Le Monde dans un Jeu Vidéo Otome est difficile pour la Populace – Tome 9

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Prologue

Partie 1

L’un des héros masculins avait été transformé en fille. Je l’avais découvert la veille de la rentrée, alors que je venais à peine de m’installer dans ma chambre dans le dortoir des garçons. Je devais préciser que ce personnage était un intérêt amoureux du troisième volet du jeu, et que son passage à l’état de femme avait eu lieu avant même que le scénario du jeu n’ait commencé. Je comprenais logiquement ce qui se passait, mais mon cerveau avait du mal à l’assimiler.

Moi, Léon Fou Bartfort, je n’étais encore qu’un étudiant de l’académie, mais dans un exemple classique de punition cruelle et inhabituelle, j’avais été promu d’une manière ou d’une autre dans les rangs et on m’avait donné le titre de marquis. C’était entièrement la faute de ce pourri connu sous le nom de roi Roland, et ce n’était que le dernier de ses crimes. Même s’il méritait tous les reproches, je n’avais pas de temps à perdre à penser à lui pour le moment. L’affaire la plus urgente était… eh bien, permettez-moi de le répéter : l’un des intérêts amoureux s’est transformé en fille.

Deux coupables étaient à l’origine de cet incident : Marie Fou Lafan, qui avait été ma sœur dans mon ancienne vie, et Creare, l’IA dotée d’un petit corps de robot de la taille d’une balle molle.

Mes fiancées m’ayant pratiquement forcé à retourner chez mes parents pour me reposer pendant les vacances de printemps, j’avais confié à Marie et Creare le soin de mener une enquête sur l’académie en mon nom. Elles étaient censées recueillir toutes les informations possibles sur les personnages apparus dans le troisième volet du jeu vidéo otome dans lequel nous vivions. Au lieu de cela, sous prétexte de mener des expériences, Creare avait transformé un étudiant du nom d’Aaron en une femme.

La cruauté ne permettait même pas de décrire ce que Creare avait fait. Elle avait essentiellement utilisé les « descendants des nouveaux humains » — sa terminologie — comme sujets de test personnels. Luxon et elle étaient des machines créées par les anciens humains, ils détestaient du fond du cœur les nouveaux humains et leur capacité à manipuler la magie. Attendez, les IA ont-elles des cœurs ? Quoi qu’il en soit, ce débat philosophique mis à part, ils détestaient tous les humains capables d’utiliser la magie… moi y compris.

Luxon était une autre IA. C’était aussi mon partenaire. J’avais toujours trouvé Creare plus aimable que lui, mais apparemment, même elle était capable de faire quelque chose d’aussi immoral et monstrueux que cela. C’était déjà terrifiant. Mais le pire, c’était le résultat de son expérience : le changement de sexe. Le jeu vidéo otome dans lequel nous nous trouvions n’était pas censé disposer de la technologie nécessaire pour faciliter de tels changements de sexe.

Après avoir convoqué Marie et Creare dans mon dortoir, je m’étais assis sur le bord du lit. Marie s’était assise proprement sur le sol, les jambes repliées sous elle. Creare s’était également abaissée au sol et m’avait regardé fixement.

« Alors, allons-y. Écoutons vos excuses », dis-je froidement.

Marie laissa tomber son regard sur ses genoux, tremblant de la tête aux pieds.

 

 

« Le fait que vous ayez changé un garçon en fille est troublant en soi », déclara Luxon, qui jouait le rôle d’arbitre dans notre enquête, « mais c’est d’autant plus dommageable que cela a réduit le nombre d’intérêts amoureux. Je dois également mentionner qu’il est fort probable que les changements de sexe n’existent pas naturellement dans ce monde, ce qui rend ce que vous avez fait d’autant plus flagrant. »

En fait, comme Aaron était maintenant une fille, cela signifiait qu’il y avait moins d’intérêts amoureux disponibles pour la protagoniste. D’après ce que j’avais entendu, Aaron se sentait fille dans son âme. Je ne comprenais pas tout à fait, mais une chose était claire : elle était attirée par les hommes, pas par les femmes. Les chances qu’elle rencontre la protagoniste étaient minces.

Quelles que soient les circonstances, Marie et Creare nous avaient privés d’options romantiques potentielles. Elles avaient également fait preuve d’une technologie bien trop avancée pour l’époque. Creare aurait pu démontrer ses impressionnantes capacités techniques et s’en tenir là, mais elle avait utilisé un moyen incroyablement tape-à-l’œil pour y parvenir. Des personnes souhaitant changer de sexe pourraient commencer à frapper à notre porte dans l’espoir d’obtenir le même résultat. D’autres pourraient venir dans l’espoir d’apprendre à le faire eux-mêmes.

Il était peut-être un peu tard à ce stade pour s’inquiéter de se faire remarquer, mais je ne voulais certainement pas attirer l’attention.

« J’admets qu’il est un peu dommage d’avoir réduit le nombre de partenaires pour la protagoniste. Cependant, vu les goûts de cette fille en matière de partenaires, je ne pense pas qu’il y ait eu la moindre chance qu’elle sorte avec la protagoniste. Est-ce que je me trompe ? » Les paroles de Creare semblaient guindées, comme si elle avait répété son excuse à l’avance. Elle n’avait pas cherché à vernir la vérité, s’empressant plutôt de présenter son argument immédiatement.

« Ce n’est pas le cas », avait reconnu Luxon.

« Pour ce qui est de la technologie de changement de sexe et tout ça, ne vous inquiétez pas. On peut l’expliquer comme étant l’effet d’un artefact perdu, tout en disant que c’était un truc à usage unique. J’ai déjà dit à Aaron de garder ça pour elle. »

« Très bien. Je l’accepte. Cependant, j’aimerais savoir pourquoi tu ne nous en as pas parlé plus tôt. Ton omission du sujet de tes expériences est un autre coup dur pour toi. Si tu nous avais tenus au courant de la situation plus tôt, nous aurions pu t’arrêter avant d’en arriver là. Ou est-ce que je me trompe ? »

Creare avait semblé confiante jusqu’à présent, mais sa lentille bleue se détourna rapidement de Luxon. Son incapacité à le regarder dans les yeux suggérait qu’elle savait qu’elle était dans l’erreur.

« Eh bien, c’est la faute de Rie qui n’a pas pensé à dire quelque chose plus tôt. »

Marie avait tout de suite compris que l’IA essayait de lui mettre tout sur le dos. Elle releva la tête. Elle lança un regard venimeux à Creare. « C’est un mensonge et tu le sais ! Me faire porter le chapeau pour te sauver toi-même… C’est vraiment minable ! »

« Tu as exigé des pots-de-vin ! » rétorqua Creare. « Tu es complice, d’accord ? Une complice ! »

Des pots-de-vin cachés ? C’est à mon tour de lancer un regard noir à Marie, qui s’empressa de reculer sous la pression de mon regard. Des perles de sueur froide perlaient sur son front.

« Ce n’est pas ce que tu penses. S’il te plaît, écoute-moi. »

« Je t’écoute », avais-je dit. « Je suis prêt à te pardonner si tu peux me convaincre de ton innocence. »

« Eh bien, vois-tu…, Creare a pris de l’argent à Aaron pour changer de sexe ! Et nous parlons ici d’une somme folle ! Quand je lui ai demandé ce qu’elle allait faire avec tout ça —. »

« Rie, comment as-tu pu ? Tu as juré que tu me soutiendrais par la suite. Comment peux-tu me trahir comme ça alors que tu as pris la moitié des bénéfices pour toi ? »

« Oh, tais-toi ! J’avais besoin de cet argent pour couvrir nos frais de subsistance ! »

Son désespoir à rassembler assez d’argent pour pouvoir payer les frais d’entretien de sa brigade d’idiots, ainsi que de ses fidèles qui dépendaient d’elle, Kyle et Carla, m’avait presque fait fondre en larmes. Mais non, je ne pouvais pas me permettre — ce n’était pas le moment de compatir. Roland m’avait généreusement confié la responsabilité de m’occuper d’eux tous. La douleur et la frustration que Marie ressentait à cause de leurs méfaits allaient bientôt m’incomber.

J’avais alors poussé un soupir et j’avais insisté pour qu’ils me donnent plus de détails. « Ça suffit. Expliquez-moi toutes les deux exactement ce qui s’est passé pendant les vacances de printemps. »

Marie et Creare échangèrent un bref regard avant que la première ne commence : « Eh bien, vois-tu… ? »

 

☆☆☆

 

Le campus était calme pendant les vacances de printemps. Les seules personnes qu’elle croisait dans les couloirs étaient des professeurs ou d’autres membres du personnel de l’école. Seuls quelques rares étudiants avaient choisi de rester à l’académie plutôt que de rentrer chez eux.

Marie valsa dans le couloir, Creare la suivant de près, et passa devant le tableau d’affichage de l’académie. Le tableau était encombré de papiers épinglés et semblait étrangement déplacé, accroché à un mur de pierre plus digne d’un château que d’un bâtiment scolaire. Il y avait quelque chose d’incongru là-dedans, comme si la réalité avait été forcée de s’insérer dans ce qui était censé être un monde imaginaire pittoresque.

En temps normal, Marie n’aurait pas pris la peine de jeter un coup d’œil au tableau d’affichage. Mais aujourd’hui, elle y apercevait un visage familier. Elle se figea et regarda à deux fois.

« Il y a un avis de recherche pour mon frère !? »

Elle s’approcha pour l’examiner. Le visage détestable de son frère — pardon, de Léon — était placardé au milieu de l’affiche. Cette photo datait probablement de l’époque où il combattait contre les forces de Rachel dans la République : Il se tenait à côté du général capturé de la flotte ennemie, arborant un sourire désagréable. Il s’agissait d’une illustration basée sur une photo réelle, et les mauvais sentiments apparents du créateur à l’égard de Léon transparaissaient. Il avait l’air encore plus méchant que d’habitude. Une récompense en espèces était inscrite au bas de l’affiche, mais la monnaie n’était pas le dia.

La lentille bleue de Creare brilla tandis qu’elle examinait les informations pertinentes. « Oh, ma chère. Le maître s’est fait un nom. Converti en monnaie locale, ça vaudrait 5 millions de dia. »

Marie fit une pause pour convertir dans sa tête ce chiffre en yens japonais. « Cela fait cinq cents millions de yens ! Il ne vaut pas autant ! »

« C’est un peu dur, Rie. »

« Qu’est-ce qu’on va faire ? Je n’arrive pas à croire qu’il soit devenu un criminel. » Marie avait eu l’impression, à tort, que cela signifiait que la justice était à ses trousses.

« C’est un avis de recherche du Saint Royaume de Rachel », explique Creare. « Ils le mettraient aux fers s’ils le trouvaient sur leur territoire, mais pas ici. C’est une preuve de l’importance de la menace que représente à leurs yeux le Maître. »

« O-Oh, c’est vrai, c’est écrit dans un alphabet étranger. Mais si ce n’est pas un avis de recherche d’ici, que fait-il sur ce tableau d’affichage ? » Marie ne comprenait pas pourquoi quelqu’un s’était donné la peine de l’afficher ici.

Le mystère ne dura pas longtemps. Deux étudiants passèrent devant Creare et elle. Ils ne s’arrêtèrent pas, mais leurs yeux se posèrent brièvement sur le tableau d’affichage.

« Des pays étrangers lancent-ils des avis de recherche pour monsieur Léon ? Ce type, c’est autre chose. »

« Cinq millions de dia, c’est un prix fou. Il doit être méga célèbre même en dehors de nos frontières. »

Ces garçons avaient pris l’affiche comme un signe positif.

Alors qu’ils s’éloignaient tous les deux dans le couloir, Marie pencha la tête. « C’est une réaction un peu bizarre, non ? C’est un avis de recherche. »

« Les gars ici doivent interpréter l’ire des nations étrangères comme la preuve de tout ce que le Maître accomplit. C’est pratiquement un badge d’honneur pour un chevalier. »

Il s’agissait en fait d’un panneau d’affichage pour se vanter de l’excellence d’un chevalier de leur pays. Marie avait tout de même du mal à apprécier cette logique.

« Cela fait longtemps que je me suis réincarnée ici, mais il y a tellement de choses que je n’arrive pas à comprendre dans cette culture. »

Marie fixa le visage haineux de Léon sur l’affiche jusqu’à ce qu’une voix la surprenne.

« Excusez-moi, puis-je avoir un moment ? »

Marie pouvait deviner à qui appartenait la voix sans lever les yeux. Elle poussa un petit soupir avant de se tourner vers eux. « Encore toi ? »

Il s’agissait d’un étudiant à la beauté androgyne suffisamment captivante pour même séduire Marie. Sa peau était souple et lisse, ses lèvres vibrantes et invitantes. Il s’était épilé les poils superflus du visage, et ses mèches étaient parfaitement coiffées. Marie avait un faible pour les beaux hommes, mais l’expérience de sa vie antérieure lui avait appris que l’homme en face d’elle n’était pas le moins du monde attiré par les femmes.

La voix de Creare était presque empreinte de curiosité lorsqu’elle dit : « Vous semblez avoir pris votre décision, mais avez-vous l’argent nécessaire pour payer mes services ? » Elle connaissait bien ce jeune homme. Sa lentille bleue se focalisa sur le sac de voyage qu’il transportait.

« J’ai vendu tous les trésors qui me sont tombés sous la main lors de mes aventures », dit-il en tenant le sac devant lui. Il le posa rapidement sur le sol et l’ouvrit pour en révéler le contenu.

Satisfaite, Creare déclara : « Très bien. Dans ce cas, il est temps pour moi de tenir ma promesse. Je vais utiliser sur vous l’objet perdu qui vous permet de changer de sexe. »

Des larmes de joie montèrent à ses yeux. « Merci ! »

Marie se pencha vers Creare. Elle prit soin de chuchoter assez faiblement pour que l’étudiant ne l’entende pas. « Attends un peu. Es-tu sûr que c’est une bonne idée ? »

« Je ne vois pas pourquoi. Le maître m’a donné la permission. »

« Il t’a donné la permission de faire cela ? »

« C’est le salaud qui a déjà essayé de mettre la main sur Livia. Le maître m’a dit que je pouvais faire ce que je voulais de toute personne qui tenterait quelque chose comme ça. »

Les yeux de Marie se remplirent de dédain. « Hé, toi. Tu as essayé de te rapprocher de quelqu’un qui était déjà pris ? » L’accusation était sortie de sa bouche avant même qu’elle ait pu y réfléchir à deux fois.

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Partie 2

Le visage de l’homme s’emplit de regret et il acquiesça. « Ah… vous êtes au courant, n’est-ce pas ? C’est exact. Je suis — je veux dire, le garçon que j’étais avant était une ordure. Mais depuis, j’ai enfin compris ce que je ressentais vraiment. »

« Ce que tu ressens vraiment ? » Marie lui répondit en écho, confuse.

Creare expliqua : « Vous avez déjà voulu détruire quelque chose parce que vous le vouliez tellement, mais que vous ne pouviez pas l’avoir vous-même ? C’est ce dont parle notre ami. »

Marie comprenait ce sentiment dans une certaine mesure. La seule chose qu’elle n’avait jamais pu avoir dans sa vie précédente, c’était une famille heureuse. Son enfance s’était bien passée, certes, mais c’était après être devenue adulte et avoir fondé sa propre famille que tout s’était dégradé. Parfois, elle se surprenait à envier d’autres familles heureuses. Elle pourrait dire qu’elle n’en voulait pas à ceux qui avaient obtenu ce qu’elle n’avait jamais pu avoir elle-même, mais ce serait un mensonge.

« … Hein, je crois que je comprends un peu les émotions que tu ressentais. »

Mais seulement les émotions. Le mépris qu’elle éprouvait pour l’homme demeurait puisqu’il était passé à l’acte. De son côté, l’étudiant ne semblait même pas lui en vouloir.

« Le fait que vous puissiez compatir à ce sentiment est une grâce plus que suffisante ! Mais indépendamment de ce que j’ai fait dans le passé, je veux désespérément faire du désir de mon cœur une réalité. Je ne veux plus être un garçon. Je veux être une fille. » Il n’y avait pas de doute sur sa conviction.

La voix de Creare était plus forte que d’habitude lorsqu’elle expliqua : « Bien, alors nous allons commencer immédiatement. Il y aura un certain nombre de problèmes si nous ne réglons pas tout cela avant la prochaine rentrée. »

« Merci ! » L’étudiant rayonna.

Marie regarda Creare. « Attends. Est-ce vraiment à toi de décider ? Nous ferions mieux d’aller voir mon frère d’abord…, » bien qu’elle ait affirmé qu’ils devaient attendre, le regard de Marie ne cessait de se porter sur le sac posé sur le sol, rempli à ras bord de la monnaie du royaume.

« Oh ? Je crois me souvenir que le maître a dit que vous deviez suivre mes ordres. »

« Urk ! »

Il est vrai qu’avant de partir, Léon avait insisté à plusieurs reprises sur le fait que Marie devait suivre les instructions de Creare. Il lui faisait manifestement confiance. Léon avait tellement insisté sur l’obéissance de Marie qu’elle n’était pas vraiment en mesure de s’opposer à Creare.

« De toute façon, je ne peux pas le contacter pour l’instant. Les transmissions ne fonctionnent pas très bien ces derniers temps. »

« O-Oh, vraiment ? Alors nous devrions probablement attendre jusqu’à ce que —. »

Creare remarqua enfin le regard fuyant de Marie et lui proposa : « Je vous donnerai une partie de cet argent si vous faites ce que je vous dis. »

« Le feras-tu !? Alors je veux 70 % ! » Marie avait opté pour une portion assez importante plutôt que d’exiger la totalité de la somme. Même elle savait que ce serait un peu exagéré.

« J’aime bien votre côté effronté », dit Creare, de bonne humeur malgré la demande scandaleuse de Marie. « Mais c’est un peu trop gourmand. Je vous donne 40 %. »

« Soixante pour cent ! S’il te plaît, j’ai déjà du mal à m’en sortir ! »

« Oui, mais —. »

« Que dirais-tu d’une moitié ? Je vais faire un compromis et me contenter de la moitié cette fois-ci ! »

« Qu’est-ce que vous voulez dire par vous contenter de ça !? Rie, vous vous souvenez quand même que vous n’avez rien fait, n’est-ce pas ? »

« Donne-moi la moitié, et même si Grand Frère se fâche contre toi, je ferai ce que je peux pour atténuer les dégâts. D’accord ? S’il te plaît ? » La voix suppliante de Marie réussit enfin à convaincre Creare.

Trois jours après l’acte, Marie avait appris le nom de l’étudiant et avait poussé l’un des cris les plus horrifiés de sa vie.

 

☆☆☆

 

« … et c’est comme ça que ça s’est passé. »

En écoutant Marie et Creare expliquer ce qui s’était passé pendant les vacances de printemps, j’avais eu envie de leur crier dessus. Cela pouvait attendre. Il y avait une chose que je devais d’abord clarifier.

« Attendez une seconde. Qu’est-ce que c’est que cet avis de recherche ? Qu’est-ce que j’ai bien pu faire ? » Une sueur froide avait commencé à couler dans mon dos au moment où j’avais appris que le Saint Royaume de Rachel avait mis ma tête à prix. Il était difficile de ne pas s’interroger sur leur santé mentale en offrant l’équivalent d’un prix de 5 milliards de yens pour moi.

Marie et Creare échangèrent un regard.

« Tu nous mets dans l’embarras avec cette question », déclara Marie. « Tu as fait tellement de choses qu’il est difficile de mettre l’accent sur l’une d’entre elles. »

« Elle a raison, » ajouta Creare, « Rachel doit vraiment vous détester. »

C’était évident, mais qu’avais-je fait pour le mériter ? Persuadé qu’aucune de mes supposées transgressions ne justifiait une réponse aussi extrême, mon compagnon exaspéré, Luxon, décida d’intervenir et d’expliquer exactement pourquoi je méritais cela.

« Maître, aurais-tu oublié ? Le Saint Royaume de Rachel est intervenu pour soutenir les insurgés de la République. C’est toi qui as mis fin à leurs agissements. D’ailleurs, lorsqu’ils ont changé de position et tenté de s’approprier une partie des terres de la République, te souviens-tu de ce que tu as fait ? »

Le Saint Royaume de Rachel avait envoyé une flotte pour voler une partie des terres de la République. Comme je voulais régler les choses pacifiquement, j’avais pris pour cible leur vaisseau amiral. Je l’avais ensuite abordé et j’avais pris leur commandant en otage avant de le remettre à la République. J’avais fait confiance en Monsieur Albergue pour gérer de ce qui se passerait ensuite.

« Oui, je me souviens avoir pris le commandant en otage. Mais tout s’est terminé pacifiquement, n’est-ce pas ? »

« Pacifiquement pour toi, » dit Luxon en riant, « mais comme une défaite humiliante pour eux. Ils n’ont pas pu lever le petit doigt contre toi lorsque tu as pris leur commandant. Il était d’autant plus honteux pour eux de retourner dans leur pays sans avoir subi de pertes majeures — une indication supplémentaire qu’ils n’étaient pas de taille face à toi. »

Creare semblait partager l’avis de Luxon. « Vous les avez mis dans l’embarras deux fois, en fait. D’abord avec le coup d’État raté, puis, lorsque vous avez fait subir à leur flotte une défaite mortifiante. Comme si, de leur point de vue, ils avaient pratiquement tout perdu à cause d’un seul type. »

Mes tentatives pour résoudre les problèmes sans conflit supplémentaire n’avaient fait qu’accroître la honte de mon ennemi. J’étais resté sans voix.

Ne supportant plus de me regarder, Marie détourna le regard. « Personnellement, je ne trouve pas étonnant qu’ils aient mis ta tête à prix. »

Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’aurais imaginé mon visage placardé sur un avis de recherche assorti d’une forte récompense. De la sueur glacée coula sur mon visage lorsque je réalisais ce que cela impliquait : ma vie était désormais en danger.

Comme si mon anxiété n’avait pas déjà grimpé en flèche, Luxon et Creare se mirent soudain à arpenter la pièce en état d’alerte. L’atmosphère facile et insouciante qui régnait quelques instants auparavant s’était envolée en un clin d’œil.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demandai-je. Luxon avait l’air plus prudent que je ne l’avais jamais vu.

« Ma liaison avec les drones que j’avais placés autour de l’école a été coupée. La dernière chose que j’ai perçue à travers eux avant de perdre le contact a été la présence d’une armure démoniaque. Maître, quelqu’un nous brouille. »

Mes yeux s’étaient rétrécis dès qu’il avait parlé d’une armure démoniaque. Ces armures étaient des objets perdus datant d’une époque lointaine, tout comme Luxon et les autres intelligences artificielles que j’avais rencontrées au cours de mes voyages ici. Pour être plus précis, Luxon et les autres IA étaient les armes des anciens humains, tandis que les armures démoniaques appartenaient aux nouveaux humains. Ces derniers étaient considérés comme nos ennemis.

Marie fronça les sourcils. Ses sourcils s’étaient froncés d’inquiétude alors qu’elle se souvenait des autres armures démoniaques que nous avions rencontrées jusqu’à présent. « Par, hum, armure démoniaque, nous parlons de… vous savez, ces choses ? Ces choses parasites bizarres qui s’attachent aux gens et se déchaînent ensuite ? Y en a-t-il une dans les parages ? »

J’avais jeté un coup d’œil par la fenêtre de ma chambre, mais la vue à l’extérieur n’était pas différente de la normale, les gens vaquant à leurs occupations habituelles. Rien ne laissait présager la présence d’une armure démoniaque dans les environs.

Creare répondit en jetant un coup d’œil prudent d’avant en arrière, « Cela signifie qu’il y en a une assez intelligente pour envisager de nous faire obstruction. Ce n’est pas du tout comme les fragments que nous avons déjà affrontés. Il s’agit d’une véritable affaire — une combinaison complète avec un noyau intact. »

Marie pencha la tête sur le côté, n’ayant pas encore tout à fait compris.

« Une armure démoniaque est un type d’armure utilisé par les nouveaux humains », expliqua Luxon. « Une unité de contrôle, dans ce cas un noyau vivant, est nécessaire pour garder l’armure sous contrôle. Une armure démoniaque sans noyau vivant prendra possession d’un humain et se déchaînera. »

Le visage de Marie s’était vidé de toute couleur lorsqu’elle avait compris qu’une armure démoniaque entièrement opérationnelle et intacte se trouvait à proximité.

« Pouvons-nous battre quelque chose comme ça ? » demanda-t-elle.

« Cela dépend de l’ennemi », déclara Luxon sans en rajouter. « Cela dit, vu qu’il a déjà détruit le réseau que nous avions mis en place, je dois supposer que nous avons affaire à une unité d’un rang particulièrement élevé. »

Même parmi les armures démoniaques, celle-ci était assez puissante, et elle se cachait quelque part dans l’école. Il n’y avait pas plus dangereux que cela.

« Ne peux-tu pas déterminer sa position exacte ? » demandai-je avec espoir à Luxon.

« Je ne dispose d’aucune information pour l’instant. Tout ce que je peux dire avec certitude, c’est qu’il se trouve quelque part dans l’école. »

« Cela va rendre les choses très gênantes pendant un certain temps », avais-je dit. « C’est nul. J’espérais obtenir plus d’informations. » Voilà pour ce qui est d’obtenir plus d’informations sur le scénario de la troisième partie.

« Ce que nous pouvons faire, c’est d’installer les petits drones en masse dans tout le campus », dit Creare, qui élabore déjà une stratégie pour maintenir la sécurité qu’elle peut. « Nous devrons le combattre par le nombre. Quoi qu’il en soit, ça craint de savoir qu’il y a des ennemis dans l’école. »

« Maître, pour le moment, je te déconseille d’agir seul pour quelque raison que ce soit », m’avait prévenu Luxon.

« Ne t’inquiète pas. Je suis toujours pour la sécurité d’abord. Je vais me terrer dans ma chambre. Mais, hmm… »

« Qu’est-ce qu’il y a ? »

« Non, rien d’extraordinaire. Je viens de me rappeler que j’ai acheté une armure démoniaque dans la boutique avant de me réincarner ici. »

À l’époque où j’étais encore en vie, j’avais acheté deux objets pour terminer le jeu : l’un était un vaisseau spatial migrateur (Luxon) et l’autre était une armure démoniaque noire couverte de pointes inquiétantes.

« Oh oui, je m’en souviens », dit Marie alors que j’avais relancé ses souvenirs. « J’ai jeté un coup d’œil dans le magasin, mais avec toutes ces pointes et tout ça… ce n’était pas très mignon, tu vois ? Ça ne m’intéressait pas. De toute façon, qui conçoit quelque chose comme ça pour un jeu destiné aux filles ? »

Je ne pouvais pas lui reprocher de ne pas y voir d’intérêt. Le design était nettement plus attrayant pour les hommes.

Luxon n’était pas content d’entendre mon histoire. « Tu as acheté une armure démoniaque ? Un faux pas, en effet. Je vois que même avant ta vie dans ce monde, tu faisais déjà des choix mal informés. »

« Maître, personne de sensé n’achèterait une armure démoniaque », dit Creare dans la conversation. « C’est un gaspillage d’argent. Si vous insistez pour utiliser la boutique, donnez au moins à vos achats la considération qu’ils méritent ! »

Elle détestait les restes des nouveaux humains avec la même passion que Luxon. La simple mention du fait que j’avais été impliqué avec eux avait mis les deux IA dans un état de frénésie.

« C’est de l’histoire ancienne. Cessez de vous acharner, vous deux », avais-je craqué.

Pourtant, peut-être que l’ancienne armure démoniaque que j’avais achetée existait réellement dans ce monde, tout comme Luxon. Elle pourrait bien se révéler être une énorme épine dans mon pied.

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Chapitre 1 : Le premier prince

Partie 1

Le jour de la cérémonie d’ouverture était arrivé. Je me tenais devant le miroir de ma chambre, enfilant mon uniforme par-dessus ma tête, tout en échangeant quelques mots avec un visiteur. Il s’agissait du prince Julian, que j’avais convoqué malgré la frénésie de la matinée, et il n’était pas très content de cette invitation impromptue.

« Tu aurais dû le dire plus tôt si tu avais l’intention de me confier le discours d’ouverture de la cérémonie. »

L’école était venue me voir pour savoir si j’accepterais de prononcer un discours lors de la cérémonie. Cela m’avait semblé très pénible, alors j’avais décidé de confier cette tâche à Julian. Maintenant, il s’était retranché dans ma chambre, prenant des notes sur ce qu’il allait dire.

« Je ne suis qu’un petit marquis. Ton rang est bien plus impressionnant que le mien, n’est-ce pas ? » avais-je dit.

Luxon flottait dans l’air à côté de moi. Ce matin, il avait été encore plus insupportable que d’habitude, ce qui n’était pas une mince affaire.

« Maître, ta cravate est de biais », m’a-t-il dit.

« Oups, tu as raison. »

Je l’avais détachée et l’avais refaite rapidement, jetant un coup d’œil dans le miroir pour apercevoir Julian. Il semblait accepter la logique de mon argumentation, mais son air renfrogné persistait.

« Il est vrai qu’en termes de rang, le mien est plus élevé. Mais comme ta force et tes réalisations sont supérieures, je comprends pourquoi l’école t’a choisi. Bien que tu ne me sembles pas être un orateur éloquent, j’admets… »

Vous n’auriez jamais deviné, d’après nos grommellements, que je connaissais Julian depuis près de deux ans. Je n’aurais jamais imaginé lui parler avec autant de désinvolture que lorsque nous nous étions rencontrés pour la première fois. Au début, nous nous détestions.

« C’est justement pour ça que je laisse le soin à quelqu’un qui est doué pour ce genre de choses. C’est efficace de ma part, hein ? » Je souris.

J’avais fini de lisser mon uniforme pendant que Julian terminait le discours qu’il avait écrit. Sa rapidité et son assurance indiquaient ce que je soupçonnais depuis le début, à savoir qu’il était habitué à ce genre de choses, ayant dû faire toutes sortes de discours à des foules par le passé.

« Ce serait plus convaincant si c’était quelqu’un d’autre. Quand tu le dis, on a l’impression que tu pousses ceci sur moi parce que tu considères que c’est trop compliqué », déclara Julian.

« Interprète-le comme tu le veux. Quoi qu’il en soit, je te pardonne les ennuis que tu as causés pendant les vacances de printemps puisque tu as fait ça pour moi. Alors, tu devrais être reconnaissant. »

Julian et ses crétins de compagnons avaient fait des ravages dans l’école pendant leur séjour de vacances de printemps. La facture des dégâts m’était parvenue directement comme j’étais leur superviseur nominal. C’était franchement déprimant. Pourquoi devais-je garder le prince déchu et ses camarades ?

« Je ne peux pas vraiment argumenter quand tu le dis comme ça. » Julian soupira doucement en pliant son discours et en le rangeant dans la poche de sa veste. Il avait l’air découragé, mais quelques instants plus tard, il releva le menton et déclara : « J’aurais dû commencer mon activité en préparant un chariot de nourriture à la place. »

Il n’avait donc pas encore renoncé à ce rêve.

« Tu agis comme un homme possédé lorsqu’il s’agit de brochettes. N’est-ce pas ? » avais-je demandé.

« Possédé ? Quelle horreur ! Au moins, décris les choses sous un angle plus positif. Disons que je suis béni par la déesse des brochettes, peut-être… Je les aime autant que j’aime Marie. »

J’avais compris ce qu’il voulait dire, mais la façon pompeuse dont il l’exprimait était tellement exagérée que j’avais éclaté de rire. Je savais, par des récits de seconde main, à quel point il chérissait les brochettes, mais voyons. La blague n’en était pas moins hilarante, même aujourd’hui.

« Marie est au même niveau que les brochettes, hein ? Je parie qu’elle aurait une réaction assez comique si je lui disais ça. »

Luxon, qui se trouvait comme d’habitude à côté de mon épaule droite, déplaça son objectif d’un côté à l’autre en signe d’exaspération. « J’ai peine à croire que cet homme était autrefois le prince héritier dont on attendait tant. Je doute que quiconque ait pu imaginer qu’il serait dans un tel état il y a quelques années. Le seul point positif, c’est qu’il est heureux de ce résultat. »

Julian n’avait pas semblé troublé par nos remarques sarcastiques. Au contraire, sa fierté s’en était trouvée renforcée.

« C’est vrai. J’ai une chance inouïe d’avoir trouvé deux choses incroyablement précieuses et irremplaçables. Je suis reconnaissant à Marie et à l’homme qui m’a fait découvrir les brochettes. » Il me regardait dans les yeux et son visage s’illumina d’un sourire.

J’avais échangé un regard avec Luxon.

« C’est dur de traiter avec des idiots, hein ? »

« En effet. Ils sont aussi imperméables aux sarcasmes qu’aux remarques désobligeantes. »

 

☆☆☆

 

À peu près au même moment, Marie et Carla se rendaient du bâtiment principal de l’école à l’auditorium où se déroulera la cérémonie d’ouverture. En traversant un couloir de liaison, les deux jeunes filles s’étaient attiré des regards plutôt hostiles. Les expressions mécontentes des autres élèves laissaient présager ce qu’ils se demandaient probablement à l’unisson : que faites-vous ici ?

Pourtant, malgré toutes les moqueries dont Marie et Carla faisaient l’objet, personne ne leur adressa directement la parole. Il y avait une raison importante à cela : elles étaient sous la tutelle du nouveau marquis.

Malgré le mépris de ses pairs, Marie traversa le hall d’un pas assuré pour cacher son irritation. « Comment se fait-il qu’ils soient tous aussi amers avec moi, hein !? Ce sont ces trois idiots qui ont modifié leurs uniformes sans permission ! Grondez Léon si vous voulez prendre quelqu’un à partie. C’est lui qui est responsable d’eux ! »

« C’est totalement inévitable », dit Carla, essayant d’apaiser sa maîtresse. « Seul le directeur a assez d’autorité pour convoquer le marquis et le réprimander, personne d’autre… Ce qui m’exaspère le plus, c’est que ces trois-là ont fait cette bêtise le jour même de la rentrée. » Un soupir s’échappa de ses lèvres.

Cette fois-ci, les coupables étaient Brad, Greg et Chris. Les trois garçons avaient un peu mûri pendant leur séjour dans la République, mais pas au point de s’abstenir d’« améliorer » leurs uniformes de l’académie. Brad avait choisi d’accentuer son uniforme avec des ornements voyants, tandis que Greg avait arraché les manches de sa chemise et de sa veste, laissant ses bras visibles jusqu’à l’épaule, et que Chris avait taillé sa veste pour en faire un manteau happi. Les garçons avaient été convoqués dans le bureau du professeur pour avoir enfreint le règlement de l’école dès le premier jour de la rentrée. Marie avait eu la malchance d’être convoquée en même temps qu’eux, ce qui lui avait valu une réprimande. Elle s’était excusée abondamment pour leur mauvaise conduite — quel autre choix avait-elle ? — mais elle était furieuse de devoir prendre cette responsabilité.

« Depuis quand suis-je devenue leur gardienne ? »

« S’il te plaît, calme-toi, Lady Marie ! »

La voix de Marie s’était faite de plus en plus forte à mesure que sa colère grandissait, tandis que Carla tentait désespérément de l’apaiser. Toutes deux s’arrêtèrent brusquement au milieu de l’allée pour permettre à Marie de reprendre sa respiration. Par pure coïncidence, elle jeta un coup d’œil à l’extérieur et aperçut deux employés qui s’occupaient de la cour intérieure. Carla remarqua qu’elle fixait quelque chose et suivit son regard.

« Serait-ce de nouveaux employés ? » demanda Carla.

« Il semblerait que ce soit le cas. »

L’un des deux employés était plus jeune, probablement un débutant. Il était en train de se faire gronder par le vétéran plus âgé.

« Ne peux-tu pas faire un peu plus d’efforts ? Regarde les arbres que tu as taillés. Chacun d’entre eux est dans un tel état. Tu en as assez fait ici. Va donc arracher les mauvaises herbes que tu trouveras. »

Le nouveau venu était un homme aux cheveux blonds. Marie avait d’abord eu pitié de lui jusqu’à ce qu’elle constate son attitude déplorable. Loin de s’engager à faire plus d’efforts dans son travail, il se contentait de regarder le vétéran d’un air narquois. « J’en ai déjà fait assez, non ? Puis-je arrêter de travailler ? »

« Bien sûr que non ! »

L’employé expérimenté semblait exaspéré par le dégoût flagrant du jeune homme pour son travail. Avec tous les problèmes que le nouveau venu causait, Marie ne ressentait pas une once de sympathie. Cet échange lui rappela ses tentatives désespérées pour apaiser les professeurs, comme si elle était en quelque sorte responsable du comportement des garçons. Sa colère refait surface avec une ardeur nouvelle. Voir à quel point le nouveau venu avait mal entretenu la cour ne faisait qu’aggraver son humeur.

« Même moi, je pourrais faire mieux que lui », grommela-t-elle.

Les souvenirs de leur séjour à l’étranger revinrent à l’esprit de Carla. Elle sourit tristement, mais son visage se décomposa en désespoir lorsqu’elle se souvient des journées épuisantes passées à entretenir la végétation en été. L’herbe et les mauvaises herbes avaient repoussé à une vitesse fulgurante.

« Ah ha ha, c’était dur pendant que nous étions dans la République — surtout pendant les mois d’été. Le jardin devenait vite incontrôlable si on ne l’entretenait pas tous les jours. C’est grâce à cette expérience que j’ai appris à utiliser les outils de jardinage… J’avais même des callosités sur les mains à cause de ce dur labeur. »

« Toi et moi, toutes les deux. »

Ce n’est pas parce qu’elle avait sous-estimé la quantité de travail qu’impliquait son emploi que Marie s’était moquée de lui. Elle avait pu se rendre compte de la dureté de ce travail subalterne à l’époque de la République. Elle n’avait parlé que parce qu’elle savait qu’elle pouvait surpasser ce garçon si elle s’y mettait.

Marie détourna son regard des ouvriers et continua à marcher. « Je me demande si l’école ne manque pas d’employés pour assurer la maintenance. J’ai déjà entendu dire qu’ils ne choisissaient que les meilleurs candidats pour travailler ici. »

En d’autres termes, une embauche aussi peu soignée n’aurait jamais été acceptée il y a quelques années.

« C’est une période difficile pour le Royaume », dit Carla, offrant sa propre spéculation sur le sujet. « Je pense que tu as raison de dire qu’ils manquent de personnels. »

Marie soupira. Les choses étaient radicalement différentes de celles dont elle se souvenait avant de partir étudier à l’étranger. Pour illustrer son propos, elle aperçut devant elle l’héritier d’un comte qui se la jouait arrogant, flanqué de plusieurs groupies féminines. Il se pavanait dans les couloirs avec assurance et n’hésitait pas à gifler quelques étudiantes qui, selon lui, lui barraient la route.

« Vous gênez. Bougez-vous ! »

« Mes excuses. »

Les filles s’étaient empressées de s’excuser et de s’éloigner pour lui faire de la place.

Ce n’était pas comme ça quand j’étais en première année. Je suppose que lorsque les choses changent, elles changent vite. J’ai presque l’impression d’être piégée dans un monde de simulation de rencontres destiné aux garçons, pas aux filles… mais je ne sais pas ce que c’est. Marie n’avait jamais joué à des jeux de rencontres pour garçons, mais elle imaginait que les femmes y étaient traitées avec le même manque de respect. J’imagine que c’est un monde agréable à vivre pour un homme. Je me demande si Grand Frère est heureux de ce changement ?

+++

Partie 2

La cérémonie d’ouverture, qui faisait bâiller, était arrivée à son terme. Alors que les nouveaux étudiants sortaient de l’auditorium, j’avais été tiré par l’oreille par l’une de mes fiancées, Anjelica Rapha Redgrave ou Anjie en abrégé.

« Aïe. Ça fait mal ! »

Anjie fronça les sourcils et continua à me tenir fermement l’oreille. Elle m’en voulait d’avoir demandé à Julian de jouer le rôle de représentant des élèves à ma place. « Tu aurais dû prévenir Julian plus tôt si tu voulais lui imposer tes devoirs, imbécile. »

« Ce n’est pas de ma faute ! Pas vraiment, en tout cas. Ils m’ont demandé ça sorti de nulle part. J’aurais aimé qu’ils me préviennent avant. »

« J’aurais aimé que tu me consultes plus tôt », avait-elle rétorqué.

« Oui, madame. Je suis désolé. »

« Je ne peux pas lui reprocher d’être nerveux s’ils lui ont demandé de faire ça à l’improviste. » Ma seconde fiancée, Olivia (ou Livia en abrégé), était assez compatissante pour comprendre mon point de vue. Elle pencha la tête sur le côté, manifestement perplexe. « Mais je me demande pourquoi en premier lieu, ils lui ont mis ça sur les épaules… ».

Ma troisième fiancée était également présente, Noëlle Zel Lespinasse, une jeune fille originaire de la République d’Alzer. Son statut de noble était équivalent à celui d’une princesse, mais en raison de son éducation roturière, elle parlait de manière beaucoup plus décontractée que ce à quoi on pourrait s’attendre. Ses cheveux étaient attachés en queue de cheval sur le côté droit de sa tête et elle portait l’uniforme de notre école.

« Je parie que l’école n’a pas vraiment eu le choix, puisque Léon a encore grimpé dans le classement aristocratique », dit Noëlle. « Je veux dire, pensez-y. S’il était resté comte, ils auraient pu s’en tirer en confiant les honneurs au prince Julian. Le fait que Léon soit devenu marquis a dû tout faire basculer dans la panique. Je parie qu’ils ont eu une énorme dispute interne pour savoir qui choisir. »

Le raisonnement de Noëlle était logique. Jusqu’à la dernière minute, l’équipe de l’école s’était trouvée dans l’impasse quant au choix de la personne qui prononcerait le discours, ce qui explique qu’elle n’ait pu m’informer que le jour de la cérémonie. Pourtant, le fait de savoir que mon choix avait été source de débats ne me rassurait pas.

Livia frappa dans ses mains. « Cela semble probable ! »

« C’est vrai !? » Noëlle sourit.

Leur joyeux échange avait incité une Anjie à l’air acariâtre à me lâcher enfin l’oreille, et elle se lança alors dans une explication sur les circonstances de l’affaire.

« Je déteste décevoir, mais ce n’est pas ce qui s’est passé », déclara-t-elle. « Ils ont choisi Léon spécifiquement parce qu’ils ne voulaient pas que le prince Julian soit chargé du discours. »

J’avais massé mon oreille rouge palpitante en jetant un coup d’œil à Anjie. « Pourquoi ça ? Parce que c’est un crétin fini ? »

« Même si j’aimerais être d’accord avec cette raison, il y avait plus que cela. Vois-tu ces nouveaux étudiants qui nous regardent ? » Anjie jeta un regard dirigé vers l’avant, où les étudiants de première année se déversaient hors de l’auditorium. À la fin de la file d’attente, un garçon blond avait les yeux rivés sur nous. Un garçon beaucoup plus grand, aux cheveux d’un roux éclatant, marchait à ses côtés.

« Vous connaissez ces types ? »

Noëlle secoua la tête, et Livia fit bientôt de même. Anjie était la seule à les connaître.

« C’est le prince Jake », nous dit-elle. « Le garçon aux cheveux roux est son frère adoptif, Oscar. »

« Prince ? Est-ce donc le petit frère de Julian ? »

J’avais déjà entendu parler du Prince Jake par Marie, qui était l’un des intérêts amoureux du troisième volet du jeu et une sorte de mouton noir de la famille royale. Je m’étais dit qu’Anjie aurait probablement une explication plus détaillée, et elle n’avait pas déçu.

« Du point de vue du prince Julian, il n’est que son demi-frère. Ils ont des mères différentes. Le prince Jake est cependant le premier dans la ligne de succession, ce qui fait de lui le candidat le plus sérieux pour être nommé prince héritier. »

« Le candidat le plus sérieux ? » reprit Livia, confuse. « Mais le prince Julian a déjà été déshérité… alors son demi-frère ne devrait-il pas devenir automatiquement prince héritier ? »

« C’est un peu plus complexe que cela. Le prince Jake déborde lui aussi d’ambition, ce qui rend les choses plus délicates. Lorsque le prince Julian occupait encore son poste de prince héritier, le prince Jake a fait tout son possible pour faire savoir qu’il finirait par porter la couronne à sa place. »

C’était un geste assez odieux de sa part, alors que Julian avait déjà été désigné comme successeur du roi.

Noëlle passa une main sur son menton. « S’ils se disputent le pouvoir, il est logique qu’ils veuillent éviter que le prince Julian prononce le discours. Mais… ne sont-ils pas en train d’exagérer les choses ? »

J’avais acquiescé. Plus précisément, je ne voulais pas me retrouver au milieu d’une dispute entre frères et sœurs.

« Il sera le prochain roi tant qu’il restera discret, n’est-ce pas ? Je ne vois pas pourquoi il voudrait causer des problèmes inutiles », avais-je dit.

Anjie baissa le regard. « À la cour, le prince Jake a la réputation de faire exactement cela. L’administration de l’école n’a probablement pas voulu s’impliquer dans une affaire aussi sensible, c’est pourquoi ils sont très prudents. »

« Hein. » Même l’école le considérait comme un enfant à problèmes avec trop de pouvoir ? Je n’avais vraiment pas envie de m’engager avec un type comme ça.

L’auditorium se vida et la longue file d’attente des étudiants commença à se résorber. Le prince Jake et son ami Oscar avaient choisi ce moment pour franchir les portes.

« Léon, » déclara Anjie d’une voix sévère. « Tu verras que de plus en plus de gens t’approcheront à l’avenir. Beaucoup seront des racailles ordinaires et nous n’aurons pas à nous en préoccuper beaucoup, mais de temps en temps, des personnages vraiment encombrants se présenteront. Quoi que tu fasses, ne leur fais pas de promesses insensées. »

« Je ne suis marquis que de nom. Qui va perdre son temps à essayer de me faire des avances ? » Je m’étais moqué de l’avertissement d’Anjie, mais son expression était restée très sérieuse.

« Si ton rang n’était qu’un titre vide, tous les autres aristocrates du royaume te traiteraient comme un inutile gâchis d’espace. »

Cela m’avait fait réfléchir. « Ah. Donc les choses vont être assez dures à l’avenir ? »

Le visage d’Anjie s’était adouci lorsqu’elle avait compris que je prenais le problème au sérieux. « Tu auras de plus en plus souvent à traiter avec des personnalités importantes. Je sais que tu détestes avoir à gérer ce genre d’engagements sociaux. La seule chose à garder à l’esprit, c’est que tu dois toujours rester sur tes gardes avec ces personnes… Tu dois même te méfier de ma famille. »

« Ta famille ? Mais les Redgrave se sont si bien occupés de moi pendant tout ce temps… »

J’étais curieux quant à savoir ce que signifiaient ses paroles et la raison pour laquelle elle me mettait en garde contre sa propre chair et son propre sang. D’ordinaire, je m’appuierais fortement sur les Redgrave pour obtenir du soutien en raison de ses liens avec eux. Les manières d’Anjie ne suggéraient pas qu’elle avait des preuves pour étayer ses craintes, mais quelque chose dans les coulisses de la maison devait être suffisamment inquiétant pour la mettre sur les nerfs.

« Mon père et mon frère aîné préparent quelque chose. S’il n’en résulte rien, tant mieux, mais je ne peux rien garantir pour l’instant », déclara Anjie.

« Normalement, n’est-ce pas l’inverse ? » demanda Noëlle. Elle avait l’air troublée par l’attitude d’Anjie. « J’aurais pensé que tu demanderais à Léon d’aider ta famille, pas que tu l’éloignerais d’eux. »

Anjie déplaça sa main gauche à sa hanche, renversa ses épaules et plaça sa main gauche sur sa poitrine gonflée. Avec l’assurance d’un amoureux en pâmoison, elle déclara : « Je suis la future épouse de Léon. Quelle que soit l’opinion que les autres ont de moi, ma priorité absolue est la prospérité de notre famille. »

Livia s’esclaffa. « Tu es en train de dire que Monsieur Léon est ta toute première priorité, n’est-ce pas ? » Elle avait résumé le sens inavoué des paroles d’Anjie, mais je ne savais pas trop comment y répondre.

Les trois filles tournèrent vers moi leur visage plein d’attente. J’avais détourné le regard et m’étais gratté le sommet du crâne.

Luxon avait observé tranquillement toute cette interaction jusqu’à maintenant. « Tu es si parfaitement prévisible, Maître », remarqua-t-il. « Un moment opportun pour prononcer quelques paroles d’esprit et de miel te tombe sous la main et tu n’y arrives toujours pas. »

Tais-toi.

Mais s’il existait une réponse parfaite à utiliser dans ce genre de situation, j’aurais aimé qu’il me le dise.

+++

Partie 3

« Pourquoi dois-je passer l’après-midi avec vous ? »

Après la fin de la cérémonie d’ouverture, l’heure de la mi-journée sonnait bientôt. J’avais du temps libre pendant cette période au lieu des cours normaux, c’est pourquoi je m’étais retrouvé derrière le bâtiment du dortoir. Luxon et moi n’étions pas les seuls à être présents, Marie et ses charmants compagnons l’étaient également. Elles m’avaient invité à déjeuner, mais m’avaient conduit ici plutôt qu’à la cafétéria pour une raison que j’ignore.

Julian avait créé un four de fortune en briques, sur lequel il avait posé une grille de cuisson pour faire griller des brochettes de viande et de légumes. Ses mains se déplaçaient avec une grande précision et il fredonnait même pour lui-même pendant qu’il cuisinait.

« Tout le monde, attendez encore un peu. Je vais vous préparer ça en un rien de temps. »

D’une certaine manière, c’était peut-être un privilège d’avoir un prince qui faisait griller des brochettes pour nous.

Pour aider Julian et empiler les brochettes entièrement grillées sur une assiette à l’aspect criard et prétentieux, il n’y avait personne d’autre que le plus grand perdant des cinq crétins : Jilk.

« Votre Altesse, pourquoi ne pas me laisser échanger ma place avec la tienne ? Tu ne pourras pas profiter pleinement de la nourriture si tu insistes pour t’occuper de toute la cuisine. »

« Il n’y a pas de quoi s’inquiéter », assura Julian à son frère adoptif. « Je suis plus heureux ainsi. »

Cela aurait été hilarant de voir le prince s’adonner à ce genre de brochettes à l’époque où cela ne me regardait pas, mais maintenant que j’étais responsable de lui, le spectacle avait perdu de son humour. Mes pensées vagabondaient. Comment faire pour qu’il redevienne un prince digne de ce nom ? Mais il y avait aussi ce sourire radieux sur son visage tandis qu’il s’affairait à faire griller les aliments. Peut-être était-il préférable de le laisser ainsi.

Greg ne prenait que les brochettes de viande pour les manger lui-même. Greg était loin d’être aussi terrible que Jilk, mais il était l’un des trois imbéciles qui avaient modifié leurs uniformes. Il avait arraché les manches de sa veste et de son T-shirt, puis déchiré son pantalon juste au-dessus des genoux. Avec tous les efforts qu’il avait déployés pour se muscler, je suppose qu’il préférait des vêtements moins contraignants… bien que la réponse la plus probable soit qu’il voulait montrer ses bras.

Je me demande quelle est la bonne explication.

« J’ai eu un mauvais pressentiment depuis que Julian m’a invité à manger ici », dit Greg entre deux bouchées de viande. Il avait l’air plutôt mécontent du festin qui s’offrait à lui.

Et pourquoi ne le ferait-il pas ? Chaque fois que Julian était chargé de la préparation des repas, les brochettes étaient le seul élément du menu. Il essayait de varier les viandes et les légumes, mais les brochettes restaient des brochettes, même en changeant les ingrédients. Marie et le reste de l’équipe s’étaient naturellement lassés de ce flux constant de brochettes à chaque repas.

« Il est vrai qu’il est fatigant de manger des brochettes jour après jour. Votre Altesse, ne pourrions-nous pas au moins limiter cela à une fois par semaine ? » suggéra Chris. Il avait transformé sa veste en manteau happi et portait un bandeau hachimaki torsadé sur le dessus de la tête. La vapeur des brochettes embrumait ses lunettes pendant qu’il mangeait.

Julian leva son regard du gril. À ma grande surprise, il semblait d’accord. « Vraiment ? D’accord. Alors, un jour par semaine. Nous aurons un jour où il n’y aura pas de brochettes. »

« Je demandais le contraire, Votre Altesse. Tu as déformé mes propos à dessein, n’est-ce pas ? »

Si quelque chose est tordu ici, ce sont vos tenues.

Brad, celui qui avait fait les ajouts les plus ostentatoires à son uniforme, se perdait en contemplations inutiles en grignotant sa nourriture. « Hmm. Je me demande… si je parviens à manger des brochettes avec élégance, est-ce que cela augmentera mon attrait pour — gaaaah !? De la sauce s’est retrouvée sur mon uniforme ! » Il se lamenta sur le fait d’avoir souillé ses précieux vêtements.

Je l’avais ignoré et j’avais reporté mon attention sur Marie, qui était occupée à discuter avec Carla. Le règlement de l’école ayant changé, elle ne pouvait plus emmener Kyle, son serviteur personnel, à l’école avec elle. À la place, il restait dans la maison de ma famille. Cependant, Kyle n’avait pas besoin d’être physiquement présent pour être le sujet de leur conversation.

« C’est dur de ne pas avoir Kyle pour nous aider. Maintenant, nous ne sommes plus que deux à nous occuper de ces cinq-là », grommela Marie. Elle jeta un regard froid à Brad, qui s’agitait dans tous les sens, paniqué par son uniforme abîmé. J’avais supposé qu’elle était déjà grincheuse à cause du gâchis que représenterait le lavage de l’uniforme.

Carla acquiesça en mangeant. « C’est vrai, mais au moins il peut se détendre et passer du temps avec sa mère. »

« Tu n’as pas tort. Oh, hé, je crois que cette brochette est la meilleure que j’aie jamais goûtée. » Malgré l’atmosphère déprimante qui l’entoure, Marie réussissait à apprécier la nourriture. Elle avait donné son avis sur la qualité sans trop réfléchir, mais Julian était ravi de recevoir son compliment.

« J’ai préparé le meilleur du lot spécialement pour toi, Marie. Comme ils ont démoli mon poulailler, j’ai dépecé Jack, un des plus jeunes poulets. Oh, c’était un sauvage ! Mais très adorable. »

Tout le monde se figea au milieu du repas dès qu’ils apprirent d’où venait leur nourriture — et qu’elle avait un nom. Même moi, j’avais été déconcerté par le comportement de Julian. Marie avait pris la parole pour résumer nos sentiments.

« Julian, je croyais t’avoir dit de ne pas donner de nom à ton bétail ? En tout cas, ne raconte pas de bons souvenirs de ton poulet pendant que nous essayons de le manger. Comment une fille peut-elle garder l’appétit après ça ? »

Julian répliqua : « Je souhaite que nous appréciions tous la signification de la consommation de la vie d’un autre —. »

Avant qu’il n’ait pu finir de débiter sa piètre excuse, un invité indésirable était apparu sur la scène pour interrompre les festivités.

« Cela fait longtemps, Prince Julian. »

Le prince Jake était arrivé avec son propre frère adoptif, Oscar.

Julian se tourna vers son jeune demi-frère. Il portait encore son tablier. « Ah, Jake. Qu’est-ce que tu veux tout d’un coup ? »

« Je ne veux rien de toi. Tu ne m’intéresses plus maintenant que tu as été déshérité… pour une femme stupide, entre autres. »

L’insulte indirecte qu’il adressait à Marie avait failli inciter les autres garçons à lui sauter dessus, le poing levé. Ce n’est que parce que Julian avait levé la main pour les arrêter qu’ils s’étaient arrêtés.

« Je vois que tu es toujours aussi abrupte », déclara Julian. « Alors pourquoi es-tu ici ? Pour te moquer de moi ? »

« Ça a l’air sympa… mais je suis venu voir quelqu’un d’autre. » Le prince Jake se dirigea vers moi, affichant un sourire décidément sauvage et belliqueux. « Nous nous sommes croisés plusieurs fois, mais je n’ai pas encore pu me présenter. Je suis Jake Rapha Hohlfahrt. Depuis que le crétin là-bas a été déshérité, je suis le premier dans la ligne de succession. »

Le prince Jake avait des cheveux blonds courts et ondulés et des yeux bleus. Il avait l’air d’un prince parfait. Un peu petit, il avait un beau visage, bien qu’odieux, qui s’accordait parfaitement avec son attitude effrontée.

Le prince jeta un coup d’œil à l’homme qui l’accompagnait. « Voici mon frère adoptif. »

Cet homme arborait une expression solennelle sur son visage, d’autant plus frappante qu’elle contrastait avec celle de son frère. Il avait une carrure sèche et musclée, était nettement plus grand que le prince Jake et portait de longs cheveux roux attachés en queue de cheval.

« Oscar Fia Hogan. C’est un plaisir de faire votre connaissance. »

Sa présentation était plus guindée que celle du prince. D’après Marie, il s’agissait d’un autre intérêt amoureux pour le troisième jeu.

J’avais soupiré avant de lui rendre la pareille avec ma propre présentation. « Vous le savez peut-être déjà, mais je suis Léon, le type à qui votre père a imposé un tas de promotions non désirées. Je suis désolé de vous le dire, mais je n’ai pas d’aide financière ou d’influence à vous offrir. Allez voir ailleurs si vous cherchez des alliés politiques. »

J’avais exprimé clairement mon manque d’intérêt, mais je n’avais pas réussi à dissuader le prince Jake. Il me sourit. « Je peux m’assurer d’un soutien financier et d’une influence plus tard. Ce que je veux, c’est le pouvoir du Héros de Hohlfahrt — le pouvoir qui a vaincu la République d’Alzer. J’espère que vous serez sage et que vous vous rangerez du côté de la bonne personne. »

« Et je suppose que c’est vous ? »

« Je ne suis pas du genre à tourner autour du pot, Bartfort, alors permettez-moi d’être franc avec vous. Je veux que vous rejoigniez ma faction et que vous souteniez ma revendication au trône. Si vous le faites, je vous ferai monter encore plus haut dans la hiérarchie. Ce prince idiot à côté de vous est incapable d’en faire autant. » Il lança un regard triomphant à Julian.

Ce gamin ne sait rien de moi. Pense-t-il vraiment que je suis devenu marquis parce que je le voulais ? Il n’utilise même pas mon titre ! Il m’appelle par mon nom de famille comme un gamin prétentieux.

« Je passe mon tour », avais-je dit.

Ni Marie ni ses charmantes compagnes n’avaient semblé surprises par ma réponse. « Comme attendu », avaient-ils dit en chœur.

Le prince Jake, quant à lui, était sidéré. Troublé, il balbutia : « Avez-vous seulement entendu ce que j’ai dit ? Si vous me prêtez allégeance, vous pourrez sérieusement devenir duc un jour ! »

« Je n’ai jamais voulu de ces titres stupides ! »

Son visage se contorsionna. Pour un politicien avide de pouvoir comme le prince Jake, il était insondable que je veuille exactement le contraire. Il secoua la tête et se tourna vers Oscar.

« Je suppose que nous devrons donc en discuter plus avant. Oscar, emmène le marquis. »

« Oui, monseigneur ! Marquis Bartfort, permettez-moi de m’excuser à l’avance pour le traitement brutal. »

Oscar s’était avancé vers moi, les mains tendues, prêt à me malmener — jusqu’à ce que Greg intervienne pour l’arrêter. Même s’il avait l’air embarrassé dans cet accoutrement, je l’avais félicité d’avoir eu le courage d’intervenir et de protéger son supérieur.

« Attendez. Croyez-vous qu’on va vous laisser emmener Léon aussi facilement ? »

« Hmph. »

La tentative d’intimidation de Greg ne suscita qu’un sourire énigmatique de la part d’Oscar. Son attitude avait dû toucher un nerf chez Greg, dont les muscles s’étaient visiblement gonflés de colère. Il enleva sa veste et la jeta de côté en faisant un regard noir à Oscar.

+++

Partie 4

« Vous voulez vous battre ? C’est ça ? »

Des mots de combat forts… sauf qu’au lieu de prendre une position d’art martial, Greg prenait la pose pour montrer ses muscles. Il souriait avec arrogance à son adversaire en montrant ses pectoraux.

Wôw, merci. Maintenant, je me sens comme un vrai idiot d’avoir attendu quoi que ce soit de toi en premier lieu. Qu’est-ce que tu fais ?

Oscar l’observa et se débarrassa bientôt de sa propre veste, suivant l’exemple de Greg. Il se détourna de nous, prenant la pose pour montrer ses muscles dorsaux saillants.

Les yeux de Greg s’ouvrirent en grand. « Qu’est-ce que c’est que ça ? », souffla-t-il.

Oscar était suffisamment musclé pour rivaliser avec Greg. Son corps témoignait d’un autre type de force, il conservait une carrure svelte, bien que ses muscles témoignaient d’un régime quotidien vigoureux.

« Un vrai homme parle avec son dos », déclara Oscar. « Je doute que tu comprennes, étant donné que tous tes muscles sont concentrés sur le devant de ton corps. »

« B-Bon sang ! »

Les deux étaient bloqués sur place, posant l’un pour l’autre, montrant leurs muscles, mais euh… J’aimerais qu’Oscar se rende compte vers qui il dirige son corps. Son dos nous fait face, alors son front…

Le prince Jake s’écria : « Oscar ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Deux hommes costauds me regardent droit dans les yeux ! »

Les deux hommes avaient des expressions menaçantes sur leurs visages alors qu’ils se fléchissaient. Greg faisait face à l’avant, bien sûr, et le prince Jake était droit devant lui. Comme Oscar avait le dos tourné, il faisait également des flexions en face du prince.

« Cette formation me fait me retrouver tout seul ici ! N’es-tu pas censé être de mon côté ? »

Je commençais à avoir de la peine pour le prince Jake. Tout le monde avait les yeux rivés sur lui et sans Oscar à ses côtés, il se sentait intimidé et en infériorité numérique. Son frère adoptif se révélant être une tête de linotte musclée ne faisait que rendre sa situation encore plus pitoyable.

« Votre Altesse, pourrais-tu te taire pour que je puisse rester concentré. Il s’agit d’une bataille entre hommes », déclara Oscar.

« N’oublie pas l’ordre que je t’ai donné, Oscar ! Tu es censé être mon frère adoptif et mon premier serviteur, n’est-ce pas ? Tu devrais me traiter mieux ! »

J’avais jeté un coup d’œil à Julian. « Le prince Jake est-il normalement comme ça ? »

Julian fit la grimace. « Comme tu peux le voir, c’est l’ambition personnifiée. Mais oui, en général, Oscar n’est pas un mauvais bougre. Ce que tu vois, c’est ce que tu obtiens. »

Nous continuions à les regarder se chamailler, et bientôt Jilk intervint pour donner ses propres impressions. « Oscar n’a pas changé… Il ne pense qu’aux muscles. Le prince Jake a la vie dure. Votre Altesse, tu as eu de la chance de m’avoir comme frère adoptif. » Il souriait tout en se moquant d’Oscar, chaque mot dégoulinant de confiance en sa propre supériorité. Cet homme était déjà une véritable ordure à mes yeux, mais en plus il avait une personnalité minable !

Julian jeta un coup d’œil entre Jilk et Oscar avant d’ajouter : « Personnellement, j’aurais préféré Oscar à toi. »

Jilk s’esclaffa. « Oh, Votre Altesse ! Tu as failli m’avoir pendant un instant. »

« Non, j’étais sérieux. »

Il y eut une brève pause pendant que Jilk enregistrait ce qu’on lui avait dit. « Qu’est-ce que… ? Mais, Votre Altesse, qu’est-ce que cela signifie ? »

« Exactement ce que l’on croit. »

Ces mots furent comme une rafale d’air arctique qui figea Jilk sur place comme une statue de glace.

Pendant ce temps, le prince Jake tremblait de peur, incapable de résister aux regards menaçants qu’Oscar et Greg lançaient dans sa direction. Je ne pouvais pas lui reprocher de flancher face à… ça. Je ne saurais pas non plus quoi faire.

Comment les choses avaient-elles pu si mal tourner ? Pourquoi étions-nous en train de regarder deux hommes essayant de se surpasser l’un l’autre pour déterminer lequel avaient les muscles les plus impressionnants ?

Marie continuait de grignoter allègrement ses brochettes tout en s’approchant de moi. « Alors, qu’est-ce qu’on va faire ? »

« Bonne question. Je suppose que nous devrions le signaler à l’administration de l’école ? »

Anjie l’avait mentionné plus tôt, juste après la fin de la cérémonie d’ouverture, mais l’école semblait peu encline à s’impliquer dans une lutte de pouvoir pour déterminer le prochain prince héritier, quel qu’il soit — et encore moins à ce qu’un tel conflit se déroule dans ses locaux. C’était une excellente occasion de remettre le prince Jake à sa place pour qu’il ne tente rien d’autre.

« Je suppose que c’est tout ce que nous pouvons faire. » Marie grignotait toujours aussi bruyamment. Une fois qu’elle eut terminé, elle jeta ses déchets vers un sac poubelle à proximité. Le sac rentra directement. Triomphante de ses talents de lanceuse, elle claqua des doigts. « J’ai réussi ! »

J’avais jeté un coup d’œil vers elle, mais j’avais senti les yeux de quelqu’un d’autre se poser sur moi au même moment. J’examinai avec curiosité les environs et repérai une silhouette près du bâtiment principal. Un étudiant inconnu, mais remarquable, à la peau brune et aux cheveux argentés, observait notre groupe. Dès qu’il vit que je le regardais, il tourna les talons et partit.

« De quoi s’agit-il ? »

Quelque chose en lui me turlupinait. Je ne saurais dire pourquoi.

 

☆☆☆

 

« Merde ! »

Jake avait été jeté dans ce que l’école appelait une salle de probation, où il tapait violemment du pied contre la porte. Les professeurs l’avaient amené ici parce qu’il avait perturbé l’école, mais Julian et ses compagnons s’en étaient sortis avec une simple réprimande pour un délit presque identique. C’est typique. Les gens faisaient toujours preuve de favoritisme à l’égard de son demi-frère aîné. Jake ne le supportait pas.

Le prince se jeta sur l’unique chaise de la pièce et jeta un coup d’œil à l’entrée. La porte en bois était percée d’une petite fenêtre incrustée près du haut et surmontée de barreaux de fer.

« Ce genre de traitement est inadmissible ! N’es-tu pas d’accord, Oscar ? » demanda Jake à son frère adoptif, suffisamment fort pour que sa voix atteigne le couloir.

« De quoi ? »

« Ne le dis pas comme si c’était une question, soit d’accord avec moi ! D’accord, j’admets que j’ai été trop loin, mais toi, plus que quiconque, tu devrais me laisser plus de latitude que ça ! »

S’il s’était agi d’une dispute normale entre élèves, Jake aurait reçu une réprimande sévère comme les autres. Malheureusement pour lui, il avait entraîné un conflit politique dans l’enceinte de l’école. La lutte de pouvoir pour déterminer le successeur officiel était un sujet délicat et les professeurs ne pouvaient pas le permettre ici. Les actes de Jake avaient déjà été signalés à la cour royale, qui avait conseillé à l’école de prononcer une punition sévère.

« Tu es allé trop loin en essayant de solliciter le marquis le jour de la rentrée », dit Oscar de l’autre côté de la porte. « Tu as affolé tous les professeurs ici parce que tu as introduit le problème de la succession dans l’académie. »

« Il n’y a pas de doute. Je pense que toute cette affaire est un énorme problème complexe dans lequel ils ne veulent pas être entraînés. »

« Si tu comprends leur position, pourquoi as-tu pris ce risque ? Tu savais exactement ce qui allait se passer, n’est-ce pas, Votre Altesse ? »

« Ça suffit. Arrête de parler, Oscar. »

Jake avait replié ses jambes et boudé. Pourquoi mon frère adoptif est-il si idiot ? J’aimerais qu’il soit aussi compétent que Jilk. Il pourrait alors m’être d’une aide précieuse. Il pensait qu’échanger Oscar contre Jilk serait un échange plutôt favorable, étant donné que Jilk était très doué pour réfléchir de façon autonome.

Jake prit une longue et profonde inspiration.

« Oscar, fais venir Bartfort. »

« Es-tu sérieux, Votre Altesse ? »

« Bien sûr que je le suis. Je n’ai pas l’intention d’abandonner après un seul échec. Appelle Bartfort ici immédiatement. Je m’occupe des négociations. »

« Oh, Votre Altesse ! Enfin… Très bien ! Je vais convoquer Bartfort ici immédiatement ! »

« Euh… oui. »

La réaction d’Oscar était un peu bizarre, mais peu importe. Tout ce que Jake pouvait faire, c’était attendre qu’il emmène Bartfort et espérer que son frère obéirait aux ordres cette fois-ci.

 

☆☆☆

 

Environ dix à vingt minutes plus tard, Oscar amena enfin Bartfort à Jake.

« J’ai fait ce que tu m’as demandé, Votre Altesse ! Quel bonheur de penser que tu t’intéresses enfin aux femmes ! » Oscar rayonnait d’une oreille à l’autre en raccompagnant la jeune sœur du marquis Bartfort jusqu’à la porte.

De l’autre côté de la porte, elle appela Jake d’une voix douce et sucrée. « Prince Jake, je m’appelle Finley Fou Bartfort. Je n’ai jamais rêvé qu’un jour viendrait où vous, parmi toutes les personnes, me convoqueriez ainsi. »

Jake ne pouvait pas voir la fille à travers la porte, mais il était clair pour lui qu’Oscar avait complètement mal interprété ses ordres. Il se prit la tête dans les mains, submergé par la frustration.

« Oscar, » demanda-t-il calmement, « pourquoi as-tu amené cette fille avec toi ? »

Le visage souriant d’Oscar apparut dans la petite fenêtre en haut de la porte. « Qu’est-ce qu’il y a ? Tu m’as dit d’aller la chercher, alors je l’ai fait. Et la voici, Miss Finley Bartfort ! Je dois avouer que je ne savais pas que tu avais des sentiments pour l’une de tes camarades de classe, et encore moins pour Miss Finley en particulier. »

Jake et Finley étaient tous deux dans la classe supérieure et dans la même année. C’est la seule partie du discours d’Oscar qui soit exacte. Compte tenu de la discussion entre Jake et Oscar avant que le premier ne parte chercher « Bartfort », il aurait dû être clair comme de l’eau de roche que Jake ne parlait pas de Finley.

Jake se leva avec une telle rapidité qu’il fit basculer sa chaise. « Je t’ai ordonné de m’amener Léon ! Es-tu un idiot ? Et bien ? Tu l’es !? Je suppose que tu l’es vraiment, Oscar. Ce qui veut dire que c’est de ma faute si je ne t’ai pas donné des instructions plus claires et concises. »

Jake connaissait son frère adoptif depuis de nombreuses années maintenant, et il estimait donc qu’il n’avait aucune excuse pour sous-estimer l’abrutissement d’Oscar. Oscar, quant à lui, n’avait pas fini de mal interpréter les paroles du prince.

« Votre Altesse, je ne savais pas que tes préférences allaient dans ce sens. Je suis tellement embarrassé que je ne m’en suis pas rendu compte plus tôt. »

« Hé, ne bouge plus. Qu’est-ce qui ne va pas cette fois-ci ? »

« Rien ! Maintenant, je comprends que tu n’es pas du tout tombé amoureux de Miss Finley, mais de son frère. Lord Léon. »

« Oscaaaaaar ! » Jake hurla à pleins poumons. « Qui a dit quoi que ce soit à propos de mes préférences romantiques, hein !? »

Il se lança dans un long sermon de remontrances, mais un professeur arriva bientôt pour réprimander les deux jeunes gens pour leur agitation.

+++

Chapitre 2 : Inattendu

Partie 1

Le soir venu, j’avais emmené Luxon et Marie dans un pub bon marché, car il y avait beaucoup de sujets que nous ne pouvions pas aborder dans l’enceinte de l’école. Ce pub possédait des cloisons comme dans un izakaya japonais, ce qui permettait aux clients d’avoir des salons privés. Dès que nous étions entrés, l’endroit était animé de bavardages.

Cet endroit était un véritable trou perdu. Il était éloigné de la rue principale et niché dans une série de ruelles labyrinthiques, si bien que les étudiants de l’académie n’y venaient que rarement.

Nous nous étions assis tous les trois autour d’une table ovale, où l’un des serveurs nous servit rapidement les plats que nous avions commandés.

« Désolé pour l’attente ! Vous avez commandé beaucoup de choses. Êtes-vous sûrs de pouvoir tout finir ? »

La nourriture avait l’air divine, mais le serveur n’avait pas tort. Chaque assiette était remplie d’une quantité de nourriture suffisante pour rassasier une personne. Les yeux de Marie s’illuminèrent, passant d’une assiette à l’autre. Elle avait tout commandé.

« Pas de problème ! » dit-elle. « Bien que je veuille commander un autre plat plus tard pour l’emporter comme cadeau, cela peut attendre que nous ayons fini de manger. »

« Oui, euh… bien sûr. » Le serveur esquissa un sourire crispé, visiblement décontenancé. Marie avait déjà commandé sans vergogne la moitié du menu, mais elle avait le culot d’annoncer qu’elle en commanderait encore plus plus tard.

À peine le serveur parti, Marie annonça clairement qu’elle se mettait à l’ouvrage, couteau et fourchette dans chaque main. Elle découpa un gros morceau de viande et commença à l’engloutir. Son appétit vorace était odieux, mais je l’avais ignorée et j’avais commencé à disposer les photos que Luxon avait préparées entre les nombreuses assiettes qui couvraient la table.

« Avant de manger, discutons. Luxon et Creare ont pris plusieurs photos : il s’agit de certaines des personnes qui seront déterminantes dans les jours à venir et d’autres de personnages louches. »

« J’aurais recueilli des informations encore plus détaillées s’il n’y avait pas eu d’ingérence étrangère », précisa Luxon.

Une armure démoniaque s’était introduite dans l’école et avait bloqué les drones de Luxon et Creare, ce qui avait considérablement réduit les capacités d’investigation de Luxon et Creare. Malgré tout, ils avaient rassemblé plus d’informations que Marie ou moi n’aurions pu faire seuls. Je leur en étais reconnaissant.

Le problème, c’est que le troisième volet du jeu vidéo otome couvrait l’année scolaire à venir et qu’aucun d’entre nous n’en savait grand-chose. Marie, malgré son obsession pour ce type de simulations de rencontres, n’avait parcouru que la moitié du troisième volet — elle n’en avait jamais terminé un seul.

Marie enfourna encore un peu plus de nourriture dans sa bouche et s’approcha pour ramasser les photos et les étudier. Bien qu’elle n’ait pas regardé de documents sur les coulisses du jeu, elle avait consulté suffisamment de spoilers pour connaître les grandes lignes de la fin et les intérêts amoureux. Mais ce n’était que des informations de seconde main, nous n’avions des informations détaillées de première main que jusqu’à la moitié du jeu.

Il va sans dire que je n’avais rien compris à ce jeu. Je n’avais joué qu’au premier.

« Ces cinq-là sont les intérêts amoureux », déclara Marie.

« Bien que l’un d’entre eux soit maintenant une femme », lui avais-je rappelé.

J’en connaissais déjà trois : Erin (anciennement Aaron), le prince Jake et Oscar. Il ne restait donc que deux visages inconnus. Marie avait donné à Luxon la liste de leurs caractéristiques distinctives pour sa recherche, et j’étais donc assez confiant sur le fait que nous avions les bons gars.

Marie mordit dans un morceau de pain tout en prenant une autre photo. « Je suis presque sûre que c’est la protagoniste ici. »

Luxon expliqua depuis son poste d’observation au-dessus de la table. « J’ai réussi à l’identifier grâce aux descriptions de Marie. C’est une étudiante en échange du Saint Empire Magique de Vordenoit. »

Marie croqua ce qui était sur sa fourchette, la faisant rebondir de haut en bas à mesure qu’elle parlait. « Alors ça doit être elle. A-t-elle vraiment choisi de faire son programme d’échange ici ? »

« Allez, un peu de tenue à table », avais-je grommelé.

« Il n’y a que nous deux. T’inquiètes-tu tant que ça des bonnes manières ? Tu es un sacré enquiquineur. »

Tout ce que j’avais fait, c’est lui faire remarquer à quel point elle était négligée. Cela valait-il la peine d’être traité d’« enquiquineur » ? Les petites sœurs sont vraiment insupportables.

Marie retira enfin la fourchette de sa bouche pour terminer sa pensée. « Avec tous les problèmes qui se passent ici dans le Royaume, j’ai un peu pensé qu’elle resterait à la maison. »

Non seulement nous étions entrés en guerre avec la Principauté, mais il y avait aussi eu cette histoire de coup d’État dans la République d’Alzer. Quiconque voulait étudier ici après tout cela devait avoir des nerfs d’acier.

Marie m’avait tendu la photo de la protagoniste.

Cette fois-ci, notre fille avait un petit gabarit et des cheveux brun-rouge tirés en une queue de cheval. La qualifier de « délicate » serait exagéré, elle était légèrement plus grande que Marie avec des proportions bien plus attrayantes.

« Tu sais, cette première année t’a complètement battue au niveau du look — bwah ! » Ma tentative de me moquer de Marie s’était soldée par une tasse d’eau qui m’éclaboussa le visage. Il y avait une bonne quantité de liquide à l’intérieur.

« Eh bien, désolée de ne pas être plus séduisante ! » cria Marie.

Aucun sens de l’humour.

Ignorant nos deux interlocuteurs, Luxon poursuit : « La jeune fille s’appelle Mia. Elle a été transférée dans la classe supérieure pendant son séjour d’études à l’étranger. Cependant, une chose diffère des informations que Marie m’a données. »

« Qu’est-ce que c’est que ça ? Si elle fait partie de la classe supérieure, alors tout me semble identique au scénario du jeu », déclara Marie.

« Elle a un chevalier-gardien à ses côtés. »

Marie pencha la tête. « Qu’est-ce qu’un chevalier-gardien ? »

« Selon le système de l’Empire, les femmes de haut rang peuvent être servies par des chevaliers personnels. Ces chevaliers sont appelés chevaliers-gardiens. »

« Vraiment ? C’est nouveau pour moi. Je n’ai jamais entendu parler de cela auparavant. »

Marie avait été impressionnée par ces nouvelles informations. J’avais attrapé l’une des photos pendant qu’elle s’agitait et je l’avais vérifiée. Le chevalier-gardien qui avait accompagné la protagoniste depuis l’Empire jusqu’ici était le même que celui que j’avais surpris en train de nous regarder de loin aujourd’hui pendant le déjeuner.

L’homme avait les yeux rouges, la peau brune et de longs cheveux argentés attachés derrière la tête. C’était un homme séduisant selon les critères féminins, et sa grande carrure sinueuse témoignait d’un entraînement musculaire assidu. Rien chez lui ne m’aurait indiqué qu’il s’agissait d’un chevalier de l’Empire.

Marie remarqua que je regardais fixement. « Qui est-ce ? Montre-moi. » Elle m’arracha la photo des mains avant que je n’aie le temps de la lui donner. Ses yeux s’étaient illuminés dès qu’elle vit cet ajout inattendu à notre casting. « Il est vraiment magnifique ! » Marie avait toujours été attirée par les beaux gosses.

Je m’étais mis à rire avec dérision. C’était agaçant de voir à quel point sa réaction était prévisible. « Alors c’est notre chevalier-gardien ? »

Je l’avais remarqué plus tôt dans la journée, mais Marie avait dû le manquer complètement. Elle n’arrêtait pas de reluquer sa photo. « Quel est son nom ? »

J’avais jeté un coup d’œil à Luxon. Son regard scrutateur était également fixé sur la photo.

« Il s’appelle Finn Leta Hering. Son deuxième prénom, Leta, est utilisé dans l’Empire pour indiquer le statut de chevalier. Je n’ai pas pu obtenir d’informations plus détaillées à son sujet, mais il semble particulièrement méfiant à notre égard. »

Les informations que Luxon nous avait apportées n’avaient finalement pas servi à grand-chose. Je comprenais que sa capacité à enquêter était entravée par la présence de l’armure démoniaque, mais tout de même… Il était étrange qu’il ait rassemblé de si maigres informations.

« Je suis toujours curieux de savoir pourquoi je l’ai surpris en train de nous regarder pendant le déjeuner », avais-je dit.

Marie s’était redressée sur son siège. « Il regardait fixement ? Pourquoi n’as-tu rien dit ? »

Je lui avais jeté un regard noir. « As-tu complètement oublié quel est notre objectif ? Voilà un type qui ne faisait pas partie de la distribution originale et qui sert aux côtés de la protagoniste, et il semble être sur ses gardes vis-à-vis de nous. » Marie était tellement en extase devant sa beauté qu’elle n’avait pas su déceler les nombreux signaux d’alarme, et c’est moi qui les lui avais signalés.

« Oui, c’est un peu suspect. »

Finn n’était pas censé faire partie du jeu à l’origine. Cela pourrait signifier qu’il s’était réincarné ici de la même manière que Marie et moi… mais peut-être pas. J’étais occupé à tourner cette énigme dans ma tête quand une clameur éclata dans la rue à l’extérieur.

« Vous n’allez pas le croire ! Juste à l’extérieur, il y a une personne — un corps ! » hurla quelqu’un de façon incohérente. L’inconnu, à trois doigts de la mort, s’était aventuré par la porte d’entrée du pub pour jeter un coup d’œil à tout ce remue-ménage. Quelques secondes plus tard, il se précipita à l’intérieur, le visage couvert de cendres.

J’avais décidé d’aller voir sur place ce qui se passait.

« Je vais aller voir. Allez, Luxon. »

« Très bien, Maître. »

+++

Partie 2

J’étais sorti du pub et j’avais aperçu une foule de gens à une vingtaine de mètres. Comme ce pub était niché dans un réseau de ruelles, il y avait des dizaines d’autres bâtiments à proximité. C’était un quartier tellement fermé, avec des rues si étroites, que les gens se précipitaient sur les lieux dès qu’il se passait quelque chose.

« Quelle horreur ! »

« Il semblerait qu’il s’agisse aussi d’un haut responsable. »

« Cet homme est un noble ! On dirait que tout son entourage a aussi été tué. »

Je m’étais frayé un chemin à travers la foule, m’excusant auprès des autres passants, tout en me frayant un chemin jusqu’au centre de toute cette agitation. Un homme — il avait l’air d’un aristocrate — était effondré sur le sol. Ses gardes et le reste de sa suite étaient également étalés à proximité, mais rien ne laissait supposer qu’un quelconque conflit avait eu lieu.

Ma main se porta instinctivement à ma bouche, anticipant une vague de nausée à cette vue… mais à mon grand désarroi, il n’y en eut pas. L’appétit que j’avais autrefois avait disparu depuis longtemps, mais le cadavre ne me retournait pas l’estomac, j’étais trop habitué au carnage à présent. Le cerveau humain pouvait se désensibiliser à certaines choses très brutales.

Une main s’était posée sur mon épaule alors que j’étudiais le mort sur le sol.

« Quelle coïncidence, morveux ! » La main appartenait à un homme vêtu d’une robe suspecte et dont la capuche, rabattue sur la tête, masquait le visage. Je n’avais pas eu besoin de le voir pour le reconnaître.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? » lui répondis-je d’un ton cassant.

Roland souleva suffisamment sa capuche pour pouvoir me faire un sourire. « Où je vais et ce que je fais ne te regarde pas, n’est-ce pas ? »

« Je devine déjà qu’il s’agit d’une femme. »

« Le seul répit dont bénéficie mon pauvre cœur est le temps doux et fugace que je passe avec une femme. Mais je m’éloigne du sujet. Puisque tu es là, viens avec moi un instant. »

Même si j’appréhendais toute demande sortant de sa bouche, l’expression de Roland était si solennelle que je m’étais senti obligé de l’écouter. Je le suivis docilement dans l’une des ruelles voisines. Une fois que nous fûmes suffisamment éloignés des gens, il commença à m’expliquer la situation.

« Cet homme est un fonctionnaire respectable de la cour royale. »

D’après ce que j’avais vu des vêtements de l’homme, il n’avait pas l’air d’un fonctionnaire de rang inférieur. Il s’agissait plutôt d’un cadre moyen.

Roland poursuivit : « L’homme est issu d’une famille de chevaliers. Par le passé, on lui confiait des petits boulots à la cour, mais après le conflit que tu as déclenché avec la Principauté, ses supérieurs ont été licenciés. Cela lui a permis d’accéder à un poste plus respectable. »

Les déserteurs avaient été nombreux pendant la guerre contre la Principauté. Tous avaient été considérés comme des traîtres et avaient perdu leur prestige et leur statut, tout comme leur famille. De nombreux aristocrates de rang inférieur avaient obtenu des promotions par la suite, et beaucoup de ces aristocrates de rang inférieur venaient de familles de chevaliers. Il était donc logique que ce type soit l’un d’entre eux.

« Je n’ai rien commencé », lui avais-je rappelé. « Les nobles l’ont fait. Il est logique qu’ils en subissent les conséquences. »

D’accord, pour être honnête, je minimisais un peu mon rôle, mais quand même…

Roland m’avait ignoré. « C’est le cinquième incident au cours duquel un aristocrate promu est pris pour cible et tué. »

« Cinquièmement ? C’est déjà arrivé cinq fois ? »

« Oui. Chaque incident était également assez récent. »

« Nous avons un tueur en série sur les bras, c’est ce que tu dis, non ? Comment le Royaume va-t-il gérer un tel criminel en liberté ? »

Roland haussa les épaules. « Je ne sais pas. Mylène en saurait plus que moi. »

« Et tu te prétends être le roi de ce pays ? »

« Penses-tu qu’un roi a son mot à dire sur tout ce qui se passe dans son royaume ? Quelle naïveté ! Plus important encore, il est terriblement suspect de ta part d’avoir un rendez-vous secret avec la Sainte dame. Je n’imagine pas que tes fiancées soient ravies d’apprendre cela. »

C’est génial. Il m’avait donc vu au pub avec Marie. Le plus exaspérant avec Roland, c’est qu’il était capable d’agir quand l’occasion ne s’y prêtait pas — ou, à tout le moins, quand cela ne me convenait pas.

« Contrairement à toi », avais-je raillé, « je ne fais rien de douteux. »

« C’est à tes fiancés et au reste du monde d’en décider. Ah, mais j’ai d’autres affaires à régler ! Je te prie de m’excuser. Pendant qu’on y est, morveux, tu ferais mieux de ne pas t’approcher d’Erica. Je ne plaisante pas. Approche-toi d’elle et j’aurai ta tête. » Roland passa un doigt sur sa nuque pour souligner sa menace. Puis il s’éloigna en trottinant.

Une fois le roi hors de vue, j’avais regardé Luxon qui flottait dans les airs. Il avait été masqué pendant tout ce temps. « Erica ? »

« Marie m’a parlé d’elle. La méchante princesse Erica Rapha Hohlfahrt est une nouvelle élève cette année. Mylène est sa mère. »

J’avais quitté le pub pour aller voir ce qui se passait avant de voir sa photo.

« Donc c’est la méchante du troisième jeu. Nous pourrons en parler plus tard. Pour l’instant, je préfère me concentrer sur ce meurtre. Nous ne sommes pas dans l’enceinte de l’école, tu ne devrais pas avoir de mal à trouver des informations… non ? » Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule, en direction de la ruelle où s’était déroulé l’événement. Les gens y étaient toujours rassemblés.

« Les interférences de l’armure démoniaque s’étendent à toute la capitale. Il ne semble pas connaître notre position exacte, il diffuse donc un signal perturbateur sur une large zone. C’est exaspérant, tu en conviendras. »

C’était une bonne nouvelle que l’ennemi ne nous ait pas localisés, mais la mauvaise nouvelle était que nous n’avions aucune idée de l’endroit où il se cachait. La création d’une zone d’interférence englobant toute la capitale était une compétence de triche très intéressante.

« Attends, comment fais-tu pour encore agir correctement ? C’est un peu bizarre que tu puisses maintenir une liaison ici alors qu’il y a des interférences dans toute la ville, non ? »

Je faisais référence au fait que le corps principal de Luxon était un vaisseau spatial et que ce corps de robot rond qu’il habitait en ce moment était en fait un terminal à distance. Si cette armure démoniaque le bloquait vraiment, il serait logique que le lien entre son corps principal et son terminal à distance soit rompu.

« Ce corps a été fabriqué sur mesure. J’ai privilégié la liaison la plus sûre possible afin de pouvoir t’apporter mon soutien sur le terrain. J’ai également préparé un certain nombre de relais performants et dédiés. »

« J’ai compris. Et tu ne peux pas faire ça pour tes drones et autres ? »

« Serions-nous dans cette situation si je le pouvais ? Réfléchis-y sérieusement. »

Son sarcasme ne manquait jamais de m’énerver.

« Pour en revenir à notre sujet, penses-tu que l’incident du tueur en série a quelque chose à voir avec l’armure démoniaque ? »

« Je peux détecter une présence que je crois être l’armure démoniaque. Bien que je ne puisse pas dire avec certitude s’il s’agit exactement de la même unité responsable de l’interférence généralisée dans toute la ville, je peux confirmer qu’une armure démoniaque est impliquée. »

« Parfait », avais-je grommelé.

Un adversaire incroyablement dangereux s’était infiltré dans la capitale. Nous ne pouvions plus nous déplacer aussi librement qu’avant, maintenant que nous savions que le danger rôdait à l’intérieur et à l’extérieur des murs de l’école.

Perdu dans mes pensées, j’avais aperçu un visage familier dans la foule des spectateurs. Cette fois, il ne portait pas l’uniforme de l’école. Comme avant, il tourna les talons et quitta les lieux dès qu’il attira mon attention.

« Que fait ce chevalier-gardien ici ? »

Il avait fait tout ce qu’il pouvait pour quitter le campus et venir jusqu’ici, dans cet endroit isolé. Je me méfiais plus que jamais de ses motivations. J’avais jeté un regard à Luxon et, comme s’il sentait exactement ce qui me passait par la tête, il hocha la tête de haut en bas dans un pastiche de hochement de tête.

« Je vais augmenter le nombre de drones indépendants qui le suivent. »

« Assure-toi de le faire. Je veux beaucoup de regards sur lui. »

 

☆☆☆

 

Dans un vieux bâtiment situé dans la capitale, un homme en habit de chevalier et à la moustache touffue descendit un escalier et se rendit au sous-sol. Cet homme s’appelait Gabino.

Gabino gardait les épaules retroussées et le torse bombé pour montrer son assurance, mais il était très gêné par une cicatrice sur le côté droit de son front. Il s’était laissé pousser les cheveux pour tenter de cacher la marque, mais elle apparaissait encore.

Gabino sortit nonchalamment sa montre à gousset bien-aimée pour vérifier l’heure à des périodes aléatoires, comme s’il s’agissait d’une habitude. Il avait aidé l’armée rebelle de la République d’Alzer lors de la tentative de coup d’État. Comme Léon avait finalement déjoué les plans du Saint Royaume, Gabino avait été envoyé ici, dans le Royaume de Hohlfahrt.

Lorsque Gabino était entré dans le hall du sous-sol, spacieux, mais faiblement éclairé, il présenta ses respects les plus respectueux à ceux qui l’attendaient.

« Mesdames, mes plus humbles excuses pour vous avoir fait attendre. »

Gabino était beau malgré son âge. Son sourire égayait considérablement l’humeur des femmes présentes dans la salle.

« Vous arrivez à l’heure, Seigneur Gabino. Bien que… le désir d’une femme est qu’un homme arrive tôt, vous savez. »

« Toutes mes excuses ! Je crains de vous avoir rendu un mauvais service, mesdames. »

Chaque mur de la vaste salle où les femmes étaient réunies était orné des drapeaux des Dames de la Forêt. Ce groupe, composé essentiellement de femmes de la noblesse, avait été formé à l’époque où le matriarcat était la loi du pays dans le royaume. Les femmes étaient vêtues de robes rouges élimées, usées par l’usage, et malgré le changement des temps, elles conservaient la même dignité qu’elles avaient toujours eue. Si elles avaient autrefois commandé de beaux esclaves masculins, elles dépendaient aujourd’hui de la charité de leurs propres enfants ou d’autres femmes de rang inférieur au sein de leur organisation. Leur ordre avait une hiérarchie, après tout. Les épouses des barons de campagne se trouvaient tout en bas de l’échelle.

Les femmes alignées contre le mur étaient chargées de veiller sur les chefs des Dames de la Forêt. Zola se trouvait parmi elles.

Pendant la guerre avec la Principauté, le père de Léon, Balcus, avait complètement coupé les ponts avec Zola, qui avait alors cessé d’être une aristocrate. Les Dames de la Forêt l’avaient recueillie alors qu’elle n’avait nulle part où aller. Hélas, elles l’avaient fait travailler comme servante jusqu’à l’os. Contrairement aux dames de haut rang, Zola ne portait pas de robe, mais les vêtements ordinaires de roturière.

+++

Partie 3

Gabino demanda à ses subordonnés de transporter des marchandises pour ces femmes qui vivotent dans le sous-sol de cet immeuble décrépit. Plusieurs caisses en bois étaient empilées, remplies d’alcool, de sucreries et de belles robes, autant de cadeaux pour les femmes présentes.

« Mes cadeaux à vous, mesdames, » déclara Gabino.

« Oh là là, quel homme attentionné vous êtes ! »

Les dirigeantes de l’organisation avaient été les premières à sauter sur les caisses et à se battre entre elles pour s’approprier les marchandises.

Sous le regard de Gabino, il dit : « Pardonnez ma curiosité, mesdames, mais… n’y a-t-il pas de possibilité pour vous de récupérer les droits qui vous ont été volés ? »

Toutes les chefs avaient relevé la tête. Leurs expressions étaient teintées d’une profonde haine pour le Royaume qui les avait abandonnés. Une atmosphère sinistre flottait dans l’air, mais le sourire de Gabino ne se démentait pas.

La femme qui était la principale représentante de leur organisation s’était arrêtée pour porter l’une des robes à son corps, essayant de confirmer si elle lui convenait ou non. Ce faisant, elle répondit : « Ce serait difficile. Nous nous sommes déjà débarrassés d’un certain nombre d’arrivistes détestables, mais le Royaume ne montre aucun signe d’hésitation. Sa Majesté reste inchangée, et cette diablesse étrangère qui s’est attiré tant de faveurs de sa part a été laissée libre d’agir comme bon lui semble sur le plan politique. »

La « diablesse » en question était le principal pilier du royaume de Hohlfahrt, Mylène. Gabino n’était pas non plus un fan de Mylène, mais cela n’avait rien de surprenant. Le pays d’origine de Mylène, le Royaume Uni de Lepart, était depuis longtemps en conflit avec son propre pays d’origine, le Saint Royaume de Rachel. Mylène avait fait un travail admirable pour sceller une alliance solide entre le Royaume de Hohlfahrt et Lepart, et c’était précisément la raison pour laquelle Gabino avait informé les dames que Mylène était responsable de les avoir fait tomber de leur position autrefois favorable.

« Elle est certainement une nuisance », avait convenu Gabino. « Le fait qu’elle ait entraîné le marquis Bartfort et qu’elle se serve de lui comme d’un pion n’arrange pas les choses. Si seulement il n’était pas dans le coup, aucune d’entre vous n’en serait réduite à cela. »

Les mots avaient à peine quitté sa bouche que l’une des femmes contre le mur se mit à rayonner d’une haine intense, son visage se tordant en une sombre grimace.

« Qu’est-ce qu’il y a, Mlle Zola ? »

« O-Oh, ce n’est rien, vraiment. » Zola détourna le regard lorsque Gabino s’adressa à elle.

Les autres femmes présentes dans la salle tournèrent leurs regards acérés vers Zola.

« Le chevalier-ordure a été élevé dans votre maison, n’est-ce pas ? »

« Les choses iraient tellement mieux si vous l’aviez élevé pour qu’il devienne quelqu’un de bien. »

« Totalement inutile. »

Elles insultaient Zola et se défoulaient sur elle. Pour elles, elle n’était rien d’autre qu’un punching-ball, un moyen de libérer leur rage refoulée.

« Calmons-nous, » dit Gabino avec douceur. « Vous pourrez toutes revenir à la situation antérieure dès que nous nous serons chargés de la reine et du marquis. Le Saint Royaume de Rachel est prêt à apporter son soutien à cette fin. »

La représentante rayonna en direction de Gabino. « Les hommes de Rachel sont de vrais et respectables gentlemen. Les hommes de Hohlfahrt sont plutôt pathétiques en comparaison… Quelle situation lamentable ! »

Gabino prit la main de la représentante dans la sienne et sourit. Les joues de la jeune femme s’échauffèrent.

« L’occasion se présentera certainement. Je vous demande seulement de m’apporter votre soutien le moment venu, mesdames », déclara-t-il.

« Oui, oui. Mais êtes-vous vraiment sûr que tout se passera comme prévu ? » Le visage de la représentante s’était assombri d’inquiétude.

« J’en suis certain », lui assura Gabino avec confiance. « De plus, nous avons un atout de poids dans notre camp. Nous ne serons pas battus, même si nous devions en venir aux mains avec le chevalier-ordure lui-même. »

Toutes les femmes présentes dans la salle s’agitèrent maintenant que Gabino avait donné sa parole, impatientes de connaître le changement promis.

Le moins que vous puissiez faire, vous les femmes, c’est de vous rendre utiles à Rachel, pensa Gabino. Votre royaume devra subir de lourdes pertes pour nous dédommager d’avoir fait des pieds et des mains pour traîner le chevalier démoniaque.

 

☆☆☆

 

Dès le départ de Gabino, les dirigeantes de l’organisation s’étaient mises à admonester Zola.

« Zola, c’est toi qui devrais te racheter d’avoir élevé un beau-fils aussi indiscipliné. C’est ton faux pas ! »

« Oui, bien sûr ! » Zola ne pouvait rien faire d’autre face à leur intimidation que de baisser la tête en signe de soumission. Si elle ripostait, les autres femmes risquaient de la jeter dehors, et elle n’avait nulle part où aller.

Zola, qui faisait autrefois partie de l’aristocratie, avait dégringolé l’échelle sociale pour devenir une simple roturière. Expulsée et sans revenus propres, elle ne pouvait plus financer le train de vie somptueux auquel elle était habituée, et son esclave personnel l’avait immédiatement abandonnée. Elle était trop ignorante du monde pour savoir comment s’en sortir seule. Les Dames de la Forêt étaient son seul espoir de survie.

La représentante se dirigea vers Zola et lui arracha une poignée de cheveux, lui faisant relever la tête. « Tes enfants remplissent les fonctions qui leur ont été assignées, n’est-ce pas ? Ils ont intérêt à le faire. »

« Je vous promets qu’ils le font ! Ils s’occuperont de tout. Rutart a infiltré l’académie en toute sécurité, et Merce n’a eu aucun problème pour entrer en contact avec notre cible. »

« Bon. »

La femme lâcha Zola, qui s’effondra sur le sol. Les souvenirs du visage détestable de Léon se matérialisèrent dans son esprit et elle fulmina.

Pourquoi dois-je souffrir ainsi ? C’est la faute de ce sale gosse. S’il ne s’était pas impliqué inutilement, rien de tout cela ne serait arrivé.

D’autres voyaient en Léon le héros de Hohlfahrt, mais cela importait peu à Zola et aux autres femmes. Elles étaient toutes convaincues que l’homme qui avait gravi les échelons de la politique et s’était assuré le titre de marquis était la véritable source de leurs malheurs.

Patience, Zola, patience. Je n’ai qu’à subir cette indignité un peu plus longtemps. Bientôt, nous retrouverons un style de vie luxueux. Et je veillerai à ce que Balcus et ses semblables soient condamnés à mort.

Zola n’avait supporté cette humiliation qu’en nourrissant une soif de vengeance à l’égard de la maison Bartfort. Ils allaient payer pour tout ce qu’ils lui avaient fait subir.

 

☆☆☆

 

Tard dans la nuit, Roland se rendit dans un petit bar agréable où il se retrouva à déguster de l’alcool en compagnie d’une jeune femme.

« C’est vrai, » dit-il. « Ma femme est tellement tatillonne que mon cœur ne trouve aucun répit. » Il saisit la main de la femme alors qu’il s’épanchait sur Mylène, mais elle s’éloigna rapidement.

« Pauvre Monsieur Léon ! Vous avez la vie dure », répond-elle d’une voix chantante.

Roland utilisait le nom de Léon comme alias pendant qu’il s’amusait avec cette femme.

« Tu es devenu plus froid avec moi, Merce. Cela me brise le cœur. »

« O-Oh, l’ai-je fait ? Euh, mais une femme doit rester ferme et ne pas céder trop facilement à la flatterie d’un homme ! » Merce paniqua face à sa feinte tristesse et se contenta d’une excuse placide.

Un homme corpulent avec une petite moustache grise s’approcha des deux individus. Il baissa son chapeau et déclara avec hésitation : « Monsieur Rola — je veux dire, Léon — il est temps que vous rentriez chez vous. »

Roland poussa un soupir et se leva de sa chaise. « Le temps passe vite quand on s’amuse, et aujourd’hui a été un vrai régal. Quand pourrais-tu me rencontrer à nouveau, ma chère ? »

Merce sourit, soulagée d’être débarrassée de lui. « Mon emploi du temps est ouvert dans une semaine à partir d’aujourd’hui. »

« D’accord, à la prochaine fois. Ah, un instant… Permets-moi de passer aux toilettes avant de partir. »

Dès que Roland fut parti, Merce poussa un soupir exagéré et guttural. Puis elle lança un regard noir à l’homme qui était intervenu. « Tu aurais dû venir plus tôt. »

« Il aurait pu se douter de quelque chose si j’étais venu plus tôt —. »

« Essaies-tu de me défier ? As-tu oublié combien de saletés nous avons sur toi ? Si tu ne coopères pas, nous dévoilerons tes secrets. Ta vie entière sera terminée comme tu le sais. »

« Tout sauf ça ! Je t’en supplie ! »

Menacé avec succès, l’homme n’avait d’autre choix que d’obéir au doigt et à l’œil à Merce.

Merce s’éloigna de lui et arracha le verre d’alcool qui se trouvait sur la table, le vidant de son contenu. Roland parti, elle se lança dans une tirade sur lui. « C’est vraiment pathétique. Est-ce qu’il espère tromper les gens avec un déguisement aussi amateur ? Et de tous les faux noms qu’il pouvait choisir, il a choisi Léon ? Quelle crapule ! »

Sentant qu’elle voulait qu’il accepte, l’homme acquiesça timidement. Son désir d’obéir l’emporta sur sa méfiance à l’égard des regards indiscrets. « D’accord, bien sûr. Mais, s’il te plaît… parle moins fort. »

« Je sais, je sais. »

Peu de temps après qu’elle ait fermé la bouche, Roland revint de la salle de bain. D’humeur joyeuse, il entoura Merce d’un bras et tenta de l’embrasser. « Le moment est malheureusement venu de faire nos adieux, Merce, alors permets-moi de t’embrasser avant que je… »

Merce leva une main, laissant ses lèvres s’écraser contre sa paume au lieu de la marque prévue. « Oui, oui. Nous profiterons bientôt d’un peu plus de temps ensemble, Monsieur Léon. »

« Je vois que tu es toujours aussi distante. Mais d’accord, j’essaierai encore la prochaine fois. »

Une fois qu’il l’eut relâchée, elle se força à sourire et partit. Roland s’attarda pour la regarder partir. Quand elle fut complètement hors de vue, il se tourna vers l’homme moustachu qui avait interrompu leur aventure. « Ne pourrait-elle pas être un peu plus amicale ? »

L’homme scruta les alentours pour s’assurer que personne ne les observait. Il s’appelait Fred, Roland et lui se connaissaient depuis de nombreuses années, et il était le médecin personnel de Roland à la cour. Les deux hommes étaient restés de solides amis depuis l’époque de l’académie.

« Votre Majesté, tu joues avec le feu », avait-il déclaré.

« Mon bon monsieur, ce n’est rien d’autre qu’un peu d’amusement ! Il n’y a pas de mal à cela. Maintenant, allons-y. J’ai une autre aventure prévue pour ce soir… cette femme que je convoite. Avec un peu plus d’insistance, je suis sûr que je peux enfin gagner son affection. »

« Vas-tu coucher avec d’autres femmes ? On ne retient jamais la leçon. »

Roland avait ensuite entraîné Fred dans un autre établissement.

+++

Chapitre 3 : Renversement

Partie 1

À mon retour de la scène du crime, j’avais découvert que Marie avait plus ou moins dévoré tous les plats qu’elle avait commandés au pub. Sa gourmandise avait atteint des sommets impensables dans notre vie antérieure. Cela m’avait un peu brisé le cœur.

« Je suis impressionné que tu aies réussi à engloutir tout cela avec ton petit corps », avais-je dit.

Le mystère reste entier quant à l’endroit où elle réussissait à ranger tout cela. Ma remarque n’avait pas non plus été bien accueillie, car elle ne semblait pas ravie de sa petite taille dans son incarnation actuelle.

« Garde ça pour toi, crétin ! De toute façon, qu’est-ce qui se passe dehors ? »

« Nous en reparlerons une fois de retour à l’école. D’abord, j’aimerais confirmer certaines choses à propos du troisième jeu. »

« Quoi ? N’a-t-on pas déjà fait ça ? »

À ce stade, nous ne pouvions compter que sur les vagues souvenirs de Marie. J’espérais que le fait de revenir sans cesse sur le sujet permettrait de déloger quelques souvenirs oubliés. Nous nous étions réincarnés ici il y a longtemps, même moi j’avais oublié certains détails du premier jeu depuis que j’étais mort et que je m’étais réveillé ici, et je l’avais joué jusqu’au bout.

« Ouais. Peut-être que plus on en parlera, plus tu arriveras à t’en souvenir. »

Marie secoua la tête. « Je ne me souviendrai de rien d’autre que ce que je t’ai déjà dit. Tu sais déjà que je n’ai joué au jeu que jusqu’à mi-parcours de toute façon. Je connais l’essentiel de ce qui se passe grâce au guide que j’ai cherché sur le web, mais tu peux oublier les détails. »

Elle aurait utilisé un site web pour la guider à travers les choix du jeu, avant de se lasser de l’histoire à mi-parcours et d’abandonner. Ses connaissances étaient donc limitées, mais c’était mieux que rien du tout.

« Je comprends, mais fais-moi plaisir. »

Après une longue pause, elle commença : « Notre protagoniste, Mia, quitte l’Empire pour le Royaume afin d’étudier à l’étranger à l’académie. L’histoire est centrée sur sa vie quotidienne à l’école. Comme on peut s’y attendre, elle fait la connaissance d’un certain nombre de garçons super rêveurs. Elle est également contrariée par la méchante princesse au début de l’histoire. »

« L’expression a évolué, passant d’une noble dame à une princesse, je vois. » J’avais atteint la photo d’elle sur la table. Ses cheveux noirs encadraient son visage en vagues douces et légères. Ses seins étaient d’une taille saine, surtout pour sa petite taille et sa silhouette élancée. Son expression était chaleureuse et accueillante, mais elle avait soi-disant une terrible personnalité.

« C’est la pire des femmes », confirma Marie. « Tu sais, ces femmes fourbes, celles qui mettent un masque convaincant pour cacher qu’elles sont secrètement pourries jusqu’à la moelle ? Elle en est l’exemple parfait. L’histoire raconte qu’elle avait une faible constitution quand elle était enfant, mais je dis que c’est une connerie. Sa personnalité pue, et elle est constamment en train de faire des choses méchantes dans le dos des autres. Elle m’énerve sérieusement. »

« Quoi, la détestes-tu parce qu’elle est comme toi ? », dis-je en ricanant.

Marie m’avait lancé sa cuillère en bois, qui m’avait frappé en plein front. Son regard était si féroce que ma bouche s’était refermée, elle n’avait pas continué son récit avant de s’être assurée que je n’allais pas la dénigrer davantage.

« Une bataille avec la Principauté a lieu pendant leur première année à l’académie, et tu as un aperçu de l’histoire intérieure de celle-ci. »

« Qu’est-ce que cela signifie ? »

« Par exemple, tu peux voir ce qui se passe dans les coulisses de la bataille ? C’est à peu près ça. Quoi qu’il en soit, c’est l’occasion pour la protagoniste de marquer quelques points d’affection supplémentaires avec le Prince Jake et les autres intérêts amoureux, mais tout événement impliquant la Principauté est en quelque sorte hors de question, donc c’est plutôt discutable. »

Bien sûr que oui. Nous avions déjà vaincu la Principauté, le boss final du jeu. La seule chose dont je pouvais me réjouir, c’est que nous avions écarté tout danger pour le royaume bien à l’avance.

« Bref, les événements de leur première année se terminent et ils passent en deuxième année. C’est alors que Hertrauda est transférée à l’académie. La protagoniste a quelques interactions avec elle, et nous découvrons en tant que joueur qu’elle est dans une situation assez difficile, étant la princesse du pays qui a perdu la guerre. Cette partie n’est pas très pertinente pour nous, puisqu’elle n’est plus là. »

En échange de sa vie, Hertrauda avait utilisé la flûte enchantée pour invoquer les deux Gardiens — les derniers boss du jeu, selon d’autres joueurs. Le fait d’apprendre son implication dans le troisième volet du jeu nous avait rappelé à quel point nous avions changé le cours de l’histoire de ce monde.

« Erica continue de malmener Mia comme d’habitude jusqu’au milieu de sa deuxième année, lorsque notre héroïne est rappelée à l’Empire. On y apprend que l’empereur, qui est tombé malade et ne peut quitter son lit, est en fait le père de Mia. »

Luxon l’interrompit : « Une autre protagoniste avec une lignée impressionnante ? Cela semble être un thème récurrent, étant donné que nous avons déjà vu le même trope avec Olivia et Noëlle. »

Marie acquiesça. « Oui, je suppose que c’est un trope assez populaire. Quoi qu’il en soit, Mia est officiellement reconnue comme princesse impériale, et son pays envoie des navires de guerre pour servir d’escorte armée lors de son retour. Erica ne peut plus intimider Mia, alors elle s’en prend à Hertrauda. »

« L’Empire de la Sainte-Magie a même plus de pouvoir que Hohlfahrt », déclara Luxon, « il est donc logique que cette Erica ne puisse pas continuer à menacer sa princesse. Ce serait un mauvais coup diplomatique si elle continuait à le faire. »

À mon avis, la meilleure décision diplomatique serait de ne brutaliser personne, mais apparemment, une princesse méchante comme Erica n’avait pas pu s’en empêcher. Compte tenu de mes expériences avec Anjie et Mlle Louise, je ne pouvais pas dire avec certitude si Erica est une vraie méchante ou non. Pour l’instant, je préférais envisager la possibilité qu’elle ne soit pas méchante au fond d’elle-même.

« Super ! Et qu’est-ce qui se passe après le milieu du jeu ? » demandai-je.

« Lors d’un événement, Erica offense Hertrude. Hertrauda perd son sang-froid et fait appel à la flotte de la Principauté, ce qui provoque un véritable conflit. Des monstres surgissent de l’air et de la mer. Avec l’aide de Jake et des autres, Mia et ses propres forces réussissent à vaincre le boss maritime. La Sainte, Olivia, élimine le boss du ciel. Lorsque la poussière se dissipe, les méfaits d’Erica sont révélés au grand jour. Elle connaîtra ensuite une fin tragique. »

L’explication était nettement plus vague cette fois-ci, car Marie n’avait pas joué cette partie du jeu par elle-même.

« Et Hering, le chevalier-gardien, n’apparaît jamais ? Pas de caméo aléatoire à la fin ? Es-tu sûre qu’il ne s’agit pas d’un personnage caché ? »

Hering ne faisait pas partie du scénario initial, et sa présence dans le cadre du programme d’études à l’étranger était donc inattendue pour toutes les personnes concernées. Le fait qu’il s’agisse d’un chevalier-gardien chargé de la protection avait également suscité de sérieuses inquiétudes.

« Non, » confirma Marie. « Ce n’est pas un personnage secret. En tout cas, je n’ai jamais entendu parler d’un chevalier-gardien. »

Elle semblait très peu connaître les intérêts amoureux de ce jeu, ce qui m’avait rendu un peu méfiant… mais elle avait tellement insisté sur le fait qu’il ne faisait pas partie du scénario original que je m’étais dit qu’elle avait probablement raison.

« Nous allons nous faufiler un peu partout et nous pencher sur cette histoire de chevalier-gardien, mais nous verrons cela plus tard. Ce qui compte maintenant, c’est la façon dont les choses vont se dérouler à partir d’ici. » Je soulevai la photo d’Erica, la tenant à hauteur de mes yeux. Mon regard passa de la photo à Marie, assise en face de moi. J’avais l’étrange impression qu’elles se ressemblaient toutes les deux, mais je ne pouvais pas expliquer pourquoi. Leurs cheveux, leurs expressions et même leurs physiques étaient totalement différents.

Marie sembla interpréter mon regard scrutateur comme une tentative de se moquer d’elle. Ses joues s’étaient gonflées et ses doigts se sont resserrés autour d’une fourchette qu’elle avait brandie comme si elle était prête à me la lancer d’une seconde à l’autre. J’avais décidé qu’il était plus prudent de me taire.

 

☆☆☆

 

Le lendemain de la cérémonie d’ouverture, les cours commençaient pour les nouveaux étudiants, mais la plupart d’entre eux consistaient à réviser le programme de chaque cours. Les cours proprement dits ne commenceront qu’un peu plus tard dans le trimestre.

Mia, la nouvelle étudiante de l’Empire, trouva nerveusement sa place dans l’une des salles de classe et s’y installa. Elle était une étrangère ici, peu d’élèves se donnaient la peine de lui parler. La plupart se contentaient de la regarder de loin.

Uuurgh, c’est tellement stressant.

Chaque jour dans cet environnement inconnu avait été une grande source d’anxiété, mais heureusement, Mia avait une seule connaissance au milieu de la mer de camarades de classe inconnus.

Un grand et beau garçon entra dans la salle de classe après elle, suivi par les regards de plusieurs élèves. Finn était un autre étudiant d’échange, comme Mia, et il s’était porté volontaire pour être son chevalier-gardien. Tous deux venaient d’un pays étranger, mais les autres élèves avaient tendance à regarder Finn différemment. Plus favorablement. Ses camarades masculins le considéraient avec envie, tandis que la moitié des étudiantes le reluquaient avec intérêt.

Son chevalier populaire et respectable prit place à ses côtés. « Le Royaume est bien trop désireux de s’adonner à l’opulence aristocratique. Les salles de cette académie conviendraient mieux à un palais. Elles passeraient facilement pour un palais dans l’Empire. »

« Monsieur le Chevalier », lui dit Mia avec un peu d’inquiétude, « ce n’est sans doute pas une très bonne idée de parler ainsi de l’école en mal. » Son manque d’assurance provenait de sa compréhension de leurs statuts respectifs : elle n’était qu’une simple roturière. D’ordinaire, un chevalier comme Finn ne lui aurait jamais servi de protecteur de la sorte.

Loin d’être vexé qu’elle ait parlé hors sujet, Finn sourit. « Mes excuses pour le manque de courtoisie, ma princesse. Je n’avais pas l’intention de dire du mal de cette institution. C’était un commentaire légèrement sarcastique, rien de plus. »

« Je ne pense pas non plus que le sarcasme soit bon », répondit Mia en rougissant.

« Ma princesse, vous me demandez beaucoup. Mais je m’en tiendrai à votre parole… en tant que chevalier-gardien. » Ce n’est que lorsque Finn gloussa que Mia réalisa qu’il la taquinait. Ses joues rougirent encore plus et elle détourna le visage.

« Vous vous moquez de moi, n’est-ce pas ? C’est méchant de votre part, Sire Chevalier. »

« Je ne faisais que plaisanter. D’ailleurs, vous n’avez pas besoin d’être sur les nerfs en ma présence. J’aimerais en fait que vous soyez plus détendue. »

« N-Non, je ne pourrais pas… Je n’ai pas besoin de vous rappeler, j’en suis sûre, qu’à l’époque de l’Empire, vous… » Mia commença à expliquer qu’elle savait précisément à quel point il était un chevalier incroyable, et qu’elle ne pourrait donc jamais lui imposer quoi que ce soit. Avant que les mots ne sortent de sa bouche, leur conversation fut interrompue par deux voix bruyantes.

« Je suis vraiment désolé, Miss Finley ! »

+++

Partie 2

Une étudiante était entrée en trombe dans la salle, suivie de près par un étudiant, s’excusant abondamment et attirant immédiatement l’attention du reste de leurs camarades de classe.

Finley, la destinataire de ses supplications, avait l’air très fatiguée. « Monsieur Oscar, vous n’avez pas besoin de vous excuser sans cesse. Mon seul souhait est que vous ne me preniez plus pour mon frère à partir de maintenant. C’était vraiment embarrassant. »

« Je suis désolé. Je n’ai jamais imaginé que lorsqu’il disait Bartfort, il parlait de votre frère au lieu de vous. »

« Ce n’est pas à moi de vous le dire, je le sais, mais vous devriez vraiment utiliser un peu plus votre cerveau. D’après ce qu’a dit Son Altesse, je vous assure que n’importe qui d’autre aurait amené mon frère le voir et pas moi. »

« Je suppose que vous avez raison. Les gens disent que je devrais, euh, utiliser davantage mon cerveau. J’essaie, je le promets. »

Finley regarda impassiblement Oscar se prosterner. Mia jeta un coup d’œil dans leur direction, intriguée par la raison de toute cette agitation. Elle ne les observa pas longtemps avant de reporter son regard sur Finn, se demandant ce qu’il en pensait. Il arborait une expression solennelle, les yeux rivés sur Finley.

« Miss Finley, hm ? Je crois bien qu’elle est la jeune sœur du marquis Bartfort », dit-il.

« Moi aussi, j’ai entendu parler de lui », dit Mia avec enthousiasme. « Les rumeurs vont jusqu’à l’Empire. Il paraît que c’est un héros qui a détruit de l’intérieur une nation extrêmement puissante, non ? Et les gens l’appellent souvent par un autre nom… Quel est-il ? Sire Ordure ? »

Elle avait raison de dire que des rumeurs sur Léon avaient voyagé jusqu’à l’Empire, mais elle n’avait pas réussi à les transmettre correctement. Finn semblait un peu perturbé par son manque de connaissances, mais un léger frémissement au bord de ses lèvres suggérait qu’il trouvait son ignorance convaincante.

« L’autre nom du marquis est le Chevalier Ordure. »

« Oh, c’était ça ? Ce nom sonne plutôt bien si vous voulez mon avis. On l’entend et on imagine quelqu’un d’effrayant. »

« Je suppose que oui. » Toute trace d’humour disparut du visage de Finn. Il tourna son regard vers l’endroit de la salle de classe où les gens se pressaient autour d’une de leurs camarades — la première princesse de Hohlfahrt. Aujourd’hui, comme lors de la cérémonie d’ouverture, elle était entourée d’une horde de femmes.

Mia suivit son regard. Lorsqu’elle identifia la personne qu’il regardait, ses yeux brillèrent d’admiration. « Oh, c’est la princesse Erica. Elle est toujours très belle. »

« Je suppose que oui. »

Mia devint maussade à sa réponse superficielle. Son chevalier l’avait si respectueusement appelée sa princesse quelques instants auparavant, mais ses yeux s’étaient égarés et fixés sur une autre femme. Cela la gênait.

« Alors, Monsieur le Chevalier, je suppose que vous préférez les vraies princesses, hein ? »

Dès que la question avait quitté ses lèvres, Mia avait compris qu’elle était injuste. Elle baissa le regard, terrifiée à l’idée de la réponse qu’il pourrait donner.

« Vous êtes la seule princesse pour moi. »

C’était une platitude qui n’avait rien de drôle, mais Mia était ravie de l’entendre. Malgré tout, elle trouvait Erica magnifique.

Les princesses sont vraiment belles.

Les cheveux noirs d’Erica étaient brillants et sa façon de se comporter témoignait d’une maturité bien supérieure à son âge. Ces deux éléments la distinguaient de ses pairs.

Au bout d’un moment, Erica sembla remarquer le regard de Mia. Elle lui adressa un sourire, et Mia fit maladroitement de même. Elle était aux anges que la princesse fasse attention à elle. Dès que leur brève interaction prit fin, elle se retourna pour faire face à Finn.

« Chevalier, avez-vous vu ça ? Euh… Chevalier ? »

À un moment donné, son sourire avait disparu, laissant son visage dépourvu de toute émotion.

 

 

☆☆☆

 

Après l’école, j’avais invité quelques amis dans mon dortoir. Daniel et Raymond étaient autrefois mes compagnons d’armes, à l’époque où nous, pauvres garçons de baronnie, formions une clique à l’école. Ils voulaient me parler de quelque chose, alors je les avais emmenés chez moi.

« Bon sang, Léon, tu as vraiment réussi, n’est-ce pas ? » commenta Daniel en s’asseyant à la grande table, impressionné par l’état de mon logement. Un seul coup d’œil à cet endroit suffisait pour comprendre le genre de traitement de faveur que l’académie m’avait accordé.

Tous deux étaient un peu perdus depuis que j’avais atteint les échelons supérieurs. Ils me considéraient clairement comme quelqu’un d’inaccessible. Raymond semblait particulièrement gêné.

« Je suppose que nous devrions vous appeler Seigneur Léon à ce stade. Te mettre dans le même groupe que nous pourrait être pris comme une insulte. »

C’était un peu décourageant pour mes amis de mettre une telle distance entre nous. D’autant plus que je n’avais pas changé depuis que j’avais commencé à fréquenter l’école — attendez, oubliez ça. Ce serait plutôt terrible si je n’avais pas mûri du tout au cours des trois dernières années.

« Ne vous en faites pas », avais-je dit. « Je suis toujours aussi pauvre, même avec mon titre impressionnant. Pas de territoire ni de revenu, vous vous en souvenez ? »

« Arrête ça. Tu es fiancé à la fille d’un duc ! Rien que ça, ça veut dire que tu as gagné dans la vie », dit Daniel en haussant les épaules. « Quoi qu’il en soit, c’est un soulagement de voir que tu es toujours le même Léon. Ce serait vraiment dommage que tu prétendes soudain être trop bien pour nous. »

Raymond et lui avaient souri de soulagement. Raymond ajusta la position de ses lunettes sur son nez. « Ouais, on ne pourrait pas venir te demander conseil alors… Ça craint. »

J’avais offert une tasse de thé à chacun d’entre eux avant de leur demander : « Alors, qu’est-ce que vous voulez comme conseils ? Je suis heureux d’aider, tant qu’il ne s’agit pas d’argent. »

Je pourrais offrir mon aide pour les questions financières, mais je savais, de par ma vie antérieure, que ce n’était pas une bonne idée de mêler des questions d’argent à ses amitiés. J’interviendrais s’ils étaient à bout, mais sinon ? Non. Heureusement, les problèmes d’argent ne semblaient pas être sur la table. Quel plaisir d’avoir deux amis respectables !

L’expression de Daniel était devenue solennelle lorsqu’il expliqua : « Pour être tout à fait honnête, il y a beaucoup plus de femmes qui nous ont approchés cette année que jamais auparavant. »

« Êtes-vous en train de vous moquer de moi pour toute la misère que j’ai vécue au cours de ma première année ici ? Si c’est pour faire preuve d’humilité, vous pouvez tous les deux sortir. » J’étais prêt à chasser ces deux crétins, mais Raymond, paniqué, s’était empressé de donner des précisions.

« Attends ! Nous sommes sérieusement à l’agonie à cause de cela. Je veux dire, bien sûr, c’était un vrai renforcement de l’ego au début, nous aurions pu aussi bien être invisibles pour les filles dans le passé, et maintenant, tout d’un coup, elles essaient désespérément d’être en bon terme avec nous. Ça fait du bien ! »

Raymond semblait suffisamment sincère pour que je l’écoute. Personne ne peut prétendre être un saint parfait, après tout. J’aurais peut-être ressenti la même chose à leur place. Je ne pouvais pas les blâmer de penser : bien fait pour vous, les filles !

Ils étaient revenus assez vite à la réalité.

Daniel regarda ses genoux. « Voir les filles réclamer notre attention m’a rappelé ce qui s’est passé pour nous lors de notre première année. C’est déchirant. Les traiter aussi froidement qu’elles l’ont fait avec moi, même pour plaisanter, c’est un peu minable. C’est pourquoi je n’ai pas non plus envie d’accepter leurs invitations à prendre le thé. »

Au cours de notre première année à l’académie, c’étaient les garçons qui suppliaient les filles d’assister à leurs goûters. Aujourd’hui, les rôles s’étaient inversés. Je sirotais mon thé, surprise par la rapidité avec laquelle les rôles s’étaient inversés.

« Mais tu vois, grâce à ce qui s’est passé à l’époque, nous savons comment sont vraiment ces filles », dit Raymond. Il se tenait la tête entre les mains. « Il est évident qu’elles ne font que se donner en spectacle. Il n’y a aucune chance que nous sortions avec l’une d’entre elles. »

J’avais passé ma dernière année à étudier à l’étranger et je n’étais donc pas au courant des derniers événements. Je devais me fier aux récits de mes amis sur le changement radical de l’atmosphère de l’académie.

« Comment se portent les autres groupes ? » avais-je demandé.

Ils m’avaient expliqué comment se débrouillaient les pauvres fils des baronnies de l’arrière-pays, mais je ne savais rien des autres groupes de l’école. Il y avait beaucoup de garçons riches ou de haut rang. Je voulais savoir ce qu’il en était pour eux.

Daniel fit la grimace. « C’est absolument terrible. Tu as fait le bon choix en étudiant à l’étranger. C’est le pandémonium, pour être honnête, tout le monde, partout, rompt ses engagements. »

Oui, cela ressemblait à un chaos purgatorial.

« La plupart des gars des autres groupes étaient déjà fiancés », déclara Raymond, reprenant là où Daniel s’était arrêté. Il ne leva pas les yeux de ses genoux. « Personne n’avait un besoin urgent de se marier, alors la plupart des gars ont largué leurs fiancées. C’était un véritable chaos, très dur à regarder. Chaque jour, de nouvelles filles se retrouvaient en larmes. »

Daniel se passa une main sur le ventre. « Tant de couples se sont battus, et puis il y a eu des ruptures impitoyables. Le carnage… C’était horrible… J’avais du mal à le supporter. »

Ma curiosité morbide m’avait fait regretter de ne pas l’avoir vu, mais la gêne de mes deux amis à raconter l’histoire m’avait fait comprendre que j’avais eu de la chance de l’éviter.

« La plupart des fiançailles ont donc été annulées, hein ? Attendez un peu ! Qu’est-il arrivé à Milly et Jessica ? Si leurs partenaires ont rompu avec elles, vous devriez faire de même ! »

Au milieu de la discussion, je m’étais souvenu des noms de deux femmes qui étaient pratiquement considérées comme des déesses lors de notre première année à l’école. La plupart des étudiantes étaient cruelles envers ceux d’entre nous qui venaient de familles aristocratiques pauvres, mais ces deux-là étaient gentilles et sympathiques. Lorsqu’elles s’étaient fiancées, la plupart des garçons les avaient félicitées en pleurant à chaudes larmes. J’étais parmi eux. Enfin, je n’avais pas pleuré, mais j’espérais le meilleur pour elles. C’étaient des filles très gentilles.

Mes paroles avaient semblé déclencher les souvenirs de Raymond et de Daniel. Leurs expressions étaient devenues dures.

« Les fiancés de Milly et Jessica ont absolument refusé de rompre. Des tas de gars de l’école ont eu la même idée que toi : essayer d’approcher les filles, en supposant qu’elles seraient disponibles et qu’elles auraient le cœur brisé comme les autres. Nous avons découvert que les gars qui les accompagnaient n’étaient pas prêts à céder. »

« Tout un groupe d’étudiant les a coincés et les a frappés pour essayer de les intimider et les amener à abandonner les filles. »

Cela semblait… extrême. J’imaginais déjà comment cela avait dû se passer, mais j’avais bu une autre gorgée de thé et j’avais quand même demandé. « Laissez-moi deviner. Ça n’a pas marché ? »

+++

Partie 3

Daniel tapa du poing sur la table. « Ces crétins ont juré haut et fort qu’ils n’annuleraient pas leurs fiançailles ! Ils disaient que les filles étaient trop précieuses, qu’ils étaient là pour les soutenir depuis leur première année à l’école, et qu’ils les protégeraient jusqu’au bout ! Déjà que ces abrutis sont beaux, il faut qu’ils soient aussi des gentilshommes dans l’âme ! »

Aha. Il s’est avéré que les deux garçons riches qui étaient fiancés aux filles avaient tenu bon. Je ne les avais pas blâmés, j’aurais fait de même. Nous avions tous vu à quel point les deux filles s’entendaient bien avec leurs futurs mariés après leurs fiançailles, et personne n’était surpris. Contrairement au reste de leurs camarades à deux visages, Milly et Jessica étaient sincèrement de bonnes personnes au fond d’elles-mêmes. Pourquoi leurs petits amis rompraient-ils avec elles ? Ils perdraient tout et seraient obligés de se remettre à la recherche d’une nouvelle fille.

Raymond enleva ses lunettes pour essuyer ses larmes. « Tant qu’ils sont heureux tous les deux, ça me suffit. »

Pas vraiment convaincant après avoir menacé les garçons avec lesquels elles sont fiancées, avais-je pensé. J’étais néanmoins d’accord avec lui. C’était un soulagement de savoir que Milly et Jessica étaient heureuses avec leurs partenaires.

« Après tous ces bouleversements sociaux, certaines filles sont mal traitées… mais d’autres s’en sortent plutôt bien. On dirait que les choses se divisent en un extrême ou l’autre. »

Malgré la gravité de la situation, certaines filles avaient trouvé le bonheur. L’attitude d’une personne avait apparemment un impact sur la façon dont elle est traitée. Quant aux filles dont les partenaires avaient rompu… eh bien… Bonne chance, mesdames.

Daniel me regarda avec envie. « Ça doit être bien. Tu t’es trouvé une fille de duc comme fiancée ainsi qu’une boursière. Tu t’es même fiancé à la princesse de la République ! »

Comme j’avais déjà Anjie, Livia et Noëlle, j’étais dans la position peu enviable de ne pas avoir à me soucier du mariage. Mais en y réfléchissant un peu plus, je n’étais peut-être pas aussi à l’abri des ennuis que je le pensais. Les vrais problèmes se profilaient peut-être à l’horizon.

« Maintenant, il nous est impossible de juger quelle fille nous conviendrait le mieux », poursuivit Raymond. Les mêmes flammes de jalousie brûlaient dans ses yeux lorsqu’il me regardait. « Nous sommes donc là, à espérer que tu puisses trouver une solution. »

« Vous voulez que je le résolve ? J’ai passé l’année dernière à l’étranger ! J’en sais beaucoup moins que vous sur la dynamique sociale ici. » Une ampoule s’était soudain allumée dans mon esprit. « Hé, en parlant de ça… Écoutez ça. Quand j’allais à l’école en République, les filles me traitaient comme un vrai gentleman. Moi ! Le genre de comportement qui passe pour normal ici est super populaire auprès des femmes là-bas. »

Daniel et Raymond étaient tellement courroucés par ma vantardise que des veines sortaient de leur front. Ils me sourirent avec une animosité à peine dissimulée.

« Ah oui ? Ça a dû être sympa. »

« Tu dis que pendant que nous souffrions ici, tu t’amusais comme un fou à l’étranger, hein ? »

Mon ego se régalait de leur envie. J’étais en pleine forme. « Ouaip ! Ah, une jeunesse bien employée a un goût si agréable à savourer. Dommage que vous n’ayez pas décidé d’étudier à l’étranger comme moi », les avais-je raillés.

Ils s’étaient jetés sur moi.

« Salaud ! »

« Je savais que tu n’avais pas du tout changé ! Tu n’as aucune idée de la merde à laquelle nous sommes confrontés ! »

J’étais bientôt en prise de soumission, grinçant : « J’abandonne ! Vous gagnez ! »

Alors que nous étions tous les trois en train de chahuter, on frappa à la porte.

 

☆☆☆

 

Le soleil commençait à se coucher lorsque j’avais quitté ma chambre. Notre visiteur inattendu s’avérait être Noëlle, qui était venue me chercher. Elle était en train de me serrer la main, m’entraînant avec elle vers notre destination. Daniel et Raymond nous suivaient.

« Allez, accélère ! » m’aboya-t-elle.

« Tu sais, quand tu as débarqué de nulle part, j’ai été assez choqué. Qu’est-ce qu’il y a cette fois-ci, me suis-je dit. Mais… ce n’est qu’un combat, n’est-ce pas ? »

« Techniquement, je suppose ? Je ne connais pas bien le fonctionnement du Royaume, mais ça n’avait pas l’air bon. »

Oui. On me sortait sans ménagement de ma chambre pour m’occuper d’une bagarre sur le campus. S’il s’était agi d’une querelle entre deux filles ou deux garçons, Noëlle n’aurait pas pris la peine de m’impliquer — mais cette bagarre était celle d’une fille et d’un garçon. Une telle bagarre n’aurait jamais eu lieu dans l’ancienne hiérarchie de l’académie, mais les choses étaient bien différentes aujourd’hui.

« Je ne pense pas que je serai un bon médiateur même si j’y vais », avais-je protesté. Je n’avais pas envie de me mêler des problèmes des autres. « Je ne sais même pas pourquoi ils se disputent ! »

« Tu ne comprends pas, Léon ? », lança Daniel derrière moi. « Les choses ont changé. Ce n’est pas la même académie que celle dont tu te souviens en première année. »

« En quoi est-ce différent ? » demandai-je en lui jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule.

Raymond répondit : « Les hommes sont les plus importants sur le campus maintenant, tu te souviens ? Les étudiants de deuxième année peuvent être assez ennuyeux à cause de cela, mais les nouveaux étudiants sont forcément encore plus insupportables. »

« De quelle manière ? »

« Imagine notre première année ici. Maintenant, inverse les rôles entre les hommes et les femmes. »

Au fur et à mesure que nous nous approchions du lieu de l’altercation, l’écho des voix s’amplifiait. Les badauds avaient formé un cercle autour de deux nouveaux élèves, un garçon et une fille, qui se lançaient des regards noirs. Parmi eux, un professeur tentait désespérément d’apaiser la situation, mais ses appels n’étaient pas entendus. J’avais également remarqué Anjie au milieu du groupe, Livia se tenant près d’elle. Les lèvres serrées, les sourcils froncés, elle tentait d’intervenir.

« Combien de temps allez-vous continuer à vous chamailler comme ça ? Quel que soit le problème, ça ne vaut pas la peine d’attirer toute cette attention. »

Noëlle m’avait traîné dans la foule, écartant les gens sur son chemin vers le centre.

« Voulez-vous exiger que je l’absolve de ses fautes ? » demanda l’étudiante. « Je n’ai commis aucune transgression ici. C’est cet homme qui nous a suivis et qui a bousculé mon amie, la jetant à terre. »

Une autre étudiante se recroquevillait derrière la fille qui utilisait tous ces grands mots intelligents. Il devait s’agir de l’amie en question, elle s’était légèrement blessée en tombant. Pour l’instant, elle lui disait : « C’est bon, laisse tomber. »

L’étudiant avait un sourire ignoble sur le visage. « C’est de ta faute si tu traînes les pieds et si tu marches lentement. Les filles devraient s’écarter et laisser passer les hommes. C’est du bon sens, non ? »

« L’audace ! »

« Méchante petite vache. Continue comme ça, et personne ne voudra te prendre comme femme. »

La jeune fille aspira une bouffée d’air choquée. Elle se ressaisit et s’exclama : « Insulte-moi autant que tu veux, mais je refuse de capituler devant une telle intimidation ! » Sa déclaration audacieuse semblait impressionnante, mais elle ne regardait plus le garçon dans les yeux.

« Wôw, c’est affreux », avais-je dit, réalisant enfin ce que Raymond voulait dire. Ce genre d’échange aurait été impensable dans le passé. Cela m’avait laissé un goût amer dans la bouche.

Livia avait remarqué ma présence et avait tiré sur le bras d’Anjie pour attirer son attention. Dès qu’Anjie m’avait aperçu, elle avait poussé un long soupir de soulagement, comme si elle avait attendu mon arrivée.

Je m’étais dirigé vers eux deux, avec l’intention de m’enquérir des circonstances de tout ce gâchis, mais la foule autour de nous s’était instantanément mise à chuchoter.

« C’est Léon, le troisième année. »

« C’est le marquis en chair et en os. »

« Il a l’air plus chétif que je ne le pensais. »

Ok, qui est le sage qui m’a traité de chétif ? Je n’étais pas du tout mesquin. Je demanderais à Luxon de confirmer l’identité de cette personne plus tard, afin de pouvoir lui rendre la monnaie de sa pièce pour cette insulte.

Quoi qu’il en soit, j’étais vraiment mal à l’aise d’être au centre de l’attention comme ça. Je m’étais fait remarquer (et pas dans le bon sens) pendant ma première année ici, mais la façon dont les gens me traitaient maintenant était… eh bien, dégoûtante, faute d’un meilleur mot.

« C’est moi qui l’ai amené », déclara Noëlle en m’amenant jusqu’à Anjie.

« Tu as certainement pris ton temps ! Je n’aime pas te demander cela, Léon, mais j’ai besoin de toi comme médiateur », dit Anjie.

Je n’allais pas refuser sa demande, j’avais envie de l’aider, au contraire. Mais je n’étais pas vraiment un professionnel de la médiation et, sans idée géniale, je jetai un coup d’œil entre les deux combattants en herbe.

« Alors, euh…, » commençai-je, ce qui incita immédiatement l’étudiante à reculer d’un pas.

« Ah ! »

Je n’avais pas l’intention de la faire couiner de terreur comme ça. Je n’étais pas sûr d’être fait pour ça. Je m’étais retourné vers l’étudiant pour voir que son visage s’était illuminé.

« Tu es Léon, c’est ça ? Une troisième année ? Je suis le cinquième fils du comte Knowles, Marco, et j’ai entendu beaucoup de rumeurs à ton sujet ! Mon frère aîné a beaucoup parlé de toi, il a dit que tu étais le héros qui avait aboli les coutumes corrompues qui s’étaient installées dans l’école. »

« Oui, c’est super et tout », avais-je dit avec dédain. « Mais qu’est-ce que vous faites là, à vous fixer l’un et l’autre ? D’après ce que je viens d’entendre, tu t’es promené derrière ces filles et tu as bousculé l’une d’entre elles. Avais-tu une raison de faire ça ? »

Je n’avais guère d’espoir d’obtenir une réponse raisonnable, mais celle que j’avais reçue était plus effroyable que je n’aurais pu l’imaginer.

« Non. Elles avaient l’air de s’amuser à discuter entre elles et ça m’a énervé, alors je l’ai bousculée. »

« … Pardon ? »

« Mon statut est supérieur au leur ! Je n’ai pas aimé qu’elles marchent devant moi comme ça. Tu vois, les filles impertinentes comme elles ont besoin d’une leçon. »

J’étais tellement sidéré, tellement sûr d’avoir mal entendu, que j’avais tourné mon regard vers Anjie. Elle avait dû sentir mon incrédulité inexprimée, car elle avait mis les mains sur les hanches et avait baissé le regard, tout aussi dégoûtée.

« C’est un imbécile ignorant », avait-elle déclaré.

Il n’y a pas si longtemps, j’étais persuadé que tous les nobles de rang de comte ou plus étaient des gens raisonnables et décents dans l’ensemble, contrairement à la plupart des aristocrates qui avaient tendance à être sordides et cruels. L’étudiant qui se trouvait devant moi était une exception apparente à cette règle.

Marco était tellement convaincu que je prendrais son parti dans cette altercation qu’il reporta son attention sur l’étudiante et la pointa du doigt. « Le marquis Bartfort est là pour me soutenir. Je veillerai à ce que toi et ta petite copine soyez promptement expulsées ! »

Je n’arrivais pas à comprendre ce que pensait Marco. Je n’avais pas ce genre d’autorité, et je n’aurais pas voulu l’utiliser à son avantage si je l’avais eue. Marco était manifestement dans l’erreur. L’étudiante ne l’entendait pas de cette oreille. Elle devint blanche comme un linge, ses genoux s’entrechoquant presque tant ses jambes tremblaient. L’atmosphère morose qui régnait autour d’elle indiquait qu’elle pensait sincèrement que tout était fini, qu’elle était pratiquement renvoyée.

Encore une fois, je n’ai pas ce genre d’autorité.

« Non, tu es clairement dans l’erreur ici », avais-je dit sans plus de réflexion. « Dépêche-toi de t’excuser auprès d’elle. »

La mâchoire de Marco s’était décrochée, incrédule. « Quoi ? »

« Tu m’as bien entendu. Excuse-toi auprès d’elle. Tu as marché derrière elles et tu as bousculé cette fille, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui t’a pris ? »

Les joues de Marco s’enflammèrent d’un rouge vif. La salive vola partout et il protesta : « Arrête de plaisanter ! Pourquoi devrais-je m’excuser auprès d’elle ? Je suis le fils d’un comte ! »

« Tant mieux pour toi, mon pote. Tu te rends compte qu’Anjie, qui essayait de servir de médiatrice, vient d’une maison ducale, n’est-ce pas ? Pourquoi ne pas reconnaître ton erreur ? Vas-y, continue. Le soleil est déjà couché. »

Un rideau de ténèbres s’était abattu sur le ciel.

+++

Partie 4

Notre nouvelle année scolaire vient à peine de commencer. Pourquoi dois-je m’occuper de tant de crétins ?

Tout le corps de Marco vibrait d’une rage incontrôlée. Il s’élança vers moi, le poing levé, mais l’un de ses camarades —

un homme de sa troupe, pour être précis — plongea pour l’arrêter à temps.

« Maître Marco, n’oubliez pas à qui vous avez affaire ! Vous pourriez facilement perdre la vie. » Après avoir exhorté Marco, son camarade se tourna vers moi. « Nous sommes désolés. Vraiment, vraiment désolés. Ayez pitié ! »

Reprenant enfin ses esprits, Marco trembla en disant : « Mes plus humbles excuses. Je vais m’assurer de préparer de l’argent pour vous immédiatement, alors s’il vous plaît, tout ce que je demande, c’est que vous épargniez ma vie. Je plaiderai auprès de ma famille pour qu’elle vous paie autant que nous le pourrons. »

« Tu n’as pas à t’excuser auprès de moi, » avais-je dit. Qu’est-ce qui le rendait si effrayé ?

Comme pour répondre à ma confusion, la foule commença à murmurer des remarques désobligeantes. J’étais curieux de savoir ce que les autres pensaient de moi, comme n’importe quel autre homme, mais ce que j’entendais me retournait l’estomac.

« Oh là là, maintenant il l’a fait. »

« Il a énervé le marquis. Sa vie est finie. »

« On dirait que c’est lui qui va être expulsé. »

Anjie remarqua ma gêne face à toute cette attention et prit la parole. « Tu as été d’une grande aide, Léon. Je vais m’en occuper à partir d’ici. Retourne dans ta chambre et je te raconterai les détails plus tard. »

« D-D’accord… »

 

☆☆☆

 

Plus tard dans la soirée, Anjie était venue me rendre visite. Je l’avais accueillie et je nous avais préparés à boire. Anjie s’était installée dans un fauteuil et avait commencé à me replacer l’incident précédent dans son contexte.

« Un héros n’est pas seulement craint par ses ennemis, mais aussi par ses camarades », expliqua-t-elle en sirotant la tasse de thé que je lui offrais. « Ton influence est bien plus grande que tu ne le penses. Mon autorité en tant que fille de duc n’est pas à dédaigner, mais la tienne ? Tu es un marquis et un héros du royaume. Tu as vu comment ces étudiants ont réagi à ton égard, n’est-ce pas ? Les gens te respectent et te craignent bien plus que moi. »

« Bien sûr, mais je ne suis qu’un imposteur qui a accompli ces choses en empruntant le pouvoir de Luxon », lui avais-je rappelé, essayant de minimiser la gravité de la situation.

Anjie sourit tristement.

« Pour être le cinquième fils d’une maison de comte, ce garçon était assez ignorant des rouages de la haute société », commenté Luxon. « Je trouve inhabituel qu’un aristocrate repousse les tentatives d’arbitrage de la fille d’un duc. Ou bien l’autorité d’Anjelica est-elle tombée si bas qu’il peut agir ainsi en toute impunité ? »

Peu importe que ce soit vrai ou non. La formulation de Luxon m’avait hérissé le poil.

« Ne le dis pas comme ça », l’avais-je réprimandé. « Il m’a semblé être un sérieux crétin. Je parie qu’il ne sait pas comment les choses fonctionnent, c’est tout. »

« Quoi qu’il en soit, je crains qu’il ne soit pas une exception à la règle. De tels “crétins”, pour reprendre ton expression, sont de plus en plus nombreux à l’académie. »

« Sérieusement ? »

J’avais détaché mon regard de Luxon pour jeter un coup d’œil à Anjie.

« Il y a un déséquilibre entre les sexes au sein de la population aristocratique. Tu le sais, n’est-ce pas ? Avec si peu d’hommes, il est de plus en plus difficile pour les femmes de se marier. La société a évolué pour placer les hommes dans une position plus favorable et maintenant certains des étudiants masculins sont en train de faire des abus de pouvoir. La situation n’était pas aussi grave l’année dernière, mais nous pouvons nous attendre à ce qu’un flot continu de garçons comme lui s’inscrive à partir de cette année. »

« Bon sang », avais-je gémi, « Et je pensais que toute personne issue d’une maison de comte ou plus avait une tête décente sur les épaules. »

« Marco est le cinquième fils de sa maison », m’avait rappelé Anjie. « J’ai entendu dire que l’héritier du comte Knowles est un homme bon et droit et que ses autres fils — du deuxième au quatrième — sont également exceptionnels. »

« Ah, oui », dit Luxon. Il semblait comprendre ce qu’elle voulait dire. « En d’autres termes, leur maison a déjà beaucoup de remplaçants compétents en cas de décès de l’héritier actuel, ce qui signifie que le cinquième fils n’est même pas en lice pour hériter de la maison. Naturellement, ils n’ont pas dépensé le moindre effort pour son éducation. »

Anjie acquiesça. « Il a probablement été gâté en tant que fils cadet, il est donc logique qu’il soit irritable et qu’il ait des droits. C’est dommage qu’il n’ait pas pu se mesurer au reste de ses frères. »

Grâce à Anjie et à sa connaissance de la société aristocratique, j’avais mieux compris comment ce gamin en était arrivé là. La richesse de sa famille et sa propre ignorance l’avaient mis dans ce pétrin. En repensant à toute cette épreuve, je trouvais son attitude toujours aussi répréhensible.

« Ce serait bien qu’il ouvre les yeux et qu’il entende raison. Il doit être fou pour penser que je peux donner des ordres et faire expulser des gens en un clin d’œil », avais-je grommelé.

« Anjelica, » déclara Luxon. « Si le Maître utilisait son autorité, pourrait-il faire expulser cette étudiante de l’académie ? »

Pourquoi se donner la peine de clarifier une telle chose ? Je n’en avais aucune idée, mais j’étais certain que la réponse était non.

Anjie reposa sa tasse sur la table et réfléchit à la question, une main posée délicatement sur son menton. « Il lui serait impossible d’accomplir cette tâche par le biais de la paperasserie officielle, mais Léon pourrait tirer quelques ficelles étant donné l’estime dont il jouit en ce moment. Le père de cette fille n’est qu’un simple vicomte. Alors oui, si Léon le voulait vraiment, il pourrait la faire expulser. »

Tout mon corps se figea.

« Non, ce n’est pas possible. Le maître est maintenant le directeur de l’école. Il ne le permettra jamais », avais-je insisté.

Mon maître était un parfait gentleman. J’en étais fier. Il était inconcevable de penser qu’il aurait permis qu’une étudiante soit chassée des couloirs de l’école sous un prétexte insignifiant.

« Tu es naïf. » Anjie secoua la tête. « Le niveau de confiance que le directeur a envers toi est incomparable à celui d’une nouvelle première année. Si tu fabriquais une preuve décente à utiliser comme excuse et que tu exigeais qu’il la chasse, il t’obéirait. J’en suis persuadée. »

« Je ne pourrais jamais abuser ainsi de la confiance de mon maître ! »

Anjie fit la grimace. « C’est une chance que le directeur soit un homme et non une femme… Je soupçonne que tu nous aurais mis de côté pour être avec lui. » Son ton était difficile à lire, elle semblait à la fois irritée et soulagée.

« Non, tu as tout faux. Le sexe du maître n’a aucune importance. J’ai succombé au thé qu’il prépare ! » J’avais dit ces mots pour apaiser ses craintes, mais son regard était devenu encore plus hostile.

« Très bien. Nous en resterons là. »

« Pourquoi es-tu en colère ? » J’avais jeté un coup d’œil à Luxon, espérant avoir du renfort, mais il déplaça son objectif d’un côté à l’autre.

« Compte tenu de tes antécédents peu recommandables en matière de romance, il n’est pas étonnant que tu n’aies pas gagné sa confiance. Pourquoi ne pas passer moins de temps à boire du thé et plus de temps à essayer de comprendre le cœur d’une femme ? »

Quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi c’est une putain d’IA qui me fait la leçon sur le cœur des femmes ?

Anjie soupira doucement et tourna son regard vers moi. « Léon, tu dois comprendre. Ici, dans le Royaume, tu as beaucoup plus d’influence que tu ne sembles le croire. Tu sais que Rachel a mis ta tête à prix, n’est-ce pas ? Une récompense aussi importante que 5 millions de dia est pratiquement inédite. Rachel te considère comme un ennemi de l’État. »

J’avais fait claquer ma langue. « Merveilleux, n’est-ce pas ? Et après avoir fait tout mon possible pour qu’il y ait le moins de victimes possible. »

« J’adore ta gentillesse, tu le sais. Mais il y en a beaucoup qui l’interprètent comme une tactique d’humiliation. » Elle marqua une pause. « Quoi qu’il en soit, c’est une situation misérable dans laquelle nous nous trouvons. A part l’inversion des rôles, les choses ne sont pas différentes d’avant. »

Elle avait raison. L’oppression à l’académie n’avait pas changé, seul le sexe qui la perpétuait avait changé. On pourrait même dire qu’elle s’était aggravée.

« Personnellement, je trouve que ce résultat est conforme aux paramètres attendus », déclara Luxon.

Apparemment, il avait prévu ce renversement et l’émergence de garçons à tête de cochon comme Marco lorsque nous avions renversé l’ordre social précédent. Sa suffisance m’avait mis hors de moi.

« Tu aurais dû dire quelque chose si tu l’avais vu venir. »

« Tu ne m’as jamais demandé mon avis », avait-il raillé sans perdre de temps.

Eh bien, mince. Les mots me manquaient.

Les lèvres d’Anjie, tendues comme une corde d’arc depuis tout ce temps, s’ouvrirent enfin sur un sourire. Nos chamailleries servaient à quelque chose, apparemment.

« Vous voir vous chamailler de la sorte me rassure. Au moins, ce garçon aurait dû se rafraîchir la tête après que tu aies couvert cette étudiante. »

Je doute que ce que j’avais dit puisse résoudre quoi que ce soit. Les problèmes qui frappaient cette école étaient plus profonds et plus graves que je ne l’avais prévu.

Comme toujours, hein ?

+++

Chapitre 4 : Enquête

Partie 1

Le temps passa. Les nouveaux élèves, dont Finley, s’habituaient à la vie scolaire. Lors d’un de ses jours de congé, Finley, poussée par une lettre de sa famille, se rendit sur l’île flottante au-dessus de la ville où se trouvait le port de la capitale. En attendant le lieu de rendez-vous, elle déplia la lettre en question, rédigée par sa sœur aînée Jenna.

Je suis en route pour la capitale pour une petite course, et j’espère que tu seras là pour m’accueillir à mon arrivée, disait la lettre.

Finley se posa sur un banc voisin et poussa un soupir qui se répercuta dans tout son corps. « Pourquoi dois-je passer l’un de mes rares jours de congé à l’attendre ? »

Mis à part le mécontentement suscité par la demande soudaine de sa sœur, Finley était ravie de pouvoir revoir Jenna si rapidement. Bien que Finley se soit adaptée à sa vie à l’académie, elle pensait de plus en plus souvent à sa région d’origine. Elle ne l’admettrait jamais, mais elle souffrait d’un léger mal du pays.

Jenna arriva en flânant sur la passerelle d’un des dirigeables qui venait d’arriver, suivie de près par Kyle. Le demi-elfe transportait assez de bagages pour deux personnes.

« Cela fait si longtemps que je n’ai pas vu la capitale ! » déclara Jenna en ouvrant grand les bras pour s’imprégner de l’atmosphère.

Kyle ricana. « Nous sommes ici pour une raison, ne l’oubliez pas. »

« Je n’ai pas oublié ! »

Jenna fit un signe de la main enthousiaste lorsqu’elle aperçut Finley, qui se leva du banc et lui rendit son geste, bien qu’avec un peu plus de retenue. Elle ne tarda pas à remarquer les regards de ceux qui l’entouraient.

C’est une vraie plaie, pensait Finley.

Les gens ne la regardaient pas. Ils fixaient Jenna. Le système qui permettait aux femmes d’employer des serviteurs personnels ayant été presque aboli, la présence de Kyle était particulière. Certaines femmes gardaient secrètement des esclaves semi-humains, mais presque personne n’était assez fou pour les exhiber en public. Jenna sortait du lot.

Si Jenna avait remarqué les regards, elle les avait ignorés, se dirigeant plutôt vers Finley pour l’entourer de ses bras. « Tu m’as manquée, Finley ! »

« Arrête. Je suis surprise que Mère ait accepté que tu viennes dans la capitale. »

« J’ai travaillé comme un chien ce dernier mois, alors elle l’a fait ! Elle est étonnamment facile à satisfaire. »

Finley fronça les sourcils. « Ne t’emporte pas trop vite. Tu vas tomber à plat. »

« Ce serait une tragédie ! Mais de toute façon, n’est-ce pas l’heure du goûter ? Est-ce que des garçons t’ont invitée ? » Jenna sourit et poussa Finley du coude. Elle voulait probablement la taquiner, mais Finley haussa les épaules d’un air blasé.

« Les choses ont changé par rapport à l’époque où tu étais à l’école. Il y a des goûters en mai, bien sûr, mais il n’est même pas question de romance. Il s’agit juste de boire du thé avec des garçons. »

« Quoi, sérieusement ? »

« En fait, ils nous disent, à nous les filles, que nous devons aussi organiser des goûters. J’ai l’intention de demander à Léon de m’aider. »

« Léon est très exigeant avec son thé », reconnut Jenna. « Non pas qu’il soit si impressionnant que ça. Il s’enflamme pour les choses les plus stupides. Ce sac à merde a une personnalité de déchet. »

« C’est vrai ! Il a été tellement ennuyeux, me disant que je ferais mieux de respecter le couvre-feu quoi qu’il arrive. Il a passé tout le mois à me faire chier. »

Alors que Jenna écoutait les propos de Finley, elle fut frappée de voir à quel point les choses étaient différentes aujourd’hui par rapport à l’époque où elle était à l’école. C’est un choc.

« Tout a bien changé. J’ai entendu dire que le directeur actuel était notre ancien professeur d’étiquette… Je suppose qu’il a maintenu la tradition des goûters, mais maintenant les filles invitent les garçons ? Je ne comprends pas. »

« Il n’y a pas que des hommes. Nous pouvons aussi inviter des amies. Ils veulent juste que nous organisions les fêtes. »

« C’est encore plus étrange. Pourquoi organiser un goûter si ce n’est pour rencontrer un futur partenaire potentiel ? Cela ressemble à une perte de temps. »

Kyle avait écouté tranquillement leur conversation jusqu’à présent, mais son impatience de passer à l’action l’emporta. « Je me fiche éperdument de savoir qui invite qui à prendre le thé. Ha… Je me demande si ma maîtresse et les autres tiennent le coup. »

« Ils font toujours des scènes à l’école, mais ils s’en sortent bien », déclara Finley.

« Faire une scène, c’est normal avec eux. Je suis tout de même soulagé de l’entendre. »

Nicks commença à descendre la passerelle, entraînant Dorothea par la main. Finley resta bouche bée en les voyant — sans perdre un instant, elle pivota pour faire face à Jenna. « Qu’est-ce que ces deux-là font ici ? »

« Ils sont venus faire des courses. »

Finley s’était rendu compte, après une inspection plus poussée, que Jenna et les autres étaient arrivés sur le plus grand cuirassé de la Maison Bartfort.

« Cela fait un moment », déclara Nicks en s’approchant. « Tu as l’air de bien te porter ! Cela fait plaisir à voir. Dis-moi, Léon n’a pas encore causé d’ennuis, n’est-ce pas ? »

Une question typique pour la famille de Léon — plutôt que de s’enquérir de son bien-être, ils avaient plutôt l’habitude de lui demander s’il s’était encore mis dans le pétrin.

« Il se comporte bien pour l’essentiel… à part fouiner dans les coulisses et tout ça. Jusqu’à présent, j’ai eu une vie scolaire relativement paisible grâce à lui », répondit Finley.

Le fait d’être la jeune sœur de Léon suffisait à dissuader la plupart des gens de tenter quoi que ce soit de problématique. Elle lui en était reconnaissante.

« J’ai quand même été approchée par des gens bizarres. »

« Bizarre ? » répliqua Nicks en penchant la tête d’un air confus.

À côté de lui, Dorothea leva un doigt en l’air. « Je crains, Lord Nicks, que les personnes dont parle Finley n’essaient de s’attirer les bonnes grâces de ta famille. Le jeune Léon est un homme populaire. »

Dorothea n’avait pas tenu compte du caractère propre de Finley dans sa supposition de leurs motivations. Elle avait supposé que leurs intentions étaient uniquement liées à Léon. Pour Finley, c’était irritant. Sa lèvre inférieure fit une moue.

Nicks jeta un bref coup d’œil à Finley avant de changer de sujet. « Laissant Léon de côté pour le moment… As-tu trouvé des garçons qui te plaisent ? »

Finley s’arrêta pour réfléchir à sa question, se remémorant l’image mentale d’un élève avec lequel elle parlait souvent. Oscar était un parfait crétin, certes, mais c’était quelqu’un de bien au fond. Il était difficile de ne pas l’aimer.

« Il y a ce type », avait-elle admis, « mais je ne l’aime qu’en tant qu’ami. »

Nicks sourit. « Hé, il n’y a rien de mal à cela ! »

Finley et le reste de la bande continuèrent à discuter tandis qu’ils se dirigeaient vers la capitale proprement dite.

 

☆☆☆

 

Comme l’école n’était pas en session, la plupart des étudiants profitaient de leur temps libre et le bâtiment principal de l’académie était en grande partie désert. Les seules personnes présentes étaient les étudiants qui avaient à faire à l’école ou le personnel. Naturellement, la bibliothèque était également vide, à l’exception de Marie qui s’y était glissée en cachette.

« Pourquoi est-ce que je suis toujours coincée à faire ce genre de choses ? », grommela-t-elle dans son souffle.

Sa mission consistait à enquêter sur certains individus, d’où le subterfuge. Léon l’avait chargée d’enquêter sur la protagoniste, Mia, et sur Erica, la méchante princesse.

« C’est comme ça que ça se passe », dit Creare en flottant dans les airs à proximité. « Le Maître et Luxon sont allés s’occuper d’affaires extérieures à l’académie, c’est donc à nous que revient cette tâche. »

« Tu parles des meurtres en série, n’est-ce pas ? J’aimerais qu’il s’occupe en priorité de ce qui se passe à l’école au lieu d’essayer de jouer au détective. »

Marie s’accroupit et s’avança lentement, prenant soin de ne pas faire de bruit qui pourrait alerter sa cible de son approche. Tout autre bruit que ses chuchotements étouffés, bien sûr.

« Penses-y ! La tête du Grand Frère est mise à prix. C’est un peu risqué pour lui de valser dans les rues de la capitale comme ça, non ? »

« Il a Luxon avec lui, donc il sera… bien, peut-être pas bien, » modifia Creare. « Mais le corps principal de Luxon est stationné près de la capitale, et Arroganz est prête à se battre, prête à se déployer à tout moment. »

« C’est rassurant, voire un peu flippant. Mais quand même ! C’est à cause d’eux que je suis coincée à essayer de trouver toute seule des infos sur la protagoniste et la méchante. Et ce qui m’énerve le plus, c’est l’insistance du Grand Frère à ne pas s’approcher de ce chevalier-gardien ! »

« Le maître se méfie de lui. »

Marie et Creare se rapprochèrent de leur cible, mais elles se figèrent en entendant des voix provenant de derrière l’une des étagères voisines. On aurait dit un garçon et une fille. Il semblait que leurs mains s’étaient brièvement frôlées alors qu’ils essayaient d’extraire un livre des étagères.

« Pardonnez-moi. »

« Oh, non, c’est moi qui devrais m’excuser. »

Le moment semblait si romantique, si pittoresque, que Marie avait été dévorée par l’envie. Elle ne pouvait pas s’en empêcher. Elle devait regarder.

« Se retrouver dans une bibliothèque comme celle-ci… On se croirait tout droit sorti d’un jeu vidéo otome. Ça me rappelle la protag — urk !? »

À peine avait-elle jeté un coup d’œil au coin de la rue qu’elle aperçut Jake et une étudiante dans l’allée entre les étagères. Jake était légèrement plus petit que la moyenne des garçons de son âge, et la fille était suffisamment grande pour qu’il doive pencher le cou pour la regarder. Elle avait des cheveux bruns brillants et bien entretenus qui lui tombaient dans le bas du dos. Elle était svelte et avait une posture parfaite, suggérant une force dans son corps qui ne pouvait provenir que d’un entraînement martial.

Lorsque Jake leva les yeux, il lui tendit le livre. « Je vais en chercher un autre », dit-il.

« Non, ce n’est pas normal que je vous impose cela. Je ne suis pas pressée. »

La mâchoire de Jake s’ouvrit devant la façon dont elle repoussa poliment son offre. « Je m’attendais à une réponse plus brutale de la part de quelqu’un qui a de l’expérience en matière de combat, mais tu dois être plus veule que tu n’en as l’air. Tu es grande et tonique, alors tu dois être forte, non ? » Les paroles du second prince étaient toujours aussi insensibles.

Les joues de la jeune fille s’éclaircirent alors qu’elle répondit, « Je, euh… en fait, j’ai un peu de complexe par rapport à ma taille. Ce n’est pas très mignon. »

Jake tressaillit à cette réponse inattendue. « Désolé. Tu as l’air puissante, alors j’étais un peu jaloux, mais je ne devrais pas être aussi impoli avec une fille. Pardonne ce manque de courtoisie. Je m’appelle Jake. Et tu es ? »

L’étudiante esquisse un sourire crispé. « Je suis Erin, en deuxième année. Mes proches m’appellent Eri, prince Jake. »

 

 

« Ma réputation me précède, hein ? Alors, Erin… non, Eri te va mieux. J’aimerais aussi t’appeler ainsi. Si ça ne te dérange pas ? »

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