Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 3 – Chapitre 5

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Acte 5

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Acte 5

Partie 1

« Je suis désolé de vous avoir fait attendre. » Une voix grave et gutturale résonnait solennellement dans toute la salle de rituel. « J’annonce par la présente à tous ceux qui se sont réunis en cette occasion propice que j’aurai maintenant l’honneur de diriger la cérémonie qui lie parent et enfant par le calice sacré de l’allégeance. »

Le propriétaire de la voix était un homme qui avait l’air d’être dans la quarantaine. Il avait un visage féroce, avec des cicatrices sur le front et les joues.

Il ne portait pas de rune, mais apparemment il avait fait preuve d’un courage au combat égal à n’importe quel Einherjar, et sa disposition honnête et inébranlable lui avait valu un profond respect parmi ses pairs. Ce grand homme s’était vu confier le poste d’assistant du commandant en second, faisant de lui le deuxième officier le plus haut gradé du Clan du Loup.

Yuuto scruta la salle du rituel, remplie de tous les officiers éminents du clan. Chacun d’eux portait une certaine sévérité en eux, ce à quoi on pouvait s’attendre de ceux qui avaient dû gagner leur place dans leur poste actuel seulement par leur travail acharné et les résultats obtenus.

L’ambiance dans la salle était sérieuse et tendue.

« Je suis l’assistant du commandant en second Jörgen, et je jouerai le rôle de médiateur pour ce rite. Sur l’ordre de mon père, le septième patriarche du Clan du Loup, Fárbauti, bien que je puisse manquer de la dignité qui convient à un homme pour une si grande tâche, je m’engage ici à bien faire mon devoir et je m’acquitterai sur ma vie même en lui rendant de si grands services. »

Il n’y en avait aucune personne présente ici qui ne le connaissait pas déjà, mais ce genre d’introduction faisait partie de l’étiquette appropriée.

Le médiateur — une sorte d’« intermédiaire » qui était la personne qui s’occupait du calice pour les deux personnes présentes à la cérémonie — était un rôle qui, à Yggdrasil, était habituellement rempli par le goði, les prêtres impériaux et les représentants directs du divin empereur, dans les cas où les deux parties étaient patriarches du clan. Cependant, comme ce rite était une affaire interne à un seul clan, Jörgen pouvait servir dans ce rôle.

« Yuuto, par ici, » l’homme l’avait fait venir vers lui.

« Oui, Sire, » Yuuto se leva lorsque Jörgen l’appela et se dirigea vers la zone devant un autel où se trouvait un feu ardent, et où le patriarche était déjà assis. Yuuto s’assit en face de lui.

Conquis par l’atmosphère intense et oppressante de la salle du rituel, le cœur de Yuuto battait avec force. Il était trop tard pour s’en inquiéter maintenant, mais il craignait toujours de faire erreur ou de faire une gaffe au cours de la cérémonie.

Jörgen se pencha vers le vieux patriarche aux cheveux blancs. « Je vous le demande humblement, mon père, Fárbauti. Votre désir de faire de l’honorable Yuuto votre enfant assermenté reste-t-il inchangé ? »

Fárbauti tourna son regard vers Yuuto, il le déplaça vers Jörgen et hocha la tête.

« Oui, il est inchangé. Je ferai de Yuuto mon enfant assermenté, et je m’occuperai bien de lui, » déclara Jörgen.

« Alors je vous le demande humblement, Fárbauti, mon père. Montrez au jeune homme, qui deviendra votre enfant Jörgen, le vin sacré qu’il boira. S’il vous plaît ! » déclara Jörgen.

Tandis que Jörgen faisait un geste de la main, Fárbauti avait saisi les deux extrémités du calice de ses mains, le soulevant doucement dans les airs. Suivant la coutume, il l’avait ensuite placée sur ses lèvres et en avait pris trois gorgées précises et profondes d’elle, avant de la remettre à sa place sur l’autel.

« Je vais maintenant recevoir le calice de votre part. » Jörgen s’avança et, après un salut, prit le Calice du Parent dans ses mains et versa une partie du vin sacré qu’il contenait dans le Calice de l’Enfant qui avait été préparé à proximité.

Une fois que Jörgen eut fini de verser, il rendit le Calice du Parent, puis sortit un petit poignard gainé et le tendit avec respect à Fárbauti.

« Je demanderai encore une fois à vous Fárbauti, mon père, » dit Jörgen. « Ce calice, bien qu’il puisse être donné dans des circonstances inhabituelles, sera celui de votre enfant assermenté. Je vous demande humblement de donner à l’honorable Yuuto le fier sang de notre clan, afin qu’il hérite de la volonté et de l’histoire des luttes et des souffrances de nos ancêtres, afin que vous le guidiez pour devenir un membre exemplaire de notre clan. »

« Je vais le faire, » Fárbauti avait pris le poignard et l’avait sorti de sa gaine dans un mouvement exagéré. Son éclat argenté terne le marquait comme étant fait de fer, le métal qui, à Yggdrasil, était lui-même un cadeau des cieux.

Sans changer d’expression, le vieux patriarche plaça la lame du poignard sur son propre index. Il tendit le doigt et laissa tomber les gouttes de sang pourpre dans le Calice de l’Enfant.

Un enfant portait le sang de ses parents. Ainsi, en faisant mélanger le sang du parent assermenté avec le vin sacré, puis en l’absorbant, on devenait un enfant en nom et en corps.

« Je vous remercie humblement. » Jörgen fit un autre salut. Avec des mouvements précis, il déplaça le plateau sur lequel était placée la coupe jusqu’à Yuuto, puis il se redressa et parla. « Je vous demande humblement, Yuuto, qui deviendra un enfant assermenté. S’il vous plaît, prenez le calice dans vos mains. »

« Oui, Sire, » déclara Yuuto.

C’était enfin le tour de Yuuto. Les erreurs ne seraient pas pardonnées. Yuuto avait saisi les deux extrémités du calice et le souleva soigneusement jusqu’à ce qu’il soit au niveau de ses épaules. Puis il avait attendu.

« Une fois que vous aurez amplement bu dans ce calice, vous deviendrez l’enfant assermenté de mon père, Fárbauti. Bien que vous deviez certainement vous y préparer pleinement, je vous rappelle qu’une fois que vous l’avez déclaré comme votre parent, ces mots seront absolus et contraignants. Il peut y avoir des moments où, par exemple, quelque chose est blanc, et pourtant votre parent déclare qu’il est noir. Dans de tels cas, vous devez faire disparaître toutes les autres pensées et aussi accepter qu’elles soient noires. »

Dans le monde d’Yggdrasil, un parent par le Serment du Calice était une existence d’autorité absolue pour ses enfants assermentés.

On ne pouvait pas choisir le parent ou les frères et sœurs lorsqu’on naissait, mais on pouvait librement choisir le parent de son clan par le Serment du Calice. Une fois ce choix fait librement, on était tenu de consacrer une loyauté absolue de cœur et d’âme, à son parent assermenté. C’était la coutume dans ce monde.

« Si, malgré cela, vous avez toujours la résolution de vous engager pour ce clan, et envers notre père, buvez trois fois dans ce calice, asséchez-le, et prenez le vin sacré en vous. S’il vous plaît ! » déclara Jörgen.

Tout en agissant comme le disaient les paroles de Jörgen, Yuuto avait suivi les mouvements habituels, buvant le vin du Calice.

Yuuto avait ainsi directement échangé le Serment du Calice avec Fárbauti, et était passé du statut d’invité du Clan du Loup à celui de membre à part entière, et d’enfant subordonné de son patriarche.

***

Partie 2

Après la cérémonie étouffante et formelle, c’était l’heure d’un banquet rempli de chants et de festivités enivrantes.

« Félicitations à vous, Grand Frère Yuuto ! » avait déclaré un membre du clan. « J’aurais au moins dû m’attendre à ça de votre part ! En plus, de penser que vous deviendriez si rapidement un officier du clan, et en plus le dixième du clan ! »

« Oh ! Franchement, ce n’est qu’un résultat naturel, vu ce que Grand Frère Yuuto a réussi à faire, » s’interposa un autre. « Maintenant que nos troupes du Clan du Loup sont armées du métal des dieux, elles n’ont rien à craindre du Clan de la Griffe ! »

« Ces arbalètes et ces étriers sont aussi incroyables ! » s’écria un troisième. « Ces deux innovations venant de vous, pour des choses qui exigent normalement une période d’entraînement incroyablement longue, font en sorte que même un novice peut se battre à égalité avec un vétéran en un rien de temps ! »

« Ouais, avec ça, notre victoire dans la prochaine bataille est pratiquement garantie ! »

« Ohhhh ! Cela me fait penser à quelque chose. J’ai eu la chance de manger ce pain sans gravier que vous avez inventé ! C’est exceptionnellement bon ! » déclara un autre.

« Et ce nouveau papier est si léger et incroyablement pratique ! »

« Grand Frère Yuuto, grâce à vous, la ville est inondée de commerçants et de marchands. C’est la première fois que je vois notre ville aussi animée. »

« C’est exactement ce que j’attends de notre Gleipsieg ! Tout le monde avait des doutes sur vous, mais moi, j’ai toujours cru en vous. »

« Vous n’étiez pas le seul ! J’ai répété plusieurs fois à ces voyous dubitatifs qu’ils avaient tort ! »

Le défilé des membres du clan qui venaient vers Yuuto pour lui dire des louanges ne semblait pas montrer le moindre signe de vouloir s’arrêter de si tôt.

Après son succès dans le raffinage du fer, Yuuto avait continué à introduire des technologies de pointe inédites à Yggdrasil, l’une après l’autre.

Il s’était rendu compte que dans le monde réel, les bonnes et les mauvaises choses ne se produisaient pas uniformément ou dans la même mesure. La plupart du temps, elles avaient tendance à se produire d’une manière étrangement déséquilibrée. Ainsi, une longue série de mauvaises choses se succédaient, et l’inverse était également vrai.

Comme pour compenser le long chemin parcouru depuis l’arrivée de Yuuto, six mois après son arrivée, tout ce qu’il tentait de faire ces derniers mois semblait s’être déroulé sans heurts et sans aucun problème réel. Pour l’instant, on aurait dit que tout allait dans son sens. Il se sentait presque tout-puissant, comme s’il pouvait tout faire maintenant s’il essayait.

Maintenant qu’il avait fait de grands progrès dans la société, il n’y avait pas de fin à ceux qui voulaient le mettre sur un piédestal et vouloir être dans ses bonnes grâces. C’était comme ça dans le monde. Et la plupart d’entre eux étaient ceux qui s’étaient moqués publiquement de lui, l’appelant Sköll, le Dévoreur de Bénédictions et Durinn, celui qui dormait trop. Dans son cœur, il n’avait pas pu s’empêcher de ricaner à l’idée qu’ils pouvaient si effrontément changer leur attitude envers lui en agissant maintenant de cette manière.

Sigrun était venue le voir. « Félicitations, Grand Frère Yuuto. »

« Ah, hey, Run. Merci. » Alors que Yuuto en avait marre de toute cette mascarade, il s’était mis à sourire en voyant ce visage familier.

Et puis son sourire s’était élargi et était devenu plus sournois à mesure qu’il imaginait une petite farce géniale.

« Mais comme je suis au-dessus de toi dans le clan maintenant, techniquement, je suis comme ton grand frère. Tu dois utiliser un langage plus respectueux avec moi. Alors, ça devrait être “Félicitations à vous, Grand Frère”, d’accord ? »

Il avait supporté que cette fille lui parle avec mépris pendant tout ce temps. C’était humain pour lui de vouloir utiliser cette chance pour un peu se venger.

Il fallait obéir à ses supérieurs. C’est ainsi que les choses fonctionnaient dans ce monde.

Yuuto espérait la voir trembler d’humiliation alors qu’elle se forçait à lui parler à nouveau de façon formelle et polie, mais...

« C’est vrai que, formellement parlant, tu es mon frère aîné dans le clan, mais ce n’est pas comme si j’avais échangé directement le Serment du Calice avec toi. » Sigrun réduisit ses attentes de façon catégorique et concise. « Je n’obéis qu’aux ordres de ceux que je reconnais personnellement comme étant dignes. »

Bien sûr, Yuuto n’en voulait plus à Sigrun, et il la considérait même comme une amie. J’avais juste l’intention de te taquiner un peu et de te dire : « Je plaisante ! Et franchement, me parler formellement serait si peu drôle que ma peau en souffrirait. Traite-moi comme tu l’as toujours fait. » Et ils auraient clos tout ça avec un rire des deux côtés.

Mais au lieu que cela se déroule ainsi, la façon dont Sigrun refusait de changer son attitude envers lui, quel que soit son rang ou son statut, était si intrépide, même virile, qu’il se sentait frustré.

« Félicitations, Yuuto ! » Loptr l’appela après ça.

Le sentiment de frustration de Yuuto s’était alors dissipé, et son humeur s’était redressée lorsqu’il s’était retourné pour répondre. « Oh... Grand Frère Loptr ! Je te remercie ! »

« Allons... parler dehors, un moment, d’accord ? » Le jeune homme aux cheveux blonds avait fait un geste du menton vers une porte qui sortait de la salle du hörgr.

C’était une invitation directe du commandant en second du clan. Les gens autour de Yuuto semblaient tous réticents à le laisser partir, mais dans cette situation, ils n’avaient d’autre choix que d’acquiescer par respect.

« Merci, Grand Frère, » déclara Yuuto, en inspirant profondément. Dans une pièce aussi bondée, l’air avait tendance à devenir étouffant et stagnant, et l’air extérieur rafraîchissant qu’il y avait dans les poumons de Yuuto était excellent. « Tu m’as sauvé là-bas. »

« Hehe hehe, il n’y a pas de quoi. Ça fait quoi, sept jours maintenant ? Je suis content de voir que tu as l’air en forme, » déclara Loptr.

« Ahh, ouais... J’imagine que je ne t’ai vu qu’en passant ces jours-ci, hein ? » demanda Yuuto.

Ayant justement dit avant ça à Sigrun d’utiliser un langage respectueux envers ses supérieurs, Yuuto faisait exactement le contraire en ce moment, lui parlant de façon complètement désinvolte.

L’inconvénient d’utiliser un langage poli avec quelqu’un était qu’il pouvait aussi sembler raide et distant. Ils vivaient sous le même toit depuis longtemps. Pendant ce temps, l’amour et le respect de Yuuto pour son frère aîné assermenté s’étaient encore approfondis, mais à ce moment-là, sa façon de lui parler était devenue complètement franche et sans réserve.

« Bon sang, j’ai vraiment un frère cadet sans cœur, » avait commenté Loptr. « Tu manques aussi à Félicia, tu sais. »

« Je suis désolé. » Un peu honteux, Yuuto baissa un peu la tête.

Depuis qu’il avait terminé son travail sur le processus d’affinage du fer, il était devenu de plus en plus courant pour Yuuto d’être tellement absorbé par son travail dans l’atelier d’Ingrid qu’il travaillait 24 heures sur 24, sans revenir à la maison pendant plusieurs jours de suite.

La plus grande raison était qu’il agissait ainsi afin de pouvoir rentrer chez lui et pour rembourser la dette de gratitude qu’il avait envers son nouveau frère et sa nouvelle sœur, mais il aimait aussi simplement faire des choses.

« Franchement, quand j’ai entendu la nouvelle de Père l’autre jour, ça m’a pris par surprise, » avait dit Loptr. « Quelque chose t’a-t-il fait changer d’avis ? C’est-à-dire, assez important pour que tu puisses échanger ton Serment du Calice directement avec Père ? Et tu as fait ça sans même m’en parler ? Suis-je si peu fiable en tant que ton grand frère ? » Il y avait une certaine forme d’accusation dans le ton de Loptr.

Jusqu’à présent, Loptr avait invité Yuuto à plusieurs reprises à rejoindre formellement sa faction clanique, mais Yuuto avait toujours refusé catégoriquement, avec l’argument qu’il devait finalement retourner dans son propre monde.

Même s’il avait toujours gardé son calme et sa douceur, Loptr était humain. En tant que personne qui avait apprécié le potentiel de Yuuto depuis le début et qui avait cherché à le recruter depuis si longtemps, il ne pouvait bien sûr pas laisser passer une telle chose sans au moins déposer une plainte ou deux.

« En fait, c’est le contraire, » déclara Yuuto. « Jusqu’à présent, j’ai toujours compté sur toi pour m’aider. J’ai juste pensé que je ne pouvais pas continuer à dépendre de mon grand frère. »

Avec un sourire ironique, Yuuto avait ri et avait haussé les épaules.

Yuuto n’était plus l’enfant faible qu’il avait été, incapable de survivre sans la protection de Loptr et Félicia.

Il voulait montrer qu’il pouvait se débrouiller seul, prendre soin de lui-même et prendre ses propres décisions. Et la raison pour laquelle c’était si important était — .

« De toute façon, tu n’as ni le temps ni l’énergie pour t’occuper de moi en ce moment. N’est-ce pas ? » demanda Yuuto.

La bataille qui allait décider du sort du Clan du Loup était déjà proche.

Son frère aîné assermenté assumait de lourdes responsabilités en tant que commandant en second du clan, et il était extrêmement occupé en ce moment, et chaque instant de son temps était consacré aux préparatifs de la guerre avec le Clan de la Griffe. Yuuto ne voulait pas être un fardeau supplémentaire.

« Ma mission dans ce monde est d’apporter la victoire au Clan du Loup, » poursuit Yuuto. « Je vais faire tout ce que je peux pour que ça arrive. Grand Frère, tu dois juste te concentrer sur ce que tu as à faire. »

Yuuto ne voulait pas être un obstacle pour le frère auquel il était déjà si obligé. Il ne voulait pas être un homme pathétique qui était toujours sauvé par les autres, il voulait être le genre d’homme qui pouvait sauver les autres.

Il voulait lui rendre la gentillesse qu’il avait reçue jusque-là, même si c’était vraiment faible ce qu’il arriverait à faire.

Et c’est pourquoi, malgré les obligations contraignantes qu’il créerait, Yuuto s’était résolu à échanger le Serment du Calice directement avec le patriarche.

***

Partie 3

« Ô Angrboða, déesse qui protège Iárnviðr ! Moi, Fárbauti, patriarche du Clan du Loup, je vous en supplie. Offrez votre protection divine à ces braves soldats du Loup qui s’apprêtent à combattre ! Accorde-nous la victoire ! »

Alors que Fárbauti haussa la voix à la fin, la foule poussait un rugissement qui semblait secouer l’air, et qui résonnait partout dans la ville.

« Victoire !! »

Des rapports indiquaient que le Clan de la Griffe mobilisait enfin ses forces, et maintenant, devant la tour sacrée, Hliðskjálf, il se tenait droit devant des rangées de soldats bien armés, et au garde-à-vous, alors que le bout de leurs lances était planté fermement dans le sol.

Ils étaient un peu plus d’un millier.

Ces soldats allaient rejoindre les cinq cents soldats du fort de Gnipahellir à la frontière avec le Clan de la Griffe, soit une force totale de quinze cents hommes. Ceux qui protégeaient la frontière avec le Clan de la Corne ne pouvaient pas se permettre d’être déplacés, c’était donc le nombre maximum de soldats que le Clan du Loup pouvait rassembler.

Par contre, en tenant compte des informations qu’ils avaient obtenues jusqu’alors, on estimait que le Clan de la Griffe comptait environ deux mille à deux milles cinq cents hommes.

À en juger par le nombre, ils étaient désavantagés, mais maintenant la main droite de chaque soldat du Clan du Loup tenait une lance assez puissante pour percer les boucliers de leurs ennemis. Et dans leurs mains gauches se trouvaient des boucliers assez durs pour résister à n’importe quel type d’attaque que leurs ennemis pourraient porter.

Et en plus de cela...

« Commandant en second, Loptr, » ordonna Fárbauti. « Je t’accorde toute l’autorité en tant que mon représentant. Dirige cette armée afin de détruire les forces de notre ennemi juré, le Clan de la Griffe, et reprends la dignité que nos ancêtres nous ont transmise de génération en génération ! »

« Père ! Je le ferai ! » déclara Loptr.

Le commandant de cette armée était Loptr, l’Einherjar de la rune Alþiófr, le Bouffon des Mille Illusions. Il était le général héroïque connu dans les terres voisines sous l’alias de Býleistr, le Père de la Foudre au Cœur de la Tempête.

Sous sa bannière se trouvaient Sigrun, Félicia, et l’homme chargé de protéger le fort de Gnipahellir, Skáviðr, connu sous le nom de Mánagarmr, le loup argenté le plus fort. Chacun était un puissant Einherjar à part entière, à égalité avec une centaine de soldats, et ils formaient ensemble une équipe incroyable.

« Viens ici, Yuuto, » ordonna Fárbauti.

« Père ! » Yuuto répondit à la convocation et s’installa à ses côtés, comme ils en avaient discuté à l’avance. Il sentait distinctement les yeux de tout le monde se poser sur lui.

Pendant la cérémonie du Serment du Calice, la salle était remplie de gens importants, mais il n’y avait que quelques dizaines de personnes. Mais maintenant, il était devant une foule de milliers de personnes. Il n’avait pas pu empêcher ses genoux de trembler. C’était comme si son propre corps ne voulait pas l’écouter.

À ce moment, la main de Fárbauti l’avait saisi avec force son épaule et, mystérieusement, le tremblement se calma.

« Je suis sûr que vous le connaissez tous, » déclara Fárbauti. « Il s’agit du jeune homme avec qui j’ai échangé le Serment du Calice l’autre jour, mon nouveau fils. C’est lui qui nous a été envoyé par Angrboða ! Il s’agit de l’Enfant de la Victoire, Gleipsieg ! Tant qu’il est avec nous, la victoire du Clan du Loup est assurée ! »

« Gleipsieg ! Gleipsieg !! » avait rugi la foule.

Les vagues d’acclamations fébriles qui s’étaient levées de la foule avaient submergé Yuuto.

« Hahaha, wôw... Je le sens même dans mes os, » déclara-t-il en riant.

Il savait que le son existait en tant que vibrations voyageant dans l’air, mais la sensation de ces vibrations qui se répercutaient au cœur même de son corps lui avait fait comprendre cette connaissance sur le plan physique.

Cependant, le fait que tous ces encouragements bruyants s’adressaient à lui n’avait pas du tout l’air réel pour lui. Le traumatisme de la façon dont tout le monde l’avait ridiculisé et insulté était encore fraîchement gravé dans son esprit.

« Allez, vas-y, » insista Fárbauti. « Et si tu leur faisais une réponse ? » Il lui avait parlé sur un ton doux.

« E-Eh bien. Je suppose que je devrais le faire, » déclara Yuuto.

Face à la demande de Fárbauti, Yuuto avait placé son sourire de vendeur qu’il avait pratiqué ce jour-là, et avait salué la foule.

Instantanément, il avait senti que les acclamations rugissantes s’amplifiaient encore plus.

Il s’agissait de la raison pour laquelle Yuuto avait accepté d’échanger le Serment du Calice directement avec Fárbauti.

Il n’était pas assez puissant pour prendre une arme et se battre en tant que soldat. Si un novice comme lui errait sur le champ de bataille, il ne serait rien de plus qu’un obstacle.

Voyant à quel point il était frustré par lui-même, le vieux patriarche s’était approché de lui, lui demandant d’assumer le rôle de remonter le moral de tous.

Le destin du Clan du Loup et le sien étaient tous les deux en jeu dans cette bataille. Il voulait s’assurer qu’il faisait absolument tout ce qu’il pouvait.

Il détestait tout ce qu’il y avait dans ce monde. Mais maintenant...

Loptr et Félicia allaient de soi, mais maintenant Sigrun et Ingrid étaient aussi importantes pour lui. Même Fárbauti était quelqu’un qu’il voulait protéger. Il voulait faire quelque chose pour aider sa famille.

« Wôw, tu es vraiment populaire, Yuuto, » Loptr le taquinait, haussant les épaules. « Je suppose que c’est ce que signifie être l’Enfant de la Victoire, Gleipsieg. »

Alors qu’il s’apprêtait à partir pour une bataille où il serait sûrement confronté à la menace constante de la mort, cet homme faisait des blagues. C’est en partie grâce à ce courage que Yuuto l’avait trouvé si fiable, mais cela l’avait aussi rendu jaloux.

« Le fait d’apporter la victoire au Clan du Loup est après tout ma mission. C’est le moins que je puisse faire, » déclara Yuuto.

Yuuto avait fait de son mieux pour se montrer confiant en réponse, en levant les lèvres de manière ludique. Il ne pouvait pas se permettre d’agir timidement ou honteusement devant le frère aîné qu’il respectait tant.

« Mais, c’est vraiment tout ce que je peux faire pour toi. Occupe-toi du reste de ma part, Grand Frère, » Yuuto avait tenu son poing droit, pointé vers Loptr.

C’était un geste dont son frère aîné ne pouvait pas rater le sens.

« C’est compris, » Loptr avait souri. « Laisse-moi faire. »

Avec un sourire plein de confiance, Loptr avait frappé le poing de Yuuto avec le sien. Puis il s’était retourné pour faire face à ses soldats en criant : « À toutes les troupes, en avant ! »

 

☆☆☆

« Je vois, » déclara Mitsuki. « Loptr, Félicia et Sigrun sont partis se battre. Je m’inquiète pour eux... »

« Moi aussi, » déclara Yuuto. « Eh bien, ils sont tous les trois des Einherjars, et je ne pense pas qu’ils feront quoi que ce soit de trop risqué. »

« Oui, tu as raison, » Mitsuki avait accepté ce qu’il disait. « Je suis sûre qu’ils s’en sortiront. Je sais que c’est impoli pour eux que je dise ça, mais, Yuu-kun, je suis... vraiment heureuse que tu ne sois pas allé te battre avec eux. »

« Oh, eh bien, ne t’inquiète pas pour moi. Je reste ici, en lieu sûr. Pourtant, c’est sûr que ça s’est calmé sans eux. »

« ... Yuu-kun, te sens-tu seul ? » demanda-t-elle.

« Quoi — N-Non, je ne ressens pas ça ! » s’écria Yuuto.

« Ta voix ne m’indique pas du tout ça, » répliqua-t-elle.

« Mince alors, » déclara-t-il.

Yuuto voulait lui faire une sorte d’argument en réponse, mais au lieu de faire cela, il s’était retenu en se maudissant doucement et en faisant claquer sa langue. Il se sentait vraiment seul, et il pensait que tout ce qu’il disait le rendrait plus évident pour quelqu’un qui le connaissait si bien.

Après la cérémonie de départ de l’armée, Yuuto s’était retourné seul chez Loptr.

Même si le Clan du Loup était une petite nation parmi ses voisins, il demeurait dans la maison de son commandant en second, c’était donc une grande maison. Il semblait trop grand et spacieux pour être utilisé seul (Angela la servante vivait dans une petite cabane séparée de la maison principale). Le vide, l’absence d’autres personnes dans cette maison, ne faisait qu’aggraver le sentiment de solitude en lui.

Ainsi, sans s’en rendre compte consciemment, ses jambes l’avaient porté vers la Hliðskjálf.

Mais admettre ça devant son amie d’enfance aurait blessé sa fierté.

« Euh, il y a quelque chose sur quoi je dois faire des recherches, alors je vais y aller maintenant, » déclara Yuuto.

« Oh, c’est vrai, » répondit Mitsuki. « D’accord. Alors, rappelle-moi bientôt, d’accord ? Bye bye ! »

« Ouais, on se reparle bientôt, » répondit Yuuto.

Au début, ils avaient eu beaucoup de mal à dire au revoir et à mettre fin à leurs appels, mais à ce moment-là, ils n’étaient pas trop pressés.

Yuuto avait raccroché. Puis, avec des mouvements pratiqués, il avait ouvert son application de navigateur. Il avait parcouru grossièrement les articles qu’il voulait vérifier, et juste au moment où il avait terminé, l’écran s’était éteint au fur et à mesure que son énergie s’éteignait.

« Ah, je l’ai vraiment coupé de très près. Je suppose que j’ai passé trop de temps sur l’appel. » Yuuto avait fait un petit rire pour lui-même afin de se ridiculiser. Il semblait qu’avec le départ d’un si grand nombre de ses proches, il s’était senti plus seul qu’il ne le pensait.

« Je me demande où ils sont en ce moment. Mes locataires, ils devaient passer la journée au nord avant de tourner à l’est. Cela veut dire que, puisque la porte nord est par là, alors..., » murmura Yuuto.

Yuuto avait tourné ses yeux dans cette direction, mais il n’y avait rien d’autre à voir que l’obscurité totale.

« Je me demande s’ils regardent aussi ce ciel en ce moment même, » dit Yuuto, tandis que son regard errait vers le haut.

Bien qu’il avait dit à Mitsuki de ne pas s’inquiéter pour lui, le fait qu’il était le seul à rester en sécurité avait blessé sa conscience. Le fait de ne pouvoir rien faire d’autre qu’attendre le retour des autres l’avait frustré et l’avait rendu impatient. Il aurait aimé pouvoir agir avec eux d’une manière ou d’une autre. Il savait que c’était juste sa sensiblerie qui parlait.

« ... Hm ? » murmura-t-il. « Ça ressemble beaucoup à la Grande Ourse. Ouais, cette forme de louche n’a pas changé. Il y a donc cette constellation ici aussi, alors... Attends… attends un peu ! »

Réalisant à quel point cette affirmation était stupide, il s’interposa dans son propre train de pensée à mi-chemin, et scruta le ciel avec plus d’intensité.

Alors qu’il était un enfant élevé dans la campagne, Yuuto connaissait bien les étoiles visibles dans le ciel. Enfant, il avait même assisté à des événements officiels d’observation des étoiles à quelques reprises, à la suite de l’invitation de Mitsuki.

Il ne pouvait pas nommer exactement les quatre-vingt-huit constellations principales, mais il avait facilement mémorisé la Grande Ourse à l’époque parce qu’il avait aimé le son de son nom.

« C’est vrai, donc cette plus petite louche à proximité... c’est la Petite Ourse. D’accord, en y pensant maintenant... Si je suis dans un autre monde, pourquoi les constellations que je vois sont-elles exactement les mêmes ? »

Yuuto était complètement déconcerté par ce qu’il venait de découvrir.

***

Partie 4

« Hein ? Vous voulez dire que l’étoile Polaire n’est pas celle sur le manche de la louche ? » demanda Yuuto.

« Exact, » dit le prêtre. « C’est plutôt l’étoile brillante sur la partie inférieure du bol de la louche. Plus précisément, le vrai nord céleste se trouve à un endroit un peu plus bas que le bol. »

« O-oh ! OK, » déclara Yuuto. « Merci. Ça m’a beaucoup aidé. »

Il avait remercié le prêtre et était sorti précipitamment de la chapelle.

La nuit après avoir repéré la Grande Ourse, Yuuto avait regardé en ligne des cartes d’étoiles et s’était tout de suite mis au travail pour les comparer au ciel.

Les résultats : La position des étoiles ici était complètement identique à celle de la Terre.

C’était un oubli total de sa part.

Quelqu’un qui aurait été dans la ville aurait probablement été ému par la beauté du ciel étoilé d’ici, étincelant comme une mer de joyaux. Mais pour Yuuto, c’était quelque chose qu’il avait tellement l’habitude de voir qu’il ne lui avait pas prêté une attention particulière.

« Mais pourquoi l’étoile Polaire serait-elle ainsi différente ? » se demanda-t-il à voix haute.

Yuuto avait fait ce que n’importe quel Japonais moderne aurait fait face à quelque chose qu’il ne comprenait pas : Il l’avait cherché sur Google.

La lune était encore assez proche de la pleine lune cette nuit-là, de sorte qu’il pouvait accéder à Internet même à la base de la tour.

« Ohhhh, c’est donc ça. » Yuuto avait rapidement trouvé l’information pertinente, et avait exprimé sa surprise à haute voix face à la réponse.

Apparemment, parce que la Terre avait subi une précession axiale — un phénomène par lequel son axe de rotation s’était progressivement déplacé — l’étoile Polaire avait changé selon l’époque. L’étoile Polaire que Yuuto connaissait n’était en fait devenue l’étoile Polaire que vers le 16e siècle, et l’étoile précédente était celle dont il venait d’entendre parler, appelée Kochab.

« Ça veut dire... que je n’ai pas été envoyé dans un autre monde, mais dans le passé ? » se demanda-t-il.

Kochab avait été utilisée comme l’étoile Polaire depuis 1500 avant J.-C. jusqu’à 500 après J.-C. avant de changer. Cependant, il semble qu’il y ait aussi eu une longue période de temps où Kochab était à une certaine distance de la position qu’aurait réellement dû avoir l’étoile Polaire, et donc les gens l’avaient utilisée elle ainsi que Thuban, de l’époque précédente, pour calculer où était le nord.

Les paroles du prêtre laissaient entendre que la situation actuelle était semblable.

« La roue à rayons a été inventée vers 2000 av. J.-C., donc ça doit au moins être un peu plus tard, » murmura Yuuto. « Gahhhh, c’est beaucoup trop de marge ! »

S’il pouvait prendre des mesures plus précises avec les étoiles ici, il pourrait peut-être se faire une idée plus précise de l’époque à laquelle il se trouvait, mais il n’avait ni les instruments ni les connaissances pour le faire. Alors il soupira.

« Autant acheter des livres électroniques et étudier un peu, » déclara-t-il.

Yuuto avait alors parcouru des listes de livres, téléchargeant ceux qui semblaient dignes d’intérêt avec une petite tape sur l’écran.

 

☆☆☆

 

Bien que tant de gens aient été envoyés au combat, Iárnviðr n’avait pas été vidée de sa population. La vie et les affaires se poursuivaient dans la ville même en cette période de guerre, même si elle manquait un peu de son énergie vivante habituelle.

« Arrêtez le jugement ! Arrêtez le jugement ! » Yuuto avait crié en se frayant un chemin à travers une foule de gens rassemblés sur la rive d’une rivière à la périphérie de la ville.

Cela faisait maintenant trois jours que Loptr avait pris l’armée du Clan du Loup et était parti pour les lignes de front.

Yuuto était complètement essoufflé, ayant couru là-bas dès qu’il avait appris la nouvelle.

« Wôw... D’une façon ou d’une autre, je suis arrivé à temps, » il expira en soulagement, essuyant la sueur de son front.

À première vue, l’accusée, une femme d’âge moyen, venait tout juste de commencer à descendre de la rive et elle allait bientôt se jeter depuis le bord dans la rivière.

Il s’agissait d’un procès de type Iárnviðr.

Dans le monde d’Yggdrasil, les rivières étaient vues comme étant très sacrées. Elles fournissaient des vivres, nourrissaient les gens et leurs récoltes, et pourtant elles pouvaient aussi détruire ces mêmes vies et moyens d’existence par le débordement des eaux de crue.

Ainsi, à Iárnviðr, les personnes soupçonnées d’un crime étaient offertes dans la mère de leur prospérité, la rivière Körmt. Ils étaient jetés dans la rivière pour être jugés par les Esprits saints qui y résidaient. S’ils étaient coupables, ils seraient emportés par le courant et se noieraient, et s’ils étaient sans péché, ils survivraient. C’était vraiment une méthode extrêmement rude et superficielle pour décider des choses.

« Mais Seigneur Yuuto, c’est peut-être cette femme qui a tué ma fille ! » Une femme plus jeune avait plaidé devant Yuuto, jetant un regard haineux sur l’accusée. « À ce rythme, l’âme de mon enfant ne pourra jamais reposer en paix ! »

Ceux qui avaient commis des crimes devaient être punis, et Yuuto le croyait également. Mais pour quelqu’un qui avait vécu toute sa vie au Japon, l’utilisation de cette sorte ridicule de « procès par épreuve » afin de déterminer la culpabilité ou l’innocence était le comble de la folie.

« J’en prendrai l’entière responsabilité personnellement et mènerai une enquête pour déterminer si cette personne est réellement coupable ou non, » avait annoncé Yuuto avec fermeté. « Je rendrai mon verdict en temps voulu, alors attendez jusque-là, s’il vous plaît. »

Yuuto n’était pas un dieu et n’avait aucun moyen de savoir avec certitude si la femme accusée avait réellement commis le crime ou non. Il ne croyait pas non plus que les soi-disant dieux ou esprits connaîtraient la vérité. C’est pourquoi il avait l’intention de mener une enquête en bonne et due forme.

Jusqu’à il y a quelques jours seulement, Yuuto n’aurait eu d’autre choix que de regarder une telle farce de procès en tant que spectateur impuissant. Même si beaucoup le saluaient comme l’Enfant de la Victoire, Gleipsieg, officiellement il n’était encore qu’un invité d’honneur du commandant en second Loptr, sans réelle autorité au sein du clan.

Mais maintenant, les choses étaient différentes. Yuuto avait été nommé officier de clan au dixième rang, ce qui lui conférait un pouvoir discrétionnaire plus que suffisant. Et s’il n’avait pas utilisé ce pouvoir maintenant, alors quand ?

« Maman ! Maman ! » La voix d’un enfant avait retenti de la direction de l’accusée, et quand Yuuto s’était retourné pour regarder, il avait vu qu’une petite fille d’environ dix ans s’accrochait à cette femme.

Elle semblait avoir une fille. Il serait absolument impardonnable de lui enlever la mère de cette petite fille pour un crime qu’elle n’avait pas commis.

Yuuto n’aurait pas pu être plus sûr maintenant qu’il avait fait ce qu’il fallait. Cependant...

« Seigneur Yuuto, n’intervenez pas, s’il vous plaît, » la femme qu’il venait de sauver lui avait fait un reproche. « Ma conscience est claire, et je n’ai aucune crainte. »

Elle avait ensuite insisté sur le fait qu’il serait insupportable d’attendre jusqu’à ce qu’il rende sa décision alors que tout le monde continuerait à la considérer avec suspicion, et que si elle confiait sa vie aux dieux, tout serait fini en un instant. Elle lui avait dit que parce qu’elle n’avait rien fait de mal, elle était certaine qu’elle serait épargnée.

Pour Yuuto, c’était le genre de déclaration que l’expression « à couper le souffle » visait à décrire.

Il était vrai qu’à Yggdrasil, il y avait des individus comme les Einherjars aux pouvoirs magiques, dont on disait qu’ils étaient choisis par les dieux. Il était donc possible que des existences surnaturelles comme les dieux existent ici aussi. Mais même si c’était vrai, ces dieux n’avaient accordé leur bénédiction qu’à un très petit nombre de personnes.

Comment les gens peuvent-ils avoir autant confiance en ces soi-disant dieux ? Cela avait donné à Yuuto un mal de tête rien que d’y penser.

 

☆☆☆

 

« Yuuto, il ne faut pas être trop gourmand, » insista un homme. « La sagesse populaire nous dit qu’une punition sévère des dieux frappe ceux qui cherchent à s’emparer de plus que ce qui leur a été attribué. »

« Comme je l’ai dit, si nous plantons du trèfle, cela va réellement restaurer les champs, » s’exclama Yuuto. « Il servira de nourriture pour le bétail, et le fumier de ce bétail peut être utilisé comme engrais, donc il fertilisera aussi le sol et augmentera le rendement pour la récolte de l’année prochaine ! »

« Non, non, c’est tout simplement impossible ! » l’homme avait riposté. « Les plantations consécutives affaiblissent la résistance du sol. En effet, c’est ainsi pour tout en ce monde, il est consommé lorsque nous l’utilisons. L’idée que quelque chose augmenterait en l’utilisant est vraiment quelque chose qui va à l’encontre des lois mêmes des dieux. »

L’homme abaissa la paume de sa main sur la table avec un bruit sourd et rejeta résolument l’idée.

C’était un homme qui avait dépassé la fleur de l’âge, et le sommet de sa tête était devenu chauve, ne laissant que des cheveux sur les côtés. Bien que la plupart des membres du clan soient venus louer Yuuto et le saluer comme l’Enfant de la Victoire, Gleipsieg, il y en avait encore un grand nombre qui refusait de le reconnaître et le traitait toujours comme avant.

Cet homme était peut-être l’avant-garde de ce groupe, et son nom était Bruno. En tant que prêtre en chef, il était chargé de gérer les cérémonies sacrées du Clan du Loup, les rites et l’étiquette qui s’y rattachait. Et il haïssait Yuuto avec passion depuis le moment où le jeune homme était soudain apparu au milieu d’un rite dirigé par Félicia.

Il n’avait pas hésité à dire publiquement des choses comme. « Celui-ci ne nous est pas envoyé par la déesse, mais par les démons. Ses sinistres cheveux noirs en sont la preuve. »

Il avait servi fidèlement le Patriarche Fárbauti pendant plus de quarante ans en tant que frère cadet assermenté et subordonné de confiance, et était donc une voix très influente dans le clan. Il n’y avait pas de plus grand obstacle à Yuuto que cet homme, et aussi pas de plus grandes irritations quant à tout ce qu’il faisait.

« Arghh, franchement..., voyons ! » Sa frustration était à son apogée, et Yuuto passa sauvagement ses doigts dans ses cheveux.

Leur argumentation s’était déjà poursuivie de cette manière pendant plus d’une heure, sans qu’aucun progrès ait été constaté. Yuuto avait fait des recherches approfondies sur le sujet à l’aide de son smartphone, et leur avait expliqué avec des arguments parfaitement logiques, mais tout ce qu’il recevait en retour était « les dieux ceci, les dieux cela ». Ce n’était même pas une vraie discussion.

Ajoutée à son expérience antérieure du procès par l’épreuve, l’idiotie de cette situation avait complètement usé la patience de Yuuto.

« Naturellement, Yuuto, je suis conscient que vous êtes bien versé dans une variété de connaissances, la méthode pour affiner le fer étant un tel exemple, » avait poursuivi Bruno. « Mais j’ai aussi entendu dire que vos projets échouent souvent. Le Clan du Loup ne dispose que d’un très petit nombre de terres avec un sol propice à l’agriculture, et nous ne pouvons nous permettre le moindre risque de perdre cela ! »

Tous les autres officiers du clan présents hochèrent vigoureusement la tête en entendant Bruno.

Il semblait qu’il n’y avait pas une seule personne dans la salle qui était prête à donner son approbation à Yuuto. Il était complètement seul ici.

Pourtant, Yuuto éleva à nouveau la voix, refusant d’abandonner. « C’est parce qu’il y a si peu de terres cultivables que nous devons les utiliser le plus efficacement possible ! Si vous restez assis sur vos mains à cause de la peur de l’échec, alors le clan restera toujours pauvre ! Pensez à vos enfants maintenant, et aux enfants qui vont bientôt naître. Quel est l’intérêt si vous ne pouvez pas leur donner assez de nourriture pour remplir leur estomac !? »

Il ne s’était pas passé un jour sans que Yuuto ne voie des enfants affamés dans les rues de la ville. Chaque fois qu’il les voyait, il était rempli d’indignation et il ressentait le sentiment qu’il devait faire quelque chose à ce sujet.

Il était déjà presque temps de récolter l’orge. D’après ce qu’il avait confirmé sur Internet, le trèfle devrait être planté après l’orge.

Confucius avait dit un jour : « Voir ce qui est juste et ne pas le faire, c’est manquer de courage. »

Ce serait une chose si Yuuto n’avait pas eu les connaissances nécessaires, mais maintenant qu’il le savait, ce serait un gaspillage pour lui de laisser ces champs en friche.

Yuuto avait continué à faire des arguments passionnés pendant un certain temps après cela, mais à la fin, il n’avait pas convaincu un seul des hommes têtus dans cette pièce d’être d’accord avec lui.

***

Partie 5

Cette nuit-là, Yuuto avait pris d’assaut le hörgr se trouvant au sommet de la Hliðskjálf.

« Au diable les dieux ! » cria Yuuto en frappant violemment (et irrespectueusement) les murs. « Si vous pensez que vos dieux sont si grands et justes, alors vous pouvez tous prendre vos principes stupides et sauter dans la rivière et vous pouvez aller vous y noyer ! »

« Eh bien, tu es en pleine forme, n’est-ce pas ? » commenta une vieille voix rauque mélangée à des rires secs venant de derrière lui.

C’était la voix familière de l’homme qu’il avait croisé plusieurs fois dans cet endroit.

« Oh, c’est toi, papy, » dit Yuuto en se retournant. « Quoi ? Es-tu encore en train de boire ? Si tu n’arrêtes pas ça, tu vas vraiment ruiner ta santé. »

C’était, bien sûr, Fárbauti.

Yuuto visitait fréquemment la tour sacrée pour appeler Mitsuki, et Fárbauti aimait venir ici la nuit et boire sous le clair de lune. C’était logique qu’ils se voient souvent ici.

Le vieux patriarche secoua la tête, comme pour dire bon sang. « Je ne suis plus ton “papy” pour toi, plus maintenant. As-tu oublié le visage du père avec qui tu as échangé le Serment du Calice ? C’est tout simplement déplorable. »

« Ahh, c’est vrai ! Je suppose que tu es mon “vieux” maintenant, hein, papa ? J’avais complètement oublié, » déclara Yuuto.

« Hmph, et toi, tu es toujours le même petit morveux qui ne sait pas parler avec respect, » répliqua le patriarche.

« Ha ! Et tu es le même père merdique qui doit toujours avoir le dernier mot, » répliqua Yuuto.

Avec cet échange d’insultes, ils se souriaient en toute connaissance de cause, puis riaient à haute voix.

À ce moment-là, ils avaient déjà compris, sans le dire, que la première chose qu’ils faisaient chaque fois qu’ils se rencontraient ici était de se lancer quelques phrases abusives de part et d’autre.

Bien sûr, lorsque Yuuto avait rencontré Fárbauti ici pour la deuxième fois, il s’était excusé de la grossièreté initiale dont il avait fait preuve auparavant. La réponse avait été un tas de remarques comme « Parler comme ça ne te convient pas » et « Ça semble tout simplement ennuyeux venant de toi », et « Ton cœur n’y est même pas. »

Yuuto s’était contenté de parler franchement et sincèrement après ça.

Au début, ce n’était qu’une réaction à l’énervement, sans profonde réflexion, mais des années plus tard, après être devenu patriarche, Yuuto avait analysé ce qui s’était passé avant ça et il comprenait parfaitement les sentiments de Fárbauti.

Le patriarche était, évidemment, la personne la plus importante de la nation, à qui chacun devait loyauté et respect. Être vénéré et tenu en si haute estime signifiait aussi être toujours traité avec une certaine distance, une certaine froideur.

C’était un vieil homme fort, qui ne semblait jamais perturbé ou secoué, et qui ne perdait jamais son sens de l’humour, quelle que soit la situation. Il avait vécu une vie pleine et abondante d’expériences à la fois amères et douces. Pourtant, il ressentait une sorte de solitude et voulait au moins une personne avec qui il pouvait parler franchement et de façon décontractée.

« Ça me fait me souvenir de quelque chose. » Le vieux patriarche s’abaissa jusqu’au sol, puis il sortit une flasque faite d’estomac de mouton, et commença à verser de l’alcool dans une tasse. « J’ai entendu dire que tu en avais marre de Bruno. »

Yuuto ne pouvait s’empêcher d’être grimaçant en entendant le nom de l’homme qui l’avait tant irrité. Comme on pouvait s’y attendre de la part du patriarche, Fárbauti avait eu vent de la situation plus tôt dans la journée.

« Oui, c’est bien le cas, » grogna Yuuto. « Je me demande si je peux faire quelque chose pour cet idiot entêté. Tout ce qu’il fait, c’est se mettre au travers de mon chemin. »

« Keh-heh-heh-heh, tu es vraiment un mec marrant, tu sais. Tu sais toutes sortes de choses, mais on dirait que tu ne sais rien sur les gens, » déclara Fárbauti.

« Oh ouais ? Qu’est-ce que ça veut dire, Père ? » demanda-t-il.

« Personne ne laissera passer tes idées en public si tu ne fais pas d’abord un petit travail préparatoire avec elles, si tu vois ce que je veux dire. » Avec un rire malicieux, le vieux patriarche avait pris une gorgée de sa coupe.

Yuuto se hérissa, sentant qu’on se moquait de lui d’une façon ou d’une autre. « Ce n’est pas mon style de me faufiler et de faire des pressions dans les coulisses. »

Yuuto était persuadé qu’il pouvait faire passer ses idées sans avoir à faire quoi que ce soit de sournois.

Dans Yggdrasil, les personnes ne plantaient que tous les deux ans, donc s’il pouvait mettre en place le système de rotation de cultures de Norfolk, il y aurait une véritable explosion de la production agricole. Cela aurait même un effet boule de neige dans les années à venir ! Son plan aurait rendu tout le monde plus heureux, et sans frais pour personne. C’était vraiment révolutionnaire.

Bien sûr, s’il pouvait expliquer cela correctement à tout le monde, ils comprendraient. Et pourtant tous ses efforts avaient été réduits à néant par un concept incompréhensible de « dieux ».

Bien sûr, il avait envie de donner des coups de pied dans les murs du hörgr après quelque chose comme ça.

« Tu es toujours si novice, » déclara Fárbauti avec amusement. « Eh bien ! Cette fois-ci, il n’y a aucune chance qu’ils auraient accepté, même si tu avais tout essayé pour préparer le terrain. »

« ... Pourquoi ? » demanda Yuuto. « Si on faisait ça, plus personne n’aurait de mal à se procurer de la nourriture. Comment peut-il être impossible qu’ils disent oui !? »

Incapable d’accepter ce qu’il entendait et incapable d’accepter cette situation, Yuuto avait évacué sa colère refoulée sur le Patriarche Fárbauti.

Le vieil homme aux cheveux blancs avait pris une gorgée, puis il fit sortir une longue expiration qui sentait l’alcool. Après ça, il lui déclara. « C’est simple. Bien sûr, la peur et le respect des dieux sont une partie de la raison, mais... beaucoup plus que cela, c’est parce qu’ils ont l’impression que leurs positions sont menacées par toi lorsque tu gravis les échelons. »

« ... Quoi ? » s’écria Yuuto.

C’était une réponse tellement inattendue qu’il avait fallu à Yuuto presque dix secondes pour comprendre les paroles du vieux patriarche. Même une fois qu’il les avait finalement compris, il ne les comprenait toujours pas.

C’était bien trop stupide.

« Attends, Père. Est-ce que ces gars comprennent vraiment la situation dans laquelle se trouve le Clan du Loup en ce moment ? » demanda-t-il.

À ce moment précis, le commandant en second Loptr et les autres guerriers du Clan du Loup marchaient vers les forces du Clan de la Griffe, pleinement conscient qu’ils allaient se battre à mort.

Grâce à la vente de quelques échantillons des créations de Yuuto, ils avaient réussi, d’une manière ou d’une autre, à obtenir suffisamment de provisions pour que les soldats partent au combat, mais en les classant par ordre de priorité, il y avait toujours une énorme pénurie de nourriture dans la ville. En ce moment, il y avait des tonnes de personnes affamées à Iárnviðr qui n’arrivaient pas à se procurer assez de nourriture pour s’en sortir.

Il savait que le vieux patriarche n’était pas à blâmer ici, mais il ne pouvait s’empêcher de crier de colère. « Est-ce le moment de déconner et de faire de la politique ? »

Son plan aurait rendu l’ensemble du Clan du Loup plus prospère. Ainsi, le fait d’entendre que la raison pour laquelle ils l’avaient rejeté était quelque chose comme « ils voulaient juste saboter ton succès » était aussi stupide que cela pouvait l’être.

« Peu importe l’endroit ou l’heure, les individus font passer leurs propres sentiments et les leurs avant tout, » avait dit Fárbauti. « Ça fait partie de l’être humain. Bien sûr, cela ne s’applique pas nécessairement à tout le monde. »

Les paroles du vieux patriarche présentaient le genre de vision profonde qu’il avait glanée après des décennies d’expérience à la tête d’une nation, mais elles n’étaient pas quelque chose que le jeune Yuuto pouvait comprendre ou accepter.

Il ne pouvait s’empêcher de penser que si tout le monde pouvait mettre un peu de côté ses sentiments égoïstes et penser à l’ensemble de la situation, tout irait beaucoup mieux.

« Eh bien, il suffit d’y penser un peu plus objectivement, » ajouta le vieux patriarche. « Je veux dire, tu n’es qu’à la moitié de ton adolescence, et tu as déjà échangé le Serment du Calice directement avec moi et tu es passé au dixième rang dans le clan. »

« Hé, je n’ai jamais rien demandé de tout ça, » Yuuto avait riposté. « C’est toi qui m’as mis l’idée sur le dos. »

« Écoute-moi, c’est tout. Donc, tu as ce nouveau grade et ce nouveau statut, et même si tu viens d’entrer dans le clan et que tu n’es rien de plus qu’un artisan glorifié, tu te mêles des affaires gouvernementales. Et en plus, dans l’agriculture, l’un des piliers de notre survie. Ça ne va plaire à personne. »

« Argh..., » avait-il gémi.

« Oh, ça me fait me souvenir de quelque chose, Yuuto. J’ai entendu dire que tu as utilisé le salaire que je t’ai donné pour engager des gens pour faire quelque chose d’aussi stupide que nettoyer les rues, » déclara le patriarche.

« Ce n’est pas idiot du tout, » répliqua Yuuto. « Il y a beaucoup de déchets non traités dans la ville, sans parler des excréments des gens, des chiens et des chats. Si tu laisses ce genre de choses se répandre sans contrôle, les maladies se propagent plus facilement. »

Pendant un bon moment après son arrivée à Yggdrasil, Yuuto avait été profondément traumatisé par des douleurs d’estomac et des maladies constantes. Après ce genre d’expérience, il ne pouvait pas tolérer de voir à quel point la cité était insalubre.

Il avait fait une proposition semblable à Loptr une fois, mais peut-être qu’en raison de l’affluence de l’homme, aucune sorte de nettoyage des ordures n’avait commencé. Maintenant que Yuuto était lui-même officier de clan, il avait décidé de s’en charger lui-même.

« Oho, je vois, » déclara Fárbauti. « C’est donc ce que tu essayais de faire, » déclara Fárbauti.

« C’est aussi parce que je pense qu’avoir une ville plus propre, c’est aussi mieux, » répondit Yuuto.

Ce n’était que trois jours après la mise en œuvre du plan, mais toutes les ordures accumulées avaient été nettoyées des rues, et Yuuto se sentait plutôt satisfait de lui-même.

« Keh-heh-heh-heh, je vais te dire ce que Bruno et les autres en pensent. “Même s’il n’est devenu qu’un officier, regardez-le mettre tous ses efforts à essayer d’acheter la popularité auprès des citoyens. On dirait qu’il veut juste s’élever encore plus haut dans le clan,”. C’est ce genre de pensées que beaucoup ont. »

« Quoi... ? Qu’est-ce que... ? » Yuuto avait été choqué, la bouche ouverte devant les soupçons non fondés qu’ils avaient eus sur lui.

Son cœur était rempli de sentiments de dégoût. Franchement, l’idée était si moche qu’il ne voulait même pas la comprendre.

Levant les yeux vers le ciel, le vieux patriarche parla alors à Yuuto comme s’il pouvait voir jusqu’au tréfonds de son cœur. « Yuuto. La lumière que tu dégages est vraiment très forte. C’est identique au soleil brillant haut dans le ciel. Cependant, là où il y a de la lumière, il y aura toujours des ombres. »

« Des ombres ? » demanda Yuuto.

« Tout à fait. La lumière que tu émets possède la capacité de donner de l’espoir à beaucoup d’individus, et d’éclairer leur vie, mais ce même pouvoir fait aussi sortir l’obscurité dans le cœur des gens. Je ne suis pas différent. Si j’avais dix ans de moins, je parie que j’aurais peur au fond de moi que tu complotes pour me déloger et prendre ma place. Même maintenant, je suis jaloux de toi, en pensant : “Si seulement j’avais ses connaissances et sa sagesse.” Si j’avais eu trente ans de moins et que j’avais déjà compris le poste et le statut pour lequel j’avais travaillé si dur, et si longtemps, seulement pour qu’un petit me dépasse en un éclair, alors je suis sûr que je t’aurais moi aussi détesté. »

« C’est vraiment stupide. » Yuuto avait mis de côté ce qu’il entendait avec cette remarque brusque. Franchement, tout ce qu’il pensait, c’était à quel point tout ça n’avait pas d’importance pour lui.

« Tu as raison, c’est stupide, » déclara Fárbauti. « Mais... s’accrocher au pouvoir et à l’autorité a des effets sur le cœur d’un homme. Beaucoup d’hommes sont acclamés comme de grands héros, mais ils pourraient tout à fait effectuer de telles choses stupides si quelqu’un peut sembler les faire descendre de ce piédestal alors qu’ils se tiennent sous le nez. Alors, sois prudent. »

***

Partie 6

« Des mouvements de troupes si rapides et si féroces, » l’homme murmura cela à lui-même, caressant son menton flasque avec son pouce et son index. « Je dirais que le commandant en second Loptr doit être celui qui est à la tête de l’armée. »

Son ventre rond se gonflait vers l’extérieur, et son apparence donnait l’impression qu’il était un homme lent et sédentaire. Il ressemblait au type qui serait instantanément la proie de l’ennemi s’il combattait sur les lignes de front.

Son visage rayonnait d’un sourire joyeux et très amical. Mais ses yeux étaient complètement différents.

La lueur dans ses yeux rétrécis était froide et sans trace d’émotion, comme les yeux d’un prédateur reptilien qui se concentrait sur sa proie.

Il s’appelait Botvid, et il était l’actuel patriarche du Clan de la Griffe.

Il se trouvait actuellement dans une région vallonnée à une journée de marche à l’est du fort de Gnipahellir. C’est là que les armées du Clan du Loup et du Clan de la Griffe s’étaient rencontrées et avaient immédiatement enflammé les cors de guerre.

Contrairement aux deux mille cinq cents hommes de son propre clan, son ennemi n’en avait environ que quinze cents.

À l’origine, Botvid s’était moqué de leur folie apparente, pensant, ils ont beaucoup de culot de penser qu’ils peuvent venir directement à moi avec un nombre aussi réduit. Mais il s’était avéré que c’était le Clan de la Griffe qui s’était retrouvé repoussé.

« J’aimerais simplement mettre ça sur le compte de l’homme connu sous le nom du Père de la Foudre au Cœur de la Tempête, mais même là, c’est encore un peu trop, » marmonna-t-il. « Maintenant, je me demande si les combattants du Clan du Loup ont été assez forts pour être capables de submerger une force de loin supérieure avec un assaut frontal comme celui-ci ? »

Une jeune fille, debout sur le côté droit de Botvid, acquiesça d’un signe de tête en accord avec lui. « En effet, il est vrai que leur commandant en second est le plus grand commandant militaire du Clan du Loup. Cependant, je pense que la force de l’ennemi n’est pas seulement due à cela. »

La fille était âgée d’environ onze ou douze ans et possédait une apparence douce et adorable. Cependant, ses yeux gardaient en eux une intelligence froide et calculatrice, comme s’ils pouvaient voir à travers la vraie nature de toutes choses.

« Oh ? Donc ça voudrait dire que l’information que tu m’as apportée était après tout exacte, hein, Kris ? » demanda le patriarche du Clan de la Griffe.

« Oui. Il semble que le Clan du Loup ait vraiment réussi à raffiner le fer, » répondit-elle.

« Hmmmm. Alors ce soi-disant Gleipsieg n’est peut-être pas non plus une farce. Hehe ! Hehe hehe ! » Botvid s’était mis à rire, ravi.

Le général ennemi était un commandant jeune, mais compétent, renommé dans la région, et les troupes qu’il dirigeait étaient une force d’élite puissante, armée d’un équipement en fer performant et robuste.

Et les résultats de cette bataille avaient convaincu Botvid d’une chose : dans une confrontation directe, il n’avait aucune chance de gagner quoi que ce soit.

Botvid n’avait pas cessé de rire, bien qu’il l’avait compris — non, c’était parce qu’il l’avait compris. « Donc, en d’autres termes, si nous pouvons mettre la main sur lui, alors cette guerre de conquête tournera en ma faveur, n’est-ce pas ? »

« Tout à fait. J’ai entendu dire qu’il a créé beaucoup d’autres objets étranges et merveilleux pour eux, et cela les uns après les autres. Si nous les avions en notre possession, je crois que nous pourrions plus que compenser nos pertes cette fois-ci. »

« Je vois, je vois, » répondit le patriarche.

Soudain, une autre petite fille du côté gauche de Botvid s’écria d’une voix forte. « Je veux manger du pain sans roches ! »

C’était en totale contradiction avec l’humeur de la conversation jusque-là.

Son apparence physique était identique à celle de la fille à qui Botvid avait parlé auparavant, mais cette fille possédait un air positif et une innocence insouciante.

La fille aux yeux froids poussa un soupir exaspéré. « Franchement, tu es une vraie gloutonne, Al. »

« Mais euh ! C’est juste que depuis que j’en ai entendu parler, j’ai tellement envie d’en manger que je n’en peux plus d’attendre ! » Comme si c’était le bon moment, l’estomac de la fille innocente gargouilla bruyamment. Il semblait qu’elle avait faim, elle aussi, en ce moment.

« C’est juste déplorable, » la fille aux yeux froids ricanait. « Al, pense à où tu es en ce moment. Même aujourd’hui, nos soldats se battent désespérément sur les lignes de front. Conduis-toi plus sérieusement. »

« Je-je suis désolée, » déclara l’autre fille.

« Cela dit, je savais que ça t’arriverait, Al. » La fille aux yeux froids souriait. « Et donc, j’en ai obtenu un peu pour toi. Je suis bien trop indulgente avec toi, tu sais. Franchement, c’est tellement difficile d’avoir une sœur si cupide et si mesquine. »

« Yaaay, Kris ! C’est ma sœur. Je t’aime ! Oui, je t’aime ! » déclara la deuxième fille.

« Alors, je l’échange contre ton argent de poche pour ce mois-ci, » déclara la fille aux yeux froids.

« N’est-ce pas un peu plus cupide et mesquin, Kris !? » Les yeux de la jeune fille innocente s’étaient ouverts en grand face à ce tarif scandaleux. Cependant, apparemment, la gâterie savoureuse devant elle était trop difficile à résister dans son état affamé actuel. « D-D’accord. C-C’est d’accord ! »

Elle avait accepté l’offre d’une voix presque déchirée et avait pris le pain de sa sœur.

« D-D’accord, je me demande quel goût ça a ! Ahhhhhhhh ! » La fille innocente avait ouvert la bouche et avait mordu durement dans le pain — .

Clack!

« Ohhh !! »

— et elle poussa un cri de douleur vraiment larmoyant.

Elle avait toujours mangé son pain avec des petites bouchées prudentes et délibérées, se méfiant des minuscules particules de pierre qui pouvaient s’y mélanger. Croyant qu’il n’y en avait pas cette fois-ci, elle avait mordu le pain avec une grande et puissante mordée.

« Hehe hehe hehe hehe, » ricana l’autre fille. « Al, tu es vraiment trop mignonne. »

 

☆☆☆

 

« En avant ! Poussez vers l’avant ! Forcez le passage ! La victoire est à notre portée ! » Loptr cria ça à ses troupes, alors même qu’il frappait le soldat du Clan de la Griffe qui l’attaquait, brisant l’épée de son ennemi avec sa propre épée.

Dès le début de la bataille, le Clan du Loup avait dominé son adversaire.

C’était indéniablement en raison de leurs armes en fer terriblement puissantes. Plusieurs affrontements répétés avaient suffi à endommager ou à détruire les armes et les boucliers de leurs adversaires. De plus, ce même équipement en fer était plus léger et plus facile à utiliser que son homologue en bronze.

L’ennemi était plus nombreux, mais ce n’était plus suffisant pour être significatif. Il était vraiment difficile de croire qu’il s’agissait de la même force ennemie face à laquelle ils avaient subi des pertes dévastatrices l’année précédente.

Pour les soldats qui avaient sinistrement durci leur détermination à s’engager dans cette bataille décisive, c’était franchement décevant.

« Loptr ! » cria un homme. « Je vais prendre ta tête ! »

« Guah ! » Loptr avait à peine réussi à bloquer la lourde hache de fer que l’autre avait utilisée pour le frapper. Mais ce coup écrasant avait engourdi ses bras.

Il n’y avait qu’un seul homme que Loptr connaissait au sein du Clan de la Griffe qui possédait à la fois une force incroyable et une arme de fer.

Il était l’Einherjar de la rune Alsviðr, le Cheval qui Répond à son Cavalier. Il était le plus grand guerrier du Clan de la Griffe, équivalent en force au plus fort du Clan du Loup, le Mánagarmr Skáviðr. Il s’appelait — .

« Mundilfäri ! »

« Ha ! » cria Mundilfäri. « Tu as donc été capable de résister à mon attaque. Il semble que tu aies vraiment obtenu du fer ! »

En utilisant sa force pour pousser avec force vers l’avant, l’homme barbu avait avancé son visage tout près, alors que les coins de sa bouche se redressèrent en un sourire vers le haut. Cet homme était encore plus fort que ce que Loptr avait entendu dire.

Loptr n’était pas assez fou pour tenter d’affronter un tel monstre dans un combat de force.

Loptr avait pris une grande respiration. Puis, pendant un instant, il avait détendu ses muscles, et avec un minutage parfait, il avait sauté.

« Uwah !? » Mundilfäri s’écria de surprise, car à cet instant, Loptr avait fait glisser sa hache.

Profitant de l’ouverture alors que le corps de son adversaire se déplaçait latéralement, Loptr avait attaqué avec son épée. « Je ne crois pas ! »

Mundilfäri, en frappant avec force son pied contre le sol, avait stoppé avec force l’élan de son corps et avait riposté avec un coup de hache qui avait repoussé l’épée de Loptr.

Loptr avait de nouveau fait glisser la hache, et brandit sa lame dans une attaque horizontale, mais c’était comme si Mundilfäri pouvait lire ses mouvements. Sans un soupçon de panique, l’homme barbu avait bondi sans effort vers l’arrière, et l’épée de Loptr ne rencontra que le vide.

« Tch, tu es vraiment doué. » Loptr fit claquer sa langue en s’irritant avant de reprendre rapidement position.

« Je n’arrive pas à croire qu’à ton âge tu aies réussi à maîtriser la technique qu’utilise le saule désuet et desséché du loup, » Mundilfäri s’était moqué de l’autre. « Les rumeurs sont donc vraies : ta rune, le Bouffon aux Mille Illusions, Alþiófr, peut vraiment voler les techniques d’autres personnes. Mais en fin de compte, ce n’est qu’un mimétisme. Ça ne marchera pas contre moi. J’ai après tout déjà eu affaire à de vraies choses bien des fois. »

Mundilfäri avait tapé du doigt l’endroit où une cicatrice courait sur une longue ligne horizontale à travers l’arête de son nez, et il avait souri fièrement. Apparemment, il s’agissait d’un badge d’honneur provenant d’une blessure obtenue en combattant Skáviðr.

En d’autres termes, il avait croisé plusieurs fois les lames avec le plus grand combattant du Clan du Loup, le Loup d’Argent le plus Fort, Mánagarmr, et n’avait survécu qu’avec cette simple blessure. Cela l’avait marqué comme un guerrier incroyablement féroce.

« Hee hee, » ricana Loptr. « Alors, si je t’abats, je pourrais prendre le titre de Mánagarmr pour moi, ne trouves-tu pas bien ? »

« Un blanc-bec comme toi ? Pas même dans un million d’années ! » s’écria l’autre.

Après avoir fini de livrer leurs vantardises, ils s’étaient encore une fois battus l’un contre l’autre à coups d’épée et de hache.

Pas moins d’une douzaine d’affrontements avaient suivi, sans qu’aucun vainqueur clair ait encore émergé.

Mais peu à peu, l’équilibre avait commencé à changer.

En matière de force et de technique, ils étaient sur un pied d’égalité, mais il y avait une différence : Mundilfäri avait déjà affronté un ennemi puissant utilisant les mêmes armes et techniques auparavant, et il avait donc un léger avantage sur Loptr en matière d’expériences.

Mundilfäri avait cessé de compter sur des coups simples et puissants, et avait commencé à utiliser de plus en plus des coups rapides. Il possédait la carrure d’un ours, mais ses mouvements étaient incroyablement agiles et habiles.

Il n’était plus facile de dévier ses coups ni de faire glisser son arme. Tout comme l’homme s’était vanté, il avait beaucoup d’expérience dans la lutte contre les techniques de Skáviðr.

« Ça y est ! C’est ça ! Meurs ! » Avec un hurlement déchirant, Mundilfäri frappa avec sa hache de fer directement vers la tête de Loptr.

Le corps du jeune homme aux cheveux d’or avait sans ménagement été fendu en deux.

— Cependant, cela n’offrait aucune sensation de résistance et il n’y avait pas d’éclaboussures de sang frais. Il avait vacillé, comme un reflet sur l’eau, puis avait disparu.

« Guagh ! » Dans l’instant qui avait suivi, Mundilfäri avait crié alors qu’une douleur et une chaleur intenses avaient fait irruption au niveau de son œil gauche.

Une personne moyenne se serait penchée ou serait tombée par terre à cause de la douleur, mais l’instinct de survie du guerrier était plus fort. Il avait rapidement bondi en arrière, et il put apercevoir l’ennemi maudit qui venait de prendre son œil.

« Hm. Il semble que j’ai manqué d’un demi-pas. » Loptr avait encore une fois fait claquer sa langue. Le bout de l’épée dans sa main était couvert de sang.

Les deux côtés de son corps étaient entièrement joints, et ses deux pieds étaient fermement plantés sur le sol.

« Va te faire foutre ! Donc tu as utilisé un galldr... ! » Mundilfäri, en appuyant sa main sur son œil gauche, lança son blâme comme une malédiction d’une voix râpeuse. Cette main devenait de plus en plus tachée de son sang.

Un galldr était un type de technique magique dans laquelle des sorts étaient tissés dans des chansons, et ils pouvaient causer divers effets sur ceux qui les entendaient. Ce que Mundilfäri avait coupé, c’était une illusion née de l’un de ces sorts.

« C’est vrai. J’ai demandé à ma petite sœur de me laisser lui en voler un, » déclara Loptr.

« Kh ! Je n’arrive pas à croire que moi plus que quiconque, sois tombé dans le panneau ! » s’écria l’autre.

« Avec un seul œil, tu ne pourras plus faire face à mes attaques, » se moqua Loptr. « En prenant la tête du plus grand héros du Clan de la Griffe, le moral de mes hommes ne fera qu’augmenter. Le Clan du Loup... sera victorieux ! »

« Ngh... ! »

« Ne t’inquiète pas, tu ne seras pas seul longtemps. J’enverrai bientôt ton patriarche au visage de renard te rejoindre dans le royaume des morts. Ne bouge pas, et laisse-moi ajouter ton sang à ma lame ! »

Avec cette dernière et froide déclaration, Loptr s’avança pour porter le coup fatal à Mundilfäri.

« Raaaaaaaaaaaaghhhh!! »

« Uryaaaaaaaaaghhhh!! »

Soudain, un bruit assourdissant de cris de guerre surgissant de sa gauche et de sa droite l’arrêta dans sa course.

Loptr n’avait aucune idée de ce qui se passait.

À en juger par le volume des voix et la façon dont ils avaient secoué l’air, chaque groupe ne devait pas avoir moins d’un millier d’hommes.

« Une embuscade !? » dit-il en haletant. Mais comment le Clan de la Griffe pourrait-il avoir assez de soldats pour employer cette stratégie ?

Avec sa force nationale actuelle, le Clan de la Griffe aurait dû être en mesure d’aligner au plus, deux mille à deux milles cinq cents soldats. Les rapports des espions envoyés pour infiltrer leur territoire l’avaient confirmé.

Pourtant, le nombre de soldats ennemis qui bloquaient et entouraient les troupes du Clan du Loup était nettement plus élevé que cela.

Quelque chose clochait clairement ici. Les chiffres ne correspondaient pas.

Cependant, ce n’était certainement pas une ruse ou une illusion.

De la gauche et de la droite, il y avait eu de fortes réverbérations d’innombrables pieds alors que les renforts ennemis avançaient, un bruit qui fut bientôt dépassé par le tourbillon de cris et de rugissements furieux, et par le choc du métal contre le métal.

« Enfin, enfin. Hehe hehe hehe hehe, ils m’ont fait attendre. » Les épaules de Mundilfäri tremblèrent de rire. Son visage arborait un sourire qui disait qu’il était absolument certain de sa victoire.

En vérité, l’issue de la bataille avait déjà été déterminée.

Les formations de troupes de leurs armées étaient structurées de manière à détruire les ennemis qui se trouvaient devant elles.

En raison de cette structure, ils étaient incroyablement vulnérables aux agressions latérales ou arrière.

En d’autres termes, on pourrait dire qu’une partie essentielle de la tactique sur le champ de bataille était de savoir comment s’attaquer efficacement à ces faiblesses.

Entourée de trois côtés, avec des attaques venant de la gauche, de la droite et de l’avant, même l’armée du Clan du Loup avec ses puissantes armes de fer était beaucoup trop désavantagée.

Ils n’avaient aucune chance de gagner.

En un clin d’œil, des sentiments d’anxiété avaient commencé à se répandre dans le cœur des soldats du Clan du Loup.

Il n’avait pas fallu beaucoup de temps pour que ces sentiments se transforment en désespoir.

***

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