. J’avais vérifié l’écran pour trouver tout le monde rassemblé au même endroit. Les vêtements de Chem étaient couverts de boue. Elle avait dû courir vers son frère dès qu’elle l’avait pu, sans se soucier des flaques d’eau. Elle jeta ses bras autour de lui et sanglota dans sa poitrine. Gams lui caressa alors doucement la tête.

La pluie avait cessé, et la lumière éblouissante du soleil se déversait dans la clairière. Le monstre gigantesque gisait mort devant les trois voyageurs. Le tableau était réconfortant, presque onirique. Je m’étais surpris à fixer l’écran pendant un moment, oubliant tout ce qui m’entourait. J’aurais voulu pouvoir faire la fête avec eux, mais j’avais déjà épuisé la prophétie d’aujourd’hui. Je devais attendre jusqu’à demain.

De plus, même si la bataille était terminée, la mission ne l’était pas. Nous devions encore nous aventurer dans cette dernière hutte.

***

Chapitre 5 : Prière pour les âmes et silence respectueux

Après que le gobelin rouge à un œil soit tombé, aucun autre ennemi n’était apparu. Mon groupe était en sécurité. J’avais tout de même pris soin de ne pas baisser ma garde, vérifiant une fois de plus les alentours de la clairière.

« On dirait que c’est bon. »

Gams, Chem, et Murus fixaient en silence la seule hutte restante. Leurs pensées devaient partir dans toutes les directions. Murus était sur le point de faire un pas en avant, mais Gams prit les devants.

« Je vais aller voir en premier. Il pourrait y avoir d’autres ennemis dans les parages. »

« Très bien. Merci. », dit Murus en inclinant la tête en silence, l’expression sinistre.

Sans doute brûlait-il du désir de se précipiter à l’intérieur pour voir si l’un de ses camarades villageois était encore en vie. En même temps, la terreur de ce qu’il pourrait trouver le faisait hésiter. J’étais si nerveux que ma poitrine était oppressée, je ne pouvais qu’imaginer ce que Murus devait ressentir.

Gams se fraya un chemin prudemment dans la boue et s’approcha de l’entrée de la hutte. Ce dernier écouta attentivement, puis, après quelques secondes, jugea que c’était sûr, et se faufila à l’intérieur. Le fait que je ne puisse toujours pas voir ce qui se passait à l’intérieur était frustrant, mais Chem et Murus ne voyaient rien non plus. Tout ce que nous pouvions faire était d’attendre. Je retenais encore mon souffle au moment où Gams était réapparu. Voyant que son frère était indemne, Chem poussa un soupir de soulagement et voulut courir vers lui, mais Gams tendit la main pour l’arrêter.

« Tu restes dehors. J’ai besoin que Murus voie ça. »

Ses mots et l’expression angoissée de son visage ne laissaient guère de doute sur ce qui s’y trouvait. Murus s’avança lentement vers lui, le regard rivé au sol.

« Je suis aussi un chasseur, Gams. Je suis prête à tout. Certains d’entre eux sont peut-être encore en vie. »

« Je dis ça en tant que ton frère. Je ne veux pas que tu voies ça. »

Cela fit taire Chem. Elle resta donc là, serrant son livre contre sa poitrine.

*****

Après ce qui semblait être quelques minutes, ou peut-être seulement quelques secondes, Gams et Murus sortirent. Leurs expressions étaient sombres. Chem n’avait pas besoin de demander ce qui s’était passé.

« Merci beaucoup de m’avoir accompagné jusqu’ici », dit Murus tout en inclinant la tête.

« Je suis désolé de n’être pas arrivé ici à temps. »

« Tu n’as pas besoin de nous remercier. S’il te plaît, lève la tête », dit Chem avec gentillesse.

Murus n’avait même pas pu répondre. Il était resté là, le visage baissé et les épaules tremblantes. J’avais le cœur serré rien qu’en le regardant. Je pris alors un mouchoir en papier et je m’essuyais les yeux et le nez. Je n’avais pas pu m’empêcher de verser quelques larmes en réalisant que cela aurait pu être mon village.

« Merde ! »

Je me souvenais avoir pensé, enfant, que j’arrêterais de pleurer en grandissant, mais maintenant que j’avais la trentaine, cela semblait ne faire qu’empirer. Les adultes étaient amenés à pleurer aussi souvent que les enfants. Ils devaient juste serrer les dents et se retenir.

« Murus, cela te dérange si je prie pour tes compagnons disparus afin que leurs âmes puissent trouver la paix ? »

Murus leva les yeux à la douce demande de Chem, des larmes coulant sur son visage.

« S’il te plaît… s’il te plaît, fais-le. »

Gams découpa un carré dans la hutte de paille avec son épée et retourna à l’intérieur. Il allait probablement l’utiliser pour recouvrir les corps des enfants, à la fois par égard pour les morts et pour que Chem n’ait pas à les voir. Murus et Chem l’avaient suivi, et je les avais regardés prier à travers le trou dans le mur. J’avais joint mes mains et souhaité que les enfants puissent trouver le bonheur dans leur prochaine vie. Je savais, logiquement, que ce n’était qu’un jeu, mais c’était ce que mon cœur me disait de faire.

Ensuite, le trio creusa des tombes. Gams et Murus y emmenèrent les corps défigurés afin de les enterrer. Dans n’importe quel autre jeu, cette partie aurait été coupée. Il aurait alors repris une fois que le trio serait retourné à la grotte, mais le Village du destin était différent. Dans ce jeu, les gens vivaient et les gens mouraient.

Aucun d’entre eux n’avait dit un mot alors sur le chemin du retour, leurs pas étaient lourds. Dès qu’ils furent de retour à l’intérieur de la clôture, Carol se précipita vers eux.

« Bon retour, Gams, Murus, et Chem ! »

Le sourire joyeux sur son visage s’était instantanément effacé lorsqu’elle remarqua leurs expressions. Même s’ils essayaient de cacher leur détresse, ils n’avaient clairement aucune bonne nouvelle à partager. Carol se mit alors à trembler. Lyra semblait la serrer dans ses bras par-derrière. Rodice, qui était en train de couper du bois de chauffage, posa sa hache et s’approcha des trois avec un sourire tendre et sympathique.

« Bon retour parmi nous. Vous devez avoir faim après toute cette marche. Je vais vous préparer un petit plat. Mangez, puis reposez-vous. »

Il ne leur demanda pas ce qui s’était passé. Il fit simplement ce qu’il pouvait pour s’assurer qu’ils prenaient soin d’eux.

« Ne vous culpabilisez pas, les gars… Vous vous êtes vraiment bien débrouillés… »

En regardant Rodice gérer la situation avec tant de compassion, mes yeux s’étaient de nouveau remplis de larmes. Qu’allait faire Murus maintenant ? J’aimerais qu’il nous rejoigne, mais c’était une décision qu’il devait prendre lui-même. S’il voulait partir et vivre seul pour l’instant, je n’avais pas le droit de l’en empêcher. J’avais donc décidé de garder un œil sur lui pour le moment. Pour l’instant, il était assis dans une des petites pièces et fixait le plafond d’un air absent. Je ne voulais pas le laisser seul.

« Yoshio ! Le dîner est prêt ! »

Maman m’appela d’en bas.

J’avais détourné le regard de l’écran.

« Je n’avais pas réalisé qu’il était si tard. »

J’avais rapidement jeté un coup d’œil en arrière pour voir ce que mes villageois étaient en train de faire. Murus était assis contre le mur, les yeux fermés. Il devait être épuisé, tant physiquement que mentalement.

« Je suppose que je peux le laisser dormir un petit moment. »

J’étais descendu pour trouver toute ma famille à la table du dîner.

« Hey, j’ai répondu à ton message. Tu ne l’as pas vu ? », demanda Sayuki avant même que je ne m’assoie.

Ma sœur était toujours dans ses vêtements de travail, moins sa veste. Elle semblait être de mauvaise humeur. Elle me parlait comme elle le faisait avant que nous ne commencions à réparer notre relation.

« J’étais plutôt occupée aujourd’hui. Je n’ai pas encore regardé. »

« Sérieusement ? Après m’avoir envoyé une photo de ton mignon petit lézard et tout ? »

« Oh. »

En y réfléchissant, j’avais envoyé à Sayuki et à Papa une photo du lézard nouveau-né pour voir s’ils pouvaient l’identifier. Sayuki devait être de mauvaise humeur, car je n’avais jamais répondu à son message. Je n’avais même pas vérifié si papa m’avait répondu ou pas. Je l’avais regardé, son expression était plus sévère que d’habitude, et il me fixait.

On dirait qu’ils sont tous les deux en colère…

L’événement avait complètement effacé de mon esprit toute pensée concernant le lézard, et je ne m’en étais souvenu que maintenant, et uniquement parce que ma sœur me l’avait rappelé. Sayuki n’avait cependant pas besoin d’être aussi furieuse. Elle fit la moue et me regarda fixement. Et attendez, est-ce qu’elle venait d’appeler le lézard « mignon » ? Non, ce n’était pas son genre. J’avais probablement mal entendu.

Oh, attendez. Je n’avais jamais remis le lézard dans son terrarium.

« Yoshio ? Où vas-tu ? »

« Oh, hum, j’ai laissé mon téléphone sur mon bureau. Je voulais aller le chercher au cas où le travail m’appelle… »

Tout en balbutiant mon excuse, j’avais fait demi-tour afin de retourner dans ma chambre, seulement pour trouver le lézard assis au bas de l’escalier.

« Hey ! »

Qu’est-ce qu’il faisait là ? Et… c’était moi ou il avait l’air beaucoup plus gros ? Il semblait deux fois plus grand que lorsqu’il était sorti de son œuf. Je ne savais pas que les reptiles pouvaient grandir si vite.

« Ah ! Est-ce le petit mignon ? »

Je n’avais jamais entendu Sayuki utiliser un tel ton d’adoration auparavant. Elle s’était précipitée vers le lézard. Un grincement sourd était venu de la table à manger. J’avais jeté un coup d’œil pour voir mon père se lever à moitié de sa chaise avant de se rasseoir.

« Oh, wôw ! C’est vraiment de l’or ! Je pensais que c’était juste l’éclairage de la photo. Tu sais, il y a des scinques et des lézards japonais qui sont un peu dorés, mais pas autant que ça ! Qu’est-ce que tu en penses, papa ? »

« Hmm. Laisse-moi regarder. »

Sayuki prit immédiatement la créature dans ses bras et l’apporta à papa, absolument rayonnante. Pour être honnête, j’étais un peu effrayé. Je ne l’avais jamais vue aussi excitée par quelque chose auparavant.

« Avec la taille et les écailles pointues, je dirais qu’il ressemble à un lézard tatou s’il n’était pas doré. Peut-être que c’est une nouvelle mutation ? Les pattes arrière sont aussi anormalement épaisses. »

Même avec leur amour des reptiles, ils n’étaient pas sûrs de ce que c’était exactement. Ils continuèrent leur discussion interminable, la curiosité brillante dans leurs yeux.

« Vous pourrez parler du lézard tant que vous voudrez après le dîner. Mangeons pour l’instant. Oh, mais Yoshio, tu lui as donné un nom ? », dit maman.

« Pas encore. »

« Eh bien, trouve quelque chose rapidement. On ne peut pas l’accueillir dans la famille tant qu’il n’a pas un nom correct ! »

Maman semblait aussi l’apprécier. Je devais m’assurer que le nom ne soit pas trop effrayant.

« Au fait, Oniichan, tu sais déjà ce qu’il mange ? », dit Sayuki.

« Je n’ai pas reçu d’instructions, mais il mangeait des fruits du village tout à l’heure. »

« Huh, c’est étrange. Les lézards mangent habituellement des insectes ou de la viande. »

Sayuki pourrait probablement continuer pendant des heures, mais maman devenait de plus en plus impatiente avec nous maintenant.

« Je vais juste le remettre dans ma chambre. »

J’avais pris le lézard des mains de papa et Sayuki, qui avaient tous deux l’air tristes de le voir partir. Je m’étais alors empressé de le remettre dans le terrarium de ma chambre.

« Désolé, mais tu vas devoir rester ici pendant un moment. »

Le lézard me fixa de ses grands yeux. Mais cette fois, il n’avait pas hoché la tête.

« D’accord ? Je t’apporterai des fruits supplémentaires plus tard si tu te comportes bien. »

Il hocha maintenant vigoureusement la tête.

Il ne pouvait pas me comprendre… hein ? Peut-être que les reptiles avaient juste l’habitude de bouger leur tête de haut en bas. En fait, j’étais presque certain de les avoir vus faire ça à la télé.

« Je reviendrai après le dîner, alors reste dans ton bac », avais-je répété avant de redescendre.

Personne n’avait encore commencé à manger, ils devaient certainement m’attendre. Je m’étais donc assis à la hâte.

« Commençons », dit maman.

Après ce qui s’était passé avec le Village du destin, j’avais complètement perdu l’appétit, mais parler du lézard avec tout le monde l’avait fait revenir. J’avais ensuite débarrassé mon assiette. Je me dirigeais vers ma chambre pour prendre des nouvelles de Murus et de tout le monde, quand je m’étais rendu compte que j’étais suivi.

« Puis-je le revoir ? »

« Tu auras besoin de nos conseils, non ? »

C’était des questions, mais ils ne demandaient rien.

« Ok… »

Je suppose qu’il est préférable de laisser ça aux experts.

J’avais rapidement vérifié le village avant de les laisser entrer, mais rien n’avait changé depuis le dîner. J’avais minimisé l’application avant d’ouvrir la porte à mon père et à ma sœur.

Et au moment même où je mis le fruit dans le bac, le lézard le mordit avec avidité.

« Awww ! Regarde-le manger ! C’est si mignon ! »

« Oui, c’est adorable. »

Papa et Sayuki avaient pratiquement le nez collé contre la vitre. Maman avait dit qu’ils aimaient les reptiles, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils les aiment autant. Je doutais d’avoir l’occasion d’entendre les « conseils » de papa de sitôt. Et même si je n’aimais pas qu’on m’ignore, je ne me sentais pas aussi déprimé qu’avant, et tout cela grâce à ma famille et à un lézard.

Merci, les gars…

***

Chapitre 6 : Calme dans le village, orage dans ma tête

Sayuki et papa étaient toujours dans ma chambre, se pâmant devant le lézard.

« Peut-être que tu devrais augmenter un peu la température et l’humidité là-dedans. »

« Ah, les lézards tatoués aiment prendre des bains de soleil sur les rochers. Tu devrais changer un peu la disposition du terrarium et ajouter un abri. »

« D’accord, mais qu’en est-il du revêtement de sol ? Et la lumière là-dedans est une de ces nouvelles… »

Je n’avais compris qu’environ dix pour cent de ce qu’ils disaient. Mais du moment qu’ils s’amusaient.

« Personne ne t’a dit quel genre de lézard c’était, Yoshio ? Je suis presque sûr que c’est un lézard tatou, mais j’aimerais en être certain. »

J’avais sursauté, car je ne m’attendais pas à ce que l’un ou l’autre me parle. Heureusement, j’avais préparé une histoire pour cette question.

« Vous vous souvenez que j’aidais ce village dans ses projets de développement ? Vous savez, le village d’Hokkaido ? »

« Oui. »

« Oui. »

Ils avaient tous les deux répondu en même temps, leurs yeux toujours fermement fixés sur le lézard. Un souvenir de papa me réprimandant pour avoir parlé à quelqu’un sans le regarder dans les yeux m’était soudainement apparu.

« Bref, dans le cadre de ce projet, ils ont fait de la reproduction sélective pour créer de nouvelles espèces qui deviendront les symboles de leur village. C’est ainsi que ce lézard est né, et c’est la même chose avec ces fruits. »

Ce n’était qu’un mensonge partiel, espérons que cela lui donne plus de crédibilité.

« S’il vous plaît, essayez de garder ce petit gars secret. Pareil pour les fruits. N’allez pas répandre ces photos autour de vous. »

Je les avais vus prendre des photos jusqu’à présent, mais maintenant ils essayaient de cacher leurs téléphones dans leur dos. Ils avaient vraiment l’intention de montrer leurs photos à tout le monde.

« Le village veut que je découvre ce qu’il mange en dehors des fruits et s’il peut être gardé dans un foyer ordinaire comme celui-ci. »

« Si c’est une nouvelle espèce, il faut l’enregistrer et il faut probablement une autorisation pour la garder. Je suppose que le village s’est occupé de tout cela pour toi. Pour être honnête, je ne connais pas grand-chose à ce domaine. »

J’avais hoché la tête, sachant très bien que le village n’avait probablement rien fait de tel. Et comme je commençais à m’inquiéter de l’état dudit village, j’avais fait sortir mes visiteurs de la pièce. Ceux-ci avaient regardé le lézard avec envie en partant, et j’avais fermé la porte derrière eux. Personne n’était jamais entré dans ma chambre si la porte était fermée, mais je n’avais plus confiance maintenant que j’avais un lézard dont ils étaient si amoureux. J’avais noté dans mon esprit que je devais éteindre mon écran quand j’irai prendre un bain.

Enfin seul, je m’étais assis à mon bureau. Avec tout ce qui se passait dans le monde réel, j’avais presque oublié la tragédie dans le jeu, mais mes villageois n’avaient pas oublié. Ils passaient le temps tranquillement dans leurs chambres. Carol dormait, ses parents étaient assis à côté d’elle et lui caressaient doucement les cheveux.

« Je me sens mal pour Murus. Nous avons aussi été chassés de notre village, mais nous avons toujours notre famille. »

« Je sais. On dit que le temps guérit toutes les blessures, mais ça ne rend pas les choses faciles. J’espère juste que Murus pourra se rétablir un jour. »

Tout comme Murus, ces villageois connaissaient la douleur de perdre leur maison et les gens qui les entouraient. J’étais allé voir Chem et Gams. Gams était dans les vapes après cette journée épuisante, et Chem essayait de prier, mais elle s’endormit à mi-chemin. Et même si elle n’avait pas combattu comme son frère, elle avait marché tout ce chemin et aidé à creuser les tombes. C’était déjà assez fatigant en soi.

« Tu n’as pas à t’inquiéter pour tes prières, Chem. Va te reposer. »

Murus s’était déplacé du sol vers son lit, mais ses yeux étaient grands ouverts et il continuait à fixer le plafond.

« Je me demande à quoi il pense en ce moment… J’espère juste qu’il ne fera rien de radical. »

Il avait peut-être perdu la volonté de vivre, mais j’avais besoin qu’il se batte du mieux qu’il pouvait.

Je m’étais demandé qui il avait pu perdre, peut-être sa famille ou son amoureuse. Il avait l’air jeune, mais il était suffisamment âgé pour avoir eu une femme et des enfants. Étant moi-même célibataire et, jusqu’à récemment, entièrement aux crochets de ma famille, il m’était présomptueux de dire que je savais ce qu’il ressentait. J’étais pourtant extrêmement inquiet pour lui. Il n’arrêtait pas de se lever de son lit et de ramasser le poignard qu’il avait laissé par terre. L’anxiété montait au creux de mon estomac chaque fois qu’il le touchait, mais je n’avais aucun moyen de l’arrêter, je ne pouvais que regarder.

En y réfléchissant, je pourrais activer le golem et intervenir. Une partie de moi voulait respecter son choix, mais la partie qui voulait le garder en vie était plus forte.

Une autre heure passa. Murus sortit un livre de son sac d’herbes et de médicaments. Il balaya la couverture verte et laissa échapper un soupir.

« Pourquoi ne nous avez-vous pas sauvés ? Le Dieu du destin nous a bien aidés quand on avait besoin de lui. »

Il s’était renfrogné, mais il y avait dans son expression plus d’angoisse que de colère.

J’avais deviné que ce livre ressemblait beaucoup à celui que Chem portait, mais qu’il était destiné au Dieu du peuple de Murus. Contrairement à notre livre, auquel je pouvais envoyer des messages, le leur était probablement inerte. Mes villageois étaient toujours si émus et surpris par mes prophéties que cela me fit penser que la communication que j’avais avec eux était unique.

Être béni par un dieu dans le monde du jeu semblait être un miracle en soi. Murus regardait le Dieu du destin accomplir des miracles juste devant lui, pas étonnant qu’il éprouve du ressentiment envers son propre Dieu.

« Hé. Attends une seconde. »

Soudainement, l’horreur m’envahit. Je venais de réaliser que rien ne m’empêchait d’abandonner mon village. S’ils étaient attaqués pendant que j’étais au travail, je ne pourrais rien faire. Le village entier pourrait être détruit sans qu’ils ne voient un seul miracle. C’était exactement ce qui était arrivé au peuple de Murus.

« Maintenant que je travaille trois ou quatre fois par semaine, c’est tout à fait possible. »

Alors, quoi ? Devrais-je quitter mon travail et redevenir un NEET ?

Je ne peux pas faire ça.

Je ne pouvais pas tout jeter, il m’avait fallu tant d’efforts pour en arriver là. Si seulement il y avait un moyen de garder un œil sur mes villageois même lorsque j’étais au travail. J’avais fait défiler l’écran des options sans grand espoir, mais un bouton piqua ma curiosité.

« Téléchargez l’application mobile pour accéder au Village du Destin où et quand vous voulez ! »

Il y avait une application mobile ?! Ce n’était pas la première fois que je regardais les options du jeu, mais j’avais dû la manquer auparavant. Depuis que maman m’avait donné son vieux smartphone, je pouvais utiliser des applications mobiles. Je l’avais immédiatement téléchargée. Le logo familier du Village du destin était apparu à l’écran.

« On dirait que je peux aussi faire des miracles et écrire des prophéties depuis mon téléphone. »

Parfait. Je n’allais pas commencer à consulter mon téléphone pendant que j’étais censé travailler, mais maintenant je pouvais au moins suivre les choses pendant mes pauses ou dans la voiture sur le chemin du retour. C’était un vrai soulagement pour mon esprit.

J’avais vérifié mes PdD. Ils avaient augmenté après notre combat contre le gobelin. Mon tour avec la poupée et notre victoire m’avaient assuré la gratitude de mes villageois. Je n’avais pourtant pas récupéré tous les points que j’avais utilisés, seulement un tiers environ. Mais c’était assez pour quelques miracles.

Je ne savais pas trop ce que Murus comptait faire, mais j’allais quand même lui offrir un miracle.

*****

Le soleil m’avait réveillé. Je m’étais assis devant mon PC pour voir comment allait Murus au moment même où je m’étais réveillé. Celui-ci n’était pas dans sa chambre. Je m’étais dirigé vers la table bancale faite maison pour trouver tous mes villageois assis là… ainsi que Murus. Le petit déjeuner était servi.

« Dieu merci. »

J’avais poussé un soupir de soulagement.

Il ne souriait pas, mais j’étais heureux de le voir en vie. La morosité planait lourdement pendant que tout le monde mangeait. Même Carol était silencieuse. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais elle était assez intelligente pour sentir le malaise.

« Désolé de vous avoir fait subir tout ça », dit Murus en posant ses couverts à côté de son assiette de nourriture à peine touchée.

« Il n’y a pas besoin de s’excuser. »

« J’y ai beaucoup réfléchi hier soir, et je ne vais pas forcer les choses si vous n’êtes pas à l’aise avec ça. Mais je me demande si je pourrais rester ici avec vous tous. J’ai envisagé de quitter cet endroit pour de bon, mais il y a peut-être encore des survivants. De plus, je ne connais absolument rien du monde en dehors de la forêt. C’est la seule maison que je connaisse. », commença Murus.

Je m’étais retrouvé avec un léger sourire. C’était exactement ce que j’avais espéré. Mais plus que cela, la demande de Murus montrait qu’il avait décidé de continuer à vivre. Les autres villageois n’échangèrent qu’un regard rapide entre eux avant de se mettre à sourire.

« Bien sûr que tu peux rester. Pourquoi refuserions-nous ? »

« Je suis d’accord avec mon frère. Nous serons heureux de vous avoir. »

Murus prit les mains tendues de Gams et de Chem.

« Tu vas vivre ici ? ! Yay ! »

Carol s’était réjouie tout en sautant de haut en bas.

« C’est tellement agréable de voir que plus de personnes habitent ici, n’est-ce pas, mon cher ? »

« Oui », avait convenu Rodice, « et nous sommes heureux de vous avoir, Murus. »

« Je savais que vous ne me laisseriez pas tomber. »

J’avais souri à l’attitude accueillante de mes villageois.

« Murus a rejoint le Village du Destin ! »

Le message s’était affiché à l’écran, marquant officiellement Murus comme l’un de mes villageois. J’avais cliqué sur lui, et j’avais enfin pu lire sa biographie.

« Murus, 151 ans. Femme. Une elfe qui vit dans la Forêt interdite. Une archère et une médecin compétente. Elle avait l’habitude de croire au Dieu de la Médecine, un dieu mineur sous le Dieu des Plantes, mais a perdu sa foi lorsque son village a été détruit. »

« Hein… »

Tout cela était pour le moins inattendu, mais les parties qui avaient le plus attiré mon attention étaient son âge et sa race. Avait-elle vraiment 151 ans ? ! Selon les normes humaines, elle avait l’air d’avoir une vingtaine d’années tout au plus. Les elfes étaient généralement connus pour leur longue vie et leur apparence jeune, on pouvait bien le voir dans ce cas. Ses oreilles étaient cachées sous ses cheveux, et je ne pouvais pas dire si elles étaient longues et pointues. En y repensant, je me rappelais qu’elle avait dit quelque chose de méchant sur les nains. En plus, c’était une archère qui vivait dans une forêt interdite. Il n’y avait pas plus elfe que ça.

J’aurais dû le remarquer dès le début. Mais c’était le moment de faire la fête, pas de me frustrer de mon incompétence.

Oh, oui, et apparemment Murus était une fille ? Elle était vraiment jolie pour un garçon, mais d’après son comportement et son discours, j’avais toujours supposé qu’elle était un homme, même si elle ne l’avait jamais confirmé.

« Je suppose que Chem et Carol n’ont pas non plus remarqué. »

Si elles l’avaient fait, Murus aurait sûrement rencontré beaucoup plus de résistance en tentant de chasser seul avec Gams. Si la sœur adorée et la jeune admiratrice s’associaient un jour, je ne pouvais même pas imaginer les dégâts qu’elles feraient.

Quoi qu’il en soit, Murus était l’un des nôtres maintenant. Un seul ajout à notre petite famille, mais un ajout important. Elle savait comment se battre, et elle connaissait la forêt et comment y survivre. En plus de cela, mes villageois étaient déjà à l’aise avec elle. Je n’aurais pas pu demander une meilleure recrue.

« Bienvenue au village, Murus. »

À la lumière des sourires de tous, un soupçon de couleur était revenu sur son visage. Je souhaitais seulement être là avec eux.

 

***

Interlude : L’autre village et ses habitants

Un matin, j’avais reçu une mission importante du chef du village lui-même.

« Il y a quelques jours, des humains sont arrivés dans la Forêt Interdite. Je veux que tu gardes un œil sur eux pour discerner s’ils représentent une menace. »

Je m’étais mise au travail pour me préparer à ma tâche.

« Cela fait longtemps que les humains ne sont pas venus ici », m’étais-je murmuré.

Selon moi, cela faisait des années… non, des décennies. Nous, les elfes, vivions ici depuis des milliers d’années. De nombreux monstres violents avaient élu domicile dans cette forêt, ce qui avait tendance à éloigner les humains. Il n’y avait que nous, les monstres, et un troisième groupe dont je n’aimais pas parler. Autrefois, les nains et les humains s’étaient regroupés pour exploiter les mines dans les montagnes, mais la menace des monstres les avait vite fait fuir. Nous avions vécu dans une paix relative depuis, mais maintenant les humains étaient de retour.

Aucun moyen de savoir à quoi ils ressemblaient, mais avoir des humains ici n’était pas bon. Ma première tâche sera de me glisser parmi eux et de découvrir ce qu’ils voulaient ici.

J’avais caché mes longues oreilles sous mes cheveux et je m’étais habillée avec des vêtements un peu miteux. J’avais entendu dire que les humains étaient souvent peu sophistiqués, surtout les hommes. Je m’étais assurée que chaque partie de ma peau soit couverte, pour qu’ils ne puissent pas voir que j’étais une femme.

Voilà, ça devrait me faire paraître assez humaine. Faire cela était humiliant, mais ce travail était plus important que ma dignité.

Mes préparatifs terminés, j’avais laissé mon village derrière moi. Mes parents et les autres villageois s’inquiétaient de mon jeune âge, j’avais à peine plus de cent ans, mais ils n’avaient pas besoin de l’être. J’avais confiance en mes compétences au tir à l’arc et en mes connaissances médicinales. J’étais aussi avancée pour mon âge. Le chef du village devait le penser aussi, sinon il ne m’aurait pas choisie.

Bon, à vrai dire, j’avais un peu peur des humains, mais j’étais une elfe ! Nous vivions dans la Forêt Interdite bien avant qu’ils n’arrivent. Ça ne devrait pas être plus difficile que de faire frire un œuf.

*****

J’avais fait une erreur.

En chemin, j’avais vu une colonne de lumière soudaine et je l’avais suivie jusqu’aux humains. J’avais réfléchi, et je leur avais dit que j’étais un médecin itinérant. Ils m’avaient crue, mais j’avais fini par jouer le jeu jusqu’à ce que je leur montre un endroit plus sûr où vivre.

J’avais peut-être fait une erreur, mais mon travail consistait simplement à recueillir des informations, non ? Je savais au moins où ils étaient maintenant.

C’est vrai ! J’avais fait du bon travail !

Et tout cela pour gagner leur confiance et obtenir des informations plus précieuses. La patience était après tout la clé du subterfuge, et nous, les elfes, étions les créatures les plus patientes que l’on puisse trouver à des kilomètres à la ronde.

De plus, même s’ils étaient humains, je ne pouvais pas partir comme ça alors que l’un d’entre eux était blessé. J’étais médecin. S’ils montraient une quelconque hostilité, je m’enfuirais immédiatement, mais honnêtement, ils ne semblaient pas être de mauvaises personnes. Je n’allais pas baisser ma garde, mais… je n’aurais pas su à quel point les humains pouvaient être doux et innocents si je n’avais jamais rencontré Carol. Ne vous méprenez pourtant pas ! Tous les animaux sont mignons quand ils sont bébés, et peut-être que les humains étaient pareils. Je n’étais pas prête à m’allier à ces gens.

J’avais souvent parlé avec eux, mais je n’avais trouvé aucune preuve de mauvaises intentions. Les anciens du village parlaient toujours de la méchanceté de l’humanité, mais je commençais à avoir des doutes. Ils voyaient tous ce marchand ambulant comme la seule exception à la règle, mais ces humains semblaient également amicaux. Et en les regardant lutter pour survivre, je commençais à me dire qu’il était difficile de les considérer comme des ennemis.

Malgré cela, j’avais continué à donner à mon village des rapports réguliers sur leurs mouvements. Lorsque j’avais mentionné que je pensais que ces humains étaient des gens bien, on m’avait grondée et on m’avait dit que les humains étaient des maîtres de la ruse et du langage vicié. J’avais donc compris que ces humains avaient dû simplement me piéger avec leur sort.

Les anciens m’avaient raconté que lorsqu’ils étaient jeunes, ils avaient eux-mêmes été trompés par des humains, et que le résultat avait été une misère sans nom. Je devais me souvenir de ne pas baisser ma garde à partir de maintenant. En même temps, je devais m’assurer qu’ils ne me soupçonneraient pas, et donc continuer à les traiter gentiment et à me comporter de manière fiable. À leurs yeux, j’étais un médecin compétent. Tant que je gardais cette image, je pouvais garder leur confiance et apprendre davantage.

Je peux le faire !

Même parmi ces créatures grossières, je n’oublierais pas que je suis une elfe. Peu importe à quel point leurs petits étaient mignons. S’ils représentaient un danger pour nous, il était fort possible qu’on m’ordonne de les tuer. Mais cela n’allait pas arriver… pas vrai ?

*****

Le troisième jour, l’humain empoisonné récupéra. Même une elfe aurait du mal à résister au puissant venin d’un croc de loup-garou. Il devait être fort, à la fois dans sa tête et dans son esprit.

J’étais souvent allée à la chasse avec lui. Contrairement aux elfes, qui préféraient le combat à distance avec un arc, il excellait dans le combat de mêlée. Sa façon de combattre complétait la mienne, et nos chasses étaient bien plus fructueuses que je ne l’aurais cru. Comme il n’était pas bavard, il était difficile d’obtenir des informations, mais passer du temps avec lui n’était pas difficile.

Il avait une lueur sérieuse dans le regard qui pouvait être rebutante, mais il possédait aussi des qualités qui le distinguaient des hommes elfes que je connaissais. Les elfes étaient beaux et gracieux. Il ne l’était pas, mais il était possible que les hommes sauvages comme lui ne soient peut-être pas si mauvais.

Cela dit… je me sentais souvent observée de près quand j’étais avec lui. Quand je me retournais, je voyais cette jeune femme religieuse qui me souriait gentiment. Peu après, j’avais vu un regard glacial dans ses yeux. J’étais inquiète. Avait-elle réalisé qui j’étais ? Jusqu’à présent, personne ne s’était comporté comme s’il me soupçonnait, mais peut-être que cette humaine était particulièrement douée pour cacher ses soupçons. Comme l’avaient dit les anciens, je devais rester sur mes gardes.

Les humains étaient des filous. C’était ce que j’essayais de me dire, même si je ne pouvais pas me résoudre à étendre la même étiquette à la petite Carol. Si le pire arrivait, je pourrais peut-être la ramener dans mon village et m’en occuper là-bas.

*****

Après un moment, le Jour de la Corruption était arrivé, le jour qui marquait le moment où les Dieux Corrompus osaient se dresser contre nos Dieux Majeurs. La menace n’avait jamais été grave, mais dernièrement, les monstres de la forêt avaient agi de façon étrange. Ils avaient même commencé à se regrouper pour attaquer notre village. Ils étaient devenus si violents… je me languissais de l’époque où les murs de notre village pouvaient nous protéger.

Ce n’était pas seulement la férocité croissante des monstres qui m’inquiétait. S’ils formaient des groupes, quelqu’un devait les organiser. Une intelligence quelconque devait donc leur ordonner d’attaquer tous en même temps. Nous n’avions jamais eu affaire à ça auparavant.

La personne responsable de ça pourrait être un hérétique ou juste un monstre à l’intelligence inhabituellement élevée. Mais chaque mois, les blessures et les décès dans mon village augmentaient. J’avais prié le Dieu de la médecine aussi fortement que je le pouvais afin que le village s’en sorte encore ce mois-ci.

Les humains étaient conscients de l’approche du Jour de la Corruption, et je pouvais sentir leur malaise alors que leur agitation augmentait. La grotte dans laquelle ils vivaient était inconfortable, mais elle offrait au moins un certain confort. Elle était protégée par d’épaisses planches de bois, entouré d’une clôture faite de rondins. C’était bien pour la défense de tous les jours, mais je craignais que ça ne tienne pas face au jour le plus dangereux du mois. Les humains pensaient la même chose. Ce n’était donc pas une bande d’idiots. Mais seul l’un d’entre eux pouvait se défendre dans un combat. J’imagine qu’ils espéraient que je les aide à se défendre, bien que jusqu’à présent personne ne me l’ait demandé.

J’étais juste là pour les observer. Je n’avais aucune obligation d’aider. Au contraire, les choses seraient plus faciles pour moi s’ils mouraient. Je pourrais rentrer chez moi et dire à mes compagnons elfes que nous n’avions plus de raison de nous inquiéter. C’était l’issue idéale, mais ce n’était pas l’impression que j’avais. Passer autant de temps avec eux avait obscurci mon jugement.

Le chef du village voulait que je rentre chez moi, inquiet de mon manque de loyauté. Plus je passais de temps ici, plus j’avais envie de rester. Peut-être que leur tactique de tromperie fonctionnait vraiment sur moi. J’étais confuse. Perdue. Je ne savais pas quoi faire.

S’il vous plaît, Seigneur. Montrez-moi quel chemin je dois prendre.

*****

Ils ne m’avaient jamais encouragée à partir, mais quand j’avais dit que je partais, ils n’avaient pas essayé de m’arrêter. Ils m’avaient seulement remerciée et m’avaient gentiment dit au revoir.

Je ne les abandonnais pas, je suivais simplement les ordres du chef de mon village. Le Jour de la Corruption était proche, et il avait besoin de moi le plus vite possible.

Je lui avais dit que je reviendrais dès que je saurais si les humains avaient survécu au Jour de la Corruption. Il était réticent, mais il avait accepté. Beaucoup de villageois étaient de meilleurs archers que moi, et mon peuple comptait beaucoup de vaillants combattants. Je ne leur serais pas d’un grand manque ce mois-ci.

Je ne restais pas en arrière pour observer les humains par souci ou par pitié. En tant qu’elfe de la Forêt Interdite, c’était mon devoir de les voir mourir. C’était le mensonge que je m’étais dit.

Mais je devais l’accepter… J’étais heureuse avec les humains. J’appréciais chaque jour que je passais avec eux et je me sentais chez moi. À tel point que je m’étais surprise à souhaiter pouvoir y rester pour toujours. Mais je ne pouvais pas tourner le dos à mon village. J’avais décidé que jusqu’au jour où les humains et les elfes pourraient enfin se comprendre, je serais le pont qui relierait les deux races.

Cela pouvait attendre que le Jour de la Corruption soit terminé. Je ne pouvais pas revenir en arrière et dire que j’avais changé d’avis. Je m’étais donc à la place concentrée sur l’extermination de monstres avec mon arc, afin de réduire un peu les effectifs. Si les humains survivaient, j’irais m’excuser pour tout.

Puissions-nous nous en sortir, mes amis

*****

Dire que j’étais surprise était un euphémisme. Je n’en croyais pas mes yeux. Le Dieu du Destin avait pris possession de cette statue en bois. Il avait terrassé monstre après monstre, ses mouvements étaient aussi gracieux que ceux d’un danseur. Je ne pouvais pas regarder ailleurs. Était-ce vraiment le Dieu du Destin ? Grâce à son miracle, les humains avaient pu surmonter le Jour de la Corruption. J’étais jalouse. Le Dieu de la Médecine veillait aussi sur notre village, et nous recevions de nombreuses prophéties, mais pas aussi souvent que ces humains. Pourtant, j’avais été le témoin direct du genre de miracles dont notre Dieu était capable.

Mais la dernière prophétie datait de plusieurs mois. Depuis lors, nous n’avions reçu aucune communication ni vu aucun miracle. Personne ne le disait à voix haute, mais nous pensions tous la même chose : notre Dieu nous avait abandonnés.

J’avais pris mon livre saint dans mon sac. Comme d’habitude, la page que j’avais ouverte était blanche. Il n’avait envoyé aucun message. Quelle était la différence entre nous et les humains ? Avions-nous fait quelque chose pour contrarier notre Dieu ?

S’il vous plaît, Dieu, si vous veillez encore sur nous, donnez-moi un signe…

J’avais prié, mais je n’avais reçu aucune réponse. J’avais alors rangé le livre et j’étais retournée vers le village. Je devais leur dire que ces humains étaient des gens en qui nous pouvions avoir confiance.

« P-pourquoi ? »

J’étais revenue pour trouver mon village détruit.

J’étais tombée à genoux, la fumée me piquant les narines. La solide clôture qui avait protégé le village pendant des centaines d’années avait été complètement démolie, laissant le village sans défense. La place, autrefois réputée pour la beauté de ses fleurs multicolores, fut piétinée et tachée de sang. Aucun bâtiment n’avait été épargné, la plupart d’entre eux n’avaient même plus de toit. Des corps d’elfes et de monstres jonchaient le sol, défiguré et à moitié dévoré, les affreuses créatures festoyant dans leur victoire.

« Est-ce… Est-ce que quelqu’un est encore en vie ? ! C’est moi, Murus ! S’il vous plaît ! Que quelqu’un dise quelque chose ! »

Ça doit être un cauchemar !

J’avais fait de mes mains des poings et les avais frappées contre mes jambes repliées. J’avais réussi à me tenir debout. Je m’étais alors précipitée dans le village, en criant les noms de ses habitants. J’avais cherché mon bruyant ami d’enfance qui vivait à côté, le jeune trentenaire du même quartier, les anciens du village… mais il n’y avait plus personne.

« Que quelqu’un dise quelque chose, s’il vous plaît ! S’il vous plaît ! N’importe qui ! »

J’avais appelé nom après nom jusqu’à ce que ma gorge soit à vif, mais personne ne m’avait répondu. Je n’avais pourtant pas abandonné. Je me frayais un chemin à travers les décombres tout en vérifiant chaque bâtiment. Mes doigts étaient tachés de sang, ma peau glissante de sueur, et mon corps tremblait d’épuisement, mais je continuais à chercher des survivants.

« M-Murus ? C’est toi ? »

Une voix faible m’appela.

C’était le chef du village ?!

Je m’étais précipitée vers la voix, poussant à travers le toit effondré qui nous séparait. En dessous gisait le chef du village, éclaboussé de sang.

« Chef… »

J’avais commencé, mais ma gorge était si sèche que je n’avais pas pu continuer.

« Tu n’as pas besoin de parler. Je ne survivrai pas à cela. S’il te plaît, ne t’épuise pas davantage pour moi. »

Le chef posa alors sa main sur la mienne et secoua la tête alors que je tentais de déplacer la poutre qui l’écrasait.

« Écoute-moi, Murus. Le village a disparu. Cependant… »

*****

J’avais enterré les villageois en silence, un par un. J’avais peur de m’effondrer avant d’avoir pu creuser toutes les tombes, mais en tant que race à l’espérance de vie si longue, les elfes avaient l’habitude de préparer leur propre lieu de sépulture de leur vivant. Je n’avais finalement eu à creuser que les tombes des enfants et des adolescents elfes. Porter les corps avait également été plus facile que je ne le pensais. Souvent, je ne traînais que des morceaux de mes camarades villageois, de grandes parties de leurs corps ayant été arrachées et dévorées par les monstres.

Finalement, j’avais déposé le chef du village et j’avais poussé un profond soupir. J’avais joint mes mains pour prier afin qu’ils puissent trouver le repos. Je voulais organiser des funérailles en bonne et due forme, mais il y avait quelque chose que je devais faire d’abord. J’y avais pensé alors que je transportais tout le monde vers leurs tombes. Il était clair que certains des corps manquaient, même en tenant compte d’une erreur de calcul due à l’état des cadavres. Les enfants, en particulier, semblaient être absents. Le chef du village m’avait dit dans son dernier souffle que certains d’entre eux avaient été enlevés par les monstres.

Je pourrais m’affliger et pleurer plus tard. Pour l’instant, je devais prendre mes armes et partir. En tant que survivante de mon village, j’avais une nouvelle tâche, plus importante que la honte ou l’honneur. Tant qu’il y avait des survivants, je devais essayer.

***

Chapitre 1 : Amie d’enfance et mes regrets

Partie 1

Au moment même où j’allais laisser échapper un soupir de soulagement en voyant Murus rejoindre mon village, je m’étais souvenu d’un truc super important.

« Merde ! J’ai du travail à midi ! »

J’avais enfilé ma salopette aussi vite que possible et je m’étais précipité en bas. Non seulement je m’étais levé plus tard que d’habitude, mais j’avais passé toute la matinée sur l’ordinateur ! Le covoiturage ne devait pas être encore arrivé, mais je n’avais pas pris de petit-déjeuner, et encore moins de déjeuner. Il fallait que je mange quelque chose maintenant, sinon je n’aurais pas d’autre occasion avant le dîner. Maman n’étant nulle part, j’avais décidé de faire frire un peu de cette viande de sanglier du village, que nous avions en abondance.

« Le fait de partager leur viande avec nous est très gentil de leurs parts, mais je ne m’attendais pas à ce qu’ils envoient un cochon entier ! »

Mon village avait tué plus de dix monstres le jour de la Corruption, ils en avaient fumé la majorité pour la garder plus tard. Avec toute cette viande, ils étaient parés pour une grande partie de l’hiver. Ils en étaient manifestement certains, car ils avaient offert un porcnabie entier à l’autel, qui était arrivé en morceaux chez moi le même jour. Le pauvre livreur qui portait cette boîte était trempé de sueur.

J’avais repensé au moment où je l’avais ouverte pour la trouver remplie de viande à ras bord.

Maman tapa alors dans ses mains avec joie.

« Oh, nous n’aurons plus à acheter de viande pendant un mois ! »

Donc je suppose que je ne peux pas me plaindre.

J’avais terminé la cuisson et ajouté un peu de sauce. C’était un repas simple, mais comme prévu, délicieux. Le porcnabie était plus moelleux que le porc, mais étonnamment tendre à la cuisson. Et bien que le goût et la texture soient excellents, c’était la délicieuse graisse qui le distinguait vraiment. Elle avait une douceur subtile et était moins grasse que ce à quoi on pourrait s’attendre. Mon critique alimentaire interne satisfait, j’avais rapidement englouti toute la viande présente dans mon assiette.

« On dirait qu’ils peuvent envoyer ce qu’ils veulent comme offrande, mais seulement un type de cadeau à la fois. »

J’avais repensé à la fois où mes villageois avaient essayé de m’envoyer tout un tas de fruits différents. Seule la variété la plus abondante avait disparu et était arrivée chez moi, le reste étant resté sur l’autel. De plus, ils ne pouvaient pas m’envoyer une quantité infinie de quoi que ce soit. Une fois, ils avaient essayé de m’envoyer trois bûches entières à la fois, mais ils n’avaient réussi à m’en envoyer qu’une seule. Je m’étais dit qu’il y avait une limite de poids, même si je n’avais aucune idée du fonctionnement du système d’offrandes. Je m’étais dit que j’allais faire des expérimentations, mais je ne pouvais pas demander à mes villageois de m’envoyer un tas de choses par simple curiosité.

« Délicieux comme toujours. Je me demande si la voiture est déjà là… »

On sonna à la porte juste au moment où j’avais dit ça. J’avais posé ma vaisselle sale dans l’évier et j’étais sorti. Le fait que je puisse faire du covoiturage pour aller travailler me rendait particulièrement reconnaissant. Je savais que la plupart des gens détestaient faire la navette, et j’étais content de ne pas avoir à le faire.

« Désolé, je n’étais pas tout à fait prêt. »

« Ce n’est pas un problème du tout ! Pas vrai, Yama ? »

Mon collègue senior était assis à l’arrière du mini-van. Son nom était Yamamoto-san, et comme d’habitude, il jouait à un jeu sur son téléphone.

« Bonjour », avais-je dit.

« Salut. »

Il était habituellement souriant, mais aujourd’hui il semblait un peu déprimé. Enfin, je suppose qu’il était plus déprimé que grincheux.

Je l’avais laissé faire, portant mon attention sur la vue à travers la fenêtre, pour le surprendre en train de me fixer dans le reflet. Voulait-il que je demande ?

« Euh, quelque chose ne va pas ? », dis-je.

« Ça te dérange si j’ouvre la fenêtre ? »

« P-Pas du tout. »

J’avais été surpris par sa franchise. J’avais seulement fait la demande par politesse. Je ne m’attendais pas à ce qu’il veuille juste se décharger comme ça.

Je suppose que même les gens comme Yamamoto-san ne peuvent pas être heureux tout le temps.

« Tu te souviens du moment où je t’ai parlé de ce jeu auquel j’étais accro ? »

« Oui, je m’en souviens. Tu as dit qu’il était assez unique, non ? »

« Oui, celui-là. Le jeu où tu es censé envahir et prendre le territoire de l’ennemi. Enfin, c’est plus complexe que ça en fait, mais… bref, il y a eu un événement il y a peu de temps auquel j’ai consacré toute ma journée, et j’ai réussi à capturer une énorme partie du territoire. Mais hier, j’en ai perdu un paquet, comme ça, sans raison. »

Oh, c’est un jeu qui l’avait tant perturbé. Dieu merci. J’avais peur de ne pas pouvoir m’identifier à ses malheurs, mais je comprends parfaitement la douleur des joueurs. Et même si je ne pouvais pas lui donner de conseils, il avait toute ma sympathie.

« J’ai dépensé beaucoup d’argent pour améliorer mes monstres, mais ça n’a servi à rien. Je suppose que je devrais être content qu’il me reste des terres, mais j’ai utilisé la moitié de mon salaire du mois dernier pour ce jeu stupide. »

OK, maintenant je savais exactement comment il se sentait. Une assez grosse partie de mon salaire était aussi allé dans des microtransactions. On aurait dit qu’il jouait à une sorte de jeu de conquête en ligne. J’avais joué à des trucs similaires quand j’étais un NEET, mais j’avais vite abandonné quand j’avais réalisé que la plupart d’entre eux payaient pour gagner. Je passais une semaine à construire mon territoire, pour me faire dépasser par un type qui avait fait la même progression en un jour, juste parce qu’il avait dépensé une tonne d’argent. C’était moins drôle pour nous, les paysans du free-to-play.

« Je… sais exactement ce que tu ressens. Je joue aussi à un jeu avec des microtransactions en ce moment, et j’ai perdu des dizaines de milliers de yens dans un événement l’autre jour. »

J’avais gardé la voix basse durant cet échange. Je ne voulais pas que notre patron sache que c’était là où allait mon salaire.

« Vraiment ? ! Mec, je suis content de te l’avoir dit ! N’abandonnons pas, mais… essayons de ne pas y dépenser trop d’argent. »

« D’accord ! »

J’avais fermement serré sa main tendue.

Une amitié construite sur la souffrance partagée en raison des microtransactions. Ce n’était peut-être pas une base saine, mais c’était agréable d’avoir quelqu’un à qui s’identifier. Je voulais en savoir plus sur le jeu auquel il jouait, mais je n’avais pas insisté. Je ne voulais pas risquer de me lancer dans autre chose et d’être tenté d’abandonner mes villageois. Pour l’instant, la seule chose sur laquelle je voulais me concentrer était le Village du Destin.

Aujourd’hui, j’étais à nouveau responsable de l’aspiration. Je m’habituais de plus en plus à ce travail, mais ma fierté me gênait encore. J’avais du mal à trouver le courage de demander de l’aide à mes collègues ou à mon patron. J’avais lu des tonnes de messages en ligne se plaignant de patrons qui demandaient à leurs employés « d’utiliser leur cerveau » lorsqu’ils osaient poser une question. Mais mon lieu de travail n’était pas comme ça. Mes collègues étaient toujours prêts à laisser tomber ce qu’ils faisaient pour m’aider.

« Je suis content que Yamamoto-san ait retrouvé le moral. »

J’étais inquiet quand j’étais monté dans le mini-van, mais il semblerait être revenu à la normale maintenant. Il était aussi travailleur que d’habitude, sa morosité avait disparu. C’était une personne apathique, mais son travail était parfait. Même ces quelques jours d’absences inopinés n’avaient pas entamé la confiance du patron à son égard.

Le travail s’était déroulé sans problème. Notre patron m’avait ensuite déposé devant la supérette. Il était tard, mais pas aussi tard que lorsque je travaillais de nuit. Deux autres bus allaient passer avant le dernier. Je m’étais donc précipité dans le magasin pour échapper au froid de l’hiver.

« Rien de tel qu’un petit pain de viande quand il fait sombre et froid dehors… »

En parcourant le magasin, j’avais repéré des choses que j’avais envie d’acheter, mais comme maman avait préparé le dîner pour moi à la maison, j’avais juste pris un dessert. J’avais pris quatre puddings, ma famille les aimait tous.

Je m’étais souvenu d’avoir rencontré Sayuki ici, quand elle traînait autour de l’arrêt de bus. J’étais encore frustré du fait qu’elle m’ait arrêté et l’ait laissé s’enfuir. Depuis lors, si ma sœur rentrait tard, je venais la retrouver. Certains jours, elle avait toujours l’impression que quelqu’un l’observait. Si le coupable n’était pas attrapé, qui savait quand elle se sentirait à nouveau en sécurité ? Puddings en main, j’avais regardé par la façade vitrée du magasin, mais il n’y avait personne dehors.

***

Partie 2

J’avais payé et sorti mon téléphone avant de quitter le magasin. Je savais à peine comment l’utiliser, et j’oubliais toujours de le vérifier. Récemment, j’avais fait un effort conscient pour en prendre l’habitude. Je vérifiais néanmoins bien plus l’application Village du Destin que mes messages.

« Tout est calme dans le village. Pas non plus d’appels ou de messages manqués. »

Rien de surprenant. Les seules personnes qui me contactaient étaient ma famille et mon patron. J’avais bien un téléphone à l’école, mais je m’en étais débarrassé après avoir terminé l’université. Je n’avais jamais vraiment eu beaucoup d’amis, et j’avais complètement cessé de les contacter lorsque j’étais devenu grabataire. Depuis lors, je ne parlais vraiment qu’avec ma famille. Je ne parlais à mes amis que s’ils prenaient l’initiative du contact, jusqu’à ce que mon dernier ami, qui était resté avec moi pendant des années, finisse par arrêter d’essayer.

Mais je ne pouvais pas revenir en arrière. Je le savais mieux que quiconque. Une fois que j’avais fermé mon cœur, la vie était devenue trop difficile. J’avais vécu enfermé dans une cage que j’avais moi-même fabriquée.

J’avais quitté le magasin en frissonnant, l’air froid de l’hiver me frappant de plein fouet. Mon souffle sortait en petites bouffées de brume blanche.

« Je ne suis qu’un paquet de regrets ambulant. »

Quand avais-je vu mon amie pour la dernière fois ? Je la connaissais depuis l’enfance, nous avions grandi l’un à côté de l’autre. Elle était dans mes souvenirs les plus anciens. Nous étions pratiquement ensemble depuis notre naissance, nous fréquentions les mêmes écoles, et même la même université. Ma poitrine était lourde quand je pensais à elle.

« J’ai fui. Du travail, de mes amis, de ma famille. De mes souvenirs, et de la réalité. »

J’avais regardé le ciel nocturne en rentrant chez moi. Les maisons et les lampadaires étaient peu nombreux le long de cette route, laissant les étoiles et la lune bien visibles.

« Nous sommes allés voir des étoiles filantes quand nous étions à l’école… »

Pendant les meilleurs instants de ma vie, elle était toujours là avec moi.

Je me demande ce qu’elle fait maintenant ?

Comme je n’avais pas envie de rentrer directement à la maison, j’avais pris un chemin détourné. En arrivant chez moi, j’avais remarqué une femme en costume devant la maison de notre voisin. Son pied gauche était plâtré et elle avait des béquilles. Elle luttait pour sortir sa clé.

« Seika… »

Tsumabuki Seika, mon amie d’enfance. Ses longs cheveux bruns foncés étaient attachés en arrière, et elle portait une paire de lunettes sans monture. Pendant une seconde, je fus stupéfait de la voir. Elle se retourna alors au son de ma voix, ses yeux s’agrandirent.

Combien de temps cela faisait-il ?

Le visage de Seika était féminin, avec des yeux doux et arrondis. Comme moi, elle avait la trentaine, mais semblait avoir la vingtaine tout au plus.

« Yoshi… »

Je m’étais demandé de quoi j’avais l’air pour elle, debout dans ma salopette. Nous avions toujours dit que nous trouverions du travail au même endroit, mais je n’avais pas porté de costume depuis des années. Le seul que j’avais était actuellement dans mon placard, et il prenait la poussière.

« Ça fait un moment. Et, euh, s’il te plaît, ne m’appelle pas Yoshi. Je ne suis pas un dinosaure. »

J’étais moi-même surpris du fait que je puis lui parler si facilement. Tant de temps avait passé, mais quelques années sans contact n’étaient rien face à plus de deux décennies d’amitié. Même si nous ne nous parlions pas, j’avais vu Seika il y a quelques semaines à peine. Les jours où je me levais assez tôt, je la voyais parfois partir au travail depuis la fenêtre de ma chambre. Je n’étais cependant pas sûr du temps qui s’était écoulé depuis qu’elle m’avait vu. Probablement des années.

« Ton pied va bien ? »

« Oh, oui. J’ai eu un accident et je suis allée à l’hôpital, mais c’est juste une fracture. Un collègue m’emmène au travail, donc tout va bien. »

La nuance de soulagement dans sa voix et la façon dont elle porta sa main à sa joue avec gêne me rappelèrent des souvenirs. Je n’avais pas pu m’empêcher de sourire.

« Heureux que ce ne soit pas pire que ça. »

Maintenant qu’elle était là, je réalisais qu’il y avait une tonne de choses dont je voulais parler, mais on était en plein milieu de la nuit et il faisait froid. De plus, Seika était blessée. Je ne pouvais tout simplement pas la garder ici. Je ne lui avais parlé que sur un coup de tête, et je n’avais en fait rien d’important à lui dire.

« À plus tard. »

« Attends une seconde. Pourquoi n’entres-tu pas ? Je veux dire, il n’y a que moi et ma grand-mère ici. »

De la tristesse colorait sa voix. Les parents de Seika étaient décédés il y a quelques années, et depuis, elle vivait ici avec sa grand-mère.

« Je passerais plus tard. Je ne veux pas réveiller Okiku-baachan. »

De plus… nous serions tous les deux seuls, deux adultes ensemble au milieu de la nuit… même si je la connaissais depuis l’enfance.

« Oh, c’est vrai… »

Seika baissa les yeux vers le sol avec un petit signe de tête.

Je me souvenais de cette habitude qu’elle avait. Cela signifiait qu’elle avait renoncé à essayer de me convaincre. Elle avait toujours été comme ça. Dès que ses idées étaient rejetées, elle se retirait instantanément par respect pour les autres.

« Reparlons-en bientôt. Je suis sûre que maman aimerait aussi te parler. Pourquoi ne viendrais-tu pas avec Okiku-baachan un jour ? »

« Quoi ? Tu es sérieux ? »

Les yeux de Seika s’élargirent de surprise.

C’était la première fois depuis des années que je lui tendais la main.

« Bien sûr. Tu peux venir quand je ne suis pas au travail. »

Je savais que mon manque d’emploi était quelque chose qui l’inquiétait, je m’étais donc dit que je devais lui dire que j’avais trouvé quelque chose maintenant. Bien qu’elle l’ait probablement déjà deviné avec ma combinaison.

« Oh c’est vrai, j’ai entendu dire que tu avais trouvé un travail. Obaasan et Sayuki-chan me l’ont dit. Ils ont dit que tu travaillais vraiment dur. »

Seika m’avait regardé dans les yeux, un sourire tendre sur le visage.

Je ne savais pas qu’elle parlait encore à ma famille. Contrairement à moi, Seika avait trouvé un emploi dès la sortie de l’université et travaillait maintenant pour une grande entreprise. Elle gagnait sans doute beaucoup plus d’argent que moi, mais il n’y avait ni pitié ni mépris dans sa voix. Elle semblait sincèrement heureuse pour moi. Il y avait seulement quelques semaines, j’aurais été trop cynique pour prendre ses paroles pour argent comptant.

Seika était la même que d’habitude. Même si l’âge avait un peu changé ses traits, son cœur restait bon. Contrairement au mien.

« Oh, et les fruits et la viande que ta famille a partagés avec nous étaient délicieux. »

« Je suis content que tu aies aimé. »

J’avais un vague souvenir de ça, maman avait demandé si elle pouvait les partager avec les voisins. J’avais probablement juste haussé les épaules. J’étais sur le point de faire demi-tour et de rentrer chez moi, mais j’avais réalisé que je ne devais pas la laisser se débattre avec ses clés. Je m’étais approché et j’avais tenu ses épaules afin qu’elle ne tombe pas, je lui avais pris la clé et j’avais ouvert la porte.

« On se voit plus tard. »

« M-merci. Je viendrai te voir bientôt, ok ? »

« J’attends ça avec impatience. »

J’avais fermé la porte pour elle une fois qu’elle était à l’intérieur et j’avais pris le chemin de la maison.

Au moment où je franchissais la porte, je poussais un énorme soupir tout en m’effondrant contre elle. Je ne lui avais presque rien dit, mais j’étais épuisé. Seika et moi savions combien nous nous entendions bien. Même à l’époque, les gens avaient l’habitude de dire que nous étions pratiquement mariés. Nous étions plus que des amis, mais nous n’étions jamais devenus des amants. Mon plan était de lui faire savoir ça une fois que nous serions diplômés et que j’aurais trouvé un bon travail.

Mais ce n’était jamais arrivé. Seika avait immédiatement trouvé du travail, alors que je n’avais strictement rien obtenu, devenant de plus en plus désespéré chaque jour. Je ne pouvais pas lui avouer alors qu’elle avait un meilleur emploi que moi. J’avais donc continué à viser des emplois aussi bons que les siens, voire meilleurs, mais j’avais échoué à chaque fois. Elle était toujours là pour m’encourager, mais même ça commençait à m’irriter. Je m’étais alors éloigné d’elle. Le seul mot qui pouvait me décrire serait… pathétique.

« Elle a attendu et pensé à moi tout ce temps… Attends, de qui je me moque ? Elle a probablement arrêté de s’en soucier depuis longtemps. »

Mon monde s’était figé, mais la société continuait d’avancer sans moi. Et même si Seika était assez dévouée pour attendre que je reprenne mes esprits, elle restait une femme charmante. Le monde continuant donc à tourner, j’étais sûr qu’elle avait rencontré des hommes dix fois plus impressionnants que moi à présent. Il se pourrait même qu’elle soit aussi tombée amoureuse de l’un d’eux, et je n’avais pas le droit de me plaindre. Seika n’était pas encore mariée, mais elle sortait probablement avec quelqu’un. Peut-être était-ce la personne qui la conduisait au travail.

Je savais que nous ne pouvions pas revenir en arrière, mais peut-être qu’elle serait prête à être amie…

J’avais senti ma poitrine se gonfler douloureusement de regret. J’avais envie de me frapper en plein visage.

***

Chapitre 2 : L’aventure des Villageois et mon oubli

Trois jours s’étaient écoulés depuis que Murus avait rejoint le village. Je n’avais pas vu Seika depuis que nous avions parlé devant sa maison, mais si elle devait venir, ce serait probablement pendant le week-end. Rien ne se passait dans la vie réelle. Le monde du jeu était lui aussi paisible… quand je me rappelais ce qui s’y était passé quelques jours plus tôt. Murus avait conservé son ancienne personnalité, mais elle souriait de plus en plus, surtout lorsqu’elle passait du temps avec Carol. J’espérais juste que leur lien lui permettrait de guérir ses blessures. Son existence était d’une grande aide pour le village, mais plus que cela, je souhaitais son bonheur et celui de tous mes villageois. En tant que leur Dieu, c’était tout ce que je voulais.

Murus avait dit aux autres qu’elle était une elfe, et ils l’avaient accepté sans broncher. Certains d’entre eux l’avaient peut-être déjà deviné, vu qu’elle vivait dans la forêt, qu’elle était médecin, qu’elle utilisait la magie des plantes et qu’elle pratiquait le tir à l’arc. Carol était particulièrement impressionnée, ses yeux s’étaient illuminés lorsque Murus le leur avait dit. Elle devait connaître les elfes grâce à un imagier. Murus semblait surprise, mais soulagée de leur réaction, et se mit aussitôt à sourire. J’avais eu peur qu’ils ne l’acceptent pas, mais je n’allais pas le leur faire savoir.

Comme je n’avais pas de travail aujourd’hui, j’avais prévu de me détendre et de garder un œil sur le village. Mais, après le petit-déjeuner, Murus leur dit quelque chose d’inattendu.

« Voulez-vous venir dans mon village aujourd’hui ? »

Quoi ? Son village a été détruit, non ? Elle l’avait dit elle-même. Quel était l’intérêt d’y aller ? À moins que…

« La plupart des bâtiments ont été détruits, mais il devrait rester quelques matériaux. Des produits de première nécessité encore utilisables, et aussi de la nourriture. »

Oui, c’était logique. Des provisions supplémentaires étaient toujours les bienvenues.

« Je suis sûr que ces choses seraient utiles, mais êtes-vous vraiment d’accord avec cela ? », demanda Rodice.

« Bien sûr. Les outils sont inutiles sans maître. De plus, vous avez vengé mon village. Les habitants seraient heureux de savoir que leurs affaires sont entre vos mains. »

Si Murus n’avait aucune objection, alors moi non plus. Les villageois semblaient penser la même chose. Il y avait juste un problème.

« Je veux y aller aussi ! Laissez-moi y aller ! »

« Carol, tu ne dois pas être égoïste. Je t’ai dit plusieurs fois combien la forêt est dangereuse. », dit Rodice en suppliant sa fille, qui se débattait désespérément sur le sol.

Carol était d’habitude très raisonnable, la voir faire une crise de colère était donc étrange. Bien que je suppose qu’il était plus étrange de ne pas voir un enfant de son âge de cette façon de temps en temps.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu n’es pas comme ça d’habitude. »

« Parce que ce n’est pas juste ! Chem va toujours partout, et je dois toujours rester ici ! Tout comme moi, Chem ne peut même pas se battre ! Alors pourquoi ne puis-je pas aussi y aller ? », se lamenta Carol.

Chem trébucha en arrière, s’agrippant à sa poitrine.

On dirait qu’elle a touché un point sensible…

Chem n’avait évidemment pas pu aider à vaincre le gobelin rouge à un œil, mais sans elle, les villageois n’auraient pas reçu un enterrement correct. Le fait qu’elle soit là m’avait rendu heureux, mais Chem elle-même semblait gênée par ses piètres compétences de combat.

Les parents de Carol avaient essayé de la calmer, mais elle était particulièrement têtue aujourd’hui.

« Elle est toujours coincée dans cette grotte sombre ou à l’intérieur de la clôture. Je ne suis pas surpris qu’elle en ait marre. Après tout, elle reste une enfant. », dit Gams.

J’étais surpris. Gams était habituellement celui qui était le plus déterminé à garder tout le monde hors de danger.

« Gams ! Je peux aussi venir ? »

« Non, tu ne peux pas ! Gams, c’est beaucoup trop dangereux ! Je ne peux pas être d’accord avec ça ! », protesta Chem.

Gams posa alors une main apaisante sur chacune de leurs têtes.

« Écoutez, vous deux. Nous avons déjà anéanti les ennemis qui ont attaqué le village de Murus. Les bois autour d’ici devraient être tranquilles pour le moment. De plus, nous ne pouvons pas laisser Carol seule ici. Carol, tu dois promettre de faire tout ce qu’on te dit, quoi qu’il arrive. Tu crois que tu peux le faire ? »

« Je suis sûre que oui ! », dit Carol en hochant furieusement la tête.

Gams se pencha en avant pour chuchoter à l’oreille de sa sœur.

« Si Carol vient alors Rodice et Lyra viendront aussi. Rester enfermées dans la grotte tout le temps n’est pas bon pour eux. C’est une bonne idée pour tout le monde. »

Gams était encore plus compatissant que moi envers les autres villageois. Je lui devais beaucoup pour avoir pris soin d’eux. Murus nous avait dit qu’elle avait déjà enterré tous ses morts, il n’y avait donc aucun risque de voir mes villageois tomber sur des cadavres.

Je savais mieux que quiconque combien il était mentalement dommageable de rester enfermé dans une pièce exiguë pendant des semaines. Même au Japon, un pays relativement sûr, mes pensées s’étaient emballées. Je ne pouvais qu’imaginer à quel point on pouvait être angoissé par le danger qui rôdait juste devant sa porte. Il était important de rester actif et sain d’esprit.

« Voyageons à cheval. Nous pouvons trouver une charrette au village pour transporter ce que nous trouverons ici. », suggéra Murus.

Y avait-il au moins une charrette utilisable ? Ils pourraient tirer plus de profit de ce voyage que je ne le pensais ! Mon village avait aussi un chariot, mais il avait été partiellement détruit pendant la scène d’ouverture. Un véhicule utilisable rendrait le transport de marchandises ou la fuite, si cela devait arriver, beaucoup plus facile. Même Lyra et Rodice, qui hésitaient à faire le voyage, s’étaient montrées plus intéressées lorsque Murus mentionna la charrette.

Mes villageois avaient deux chevaux qu’ils laissaient paître à l’extérieur de la clôture pendant la journée et qu’ils ramenaient à l’abri de la grotte la nuit. Parfois, Gams et Murus les emmenaient à la chasse ou à la cueillette. Et même si je n’aimais pas y penser, je savais que les villageois prévoyaient de manger les chevaux un jour. Mais avec un chariot à tirer, l’avenir de ces créatures pourrait être meilleur.

« On dirait bien qu’ils ne m’enverront pas de viande de cheval… Tant pis. »

Les chevaux étaient avec nous depuis le début, et j’avais eu le temps d’apprendre à les connaître. Et grâce à Carol, ils avaient même des noms.

« Parochoot et Peperopont ! Vous pouvez venir aussi ! »

Carol rayonnait en caressant les deux créatures.

Désolé, Carol, je sais que tu n’es qu’une enfant, mais ces noms sont affreux…

Cela me semblait être des mots qu’elle avait inventés sur le moment.

*****

Mes villageois se préparèrent et partirent pour leur premier voyage en groupe complet depuis longtemps. Lyra et Carol montaient les chevaux, tandis que les quatre autres partaient à pied. Le voyage à travers la forêt via la rivière aurait été rapide, mais le pont en bois était cassé, rendant cette route impraticable. Ils furent donc obligés de faire un détour, en suivant la rive et en traversant la rivière à gué.

J’avais surveillé d’en haut pendant qu’ils marchaient. Ils voyageaient avec des non-combattants, et cela ne faisait pas de mal d’être prudent. Et puisque Murus était maintenant officiellement un villageois, je pouvais aussi voir tout ce qu’elle avait fait sur la carte. Une partie de ma routine quotidienne consistait à faire défiler la Forêt interdite, désormais visible, pour voir les endroits où Gams et les autres n’étaient jamais allés. La zone nouvellement visible était plus de dix fois supérieure à ce que je pouvais voir auparavant, pourtant, je ne pouvais pas voir toute la forêt.

« Je me demande jusqu’où va la carte. »

La réduction du brouillard m’avait permis de remarquer plusieurs choses. La première était que Murus n’avait jamais quitté la forêt. Elle était allée jusqu’à la lisière, mais tout ce qui était au-delà était encore caché. La plupart des environs de son village étaient maintenant visibles, mais il y avait encore certaines zones couvertes d’obscurité qu’elle avait dû éviter. Ces endroits étaient probablement dangereux. Peut-être que les monstres y étaient puissants, ou peut-être qu’il y avait une autre raison, mais nous devrions garder nos distances.

La majeure partie du côté nord de la forêt était cachée, alors que la totalité du sud était visible. La Forêt interdite semblait devenir de plus en plus dangereuse au fur et à mesure que l’on avançait vers le nord. C’était aussi de là qu’étaient arrivés mes villageois en fuite.

Malheureusement, aucune des parties nouvellement révélées de la carte ne semblait contenir de colonies, à part le village désolé de Murus. Il y avait des tonnes de choses à regarder, mais j’avais essayé de garder mon attention sur la grotte et les zones environnantes. Au départ, j’avais prévu d’explorer les nouveaux espaces une fois que mes villageois seraient endormis, mais sans aucune lumière, la forêt tombait alors dans l’obscurité. Je ne pouvais donc rien voir.

Et tandis que j’étais plongé dans mes pensées, mes villageois firent des progrès constants.

« Yay ! Dehors ! »

Carol avait applaudi tout en agitant un bâton sur son cheval.

Gams menait son cheval par les rênes. Carol l’avait surnommé son chevalier, et il semblait apprécier ce rôle.

« Comment va le cheval, ma princesse ? », demanda-t-il.

Wôw ! Il joue le jeu !

« C’est très confortable ! Vous pouvez vous tenir plus près de moi ! »

Carol joua bien mieux le rôle de la princesse que je ne le pensais. Chem les regardait avec un sourire qui frisait l’air renfrogné.

« Elle serait une parfaite femme sainte, si seulement elle ne flattait pas son frère comme ça », avais-je marmonné.

En tant que frère, j’appréciais la bonne relation frère-sœur, mais il me semblait quand même que Chem allait un peu trop loin. Il faudrait que l’enfer gèle pour que Sayuki atteigne ce niveau.

Des monstres bizarres apparaissaient sur la carte, mais aucun d’entre eux n’était assez proche pour remarquer ou attaquer mes villageois. À ce rythme, ils atteindraient le village de Murus dans les cinq prochaines minutes. J’avais fait un zoom avant, cachant le reste de la carte. Si je passais tout mon temps à me concentrer sur leur environnement, je raterais une bonne partie de leurs interactions. Le multitâche était plus difficile que je ne le pensais.

J’avais cliqué pour vérifier le village de Murus au bout de leur chemin, juste pour m’assurer qu’il n’y avait pas de monstres qui rôdaient ou quelque chose que je ne voulais pas que Carol voie. Elle était bien moins protégée que les enfants de son âge au Japon, mais en tant qu’adulte, je voulais quand même la protéger autant que possible.

« C’est un assez grand village. Il devait y avoir une centaine de personnes. »

J’avais compté une trentaine de maisons détruites. La plupart furent rasées jusqu’à leurs fondations, mais quelques bâtiments s’étaient accrochés à leur intégrité structurelle. Les habitations en bois étaient fichues, mais celles en pierre présentaient d’énormes cratères dans leurs murs et leurs toits. Si elles étaient rafistolées, elles seraient habitables.

Je m’étais brièvement demandé si mes villageois pouvaient s’installer ici, mais j’avais rapidement écarté cette idée. Les murs de la ville étaient complètement détruits, et même si mon peuple les réparait, rien ne disait qu’ils survivraient au prochain Jour de Corruption. L’endroit était trop grand pour être défendu par seulement six personnes. S’ils devaient vivre ici, je voudrais au moins trente, voire cinquante habitants. J’avais abandonné cette idée et m’étais concentré.

« Ça ressemble à un endroit où nous pourrions trouver de la nourriture. »

J’avais cliqué sur l’une des maisons les moins endommagées, et le jeu bascula immédiatement vers une vue intérieure. J’étais surpris, je n’avais pas pu voir l’intérieur des huttes des gobelins verts. Peut-être était-ce pour protéger mes yeux des horreurs qui s’y trouvaient.

À l’intérieur, la maison était plutôt en mauvais état. J’avais vérifié les étagères, cherchant dans les pots qui pourraient contenir de la nourriture, mais ils étaient complètement vides. J’étais sur le point de passer de la cuisine à l’une des autres pièces quand la porte s’était ouverte. Un homme trapu se tenait à la tête d’un groupe de combattants costauds, tous armés.

***

Chapitre 3 : Miracle oublié et confusion

Je ne m’attendais pas à trouver quelqu’un ici, j’avais d’ailleurs failli me lever d’un bond par surprise. Lentement, je m’étais assis sur mon siège. Heureusement, mes villageois n’étaient pas encore là. J’avais le temps de m’occuper de ça.

Dans un premier temps, j’avais bien regardé ce groupe d’hommes. Je pensais qu’il s’agissait de survivants du village de Murus, mais leur apparence m’avait vite fait comprendre le contraire. Leurs oreilles étaient arrondies au sommet et, pour ne pas dire plus, ils n’étaient pas vraiment d’une beauté renversante. L’homme devant était rond et d’âge moyen, et bien qu’ils soient tous armés, il portait des vêtements de voyageur. Des manteaux épais et des bottes en cuir, simples mais bien faites.

L’homme fronça les sourcils en voyant la désolation qui l’entourait. Il était accompagné de deux hommes en armure de cuir qui me faisaient penser à Gams, ainsi que d’une femme en tenue légère, armée d’une épée courte et d’un arc. Une petite silhouette cagoulée se cachait derrière eux, un capuchon tiré bas sur son visage, ne me laissant aucun indice sur son identité, mais le grand bâton qu’elle portait suggérait qu’il pouvait s’agir d’un sorcier.

« À part le type à l’avant, ils ont l’air d’aventuriers typiques des univers fantasy. Je me demande s’ils sont des chasseurs. »

Le fait que le mot « aventurier » soit considéré comme une profession dans les milieux de la fantasy me paraissait bizarre. La plupart de leur argent semblait provenir de l’acceptation de demandes de chasse de monstres et de la vente de leurs corps après les avoir tués. Dans ce monde, « chasseur » était probablement un bien meilleur terme. Chem et Gams entreraient également dans cette catégorie.

Et qu’importe l’endroit où ils se trouvaient, les aventuriers m’avaient toujours paru sous-payés par rapport au risque qu’ils prenaient. En tenant compte du danger, un monstre mort devrait permettre de vivre confortablement pendant au moins un mois. Sans une énorme incitation financière, le fait que quelqu’un veuille devenir aventurier ne me paraissait pas logique, et pourtant cela semblait être une profession courante.

De toute façon, ce n’était pas important pour le moment. Je devais découvrir qui était ce groupe. J’avais essayé de cliquer sur eux, mais tout ce que j’avais eu, c’est « ??? ». C’était totalement inutile. J’avais zoomé pour essayer de voir ce qu’ils disaient. Leurs bouches bougeaient, mais il n’y avait aucune zone de texte.

« J’aurais dû le voir venir. »

J’étais curieux de savoir quand les boîtes de texte apparaissaient et quand elles n’apparaissaient pas, et j’avais récemment fait des recherches. D’après le résultat de mes recherches, je pouvais voir les conversations se dérouler à une certaine distance du livre saint. Lorsque le groupe s’était rendu sur le territoire des gobelins, toute leur conversation avait été enregistrée, mais je n’avais rien obtenu de la famille de Rodice à la grotte. D’autres éléments avaient aussi des restrictions de distance. Au camp des gobelins, je contrôlais la petite poupée que Carol avait sculptée, mais je ne pouvais pas activer le golem à la grotte. En d’autres termes, tout ce que je pouvais faire dans le jeu tournait autour de ce livre.

Je ne pouvais accomplir des miracles qu’à proximité de celui-ci. C’était une information importante à retenir pour éviter les erreurs fatales. En fait, c’était l’une des raisons pour lesquelles je voulais que la famille de Rodice vienne au village. Je ne pouvais pas compter sur l’utilisation du golem pour les protéger s’ils restaient dans la grotte.

« Ugh, je me laisse encore distraire ! »

Qui étaient ces gens ? Probablement juste un groupe de chasseurs qui étaient tombés sur le village en même temps que nous. L’homme d’âge moyen avait l’air faible, mais il pourrait très bien être entraîné aux arts martiaux. Les personnages de manga et de LN avaient souvent l’air normaux, mais cachaient des talents extraordinaires. Il semblerait qu’il ait engagé ce groupe de chasseurs et qu’ils aient suivi ses ordres.

La femme prenait la tête, vérifiant chaque maison avant de revenir et de faire savoir aux autres qu’ils pouvaient entrer en toute sécurité. L’un des hommes armés restait toujours à côté du chef.

« Peut-être un marchand et sa garde ? »

C’était une supposition raisonnable, compte tenu de l’énorme sac à dos du chef. Le groupe fit probablement un détour par ici quand il vit que le village avait été détruit. J’avais zoomé sur cet homme d’âge moyen et j’avais trouvé qu’il avait un visage plutôt amical. Il avait même joint ses mains et prié respectueusement avant d’entrer dans chaque maison.

J’aurais craint qu’il fasse semblant s’il avait su qu’il était surveillé, mais ce n’était pas le cas. J’avais donc supposé que c’était sa vraie nature.

« Devrais-je envoyer une prophétie pour faire savoir à mes villageois qu’ils ne sont pas seuls ? Peut-être pas, car cela épuiserait mes munitions s’il y avait une vraie crise. »

Je serais en train de taper une prophétie à l’instant si je pensais vraiment que ces étrangers étaient dangereux.

Je devrais peut-être en préparer un, juste au cas où…

Aucun des deux groupes ne connaissait l’existence de l’autre, mais mes villageois s’en approchaient rapidement.

« Ça me rend dingue ! »

J’espérais que mon groupe le remarquerait en premier. J’avais continué à regarder, oubliant presque de respirer.

« C’est le village dans lequel j’habitais. Pourriez-vous attendre ici une seconde pendant que je continue ? », dit Murus lorsqu’ils atteignirent l’entrée.

Même s’il n’y avait plus de cadavres ou de monstres, Murus était consciente que mes villageois avaient déjà été témoins de ce genre de destruction. Il ne voulait pas qu’ils le voient à nouveau.

« Ne vous inquiétez pas pour nous. Carol est peut-être un peu bouleversée, mais nous devrons bien finir par y faire face. », dit Rodice.

« C’est vrai. Qui peut dire que nous ne nous réveillerons pas demain avec quelque chose d’encore pire ? », ajouta Lyra.

Le monde de l’autre côté de l’écran était un endroit totalement différent du havre du Japon. Ils protégeraient donc naturellement leurs enfants, mais, dans un endroit aussi dangereux, ils ne pourraient pas faire grand-chose. S’ils ne désensibilisaient pas Carol à tout cela, elle pourrait se figer au moment critique et se faire tuer.

« Je suis super forte ! Vous n’avez pas à vous inquiéter ! »

Carol les rassura, bien que ses petits poings tremblaient.

Gams comprit immédiatement sa peur et lui prit la main. Carol fit alors un petit sourire de soulagement. J’avais jeté un coup d’œil curieux à Chem, mais elle semblait reconnaître que toute jalousie en ce moment serait enfantine. Elle s’était contentée de sourire gentiment. Pourtant, ses doigts s’enfonçaient dans son livre saint. Je pouvais très bien faire semblant de ne pas l’avoir remarqué.

J’avais survolé le clavier alors que mes villageois entraient dans la colonie détruite. Nous étions dans la section sud, tandis que le groupe mystérieux était au nord-est. Les deux groupes convergeaient vers le centre de la ville. Ils ne tarderaient donc pas à se repérer.

« Chem ! Va derrière cette maison, maintenant. Murus ! Par ici ! »

« Il y a quelqu’un là-bas. Ça pourrait être des monstres ou des pillards. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas les laisser s’échapper. »

Gams sortit ses épées tandis que Murus préparait son arc. Chem était silencieuse tandis qu’elle menait les chevaux et la famille de Rodice derrière les ruines d’une maison. L’autre groupe nous avait également remarqués, envoyant la femme et l’un des hommes armés en avant. Les trois autres suivaient à distance. N’ayant aucune idée de comment cela allait se terminer, ma paume devenait moite là où je la tenais au-dessus de la souris.

« Que viens-tu faire ici… Dordold ?! », dit Murus en baissant son arc.

« Murus ! Tu es en vie ! Tout le monde, rengainez vos armes ! »

Les deux gardes firent ce que leur chef leur ordonnait, et Gams rangea ses épées. « Dordold » alla vers Murus et la prit chaleureusement par la main.

« J’étais terrifié quand j’ai trouvé le village dans cet état ! Je suis si heureux de voir que tu vas bien ! », soupira Dordold tout en essuyant les larmes de ses yeux.

J’étais soulagé d’avoir eu raison, il n’avait pas du tout l’air d’une mauvaise personne.

« Je vais bien, oui, mais je crains que tous les autres n’aient pas eu cette chance. N’ayez crainte, mes amis. Voici Dordold. C’est un marchand ambulant qui passait par notre village pour vendre ses marchandises de temps en temps. J’ai une confiance totale en lui, tout comme mon peuple. »

Chem et les autres réapparurent de derrière les ruines. J’avais aussi raison sur le fait qu’il était un marchand. Wôw, deux en un jour. Vu mes antécédents, c’était plutôt bon. De plus, les elfes tenaient cet homme en haute estime, ce qui n’était pas peut dire vu leur méfiance générale envers les humains. C’était peut-être l’influence de Dordold qui avait fait hésiter Murus à traiter mes villageois en ennemis lors de leur première rencontre.

De plus, un marchand était exactement ce dont nous avions besoin. Mes villageois pourraient lui vendre des peaux et des os de monstres, et peut-être même une partie du minerai de la grotte. Ce marchand avait sûrement son propre stock, mes villageois pouvaient donc acheter des choses qui les aideront à passer l’hiver. Rodice avait déjà commencé à marchander.

« Je suppose que je n’ai plus besoin de cette prophétie. »

J’avais rapidement effacé le message que j’avais préparé plus tôt. Je ne voulais pas l’envoyer par accident et rendre les choses plus difficiles. Dordold avait vraiment l’air d’un type bien, même s’il était un peu larmoyant. Il se tamponnait encore les yeux avec un mouchoir et regardait Murus comme pour s’assurer qu’elle était bien là.

« C’est un plaisir de vous rencontrer tous. Je serai heureux d’acheter tout ce que vous souhaitez vendre. Une fois que vous aurez terminé vos affaires ici, pourrais-je vous accompagner jusqu’à votre grotte ? »

« Bien sûr ! Vous nous rendriez un grand service », dit Rodice.

En tant que marchand, il semblait s’être pris d’affection pour Dordold. J’avais décidé de lui laisser le soin de faire du troc.

Ainsi, mes villageois se mirent au travail pour rassembler ce qu’ils pouvaient.

Avec la permission de Murus, ils cherchèrent des produits de première nécessité et des objets de valeur que Dordold pourrait être disposé à acheter. La plupart des charrettes de la ville étaient trop endommagées pour être réparées, mais mes villageois avaient démonté et rassemblé les pièces utilisables et avaient réussi à les rassembler en une seule charrette entièrement fonctionnelle qu’ils avaient rapportée chez eux.

« Je suis content que tout se soit bien passé. Je n’ai même pas activé d’événements ou quoi que ce soit ! »

Je m’étais soudainement souvenu de quelque chose.

« Attends… »

Au moment où Murus avait rejoint mon village, j’avais activé un miracle : « Faire apparaître un marchand ambulant. » L’apparition de Dordold était donc entièrement de mon fait ! Mais comme c’était il y a trois jours, on dirait bien que certains miracles n’étaient pas instantanés. Mais bon, j’avais au moins appris quelque chose de nouveau.

Au bout de quelques heures, mes villageois avaient fini de fouiller les décombres.

Chem se mit à prier devant les tombes des défunts.

« Reposez en paix. »

Carol déposa sur les tombes des fleurs qu’elle avait cueillies avec les gardes de Dordold. J’avais regardé tout le monde prier. Je m’étais décidé à contribuer à ma façon, en accomplissant un autre miracle. J’avais activé le ciel bleu de façon à ce qu’un seul rayon de lumière soit projeté sur les tombes. Les particules de poussière dans l’air étincelèrent, comme si j’appelais les morts au ciel.

« C’est peut-être un peu exagéré, mais c’est vraiment joli… »

Murus regardait les tombes de ses amis baignées par la lumière du soleil, des larmes coulant de ses yeux.

***

Chapitre 4 : Personnes sans préjugés et mauvaise convention de nommage

Mes villageois rentrèrent donc chez eux avec un groupe élargi, les deux chariots roulant prudemment sur le chemin difficile de la forêt sauvage. L’un fut assemblé dans le village de Murus, et l’autre, celui de Dordold, était caché parmi les arbres. Le groupe comptait onze personnes au total : les trois membres de la famille de Rodice, Chem et Gams, Murus, Dordold et ses quatre chasseurs. Et bien qu’il n’y avait pratiquement pas de matériaux récupérables dans le village, la vaisselle, les conserves, le sel et les épices suffirent amplement à satisfaire tout le monde. Pourtant, les graines de légumes qu’ils avaient ramassées étaient ce qui m’avait vraiment excité. Ils ne pourraient rien faire pousser pendant l’hiver, mais j’avais hâte que le printemps arrive.

Avec autant de personnes dans leur groupe, je n’avais pas besoin de m’inquiéter pour leur sécurité. J’avais donc quitté mon ordinateur et j’étais descendu.

Après un rapide passage à la salle de bains, j’avais pris les restes de viande d’hier et les fruits du village dans le réfrigérateur. J’avais empilé mon assiette pour nourrir mon lézard pendant que j’y étais.

« Tu as faim ? Je t’ai pris un peu de… Wow, c’était rapide… »

Le lézard s’était assis à côté de l’assiette, grignotant déjà les fruits. Ce type était bien trop doué quant à se laisser aller quand il en avait envie. J’avais jeté un coup d’œil au terrarium. Le couvercle était de travers. J’étais impressionné par l’intelligence de ce lézard, mais comment faisait-il exactement ? Ni le sable ni les décorations d’arbres tombés à l’intérieur du terrarium n’étaient assez hauts pour qu’il puisse grimper jusqu’au sommet.

« Comment es-tu sorti de là ? »

Ignorant ma question et finissant le fruit, le lézard s’attaqua cette fois à la viande ordinaire. Ce dernier arracha de gros morceaux et les mâcha bruyamment.

« Tu manges aussi de la viande, hein ? Tu es omnivore ? »

Il m’ignora encore et continua à manger. J’avais supposé que la viande ne lui ferait pas de mal, vu qu’il la déchiquetait si gaiement, mais j’avais pris note de revérifier avec Sayuki plus tard.

Mon lézard mangeait et grandissait à un bon rythme. Il avait maintenant à peu près la taille d’une petite peluche, ce qui était une grosse croissance en seulement quelques jours. J’espérais seulement qu’il n’avait pas l’intention de devenir aussi long qu’un de ces énormes serpents. Cette taille actuelle était parfaite.

« Oh, c’est vrai. J’ai trouvé des noms pour toi. Fais-moi savoir lequel tu veux. Ma première idée était Lézardosaure, parce que tu ressembles à un dragon. »

Le lézard me regarda fixement, laissant tomber sa viande. Il avait l’air horrifié, trop horrifié pour secouer la tête. Tout en me disant que ce n’était qu’une coïncidence, j’avais accepté le fait qu’il n’aime pas le « Lézardosaure ».

« Et ça alors ? “Destinée”. C’est comme un autre mot pour “destin”. Parfait, non ? »

En reprenant la viande, le lézard hocha la tête. Je savais qu’il était impossible qu’il me comprenne vraiment, mais j’avais quand même pris cela comme un « oui ». Excellent. « Destinée » convenait parfaitement à l’animal de compagnie du Dieu du Destin. Nous avions alors mangé nos fruits ensemble, Destinée ayant fini avant moi. Il s’était alors tourné pour fixer l’ordinateur. J’avais suivi le regard de Destinée pour découvrir que mes villageois étaient de retour à leur grotte.

J’ai failli les oublier !

Et ce n’était pas comme si j’avais autre chose à faire que de regarder en ce moment. Rodice était chargé de l’achat et de la vente. J’étais heureux de l’avoir au village. Ce serait une bonne occasion pour lui de montrer à sa fille les ficelles du métier avant qu’elle ne s’enfuie pour devenir la femme au foyer de Gams. Selon moi, ce serait une bonne chose pour elle.

« Je vois. C’est ici que vous vivez. Oui… c’est facile à garder et bien abrité. Vous avez un archer habile et un chasseur compétent. Un médecin et un guérisseur. Sans oublier une adorable petite fille et sa belle et compétente mère. C’est le mélange parfait de personnes ! »

Dordold savait faire un compliment. Il avait également accepté d’acheter les morceaux de monstres à un prix supérieur à leur valeur marchande. Rodice le lui fit pourtant remarquer, il ne voulait probablement pas qu’il fasse une erreur.

« Permettez-moi d’ajouter un petit plus. Vous êtes après tout béni par le Dieu du destin. Je suis sûr que vous avez un avenir prospère. Qu’il continue à veiller sur vous. »

Je m’étais dit que j’aimais Dordold en tant que marchand, mais aussi en tant que personne. Mes villageois lui avaient alors montré un peu de leur minerai de caverne, mais il ne valait pas grand-chose vu son poids. Il avait alors promis de revenir le chercher une autre fois.

« Je suis toujours heureux d’acheter des marchandises en échange d’argent, mais la prochaine fois, nous pourrions peut-être faire du troc. », dit Dordold.

« Cela nous convient. J’ai encore une faveur à demander, si vous le voulez bien. Comme vous pouvez le voir, il y a peu de monde ici. Si jamais vous croisez quelqu’un qui cherche une nouvelle maison, pourriez-vous lui faire savoir que nous l’accueillerions avec plaisir ? »

J’avais failli envoyer la même prophétie en y ajoutant : « Je jette gratuitement ma protection divine ! », mais j’avais réussi à me retenir.

« Des gens qui cherchent un foyer. Oui, de nombreux villages ont connu leur lot de problèmes ces derniers temps. On ne peut pas aller bien loin sans entendre parler d’un autre village détruit par des monstres. On dit qu’ils deviennent de plus en plus violents, et que différentes espèces s’unissent pour mener des attaques coordonnées. Je suis sûr qu’il y a beaucoup de réfugiés là-bas. », murmura Dordold.

Mon village n’était donc pas le seul. Des monstres agissaient bizarrement et attaquaient des colonies partout dans ce monde.

« Cependant, la Forêt Interdite est, franchement, un endroit dangereux pour vivre. Si je peux me permettre, pourquoi ne pas envisager de déménager ailleurs ? »

Quelle proposition ! J’avais peur que la partie soit terminée si mes villageois quittaient la forêt. S’ils rejoignaient simplement une colonie quelque part, cela n’irait-il pas à l’encontre de l’objectif d’une simulation de construction de village ? Mais si cela signifiait qu’ils pouvaient être en sécurité et heureux ? Ce ne serait pas tant « game over » que la fin de l’aventure. Je détesterais abandonner, mais je voulais donner la priorité au bonheur de mes villageois. Si rester dans cette grotte signifiait qu’ils allaient tous mourir un jour, je choisirais bien sûr d’empêcher cela.

Quelle que soit la décision de mes villageois, je l’accepterais. Et je ne souhaitais pas non plus interférer avec mes prophéties. Je les regardais anxieusement, me préparant au pire.

« Merci, mais je veux rester ici. C’est peut-être imprudent, vu que je dois penser à ma famille, mais c’est ici que le Dieu du destin nous a conduits. J’ai l’impression que nous lui devons de rester ici. »

« Toute bonne épouse doit soutenir les décisions de son mari. La famille doit rester soudée. »

« Oui ! Je veux vivre avec Maman et Papa et Gams et Murus ! »

Toute la famille de Rodice exprima son désir de rester. Pourtant, le fait que Carol ait exclu Chem du groupe me semblait impoli, mais peu importe. J’avais ignoré le rictus de Chem dans le dos de la petite fille.

« C’est ici que le Seigneur nous donne ses bénédictions. J’ai l’intention de vivre le reste de ma vie sous son œil vigilant. »

« Je ferai tout mon possible pour que tout le monde soit en sécurité. »

Chem et Gams ajoutèrent leurs voix.

« Je n’ai jamais connu que la forêt, et c’est ici que je me sens chez moi. Je ne veux pas non plus abandonner mes villageois qui sont morts ici », dit Murus.

Chacun d’entre eux voulait rester. Ils comptaient sur moi pour veiller sur eux. Je devais être à la hauteur de ces espoirs.

Je vais faire d’eux le meilleur foutu village possible !

C’était censé être une simulation de construction de village, mais jusqu’à présent, vu la façon dont mes villageois vivaient dans une grotte, cela ressemblait plus à un jeu de survie. La seule construction qu’ils avaient faite jusqu’à présent était d’assembler un tas de rondins pour faire cette tour de guet et la clôture. La forêt ne manquait pas d’arbres. Je m’étais donc dit que je devrais les encourager à construire une petite hutte ou quelque chose d’autre bientôt. Si nous gagnons d’autres villageois, les quelques pièces de la grotte ne suffiront pas.

« Je comprends. Je ne jugerai pas l’endroit où vous vous sentez chez vous. En y réfléchissant, je connais peut-être un groupe qui serait heureux de vivre dans un endroit comme celui-ci. Voyez-vous, ils ont été chassés de leur foyer précédent. »

En tant que marchand expérimenté, j’avais confiance dans la manière dont Dordold jugeait les gens. En tout cas, il devait être plus apte que moi sur ce sujet, étant donné que je venais de passer une décennie à ne parler à personne.

« Merci. »

« Laisse-moi faire, Rodice. Je vais essayer de revenir ici dans les prochaines semaines. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-le-moi savoir avant mon départ, et je pourrai vous le procurer. »

Rodice mentionna alors qu’ils auraient besoin de quelques vêtements et sous-vêtements supplémentaires. Lorsqu’ils avaient quitté leur village, ils n’avaient pas eu le temps d’emballer des vêtements et ils avaient donc porté les mêmes tenues depuis. Ce n’est que récemment qu’ils avaient tanné des peaux d’animaux et qu’ils avaient fabriqué des robes que les villageoises pouvaient porter pendant leur sommeil.

Leur conversation terminée, Dordold et ses gardes partirent sur un chariot et un cheval. Carol continua à leur faire signe, même longtemps après qu’ils furent hors de vue.

« Ouf. Ils sont tous prêts pour l’hiver maintenant. On dirait aussi qu’on va avoir de nouvelles personnes. »

Ils avaient réglé une tonne de mes problèmes aujourd’hui. La possibilité de récupérer des matériaux du village de Murus devait faire partie de l’événement bonus. Je devais remercier Sayuki de l’avoir accidentellement activée lorsqu’elle était devant mon ordinateur.

J’avais jeté un coup d’œil à la fenêtre pour voir qu’il faisait déjà nuit dehors. Les nuits d’hiver étaient de plus en plus courtes. J’avais allumé mon téléphone pour vérifier si quelque chose était arrivé pendant que j’étais concentré sur mon jeu et j’avais trouvé un message de Sayuki.

Je vais rentrer tard aujourd’hui. Si tu n’es pas occupé, pourrais-tu venir me chercher à l’arrêt de bus ? Je t’appellerai quand je serai proche.

J’avais accepté sans hésiter. Je savais qu’elle était inquiète à propos de ce harceleur, et j’avais décidé de faire tout ce que je pouvais pour l’aider à se sentir en sécurité. C’était quand même à ça que servaient les frères. En plus, la raccompagner depuis l’arrêt de bus n’était pas si difficile.

« Je vais envoyer la prophétie d’aujourd’hui avant d’oublier. »

J’avais vérifié toute la carte avant de l’écrire, juste au cas où un danger se cacherait. Après ce qui s’était passé aujourd’hui, je voulais qu’ils soient sûrs que je veillais sur eux. J’avais écrit un petit message prophétique pour les villageois de Murus.

« J’accueille notre nouveau villageois à bras ouverts, et je prie pour que ceux que vous avez laissés derrière vous trouvent la paix dans la prochaine vie. Puissent les adieux et les rencontres que vous avez eus aujourd’hui apaiser votre cœur endolori. »

Je faisais toujours en sorte que mes prophéties ne soient pas trop verbeuses, surtout lorsque je n’avais rien d’important à dire. Après avoir lu mon message, mes villageois fermèrent les yeux et joignirent leurs mains en signe de prière. J’avais l’impression de ne pas être capable de dire les bons mots, mais c’était le mieux que je puisse faire.

« Yoshio ! Dîner ! », me dit Maman, me convoquant ainsi à table.

Comme papa travaillait aussi tard, le dîner de ce soir se passera entre elle et moi seulement. Lorsque nous eûmes terminé, je pris mon bain et m’installai dans mon futon… ce fut alors que je m’en étais souvenu.

« Attendez… Je suis censé aller chercher Sayuki ! »

Mais oui. J’étais content de ne pas m’être endormi, car elle m’aurait tué. Je n’avais pas de nouvelles d’elle pour le moment, mais je voulais quand même faire quelques courses. J’étais donc sorti tôt, enfilant une chaude veste à capuche et un gros sac à dos pour transporter mes achats.

Pourtant, même si je quittais la maison presque tous les jours, je n’étais pas encore habitué au froid. Mes oreilles picotaient déjà dans l’air vif. J’avais alors remonté ma capuche et je m’étais précipité vers le magasin.

La supérette illuminait la nuit comme une oasis dans l’obscurité. Je l’observais de loin en descendant le long chemin en pente qui passait devant le sanctuaire. Comme nous étions à des kilomètres de la ville la plus proche, ici à la campagne, cette supérette était la seule aux alentours, ce qui en faisait un lieu important. Ses lumières vives constituaient un bon point de repère au milieu de la nuit. Une station-service se trouvait en face, mais c’était une petite entreprise familiale qui fermait à 21 h. J’en avais parlé à certains de mes amis en ligne, qui avaient trouvé cela hilarant. En ville, la plupart des stations-service étaient apparemment en libre-service et ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Cela faisait un moment que je n’avais pas discuté avec mes amis en ligne. Je me demandais comment ils allaient. J’aurais aimé avoir le droit de leur parler du Village du destin.

Mais avant de m’en rendre compte, j’étais à l’épicerie. Sayuki ne m’avait toujours pas envoyé de message et le dernier bus n’arrivait pas avant un moment, j’étais donc entré dans le magasin pour tuer le temps. En entrant, j’avais croisé un homme en costume. Je m’étais arrêté. Son dos était légèrement voûté, et il souriait. Un frisson glacial parcourut ma colonne vertébrale et s’était répandu dans tout mon corps.

J’avais reconnu ce visage. Il était devenu plus âgé, et aussi grand que moi, mais il n’y avait aucun doute sur ces traits.

« Ce n’est pas possible… »

Je n’oublierais jamais ce visage. Le visage de cet enfant dans la classe de Sayuki. L’enfant qui m’avait poignardé.

Sayuki s’était penchée sur moi en sanglotant comme une hystérique. Je gisais sur le sol, le sang coulant de mon estomac. Ce gamin avait un regard fou et criait quelque chose.

Et aujourd’hui encore, la douleur était très vive. Ma poitrine s’était resserrée, et j’avais lutté pour respirer. Il avait été reconnu coupable d’agression et envoyé dans un institut pour jeunes délinquants, puis libéré quelques années plus tard. Je le savais. Je ne savais juste pas qu’il était toujours en ville. Mais bon, c’était quand même logique, il était né et avait grandi ici. Mais pourquoi rôdait-il autour de l’arrêt de bus au moment où ma sœur devait rentrer ?

Tout en essayant de m’empêcher de paniquer, je m’étais approché du présentoir à magazines près de la fenêtre et j’en avais pris un au hasard, tout en gardant un œil sur cet homme à travers la vitre. Ce dernier traversa le parking à côté du magasin, s’était appuyé contre le mur et avait commencé à envoyer des SMS sur son téléphone tout en buvant un café en boîte. Il continuait à regarder vers l’arrêt de bus. J’étais persuadé qu’il était trop absorbé par son téléphone pour me reconnaître avec ma capuche relevée lorsque j’étais passé devant. Il n’avait également pas l’air de savoir qu’il était surveillé.

La façon dont il se comportait… il devait être le harceleur dont Sayuki avait peur. J’avais déjà deviné que c’était peut-être le même type, mais j’espérais désespérément que ce n’était pas vrai.

Que dois-je faire maintenant ?

Sayuki et moi avions déjà parlé à la police de la silhouette suspecte que nous avions vue, mais ils avaient dit qu’ils ne pouvaient rien faire si un crime n’avait pas été commis. Ils avaient dit qu’ils allaient augmenter les patrouilles, mais je n’avais vu des policiers que deux fois autour de notre maison. Cette période de l’année devait être très chargée pour eux.

« Que dois-je faire, en tant que frère ? »

Je courtisais le danger, mais c’était tout de même bien mieux que de voir ce type sauter sur ma sœur à sa descente du bus. Agir avant qu’elle n’arrive était peut-être ma meilleure option. J’avais essayé de lui téléphoner et de lui envoyer un texto, mais elle n’avait pas répondu.

Combien de temps reste-t-il avant que son bus n’arrive ?

J’avais payé le magazine que j’avais pris et j’avais quitté le magasin. Ensuite, je m’étais approché de l’homme qui souriait devant son téléphone.

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Un commentaire :

  1. Prologue se passant à la société soit disant basé a Hokkaido ?

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