Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 3 – Chapitre 5 – Partie 5

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Acte 5

Partie 5

Cette nuit-là, Yuuto avait pris d’assaut le hörgr se trouvant au sommet de la Hliðskjálf.

« Au diable les dieux ! » cria Yuuto en frappant violemment (et irrespectueusement) les murs. « Si vous pensez que vos dieux sont si grands et justes, alors vous pouvez tous prendre vos principes stupides et sauter dans la rivière et vous pouvez aller vous y noyer ! »

« Eh bien, tu es en pleine forme, n’est-ce pas ? » commenta une vieille voix rauque mélangée à des rires secs venant de derrière lui.

C’était la voix familière de l’homme qu’il avait croisé plusieurs fois dans cet endroit.

« Oh, c’est toi, papy, » dit Yuuto en se retournant. « Quoi ? Es-tu encore en train de boire ? Si tu n’arrêtes pas ça, tu vas vraiment ruiner ta santé. »

C’était, bien sûr, Fárbauti.

Yuuto visitait fréquemment la tour sacrée pour appeler Mitsuki, et Fárbauti aimait venir ici la nuit et boire sous le clair de lune. C’était logique qu’ils se voient souvent ici.

Le vieux patriarche secoua la tête, comme pour dire bon sang. « Je ne suis plus ton “papy” pour toi, plus maintenant. As-tu oublié le visage du père avec qui tu as échangé le Serment du Calice ? C’est tout simplement déplorable. »

« Ahh, c’est vrai ! Je suppose que tu es mon “vieux” maintenant, hein, papa ? J’avais complètement oublié, » déclara Yuuto.

« Hmph, et toi, tu es toujours le même petit morveux qui ne sait pas parler avec respect, » répliqua le patriarche.

« Ha ! Et tu es le même père merdique qui doit toujours avoir le dernier mot, » répliqua Yuuto.

Avec cet échange d’insultes, ils se souriaient en toute connaissance de cause, puis riaient à haute voix.

À ce moment-là, ils avaient déjà compris, sans le dire, que la première chose qu’ils faisaient chaque fois qu’ils se rencontraient ici était de se lancer quelques phrases abusives de part et d’autre.

Bien sûr, lorsque Yuuto avait rencontré Fárbauti ici pour la deuxième fois, il s’était excusé de la grossièreté initiale dont il avait fait preuve auparavant. La réponse avait été un tas de remarques comme « Parler comme ça ne te convient pas » et « Ça semble tout simplement ennuyeux venant de toi », et « Ton cœur n’y est même pas. »

Yuuto s’était contenté de parler franchement et sincèrement après ça.

Au début, ce n’était qu’une réaction à l’énervement, sans profonde réflexion, mais des années plus tard, après être devenu patriarche, Yuuto avait analysé ce qui s’était passé avant ça et il comprenait parfaitement les sentiments de Fárbauti.

Le patriarche était, évidemment, la personne la plus importante de la nation, à qui chacun devait loyauté et respect. Être vénéré et tenu en si haute estime signifiait aussi être toujours traité avec une certaine distance, une certaine froideur.

C’était un vieil homme fort, qui ne semblait jamais perturbé ou secoué, et qui ne perdait jamais son sens de l’humour, quelle que soit la situation. Il avait vécu une vie pleine et abondante d’expériences à la fois amères et douces. Pourtant, il ressentait une sorte de solitude et voulait au moins une personne avec qui il pouvait parler franchement et de façon décontractée.

« Ça me fait me souvenir de quelque chose. » Le vieux patriarche s’abaissa jusqu’au sol, puis il sortit une flasque faite d’estomac de mouton, et commença à verser de l’alcool dans une tasse. « J’ai entendu dire que tu en avais marre de Bruno. »

Yuuto ne pouvait s’empêcher d’être grimaçant en entendant le nom de l’homme qui l’avait tant irrité. Comme on pouvait s’y attendre de la part du patriarche, Fárbauti avait eu vent de la situation plus tôt dans la journée.

« Oui, c’est bien le cas, » grogna Yuuto. « Je me demande si je peux faire quelque chose pour cet idiot entêté. Tout ce qu’il fait, c’est se mettre au travers de mon chemin. »

« Keh-heh-heh-heh, tu es vraiment un mec marrant, tu sais. Tu sais toutes sortes de choses, mais on dirait que tu ne sais rien sur les gens, » déclara Fárbauti.

« Oh ouais ? Qu’est-ce que ça veut dire, Père ? » demanda-t-il.

« Personne ne laissera passer tes idées en public si tu ne fais pas d’abord un petit travail préparatoire avec elles, si tu vois ce que je veux dire. » Avec un rire malicieux, le vieux patriarche avait pris une gorgée de sa coupe.

Yuuto se hérissa, sentant qu’on se moquait de lui d’une façon ou d’une autre. « Ce n’est pas mon style de me faufiler et de faire des pressions dans les coulisses. »

Yuuto était persuadé qu’il pouvait faire passer ses idées sans avoir à faire quoi que ce soit de sournois.

Dans Yggdrasil, les personnes ne plantaient que tous les deux ans, donc s’il pouvait mettre en place le système de rotation de cultures de Norfolk, il y aurait une véritable explosion de la production agricole. Cela aurait même un effet boule de neige dans les années à venir ! Son plan aurait rendu tout le monde plus heureux, et sans frais pour personne. C’était vraiment révolutionnaire.

Bien sûr, s’il pouvait expliquer cela correctement à tout le monde, ils comprendraient. Et pourtant tous ses efforts avaient été réduits à néant par un concept incompréhensible de « dieux ».

Bien sûr, il avait envie de donner des coups de pied dans les murs du hörgr après quelque chose comme ça.

« Tu es toujours si novice, » déclara Fárbauti avec amusement. « Eh bien ! Cette fois-ci, il n’y a aucune chance qu’ils auraient accepté, même si tu avais tout essayé pour préparer le terrain. »

« ... Pourquoi ? » demanda Yuuto. « Si on faisait ça, plus personne n’aurait de mal à se procurer de la nourriture. Comment peut-il être impossible qu’ils disent oui !? »

Incapable d’accepter ce qu’il entendait et incapable d’accepter cette situation, Yuuto avait évacué sa colère refoulée sur le Patriarche Fárbauti.

Le vieil homme aux cheveux blancs avait pris une gorgée, puis il fit sortir une longue expiration qui sentait l’alcool. Après ça, il lui déclara. « C’est simple. Bien sûr, la peur et le respect des dieux sont une partie de la raison, mais... beaucoup plus que cela, c’est parce qu’ils ont l’impression que leurs positions sont menacées par toi lorsque tu gravis les échelons. »

« ... Quoi ? » s’écria Yuuto.

C’était une réponse tellement inattendue qu’il avait fallu à Yuuto presque dix secondes pour comprendre les paroles du vieux patriarche. Même une fois qu’il les avait finalement compris, il ne les comprenait toujours pas.

C’était bien trop stupide.

« Attends, Père. Est-ce que ces gars comprennent vraiment la situation dans laquelle se trouve le Clan du Loup en ce moment ? » demanda-t-il.

À ce moment précis, le commandant en second Loptr et les autres guerriers du Clan du Loup marchaient vers les forces du Clan de la Griffe, pleinement conscient qu’ils allaient se battre à mort.

Grâce à la vente de quelques échantillons des créations de Yuuto, ils avaient réussi, d’une manière ou d’une autre, à obtenir suffisamment de provisions pour que les soldats partent au combat, mais en les classant par ordre de priorité, il y avait toujours une énorme pénurie de nourriture dans la ville. En ce moment, il y avait des tonnes de personnes affamées à Iárnviðr qui n’arrivaient pas à se procurer assez de nourriture pour s’en sortir.

Il savait que le vieux patriarche n’était pas à blâmer ici, mais il ne pouvait s’empêcher de crier de colère. « Est-ce le moment de déconner et de faire de la politique ? »

Son plan aurait rendu l’ensemble du Clan du Loup plus prospère. Ainsi, le fait d’entendre que la raison pour laquelle ils l’avaient rejeté était quelque chose comme « ils voulaient juste saboter ton succès » était aussi stupide que cela pouvait l’être.

« Peu importe l’endroit ou l’heure, les individus font passer leurs propres sentiments et les leurs avant tout, » avait dit Fárbauti. « Ça fait partie de l’être humain. Bien sûr, cela ne s’applique pas nécessairement à tout le monde. »

Les paroles du vieux patriarche présentaient le genre de vision profonde qu’il avait glanée après des décennies d’expérience à la tête d’une nation, mais elles n’étaient pas quelque chose que le jeune Yuuto pouvait comprendre ou accepter.

Il ne pouvait s’empêcher de penser que si tout le monde pouvait mettre un peu de côté ses sentiments égoïstes et penser à l’ensemble de la situation, tout irait beaucoup mieux.

« Eh bien, il suffit d’y penser un peu plus objectivement, » ajouta le vieux patriarche. « Je veux dire, tu n’es qu’à la moitié de ton adolescence, et tu as déjà échangé le Serment du Calice directement avec moi et tu es passé au dixième rang dans le clan. »

« Hé, je n’ai jamais rien demandé de tout ça, » Yuuto avait riposté. « C’est toi qui m’as mis l’idée sur le dos. »

« Écoute-moi, c’est tout. Donc, tu as ce nouveau grade et ce nouveau statut, et même si tu viens d’entrer dans le clan et que tu n’es rien de plus qu’un artisan glorifié, tu te mêles des affaires gouvernementales. Et en plus, dans l’agriculture, l’un des piliers de notre survie. Ça ne va plaire à personne. »

« Argh..., » avait-il gémi.

« Oh, ça me fait me souvenir de quelque chose, Yuuto. J’ai entendu dire que tu as utilisé le salaire que je t’ai donné pour engager des gens pour faire quelque chose d’aussi stupide que nettoyer les rues, » déclara le patriarche.

« Ce n’est pas idiot du tout, » répliqua Yuuto. « Il y a beaucoup de déchets non traités dans la ville, sans parler des excréments des gens, des chiens et des chats. Si tu laisses ce genre de choses se répandre sans contrôle, les maladies se propagent plus facilement. »

Pendant un bon moment après son arrivée à Yggdrasil, Yuuto avait été profondément traumatisé par des douleurs d’estomac et des maladies constantes. Après ce genre d’expérience, il ne pouvait pas tolérer de voir à quel point la cité était insalubre.

Il avait fait une proposition semblable à Loptr une fois, mais peut-être qu’en raison de l’affluence de l’homme, aucune sorte de nettoyage des ordures n’avait commencé. Maintenant que Yuuto était lui-même officier de clan, il avait décidé de s’en charger lui-même.

« Oho, je vois, » déclara Fárbauti. « C’est donc ce que tu essayais de faire, » déclara Fárbauti.

« C’est aussi parce que je pense qu’avoir une ville plus propre, c’est aussi mieux, » répondit Yuuto.

Ce n’était que trois jours après la mise en œuvre du plan, mais toutes les ordures accumulées avaient été nettoyées des rues, et Yuuto se sentait plutôt satisfait de lui-même.

« Keh-heh-heh-heh, je vais te dire ce que Bruno et les autres en pensent. “Même s’il n’est devenu qu’un officier, regardez-le mettre tous ses efforts à essayer d’acheter la popularité auprès des citoyens. On dirait qu’il veut juste s’élever encore plus haut dans le clan,”. C’est ce genre de pensées que beaucoup ont. »

« Quoi... ? Qu’est-ce que... ? » Yuuto avait été choqué, la bouche ouverte devant les soupçons non fondés qu’ils avaient eus sur lui.

Son cœur était rempli de sentiments de dégoût. Franchement, l’idée était si moche qu’il ne voulait même pas la comprendre.

Levant les yeux vers le ciel, le vieux patriarche parla alors à Yuuto comme s’il pouvait voir jusqu’au tréfonds de son cœur. « Yuuto. La lumière que tu dégages est vraiment très forte. C’est identique au soleil brillant haut dans le ciel. Cependant, là où il y a de la lumière, il y aura toujours des ombres. »

« Des ombres ? » demanda Yuuto.

« Tout à fait. La lumière que tu émets possède la capacité de donner de l’espoir à beaucoup d’individus, et d’éclairer leur vie, mais ce même pouvoir fait aussi sortir l’obscurité dans le cœur des gens. Je ne suis pas différent. Si j’avais dix ans de moins, je parie que j’aurais peur au fond de moi que tu complotes pour me déloger et prendre ma place. Même maintenant, je suis jaloux de toi, en pensant : “Si seulement j’avais ses connaissances et sa sagesse.” Si j’avais eu trente ans de moins et que j’avais déjà compris le poste et le statut pour lequel j’avais travaillé si dur, et si longtemps, seulement pour qu’un petit me dépasse en un éclair, alors je suis sûr que je t’aurais moi aussi détesté. »

« C’est vraiment stupide. » Yuuto avait mis de côté ce qu’il entendait avec cette remarque brusque. Franchement, tout ce qu’il pensait, c’était à quel point tout ça n’avait pas d’importance pour lui.

« Tu as raison, c’est stupide, » déclara Fárbauti. « Mais... s’accrocher au pouvoir et à l’autorité a des effets sur le cœur d’un homme. Beaucoup d’hommes sont acclamés comme de grands héros, mais ils pourraient tout à fait effectuer de telles choses stupides si quelqu’un peut sembler les faire descendre de ce piédestal alors qu’ils se tiennent sous le nez. Alors, sois prudent. »

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5 commentaires

  1. Merci pour ce chapitre. Hélas, le comportement de nombres de responsables politiques et économiques est du niveau décrit...

  2. Merci pour le chapitre !

  3. Merci pour le chap ^^

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