Chapitre 4 : Le baron Glynn
Partie 2
Ignorant sa remarque sarcastique, je lui fis part de ma frustration quant à notre manque d’hébergement. « Vous ne semblez même pas prêts à nous recevoir. Je dirais que c’est vous qui manquez de motivation. »
« Vous saviez depuis le début que la guerre avait épuisé le domaine du baron Glynn, n’est-ce pas ? Nous aurons bientôt d’autres alliés. Je pensais que vous pourriez préparer votre base vous-même, vu votre expérience, Comte Banfield. »
C’était vrai, je l’avais déjà fait plusieurs fois par le passé, mais s’il voulait que je le refasse ici, il aurait dû me le dire à l’avance. Si j’avais su, je m’y serais préparé.
Les tactiques puériles de Théodore pour nous harceler rendaient Marie encore plus furieuse. « On n’est pas là pour jouer, espèce de salaud ! Tu veux qu’on prépare nous-mêmes une base sans même nous prévenir ? Veux-tu vraiment gagner ce combat ?! »
Théodore restait détendu de l’autre côté de l’écran, même s’il réagissait aux yeux injectés de sang de Marie. « Je pensais que vous pourriez faire ce raisonnement par vous-mêmes. Je suppose que j’avais tort. »
Marie semblait sur le point d’exploser en réponse à son attitude.
Je soupirai doucement. « Du calme, Marie. »
« … Toutes mes excuses. »
Marie recula docilement, mais elle avait perdu son sang-froid très rapidement cette fois-ci. Tia semblait l’avoir remarqué, mais elle resta silencieuse, ne voulant apparemment pas interrompre Théodore et moi.
Je me retournai vers le moniteur. « Je suppose que vous avez raison, lieutenant général spécial. Dans ce cas, je m’occuperai des choses ici à ma façon. » Je me retournai.
Claus, qui était resté silencieux jusqu’alors, se redressa. « Monsieur. »
Avec cette brève réponse, il se mit au travail pour mobiliser les vaisseaux transportant des ingénieurs et d’autres soldats spécialisés. Nous allions commencer à construire une base de fortune tout de suite avec les fournitures que nous avions apportées. Les vaisseaux se dirigèrent vers la planète pour se mettre immédiatement au travail.
Depuis sa place dans le manoir, Théodore pouvait également voir les navires envoyés. Il avait l’air énervé en les voyant. « Si vous étiez prêt à faire ce travail, vous auriez dû le faire dès le début ! »
« Excusez-moi ! » L’appel fut coupé.
Tia claqua la langue. « Comment ose-t-il te parler comme ça, Lord Liam ?! Ce bon à rien qui n’a rien d’autre que son titre immérité pour le soutenir ! »
Alors qu’elle fulminait, Claus s’approcha de moi. « Il semblerais que les navires de construction que nous avons amenés au cas où vont finalement nous être utiles, monseigneur. »
Mais c’est trop peu, trop tard à ce stade.
Les forces qui allaient bientôt nous rejoindre se comptaient par millions. Ce n’était pas autant que dans une guerre entre nations, mais c’était un nombre ridicule pour une querelle entre seigneurs locaux. Ce nombre avait explosé à ce point parce que les deux camps mettaient tout en œuvre dans ce combat.
Je jetai un regard à Claus. Voyant à quel point il restait calme, même dans cette situation désastreuse, j’eus envie de le taquiner. « C’est terrible que nous consacrions toutes ces personnes, ces ressources et ces fonds à ce combat, alors que tout ce que cela va permettre, c’est d’agrandir le territoire du baron Glynn. Qu’en penses-tu, Claus ? »
Claus répondit de manière ennuyeuse à ma question provocante. « Si cette bataille doit décider du prochain empereur, alors je suppose que la victoire rapportera plus qu’une simple planète. »
Je projetai alors un hologramme de la planète en ruines au-dessus de ma main. J’aimais faire ça, car j’avais alors l’impression d’avoir littéralement une planète dans la paume de ma main. Cependant, ce monde dévasté ne ressemblait à rien d’autre qu’à un morceau de pierre. « Personnellement, je ne peux pas imaginer que cet endroit ait beaucoup de valeur. »
« Je vous déconseille de tenir de tels propos, Lord Liam. »
Le fait de faire transpirer Claus me satisfaisait quelque peu. Je changeai l’hologramme pour celui de la planète Charlot, un magnifique globe bleu. Assez discrètement pour que personne ne m’entende, je murmurai : « Cette planète me semble bien plus précieuse que le trône sur lequel siégera le prince Cléo. »
***
La guerre était sur le point d’éclater sur la planète Charlot et, sur la planète capitale, Lysithea, la sœur de Cléo, était devenue nerveuse. Elle s’asseyait sur le canapé du bureau de Cléo pendant qu’il travaillait, puis se levait d’un bond et arpentait la pièce.
Cléo soupira et lui dit : « Tes inquiétudes ne changeront pas le cours de la bataille, ma sœur. »
Lysithea rougit.
« Eh bien, n’es-tu pas curieux ? Même Cécilia est nerveuse à ce sujet… »
« C’est vrai, parce que Lord Kurt, son fiancé, va se battre. »
Cécilia était leur sœur aînée. Elle était actuellement fiancée à Kurt Sera Exner, un ami de Liam, et vivait dans le domaine de la famille Exner. Lorsqu’elle s’était fiancée à Kurt et avait renoncé à ses droits au trône, elle avait quitté le palais intérieur. Pourtant, Lysithea était régulièrement en contact avec Cécilia et avait apparemment eu de ses nouvelles juste avant le début du conflit. L’anxiété de sa grande sœur devait aussi l’inquiéter.
« Il y a tellement de gens que je ne veux pas voir mourir, comme Lord Liam et Lord Kurt. Quand je pense à ce qui pourrait leur arriver, j’ai du mal à rester calme. »
Les sentiments purs de Lysithea donnaient la nausée à Cléo. Il avait l’impression que sa sœur ne comprenait pas la réalité. De quoi parle-t-elle ? Des millions de personnes pourraient mourir dans ce conflit. Elle est tellement naïve… Elle ne voit que ce qui se trouve juste devant elle, et non pas l’Empire dans son ensemble.
Lysithea, qui était devenue chevalier pour protéger son frère, était fondamentalement une bonne personne, mais elle était trop naïve pour la vie à la cour. C’est la raison pour laquelle Cléo ne lui avait pas dit la vérité : il s’était secrètement allié à Calvin pour protéger l’Empire face à Liam.
« Eh bien, le comte est fort. Je suis sûr qu’il nous mènera à la victoire. »
Liam avait surmonté de terribles obstacles à de nombreuses reprises. Cette fois-ci, il semblait avoir un avantage sur le camp de Calvin, du moins en apparence.
Lysithea se ressaisit un peu. « Tu as raison. Lord Liam est fort ! Il peut vraiment tout faire, n’est-ce pas ? J’ai entendu dire que même le Premier ministre avait une haute opinion de sa gouvernance. S’il continue à te soutenir après que tu seras devenu empereur, Cléo, l’Empire sera au beau fixe ! »
« … Je suppose que oui. Ayons confiance dans la victoire du comte pour que cela se réalise. » Intérieurement, Cléo était dégoûté par la pensée simpliste de Lysithea. Si Liam gagne, je deviendrai sa marionnette et l’Empire sera sous son règne. Je ne laisserai pas cela arriver. Il serra le poing là où Lysithea ne pouvait pas le voir. Je me suis accroché à lui pour survivre. Grâce à ça, je suis maintenant assez proche pour atteindre le trône. Mais je ne supporte pas l’idée de rester sous son autorité…
Jusqu’à présent, Cléo avait juste essayé de survivre. Mais maintenant qu’il avait trouvé un peu de stabilité, il pouvait enfin penser à autre chose. Il n’était plus désespéré et réfléchissait davantage. Qui pouvait-il blâmer ? L’empereur, qui avait fait de lui un spectacle ? Sa mère, qui avait insisté pour qu’il devienne un homme ? Non, qui l’avait utilisé ? Liam Sera Banfield. L’homme qui avait obtenu tout ce que Cléo ne pouvait espérer obtenir. Qu’est-ce qui les différenciait tant l’un de l’autre ? Pourquoi Liam était-il sans cesse loué, tandis que Cléo n’était réduit qu’à être sa marionnette ? La haine dans le cœur de Cléo ne faisait que grandir.
Alors qu’il ruminait, Lysithea tenta de discuter avec lui de manière décontractée. « Mon Dieu… Lord Liam est vraiment incroyable. C’est un véritable héros ! S’il n’avait pas déjà une fiancée, je te garantis que toutes les femmes chercheraient à le courtiser. Même moi, il me fait parfois tourner la tête. Cléo, je parie que… »
« Je suis un homme ! » Cléo se leva de sa chaise, furieux.
Lysithea s’excusa, l’air gêné. « Je… je suis désolée. C’est vrai. Tu es un homme. »
« … Fais plus attention, s’il te plaît. »
Lysithea n’abandonna pas le sujet, même si elle semblait regretter de l’avoir abordé. « Pourtant, la vérité est… »
« Laisse tomber. » Cléo ne voulait rien entendre. Agacé, il quitta son bureau.
***
Théodore quitta le domaine du baron Glynn pour se rendre dans un laboratoire où il fut accueilli par des chercheurs masqués pour le moins étranges. Cette équipe, spécialisée dans divers domaines scientifiques et magiques, développait à toute allure un certain nombre d’enfants à l’intérieur de capsules.
Alors qu’il regardait dans une capsule, un chercheur lui parla d’un ton désolé : « Malheureusement, la plupart des spécimens ne supportent pas la quantité d’informations qu’on leur transmet. Leur cerveau ou leur corps lâche et nous devons nous en débarrasser. »
Théodore fronça les sourcils en entendant cette nouvelle décevante. « Je crois vous avoir dit que l’échec ne serait pas toléré. Vous rendez-vous compte de l’argent que nous investissons dans ce projet ? »
Le chercheur, agité, se mit à trouver des excuses. « Les clones développés rapidement ne peuvent pas supporter la quantité de données que vous avez collectées sur Liam. Nous n’avons pas assez de temps. »
« Vous ne pouvez même pas en terminer un ou deux ? »
Les enfants flottant dans les capsules avaient été clonés à partir de l’ADN de Liam. Beaucoup de ces clones avaient été développés rapidement dans ces capsules d’information et avaient reçu les données de Liam, mais n’avaient pas survécu au processus.
« Ils ne peuvent tout simplement pas supporter le vieillissement rapide et le transfert de données sur Liam et la Voie du Flash », insista le chercheur. « Même des corps adultes ne pourraient pas supporter cet apport. Et leur espérance de vie n’est déjà pas longue lorsqu’ils sont vieillis artificiellement de cette manière. »
Les chercheurs essayaient de reproduire la force de Liam par le clonage. Mais même s’ils y parvenaient, ces clones ne vivraient pas longtemps, ce qui en ferait des armes fondamentalement imparfaites.
Théodore était aussi nerveux que le chercheur. « Vous devez réussir avant la fin de cette guerre ! C’est vraiment dommage qu’avec tous ces spécimens, vous n’ayez toujours pas obtenu un seul résultat positif. »
« L’un d’eux a survécu au processus… »
« Alors, dépêchez-vous de me le montrer. »
« Il est juste là. »
Le chercheur principal conduisit Théodore dans une autre pièce. À l’intérieur se trouvait un petit enfant aux cheveux longs et en bataille, vêtu d’une blouse d’hôpital.
Théodore était content d’apprendre qu’ils avaient réussi, mais il ne tarda pas à montrer son mécontentement. « Avez-vous délibérément fait une fille ? » Il était surpris; il pensait qu’ils ne feraient que des garçons, puisqu’ils clonaient Liam.
Le chercheur semblait lui aussi incertain. « Oui, c’est bien une fille. Nous cherchons encore à comprendre ce qui a pu se passer à ce niveau-là. Mais c’est le seul spécimen qui ait survécu à l’installation de toutes les données de Liam. »
Théodore était soulagé d’apprendre qu’ils avaient réussi. « Eh bien, si vous avez réussi, le sexe n’a guère d’importance. Donc, celle-ci… »
« Numéro 3588. »
Quand le chercheur lui annonça le numéro du clone, Théodore se tourna pour regarder la fille. Elle ressemblait à Liam, mais elle n’avait pas son arrogance apparente. Elle regardait simplement Théodore avec curiosité.
« Alors, comment se comporte le numéro 3588 ? Il doit avoir une force équivalente à celle de Liam, non ? »
Mais le chercheur secoua la tête. « Non… Le simple fait de supporter le processus ne suffit pas pour réussir. Le numéro 3588 a un défaut important. »
« Un défaut ? » Théodore fronça les sourcils.
En regardant le numéro 3588, les chercheurs expliquèrent la situation.
« Il ne peut pas être aussi performant que Liam. »
« Et ses limites physiques font qu’il ne peut exercer toute sa force que pendant une courte période. »
« On ne peut pas dire que c’est une réussite. »
Un spécimen incomplet qui avait survécu au processus, mais rien de plus : voilà ce qu’était le 3588.
« Encore un échec ! » cracha Théodore en regardant le clone.
Après avoir été qualifié d’échec, le numéro 3588 baissa la tête, mais ni Théodore ni les chercheurs ne lui prêtèrent attention.
Théodore ne pouvait pas accepter l’échec de l’équipe de recherche. Il avait assuré à Cléo qu’il préparerait un clone convenable de Liam et ne pas tenir sa promesse ne ferait qu’aggraver l’opinion que le prince avait de lui. Pour assurer sa propre survie, il ordonna aux chercheurs : « Concentrez-vous sur la formation de l’IA. Le chevalier mobile sera livré à temps, alors assurez-vous de calibrer l’IA pour qu’elle puisse être installée immédiatement. »
« Donc, on annule le projet de clone ? On se débarrasse du numéro 3588. »
Ce projet enfreignait un tabou, il valait donc mieux ne laisser aucune trace.
Théodore les arrêta : « Ne soyez pas stupides. Je vais avoir des problèmes si je ne livre pas de résultats. Le numéro 3588 pilotera le chevalier mobile, ce qui servira de preuve de notre succès. »
« Même si c’est en fait un échec ? »
« Même si c’est un échec, on pourra dire qu’on a réussi quelque chose si on arrive à le faire entrer dans le cockpit. Laissez-le en vie jusqu’à ce moment-là. »
C’est ainsi que le sort du numéro 3588 fut scellé.
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