Murazukuri Game no NPC ga Namami no Ningen toshika Omoenai – Tome 3

***

Prologue

« Ceci n’est pas bon… Ce n’est pas bon du tout ! », avais-je dit en faisant la grimace devant l’écran du PC.

C’était aujourd’hui le Jour de la Corruption. Certains d’entre nous étaient restés après le travail, inquiets du résultat, mais à cette heure tardive, nous étions encore très peu nombreux. D’après ce que j’avais pu voir, tous les joueurs affectés à mes collègues voisins avaient passé la journée sans encombre. Comme nous perdions des joueurs tous les mois, j’étais vraiment heureuse de voir que mes collègues avaient des raisons de faire la fête pour la nouvelle année. J’avais jeté un coup d’œil d’un bout à l’autre, fixant la pièce vide. C’était bien trop grand pour l’avoir pour moi tout seul.

Les tendons craquèrent dans mon cou.

« Je suis si raide. Je suis assise ici depuis des lustres. »

Tout ce que je voulais, c’était rentrer à la maison et prendre un long bain chaud, mais je ne pouvais pas. Pas encore. Je devais savoir ce qu’il faisait. Ce qu’il pensait. Sinon, pourquoi serais-je restée dans un bureau vide longtemps après que tout le monde soit parti ?

Je m’étais penchée en arrière sur ma chaise et je m’étais étirée, tout en regardant l’horloge sur le mur. Il était minuit passé. On venait à peine de célébrer le début de la nouvelle année que tout s’écroulait déjà.

« Alors c’était vraiment un dieu corrompu. Je n’aurais jamais pensé qu’il irait si loin. »

Cela faisait un moment que j’avais un œil sur le joueur en question, mais son comportement quotidien ne me laissait pas penser qu’il serait capable de mesures aussi extrêmes. Je savais qu’il avait un tas d’émotions sombres qui couvaient sous la surface, mais j’avais toujours pensé que sa rationalité le retiendrait.

Je voulais croire que je m’étais trompée à son sujet, mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que quelqu’un l’avait poussé à faire ça. Pourtant, je n’avais aucune idée de la motivation de cette personne-là.

« Peut-être que c’était l’autre côté. »

Toute cette histoire ne me plaisait pas, et ceci depuis le début, mais ça ne faisait qu’empirer.

Devrais-je le dire à quelqu’un ? Je devrais au moins informer les six premiers dieux mineurs, non ? Mais si…

Non, je ne pouvais pas prendre le risque de divulguer cette information.

Je ne pouvais en parler qu’à ceux en qui je savais que je pouvais avoir confiance. En y réfléchissant bien, garder tout cela pour moi ne ferait que causer des problèmes. Et pourtant, essayer de trouver un moyen d’expliquer tout cela me faisait mal à la tête. Je serais inévitablement blâmée pour cela, en particulier par certains des membres les plus têtus de l’équipe.

« Qu’est-ce que tu fais, Senpai ? », me dit une voix désinvolte derrière moi.

Je m’étais retourné pour trouver une femme qui me regardait en buvant un thé à bulles. Ce truc était super populaire, mais à ce stade, c’était plutôt dépassé.

J’avais laissé échapper un petit soupir. Elle était toujours comme ça, manquant de professionnalisme. Ses cheveux blonds étaient ramassés haut sur la tête, et sa peau était d’un halé foncée. Ses oreilles étaient percées à plusieurs endroits, et son haut dévoilait ses bras et son ventre, son décolleté, si apparent qu’il était évident qu’elle voulait le montrer. Elle portait un short taille basse, qui convenait à ses longues jambes, même s’il était un peu trop révélateur pour le travail.

« Parle correctement. Tu es toujours habillée de façon si décontractée. Ne va pas trop loin. »

« J’aime m’habiller comme ça. Je suis décontractée. »

Je détestais sa manière franche de dire tout ce qu’elle pensait, mais je savais qu’elle ne le faisait pas pour être ennuyeuse. Je m’étais tellement habituée à elle que je ne prenais même plus la peine de la corriger. Elle avait toujours été à part, mais je n’aurais jamais pensé que son sens de la mode serait aussi… pointu. Ça lui allait pourtant bien.

« Bref, Senpai, quoi de neuf ? »

« Il y a un développement inattendu. Et comme ce n’est pas quelque chose que j’ai déjà traité auparavant, je ne sais pas vraiment quoi faire. »

« Oh. Veux-tu que je t’aide ? », dit-elle en souriant et en se penchant en avant pour regarder mon écran.

Ses manières et sa présentation pourraient laisser croire le contraire, mais au fond d’elle-même, elle avait bon cœur. Elle l’avait toujours été, même si parfois son côté gaffeuse transparaissait. Pour le meilleur ou pour le pire, elle était toujours elle-même. Accepter cela la rendait plus facile à vivre.

Dans de meilleures circonstances, j’aurais réglé mes problèmes moi-même, mais c’était une urgence, et le temps pressait. Je faisais confiance à cette femme. Et puis…

J’avais jeté un coup d’œil à un bureau voisin portant le nom de « Kusuri ». Le propriétaire était déjà parti pour la soirée. Si je voulais l’aide de quelqu’un d’autre, je devais le rappeler au bureau. Mes subordonnés viendraient immédiatement si je le leur demandais, mais je n’avais tout simplement pas assez de temps.

« Oui, j’aurais besoin de ton aide. Merci. »

« Pas de soucis ! »

Elle donna alors un grand coup de poing à sa poitrine, faisant vaciller ses seins qui faillirent déborder de son haut. Heureusement pour elle qu’il n’y avait pas d’hommes dans le coin, ils n’auraient pas pu ne pas remarquer quelque chose comme ça.

« Pourrais-tu m’aider avec la programmation d’abord ? Assurons-nous qu’il a la même version que nous. »

« Bien sûr. »

Elle s’était assise sur le siège à côté du mien et avait démarré l’ordinateur sans un mot de plainte. En fait, elle semblait heureuse de m’aider. Je devrais la remercier comme il se devait une fois que nous aurions réglé cette question. J’avais rapidement expliqué la situation, et une rare expression d’inquiétude traversa son visage.

« Ça a l’air vraiment dingue, Senpai. »

Même elle pouvait dire à quel point la situation était grave.

« Le portail est instable. Je ne pense pas que cela soit déjà arrivé avant. »

« Ce n’est pas le cas. Je sais que nous sommes encore en période de test, mais c’est un bug que nous ne pouvons pas ignorer. Nous devons le corriger dès que possible. »

Le jeu agissait souvent indépendamment de la volonté des développeurs, mais nous ne pouvions pas permettre aux joueurs d’exploiter de dangereuses failles dans les règles. Et au cas où ils le feraient, nous devrions faire le ménage derrière eux. Habituellement, ces incidents étaient la faute d’autres départements, mais cette fois, c’était nous. Cela ne pouvait pas se reproduire. Je devais m’en occuper maintenant.

« Senpai, si nous avons besoin de plus de monde, nous pouvons demander à Un-chan. Elle t’aime vraiment bien, non ? Je viens de la croiser dans les escaliers. Elle est probablement encore au deuxième étage. »

Un, hein ? Elle est sérieuse et très têtue, mais c’est une enfant intelligente. Elle serait d’une grande aide dans un moment comme celui-ci. Il y avait juste un problème.

« Non, nous ne pouvons pas le lui demander. Elle a été transférée dans un autre service, on ne peut pas la faire revenir. De plus, les gens qui travaillent au deuxième étage ne sont pas autorisés à monter au troisième. »

« Bon sang, tout le monde est si strict ici ! Tu as besoin de te détendre. Prends-moi un peu en exemple. C’est parce que tu es tellement obsédée par leurs règles que c’est arrivé. »

« Tu ne fais pourtant jamais attention aux règles ! »

J’avais rapidement fermé ma bouche, en espérant qu’elle ne se vexe pas.

Je l’avais regardée, mais son sourire n’avait pas changé.

« Je suis décontractée. », dit-elle tout en continuant à taper sur le clavier en face d’elle.

Une fois que ce sera terminé, je lui offrirai ses sucreries préférées.

Si seulement Un était aussi détendue. Peut-être que les choses seraient différentes. Mais ce n’était pas comme si j’avais le droit de dire quoi que ce soit alors que je n’avais même pas remarqué ce qui se passait sous mon nez.

Attends, ce n’était pas le moment de faire revenir à la surface des souvenirs douloureux ! J’avais du travail à faire !

« Tiens bon, Yoshio-kun. »

***

Ils m’ont protégé, maintenant je vais les protéger

Chapitre 1 : Fin et début d’année

J’avais amené Carol dans ma chambre et je l’avais allongée sur le futon. J’avais ensuite tapoté doucement sa tête innocente, tout en prenant soin de ne pas la réveiller. Je m’étais un peu calmé maintenant, mais alors que je pensais à ce qui allait se passer, je n’avais pas pu m’empêcher de pousser un gros soupir.

« Tu parles d’un avenir sombre… »

Mon partenaire de travail senior, Yamamoto-san, s’était présenté chez moi le soir du Nouvel An. Il m’avait dit qu’il jouait le rôle d’un dieu corrompu dans le jeu et m’avait ensuite attaqué avec un pied de biche. Les blessures que j’avais reçues étaient graves, mais elles furent complètement guéries lorsque j’avais pris le médicament envoyé par le Village du destin. Mon lézard doré, Destinée, avait réussi à mettre un terme à l’attaque de Yamamoto-san. Je savais que Destinée était intelligent, mais je ne savais pas qu’il pouvait cracher un gaz toxique ou pétrifier les gens. Malgré son apparence, je ne pouvais plus croire qu’il s’agissait d’un lézard ordinaire à la peau hérissée de piquants. Être témoin de ses capacités m’avait conduit à une seule conclusion.

Destinée s’était assis à côté du futon de Carol et me regarda fixement.

« Je veux que tu me répondes honnêtement. Es-tu un basilic ? »

Destinée hocha la tête une fois.

Je m’en doutais.

Destinée avait l’habitude de faire l’idiot au moment où je lui parlais, mais il répondit cette fois immédiatement. Il devait savoir que je l’avais bien cerné.

Les basilics étaient communs dans les environnements fantaisistes. Ils avaient une apparence de lézard, et pouvaient respirer des gaz nocifs et pétrifier les gens d’un simple regard. Sur Internet, ils étaient souvent représentés avec six pattes, mais Destinée n’en avait que quatre. Aurait-il deux jambes supplémentaires à un moment donné ? Je l’espérais.

On confondait autrefois le basilic avec le cocatrix, mais ce dernier avait un corps de poulet et une queue de serpent, tandis que le basilic ressemblait davantage à un lézard.

« Tu sais, je pensais que j’imaginais des choses. »

Mais il n’y avait plus moyen d’échapper à la vérité. Et l’identité de Destinée ne fut pas le seul coup dur porté à mon sens de la réalité. Il y avait aussi Carol, l’enfant qui dormait sur mon futon.

C’était une jeune fille de sept ans, ses cheveux blonds bouclés firent une sacrée impression. J’étais tellement habitué à voir son visage de l’autre côté de l’écran, et j’avais essayé de me convaincre qu’elle n’était rien de plus qu’un personnage de jeu vidéo. Pourtant, elle s’était présentée chez moi dans une boîte en carton, avec ce livre sacré.

Et aux dernières nouvelles, je n’étais pas devenu fou. Pourtant, est-ce que tout ce qui s’était passé jusqu’à présent n’était qu’un rêve ou une illusion ? Cela expliquerait tout.

Tout sauf la réalité qui me regardait en face à ce moment précis.

« Peu importe de quelle manière je la regarde, c’est bien Carol. »

Aucune fille japonaise n’aurait des cheveux de cette couleur. Aucune personne de ce pays ne porterait de tels vêtements. J’avais vu son visage endormi presque tous les soirs depuis maintenant deux mois.

« Que penses-tu que je devrais faire, Destinée ? »

Ce dernier m’ignora complètement et continua à grignoter un fruit. Message reçu.

« Débrouille-toi tout seul. »

C’était dur, mais juste. Je devais résoudre mes problèmes sans dépendre des autres tout le temps.

Et je devrais commencer par mettre les choses au clair dans ma tête.

Le Village du Destin n’était pas seulement un jeu. C’était un monde réel, parallèle. Un monde où mes villageois vivaient et menaient leur vie quotidienne. Un monde que je surveillais à travers mon PC. C’était comme ça qu’ils m’envoyèrent toutes ces offrandes. Yamamoto-san, un dieu corrompu, avait attaqué mon village et l’avait détruit. Chem fit alors quelque chose, l’écran devint noir, et Carol fut envoyée chez moi.

« Et je pense savoir ce qu’elle a fait. »

Au dernier moment, Chem dit quelque chose sur la façon dont l’un d’eux pourrait être sauvé. Les villageois avaient dû m’envoyer Carol comme une offrande, à travers l’autel. Et si vous ignoriez simplement toute l’étrangeté de cette situation, c’était assez logique.

« C’est pourtant la seule et unique explication. »

Il s’était passé tellement de choses improbables que mon cerveau en était surchargé. Je voulais me glisser dans mon futon, m’endormir et espérer que tout ceci ne soit qu’un mauvais rêve. Mais Carol se trouvait au travers du chemin.

Le monde du jeu, la sécurité de mes villageois et l’existence des dieux. Il y avait encore tant de questions qui restaient sans réponse, même si « questions » semblait vraiment être un mot trop trivial.

« Toutes les réflexions du monde ne m’aideront pas à résoudre ce problème. Je dois m’en tenir aux choses que je peux faire. »

J’avais déjà décidé que je n’allais plus fuir la réalité. J’étais prêt à accepter n’importe quoi, même ce qui était censé être impossible.

Je fis alors une liste, m’attaquant ainsi à chaque problème par ordre de priorité.

« Numéro un. Carol. »

J’étais un homme célibataire d’une trentaine d’années avec une petite fille dans sa chambre. Quiconque découvrirait cela irait directement à la police et je serais reconnu coupable, même si je n’avais rien fait de mal. J’avais regardé le visage paisible de Carol pendant que j’essayais de trouver une solution.

« Mmmngh… », marmonna-t-elle doucement.

Cette dernière cligna des yeux, s’assit pour se frotter les yeux et s’étira. Elle regarda la pièce pendant un moment, mais il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que quelque chose n’allait pas. Ses yeux s’agrandirent lorsqu’elle m’aperçut.

« H-huh ?! Où suis-je ?! Qui êtes-vous, Monsieur ?! »

Carol sauta du futon et recula en se faisant mal, ses épaules heurtant le mur. Elle me fixait avec des yeux énormes et effrayés.

Elle s’était réveillée dans une pièce inconnue et avec un homme inconnu. La voir paniquée n’avait donc rien d’étonnant. Je devais rester calme, pour elle.

Je devais la rassurer.

Je pris donc une profonde inspiration, ravalant ma propre peur.

« Mon nom est Yoshio. Je suis le Dieu du Destin… »

J’avais fait une pause.

« Le disciple du Dieu du Destin. C’est un plaisir de te rencontrer. »

Me qualifier de disciple semblait être une option bien plus sûre que de prétendre être le dieu lui-même. Les dieux devaient être majestueux. Ce que je n’étais pas.

J’avais parlé avec assurance et douceur, en essayant de la mettre à l’aise.

« Vous êtes un disciple du Dieu du Destin ? »

Carol se redressa et baissa la tête aussi profondément qu’elle le pouvait. C’était une révérence parfaite.

« Tu n’as pas besoin d’être si humble. Je suis juste un disciple. S’il te plaît, lève ta tête, Carol. En fin de compte, je suis qu’un simple un être humain, comme toi et ta famille. Tu peux t’adresser à moi sans aucun honorifique. »

Ugh. J’avais l’air si effrayant.

Eh bien, je suppose que ça n’avait pas d’importance du moment que ça la mettait à l’aise. Je lui avais fait mon plus gentil et plus rassurant sourire.

« Vous connaissez mon nom ? »

« Bien sûr. »

Le jeu n’était pas vocal, et c’était la première fois que je l’entendais parler. Étant donné le fait qu’elle avait l’air adorable, je m’étais demandé comment étaient les voix des autres villageois. J’étais prêt à parier que celle de Gams était profonde et masculine, que celle de Chem était probablement douce et gentille, et que celle de Rodice était peut-être un peu timide. Celle de Lyra était à tous les coups plus profonde et fiable, et Lan et Kan… enfin, ils ne parlaient pas beaucoup, mais…

« Qu’est-ce qui ne va pas, M. Yoshio ? Vous pleurez ? »

Carol s’était approchée de moi et regarda mon visage abattu.

Dire qu’elle pouvait montrer de l’intérêt pour moi dans une telle situation. Mais qu’est-ce que je faisais ? Je devais être celui qui la réconfortait !

« Merci. Je vais bien. »

J’avais tendu une main vers elle. Pendant une fraction de seconde, elle s’était figée, et un éclair de peur apparut dans ses yeux. Mais elle me permit ensuite de poser doucement ma main sur sa tête. Je l’avais tapotée tandis qu’elle soupira doucement tout en fermant les yeux.

« Votre main ressemble à celle de Gams ! »

« C’est un honneur d’être comparé à un homme aussi bon que Gams. Carol, il n’est pas nécessaire de m’appeler “Monsieur”. Je veux être ton ami. », dis-je en gloussant doucement

Je réprimai le frisson qui parcourait mon échine en me forçant à parler comme un sale type. Je ne pouvais pas me permettre d’être timide ici.

« Donc, euh, Yoshio. Où suis-je ? Où sont maman et papa et tous les autres ? », commença Carol.

Je savais qu’elle allait me demander ça, mais ça m’avait quand même fait trébucher. Il fallait que je réponde correctement, jusqu’au dernier mot.

« C’est un monde différent de celui d’où tu viens. C’est là que vivent les dieux. »

« Le monde des dieux ? »

Les sourcils de Carol s’étaient rapprochés, pensifs.

« Je comprends que tu aies du mal à le croire maintenant. Pourrais-tu regarder ceci pour moi ? »

J’avais pris une des statues en bois de mon étagère et je l’avais tendue vers elle.

« Hé ! Je l’ai sculptée ! »

« En effet. Tu l’as ensuite envoyée au Dieu du destin comme offrande. Il était très heureux, et me la donna ensuite afin que je m’en occupe. »

« Vraiment ?! Génial ! »

Le visage de Carol s’était éclairé d’un sourire.

J’étais content d’avoir pris soin de toutes les offrandes qu’ils avaient envoyées. Je ne pouvais pas savoir que quelque chose comme ça allait arriver.

Carol semblait se détendre un peu. Peut-être était-il temps de lui expliquer le fond du problème, mais vaguement. Je ne voulais pas la bouleverser.

« S’il te plaît, écoute attentivement, Carol. Je vais t’expliquer pourquoi tu es ici. Te souviens-tu que ton village a été attaqué par des monstres ? »

« Oui. Il y en avait beaucoup, alors maman et papa m’ont emmenée à l’intérieur de la grotte. Ensuite, maman m’a donné du thé, et puis tout est devenu noir… »

Le fait qu’elle ne se souvienne de rien d’autre me soulagea.

« Après ça, les monstres ont détruit la clôture. Les autres villageois t’ont envoyée dans ce monde sur l’autel pour te protéger. »

Je n’en avais pas la preuve, mais c’était la seule explication qui avait un sens.

« Mais qu’est-il arrivé à tout le monde, Yoshio ? »

Les yeux de Carol débordaient de larmes.

J’avais reposé ma main sur sa tête et j’avais souri doucement.

« Ils se sont enfuis. Et comme ils ont envoyé le livre saint avec toi, on ne peut pas voir ce qui s’est passé, mais je suis sûr qu’ils sont en sécurité. J’ai demandé au Dieu du destin de les sauver et de les protéger. »

J’avais gonflé ma poitrine et mis un poing dessus, injectant autant de confiance que possible dans ma voix. Je ne pouvais pas la laisser sentir un soupçon d’anxiété, où lui montrait que je doutais de mes propres paroles. Je devais me rappeler qu’elle était bien plus effrayée que moi.

« Le Seigneur les a sauvés ?! »

« Oui ! Il ne laisserait rien leur arriver. Maintenant, toute personne envoyée dans ce monde ne peut pas retourner immédiatement dans son monde d’origine, alors essaye d’apprécier ton séjour. Nous avons tout ce dont tu as besoin ici, tu n’as donc pas à te soucier de quoi que ce soit. »

« Oh, ok. Um, merci ! », dit Carol en souriant.

J’avais réglé le cas de Carol, cela faisait donc un problème en moins parmi les millions à gérer. Pourtant, je me sentais plus calme. Penser à l’avenir me faisait mal à la tête, mais pour l’instant, la tranquillité d’esprit de Carol était ma priorité absolue.

Est-ce que j’ai quelque chose avec quoi elle passera le temps ou… attendez. Comment suis-je censé expliquer ça à ma famille ?

J’étais tellement préoccupé par tout le reste que je n’avais même pas pensé à ça.

« Bref, il s’est avéré que le village que j’aidais était en fait dans un autre monde ! Ils m’ont envoyé une petite fille, alors je me demandais si elle pouvait vivre avec nous ? »

Il n’y avait aucune chance que ça passe.

Ma famille rendait visite aux parents de mon père en ce moment, mais mon prochain problème était là, sous mes yeux. Il ne restait plus que quelques minutes avant le Nouvel An. Ma famille devait revenir le 4 janvier. J’avais quatre jours pour régler les choses. Quatre jours pour trouver une explication.

« Yoshio ! Yoshio, ce lézard brillant est vraiment mignon ! »

Carol berça Destinée dans ses bras sans une once de peur.

Destinée était mignon, même si sa taille pouvait être effrayante au premier abord. Carol ne semblait pourtant pas du tout effrayée. Au contraire, ses yeux brillaient. Je suppose que c’était ce qu’on obtenait quand on grandissait dans un monde grouillant de monstres.

« Cette créature est sortie de l’œuf que tu as envoyé en offrande au Dieu du destin. Il lui a donné le nom de “Destinée”. S’il te plaît, traite-le avec amour et gentillesse. »

« Ça vient de l’œuf ? Wôw ! Salut, Dessie ! »

Carol caressa Destinée, qui encaissa tout sans même se tortiller. Il pouvait se montrer patient quand il le voulait.

J’avais soupiré et regardé l’heure. Il était presque minuit.

Cette année fut vraiment folle. Espérons que l’année prochaine sera un peu plus normale.

Je n’avais pas beaucoup d’espoir.

La petite fille blonde d’un autre monde jouait maintenant avec le lézard doré, lui aussi d’un autre monde. Oui, mon avenir n’allait pas devenir moins bizarre de sitôt. J’avais souri ironiquement au moment où l’horloge sonna minuit.

« C’est la nouvelle année. Bonne année, Carol. »

« Oh ! Bonne année ! »

Carol posa Destinée avant de se tourner vers moi et de s’incliner poliment. J’avais pensé que toute cette histoire de célébration du Nouvel An était peut-être propre à notre monde, mais cela ne semblait pas être le cas.

En parlant de Nouvel An, je devais trouver une résolution. Hmm. Peut-être, « Pas de regrets ». Yup. Ça ferait l’affaire.

J’aurais certainement des problèmes à régler par la suite, mais j’allais continuer à avancer, même si c’était lentement. Je devais m’occuper de Carol, et j’étais vraiment très inquiet du sort de mes villageois. Pourtant, je ne pouvais pas montrer mon anxiété devant elle étant donné qu’elle était déjà assez effrayée. Et même si tout ceci n’était qu’une simple comédie, je devais laisser derrière moi l’homme que j’étais et devenir un adulte sur lequel elle pourrait compter.

J’avais redressé mon dos et j’avais serré les dents, faisant face à la fille et au lézard. Ce fut à ce moment-là que la porte derrière moi s’ouvrit.

« Hé, Yoshi, quand est-ce que je me suis endormi ? J’ai fait un rêve super bizarre… »

Je m’étais retourné. C’était Seika. Ses yeux à demi fermés étaient lourds de sommeil, mais ils devinrent de plus en plus grands au moment où elle vit Carol dans la pièce.

Toute émotion quitta aussitôt son visage, et elle tourna son regard glacé vers moi. Une sueur froide coula alors dans mon dos. C’était mauvais. Vraiment mauvais.

« S-Seika-san. Il y a une explication à tout ça. Veux-tu bien m’écouter ? »

« S’il te plaît. Dis-moi tout, Yoshio-san. »

Jamais sa voix ne me parut aussi froide.

***

Chapitre 2 : Innocence troublée

J’avais laissé Carol jouer tranquillement avec Destinée dans ma chambre et j’avais pris Seika avec moi. Nous n’avions pas dit un mot durant notre descente dans les escaliers, mais j’avais senti ses yeux se planter dans mon dos. J’étais parvenu à garder mon sang-froid et je l’avais conduite au salon. En me retournant pour lui faire face, j’étais tombé à genoux. Seika me dominait sans la moindre émotion sur son visage. Je savais déjà ce qu’elle pensait.

Je m’étais empressé de faire le tri entre ce que je pouvais lui dire et ce que je devais cacher. En tout en prenant soin d’éviter ce dernier point, j’avais commencé à parler.

« Avant de t’expliquer la présence de cette fille, tu te souviens que j’aidais à ce projet de développement de village ? »

C’était la couverture que j’utilisais avec ma famille en ce qui concernait Le Village du Destin.

« Je me souviens. Le village t’a envoyé de la viande et des fruits en guise de remerciement, et tu en as partagé avec moi, c’est ça ? »

« Oui, c’est vrai. Et, euh… »

Je ne pouvais pas m’empêcher d’être trop rigide avec elle alors qu’elle baissait les yeux, me jugeant silencieusement.

« Une famille d’outre-mer s’est installée dans ce village. La fille à l’étage est leur fille. J’avais l’habitude de parler avec elle par le biais de l’ordinateur, et je lui ai dit qu’elle serait la bienvenue pour venir me voir, mais je ne pensais pas qu’ils me prendraient au sérieux. »

Tout cela n’avait bien sûr aucun sens. Et ma faculté à mentir aussi facilement me surprenait même. J’avais levé les yeux vers Seika. Elle avait les bras croisés, pensive.

« Où sont ses parents ? »

C’était une question importante. Si je me trompais, tout serait fini.

« Ils ont dû retourner dans leur pays pour faire face à une urgence. Mais Carol — c’est son nom — a piqué une crise et a dit qu’elle voulait rester au Japon. Je leur ai dit qu’elle pouvait rester ici sans vraiment y réfléchir, puisque mes parents et ma sœur pouvaient m’aider à m’occuper d’elle, mais j’ai oublié de leur en parler suite à l’histoire avec le harceleur de Sayuki, et avant même que je m’en rende compte, elle s’est présentée à ma porte. »

J’avais raconté toute l’histoire d’une traite pour que Seika n’ait pas l’occasion de faire des commentaires avant d’avoir tout entendu.

Sayuki m’avait prévenu que j’avais l’habitude de détourner le regard quand je mentais, alors j’avais fait de mon mieux pour garder les yeux sur Seika pendant que je parlais. Avec un peu de chance, j’aurais l’air convaincant.

« Ok. Ce n’est pas vraiment à moi de juger ce que tu fais de ta vie, mais comme ta mère m’a demandé de m’occuper de toi pour le Nouvel An, j’ai senti que j’avais la responsabilité de découvrir ce qui se passait. »

Je la connaissais suffisamment bien pour reconnaître qu’elle était en colère. Elle avait tendance à utiliser de longs mots, ressemblant au chef d’un comité. Elle avait l’air d’être calme, mais ce tic sur sa joue me disait qu’elle ne faisait que retenir sa colère. Jouer les innocents devant une femme en colère me faisait me sentir encore plus mal. Je n’avais pas appris grand-chose pendant mes dix années de NEET, mais j’avais appris à ne pas énerver les femmes.

« Tu n’as quand même pas inventé tout ça sur le champ ? Tu n’as pas un enfant illégitime ou une femme secrète ? », demanda Seika avec hésitation, sa voix se brisant.

Ne me regarde pas comme ça ! Attends, ça veut dire qu’elle serait triste si j’étais secrètement marié ? Est-ce que ça veut dire… Aucune chance. Je ne devrais pas avoir d’espoirs.

« Tu sais bien qu’il est impossible pour moi d’être marié, Seika ? J’ai été un NEET pendant des années. Je quittais à peine la maison. Comment aurais-je pu rencontrer quelqu’un ? »

« Pas faux… »

On aurait dit qu’elle me croyait. J’aurais aimé que ça me rende plus heureux.

Son expression était toujours méfiante, mais elle avait juste soupiré, déplié ses bras et s’était assise en face de moi. Pour une fois, mon histoire d’enfermement s’était révélée utile.

Bien que je ne devrais pas considérer cela comme un réel avantage.

J’avais à peine réussi à la convaincre, mais je devais réfléchir à la prochaine étape. Étais-je vraiment équipé pour prendre soin d’une fille d’un autre monde ?

Idéalement, je devais renvoyer Carol dans son monde, mais je n’avais aucune idée de la façon de le faire. De plus, le village avait été détruit, et je ne savais pas si les villageois avaient survécu. En supposant que tout le monde était mort, il serait peut-être préférable de garder Carol ici. J’aurais tant aimé vivre seul ou être autosuffisant. Comme je pouvais le constater, je ne pouvais rien faire par moi-même. Je ne pouvais même pas me permettre de prendre soin de moi.

Je suis si inutile que je ne peux même pas m’occuper d’un enfant qui a tout perdu…

Des milliers de regrets flottaient dans ma tête.

« Pourquoi as-tu l’air si inquiet ? Oh, attends, je voulais te demander… pourquoi je dormais dans l’autre pièce ? Je crois que j’ai fait un rêve vraiment bizarre, mais je ne me souviens de rien. Tu étais tellement cool dedans, Yoshi. Tu as été blessé, mais tu as risqué ta vie pour me protéger, et-hey, Yoshi, tu m’écoutes ? »

« Huh ? Oh, euh, désolé. Je pensais juste à quelque chose. »

Elle m’avait surpris au moment où je me demandais quoi faire avec Carol.

Les souvenirs de Seika semblaient être confus, et cela m’arrangeait bien. Il valait mieux qu’elle croie que tout ce qui s’était passé était un rêve. En fait, c’était presque trop pratique. En y repensant, les harceleurs de Sayuki avaient dit quelque chose de similaire à la police. Ils s’étaient souvenus de m’avoir menacé, mais n’avaient plus aucune idée du reste. À l’époque, j’avais pensé qu’ils mentaient pour se protéger, mais les situations avaient un facteur commun. Le souffle empoisonné de Destinée pourrait-il avoir une sorte d’effet amnésique ? Il avait seulement léché Seika, mais peut-être que le composé effaçant la mémoire était sur sa langue ou dans sa salive. Je pourrais toujours le tester en demandant à Destinée de me lécher ou de respirer sur moi, mais cela semblait un peu méchant. De plus, j’étais très heureux d’avoir ces souvenirs-là, dans ma tête.

« Allez, Yoshi, tu as été distrait tout ce temps. Es-tu vraiment si inquiet pour cette gamine ? »

« Oh. Désolé. »

« Écoute, je ne pense pas que tu puisses faire grand-chose à part t’occuper d’elle jusqu’au retour de ses parents. Si ça t’inquiète, alors… »

Seika fit alors une pause

« Puis-je t’aider ? »

« Oui, s’il — »

Je m’étais coupé. Devrais-je vraiment accepter son aide ? Cette situation était précaire, totalement détachée de la réalité. Je ne devrais pas l’impliquer plus profondément. Elle avait déjà dû endurer toute cette histoire avec Yamamoto-san… et elle aurait même pu être tuée si Destinée n’était pas intervenu. Elle s’en était sortie par pure chance, mais serait-ce encore le cas si quelque chose comme ça se reproduisait ?

Je ne pouvais pas le risquer.

« Je-je peux prendre soin d’elle par moi-même. J’ai passé trop de temps dans ma vie à dépendre des autres. Je vais pour une fois m’attaquer seul à mes problèmes. Mais en cas d’urgence, je viendrai te demander de l’aide. C’est d’accord ? »

« Bien sûr que c’est d’accord. Et je comprends ce que tu veux dire. »

« Merci. »

C’est préférable.

« Avez-vous fini de parler ? »

Je m’étais retourné pour trouver Carol derrière nous, tenant Destinée dans ses bras comme un ours en peluche.

« L-L-lézard ! », cria Seika tout en se plaquant contre le mur. Elle tremblait, son visage était pâle.

« N’approche pas Destinée de la jeune femme, d’accord, Carol ? Elle a peur des lézards. »

« D’accord ! », répondit Carol avec enthousiasme.

Elle traversa alors la pièce jusqu’à moi, en évitant Seika. Cette dernière mit une main soulagée sur sa poitrine une fois que la distance entre elle et Destinée s’était agrandie.

« Je suis désolée. Le fait que j’aie peur de votre animal de compagnie doit-être perturbant. »

« Ne vous inquiétez pas pour ça. Je savais déjà que vous n’étiez pas amoureuses des reptiles. »

« Merci. En tout cas, je n’ai pas la moindre idée de la langue que vous parlez, mais c’est impressionnant. »

Je m’étais délecté de l’admiration dans ses yeux, avant de réaliser ce qu’elle avait dit.

Quelle « langue » ? Carol ne parlait-elle pas simplement japonais ? Seika n’était pas du genre à plaisanter, surtout dans une situation comme celle-ci. Cela signifiait donc que j’entendais du japonais, mais qu’elle entendait quelque chose de totalement différent.

« Carol, cette dame est mon amie. Peux-tu la saluer pour moi ? »

« Oh, d’accord ! »

Carol s’était tournée vers Seika et inclina la tête avec enthousiasme.

« Ravie de vous rencontrer ! Je m’appelle Carol ! »

Seika avait souri poliment, mais n’avait rien dit. Elle se glissa vers moi et me chuchota à l’oreille.

« Yoshi ! Qu’est-ce qu’elle a dit ? »

Comme je le pensais, elle ne l’avait pas comprise.

« Elle a dit : “Ravi de vous rencontrer ! Je m’appelle Carol !” »

« Son nom est Carol-chan, hein ? Ce n’était ni de l’anglais, ni de l’espagnol, ni du français. Ça ne ressemblait pas non plus à une langue asiatique. »

Seika était familière avec plusieurs langues, elle pouvait au moins saluer les gens et échanger des civilités. Comme ils traitaient avec beaucoup d’entreprises étrangères au travail, elle avait appris quelques phrases simples.

Ce n’était pas quelque chose que je pouvais simplement laisser de côté. Je devais trouver une explication convaincante.

« Sa famille vient du fin fond des montagnes européennes, et ils parlent avec un dialecte très fort. C’est comme si nous avions des problèmes avec les dialectes de Tohoku ou de Kyushu. Ils ont même parfois du mal à communiquer avec d’autres locuteurs natifs. »

Pas mal pour quelque chose que j’avais inventé à l’instant. Même les Japonais de souche avaient du mal avec le japonais parlé dans un fort dialecte régional. Je pouvais à peine comprendre mes grands-parents quand ils parlaient rapidement. Je devais demander à papa de traduire.

« Pas étonnant que je ne la comprenne pas. Tu sais, je ne te croyais pas vraiment avant, mais ton histoire doit être vraie vu que tu parles couramment sa langue. »

« Je ne dirais pas que je parle couramment. Je ne connais que les bases de la conversation. On a beaucoup parlé en chat vocal, et honnêtement, je suis assez surpris de la rapidité avec laquelle je l’ai appris. »

Seika me crut pour de bon maintenant. Le Village du Destin avait fait de moi un menteur expérimenté.

Mais ce problème étant résolu, je devais passer au suivant.

Je m’étais dit que je ne pouvais comprendre Carol qu’à cause de mon implication dans le jeu, et qu’un étrange pouvoir traduisait pour moi. Mais qu’en était-il de mon discours ?

Carol pouvait donc me comprendre. Je ne parlais pourtant que le japonais, et je n’étais pas un maître des langues d’un autre monde.

Je devrais peut-être faire des tests.

« Tu me comprends bien, Carol ? Mais peux-tu comprendre cette dame ? »

« Je peux te comprendre, mais je ne peux pas la comprendre ! »

Je m’y attendais…

« Tu as compris ce que je viens de dire à Carol, Seika ? »

« Non. Tu parlais une langue totalement différente. »

Dans mon esprit, je parlais japonais, mais quand je parlais à Carol, mon discours semblait automatiquement traduit dans la langue de son monde. Si une tierce personne écoutait, elle entendait notre conversation dans cette langue inconnue.

C’était plutôt utile, mais je ne pouvais pas me laisser aller. Les mystères s’accumulaient les uns après les autres.

Juste à ce moment-là, j’avais entendu un étrange grondement sourd. Je m’étais retourné pour trouver Carol se tenant le ventre, le visage rouge vif. Les villageois n’avaient probablement pas eu le temps de manger pendant le Jour de la Corruption.

« As-tu faim ? », avais-je demandé.

« Je sais qu’il est déjà minuit passé, mais mangeons des soba. Je vais en faire suffisamment pour que Carol-chan en ait aussi. »

Seika se dirigea vers la cuisine et commença ses préparations avec l’aisance d’une longue pratique. Elle était clairement aussi à l’aise pour cuisiner ici que dans sa propre maison.

« Puis-je aider ? », avais-je demandé.

« Merci, mais tu ne ferais que gêner. Concentre-toi sur Carol-chan. Elle est probablement nerveuse d’être dans un nouvel environnement. »

J’avais jeté un coup d’œil vers Carol. Elle s’accrochait toujours à Destinée et me regardait comme si elle n’était pas sûre de ce qu’elle devait faire.

« Ok. Je vais te laisser faire la cuisine. »

Seika sourit et me fit un clin d’œil.

« Laisse-moi faire, gamin ! »

Le fait qu’elle se sente assez à l’aise pour faire l’imbécile avec moi comme ça me rendait heureux. Je voulais lui demander si elle voyait quelqu’un en ce moment, mais j’avais peur qu’elle dise oui. J’étais terrifié. Je n’étais plus un NEET, mais j’avais encore beaucoup de soucis.

« Yoshio, c’est quoi cette table avec le tissu ici ? »

Carol tira sur ma manche et montra le kotatsu.

Elle avait gardé sa bonne humeur habituelle, mais je devais me rappeler qu’elle venait de se réveiller dans un endroit étrange, entourée de personnes inconnues. Son anxiété devait être là, quelque part. Je devais être aussi amical que possible pour la mettre à l’aise. Je ne pouvais pas laisser mon désespoir sur le sort de mon village me submerger.

« C’est un appareil de chauffage appelé kotatsu. Essaie de mettre tes pieds dessous. C’est agréable et chaud. »

« Wôw ! C’est vraiment chaud ! C’est incroyable ! »

En regardant Carol s’amuser, mes soucis semblaient moins pressants. Je la protégerais à tout prix. Même si je devais supplier mes parents de la laisser rester ici. J’étais censé être le Dieu du Destin, et j’avais pourtant laissé mon village être détruit. Protéger Carol était le moins que je puisse faire.

« Le soba est prêt, Yoshi. Peux-tu le mettre sur la table ? »

« Bien sûr. », dis-je en me levant.

Carol m’avait suivi. Avait-elle peur d’être seule ?

« Qu’est-ce qui ne va pas ? », lui avais-je demandé.

« Je veux aider. »

Même dans un autre monde, ses manières restaient impeccables. J’avais regardé en arrière vers la table où Destinée gisait à moitié sous le kotatsu. Il ne semblait pas disposé à aider, mais après ce qui s’est passé avec Yamamoto-san, je ne pouvais plus le voir comme un lézard normal.

Cette année était terminée, et une nouvelle venait de commencer. Si l’année dernière avait été pesante, eh bien… celle-ci semblait prête à m’écraser complètement.

***

Chapitre 3 : Nouvelle année, nouveau départ

Carol apprécia sa première dégustation de soba. Elle débarrassa ensuite son assiette, puis commença à avoir l’air fatiguée. Je l’avais alors mise dans la chambre d’amis afin qu’elle se repose.

« Penses-tu que tu puisses dormir sur ce futon-um, lit ? »

« Oui ! C’est tellement moelleux ! Et si blanc et joli ! Puis-je vraiment m’allonger dessus ? »

Carol tripota nerveusement les draps et la couverture. Comparés aux lits grossiers qu’ils avaient dans la grotte, ceux-ci devaient sembler presque trop propres et frais. Ils faisaient évidemment la lessive au village, mais leurs draps étaient faits de matériaux différents et beaucoup plus usés. C’était un peu comme comparer vos draps à la maison et ceux d’un hôtel cinq étoiles.

« Bien sûr que tu peux dormir dessus. Fais comme chez toi. »

« OK. Je suis contente que tu sois gentil, Yoshio. Um… Maman, Papa et Gams vont tous bien, hein ? »

Carol leva les yeux vers moi en s’allongeant timidement sur le futon. Elle semblait effrayée, comme si le sourire qu’elle avait arboré toute la journée n’était qu’un visage courageux. Elle n’était qu’une enfant, mais elle faisait tout de même de son mieux pour paraître joyeuse par politesse.

« Ne t’inquiète pas pour eux maintenant. Repose-toi. »

J’avais tenu sa petite main dans la mienne.

« OK. »

Elle ferma alors les yeux, se détendant un peu.

J’avais attendu que sa respiration s’équilibre avant de lâcher sa main et de sortir silencieusement de la pièce. Je m’étais retourné pour m’assurer qu’elle était vraiment endormie, puis j’avais fait glisser la porte derrière moi.

« Carol-chan dort ? »

« Elle dort comme un bébé. »

Seika me fit alors signe d’aller vers le kotatsu. Je m’étais donc assis en face d’elle, et j’avais accepté une tasse de thé. J’avais pris une gorgée reconnaissante.

« Désolé. Je ne voulais pas t’obliger à cuisiner également pour elle. »

« Ne t’inquiète pas pour ça. J’aime les enfants. Et même si je ne la comprends pas, je peux dire qu’elle est douce et amicale. »

Seika fit une pause.

« Néanmoins, je pense qu’elle force un peu les choses. Ses parents lui manquent probablement. »

Seika s’en était aussi rendu compte, hein ?

J’avais pris une autre gorgée de thé et j’avais soupiré.

« Elle est intelligente. Elle ne veut rien laisser paraître. J’espère juste qu’elle pourra s’amuser un peu pendant son séjour ici. »

J’avais essayé d’injecter un peu de légèreté dans ma voix, mais je ne pouvais pas échapper au fait que je n’avais aucun moyen de la renvoyer chez elle. Mais tant qu’elle était au Japon, je pouvais l’emmener dans certains endroits afin de lui changer les idées.

« Je pensais amener Carol au sanctuaire demain. Pour le Nouvel An. Ce sera probablement intéressant pour quelqu’un venant d’un pays différent. »

Merde. J’avais failli déraper là.

« Oui. N’avions-nous pas l’habitude d’y aller ensemble chaque année ? »

Effectivement, mais c’était avant que je ne devienne grabataire. On y allait tous les ans, sans jamais rater ce rendez-vous. On faisait le tour des stands et on goûtait ce qu’on voulait. À l’époque, ça semblait si simple, mais je n’étais pas allé dans un sanctuaire depuis une décennie.

« Je vais peut-être demander quelque chose aux dieux cette année. Je veux dire, s’il y a des dieux. Et il se pourrait bien qu’il y en ait. », avais-je dit.

Il y a même un dieu assis à côté de toi en ce moment, bien qu’il soit un peu pathétique.

« Je pensais que tu étais athée, Yoshi. Attends, ne me dis pas que tu es parti et que tu as rejoint une sorte de secte. »

Wôw, non ! Tu as complètement tort, Seika ! Depuis que j’avais commencé à jouer au Village du Destin, je m’étais senti plus en phase avec les dieux et les choses de ce genre. Je n’y pouvais rien, puisque je prétendais en être un moi-même.

« Rien de tout ça. Je suis bien trop occupé pour rejoindre une secte. »

« Tu as changé, Yoshi. Attends, non, ce n’est pas ça. C’est plutôt comme si tu étais redevenu comme avant. », dit mon amie d’enfance en souriant.

« J’ai changé ? Je suppose que oui. J’ai bien trop gâché ces dix dernières années. Je ne peux pas regarder en arrière sans ressentir un incroyable regret. Je suis désolé de t’avoir fait du mal, Seika. »

J’avais redressé ma posture et j’avais incliné ma tête vers elle avec tout ce que j’avais.

« Arrête. Tu n’étais pas si coincé avant. Tu étais… égoïste, orgueilleux, arrogant et malicieux. »

Seika se mit à compter mes mauvais attributs sur ses doigts.

Il n’y avait rien que je puisse dire. Elle avait raison.

« Tu n’as pas besoin de le souligner… »

« Mais pas seulement ça. Tu avais un grand sens de la justice. Tu étais gentil, et tu faisais passer les autres avant toi. Je sais comment tu étais ces dix dernières années, mais je sais aussi comment tu étais avant. »

Seika avait l’air si sérieuse que je ne savais pas comment réagir.

« Le Yoshi que j’ai connu et aimé est de nouveau là, et c’est génial. Bon retour parmi nous, Yoshi. »

« Merci… »

Je rougissais beaucoup, mon visage était si chaud que je pensais qu’il allait s’enflammer.

Comment pouvait-elle dire tous ces trucs dégoûtants en gardant un visage impassible ? Je suppose qu’on apprenait à être moins gêné quand on passait assez de temps à interagir comme un membre à part entière de la société. Oh, attendez. Maintenant que j’avais regardé de plus près, ses joues étaient aussi rouges.

« Donc je suppose qu’on peut continuer à traîner ensemble comme avant ? »

« Oui. J’ai hâte. »

J’avais automatiquement pris la main qu’elle me tendait. Nous étions des trentenaires agissant comme des adolescents, deux adultes du sexe opposé passant du temps ensemble la nuit. Les drames et les mangas m’avaient appris que les choses allaient devenir sérieuses.

J’avais raccompagné Seika chez elle et j’étais retourné dans mon salon, légèrement trempé à cause de la pluie. Je m’étais alors séché avec une serviette et m’étais assis avec mes jambes sous le kotatsu.

Il ne s’était donc rien passé avec Seika.

« Je suppose que la réalité peut être décevante », avais-je marmonné en me laissant tomber sur le dessus du kotatsu.

J’étais trop inquiet pour mon village et Carol en ce moment pour essayer de pousser les choses plus loin, m’étais-je raisonné. J’avais envisagé d’inviter Seika à venir avec nous au sanctuaire, mais j’avais décidé de ne pas le faire. J’avais déjà dit que je n’allais pas l’impliquer davantage.

Je ne pouvais l’inviter nulle part tant que je ne savais pas exactement ce qui se passait et que je ne pouvais pas garantir sa sécurité. J’étais toujours inquiet à propos de Yamamoto-san. J’avais tout d’abord pensé qu’il avait perdu les pédales à cause du stress, mais plus j’y pensais, moins ça avait de sens. Au moment où il s’était effondré, j’avais vu cette étrange brume noire sortir de lui. Je m’étais alors convaincu que ce n’était que le fruit de mon imagination, mais si ce n’était pas le cas ?

« Penser à ça ne m’apportera aucune réponse. J’espère qu’il s’arrêtera de pleuvoir avant demain matin afin qu’on puisse aller au sanctuaire. »

J’avais terminé le thé que Seika m’avait préparé, le laissant rajeunir mon corps et m’aider à penser un peu plus calmement.

« Le village a-t-il vraiment disparu ? »

J’avais dit à Carol que tout allait bien, mais je l’avais vu pour la dernière fois au bord de la destruction. Carol n’avait survécu que parce qu’ils me l’avaient envoyée à travers l’autel. Elle, et le livre saint. C’était tout ce dont j’étais sûr.

Qu’était-il arrivé aux autres villageois ? Après m’avoir envoyé Carol, il semblerait qu’ils étaient sur le point de faire exploser les monstres, ainsi qu’eux-mêmes. Et c’était probablement ce qui s’était passé.

Pourtant, je n’avais pas renoncé à eux. Je ne pouvais pas les abandonner ni perdre l’espoir qu’ils soient en vie. Je ne les avais jamais vus mourir. Et s’ils avaient jeté la bombe par une fente de la porte et fait exploser les monstres sans être blessés eux-mêmes ? C’était assez improbable, mais c’était le seul espoir que j’avais.

Je devais m’efforcer de le croire.

« Je ne les ai pas vus mourir. Ils sont vivants. J’ai juste besoin de trouver un moyen de le confirmer. Je ne peux plus rien voir à travers le jeu. »

J’avais sorti mon téléphone et j’avais quand même vérifié. À part l’application Village du Destin, tout fonctionnait normalement. Le dysfonctionnement ne venait pas du téléphone lui-même. J’avais ouvert l’application, mais l’écran était totalement noir, comme avant. J’avais tapé dessus, m’attendant à voir à nouveau le même message : que le livre saint n’existait plus sur la carte.

Pourtant, le message ne s’était pas affiché.

« Huh ? »

J’avais appuyé sur le bouton retour, et cela m’avait amené au menu des miracles. J’avais regardé de plus près. Le symbole du livre et mon solde de points de destin étaient toujours en haut à droite de l’écran.

Qu’est-ce qui se passe ?

Après avoir renvoyé Yamamoto-san, je n’avais pas été capable de faire quoi que ce soit dans l’application. Un message d’avertissement clignotait en rouge. Mais maintenant, j’avais accès à des miracles.

« Mais je ne peux en exécuter aucun, hein ? »

La plupart des éléments de la liste étaient barrés d’une épaisse ligne noire. J’avais appuyé dessus à titre expérimental et j’avais reçu une pop-up en retour : « Vous ne pouvez pas les utiliser pour le moment. »

Le seul miracle disponible était celui qui changeait le temps.

« Je suppose qu’il est actif par la simple raison que c’est le seul miracle qui n’affecte pas directement mon village ? »

La confusion m’avait envahi, mais il valait mieux agir. J’avais activé le miracle et réglé la météo sur « ciel bleu ». Mes PdD baissèrent, mais l’écran était resté noir. Comme des points avaient été retirés, je supposais donc que le miracle s’était activé ? Ça voulait dire que le jeu fonctionnait toujours, non ?

*

Le jeu fonctionnait toujours, et mes villageois étaient toujours en vie. Je ne pouvais pas encore perdre espoir.

« J’ai besoin d’une pause dans toutes ces réflexions. Je devrais aller prendre un bain, et merde. J’aurais probablement dû en proposer un à Carol. »

Cette pensée ne m’avait même pas traversé l’esprit. Mais comme le fait de la réveiller maintenant me mettrait mal à l’aise, j’avais donc décidé d’aller en prendre un moi-même et de dormir sur le canapé du salon. J’avais ouvert la porte coulissante de l’autre pièce juste un peu afin qu’elle puisse me voir si elle se réveillait. Comme ça, elle saura que j’étais là.

« Bon sang, je n’ai pas utilisé mon cerveau comme ça depuis des lustres. J’avais oublié à quel point penser pouvait être épuisant. »

J’étais monté dans ma chambre pour prendre une couverture et voir Destinée, qui dormait recroquevillée dans son réservoir. Il avait dû remonter à l’étage au moment où je raccompagnais Seika.

J’avais éteint la lumière.

« Merci pour tout, Destinée. Prends un bon et long repos. »

La somnolence m’avait envahi au moment où je m’étais allongé sur le canapé du salon.

« Avec un peu de chance, je me réveillerai et je réaliserai que tout ça n’était qu’un mauvais rêve… »

Je me réveillerais pour trouver mes villageois sains et saufs, et Carol courant à leurs côtés.

Et alors que mon cœur ne souhaitait rien d’autre, je m’étais aussitôt endormi.

***

Chapitre 4 : Ma prière et ma détermination

Je m’étais réveillé dans une pièce qui ne m’était pas familière.

« Ce n’est pas ma chambre… Oh, c’est vrai. »

J’avais dormi dans le salon la nuit dernière. Je m’étais alors levé et j’avais jeté un coup d’œil dans la chambre voisine pour trouver Carol encore endormie, accrochée à Destinée. Ce dernier avait dû redescendre à un moment donné pendant la nuit. Il était réveillé, mais toujours couché patiemment dans les bras de Carol. Destinée me remarqua et me fit un petit signe de la queue. Quelle créature attentionnée ! Il était bien plus attentionné que moi.

« Je suppose que je n’ai plus besoin de m’inquiéter qu’il reste dans son réservoir. »

Destinée n’étant pas un lézard ordinaire, je n’avais donc pas besoin de le dorloter autant, mais je devrais quand même toujours le traiter comme un animal de compagnie devant ma famille.

J’avais ouvert les rideaux du salon, laissant la lumière du soleil pénétrer dans la pièce.

« C’est un temps magnifique, surtout après la pluie que nous avons eue hier soir. »

J’avais ouvert la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air frais, puis l’avais regretté immédiatement en sentant le vent froid. Je l’avais refermée à la hâte et j’avais plongé sous le kotatsu. J’avais presque oublié que c’était le jour de l’an. Il faisait effectivement très froid.

Ça m’a au moins réveillé. Je vais prendre un petit-déjeuner.

Auparavant, mon petit-déjeuner était composé de toasts ou de quelque chose de similaire, mais dernièrement, maman m’avait appris à cuisiner des plats simples. J’avais donc préparé un repas avec des ingrédients que j’avais trouvés dans le réfrigérateur.

« Bonjour. Ooh, ça sent bon ! »

Les yeux endormis de Carol s’étaient ouverts en grand. Elle s’était précipitée vers le kotatsu pour admirer la nourriture qui s’y trouvait.

Elle tenait toujours Destinée comme on tiendrait une peluche. J’avais incliné ma tête vers lui pour m’excuser, mais ce dernier leva sa griffe droite comme pour dire que ça ne le dérangeait pas. Ce lézard était si doux.

« Bonjour. Pourquoi ne te laves-tu pas le visage avant de manger ? Je vais t’apprendre à utiliser l’évier. »

J’allais tout simplement arrêter d’être trop formel avec elle. Ça la rendait juste nerveuse.

Je l’avais emmenée devant l’évier et lui avais montré comment ouvrir et fermer le robinet.

Le visage de Carol s’était éclairé : « Wôw ! Je parie que maman aimerait quelque chose comme ça ! »

Elle était si impressionnée par un simple robinet. C’était adorable.

Nous nous étions lavés le visage ensemble, puis nous étions retournés au kotatsu pour prendre le petit-déjeuner. J’avais observé les villageois manger, ils n’étaient pas difficiles en matière de nourriture. Aujourd’hui, je servais du pain, de la viande frite, des fruits et de la soupe, c’était donc un repas principalement constitué avec les ingrédients envoyés par le village. C’était peut-être pour cela que Carole avait tout mangé avec plaisir. Et une fois que nous en avions eu fini, nous avions apporté nos plats à l’évier.

« J’ai pensé que nous pourrions aller à un petit festival aujourd’hui. C’est quelque chose que nous faisons dans ce monde au début de chaque année. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« Un festival dans le Monde des Dieux ? Je veux y aller ! Tout le monde va être tellement jaloux ! »

Carol sautait de haut en bas, excitée. Le simple fait de la voir si ravie suffisait à me remonter le moral.

Si nous allions au sanctuaire, nous avions quelques préparatifs à faire. J’avais examiné Carole et j’avais hoché la tête.

« Tu devrais d’abord prendre un bain, tu te changeras ensuite. »

« Tu as un bain !? »

Mais oui, les villageois adorent prendre des bains.

J’avais compris que leur village d’origine avait une grande culture du bain, mais la grotte où ils avaient emménagé n’en possédait pas. Et comme ils devaient se contenter de tremper des chiffons dans de l’eau chaude et de s’essuyer avec, ils ne se lavaient donc qu’en surface. Je m’étais rappelé la joie immense qu’ils eurent, surtout les femmes, le jour où Kan et Lan leur avaient construit une baignoire qu’ils pouvaient utiliser tous les deux jours.

J’avais emmené Carol dans la salle de bains et j’avais essayé de lui expliquer la douche, mais cela semblait l’effrayer. J’avais simplement rempli la baignoire pour elle. Et pendant qu’elle se lavait, j’étais allé dans la chambre d’amis et j’avais fouillé dans le placard. J’étais presque sûr que maman y gardait nos vieux vêtements.

J’avais trouvé un tas de vieilles affaires que je n’avais pas vues depuis des années, rangées dans une caisse au fond du placard.

« Dieu merci, elle ne les a jamais jetés. »

Le fait de laisser Carol porter certaines de mes vieilles affaires ne me dérangeait pas, mais comme Sayuki était toujours mieux habillée que moi, j’avais sorti un tas de ses vêtements à la place. Et comme ils étaient pliés et emballés sous vide, Carol pouvait les porter tout de suite. Étant donné que mon sens de la mode n’était pas un de mes points forts, je l’avais laissée choisir ses propres vêtements. J’avais sorti quelques affaires qui semblaient lui aller et je les ai étalées.

J’étais revenu dans le salon pour trouver Carol portant une serviette, la vapeur s’évaporant encore de sa peau.

« Tes cheveux sont mouillés. Viens ici. Je vais les sécher pour toi. »

J’avais séché ses cheveux avec soin, en utilisant un sèche-cheveux et une serviette.

« Tu es vraiment bon à ça, Yoshio ! C’est agréable et chaud ! »

« Eh bien, je l’ai souvent fait. »

Sayuki avait toujours eu les cheveux longs, j’avais pris l’habitude de les sécher exactement comme ça.

Une fois le séchage fini, j’avais emmené Carol choisir des vêtements. Elle était devenue incroyablement excitée (plus qu’elle ne l’avait été depuis son arrivée ici) et s’était lancée dans un défilé de mode. Elle avait du mal à choisir ce qu’elle voulait porter, et elle retournait sans cesse dans la pièce pour essayer autre chose.

« Comment est-ce, Yoshio ? », dit Carol en bondissant hors de la pièce dans une robe de couleur claire et en faisant une pirouette.

« C’est mignon, et la couleur est sympa. C’est pourtant un peu trop léger pour la saison. »

« Oh, ouais. Ok, je vais essayer autre chose ! »

C’était déjà la troisième tenue.

Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

J’étais tenté de mentir et de dire que tout allait bien, mais j’avais assez d’expérience avec Sayuki pour savoir que c’était une mauvaise idée. Et lui donner une réponse vague ne servirait également à rien.

J’étais resté positif et honnête sur ce que j’aimais. Carol s’était finalement joyeusement décidée pour un pull, tricoté par maman, et une jupe longue et solide. Elle ajouta par-dessus un manteau chaud et moelleux. Et comme elle aimait le look d’un sac à dos en forme de visage d’ours, je l’avais aussi laissée le prendre.

Je n’exagérais pas si je disais qu’elle ressemblait à un enfant modèle. Elle était absolument adorable. Si Seika ou Sayuki étaient là, elles seraient certainement en train de couiner. Chem devrait faire attention.

« Comment me trouves-tu, Yoshio ? »

« C’est la tenue la plus mignonne que je n’ai jamais vu. »

« Yay ! Mais je pense que tu es trop élogieux ! »

Malgré ses mots, elle sourit timidement pendant que je prenais quelques photos d’elle avec mon téléphone.

Et au moment où nous étions tous les deux prêts, j’avais pris sa main et l’avais fait sortir de la maison. Il avait plu à verse la nuit dernière, mais le sol était complètement sec.

En regardant de plus près, j’avais réalisé que seule la zone autour de ma maison ne présentait aucune trace du temps de la nuit dernière. Peut-être que nous nous étions simplement trouvés dans l’espace entre deux nuages de pluie.

Le temps était parfaitement clair maintenant, le ciel ne montrait aucune menace pouvant bloquer notre sortie. Le sanctuaire était à environ dix minutes de marche de la maison et était assez grand. Nous avions monté les marches de pierre familières et étions passés sous la grande arche. Le gravier blanc crissait sous nos pieds. Normalement, nous devrions être en mesure de voir le sanctuaire maintenant, mais aujourd’hui, il était bloqué par une énorme foule.

« Je n’ai jamais vu autant de monde, Yoshio ! », s’exclama Carol, le regard perdu dans les deux sens.

Une foule aussi dense n’existait pas dans son monde. Carol montra du doigt les étals et les demoiselles du sanctuaire, me bombardant de questions.

« C’est une échoppe. On peut y acheter de la nourriture. Allons y jeter un coup d’œil après avoir été au sanctuaire. Cette fille est une servante du sanctuaire. Elle travaille pour les dieux. »

« Alors elle est comme toi ? »

« Oui. »

Je ne ressemblais pas vraiment à une demoiselle du sanctuaire, mais je suppose que nos devoirs étaient similaires. Ça ne voulait pourtant pas dire que je pouvais m’identifier à elles.

« Mettons-nous en ligne avec les autres. »

« D’accord ! Hé, Yoshio ! Qu’est-ce qu’ils vendent dans ce magasin là-bas ? »

« Des Yakisoba. Ce sont des nouilles frites. »

« C’est quoi ce truc qui ressemble à des nuages ? »

« De la barbe à papa. C’est très sucré ! »

J’avais répondu à chacune de ses nombreuses questions. Les autres visiteurs nous regardaient et souriaient chaleureusement. Pour eux, Carol devait avoir l’air d’une jeune étrangère curieuse. Je me sentais comme un père fier d’avoir une fille extrêmement mignonne. C’était ce que devaient ressentir les parents lorsque leurs proches faisaient l’éloge de leurs enfants.

J’avais pris d’autres photos, en espérant pouvoir les montrer à Rodice et Lyra plus tard. J’étais sûr qu’elles les adoreraient. En fait, je voulais que tous mes villageois viennent dans ce monde et passent du temps avec moi. Ça avait l’air génial.

« C’est quoi tous ces cliquetis ? Pourquoi tout le monde applaudit-il ? », demanda Carol tout en tirant sur ma manche et interrompant mes pensées.

Elle me montra du doigt les visiteurs devant la boîte à offrandes, qui applaudissaient et priaient.

« C’est comme ça qu’on prie dans ce monde. »

J’avais appris à Carol la coutume de la double inclinaison, du double applaudissement, puis de la nouvelle inclinaison devant le sanctuaire. Nous l’avions pratiqué encore et encore dans la file. Ce spectacle fit sourire les gens autour de nous et je n’avais pas pu m’empêcher de sourire avec eux. Je n’avais plus jamais le droit de me moquer de mes proches qui faisaient de même avec leurs enfants.

Quand ce fut notre tour, je m’étais approché de la boîte de l’offertoire avec Carol. Je savais déjà combien les microtransactions étaient importantes pour l’œuvre d’un dieu, j’avais donc fait quelques folies et j’avais sorti deux pièces de 500 yens, une pour chacun de nous. J’avais jeté un coup d’œil à Carol pour voir comment elle allait. Elle avait les yeux fermés, profondément en prière.

« S’il vous plaît, faites que maman et papa et Gams et Murus et Kan et Lan et… Chem soient en sécurité. Faites en sorte que je puisse les revoir », pria Carol désespérément.

Elle était si joyeuse, mais au fond d’elle-même, sa famille et les autres villageois lui manquaient cruellement. J’avais décidé de prier pour la même chose : pour la sécurité des villageois et pour que Carol puisse les retrouver.

« Je vous ai donné un petit extra. S’il vous plaît, faites-nous un miracle. », avais-je chuchoté aux dieux.

En fait, cela ne me dérangerait pas de garder Carole avec moi à partir de maintenant. Si je convainquais mes parents, je pourrais continuer à m’occuper d’elle. Je savais que c’était mal de ma part, que c’était égoïste. Je devais souhaiter son bonheur, et cela signifiait la renvoyer chez elle.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

« Maintenant, on va voir les stands. Dis-moi si tu veux quelque chose, et je l’achèterai pour toi. »

« Vraiment ? ! Est-ce que maman et papa ne vont pas se fâcher ? »

« Ne t’inquiète pas pour ça. Ces trucs ne sont rien comparés à toutes les merveilleuses offrandes que tu as faites au Dieu du Destin. Ne te retiens pas. Penses-y comme une gratitude envers toi et envers tous les habitants du village. »

« Je leur dirai merci à mon retour ! »

« Bonne idée. »

Je l’avais très souvent vu, et je savais à quel point elle se comportait bien à travers l’écran de mon PC, et maintenant qu’elle était ici avec moi, je pouvais sentir combien d’amour et de discipline ses parents avaient mis dans son éducation.

« Par où veux-tu commencer ? », avais-je demandé.

« Um, je veux un nuage duveteux, et un de ces trucs ronds, et, um… et… »

« Il n’y a pas d’urgence. Les stands ne s’enfuiront nulle part. On va d’abord prendre de la barbe à papa, d’accord. », dis-je en gloussant.

Carol attrapa ma main et m’entraîna. Avions-nous l’air d’un père et d’une fille pour tous ceux qui nous entouraient ? Cela correspondait à nos âges. Bien qu’il y ait les cheveux dorés de Carol et ses traits occidentaux… À la réflexion, nous n’avions probablement pas l’air apparentés. C’était un peu dommage.

« C’est quoi cette boisson que les gens bien habillés distribuent ? »

Carol désignait les prêtres et les servantes qui distribuaient le saké sacré.

« C’est une boisson alcoolisée que l’on est censé offrir aux dieux. Comme aujourd’hui est un jour spécial, tu as donc le droit de le boire. »

« Je suis un enfant, donc je n’ai pas le droit. »

« C’est vrai. Mais tu peux manger ce que tu veux à la place. »

Je n’avais jamais bu le saké sacré moi-même, car je ne tenais pas l’alcool. Seika aimait boire, mais sa tolérance était encore pire que la mienne. Je parierais qu’elle aimerait être ici en ce moment.

Carol et moi avions pris notre barbe à papa, un takoyaki, et un yakisoba sur un banc voisin. Elle était ravie. Nous avions choisi un endroit donnant sur un étang, un peu à l’écart du sanctuaire. Seuls les locaux connaissaient cet endroit, il était complètement désert. Le faible murmure de la foule était juste audible au loin.

Il faisait exceptionnellement chaud pour le mois de janvier, et le ciel était clair, mais il faisait encore frais à l’ombre. Je craignais que Carol ne prenne froid, mais celle-ci grignotait son takoyaki avec un immense sourire.

« Le festival était très amusant ! Il y avait beaucoup de gens, et ils avaient tous l’air si heureux ! »

Je suis heureux de voir qu’elle ce soit amusée.

Comme Carol mangeait en silence, j’avais fouillé dans la poche intérieure de mon manteau et j’en avais sorti un livre, le livre saint qui était arrivé dans ce monde avec Carol. La couverture était semblable à celle de n’importe quel autre livre relié. Il était plus grand qu’un livre de grande diffusion ordinaire, mais plus petit qu’un manga. Je l’avais feuilleté. Il était rempli des prophéties que j’avais envoyées à mes villageois.

Pendant un instant, je m’étais perdu dans les pages, les souvenirs de chaque message me revenant en mémoire. J’avais dû me forcer à revenir à la réalité. La présence de ce livre dans mon monde était la raison pour laquelle je ne voyais plus rien dans le Village du Destin.

Hier, dans mon bain, j’avais échafaudé toutes sortes de théories pour tenter de trouver une issue à cette situation. Si ce livre était l’objet qui donnait son pouvoir au Dieu du Destin, alors peut-être que son existence dans ce monde était aussi un problème pour les développeurs du jeu. Mais au fait, qui étaient ces développeurs ? C’était le plus grand mystère de tous. Toutes mes expériences surnaturelles me firent pencher vers la conclusion qu’ils étaient eux-mêmes des dieux. Mais ce n’était pas comme s’ils étaient des Dieux pour avoir créé un jeu comme Le Village du Destin, mais plutôt des Dieux au sens propre du terme. C’était la seule explication possible.

« Pourquoi as-tu une tête en forme d’épi ? Ta bouche et tes oreilles ne te font pas mal ? »

J’avais levé les yeux pour voir que Carole n’était plus à côté de moi. Elle était debout à quelques mètres de là, mangeant une pomme d’amour et parlant à un homme portant une tenue super bizarre. Son visage avait l’air japonais, mais ses cheveux étaient blonds et coiffés en plusieurs pointes comme un coq. Ses lèvres et ses oreilles étaient couvertes de piercings. Il portait un T-shirt de groupe de rock occidental sous une veste en cuir, et son jean était déchiré à plusieurs endroits. Ce n’était le genre de personne que je n’aurais jamais pensé rencontrer de toute ma vie.

« Viens, Carol. Désolé pour elle. »

Je m’étais levé du banc et j’avais incliné la tête vers l’homme.

« Pas d’inquiétude. C’est quelque chose que j’entends tout le temps vu mon allure. »

Il semblait amical, malgré son apparence. Il avait souri à Carol.

« Tu as l’air d’avoir froid ! »

« Non, mon âme est toujours en train de brûler. En fait, je suis en surchauffe en ce moment. »

Amical ou pas, je n’étais pas sûr de son langage. J’avais continué à incliner ma tête et je m’étais glissé derrière Carol. J’avais posé une main sur son épaule pour l’éloigner, mais ma main s’était refermée sur de l’air.

« Huh ? »

J’avais levé les yeux. L’homme avait attrapé le bras de Carole, s’accrochant à elle. L’avait-elle vraiment rendu furieux ?

« Je suis désolé si nous vous avons ennuyé. Je vais m’excuser correctement. Pouvez-vous me la rendre maintenant ? »

« Je crains que non… Dieu du destin. »

***

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