Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 3 – Chapitre 6 – Partie 4

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Acte 6

Partie 4

« À l’heure actuelle, environ un millier de soldats ont pu rentrer sains et saufs à Iárnviðr, » annonça Loptr. « Je crois qu’il reste encore quelques survivants qui ne sont pas encore arrivés, mais ils sont probablement au maximum une centaine d’hommes. En supposant que le Clan de la Griffe était notre seul ennemi, je n’ai pas remarqué l’embuscade du Clan du Croc et le Clan des Cendres, et j’ai perdu beaucoup de précieuses vies que vous m’avez confiées, Père. Je ne peux rien dire pour ma propre défense. S’il vous plaît, punissez-moi par tout moyen que vous jugerez bon. »

Dans la salle d’audience du palais, Loptr s’était agenouillé devant son patriarche avant de baisser la tête.

Son visage était galant, rempli de la sinistre détermination d’un pécheur qui désirait volontiers recevoir sa juste punition.

La salle était remplie des autres officiers éminents du Clan du Loup, et chacun de leurs visages affichait une expression sombre. Ceux qui avaient participé à la bataille avec Loptr avaient un regard de sympathie dans leurs yeux, tandis que les regards de ceux qui n’avaient pas vu le combat étaient pleins de reproches et de blâmes.

Au milieu de cette tension douloureusement oppressante, le vieux patriarche secoua lentement la tête, puis parla calmement.

« Non, tu n’es pas responsable de ça. Pas une seule personne ici, y compris moi, n’avons été capable de percevoir les mouvements du Clan du Croc et du Clan des Cendres. Tu as bien fait de rassembler tes troupes paniquées au milieu d’une attaque en tenaille et de nous en ramener un si grand nombre. Sans toi, nos pertes auraient été bien pires qu’elles ne le sont actuellement. »

« Vos bonnes paroles et votre générosité me remplissent de gratitude, Père, » déclara Loptr avec soulagement. « C’est grâce au Frère Ská, qui s’est porté volontaire pour être l’arrière-garde pendant que nous battions en retraite. Sans les combats acharnés de mon frère, il ne fait aucun doute que nous aurions perdu beaucoup plus de soldats. »

« Je vois. Comme prévu du Mánagarmr, » déclara Fárbauti. « Cependant, j’ai entendu dire que Ská lui-même souffrait de blessures graves. »

« Oui, Père. La bataille semble avoir été très féroce, et bien qu’il ait survécu, je crois qu’en son état actuel, même quelqu’un d’aussi grand que lui sera incapable de se battre pour l’instant, » répondit Loptr.

« Hm... ça va être dur sans lui. » Le vieux patriarche reposa son menton dans ses mains et soupira, en semblait être en pure perte.

Même Yuuto avait entendu parler du Mánagarmr, le Loup Argenté le plus Fort, stationné au Fort de Gnipahellir. Il était le professeur en compétences martiales de Loptr, et il était supposé être un maître combattant au point de pouvoir mener Sigrun par le bout de son nez.

Même dans le contexte de la guerre actuelle, Yuuto avait vu le nom de l’homme apparaître ici et là dans les rapports du front, et il semblait que ses efforts furieux méritaient le titre de plus fort dans le Clan du Loup.

Cela avait dû rendre son incapacité à continuer à se battre d’autant plus difficile à supporter pour le vieux patriarche, qui était déjà acculé au pied du mur.

« Et qu’en est-il de l’ennemi ? » demanda Fárbauti.

« Père. Après avoir vaincu nos forces, l’ennemi s’est emparé du fort de Gnipahellir, et même maintenant ils marchent vers Iárnviðr. Leur nombre est... d’environ six mille, » déclara Loptr.

« ... ! » le vieux patriarche avait fait un léger halètement, puis avait froncé les sourcils indiquant qu’il réfléchissait. Toutes les couleurs avaient été drainées de son visage. Il s’était probablement préparé à cela, et il n’était donc pas visiblement bouleversé, mais il était clair que l’impact de ces chiffres l’avait durement frappé.

Le vieux patriarche ferma les yeux et croisa les bras tout en restant dans de profondes réflexions pendant un moment, puis regarda vers le haut dans le vide et parla. « Nous n’avons qu’un millier d’hommes. Ce ne serait même pas un combat possible. Même si nous nous retranchions dans les murs et scellions les portes, nous ne tiendrions pas longtemps contre une force de cette taille. »

Les paroles du vieux patriarche étaient détachées et réalistes, et personne dans cette salle avaient fait entendre sa voix afin de lancer des arguments contre lui.

Contre une armée ennemie deux fois plus importante, ils auraient quand même pu se convaincre que leur perte n’était pas certaine, qu’ils saisiraient une opportunité et changeraient les choses. Mais face à une force six fois plus grande, les mots optimistes et encourageants ne sonnaient que creux.

Pour ajouter à cela, les milliers de soldats du Clan du Loup avaient déjà misérablement perdu dans la dernière bataille, puis ils avaient fui le champ de bataille tout en se faisant poursuivre, et ils étaient maintenant vraiment épuisés. Il y avait aussi beaucoup de ses personnes qui étaient grièvement blessées et tous avaient vu leur moral mis à terre.

Avec un moral si bas, il serait même difficile d’éveiller leur esprit combatif au point de les amener à affronter l’ennemi.

Dans toute la salle d’audience, la force lourde et silencieuse connue sous le nom de désespoir planait sur tout le monde.

Le premier à rompre le silence fut le jeune frère assermenté du patriarche et prêtre principal, Bruno.

« Grand Frère ! À ce stade, toute résistance supplémentaire ne ferait que gâcher en vain la vie de nos soldats. Je pense que nous n’avons pas d’autre choix que de nous rendre honorablement, et d’espérer que le Clan de la Griffe fera preuve de bonté, » déclara Bruno.

Alors qu’il avait supplié pour ça, il leva les yeux vers le patriarche. Ses yeux étaient un mélange de culpabilité, d’attente et de servilité abjecte.

« Ahh ! Donc vous seriez prêt à offrir la tête du Père sur un plateau juste pour que vous-même, vous puissiez survivre, espèce de chien éhonté. » Sigrun cracha froidement ces mots sur Bruno, avec un regard de mépris total et vaste.

Le Clan du Loup et le Clan de la Griffe étaient engagés dans une guerre sanglante depuis des années. Le Clan du Loup avait été du côté des perdants pendant presque tout ce temps, mais ce n’était pas comme s’il n’y avait pas eu de pertes pour le Clan de la Griffe.

Ce n’était pas quelque chose qui serait pardonné avec juste une reddition et des excuses. Le chef du camp perdant devrait prendre ses responsabilités d’une façon ou d’une autre.

Le fait d’être forcé de prêter le Serment du Calice de l’Enfant et de devenir le subordonné et le vassal de Botvid était une possibilité, mais Fárbauti était déjà un homme très vieux, et on ne savait pas combien de temps il vivrait encore. Une fois qu’un nouveau patriarche aurait pris le pouvoir, l’ancien serment de Fárbauti ne signifiait rien, et cette option n’avait donc que peu de mérite pour le Clan de la Griffe. Et avec cette différence de nombre, ils n’avaient même pas besoin d’offrir un compromis.

Une tête exposée serait un moyen approprié pour le Clan de la Griffe de satisfaire ses propres troupes, tout en produisant une forte impression aux habitants d’Iárnviðr afin de démontrer que leur dirigeant avait changé.

« Au cours des quarante dernières années, le vin que vous avez bu dans votre calice a-t-il été échangé contre de l’eau boueuse ou autre chose ? » s’écria Sigrun.

En ce qui concerne les liens du calice, l’enfant avait le devoir de protéger le parent auquel il avait juré de son allégeance, et cela même au prix de sa vie. Pour Sigrun, l’idée que cet homme voulait laisser mourir son parent assermenté pour qu’il puisse lui-même se sauver était absolument ignoble.

Mais Bruno n’avait pas encore abandonné. Il lui répondit en criant avec toute la force dans une soudaine explosion de colère. « Ferme ta gueule ! Tu n’es qu’une petite gamine dont le seul talent est de se battre ! »

« Qu’est-ce que vous dites !? » Sigrun haussa la voix en réponse à l’insulte faite sans ménagement.

L’esprit intense derrière ses cris était normalement suffisant pour faire reculer un adulte, mais Bruno continuait à parler.

« Tu penses peut-être que c’est bien tant que tu peux te battre, mais qu’en est-il des autres !? À ce rythme, ils seront tous tués ! Tu sais très bien quel choix sauvera le plus de vies, n’est-ce pas ? Et d’ailleurs, ce n’est même pas gravé dans la pierre qu’ils vont tuer Grand Frère Fárbauti ! Ils pourraient le forcer à se retirer ! Si la prochaine personne à réussir comme patriarche abdiquait de la position en faveur de quelqu’un acceptée par le Clan de la Griffe, alors nous pourrions faire avancer les choses dans une direction plus pacifique ! » déclara Bruno.

« C’est une façon beaucoup trop optimiste de voir les choses, » ricana Sigrun. « Pensez-vous vraiment que ce chef au visage de renard du Clan de la Griffe ait vraiment un cœur si bon ? »

« Mais c’est notre seule option, n’est-ce pas ? Dans tous les cas, cela minimiserait les dommages et les pertes en ville ! Si nous continuons à nous battre, la ville elle-même sera vraiment détruite ! Est-ce ce que tu veux !? » s’écria Bruno.

« Ghh... ! »

« Assez, Sigrun. » Le vieux patriarche leva la main, et sa voix douce fit taire la jeune fille aux cheveux argentés en colère.

Il avait tourné son regard sur chacune des personnes qui étaient rassemblées dans la salle d’audience avant de prendre la parole.

« Il a raison. Nous n’avons pas d’autre voie que de nous rendre. Si j’offre ma tête, Botvid devrait retarder le saccage de la ville d’environs un ou deux jours, et ils ne nous voleront pas tout, » déclara Fárbauti.

« Un... saccage ? Même si vous vous rendez, et même leur offrez votre vie, Père !? » Yuuto n’avait pas pu s’empêcher de se poser des questions.

S’ils cédaient la ville et permettaient son occupation, elle serait nouvellement sous la domination du Clan de la Griffe. Cela n’avait aucun sens qu’ils commettent des pillages et des violences contre leurs nouveaux sujets.

Le vieux patriarche fronça les sourcils, puis hocha lentement la tête, laissant apparaître sur son visage le regret et le déplaisir.

« C’est peut-être quelque chose que tu ne comprends pas parce que tu n’as toi-même jamais été sur les champs de bataille. La guerre libère la bête qui sommeille dans le cœur des hommes. S’ils ne permettent pas une telle chose, ils ne pourront pas reprendre le contrôle de leurs soldats par la suite. »

« Comment cela peut-il... ? » Yuuto était à court de mots.

Il vivait dans cette ville depuis plus de dix mois maintenant. S’il se rendait au bazar, il verrait quelques connaissances qu’il croisait souvent, et grâce à Ingrid, il interagissait aussi avec les artisans et les ouvriers de la ville.

Les connaissances de Yuuto avaient permis de fabriquer divers objets, et cela avait rendu le Clan du Loup plus prospère. Cela avait même déjà atteint les gens du peuple de la ville, et ces jours-ci, en parcourant les rues, il avait même obtenu un : « Bonne chance à vous ! », de plus en plus souvent de la part d’étrangers.

Naturellement, il y avait beaucoup de femmes et d’enfants dans la ville.

N’avaient-ils eu d’autre choix que d’être piétinés et violés sans recours ?

« Loptr, je suis désolé, » déclara Fárbauti. « Il est plus que probable qu’en tant que commandant en second, tu seras exécuté en même temps que moi. Après tout, en tant que futurs dirigeants de la ville, le Clan de la Griffe pensera que ton existence est une menace. »

« Je m’y attendais depuis le jour où j’ai pris le poste de commandant en second, » avait déclaré Loptr.

« Quant à vous deux, Félicia et Sigrun, » continua Fárbauti.

« Oui, mon Père. »

« Père ! »

Avec un regard de culpabilité et une grande honte, les yeux du patriarche s’assombrirent un instant. « Je sais que ce sera une expérience douloureuse pour vous deux, mais... quand bien même, je vous en prie, continuez à vivre. Si vous continuez à vivre, de bonnes choses vous attendent à l’avenir. »

« ... Grrr ! » Yuuto n’était pas assez bête pour ne pas comprendre le sens dans les paroles du patriarche.

La ville allait être saccagée et envahie. Il n’était pas possible que ces hommes fous de sang, affamés quant à l’assouvissement de leurs désirs, oublient deux filles aussi belles que Félicia et Sigrun.

« Ce n’est que des conneries ! Ils ne devraient pas pouvoir s’en tirer comme ça ! Je veux dire, comment peux-tu permettre ça !? » Dépassé par son indignation, Yuuto avait oublié qu’il était en public et avait crié directement sur le patriarche.

Son père assermenté et le frère aîné qu’il respectait seraient exécutés et leurs corps seraient exposés cruellement dans les rues, et ses précieuses petites sœurs seraient violées et dégradées.

Il n’y avait aucune chance qu’un tel résultat soit pour le mieux.

Il n’y avait absolument aucun moyen pour qu’il le permette.

« Il n’y a rien que nous puissions faire, » déclara Fárbauti avec lassitude. « Ce sera une expérience cruelle et douloureuse pour beaucoup de personnes, mais c’est toujours le choix qui entraînera le moins de morts. À ce stade, sans une sorte de miracle, il n’y a aucun espoir de victoire pour nous... »

Forçant les mots d’une voix crispée à travers les dents serrées, le vieux patriarche ferma les yeux et pencha la tête.

Peu de temps après, presque tout le monde dans la salle d’audience regardait le sol. Les bruits de sanglotements étouffés se faisaient entendre ici et là.

Le désespoir dominait tout.

Cependant, il restait encore une personne qui n’avait toujours pas abandonné.

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5 commentaires

  1. Je me demande bien comment Yuuto va faire pour retourner la situation... Merci pour le chap ^^

  2. Merci pour le chapitre !

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