Chapitre 3 : À la recherche du donjon
Partie 2
Ce n’était pas une garantie absolue, bien sûr, mais les monstres étaient souvent incapables de rattraper un humain déterminé à s’enfuir. C’était en partie dû à une simple différence de vitesse, mais les humains avaient aussi l’intelligence nécessaire pour se cacher ou semer le monstre en prenant plusieurs virages. De temps en temps, on tombait sur un monstre tenace qui essayait de nous repérer ou sur un monstre rapide qui nous rattrapait, mais ils étaient moins nombreux qu’on aurait pu le penser.
Si un aventurier et un monstre étaient à peu près à égalité, s’enfuir n’était pas une décision stupide. C’était peut-être même la meilleure technique de survie, la plus indispensable, qu’on pouvait maîtriser. Je ne pouvais même pas compter le nombre de fois où j’avais moi-même fui des monstres.
Après tout, l’aventurier qui s’en sortait indemne était celui qui pouvait continuer à explorer d’autres donjons. Certains aventuriers se moquaient de leurs collègues qui fuyaient lorsqu’ils se croisaient dans un donjon, mais je me disais que la dignité ne servait à rien si l’on était mort. Cela semblait simple, mais savoir quand s’enfuir avant qu’un monstre ne vous achève était vraiment la clé de la survie.
« La question est de savoir si nous allons pouvoir les former à ce point », dis-je. « Pour commencer, il va falloir voir comment ils se battent, leur niveau général et leurs habitudes. »
Diego et Capitan acquiescèrent tous les deux.
« Dans ce cas, commençons par les niveaux les moins profonds », déclara Diego en jetant un coup d’œil à Niedz et aux autres, qui se trouvaient à quelques mètres de là. « On va voir si on peut leur trouver leur premier combat. »
Le trio semblait prendre plaisir à visiter les lieux, admirant l’intérieur du donjon comme des campagnards fraîchement arrivés dans la grande ville. Ils ne semblaient pas avoir la moindre idée de ce qui les attendait. On ne pouvait qu’espérer qu’ils trouveraient le courage et la motivation nécessaires, car il semblait qu’on allait leur faire subir un entraînement plus difficile que prévu.
◆◇◆◇◆
Moi, Lukas Zeiyu, aventurier de classe Bronze, j’étais presque certain d’avoir découvert un genre d’enfer totalement inédit.
Pourquoi, me demanderez-vous ? Eh bien, la réponse était simple. Jusqu’à présent, Niedz, Gahedd et moi n’avions jamais eu à affronter plus d’un ou deux gobelins ordinaires, et encore, c’était lorsque nous combattions tous les trois ensemble. Pourtant, nous nous étions retrouvés dans le donjon des filles du dieu de la mer, où même les aventuriers chevronnés de Lucaris hésitaient à s’aventurer.
Si cela avait été le tout, ça n’aurait peut-être pas été si grave, mais il y avait plus.
Les gars qui nous avaient amenés ici comme porteurs, à savoir Boss Rentt, Boss Capitan et Boss Diego, étaient aussi forts que les vétérans de Lucaris. Peut-être même plus forts, honnêtement. Si nous avions juste eu à les suivre, nous n’aurions pas été en grand danger.
Malheureusement, ce ne fut pas le cas.
Je devais affronter cinq sahagins de rang inférieur, aussi appelé mineur, armés de petits harpons qui nous lançaient des cris menaçants, c’est-à-dire moi, Niedz Labra et Gahedd Odan. Nous étions tous des aventuriers de classe Bronze et nous étions amis depuis si longtemps qu’il aurait été impossible de nous séparer, même si nous en avions eu envie. Niedz et Gahedd étaient mes meilleurs amis, et j’avais perdu le compte du nombre de missions qu’on avait accomplies ensemble.
Mais en ce qui concerne leur niveau de compétence, je ne pouvais pas vraiment les qualifier de fiables. Après tout, ils étaient à peu près aussi forts que moi. Bien sûr, nous avions de bons et de mauvais jours, mais je pouvais affirmer avec certitude qu’essayer de combattre quoi que ce soit de plus fort qu’une paire de gobelins serait s’attaquer à plus fort que nous.
Mais cela ne changeait rien au fait que nous étions en train de nous retrouver face à cinq sahagins mineurs.
Bien sûr, Rentt, Capitan et Diego étaient derrière nous, donc on aurait pu penser que tout finirait par s’arranger. Le problème, c’est qu’ils nous avaient dit plus tôt : « Tant que vous n’êtes pas vraiment au bout du rouleau, on se contentera de regarder. »
« Alors, ne comptez pas sur nous pour vous aider. »
Revenir vers eux en disant que nous étions à bout ne servirait à rien non plus : la décision d’intervenir leur appartenait entièrement. Je le savais parce que j’étais allé vers eux en pleurant dès que ces cinq sahagins étaient apparus, et la seule réponse que j’avais obtenue était un regard froid. Il semblait qu’il n’y avait pas d’autre issue que de se battre.
Mais alors que je pensais qu’un seul coup fatal signifierait ma fin, Niedz et Gahedd sortirent leurs armes avec détermination.
« Lukas. Allons-y. »
« C’est une bonne occasion, si tu y réfléchis bien. Si on meurt, on pourra boire un verre ensemble dans l’au-delà. »
Même si j’avais envie de protester, même si j’étais lâche, je n’étais pas assez désespéré pour abandonner et laisser mes amis se battre seuls. Comme eux, je sortis mon arme et me préparai pour le combat à venir.
Une fois concentré, il me fut facile de voir ce que je devais faire. Au combat, Niedz se battait par instinct, tandis que Gahedd était un roc inébranlable. Pour ma part, j’étais du genre à toujours réfléchir avant d’agir, ce qui expliquait pourquoi les autres aventuriers m’avaient toujours traité comme un imbécile.
Je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir. J’étais toujours lent à agir et il me fallait souvent plus de temps que nécessaire pour tuer des monstres que la plupart des aventuriers auraient attaqués et achevés d’un seul coup. J’avais depuis longtemps considéré cela comme une mauvaise habitude et j’avais essayé de la corriger à maintes reprises. Vraiment.
Mais généralement, quand je me précipitais et que je me laissais guider par mon instinct, je finissais par me blesser davantage, ce qui me ralentissait de toute façon. Il m’arrivait parfois de porter un coup chanceux et de tuer un monstre d’un seul coup, mais je ne pouvais attribuer cela qu’à la chance.
Pourtant, pendant très longtemps, j’avais pensé que ce n’était pas la bonne façon de se battre. J’étais convaincu que je devais changer ma façon de voir les choses.
Puis, l’autre jour, le boss Rentt me disait quelque chose. En fait, on aurait plutôt dit qu’il pensait tout haut, mais ces paroles m’avaient quand même marqué.
« Hmm. Donc Lukas est le dernier point d’ancrage pour ces trois-là, hein ? Niedz charge, Gahedd s’adapte à la situation et Lukas surveille l’ensemble du combat tout en évaluant les points faibles de l’ennemi. On dirait qu’ils ont naturellement trouvé une formation assez solide… Même si elle comporte encore quelques lacunes flagrantes. »
Il avait dit tout ça après qu’on ait fait un petit combat pour tester le nouvel équipement qu’il nous avait acheté. Nous étions trois contre un, et inutile de dire que nous n’avions aucune chance — c’était en gros une répétition de notre première rencontre, à la seule différence que nous l’avions attaqué à trois au lieu de Niedz qui chargeait seul en premier. Mais pour le dire franchement, cela n’avait pas vraiment changé le résultat.
Il semblait quand même que Boss Rentt avait analysé nos rôles pendant le combat. Je n’y avais jamais réfléchi en détail auparavant, mais une fois qu’il m’avait mis cette idée en tête, j’avais réalisé qu’il avait raison. C’était comme ça qu’on se battait.
Enfin… En quelque sorte, en tout cas. La plupart du temps, nous nous contentions probablement de gesticuler sans réfléchir. C’était difficile de faire autrement, vu qu’on était si faibles; on avait toujours l’impression que ce désespoir supplémentaire était notre seul avantage.
Mais les paroles du Boss Rentt m’avaient fait me demander si nous ne faisions pas tout à l’envers. Peut-être que gagner était difficile pour nous uniquement parce que nous nous battions de manière inefficace. Peut-être que si nous prenions le temps de réfléchir et d’élaborer des stratégies, nous aurions beaucoup plus de succès.
C’était sans doute stupide de ma part de penser à ça maintenant. Cinq sahagins mineurs étaient à peu près aussi forts que dix gobelins. Dans un combat direct, nous serions vaincus en quelques secondes.
Mais c’était peut-être justement pour ça qu’on devait être prudents. Je ne connaissais pas le boss Rentt depuis longtemps, mais je pensais le connaître suffisamment pour lui faire confiance : même s’il pouvait demander des choses déraisonnables, il ne demanderait jamais l’impossible.
Alors peut-être, juste peut-être, y avait-il un moyen de battre cinq sahagins mineurs. Il fallait juste le trouver. Pour commencer, mon rôle était probablement…
« Niedz ! » ai-je crié.
« Ouais ? »
« Fais de ton mieux pour les éliminer un par un ! »
« OK. Compris. »
« Vas-y ! Gahedd, ne cherche pas pour les achever ! Contente-toi d’éloigner les autres pendant que Niedz se bat en duel ! »
Il regarda autour de lui. « Bonne idée. Ce couloir est tellement étroit que ça pourrait marcher. »
Niedz était notre combattant le plus fort; il ne perdrait pas contre un sahagin ordinaire. Le seul problème, c’est qu’on avait affaire à bien plus qu’un seul sahagin. Mais si Gahedd et moi faisions bien notre travail, nous pourrions utiliser l’étroitesse du couloir du donjon pour que Niedz n’ait jamais à combattre plus d’un adversaire à la fois.
Et si notre seule tâche consistait à tenir les autres sahagins à distance, j’étais certain que Gahedd et moi y parviendrions. Il ne nous resterait alors plus qu’à les éliminer un par un. C’était quand même un pari risqué, car je ne savais pas si notre endurance tiendrait aussi longtemps, mais…
« Les voilà ! » cria Niedz.
Nous nous étions jetés dans la bataille.
◆◇◆◇◆
Je regardai Niedz, Lukas et Gahedd combattre les sahagins mineurs. Les sahagins mineurs étaient un peu plus forts que les gobelins et cinq d’entre eux poseraient certainement des problèmes à la plupart des membres de la classe Bronze. Si j’avais rencontré autant d’adversaires avant de devenir un mort-vivant, j’aurais probablement choisi de m’enfuir.
Mais si tu avais deux autres combattants de classe Bronze avec toi ? Ce serait une autre histoire. D’autant plus si tu te battais dans un couloir étroit comme celui-ci.

Même si les sahagins mineurs étaient, comme leur nom l’indiquait, plus petits que leurs frères sahagins standard, ils pouvaient donner du fil à retordre à n’importe quel gobelin. Malgré tout, même si cinq d’entre eux vous attaquaient en même temps, il était tout à fait possible d’éviter qu’ils vous frappent tous simultanément. Il fallait quand même en repousser deux à la fois, mais avec trois combattants de classe Bronze, c’était jouable. Niedz et ses acolytes étaient presque aussi nombreux que leurs adversaires et ils pouvaient donc éviter d’être submergés.
Tout dépendait de leur capacité à prendre les bonnes décisions, de leur force de combat et de leur endurance pour tenir tête à cinq monstres. Après tout, le corps des sahagins mineurs était recouvert d’une couche d’écailles résistantes qui pouvaient repousser les armes blanches. Il fallait porter un coup suffisamment puissant pour les transpercer, sinon on n’arrivait à rien, et je n’étais pas sûr que Niedz et les autres le sachent.
« Lukas a une bonne perception du champ de bataille », marmonna Capitan en observant la scène.
J’étais d’accord avec lui. Le trio semblait sur le point de se figer avant que Lukas n’évalue la situation et ne leur donne des ordres pour les faire avancer.
D’après la façon dont ils se positionnaient, je pouvais deviner leur stratégie. Elle était assez classique : ils essayaient de profiter de l’étroitesse du couloir pour réduire le nombre de monstres à combattre simultanément.
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merci pour le chapitre