Chapitre 5 : Élever un enfant
Partie 2
C’était le bâtiment le plus luxueux de la flotte de la maison Exner. S’ils devaient transporter une princesse impériale, même ancienne, j’imaginais que l’utiliser à cette fin était logique. « Eh bien, c’était un cadeau. Ce n’est pas à moi de vous dire comment l’utiliser. »
« Désolé. Mais en ce qui concerne la bataille à venir… »
Quand le baron Exner et moi avions commencé à parler de la guerre, Kurt s’était retiré de la conversation. Il pensait probablement qu’en tant qu’héritier, il devait laisser la discussion aux seigneurs régnants.
« Je prévois de donner à Kurt une centaine de mes vaisseaux à commander », me dit le baron. « Il n’a pas encore assez d’expérience pour être en première ligne. Je pense qu’il vaut mieux qu’il observe depuis l’arrière et qu’il apprenne du combat. »
« Si quelque chose arrivait au chef et à l’héritier de votre famille, je ne pourrais pas dormir tranquille », ai-je répondu. « Devrais-je aussi prêter à Kurt une partie de mes forces de réserve ? »
« Ne serait-ce pas trop vous demander ? »
Le chef d’une famille et son héritier voyageaient parfois sur le même navire, s’il s’agissait d’un navire puissant comme le mien. Dans une guerre comme celle-ci, cependant, ils utilisaient plus souvent des navires différents pour éviter de perdre les deux personnes en même temps.
« Pas de problème. Je prête déjà des vaisseaux à plusieurs autres maisons. »
Certains nobles chérissaient leurs héritiers, mais beaucoup ne le faisaient pas. Parfois, c’était l’héritier qui combattait en première ligne, tandis que le seigneur restait en retrait. En tant que commandant suprême, une partie de mon travail consistait à m’assurer que ceux qui se trouvaient à l’arrière étaient à l’aise. D’une certaine manière, les nobles à l’arrière étaient des otages. Les membres de leur famille ne pouvaient pas facilement me trahir, leurs précieux héritiers ou seigneurs étant sous ma garde.
Pendant un instant, le baron Exner sembla hésiter, mais il finit par me confier Kurt : « Je vous le laisse donc sous votre garde. »
« Je vous en prie. On en reparlera plus tard, Kurt. »
Quand je prononçai son nom, Kurt revint vers moi en trottinant joyeusement.
« Ça m’aiderait. Je suis un peu nerveux, car je n’ai jamais combattu dans un conflit entre nobles auparavant. » Il avait peut-être déjà combattu en tant que chevalier impérial, mais il n’avait aucune expérience des guerres entre nobles.
« Laisse-moi m’en occuper. Les combats entre nobles, c’est ma spécialité. »
***
Après avoir quitté Liam, Kurt se rendit à une réunion avec les nobles qui resteraient à l’arrière pendant le combat. Il aurait voulu discuter plus longtemps avec lui, mais en tant que commandant en chef, Liam était très occupé, même lors d’une fête comme celle-ci, car une partie de son travail consistait à saluer tous les nobles qui venaient lui dire bonjour.
« Il est vraiment au top, comme toujours. »
Kurt regarda Liam qui observait la salle de réception, un verre à la main. Pourquoi organiser une fête comme celle-ci juste avant une guerre ? Beaucoup de gens se posaient cette question, et les militaires haussaient probablement les épaules à cette idée. Un général pourrait comprendre, mais la plupart des soldats ne soutiendraient pas un tel concept.
Cette fête n’avait lieu que parce que la guerre opposait des nobles. Les nobles eux-mêmes allaient se battre et ils préféraient les fêtes aux réunions, car ils pouvaient y parler plus librement. Kurt pensait que c’était pour cette raison que Liam avait organisé cette fête.
Quand je passe trop de temps avec les militaires, j’arrête de penser comme un noble.
Les seigneurs et les héritiers qui avaient rencontré Liam en personne et à qui une place à l’arrière avait été promise ne semblaient plus aussi inquiets à propos du combat. Mais s’ils avaient simplement reçu l’ordre de se positionner là-bas, ils auraient peut-être été nerveux. Seraient-ils utilisés comme otages ? Seraient-ils menacés s’ils faisaient quelque chose de mal ? Une conversation amicale avec le commandant lors d’une fête comme celle-ci balayait ces inquiétudes.
En cherchant parmi les visages autour de lui des personnes qu’il connaissait, Kurt remarqua quelqu’un qui s’approchait : une femme aux cheveux courts, visiblement gênée par sa robe courte.
Elle s’approcha de Kurt, s’arrêta et le salua. « Je suis Marion, la fille du vicomte Algren. Vous êtes Lord Kurt de la maison Exner, n’est-ce pas ? »
Alors que Marion Algren lui souriait, Kurt cligna des yeux, surpris, puis afficha rapidement un sourire et répondit : « Oui, je suis Kurt Exner. Algren… Vous devez être apparentée au margrave Algren, à la frontière avec l’Autocratie. »
Il feignit de ne pas savoir qui elle était, et Marion ne sembla pas le percer à jour. « Oui, je viens d’une branche de la famille. »
« Ah bon ? Pendant un certain temps, Liam a été envoyé à cette frontière pour servir de magistrat sur la planète Augur. Vous l’avez rencontré là-bas ? » Et que vous vous êtes rapprochée de lui pour pouvoir l’espionner, espèce de traîtresse ?
Marion ne remarqua pas le dégoût que Kurt dissimulait. « En fait, j’ai aussi travaillé avec lui dans la capitale. Je me suis mise dans les problèmes, c’est pourquoi je suis punie comme ça.
« Punie ? »
« On m’envoie dans des endroits comme celui-ci et on me fait bosser… sans compter cette tenue. »
En voyant Marion gênée par sa tenue, Kurt comprit ce que c’était que d’être dégoûté par quelqu’un. Il avait rencontré Marion pour la première fois sur la planète capitale, alors qu’il se faisait passer pour Lillie, et il se souvenait encore de la terrible première impression qu’elle lui avait faite.
« Est-ce Liam qui a choisi cette tenue pour vous ? »
« Oui. »
Marion aimait s’habiller en homme. Normalement, elle aurait porté des vêtements masculins pour un événement comme celui-ci. Après l’avoir trahie, Liam avait commencé à la forcer à porter des tenues mignonnes et féminines. Cependant, vu l’ampleur de sa trahison, c’était une punition dérisoire.
Kurt demanda à Marion ce qu’elle faisait là. « Je ne pensais pas que le margrave Algren ou ses familles apparentées participaient à cette bataille. »
« Je suis une otage. Je suis juste là pour m’assurer que la maison Algren restera toujours du côté du comte. Il veut que tout le monde le sache. » Marion secoua la tête avec exaspération.
Pendant ce temps, Kurt but une gorgée de sa boisson, pensif. Il n’arrivait pas à aimer quelqu’un dont il savait qu’elle avait trahi Liam. Il voyait aussi en Marion quelque chose qui lui rappelait lui-même, ce qui le poussait instinctivement à la détester.
Ainsi, sans le vouloir, il se surprit à dire ce qu’il ressentait vraiment : « Après avoir trahi Liam, vous devriez être contente d’être encore en vie. »
Le sourire disparut du visage de Marion. « Vous le saviez ? Ouah. Vous avez l’air sympa, mais au fond, vous n’êtes pas très gentil, n’est-ce pas ? »
« Vous avez de la chance qu’il vous ait laissée partir aussi facilement », insista Kurt.
« Ouais, je suppose. Mais j’en ai marre d’être humiliée et de devoir bosser comme ça. Liam est vraiment un connard, vous ne trouvez pas ? »
Marion n’appréciait clairement pas d’avoir à s’habiller en femme. Pourtant, elle avait la présence d’esprit de jeter un coup d’œil autour d’elle de temps en temps, comme si elle cherchait quelque chose.
Qu’est-ce qu’elle cherche ? Est-ce Liam qui lui a dit de faire ça ? Je n’arrive pas à croire qu’elle l’appelle encore par son prénom, comme s’ils étaient amis. Quelle honte !
Kurt trouvait Marion bizarre, mais avant qu’il ait pu comprendre son comportement, elle lui fit une petite révérence.
« Excusez-moi, je suis super occupée », lui dit-elle avant de partir.
En la regardant partir, Kurt marmonna : « Quelle femme détestable ! »
***
Dans un coin de la salle de réception, Schlust se servait généreusement dans le buffet.
« C’est génial. On ne trouve aucun de ces plats ou boissons dans mon domaine. Ce sont des produits de luxe qu’on n’a même pas l’occasion de goûter sur la planète Capitale ! »
On pouvait tout trouver sur la planète Capitale, mais ces produits coûtaient très cher. Schlust était peut-être le seigneur de son propre domaine, mais il semblait que les finances de la maison Glynn ne lui permettaient pas de mener la vie dont il rêvait.
Theodore grimaça en voyant Schlust se gaver de nourriture et d’alcool. « Vous n’avez pas oublié votre rôle ici, n’est-ce pas, baron Glynn ? »
La bouche pleine, Schlust fit passer la nourriture avec un peu d’alcool avant de répondre : « Ne vous inquiétez pas. J’ai répandu des rumeurs pour semer la discorde au sein de la faction et j’ai reproché à Liam de ne pas avoir envoyé assez de provisions. Je lui ai fait promettre d’en envoyer davantage; après tout, il ne peut pas se permettre de passer pour un radin lors d’une fête comme celle-ci ! » Tout en se moquant de Liam, Schlust ne semblait pas trouver honteux son propre comportement — réclamer davantage d’aide lors d’une fête. Puis, comme s’il avait pleinement rempli ses fonctions, il demanda à Théodore : « Comment se passe votre travail ? »
« Vous n’avez pas à vous en soucier. Quoi qu’il en soit, je serai désormais à bord de ce navire en tant que conseiller militaire, alors faites attention quand vous me contactez. »
« Ça ne posera aucun problème. Après tout, je supervise toutes les communications de l’armée. »
C’est pourquoi la planète du baron Glynn était dotée de systèmes de communication de pointe, bien supérieurs à la technologie du reste de la planète. En tant que responsable de la maintenance de ces systèmes, Schlust pouvait écouter toutes les communications de l’armée.
« Nous avons l’avantage, mais je vous conseille quand même de ne pas baisser la garde », dit Théodore.
« Ne vous inquiétez pas, nous sommes plus que prêts. Tout va bien se passer. Profitez juste du repas pendant qu’on est là. »
Alors qu’il regardait le baron Glynn continuer à se goinfrer et à boire, Théodore faisait de son mieux pour ne pas laisser transparaître son irritation. Je pensais qu’il était idiot, mais riche et bien élevé. En plus, c’est un vrai glouton. Tant pis pour ses bonnes manières.
Théodore regarda la salle de réception. Le ressentiment qu’il éprouvait à cause de son statut inférieur malgré ses origines nobles rendait cette scène ridicule à ses yeux.
Organiser une fête avant une guerre… Aucun de ces idiots n’est prêt pour ce qui va arriver. Une fois que le prince Calvin aura pris le trône, il se débarrassera de toute cette bande d’incompétents.
Théodore imagina son avenir radieux et jura de devenir le genre de grand noble qu’aucun de ceux qui étaient là ne pourrait jamais espérer être.
***
Une fois la fête terminée et tout le monde partis, il retourna dans ses appartements.
« Bienvenue à la maison, Maître. »
« Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre ? »
Eulisia Morisille s’inclina, suivie de trois robots domestiques. Pour une raison que j’ignorais, elle portait un uniforme de soubrette. Ça m’a énervé. Cet uniforme, avec ses épaules dénudées, était propre aux robots domestiques, et j’avais failli devenir fou en voyant Eulisia le porter avec autant d’audace.
Quand elle remarqua ma frustration non dissimulée, Eulisia eut les larmes aux yeux. « Tu ne peux pas en profiter un peu ?! »
C’est l’uniforme de mes servantes. Tu n’es pas là pour m’aider ? Je l’avais amenée avec moi pour qu’elle fasse office de secrétaire. Pourquoi était-elle donc dans ma chambre ? Avait-elle déjà oublié pourquoi elle était venue ?
Alors que je la regardais de travers, Eulisia s’effondra en larmes sur le sol. « Tu es horrible ! Tu ne clarifies même pas ma position maintenant que tu épouses Lady Rosetta ! Je suis censée te soutenir ici, sur le champ de bataille, n’est-ce pas ? Alors pourquoi ne puis-je pas te soutenir la nuit, comme... »
Je l’interrompis. « Ça va. »
Cela ne fit que rendre Eulisia encore plus désespérée. Elle s’accrocha à moi en sanglotant. « Ça va pour quoi ?! Tu n’as personne d’autre, n’est-ce pas ?! Je ne vois personne d’autre ici ! »
« Tais-toi ! Je vais me marier, non ?! »
Alors que j’essayais de repousser Eulisia en pleurs, ma tablette sonna.
« Qui est-ce ? Kukuri… ? »
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