Neechan wa Chuunibyou – Tome 4

***

Prologue : Kanako Orihara est maudite

Kanako Orihara avait rencontré Mutsuko Sakaki pour la première fois le jour où elle avait essayé de se tuer.

Kanako était sûre que cette étrange fille devait venir d’un autre monde ou d’une autre époque — un isekai.

Quand elle y pensait rationnellement, elle savait que cette fille venait de monter dans l’ascenseur quand il s’était arrêté au quatrième étage. Mais la fille était si belle qu’il était difficile de croire qu’elle était de ce monde. Elle devait venir d’un autre monde.

Son apparence n’avait fait qu’encourager l’idée fausse de Kanako. C’était complexe à décrire, d’une manière qui rendait difficile de croire qu’elle pouvait être de leur monde moderne.

Elle avait de beaux cheveux noirs qui descendaient jusqu’aux hanches. Kanako n’avait jamais vu une fille aux cheveux aussi longs.

Au-dessus de sa poitrine, elle portait une tunique en maille qui ressemblait à une cotte de mailles. Sur ses épaules et ses hanches se trouvaient des protections stratifiées qui brillaient en argent. C’était des morceaux d’armures de style japonais, qu’on appelait « sode » et « kusazuri », mais la stratification ressemblait davantage à celle des armures de style occidental.

Une longue et étroite boîte noire avec un écran LED et un clavier était attachée à son avant-bras gauche. On aurait dit un ordinateur.

Son apparence mélangeait les styles japonais et occidental de façon futuriste. Pour Kanako, cela ressemblait beaucoup à la mode isekai.

Est-ce que ça a marché ? se demandait Kanako.

Elle avait essayé, sur un coup de tête, un rituel qui était censé amener une personne à un isekai. Mais elle n’avait pas vraiment cru que ça marcherait. Pas une seule seconde.

L’instant d’après, la porte de l’ascenseur se refermait. Elle était seule dans une petite pièce avec cette étrange fille.

La jeune fille regarda le visage de Kanako avec ses yeux larges et ronds. Face à cette violation de son espace personnel, Kanako avait commencé à ouvrir la bouche. Mais elle s’en était souvenue :

Tu n’es pas censé parler…

La fille qui était montée au quatrième étage était une résidente d’un isekai. Si Kanako parlait, le rituel échouerait.

Kanako repensa alors aux étapes du rituel. Quand quelqu’un montait à bord, tu devais appuyer sur le bouton du premier étage. Puis, même si tu avais appuyé sur le bouton du premier étage, l’ascenseur se dirigeait vers l’étage supérieur.

Timidement, Kanako appuya sur le bouton du premier étage. L’ascenseur avait commencé à bouger. Kanako leva les yeux vers l’étalage, avec son expression indiquant qu’elle était nerveuse.

Troisième étage.

L’ascenseur avait commencé à descendre… ce qui était tout naturel, vraiment. Mais Kanako était déçue.

« Hein ? »

Alors qu’elles arrivaient au premier étage, la jeune fille éclata de rire.

« Hé ! Ça t’a surpris ? Est-ce ce que tu le faisais ? » la fille s’adressa à elle, débordant de curiosité. « Je suis désolée, » poursuit-elle. « Je n’arrêtais pas de voir l’ascenseur monter et descendre, et j’avais l’impression qu’il fallait que je te taquine ! »

« Euh…, » déclara Kanako avec hésitation. Le changement de situation avait été trop soudain pour qu’elle puisse y faire face immédiatement.

« Tu faisais l’ascenseur Isekai, non ? J’ai donc pensé à monter au quatrième étage et te choquer. Je n’ai pas pu m’en empêcher ! Je suis désolée de te déranger, mais tu l’essaies depuis midi sans succès ! … Ah ! Je suis désolée ! Le prenais-tu vraiment au sérieux ? Désolée ! » Apparemment, pensant que Kanako s’était mise en colère, la jeune fille avait commencé à s’excuser avec ferveur.

« Non, c’est bon, » déclara Kanako. « Ce n’est pas pour ça que je suis venue ici, et je savais que ça ne marcherait pas, de toute façon… bien que j’ai été surprise. »

Alors qu’elle était silencieuse, la jeune fille semblait très mature, mais sa façon enfantine de rire avait fait réaliser à Kanako qu’elles avaient à peu près le même âge. Tout à coup, elle n’avait plus l’air de provenir d’un isekai.

« Oh, ouais ! Je suis Mutsuko Sakaki, » dit la fille. « Qui es-tu ? »

« Kanako Orihara, » répondit brusquement Kanako, incapable de penser à une meilleure réponse.

Mais Mutsuko n’avait montré aucun signe d’offense pour sa manière brusque. « Alors, qu’est-ce que tu cherchais vraiment ? » demanda-t-elle.

« Je pensais aller sur le toit, » dit Kanako.

« Oh, quelle coïncidence ! C’est là que j’allais ! Ah ! Et pendant qu’on s’amuse ici, je parie que Yu attend là-haut ! » Mutsuko appuya rapidement sur le bouton du 11e étage. Apparemment, elle n’envisageait même pas que Kanako veuille s’en aller. « Pourquoi veux-tu aller sur le toit ? Oh, j’ai un but. Je te le dirai plus tard ! Alors, dis-moi la tienne aussi, Orihara ! » Mutsuko bredouillait curieusement.

Kanako ne pouvait s’empêcher de se sentir emportée par sa ferveur. Elle n’aimait pas ce sentiment. Elle s’était donné du mal pour venir ici. Elle avait senti que ce qu’elle allait faire devait être fait tranquillement, et maintenant, l’humeur avait changé d’une manière indescriptible.

Kanako avait donc décidé de la surprendre. « Je vais me suicider, » déclara-t-elle.

La fille ne saurait pas comment répondre à ça, n’est-ce pas ? Juste une petite vengeance. Elle voulait voir cette fille étrange agir en étant agitée.

« C’est ennuyeux ! »

« Hein ? »

Mais c’était Kanako qui, une fois de plus, avait été bouleversée par la réaction immédiate de Mutsuko.

« Tu vas sur le toit pour te suicider ? » Mutsuko s’était plainte. « Quel cliché ! Tu ne peux pas être un sniper en train de répéter un tir à longue portée ou quelque chose comme ça ? »

« Eh bien, désolée ! » Kanako s’était excusée devant ce qui lui paraissait être un outrage.

« Ou que penses-tu de ça ? » demanda Mutsuko. « Tu fais pousser des plantes bizarres en secret sur le toit ! Tu vas les voir à intervalles réguliers, mais cela fait si longtemps que le toit est maintenant couvert de verdure, et cela va mener à la fin du monde ! Ce serait beaucoup mieux ! »

Pourquoi cette fille qu’elle n’avait rencontrée que quelques minutes avait décidé seule de tout ça ? Avant que Kanako puisse trouver une réponse raisonnable, l’ascenseur était arrivé au 11e étage.

Mutsuko sortit immédiatement, et Kanako se dépêcha de la suivre.

Dès que Mutsuko était sortie, Kanako avait regardé le plafond. L’entrée du toit était là. Il y avait des marches qui étaient présentes sur le mur qui commençait à mi-hauteur, et une trappe dans le plafond. Mais l’écoutille était fermée et cadenassée.

Kanako aurait pu rire. Elle ne s’y attendait pas.

Elle avait fait beaucoup de recherches sur le suicide, et à la fin, elle avait décidé qu’elle allait sauter d’un immeuble. Elle avait choisi un complexe d’appartements assez haut pour la tuer immédiatement, et elle s’était entraînée à glisser à travers les portes à verrouillage automatique. Mais à la fin, serait-elle arrêtée par quelque chose d’aussi simple ?

« Orihara ! Tu sais crocheter les serrures ? » Les mots de Mutsuko l’avaient tirée de son autoaccusation.

« Ah ? Qu’est-ce que c’est ? » demanda Kanako.

« Je veux dire, défaire la serrure, » déclara Mutsuko. « Regarde, il y a un cadenas sur la trappe, non ? Mais si tu ne peux pas le faire, je vais devoir y aller moi-même. Tu peux t’accroupir là ? »

Kanako s’était accroupie près du mur, comme on lui avait dit.

Mutsuko avait enlevé ses chaussures et avait marché sur les épaules de Kanako. Kanako avait senti son poids sur elle pendant une seconde, mais Mutsuko était immédiatement passée aux marches.

Elle avait levé les yeux et avait vu Mutsuko jouer avec le cadenas. Une seconde plus tard, il était tombé.

« Mais je ne peux pas grimper comme ça…, » Kanako protesta.

« Tiens le coup ! » Mutsuko avait ouvert la trappe et jeta un coup d’œil sur le toit. « Yu ! »

« Hé, sœurette, tu en as mis du temps, » répondit une voix d’homme. « Qu’est-ce que tu faisais ? »

Kanako avait été surprise. Ça aurait dû être le seul moyen d’accéder au toit. Comment quelqu’un d’autre pourrait-il être là-haut ?

« Orihara, tu sais grimper à une corde ? » demanda Mutsuko.

« Je ne pense pas…, » les bras de Kanako étaient si minces qu’elle ne pouvait même pas tenir une corde pendant de longues périodes.

« Alors, nous demanderons à Yu de le faire, » déclara Mutsuko. « Yu ! Viens juste une minute ! Il y a quelqu’un d’autre que je veux que tu fasses monter ! » En l’appelant, Mutsuko avait disparu sur le toit.

« Quelqu’un d’autre ? De qui parles-tu ? » Le garçon qui parlait avait sauté de la trappe.

« Cette fille. Fais-la monter, d’accord ? » déclara Mutsuko en sortant la tête de la trappe.

« Euh, bonjour, » le garçon déclara ça timidement en regardant Kanako.

« Bonjour, » Kanako sourit.

Le garçon était vêtu d’un T-shirt et d’un short, et il ressemblait à un élève du primaire. Il avait un joli visage qui ressemblait à celui de Mutsuko. Puisqu’il l’appelait « Sœur », il devait être son petit frère.

« Puis-je vous porter ? » demanda-t-il.

Kanako hocha la tête.

Il avait enroulé son bras autour de sa taille. Kanako avait été surprise par la force du bras.

Le garçon tenait Kanako dans un bras alors qu’il sautait et attrapait la marche.

Alors qu’elle se demandait comment il allait faire quoi que ce soit d’une main, le garçon lâcha prise pendant un instant avant de saisir la marche suivante. Il l’avait fait encore et encore jusqu’à ce qu’ils soient sur le toit en un rien de temps.

Il faisait nettement plus chaud sur le toit. Elle ne pouvait s’empêcher de penser que c’était parce qu’ils étaient plus près du soleil.

« Yu ! Pourquoi n’as-tu pas apporté mes chaussures ? Tu es si irréfléchi ! » Mutsuko s’était plainte.

« Comment aurais-je pu avoir tes chaussures ? Je portais une personne ! D’accord, d’accord, je vais les chercher…, » déclara Yu.

Pendant que les frères et sœurs se chamaillaient, Kanako regardait ce qui se trouvait sur le toit. Il s’agissait d’un grand espace dégagé sans caractéristiques distinctives. Il n’y avait aucune clôture d’aucune sorte autour. Ce serait très facile de sauter.

« Tu t’attendais à un réservoir d’eau ou quoi ? » demanda Mutsuko, comme si elle lisait dans ses pensées. « Beaucoup de complexes n’en ont pas de nos jours ! Celui-ci utilise des réservoirs intermédiaires et des pompes à pression pour amener l’eau à chaque appartement ! »

« Tu en sais beaucoup à son sujet…, » déclara Kanako. Elle ne s’intéressait pas à ce sujet en particulier, mais elle était tout de même satisfaite de l’élargissement de ses connaissances.

« Ce n’est rien du tout ! Il y a beaucoup de complexes d’appartements dans la ville, donc savoir ce qu’ils contiennent est une technique de survie importante ! Oh, c’est mon petit frère, Yu ! » Mutsuko avait désigné son frère, qui revenait avec les chaussures, comme si elle l’avait complètement oublié jusqu’à ce qu’elle soit déjà au milieu de son baratin.

« Ce n’est pas une introduction, » grogna-t-il. « Je suis Yuichi Sakaki. » Il lui avait fait un salut formel.

« Kanako Orihara. Qu’est-ce que vous faites là tous les deux ? » demanda-t-elle.

« J’entraîne Yu ! » déclara Mutsuko en remplaçant ses chaussures.

Kanako inclina la tête dans la confusion.

« Il escalade les murs de l’immeuble ! » annonça Mutsuko. « L’escalade, c’est bien, mais la frontière moderne de l’homme, c’est une grande ville. L’escalade des gratte-ciel est donc une compétence importante ! Ça me fait me souvenir d’un truc, Orihara, tu as dit que tu allais te suicider ? Est-ce parce que tu es intimidée ? Je peux le voir ! Tu es jolie ! Je parie que beaucoup de gens sont jaloux et veulent t’intimider ! » Mutsuko avait abordé sans hésitation ce que la plupart des gens auraient considéré comme un sujet délicat.

Kanako n’avait pas répondu. Cette fille ne pouvait pas comprendre.

« Eh bien, je suppose que c’est une raison suffisante pour vouloir se suicider, mais si l’intimidation en est arrivée à se “suicider”, tu devrais plutôt tuer les brutes, » déclara Mutsuko. « C’est mieux que de se suicider, non ? Tu as l’air d’être au collège comme moi, alors même s’ils t’attrapaient, tu n’aurais pas la peine de mort ! »

« Sœur… ça n’aide pas, » déclara le garçon.

« Vraiment ? OK, alors pourquoi ne pas le dire à la police ? » demanda Mutsuko, imperturbable. « Tu peux également engager un avocat, te rendre à l’APT, t’entretenir avec le ministère de l’Éducation ou déposer une plainte relative aux droits de la personne auprès du ministère de la Justice. Je sais que quand on est au collège, on est convaincu que c’est tout ce qu’il y a, mais le monde est vraiment grand ! Il y a beaucoup de choses que tu peux essayer ! Si tu veux le découvrir, je t’aiderai ! » Mutsuko frappa une main sur sa poitrine, les yeux brillants alors qu’elle entrait dans l’espace personnel de Kanako.

« Ne demandez pas de l’aide à ma sœur à moins que vous ne vouliez voir du sang descendre du ciel, » dit le garçon. « Bref, elle n’a rien dit sur l’intimidation, et elle pourrait plaisanter sur le fait de se suicider, alors ralenti un peu, d’accord ? »

Les remontrances de Yuichi suggéraient qu’il trouvait le comportement de sa sœur un peu grossier. Comparés à elle, ses processus de pensée semblaient plutôt normaux.

« Remets-tu en question mon jugement ? » s’exclama Mutsuko.

« Il s’est déjà trompé bien des fois ! » il avait riposté.

La réponse de Yuichi était pleine d’émotions compliquées. Il avait dû souvent souffrir aux mains de sa sœur.

« Eh bien, peu importe ! » Mutsuko semblait le reconnaître, car elle s’était rapidement détournée de lui pour regarder Kanako après ça. « De toute façon, la vie est importante ! Une fois mort, il n’y a rien d’autre. Fin de la partie. C’est une chose de risquer sa vie pour ce qu’on croit, mais le suicide est hors limite ! C’est une façon de penser de perdant ! Tout à fait impardonnable ! »

Pourquoi Mutsuko, cette fille qu’elle venait de rencontrer, se sentait-elle si concernée ? Kanako ne pouvait pas comprendre.

« Quoi ? En gros, tu dis : “Vouloir mourir fait de toi un perdant inutile, alors vas-y et meurs maintenant !” Ça n’aide pas…, » murmura Yuichi, la trouvant clairement ridicule.

« Mais si l’on met cela de côté… Orihara, je peux te montrer quelque chose ? » Mutsuko avait ignoré la plainte de Yuichi, et sans attendre la réponse de Kanako, elle avait commencé à marcher jusqu’au bord du toit. Kanako et Yuichi l’avaient accompagnée.

Il y avait un muret autour du toit d’à peine 30 cm de haut. Mutsuko avait sauté dessus facilement. Bien que Kanako soit venue ici pour sauter, elle ne pouvait pas faire la même chose.

Kanako se pencha timidement et regarda le paysage en bas. Les gens et les voitures avaient l’air si petits. Ça lui avait donné un frisson dans la colonne vertébrale.

« Nous sommes sur le toit d’un immeuble de 11 étages, » expliqua Mutsuko. « Chaque étage mesure environ trois mètres, pour un total d’environ 33 mètres. Sans tenir compte de la résistance au vent, nous pouvons calculer que tu vas heurter le sol à environ 91 kilomètres à l’heure. La descente va durer environ 2,5 secondes. Ce n’est pas une comparaison directe, mais imagine une voiture percutant le mur à 91 kilomètres à l’heure. Tu l’as lu, n’est-ce pas, Orihara ? »

Kanako avait tout de suite su de quoi elle parlait. C’était un best-seller sur le suicide qui avait été publié avant la naissance de Kanako. Il est vrai que c’est ce qui avait inspiré Kanako à sauter. Selon ce livre, pour se suicider en tombant, il fallait une hauteur de 20 mètres. Environ sept ou huit étages. C’est pourquoi elle avait choisi ce bâtiment de 11 étages.

« Quiconque tomberait d’ici mourrait certainement, » déclara Mutsuko. « Est-ce ce que tu penses ? »

« Oui. C’est du béton en dessous. C’est assez pour tuer n’importe qui, » Kanako avait enquêté à ce sujet. Au-dessous d’eux se trouvait l’entrée en béton. Peu importe comment elle tombait, elle mourrait sans erreur.

« Je vois, » dit Mutsuko. « Maintenant, excuse-moi, Orihara, mais j’ai besoin que tu reconsidères ton suicide ! Même si je dois prendre des mesures drastiques ! »

« Des mesures drastiques ? » Avait-elle l’intention de la retenir ? Mais Kanako n’avait plus l’intention de se suicider ici. Elle le ferait ailleurs, une autre fois.

« Yu ! Viens ici ! » Mutsuko appela Yuichi sans répondre à la question de Kanako.

Yuichi vint et se tint docilement aux côtés de Mutsuko.

Kanako n’oubliera jamais ce qui s’était passé ensuite.

« Hiyah ! » Mutsuko poussa un cri désinvolte, et donna un coup de pied puissant à Yuichi.

Yuichi avait commencé à tomber. Son visage était déformé par son état de choc. Il avait tendu la main pour essayer d’attraper quelque chose, mais Mutsuko l’avait repoussé.

Tout s’était passé en un instant, mais pour Kanako, c’était resté pour toujours.

C’était un spectacle qui avait immédiatement drainé le sang de son visage.

Le corps de Yuichi s’était incliné. Il tombait du toit. Une fois qu’il était complètement hors de vue, Kanako avait senti ses jambes devenir molles.

Yuichi était tombé du toit. En d’autres termes, il était mort. La prise de conscience claire de cela avait fait que l’esprit de Kanako s’était vidé de tout.

« Orihara ! Orihara ! » Les cris fervents de Mutsuko l’avaient ramenée à la réalité.

Pendant une minute, Kanako n’avait aucune idée de ce qui se passait. Puis elle se souvint de la vue de quelqu’un qui tombait d’un immeuble.

Elle devint pâle et s’était assise rapidement.

« Tu m’as surprise, en t’évanouissant comme ça ! » s’exclama Mutsuko.

« Dieu merci. J’étais vraiment inquiète… »

Mutsuko et Yuichi la regardaient avec inquiétude.

« Quoi ? » demanda Kanako. Elle était certaine que Yuichi était tombé. Ou s’agissait-il simplement d’un rêve éveillé ?

« C’est bon, » déclara Yuichi. « J’ai redressé ma posture et je me suis agrippé au mur. J’ai utilisé la friction pour ralentir ma descente et j’ai couru en diagonale, » l’explication de Yuichi répondait à la question de Kanako.

« J’espérais que ça servirait de traitement de choc, mais je ne pensais pas que tu t’évanouirais ! » cria Mutsuko.

« Traitement de choc !? C’était si soudain que j’aurais pu mourir ! » s’exclama Yuichi.

« Oh, franchement, » déclara Mutsuko. « Tu aurais dû être prêt dès que je t’ai dit de venir ! Ce ne serait pas une très bonne formation si je disais : “Hé, je vais te pousser maintenant !”, n’est-ce pas ? »

Yuichi protesta violemment et Mutsuko le détourna avec désinvolture. Kanako regarda le tout avec les yeux rivés sur lui.

Cela avait certainement été choquant.

Kanako pensait que Yuichi était mort.

La mort d’une personne peut-elle vraiment causer autant de chagrin ? Cette prise de conscience l’avait bouleversée.

Même en sachant que Yuichi était encore en vie, elle n’avait pas pu empêcher son cœur de battre la chamade. Elle avait du mal à respirer.

C’était une malédiction. Une image de la mort avait été gravée profondément dans son âme et lui avait jeté un sort au cœur.

Depuis lors, Kanako n’avait même plus été capable de penser au suicide.

 

***

Chapitre 1 : Un parcours mouvementé vers le 2e trimestre

Partie 1

Une jeune fille appropriée pour la maternelle était fort occupée avec une assiette de gaufres à la fraise.

Ils étaient assis dans un café à l’atmosphère moderne. C’était le soir, mais l’éclairage du restaurant maintenait les choses aussi lumineuses que le jour. Yuichi était assis à une table près de la fenêtre, regardant la fille assise en face de lui avec une expression sceptique.

« Tu as dit que tu avais des ennuis, n’est-ce pas ? » Aiko Noro, une petite fille de son âge assise à côté de lui, semblait confuse.

Il s’agissait d’une table pour quatre places assises. La petite fille était assise en face de Yuichi et Aiko.

« On dirait qu’elle a donné la priorité à sa collation, » commenta Yuichi.

Le chemisier blanc, la cravate papillon verte et la jupe indigo de la petite fille suggèrent un uniforme d’école primaire. Ses cheveux étaient attachés en une queue de cheval avec un chouchou. C’était une fille délicate, avec une aura d’innocence juvénile qui l’entourait encore.

Ce furent les premières vacances d’été de sa carrière de lycéen. Yuichi et le reste de leur club de survie, dont Mutsuko était la présidente, s’étaient rendus sur l’île suspecte de Kurokami pour un camp de formations. Divers incidents étranges leur étaient arrivés, mais ils s’en étaient sortis. Puis, quelques minutes à peine après être retourné en ville, il avait été confronté à cette fille.

D’un point de vue sociétal, cela aurait été très mal vu d’avoir une dispute avec une enfant au milieu de la circulation piétonne. Et ce dont ils devaient parler n’était pas non plus quelque chose qu’il fallait discuter en restant là. Ils s’étaient donc rendus dans un café à l’atmosphère apaisante et avaient pris le siège le plus proche de la fenêtre à l’avant du magasin.

Par la fenêtre, il pouvait voir un chien assis dehors, fidèlement. C’était le loup-garou, Néron. Il était sous forme de chien, donc naturellement il ne pouvait pas entrer dans le restaurant.

« Est-ce que le Lecteur d’Âme est une chose qui peut être donnée et retournée ? » demanda Aiko à Yuichi, se référant à ce qui avait déclenché toute cette conversation.

Te voilà ! Hé ! Rends-moi le Lecteur d’Âme ! Je vais avoir de gros ennuis sans ça ! lui avait dit la fille.

« Je ne sais pas, » répondit-il. « Je n’y ai même jamais pensé. »

Le Lecteur d’Âme était la capacité de voir des mots au-dessus de la tête d’une personne. Les étiquettes semblaient révéler quelque chose sur le caractère de cette personne.

Yuichi pouvait encore voir ces mots, même maintenant. Aiko, à ses côtés, était un « Intérêt Romantique », et les gens dans le restaurant étaient « Femme au foyer », « Businessman », « Serveur », etc. Dehors, l’étiquette au-dessus de la tête de Néron était « Fenrir ». Mais seule, la fille qui se bourrait le visage de sucrerie n’avait pas d’étiquette.

Yuichi avait vu beaucoup d’étiquettes différentes depuis que la capacité s’était manifestée, mais c’était la première fois qu’il voyait quelqu’un sans étiquette.

Yuichi avait essayé d’ignorer cette capacité. S’il pouvait la rendre, il le ferait avec plaisir. Mais il n’avait aucun souvenir de l’avoir prise à quelqu’un, et il ne savait pas comment la lui rendre.

Ça ne va pas m’arracher les yeux, n’est-ce pas ? se demanda Yuichi en se souvenant de quelque chose que sa grande sœur, Mutsuko, avait dit.

Il avait pris la parole. « Je ne te connais pas. Mais tu me connais, non ? Si tu pouvais m’expliquer les circonstances, j’apprécierais vraiment. »

Cette fille était de toute évidence quelqu’un d’extraordinaire. Elle connaissait le Lecteur d’Âme, et le fait qu’il n’y avait pas d’étiquette au-dessus de sa tête la rendait encore plus étrange.

« Juffacombum…, » la fille avait encore les joues pleines. On aurait dit qu’elle ne pourrait pas parler pendant un moment. La jeune fille avait un air plutôt mature, malgré son âge, mais elle était clairement encore une enfant quand il s’agissait de sucrerie.

« Tu sais, ma sœur aurait choisi un siège plus loin à l’arrière de la pièce, » déclara Yuichi à Aiko pour tuer le temps. « Elle dit qu’il faut éviter le côté fenêtre. »

« Pourquoi ? » demanda Aiko avec confusion.

« Elle est peut-être sur ses gardes en cas d’attaque, » répondit-il. « Cela lui permet également de surveiller depuis un endroit où elle peut voir tout le restaurant, et de vérifier tous ceux qui entrent et sortent. »

« Mais tu ne fais pas ça, Sakaki ? » demanda Aiko.

« Ce n’est pas possible. C’est en plus tout un problème de le faire. De toute façon, qui nous attaquerait ? » demanda-t-il.

« Hein ? Te connaissant, beaucoup de gens…, » déclara Aiko, l’air surpris.

Yuichi décida de ne pas en dire plus sur le sujet.

Et enfin, la jeune fille avait fini sa gaufre et se tapota l’estomac en guise de satisfaction. « C’était délicieux ! Je vous remercie ! »

Apparemment, le dessert était fini. Mais il était difficile de se disputer avec un élève du primaire au sujet de l’argent, alors Yuichi avait grimacé et avait accepté la situation.

« Alors ? Nous n’avons aucune idée de ce qui se passe, » Yuichi s’était adressé à la fille une fois de plus.

« Écoute, je veux juste récupérer le Lecteur d’Âme, alors est-ce qu’il y a un moyen pour que tu le rendes sans poser d’autres questions et que tu me dises au revoir ? » demanda la jeune fille.

« Personnellement, je serais tout à fait d’accord, » répondit Yuichi. « Mais est-ce que ça va me causer des ennuis plus tard ? »

Yuichi adorerait certainement rendre le Lecteur d’Âme, et si elle ne voulait pas en expliquer la raison, il ne la forcerait pas à parler. Mais il se sentait mal à l’aise de ne pas connaître les circonstances. Le rendre ne le libérerait pas forcément de ce qui se passait.

« Bon point, » déclara la fille. « Eh bien, les parties que je peux raconter font certainement une histoire étrange…, » elle croisa les bras et grimaça d’un air renfrogné.

« J’ai déjà traversé beaucoup de choses bizarres à cause de ces yeux. On est maintenant plutôt immunisés contre les histoires bizarres, non ? » Yuichi jeta un coup d’œil sur Aiko.

Elle hocha la tête. Il y avait de l’empathie entre eux, en tant que deux personnes qui avaient vécu un certain nombre de situations bizarres ensemble.

« On ne s’est pas encore présentés, n’est-ce pas ? » demanda la jeune fille. « Je suis Monika Sakurazaki. Et vous, les gars ? » Monika parlait franchement, peut-être soulagée par leur attitude.

« Je suis Yuichi Sakaki. »

« Je suis Aiko Noro, la camarade de classe de Sakaki. Enchantée de vous rencontrer. »

« Yuichi et Aiko, hein ? » demanda Monika. « Enchantée de vous rencontrer ! »

« Directement avec les prénoms, hein ? » Aiko s’était renfrognée, apparemment n’aimant pas qu’une personne beaucoup plus jeune qu’elle s’adresse à elle de façon aussi informelle.

« Hé, détends-toi. Vous pouvez tous les deux aussi m’appeler Monika. Maintenant, à propos de l’histoire… laissez-moi vous demander, connaissez-vous le terme “Détenteur de la Vision du Monde” ? » demanda la jeune fille, expérimentalement.

« J’en sais pas mal de choses. » Yuichi avait beaucoup entendu parler des visions du monde et des détenteurs de visions du monde par son camarade de classe Tomomi. L’idée était que chacun vivait dans son propre monde, et qu’il y avait autant de mondes qu’il y avait de gens. La « Vision du Monde » se réfère aux lois qui régissent un monde donné.

Bien qu’il y ait des milliards de mondes, ils étaient fondamentalement les mêmes à la plupart des égards, et c’est pourquoi ils pouvaient tous s’unir pour créer un monde unique et cohérent, malgré des différences mineures.

Mais certains mondes vont bien au-delà des différences « mineures ». Ces mondes très divergents avaient tous une figure centrale — la personnification de ce monde — connue sous le nom de Détenteur de la Vision du Monde.

Aiko ne savait probablement rien de tout cela, mais Yuichi décida qu’il l’expliquerait après, et exhorta la fille à continuer.

« Cela devrait accélérer les choses, » déclara Monika. « Je suis un Détenteur, moi aussi, et un peu spécial, parce que je suis consciente de ce que je suis. Un Détenteur qui prend conscience de sa propre nature ne peut pas rester dans son propre monde. Ils sont jetés dehors. Ces détenteurs spéciaux sont appelés Externes. »

« Que voulez-vous dire par “expulser” ? » demanda Yuichi.

« Il existe quelques écoles de pensée différentes quant à la façon dont les visions du monde sont perçues, mais je les considère comme des histoires, » répondit-elle. « Si quelqu’un à l’intérieur de l’histoire réalise qu’il est dans une histoire, l’histoire perd sa métastructure et cesse d’exister. Ainsi, le monde donne un coup de pied à quiconque prend conscience de l’histoire. Il devient hors de leur destin. C’est du moins ce qu’on dit. »

« Alors le fait que je ne puisse pas utiliser Lecteur d’Âme pour voir ton étiquette est…, » déclara-t-il.

« Parce que je suis un Externe. Les Externes n’ont de rôle dans aucun monde. » Il y avait du venin dans la voix de Monika quand elle avait dit les mots.

« On dirait que vous détestez vraiment ces gens de l’extérieur…, » Même si tu en es un toi-même, pensa Yuichi.

« Oui, » dit-elle. « Ils sont pourris jusqu’à la moelle. Ils sont désespérément maléfiques, et j’ai peur de devenir comme ça un jour. C’est pourquoi… Je veux revenir à la situation antérieure. C’est comme ça que tout a commencé. »

« Je ne comprends pas, » déclara Yuichi. « Pourquoi le fait d’exister en dehors du destin fait-il du mal à quelqu’un ? »

D’après la façon dont elle parlait, ils étaient tous des êtres humains à l’origine. C’était difficile de comprendre comment on pouvait passer de ça à « pourri jusqu’à la moelle ».

« Dès qu’un Externe est chassé de son destin, il devient éternel et immortel, » dit-elle. « Par exemple, quel âge pensez-vous que j’ai ? »

« Une dizaine d’années ? » Yuichi l’avait cataloguée en CM2.

« En fait, j’ai seize ans. Je pourrais aller au même lycée que vous en ce moment. Mais je suis devenue une Externe en CM2, et je ressemble à ça depuis. Les poubelles d’Externes sont en vie depuis des centaines d’années, sans jamais changer leur apparence, » répondit Monika.

C’était difficile à croire, mais il est vrai que Monika ne ressemblait pas beaucoup à une enfant en ce moment.

« Au début, tout ce qu’ils ont, c’est l’angoisse d’être chassés. Mais très vite, ils s’ennuient et essaient de s’imposer dans les histoires. Ils utilisent les capacités qu’ils tirent de leur Vision du Monde pour changer le monde des autres. Ce sont des ordures qui se font passer pour des dieux. Et pour les humains à l’intérieur, c’est peut-être ce qu’ils sont. Regardant l’humanité de leurs tours d’ivoire, jouant avec le destin… Injoignable pour les humains à l’intérieur. » Il y avait un dégoût dans les paroles de Monika, suggérant qu’elle ne voulait pas en arriver là elle-même.

« Que veux-tu dire par “capacités” ? » demanda Yuichi. « Ils ont des pouvoirs psychiques ou quoi ? »

Le fait d’exister en dehors du destin ne semblait pas en faire une menace, mais s’ils avaient d’autres capacités, cela pourrait être un problème.

« Ils ont le pouvoir, pourrait-on dire, de structurer leur Vision du Monde… pour les renforcer. Par exemple, mon monde était “Un petit monde désespérément romantique”. Ma Vision du Monde, c’est l’amour. Ma capacité s’appelle “Cette première étincelle”, pour dire les choses simplement, je peux manipuler l’affection. »

« Comment t’en sers-tu ? » Aiko, qui regardait auparavant dans le vide, demanda soudain.

« Je ne sais pas si tu te fais de nouveaux espoirs, mais c’est juste le pouvoir de faire battre le cœur de quelqu’un. Et ça ne marche pas avec les gens qui se connaissent déjà. Seulement les gens qui viennent de se rencontrer, » déclara-t-elle.

« D’ACCORD…, » Aiko feignait clairement la curiosité oisive, mais elle semblait déçue par la réponse.

« Aiko, as-tu des problèmes amoureux ? » demanda la jeune fille. « On pourrait en parler un jour. Même sans mes pouvoirs, je suis une experte en amour. Malgré mon apparence… »

« Hein ? Je ne suis pas sûre de pouvoir consulter quelqu’un qui a l’air d’un enfant au sujet de la romance…, » déclara Aiko.

« Les filles, est-ce vraiment le bon moment ? » Yuichi soupira. Il est vrai que les femmes s’épanouissent lorsqu’elles parlaient de romance, mais il souhaitait qu’elles essaient au moins de se souvenir de la situation dans laquelle elles se trouvent.

« Désolée, » dit la fille. « On a dévié du droit chemin. Je parlais du fait que je veux redevenir humain, non ? Et donc ******* le $$$$$$$ à ########, et vous @@@@@@@, et c’est ainsi que Lecteur d’Âme est devenu le vôtre. »

« Qu’est-ce que vous venez de dire ? » demanda Aiko.

« Ouais, je n’ai pas vraiment compris ça, » déclara Yuichi. Il savait qu’elle disait quelque chose, mais le contenu n’avait aucun sens pour lui.

« Ah, je suppose que ça ne sert à rien. Je suis prise par les restrictions de “Mémoires lointaines”, » Monika s’effondra, déprimée.

 

 

Elle devrait expliquer les choses étape par étape. Alors qu’il était sur le point de demander, Yuichi attrapa soudain d’Aiko par son bras gauche.

« Hein ? » demanda-t-elle.

Puis il avait tendu la main droite de l’autre côté de la table pour saisir la main de Monika et ainsi l’éloigner.

« Hé ! »

Yuichi les avait ensuite ramassées toutes les deux et les avait jetées de la table vers le fond de la salle. Par la fenêtre, il pouvait voir les phares d’un camion se rapprocher.

Juste au moment où Yuichi avait atterri au sol, le véhicule s’était écrasé à travers le mur du café avec un son formidable. Le camion avait heurté leur table et avait continué sa route, ne s’arrêtant que lorsqu’il s’était écrasé dans le mur du fond.

« Hein ? » Aiko regarda fixement, apparemment incapable de traiter cet événement.

Monika grimaça, semblant avoir une idée de ce qui se passait.

« C’est comme lors du raid des yakuzas qui m’a attaqué… Qu’est-ce qui se passe ? » murmura Yuichi. « Et je ne l’ai remarqué que parce que j’étais assis près de la fenêtre… Je dois remettre en question la théorie de ma sœur, hein… »

« As-tu aussi eu des yakuzas après toi ? » murmura Aiko, tenue dans son bras gauche.

« Est-ce que ça a quelque chose à voir avec toi ? » demanda Yuichi en scrutant Monika, alors qu’il la tenait dans son bras droit.

« Euh… oh, hey ! C’est toujours comme ça, non ? Vous êtes en train d’expliquer quelque chose d’important, et quelqu’un doit vous interrompre ! » s’écria Monika.

« N’essaie pas de changer de sujet ! » s’exclama-t-il.

« Je ne sais pas comment le dire exactement, mais dans les grandes lignes, c’est, vous savez, ce genre d’histoire… Le genre de combats pour un trésor secret qui peut exaucer n’importe quel souhait, mais une seule personne peut l’exaucer ? Ce genre de choses, » répondit Monika.

« Et c’est la forme que prend le combat !? » demanda-t-il.

La porte pliée du camion s’était envolée, et un homme couvert de sang en était descendu. C’était un géant, avec des vêtements qui s’étiraient sur ses muscles noueux. Le jean et le tee-shirt extrêmement ordinaires qu’il portait ne semblaient pas à leur place sur cet homme bestial.

Au-dessus de sa tête se trouvait l’étiquette « Immortel ». Peut-être que cette immortalité avait permis l’imprudence de l’attaque. Il n’avait jamais freiné le camion, juste accéléré à pleine vitesse.

« Lady Aiko ! » Néron chargea à travers le mur en ruines du café pour arriver aux côtés d’Aiko.

« Hey. N’aurais-tu pas pu faire quelque chose ? » Yuichi avait regardé le loup-garou avant de pointer le camion du doigt. Néron était dehors, il aurait dû s’en rendre compte avant Yuichi.

« J’ai mis en balance ce que je connaissais de vos capacités et les limites de la révélation de ma vraie forme, » avait-il répondu.

« Et tu as décidé de tout me mettre sur le dos, hein ? » demanda Yuichi. Il semblait que Néron n’était pas particulièrement puissant en forme de chien.

« Mais, tu sais, tu n’avais pas besoin de faire des pieds et des mains pour me sauver. Je suis après tout immortel…, » Monika semblait boudeuse malgré le fait qu’il l’ait sauvée.

« C’est ce que tu dis, mais je doute que tu puisses survivre indemne à un coup comme ça, non ? » demanda-t-il.

« Ce n’est pas comme ça. Comme j’existe en dehors du destin, je ne suis pas affectée par des événements dramatiques comme la mort, » dit-elle. « Dans ce cas, le camion aurait fait tout son possible pour me manquer, ou — . »

Avant que Monika puisse finir son explication, Yuichi l’avait traînée vers lui.

Il y avait un bruit de quelque chose qui se brisait vers le mur derrière eux, et une goutte de sang traînait le long de la joue de Monika.

Le géant leur avait jeté le miroir latéral cassé. Si Yuichi ne l’avait pas attirée vers lui, elle aurait été touchée directement.

« Il n’y avait aucune chance que ça m’ait frappé, mais…, » Monika avait regardé cela avec étonnement, comme si elle n’arrivait pas à le croire. « Je commence à penser que ça me plairait si tu me protégeais… est-ce d’accord ? »

Elle l’avait regardé avec de jolis yeux tournés vers le haut.

« Je ne t’abandonnerai pas, mais une fois que ce sera fini, je veux une explication complète, » alors qu’il couvrait l’évasion des deux filles, Yuichi avait commencé à élaborer un plan pour la suite.

***

Partie 2

Il s’agissait du matin, le premier jour du deuxième trimestre.

Yuichi avait réussi à passer ses vacances d’été orageuses en toute sécurité. Alors qu’il atteignait sa classe, son compagnon, Tomomi Hamasaki, portant des lunettes, se pencha vers lui.

« Que s’est-il passé ensuite ? » demanda-t-elle.

« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? » Yuichi regarda Tomomi avec surprise. Il avait supposé que son arrivée en classe signifiait que l’histoire était terminée. Aiko, qui l’avait accompagné à l’école à pied, la regardait aussi avec étonnement.

« Tu es allé au camp de formation pour les vacances d’été ! Et à ton retour, cette écolière est venue te voir ! Puis un type a écrasé son camion dans le café où tu discutais ! Il doit y en avoir plus, non ? » demanda Tomomi.

« Je te l’ai dit, non ? » demanda-t-il. « Il s’est passé des choses. Les vacances d’été se sont terminées, et ça ne ressemblait pas du tout à des vacances. »

« Peux-tu développer la partie “il s’est passé des choses” ? » s’exclama-t-elle.

Tomomi les avait rencontrés dès qu’ils étaient entrés dans le bâtiment de l’école. Yuichi lui avait tout raconté de ses vacances d’été alors qu’ils avaient marché jusqu’à la salle de classe, mais cela devenait de plus en plus difficile à expliquer, alors il venait de passer le reste sous silence.

« Tomo, ce n’est vraiment pas quelque chose dont on peut parler en classe. » Aiko la réprimanda doucement, et Tomomi se retira en boudant.

Ce ne serait certainement pas une bonne chose d’en parler en classe. C’est pourquoi Yuichi y avait rapidement mis fin. La partie avec le camion ne les avait même pas amenés au dernier tiers des vacances d’été.

« Tu ferais mieux de passer au restaurant plus tard et de tout expliquer ! » Tomomi lui avait déclaré cela.

« Ton restaurant ? Vas-tu me demander de soutenir à nouveau ton entreprise ? » demanda Yuichi.

Tomomi vivait dans un restaurant chinois appelé Nihao la Chine. Le propriétaire du restaurant, le père de Tomomi, avait aussi l’étiquette « Nihao la Chine » flottant au-dessus de sa tête, et Tomomi y faisait office de serveuse. C’était un endroit extrêmement étrange.

Le restaurant existait dans une dimension que les gens normaux ne pouvaient pas percevoir, ce qui en faisait un endroit idéal pour parler d’informations confidentielles. Mais en conséquence, ils n’avaient apparemment pas fait beaucoup d’affaires.

« Toi aussi, Aiko ! Et votre club est aussi toujours le bienvenu ! » déclara Tomomi.

Ils étaient entrés dans la salle de classe. Comme d’habitude, c’était un spectacle chaotique. Diverses étiquettes flottaient dans l’air, formant un fouillis dans la petite classe.

Mais Yuichi s’était habitué à cette vue, et cela ne le dérangeait plus vraiment.

Il pouvait encore voir toutes les étiquettes bizarres, mais après quelques mois, il était devenu capable d’ignorer leur contenu.

« Hey. Comment étaient tes vacances d’été ? » Alors qu’il arrivait à son bureau, Shota Saeki s’adressa à lui et s’assit devant lui. Au-dessus de sa tête se trouvait l’étiquette « As du Tir ».

« Je viens d’aller à la plage pour un camp de formation d’été, » répondit Yuichi. « Et toi ? »

« Le football, le football, et encore le football, » marmonna Shota. Il était grand et bien bâti, et dans l’ensemble, il avait l’air d’un joueur de football ordinaire du lycée.

Mais Yuichi ne baissait pas sa garde. Il y avait toujours une chance que Shota puisse commencer à jouer au football interdimensionnel à un moment donné. Il n’était pas sûr de ce qu’il ferait si cela se produisait, mais il avait décidé qu’il devrait au moins être mentalement préparé au cas où cela arriverait.

« Hé, est-ce qu’elle regarde encore par ici ? » demanda Shota, la voix effrayée. « C’est flippant. »

La « Sorcière », An Katagiri fixait Yuichi, et Shota se souvenait évidemment de sa présentation le premier jour d’école.

Comme d’habitude, An s’accrochait à Takuro Oda.

Takuro était l’ami de Yuichi depuis le collège. À l’origine, l’étiquette au-dessus de sa tête était « Ami », mais maintenant il était devenu « Amoureux de la Sorcière », recevant l’attention de la « Sorcière ».

Yuichi pensait que les étiquettes qu’il voyait devaient avoir quelque chose à voir avec le concept de la Vision du Monde.

En d’autres termes, elles avaient montré au-dessus de leur tête le rôle de la personne dans la Vision du Monde à laquelle ils étaient associés. Le rôle d’une personne pouvait varier selon la Vision du Monde qu’elle avait à un moment donné. Ainsi, Takuro serait toujours « Ami » dans le monde où il était associé à Yuichi, mais le Lecteur d’Âme ne pouvait afficher qu’une seule étiquette, et il ne savait pas comment échanger entre elles.

Peut-être ému par la pitié, Takuro était apparemment sorti avec An quelques fois pendant les vacances d’été. Yuichi était un peu inquiet, mais tant que Takuro ne s’intéressait pas aux autres femmes, il pensait qu’il devrait être en sécurité.

« Peut-on parler un moment ? »

Yuichi déplaça ses yeux loin d’An pour regarder la fille blonde qui se tenait devant lui. « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Il s’agissait de Yuri Konishi, l’« Anthromorphe ». C’était la première fois qu’il la voyait depuis leur rencontre sur l’île de Kurokami au cours des vacances d’été. Ils y avaient été ennemis, ce qui avait laissé Yuichi dans l’incertitude quant à la façon dont il allait la côtoyer au début de leur seconde période de cours. Mais Yuri n’avait pas l’air gênée du tout, et Yuichi était soulagé de voir qu’il y réfléchissait un peu trop.

« Rejoins-moi sur le toit après les cours, » déclara-t-elle.

Peut-être qu’elle voulait régler sa rancune de l’île. Si oui, Yuichi était heureux de le faire.

« Pourquoi Konishi te parlait-elle ? » demanda Shota, le regardant avec la bouche grande ouverte. Avant que Yuichi ne trouve une explication, la sonnette de la classe avait retenti.

Au même moment, la porte de la salle de classe s’ouvrit. Yuichi avait trouvé ça inhabituel. Habituellement, leur professeur principal, Hanako Nodayama, était à peine à l’heure, ou un peu en retard.

Celui qui était entré était un homme nommé Hayashibara, un professeur remplaçant. Au-dessus de sa tête se trouvait l’étiquette « Enseignant », ce qui signifiait qu’il n’était pas pris dans d’autres mondes, plus difficiles. Il enseignait les mathématiques et avait une attitude facile à vivre, et il était populaire parmi les étudiants en raison de cela.

Sa présence avait provoqué des murmures dans la salle de classe. Pourquoi auraient-ils un remplaçant le premier jour de la nouvelle période ?

« OK, calmez-vous, tout le monde, » déclara l’homme. « Je suis sûr que vous êtes tous surpris par la soudaineté de la situation, mais Mme Nodayama ne se sent pas bien, et elle prend congé aujourd’hui. »

« C’est bizarre. Mlle Hanako n’a jamais loupé un cours avant, n’est-ce pas ? » demanda Shota avec des doutes.

Yuichi ne se souvenait pas non plus qu’elle prenait des congés.

L’enseignant remplaçant les avait tous conduits au gymnase, où les élèves avaient été divisés par classe pour regarder la scène en l’air. Les enseignants là-haut avaient parlé affaires pendant un moment, puis le directeur s’était lancé dans un long discours.

C’était le premier discours d’ouverture de Yuichi depuis son entrée au lycée, mais cela ne semblait pas différent de ceux qu’il avait eus au collège. Après le discours d’ouverture du directeur de l’école, la directrice adjointe avait gravi les marches du podium.

« L’enseignante de la classe 1-B, Nodayama, prendra un congé pour problèmes de santé. En attendant, je vous présente votre nouvelle suppléante, Mme Shikitani. » Le professeur était apparu sur le podium en réponse à l’appel de la directrice adjointe.

Immédiatement, le gymnase s’était mis à chuchoter.

Il s’agissait d’une femme d’une beauté terrifiante.

Lunettes élégantes, grandes, et avec une belle silhouette. Sa tenue — chemise rayée, cravate et minijupe — la distinguait clairement des professeurs habituels de l’école, plus modestement habillés.

Comme les autres étudiants, Yuichi avait fixé son regard sur elle. Mais ce n’était pas parce qu’il était enchanté par sa beauté.

C’est parce qu’elle n’avait pas d’étiquette sur la tête.

Il repensa à Monika. Elle n’avait pas non plus d’étiquette. Ce qui voulait dire que cette femme était aussi une Externe.

« Je suis Makina Shikitani, » dit la femme. « Je serai le professeur principal de 1-B jusqu’au retour de Mme Nodayama. J’ai hâte de travailler avec vous tous. »

Makina sourit légèrement du haut du podium. Son regard s’était concentré sur Yuichi.

Après la cérémonie d’ouverture, Makina avait ramené les élèves du cours 1-B dans leur classe. Elle avait fait une simple introduction en classe, et c’était la fin de la classe pour ce jour-là. Elle était partie immédiatement après.

« Attendez ! » Alors qu’elle quittait la pièce, Yuichi avait couru après elle.

« Oh, vous m’avez surprise. » Makina s’était retournée, ne prenant pas la peine de cacher sa surprise. « Ce n’est pas une façon de parler à votre professeur, n’est-ce pas ? Il m’a fallu un moment pour réaliser que vous me parliez… »

« … Désolée. Mlle Shikitani, puis-je avoir un moment de votre temps ? » Il avait perdu un peu de son sang-froid, mais ils ne pouvaient pas en parler dans le couloir, alors Yuichi avait décidé d’être plus respectueux.

« Ce n’est certainement pas ce à quoi je m’attendais, » déclara-t-elle. « Je ne pensais pas que vous prendriez contact si vite. La plupart des gens ne passeraient-ils pas beaucoup de temps à évaluer leurs options ? Vous aviez l’air d’un idiot, assis là, souriant sciemment, vous savez. »

« Je m’en fous de ça, » dit-il.

« C’est très bien. Allons dans la salle d’orientation. » Makina avait donné cette instruction, puis avait commencé à marcher. Même en se promenant dans le couloir, la belle femme avait attiré les regards de tous ceux qui l’entouraient. Yuichi se sentait mal à l’aise de marcher derrière elle.

Ils étaient rapidement arrivés à la salle d’orientation au premier étage. Makina était entrée et Yuichi avait suivi et avait fermé la porte.

Un instant plus tard, un frisson avait parcouru sa colonne vertébrale.

Sentant un changement soudain dans l’atmosphère, Yuichi s’était tourné vers Makina.

« Oh-ho… malgré mes soupçons, tu es tombé dans mon piège. Mais tu as aussi remarqué le piège à la minute où il a été lancé. C’est très intéressant. » Makina s’était assise profondément dans sa chaise et regarda Yuichi avec un vif intérêt.

Yuichi avait essayé d’ouvrir la porte, mais elle ne bougeait pas. C’était comme si c’était devenu une partie du mur.

« Avant de perdre beaucoup de temps à lutter, laisse-moi te dire quelque chose, » déclara-t-elle. « Tu es piégé dans cette pièce. Tu ne peux pas sortir tant que tu n’as pas gagné le match. Alors pour l’instant, viens par ici, on va avoir une petite discussion. »

Yuichi envisageait de défoncer la porte, mais la destruction des biens de l’école lui causerait certains genres d’ennuis. Il décida de faire ce que Makina avait dit et s’assit en face d’elle.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? » demanda-t-il.

« Le fait que tu ne saches rien de mes capacités suggère que tu n’as pas vraiment entendu parler de moi, » dit-elle.

« Bien sûr que je ne connais pas votre capacité, » répondit Yuichi. « J’ai juste supposé que vous êtes une Externe. »

« C’est vrai. Mais quand on a affaire à un Externe, il faut toujours être sur ses gardes, » dit-elle. « Par exemple, j’utilise un pouvoir appelé le “Jeu de Pièce Scellée”. Il peut être utilisé dans n’importe quel espace fermé. En d’autres termes, tout ce que tu avais à faire pour l’empêcher était de ne pas fermer la porte. »

***

Partie 3

« Je ne pouvais pas savoir cela…, » répondit Yuichi, boudeur. Comment était-il censé prédire des choses comme les capacités et les espaces clos ?

« C’est vrai. Mais si tu avais recueilli à l’avance des informations sur les capacités des Externes, tu aurais probablement pu prévoir quelque chose. Prends-le comme une nouvelle expérience. »

« Mais dans ce cas, vous auriez vous-même pu fermer la porte, » rétorqua-t-il.

« J’aimerais que ce soit aussi facile que ça, » dit-elle. « Je ne peux pas appliquer la capacité aux espaces fermés que j’ai moi-même créés, et tant que cette capacité est utilisée, je dois rester dans la zone. »

Yuichi avait classé cette information, mais cela ne l’aiderait pas à sortir du piège maintenant qu’il s’y trouvait. « Vous avez dit que c’était un jeu, non ? Alors, quelles sont les règles ? »

« Tu comprends vite, » dit-elle. « C’est bien. C’est vraiment très simple. Dans les trente prochaines minutes, je mentirai une fois, et une seule fois. Si tu vois à travers le mensonge, tu gagnes, et tu pourras quitter la pièce. Tu n’aurais qu’une seule chance de le deviner. »

Yuichi avait senti l’atmosphère de la pièce changer. En parlant simplement, les mots avaient changé quelque chose. Des paroles de pouvoir, peut-être ?

« Quelle garantie ai-je ? » demanda-t-il. « Même si je voyais à travers le mensonge, vous pourriez faire comme si je ne l’avais pas trouvé. »

« Comme tu viens à peine de me rencontrer, je doute que tu sois prêt à me faire confiance, » dit-elle. « Mais les règles du “Jeu de la Pièce Scellée” sont absolues, et elles s’appliquent aussi à moi. Une fois que tu auras reconnu le mensonge, je ne pourrai plus prétendre que tu ne l’as pas fait. Je peux changer, ajouter ou supprimer des règles, mais quand je le fais, je dois te le dire. Et bien sûr, je ne ferais rien qui briserait le jeu. Je fais ça parce que j’aime les jeux, tu vois. Violer cet esprit ne servirait à rien. »

« Et si je gagne, puis-je partir ? » demanda-t-il.

« Plus précisément, il y a trois conditions dans lesquelles mon pouvoir sera annulé. La première est si tu remplis les conditions de victoire pour le jeu. La seconde est que je quitte cette pièce. La troisième est si je perds connaissance — par la mort, l’évanouissement, le sommeil, etc. Bien sûr, tu sais que le troisième serait difficile à atteindre, n’est-ce pas ? Il est extrêmement difficile pour les forces extérieures d’affecter les Externes. En plus de ça, j’ai un pouvoir appelé le “Domaine Inviolable”. Il protège les personnes, les lieux et les objets nécessaires à l’achèvement du jeu de la violence non méritée. En d’autres termes, tu ne peux pas simplement me frapper et m’assommer pour me rendre inconsciente. » Makina croisa triomphalement ses jambes et ses bras, soulignant sa poitrine. Elle regarda Yuichi avec des yeux invitants et sourit lascivement.

« Que se passe-t-il si je perds ? » demanda Yuichi.

 

 

« Hmm. Tu n’es pas impressionné par le numéro sexy de la prof, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle. « Tu n’es pas comme la plupart des lycéens. Pourquoi ne pas agir en étant un peu plus excité ? Allez, tu peux voir sous ma jupe. Mon décolleté ne t’intéresse pas ? »

« Je m’en fous de ce genre de choses, » dit-il. « Répondez à ma question. »

« Les règles sont comme je l’ai dit tout à l’heure, » lui avait-elle dit. « Si tu gagnes, tu peux partir. Cela signifie que si tu perds, tu ne pourras pas partir, et tu resteras piégé ici jusqu’à ce que je m’en lasse. Si tu veux sortir rapidement, tu ferais mieux d’agir pour ça. Maintenant, le jeu a déjà commencé. N’hésite pas à poser des questions afin de pouvoir détecter mon mensonge. Je mentirai une fois, et une seule fois. Un interrogatoire habile peut te rapporter des informations utiles. »

« Qu’est-il arrivé à Mlle Nodayama ? » demanda Yuichi. Il était en colère. Il n’était pas particulièrement proche de son professeur, mais il aimait quand même Hanako et son attitude irresponsable et nonchalante.

Makina avait eu l’air dédaigneuse. « On dirait que je lui ai fait quelque chose. Mais c’est comme ils te l’ont dit : elle ne se sent pas bien. »

« Ouais, c’est ça ! Vous me dites qu’elle est tombée malade et que vous êtes arrivée par hasard ? » Ennuyé par le ton de Makina, Yuichi avait commencé à élever la voix.

« Prétendre que c’était une coïncidence totale serait un mensonge, » avait-elle dit. « Je voulais être professeur dans cette école, alors j’ai eu ma licence pour être professeur. Mais j’avais aussi besoin d’une ouverture, cela signifiait que quelqu’un devait prendre un congé. Il n’y avait pas de raison particulière pour laquelle j’ai choisi Mme Nodayama… si j’avais su que tu te fâcherais autant, j’aurais peut-être dû choisir un autre professeur ? »

« Si vous l’avez rendue malade, guérissez-la tout de suite. » La voix de Yuichi était glaciale. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait été aussi en colère.

« Mais je te l’ai déjà dit, » dit-elle. « Je n’ai que deux pouvoirs : Le “Jeu de la Pièce Scellée” et le “Domaine inviolable”. Je n’ai pas le pouvoir de rendre quelqu’un malade ou de le guérir. »

« Dans ce cas, qu’est-ce que vous lui avez fait ? » demanda-t-il.

« Bonne question, » elle avait souri. « D’abord, je vais expliquer ce qui est arrivé à Mme Nodayama. En d’autres termes, elle a été larguée par son ami d’enfance qu’elle a depuis vingt ans. Surpris ? Malgré son apparence, elle était la jeune fille amoureuse des plus sérieuse. Mais leurs fiançailles ont été rompues juste avant le mariage. C’est clairement traumatisant. Elle ne peut littéralement pas manger. Mais son état n’est pas si grave. Même si elle ne veut pas manger, l’hôpital la nourrira et la douleur du chagrin s’atténuera avec le temps. »

Si c’était vrai, Yuichi se sentait un peu soulagé. Il ne connaissait pas la douleur du chagrin d’amour, mais au moins ce n’était pas quelque chose de permanent.

« Bien sûr, c’est moi qui lui ai volé son ami d’enfance, » ajouta Makina.

Yuichi se leva.

« Maintenant, ne te fâche pas, » lui avait-elle reproché. « Je suis libre d’aimer qui je veux, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui te donne le droit de te plaindre à ce sujet ? »

Yuichi s’était alors assis à contrecœur. Il pouvait sentir quelque chose de malveillant dans sa façon détournée de parler, mais si c’était juste une liaison, c’était difficile d’en discuter.

Une fois qu’il s’était calmé, Makina avait recommencé à parler. « Mais je dois dire, Yuichi Sakaki… tu n’es pas comme je l’avais entendu. Tu agis de façon assez agressive. Quand je suis arrivée dans cette école, Ende… elle est un peu comme notre directeur plus ou moins… m’a dit de t’éviter, si possible. »

« Que voulez-vous dire par “pas ce que vous avez entendu” ? » demanda Yuichi.

« On m’a dit que tu étais le… tu sais, “au look et à la personnalité moyens, mais il a quand même toutes les filles à ses pieds”, “reste indécis malgré les femmes qui se jettent sur lui, mais cède juste assez pour qu’aucune d’elles ne le déteste”, “souffre de surdité intermittente qui lui font rater des phrases cruciales dites par les autres”, “participe à un club comme excuse pour traîner avec ses amis”, “s’abstient d’intervenir dans un incident jusqu’à ce que cela soit juste à temps ou parfois un peu trop tard”, “le type qui dit constamment ‘yare yare yare’”, » déclara-t-elle.

« Quoi, un protagoniste !? » dit-il en s’écriant. Son ton taquin l’agaçait avec succès.

« Vas-y, demande-moi n’importe quoi, » dit-elle avec confiance. « Sinon, j’expliquerai comment j’ai piégé le fiancé de Mme Nodayama. »

« Je ne veux pas entendre parler de ces conneries, » avait-il dit. « Pourquoi êtes-vous venue à l’école ? »

« C’est un secret, » déclara Makina en riant.

« Vous aviez dit que je pouvais demander n’importe quoi, » déclara-t-il.

« Je n’ai jamais dit que je devais répondre, » répliqua-t-elle.

« Vous êtes flippante —, » déclara-t-il.

« Si je dois en parler, je dirais que c’est ta faute, » déclara Makina.

« Hein ? » La réponse inattendue avait fait réfléchir Yuichi. Lui et Makina venaient à peine de se rencontrer. Comment pourrait-il y avoir un lien entre eux ?

« Tu te souviens de l’attaque que tu as subie durant la première moitié des vacances d’été ? » demanda Makina.

« Vous devrez être plus précise…, » Yuichi avait essayé de se souvenir de toutes les fois où il avait été attaqué pendant les vacances d’été, mais aucune d’entre elles n’avait été aussi remarquable.

Makina le regarda fixement en état de choc. « Combien de fois as-tu été attaqué ? »

« Ce n’est pas ma faute ! » cria-t-il.

« Le camion qui s’est écrasé dans le café, » avait-elle précisé. « Tu t’en souviens maintenant ? »

Il hocha la tête. « Ouais. Est-ce vous qui avez organisé ça ? »

« Oui. C’était l’un de mes pions les plus puissants, et maintenant il est en ruine, à cause de toi. J’ai été forcée d’abandonner mon plan A. Trouver un emploi dans cette école fait partie du travail de base pour le plan B, » déclara Makina.

« Je suppose que vous n’allez pas me dire quel est votre plan ? » demanda-t-il.

« Non, alors ne t’embête pas à me le redemander. Demande-moi autre chose. Si tu me poses une question à laquelle je veux répondre, je serai plus qu’heureuse de t’aider ! » ajouta Makina, comme pour le calmer.

« J’ai entendu dire que vous étiez éternels et immortels. Est-ce que c’est vrai ? » demanda Yuichi. On lui avait dit que les Externes, libérés du destin que toutes choses doivent mourir, étaient effectivement immortels.

« Proche, mais pas tout à fait, » dit-elle. « Ce n’est pas impossible pour nous de mourir. En fin de compte, s’il y a une chance pour nous de rester en vie, nous le resterons toujours. Dans les situations où il n’y a pas d’autre choix que de mourir, nous mourons, et des méthodes ont été formulées pour nous conduire dans de telles situations. Oui, il serait peut-être plus juste de dire que les Externes ont beaucoup de chance. »

« Vous pensez pouvoir expliquer le fait de ne pas vieillir avec de la chance ? » demanda-t-il avec scepticisme.

« Le mécanisme exact du vieillissement n’a pas encore été découvert, je ne peux donc pas en être certaine. Mais si les êtres vivants sont programmés pour vieillir, alors peut-être qu’une faille dans ce programme pourrait se développer, en raison de la chance. Selon la théorie de programmation, les télomères à la fin des chromosomes sont considérés comme des compteurs du nombre de fois que les cellules se divisent. Alors peut-être qu’ils ne diminuent pas. »

« Êtes-vous sûre de vouloir me dire tout ça ? » demanda-t-il. Ce qu’elle disait signifiait qu’il n’était pas impossible pour lui de la tuer. Cette information pourrait s’avérer utile pour traiter avec les Externes.

« Il serait assez facile de le découvrir avec un peu d’enquêtes, » dit-elle nonchalamment. « Je ne vois aucune raison de le cacher. »

Yuichi écouta prudemment les paroles de Makina. Il considérait cela comme une bataille, prêtant une attention particulière à chacun de ses gestes et de ses actions. Au combat, Yuichi pouvait facilement identifier une feinte. Son regard, son tonus, son odeur, son pigment, son rythme cardiaque, sa tension musculaire — il pouvait les combiner tous pour faire son jugement. Jusque-là, elle n’avait pas menti.

***

Partie 4

« J’ai l’intention de rester enseignante ici un certain temps, » poursuit-elle. « Si tu as questions à ce sujet, éclaircissons-les tout de suite pour résoudre toute gêne potentielle entre nous. »

« Pourquoi voulez-vous être professeur ici ? » demanda-t-il. « J’ai entendu dire que les Externes modifiaient les histoires depuis l’extérieur. » Bien sûr, il savait que « depuis l’extérieur » ne faisait pas référence à un autre plan d’existence, mais le fait que les Externes aimaient manipuler le destin d’en haut, comme des dieux. Mais en ce moment, Makina essayait de s’impliquer directement dans le lycée Seishin.

« C’est à l’individu de décider, » dit-elle. « J’aime regarder les choses se dérouler depuis le premier rang, en temps réel. Il y en a un autre qui aime simplement lire les choses dans un livre après qu’elles soient terminées. Nous avons tous des goûts différents. »

« Ne voulez-vous pas me tuer parce que je sais pour vous ? » demanda-t-il. Yuichi, en tenant compte du fait qu’il connaissait l’existence des Externes, il pourrait représenter une menace pour Makina.

« Hé, franchement, » dit-elle. « Pour qui me prends-tu ? Qui ferait une chose pareille, après avoir fait tout ce chemin pour être ton professeur ? »

« Le pire des ordures, et c’est ce que j’ai entendu dire que vous êtes, » avait-il rétorqué.

« Hmm. Je ne le nierai pas… mais penses-tu que je sois une méchante ? Qu’il n’y a rien que je ne ferai pas pour atteindre mes objectifs ? »

« Ai-je tort ? » demanda-t-il.

« C’est vrai que je ferais n’importe quoi pour atteindre mes objectifs, mais mon objectif n’est pas ce que tu penses, » dit-elle. « Nous n’essayons pas de conquérir le monde, d’exterminer l’humanité ou d’imposer nos vues à qui que ce soit. En général, on ne fait que tuer le temps. Il n’y a pas de sens particulier derrière tout ce que nous faisons, nous essayons juste de nous amuser. C’est pour ça qu’on est obsédés par la procédure. Ce serait facile de te tuer maintenant, mais je ne suis pas omnipotente. Ton cadavre serait laissé comme preuve, et je devrais m’en débarrasser. Cela me ferait dévier de ma planification et annulerait tout le travail acharné que j’ai fait pour m’assurer de venir dans cette école. »

« Et alors ? » demanda-t-il. « Je doute que vous ayez de bons projets pour l’école. »

« Je ne nierai pas que c’est le cas, » avait-elle dit avec insouciance. « Mais ça n’a rien à voir avec toi. Il y a beaucoup de choses que tu regardes passivement, sans interférence, bien que tu puisses les percevoir avec le Lecteur d’Âme. Pense à moi de la même façon. »

Le Lecteur d’âme. Le terme avait fait réfléchir Yuichi. Seules quelques personnes le savaient, Makina, qui venait à peine de le rencontrer, ne devrait pas être l’une d’entre elles.

« Je sais, plus ou moins, ce que tu as fait, » dit-elle. « C’est dans tous les livres. Quand j’ai décidé de venir dans cette école, je me suis fait un devoir de les lire. »

Il se demandait ce qu’elle voulait dire par « c’est là dans tous les livres ».

« Il y a une Externe qui a cette capacité, » avait-elle ajouté.

« Qu’est-ce que vous êtes ? » demanda-t-il.

« Si tu es prêt à devenir ami avec une “Tueuse en Série”, tu devrais pouvoir regarder ailleurs pour moi, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle.

« Hein ? » Les mots l’avaient frappé comme un coup physique. Il n’aurait jamais pensé qu’elle saurait aussi pour Natsuki.

« … Elle… ne tue pas de gens en ce moment. » C’était difficile de discuter avec elle, mais Yuichi avait réussi à faire sortir ces mots.

« Penses-tu vraiment que chicaner constitue un argument ? » demanda-t-elle. « Ah, mais assez parlé de “Tueuse en Série”. Ne parlons pas du passé. Qu’en est-il alors du “Protagoniste de Jeux de Rendez-vous pour Adultes” ? C’est un sale type. Il aime voler les copines des autres, et même les violer si c’est nécessaire. Vas-tu laisser passer ça ? Et cette “Sorcière” est aussi vraiment quelque chose. Elle ferait n’importe quoi pour avoir ce qu’elle veut. Elle a aussi ses crocs vénéneux pointés vers beaucoup de personnes. »

Makina semblait en savoir plus sur ces gens que les étiquettes que le Lecteur d’Âme lui avait fournies.

« Je ne peux pas savoir tout ça ! » cria Yuichi.

« Oui, c’est exactement ce que je dis, » dit-elle calmement. « Si je ne te dis pas ce que j’ai l’intention de faire, tu n’en as rien à faire. Vois ça comme quelque chose qui se passe dans des mondes éloignés. »

Yuichi avait toujours joué le nihiliste, se disant qu’une seule personne ne pouvait pas sauver le monde entier. En même temps, il ne pouvait pas se contenter d’accepter ce qu’elle disait, en acceptant l’idée que ce n’était pas ses affaires. Il commençait à penser que sa philosophie était peut-être fausse.

« Maintenant, Yuichi Sakaki, » dit-elle. « As-tu oublié qu’on joue à un jeu ? Je t’ai déjà raconté un mensonge. Qu’est-ce que c’est ? Si tu n’es pas sûr, je te donnerai un indice… »

« “Je t’ai déjà raconté un mensonge”. C’est le mensonge, » répondit immédiatement Yuichi.

« … Attends une minute. J’ai dit “déjà”. Ne penses-tu pas que le mensonge s’est produit pendant notre conversation ? » demanda-t-elle.

« Les trente minutes qui se sont écoulées depuis que vous avez expliqué les règles ne sont pas encore terminées, » dit-il. « Vous êtes toujours en service. »

« La plupart des gens supposeraient logiquement que la réponse fait partie de la conversation, » déclara-t-elle.

« Ouais, et alors ? » demanda-t-il. « Mon instinct me dit que vous n’aviez jamais menti avant. »

Cela venait en partie de son observation continue d’elle, mais c’était plutôt un sentiment instinctif de sa part.

« C’est une façon ennuyeuse d’en finir… mais ah, eh bien. Tu as gagné, » Makina lui fit signe de partir, semblant vraiment ennuyée.

« Voulez-vous dire que je peux y aller ? » demanda-t-il.

« C’est bien ça. Je doute que notre conversation ait résolu toutes tes questions, mais j’aimerais que tu ne fourres pas ton nez là où on ne le veut pas. J’ai l’intention d’être un bon professeur, alors j’aimerais que tu me traites comme ça. »

« … Compris, Mlle Shikitani. » La suite de la conversation n’avait aucun sens. Yuichi se leva et se dirigea vers la porte.

« Oh, encore une chose. »

Il venait d’ouvrir la porte quand Makina l’avait rappelé.

« Sais-tu pourquoi les teintures de Mme Nodayama sont si mal faites ? » demanda-t-elle.

Yuichi s’était retourné. Makina lui avait fait un mince sourire…

« Parce que… elle ne voulait pas être dérangée, n’est-ce pas ? » demanda-t-il. Les cheveux d’Hanako étaient bruns en général, mais noirs à la racine. Un certain temps avait dû s’écouler depuis qu’elle l’avait teint pour la première fois.

« Si elle ne voulait pas être dérangée par ça, pourquoi l’aurait-elle teint en premier lieu ? » demanda Makina.

Yuichi s’était d’abord demandé la même chose, mais finalement, il avait décidé qu’elle l’avait fait sur un caprice quelconque, et il n’y avait pas réfléchi davantage.

« Voilà ce que je pense, » dit Makina. « On dit que ce n’est pas bon de se teindre les cheveux quand on est enceinte. Il y a un conte de vieilles femmes qui raconte que le colorant pénètre à travers la peau et nuit au fœtus en pleine croissance. Ce n’est pas vrai, bien sûr, mais on ne peut pas empêcher les gens d’y croire. C’est un instinct maternel de vouloir éliminer tout ce qui pourrait causer le moindre mal au bébé. »

Yuichi ne comprenait pas où elle voulait en venir.

« Bien sûr, ce n’est qu’une supposition, » avait-elle dit. « Je n’ai aucune preuve suggérant que Mme Nodayama était enceinte. Mais si je devais suivre ma supposition jusqu’à sa conclusion naturelle, le père est probablement son ami d’enfance. Puis, à l’approche de leur mariage, il a soudainement annulé les fiançailles et s’est enfui avec une autre femme. Peux-tu imaginer le chagrin d’amour que cela provoquerait ? Un tel niveau de stress traumatisant, assez pour qu’elle arrête de manger… quel effet cela pourrait-il avoir sur la grossesse ? Mes pensées vont d’abord à la restriction de la circulation sanguine. Le stress provoque la dilatation des capillaires, ce qui empêcherait l’alimentation du fœtus. Il augmente également la prolactine, ce qui réduit le fonctionnement des ovaires et réduit aussi l’hormone progestative nécessaire pour maintenir la grossesse. Dans une telle situation, ce ne serait pas une surprise si le fœtus était atteint, n’est-ce pas ? »

« Vous — ! » Yuichi était furieux. Si ce que Makina avait dit était vrai, c’était impardonnable.

« Et ensuite, ils prendraient des mesures pour le retirer, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle. « Ne sois pas si ennuyé. Je te taquine juste un peu. Je suis frustré par la facilité avec laquelle j’ai perdu le match. »

« N’aviez-vous pas dit que vous ne vouliez pas que je m’en mêle !? » dit-il en se fâchant. Si elle voulait conclure une trêve avec lui, il n’y avait aucune raison pour qu’elle ait dit tout cela.

« C’est vrai, » dit-elle. « Je suppose que je voulais juste voir ta tête. »

« Quoi ? »

« Il y a des choses que je peux endurer pour mon but, mais j’agis parfois juste pour satisfaire ma curiosité immédiate, bien que cela ne soit pour aucun bénéfice rationnel, » avait-elle expliqué. « Maintenant, cette fois, notre conversation est vraiment terminée. Tu peux y aller pour l’instant. »

Yuichi avait jeté un regard furieux sur Makina, puis avait ouvert la porte et avait quitté la salle d’orientation des élèves. Mais au moment où il était sur le point de partir, il avait détecté quelqu’un d’autre à proximité.

« Yu, qu’est-ce qui ne va pas ? Tu ressembles à ce que tu éprouvais quand tu étais pauvre ! » cria Mutsuko.

« Je n’ai jamais été pauvre ! » Yuichi avait crié en réponse.

Mutsuko et Aiko attendaient juste devant la porte.

Yuichi avait fermé la porte de la salle d’orientation. Il avait le sentiment tenace qu’il ne devait pas laisser Mutsuko et Makina se rencontrer.

« Qu’est-ce que tu fais ici, sœurette ? » demanda-t-il. Elle avait dit qu’il y avait une réunion de club ce jour-là, alors Yuichi se serait attendu à ce qu’elle soit déjà dans la salle de club.

« Je viens d’apprendre que tu as été emmené dans une salle d’orientation, d’accord ? » cria-t-elle. « J’avais peur que tu aies fait quelque chose d’horrible, c’est tout ! »

« Tu dis ça pour avoir l’air d’être une tsundere, » dit-il catégoriquement. « N’essaie pas de nouvelles choses. Ça ne te convient pas. »

« Alors ? Est-ce que ça va vraiment ? » Mutsuko s’était penchée vers lui, le regardant en face avec une sincère inquiétude. Son expression devait vraiment être quelque chose.

« Oui, vraiment, je vais bien. Dès que je t’ai vue, tout est redevenu caduc. »

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel !? » Son inquiétude s’était immédiatement transformée en colère.

« Sakaki, que s’est-il passé ? » Aiko avait aussi l’air inquiète. Elle ne devait pas savoir quoi faire de lui s’enfuyant avec une telle excuse.

« Je t’expliquerai plus tard, » déclara-t-il. « En mettant ça de côté, savez-vous si Mlle Nodayama est à l’hôpital ? »

« Hmm, je ne sais pas. Je pourrais le demander à mon père, si tu veux…, » Aiko avait sorti son portable et avait appelé.

Hanako avait été admise à l’hôpital général de Noro, de sorte qu’ils avaient immédiatement pu découvrir son état.

Il s’est avéré qu’elle avait été admise pour malnutrition, mais qu’elle n’était pas enceinte.

***

Chapitre 2 : Personne ne se souciait des membres absents du club

Partie 1

Dans la salle du club de survie, au deuxième étage de l’ancien bâtiment de l’école, Yuichi s’était mis le menton entre ses mains. Il n’était pas d’humeur pour aller dans le club, mais il avait été littéralement traîné là par Mutsuko.

« D’accord ! Il est temps de commencer notre deuxième mandat ! » Mutsuko l’avait déclaré fièrement alors qu’elle se tenait à sa place habituelle devant le tableau blanc.

« J’ai réfléchi… C’est quoi ce club ? Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la survie ? » demanda Yuichi d’un ton tranchant. Sa conversation avec Makina le rongeait encore.

« Sakaki, tu poses juste la question maintenant !? » Aiko, assise à côté de lui, le regarda en état de choc.

« Personnellement, je me fiche de ce que fait le club, » déclara un autre membre du club avec sang-froid.

« Alors pourquoi l’as-tu rejoint ? » s’exclama Yuichi.

Cette déclaration, encore plus brutale que celle de Yuichi, venait de Natsuki Takeuchi, qui était assise en face d’eux.

La tueuse en série, l’« Intérêt Romantique II ». C’était une belle fille aux cheveux courts et aux yeux froids. Ils s’étaient un peu liés pendant le camp de formations d’été, mais la plupart du temps, il n’avait toujours aucune idée de ce qu’elle pensait. Il avait aussi eu du mal à savoir comment interagir avec elle.

« Ta sœur m’a invitée, » répondit Natsuki avec nonchalance. « Et tu étais là. Ce sont plus ou moins mes raisons. »

« Le club de survie est le club de survie, » déclara Mutsuko. « Catastrophes naturelles, futurs post-apocalyptiques, invasions d’extraterrestres. On apprend à se défendre contre tout ça ! »

« Oui, je le sais, » dit Yuichi. « Mais que faisons-nous réellement ? »

Ils avaient parlé de conseils sur ce que vous feriez si vous vous retrouviez dans un isekai, et de la psychologie derrière le meurtre. Mais Yuichi n’avait pas pu s’empêcher de penser que ces choses n’avaient pas grand-chose à voir avec la survie.

« As-tu une abeille dans ton bonnet aujourd’hui, hein, Yu ? Tu atteins cet âge rebelle ou quoi ? » demanda Mutsuko. « Hé, Orihara ! Nous sommes un vrai club de survie, n’est-ce pas ? »

« Ah ? » l’autre fille répondit d’une manière distraite à la question de Mutsuko.

Elle était Kanako Orihara, la vice-présidente du club. Elle était assise à côté de Natsuki, en diagonale en face de Yuichi. C’était une fille tape-à-l’œil aux cheveux ondulés et châtains, et aussi doux que son apparence le laissait supposer. Elle semblait confuse par la question de Mutsuko, comme si son esprit avait été ailleurs.

Au-dessus de sa tête se trouvait l’étiquette « Auteur d’Isekai ». Auparavant, c’était « Fan d’Isekai », mais l’étiquette était tellement similaire que Yuichi n’y pensait pas trop profondément.

« Je disais qu’on est un vrai club de survie, non ? » demanda Mutsuko.

« … C’est vrai. Mais Hisaka ne vient plus du tout. Il y a peut-être vraiment un problème…, » dit Kanako, après mûre réflexion.

« Qui est Hisaka ? » Aiko leva les yeux avec surprise par la mention du nom.

« Un des membres du club ! » déclara Mutsuko. « cependant, il a arrêté de venir juste après qu’on ait commencé. Je suppose qu’il pensait que c’était un club de jeu de survie ? J’ai reçu l’équipement complet et j’ai moi aussi eu l’air très enthousiaste à ce sujet ! »

« C’est une erreur raisonnable à faire, n’est-ce pas ? » Yuichi avait le sentiment que plus de gens connaissaient les jeux de survie que la survie elle-même.

« Peut-être qu’il s’est énervé parce que j’ai dit : “Tirer avec des fusils airsoft n’est pas utile à la survie !” Mais ne vous inquiétez pas ! J’ai pensé à des choses un peu plus flexibles ces derniers temps ! Plutôt que de penser à des situations extrêmes, je me suis dit que nous devrions peut-être réfléchir à la façon de gérer les armes à feu, ou quelque chose du genre. Si les gens savent qu’ils peuvent manipuler de vraies armes, je suis sûre qu’ils viendront ! »

« Où va-t-on trouver des armes ? » demanda Yuichi d’un ton catégorique.

« Ma maison. » Natsuki leva la main, semblant triomphante.

« N’aie pas l’air suffisante ! C’est un crime ! » s’exclama Yuichi. Il se souvenait comment Natsuki lui avait tiré dessus la première fois qu’ils s’étaient battus.

« Pas de problème ! Les fusils et les balles sont faciles à fabriquer ! » annonça Mutsuko, ne comprenant pas non plus qu’ils discutaient d’un crime.

« C’est vrai, j’ai entendu dire que vous pouviez les faire avec l’impression 3D. » Yuichi s’était souvenu avoir vu ça aux infos.

« Ce ne sont pas de bonnes choses, » dit Mutsuko avec dédain. « Ils se cassent après seulement quelques coups de feu, et ils ne sont pas fiables du tout ! C’est facile de faire de vraies armes avec ce qu’on a à la maison ! »

« Qu’avons-nous exactement dans la maison ? » demanda Yuichi, effrayé. Il ne se souvenait pas d’avoir vu ou entendu quelque chose comme ça. « Oh, oui, et il manque deux membres du club, non ? L’un est Hisaka. Qui est l’autre ? »

Yuichi n’y avait pas beaucoup réfléchi auparavant, mais comme ils avaient abordé le sujet, il avait décidé qu’il pouvait aussi bien demander.

« Iyn Ryuoh, » dit Mutsuko. « Quel beau manège lui ! Il porte des lentilles cornéennes, des œillères, des bandages pour les bras et s’habillait tout en noir avec une cape. C’est ce qu’on appelle le “syndrome du collège” ? Il n’arrêtait pas de répéter tous ces chants “magiques” originaux et sans fin… » Mutsuko avait gémi.

« Ce membre a probablement rejoint le club parce qu’il pensait avoir trouvé une âme sœur ! » Yuichi s’était écrié cela. « T’aurais dû insister ! La pauvre chose… »

Certes, ce n’était pas le genre de « syndrome du collège » qui intéressait beaucoup Mutsuko. Elle aimait porter des vêtements ostentatoires et « cool », mais l’aspect pratique était la chose la plus importante pour elle.

« Ce n’est pas possible ! Si la magie était réelle, alors peut-être…, » murmura Mutsuko, apparemment peu disposée à être émue sur le sujet.

Pendant qu’ils bavardaient, ils entendirent frapper à la porte. Yuichi se leva et alla répondre. Ils y recevaient rarement des visiteurs, mais pour une raison ou une autre, tout le monde semblait être d’accord pour dire que Yuichi devrait être celui qui ouvrirait la porte.

« Mademoiselle Orihara est là ? » Il y avait deux filles à la porte, des élèves de leur école. Elles l’appelaient « Mademoiselle », et portaient des livres, donc il était immédiatement évident pour Yuichi pour quoi elles étaient là.

« Orihara, on dirait que tu as des fans, » déclara Yuichi.

« Oh ? Qu’est-ce que c’est ? » Kanako s’était approchée de la porte quand Yuichi était retourné à son siège.

Les filles tendirent leurs livres, et Kanako commença poliment à signer.

Kanako avait fait ses débuts très récemment en tant qu’étudiante auteure. Elle avait publié des chapitres d’une histoire sur Internet, qui avait été trouvé par un éditeur et publié.

Son roman, Mon Seigneur-Démon est trop mignon pour tuer et maintenant le monde est en danger ! avait été mis en vente à la fin du mois d’août. Elle avait obtenu la permission de l’école pour le faire, et n’essayait pas spécialement de le cacher. En conséquence, de nombreuses personnes à l’école avaient entendu parler des débuts littéraires de Kanako.

Je suppose qu’elle est devenue « une auteure d’Isekai » parce qu’elle a été publiée… réfléchit Yuichi. Elle était devenue une véritable auteure, son livre étant publié et vendu dans les magasins. Peut-être que cela avait eu une influence sur son étiquette.

« C’est un peu gênant de signer des autographes…, » murmura Kanako.

« Merci infiniment ! » s’écrièrent les filles.

Les deux filles partirent de là à toute vitesse, et Kanako retourna timidement à sa place.

« Est-ce qu’il reçoit de bonnes critiques ? » demanda Yuichi avec désinvolture, puis le regretta aussitôt. Ce serait une question grossière à poser à l’auteure elle-même.

« Il semble que les gens à l’école le lisent… euh, mais les gens n’en parlent pas beaucoup en ligne…, » murmura-t-elle.

« J’avais envie de me mettre à le lire, » dit Yuichi, en essayant de changer de sujet alors qu’il se donnait des coups de pied en interne.

« Tu n’es pas obligé, si tu ne le veux pas, » répondit Kanako en s’excusant.

« Non, je vais le lire, » déclara-t-il.

Mutsuko et Aiko l’avaient lu, et elles avaient beaucoup parlé de ça pendant le club, laissant sortir des mots comme « Rois des Treize Enfers » et « Colossus ». Il l’avait trouvé un peu intrigant, et avait voulu le lire depuis un certain temps, mais n’en avait pas encore trouvé l’occasion.

« Eh bien, il est temps de passer aux choses sérieuses ! Le thème d’aujourd’hui est le suivant ! » Mutsuko avait alors écrit « Survivre dans la sphère luminescente d’un Isekai ! » sur le tableau blanc.

« Encore de l’isekai, hein ? » Yuichi soupira. « Et qu’est-ce que c’est qu’une Sphère luminescente ? »

« Quoi d’autre ? C’est le monde alternatif du roman d’Orihara, Mon Seigneur-Démon est trop mignon pour tuer et maintenant le monde est en danger ! »

« C’est toi qui as trouvé ça, parce que ses fans sont passés ? » demanda-t-il. C’était un peu simpliste, mais c’était bien approprié pour Mutsuko.

« Qu’est-ce qu’il y a de mal à ça ? » demanda-t-elle. « Nous avons une auteure de romans, la grande Mme Orihara, ici avec nous en ce moment même ! Nous devrions profiter de l’occasion pour parler directement à la créatrice ! Allez-y, Mlle Orihara ! Parle ! »

Mutsuko s’était déplacée derrière Kanako et l’avait tirée debout, puis l’avait traînée jusqu’au tableau blanc. Tandis que Kanako se tenait là comme un cerf dans les phares, Mutsuko avait pris l’ancien siège de Kanako.

« Son roman n’est-il pas de la fiction ? Quel est l’intérêt d’élaborer des stratégies de survie pour cela ? » Natsuki fit remarquer froidement.

Yuichi savait où elle voulait en venir. C’était une chose de parler d’isekais dans l’abstrait, mais parler de survie dans un monde fictif connu était une farce.

« Eh bien, je crois que la sphère luminescente existe, » déclara Kanako, timidement mais fermement.

« Euh, est-ce qu’on peut y penser comme ça ? » demanda Yuichi, se sentant un peu inquiet pour Kanako. Ou était-ce ce qu’on ressentait quand vous étiez écrivain ?

« Je l’ai vu quand j’étais enfant, et j’en rêve encore, » expliqua-t-elle. « Ce n’est donc pas complètement fictif… »

« Un rêve, hein ? Alors nous partirons de l’idée que tu l’as vu en rêve ! Alors, de quoi parle ton histoire, Orihara ? » demanda Yuichi, traînant avec force la conversation vers l’avant.

« En termes simples, le héros masculin tombe amoureux du Seigneur-Démon féminin, et il est forcé de choisir entre elle et le monde. Le protagoniste est le héros du paradis, Astoria Kruger, et le Seigneur-Démon est Lasagna von Jusphoria. La question fondamentale de l’histoire est de savoir s’ils se réuniront ou non. »

« C’est à peu près ce que j’ai pu déduire du titre, » déclara-t-il. « Alors, comment le monde est-il en danger ? »

« Sakaki ! Tu ne peux pas demander ça ! » s’exclama Aiko.

« Pourquoi pas ? C’est une question naturelle à se poser, n’est-ce pas ? » demanda-t-il.

Aiko semblait étrangement en colère à propos de la question qu’il avait posée avec désinvolture.

***

Partie 2

« Désolée, mais c’est toujours un secret, » dit Kanako. « Ce qui compte, c’est qu’à la fin de l’histoire, ce soit l’un ou l’autre. Tuera-t-il le Seigneur-Démon et sauvera-t-il le monde, ou détruira-t-il le monde pour sauver le Seigneur-Démon ? Il n’y a pas de fin là où il sauve le monde et vit avec elle. »

C’est plus sérieux que ce à quoi je m’attendais, s’était-il dit. Le titre l’avait fait ressembler à une comédie.

« Mais laissons de côté les détails de l’intrigue ! » déclara Mutsuko. « La question est : que feriez-vous si on vous envoyait dans ce monde ? D’abord, vous devez choisir une faction ! »

« Alors je vous expliquerai en quelques mots à ce sujet, » dit Kanako. « La sphère luminescente contient deux forces principales qui font la guerre. L’une est la faction du Seigneur-Démon décrite dans le titre. L’autre est l’armée des héros. Les humains viennent de plusieurs pays différents, mais l’armée des héros est une force unie, donc il est normal de considérer les humains comme une seule faction. Le peuple a traversé les frontières pour unir ses forces contre la menace du Seigneur-Démon. »

Yuichi se sentait soulagé qu’il n’y ait que deux factions à retenir. S’il y avait des groupes humains en guerre en plus de cela, il n’y aurait aucune chance qu’il soit capable de mémoriser tout cela.

« Le Seigneur-Démon a envahi le territoire humain, » continua Kanako. « L’Armée du Seigneur-Démon est très puissante, trop puissante pour que les gens normaux s’y opposent. En son sein se trouvent les lieutenants du Seigneur-Démon, les Douze Rois des Enfers. Son armée est un système à trois niveaux, avec le Seigneur-Démon à sa tête, et sous elle les Douze Rois des Enfers, qui dirigent une armée de démons. La vraie puissance du Seigneur-Démon est encore inconnue, et les démons sont des fantassins, donc les Douze Rois des Enfers sont la fondation de l’Armée du Seigneur-Démon. »

« Les Douze Rois des Enfers ont juré fidélité au Seigneur-Démon, mais ils sont loin d’être un monolithe, ils ont tous des idées différentes sur les choses. D’une manière générale, il y a trois factions parmi eux. La faction de l’obéissance absolue comprend la Rencontre fortuite Meredith, la Poussière de Bataille Sevrine, et le Jugement décisif Glenda. La faction neutre est le Ciel Bleu Rochefort, la Brutale Gertrude et la Déplorante Alexandra. La faction idéaliste est l’Enragé Geshtenks, le Médiateur Christophes et la Lumières du Sud Sylvester. La faction d’obéissance absolue agit en parfaite conformité avec ce que le Seigneur-Démon dit. La faction neutre agit dans le meilleur intérêt du Seigneur-Démon et offre parfois des conseils. La faction idéaliste veut que Lasagna soit perçue à un niveau plus élevé en tant que Seigneur-Démon. »

Une longue explication. Kanako avait toujours été longue, mais Yuichi n’en comprenait même pas la moitié cette fois-ci.

« Excuse-moi, tu as dit qu’il y avait douze Rois des Enfers. Tu en as parlé que de neuf, » avait souligné Natsuki en levant la main.

« Je n’arrive pas à croire que tu aies choisi ça…, » Yuichi avait été impressionné. Il était tellement perdu qu’il n’avait même pas essayé de compter les noms.

« Je suis désolée, mais les trois derniers sont liés au secret du Seigneur-Démon, donc je ne peux pas encore vous dire qui ils sont, » expliqua Kanako. « Ensuite, l’armée des héros. Les héros sont des gens qui, un jour, ont soudainement acquis un pouvoir surnaturel. Lorsque vous vous réveillez en tant que héros, un symbole apparaît sur le dos de votre main. Ce symbole révèle votre pouvoir. Par exemple, la protagoniste, Astoria, a la marque de la balance. Son pouvoir lui permet de peser deux options et d’identifier celle qui est la meilleure. D’autres exemples incluent la marque de la fleur, qui indique le contrôle des plantes, la marque de la montagne, qui vous permet de vous rendre plus lourd, la marque du chat, qui vous donne une grande agilité, et ainsi de suite. »

« L’Armée des Héros est l’atout de l’humanité contre l’Armée du Seigneur-Démon, mais le protagoniste Astoria est considéré comme le héros le plus faible et le plus lâche de toute l’armée. Une fois tous les cent jours, l’Armée du Seigneur-Démon se repose, ne laissant derrière elle que le strict minimum de forces. Les héros veulent profiter de l’occasion pour attaquer et éliminer l’un des douze rois des enfers, ou peut-être le Seigneur-Démon elle-même. C’est le prélude à l’histoire. Maintenant, je vais énumérer les principaux héros de l’armée des héros. Tout d’abord, le Héros du Cercle des Fleurs, Flammy… »

Elle n’arrêtait pas de parler des héros de son histoire, et Yuichi s’en souvenait à peine.

Le club avait pris fin alors qu’ils étaient encore dans les heures du matin, et Yuichi s’était dirigé vers le toit.

« Tu es en retard ! » s’exclama une voix.

Dès qu’il était arrivé, il avait découvert que Yuri l’attendait. Sa pose était impérieuse, sa coiffure compliquée soufflant dans le vent. Ses mains étaient sur ses hanches, et elle regardait Yuichi droit dans les yeux.

« Désolé, mais “après les cours” était assez vague, du point de vue du temps, » dit-il. Il s’était souvenu de la promesse, mais le petit jeu de Makina et le fait que Mutsuko le traîne à la réunion du club contre son gré l’avaient retardé.

« Si je te dis de venir, bien sûr, c’est que je veux dire immédiatement ! » Elle avait toute l’arrogance qu’on peut attendre d’une héritière.

« Alors, qu’est-ce que tu voulais ? » demanda-t-il. « Est-ce pour reprendre là où on s’est arrêtés ? »

Yuri avait attaqué Yuichi pendant leur camp d’été, mais Mutsuko les avait interrompus et elle s’était enfuie.

« Commençons par le commencement, » déclara-t-elle. « Qui est-ce ? »

« Hahahaha. Bonjour…, » Aiko, qui était venue, répondit maladroitement.

« Je sais qui tu es, Noro ! Je parlais de l’autre ! Celle qui s’accroche à Yuichi Sakaki ! » s’écria Yuri.

« Utilises-tu mon nom au complet ? » demanda Yuichi. Il avait réagi à la partie la moins remarquable de ce qu’elle avait dit, mais il avait compris pourquoi Yuri était si surprise. C’est parce que Kanako s’accrochait au bras de Yuichi, pressant ses gros seins contre lui. « Voici Kanako Orihara. Elle est dans mon club. Elle a fait publier un livre récemment. En as-tu peut-être entendu parler ? »

« J’ai entendu des rumeurs à ce sujet. Et alors ? » demanda Yuri, l’exhortant à continuer. Apparemment, le nom n’était pas celui qu’elle voulait entendre.

« J’ai dit que j’allais sur le toit et elle m’a demandé si je voulais l’y conduire, » avait-il dit. « Mais elle a le vertige, apparemment, alors… »

Elle n’avait pas dit pourquoi elle avait voulu venir sur le toit malgré sa peur du vide. En conséquence, Yuichi était aussi déconcerté que Yuri.

« … C’est ridicule ! » En un instant, Yuri avait déclenché un torrent d’émotions refoulées. « Yuichi Sakaki ! Quand je t’ai appelé ici, il aurait dû être clair que j’avais l’intention de t’inviter à sortir ! Pourtant, tu amènes une femme ! Et celle-ci est ostensiblement accrochée à toi, en plus ! Qu’est-ce que tu essaies de me dire exactement ? »

« Comment étais-je censé savoir que tu voulais m’inviter à sortir avec toi ? » cria-t-il en réponse.

« Si elle a le vertige, elle pourrait s’accrocher à Noro ! Pourquoi doit-elle s’accrocher à toi, Yuichi Sakaki !? » s’exclama Yuri.

« Je suis désolée. Je ne voulais pas, euh, me mettre en travers du chemin… mais ça doit être Sakaki le petit frère, sinon je pourrais avoir des ennuis si je tombe…, » Kanako avait dit cela avec hésitation en réponse à l’effusion de rage de Yuri.

« Tu ne peux pas tomber, il y a une clôture ! Et tu agis comme s’il pouvait faire quelque chose pour t’aider si tu le faisais ! » s’écria Yuri.

« Oh, eh bien… Je pense qu’il pourrait peut-être, » interrompit Aiko, ayant elle-même fait l’expérience de cela.

« Ce ne sont pas tes affaires, alors ferme-la, s’il te plaît, » s’écria Yuri.

« Euh, d’accord. » Le regard sombre de Yuri avait forcé Aiko à se taire.

« Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Si tu as si peur que tu peux à peine te tenir debout, tu ne devrais pas être ici ! » Yuri continua, s’adressant de nouveau à Kanako.

Les genoux de Kanako tremblaient depuis qu’ils étaient sur le toit. Yuichi n’avait pas réalisé qu’elle aurait aussi peur, mais maintenant qu’ils étaient là, il était difficile de lui demander d’arrêter.

« Eh bien… Eh bien, très bien. Se plaindre de la situation serait indigne de moi, » déclara Yuri, à bout de souffle, réalisant peut-être qu’elle n’allait nulle part.

« J’ai l’impression que tu as déjà eu beaucoup de plaintes, mais d’accord. Sérieusement, qu’est-ce que tu veux ? » demanda Yuichi.

Elle avait parlé de lui demander de sortir avec lui, mais pour être sûr, il avait décidé de s’en assurer.

« Je veux que tu sortes avec moi ! » cria-t-elle.

« Désolé, je ne peux pas, » déclara Yuri.

Cela aurait pu sembler être une réponse exagérément rapide, mais Yuichi y avait en fait accordé pas mal d’attention dans cette fraction de seconde. Peut-être que la chose la plus polie à faire aurait été d’offrir un refus plus détourné ou d’y réfléchir davantage. Mais il lui avait semblé qu’il serait plus impoli d’essayer de gagner du temps, ou d’ajouter plus de mots pour son propre bien, alors que la réponse était si évidente. Ainsi, il avait tout de suite dit ce qu’il avait à dire.

« Pourquoi pas ? » demanda-t-elle. Si c’était une confession sincère de ses sentiments, elle aurait pu être blessée. Mais Yuri était juste têtue.

« Je te connais à peine, et je ne veux pas accepter une offre juste parce que tu me l’as demandée, » dit-il. « Et toi, au fait ? Tu me connais aussi à peine. »

« Que puis-je faire d’autre ? J’ai mon instinct d’anthromorphe ! Après la vision que tu m’as montrée…, » déclara Yuri.

« La vision ? Est-ce qu’elle… t’a vue nue !? » Aiko sursauta.

« Non ! Et comment oses-tu proposer quelque chose d’aussi scandaleux !? » cria Yuri.

Elle parlait de lui en train de tuer La Tête de Tout. Pour un anthromorphe, cela signifiait qu’il était maintenant le plus fort d’entre eux, le leader de la meute. Leur instinct serait de suivre le chef. En d’autres termes, pour les anthromorphes, Yuichi était maintenant sur un pied d’égalité avec La Tête.

« Attends un peu. Donc ces femmes anthromorphes étaient, euh…, » demanda Aiko haletante, comme si elle venait de se rendre compte d’une chose bouleversante.

« Oui. Toutes les anthromorphes féminines qu’il y avait là auraient été sous le joug de Yuichi Sakaki, » dit Yuri. « Bien sûr, je crois que la plupart d’entre elles sont mortes dans la catastrophe, mais… quand même ! Alors, tu ne m’aimes pas particulièrement, non ? Si tu ne me connais pas vraiment, alors tu ne peux pas me détester ! Très bien. Tu apprendras à me connaître dorénavant ! Et quand tu le feras, je te redemanderai de sortir avec moi ! »

« Tu es terriblement déterminée… honnêtement, après tout ce que tu as fait, c’est plus surprenant que tu penses que je ne te déteste pas…, » dit Yuichi. Elle avait l’air de comploter beaucoup de choses horribles. Mais Yuichi était prêt à oublier tout ça.

***

Partie 3

« Devrait-on vraiment parler des anthromorphes ? Orihara est juste là, » déclara Aiko, s’approchant et parlant à voix basse.

« C’est quoi le problème ? » demanda Yuichi. « Elle se met toujours en retrait quand on parle de ce genre de choses, et… »

Crash !

Yuichi avait été interrompu par un bruit soudain et fort qui avait retenti sur le toit.

Il se tourna vers la source du son, et Yuri se tourna aussi pour regarder.

Il y avait une armure de style occidental sur le sol. Elle était terne, sans éclat, et complètement écrasée à plat. S’il y avait une personne à l’intérieur, elle avait dû être gravement déformée par la chute.

« Hein ? » Yuichi et Aiko demandèrent cela tous les deux avec surprise, tandis que Yuri et Kanako la regardaient fixement.

Au début, c’était si soudain que leur cerveau n’arrivait pas à comprendre ce qui s’était passé.

Il leur fallut un certain temps pour raisonner, — à en juger par le son et l’état dans lequel il se trouvait — il devait venir du ciel, et en plus, assez haut dans le ciel.

Yuichi leva les yeux. Le ciel était bleu et clair, sans un seul nuage. Il n’avait vu aucun signe d’où ça pouvait venir.

« Cavalerie lourde du 17e siècle…, » murmura Kanako. « Le développement des armes à feu commencerait à rendre les armures obsolètes, ce qui les rendrait de plus en plus légères. C’était la dernière période pendant laquelle on utilisait des armures lourdes. La cavalerie à lance était aussi en train d’être éliminée, donc il n’y a pas de repose lance. »

« Orihara ? » demanda Yuichi, inquiet.

Kanako regardait directement l’armure pendant qu’elle l’expliquait. Elle était généralement du genre à essayer d’échapper à la réalité, mais cette fois-ci, elle semblait étonnamment calme.

« Yuichi Sakaki ! Qu’est-ce que cela signifie ? Est-ce ta faute ? Est-ce un jeu auquel tu joues pour m’envoyer balader ? » cria Yuri.

« Pourquoi me donnerais-je tout ce mal !? » s’exclama-t-il.

« Est… Y a-t-il quelqu’un… à l’intérieur ? » demanda Aiko, effrayée.

« Non, je ne crois pas, » répondit Yuichi. « S’il y en avait, on verrait du sang. »

Alors qu’ils vacillaient quant à l’idée de se rapprocher pour vérifier, Aiko et Kanako tournèrent leurs yeux en silence vers le ciel.

« Laputa ? » Aiko déclara cela en état de choc.

« Non, ce qui est tombé, c’est une armure, et non pas une fille…, » dit Yuichi.

« Hein ? » Aiko regarda Yuichi, confuse.

Yuichi leva à nouveau les yeux vers le ciel. Il n’y avait vraiment rien.

« Mais il y a quelque chose qui flotte…, » mais Aiko semblait voir quelque chose dans le ciel.

« Non, je ne vois rien… Konishi, vois-tu quelque chose dans le ciel ? » demanda Yuichi.

« Rien en particulier. » Yuri avait aussi commencé à lever la tête, mais il semble qu’elle n’ait rien vu.

« Qu’est-ce que c’est ? » Yuichi ne voyait rien non plus, mais ce n’était pas une raison pour qu’il ne croie pas Aiko. Après tout, il y avait des choses étranges que seul Yuichi pouvait voir, il ne serait pas surpris s’il y avait des choses visibles pour les autres qui ne lui étaient pas visibles.

« Tout droit au-dessus… On dirait un château à l’envers. Je ne saurais dire à quel point. Il y a quelque chose comme… un dragon ? Cela vole autour de lui…, » Aiko parlait en haletant, comme si elle ne croyait pas vraiment ce qu’elle disait elle-même.

« Château de Zalegrande…, » Kanako leva les yeux vers le ciel et chuchota, comme en transe.

« Si nous ne sommes pas attaqués et qu’il se passe quelque chose de bizarre, je ne sais pas trop comment réagir…, » déclara Yuichi en regardant l’armure brisée. L’armure ne montrait aucun signe d’attaque, il n’y avait rien de vivant à l’intérieur. Il ne semblait pas y avoir de parties sous le genou, et il y avait beaucoup d’espaces, donc si quelqu’un l’avait porté, cela aurait été immédiatement évident.

« J’espère que nous ne sommes pas attaqués…, » murmura Aiko, stupéfaite, de son côté.

Yuri s’était approchée d’eux, parlant ouvertement en étant en colère. « Je n’ai jamais été traitée de cette façon ! Que ma confession d’amour soit désamorcée d’une manière aussi ridicule… c’est extrêmement bouleversant ! »

« Orihara… sais-tu quelque chose à ce sujet ? » Elle avait déjà murmuré quelque chose à ce sujet, alors Yuichi avait décidé de le demander.

« Ah ? » Kanako, qui s’accrochait à lui depuis qu’ils étaient arrivés sur le toit, fixait maintenant ses yeux sur lui. « Eh bien, laisse-moi voir… ce modèle était de l’époque où les armuriers faisaient leurs derniers pas contre le progrès des armes à feu. C’était une tâche infructueuse, mais ils ont rendu l’armure plus épaisse et l’ont même tempérée pour essayer de la rendre résistante aux balles. Le poids total est supérieur à 30 kg, et ils le portaient généralement à cheval. »

Son stock de connaissances ne semblait pas être épuisé pendant un certain temps, et Yuichi était sur le point de lui couper la parole, quand quelque chose d’autre était tombé.

Cette fois, c’était arrivé sous les yeux de Yuichi. Il était à tous les coups tombé du ciel.

Cela ressemblait à une autre partie de l’armure — une plaque d’argent qui frappa le toit durement, rebondissait et atterrissait à côté de l’armure déjà là.

Il leva les yeux et vit d’autres morceaux tomber. Ils semblaient venir d’en haut, il était donc difficile de savoir quand exactement ils étaient apparus. La chose suivante qu’il avait sue, c’est qu’ils étaient là, et c’est tout.

Des planches et des morceaux de métal de différentes formes et tailles rebondissent sur le toit et se rassemblent près de l’armure d’origine.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-il à Kanako, qui avait aussi l’air d’être au courant.

« C’est une armure de cheval, » dit-elle. « Au 16e siècle, ils ont aussi commencé à expérimenter l’utilisation de plaques d’acier pour protéger les chevaux. Mais il s’est avéré qu’avoir à porter une armure, ainsi qu’un chevalier entièrement en armure était trop difficile à manier pour les chevaux les plus robustes. Cela les ralentissait également, ce qui rendait difficile son utilisation efficace. »

« … J’ai pensé que je devrais essayer de demander, mais ce n’est pas très utile dans la situation actuelle…, » commenta Yuichi. Des plaques de métal tombaient du ciel. Savoir que c’était une armure de cheval n’aidait pas vraiment.

Yuichi attendit un peu, mais ne vit aucun signe de chute.

« Qu’est-ce qu’on devrait faire ? » demanda Aiko, complètement perplexe. « Crois-tu qu’on peut laisser tomber ? Je veux dire, ça ne peut rien avoir à voir avec nous, non ? »

« Ouais, je suppose que ça ne nous regarde pas, hein ? » dit Yuichi.

Un incident mystérieux s’était produit juste devant leurs yeux, alors ils avaient l’impression qu’ils devraient peut-être faire quelque chose. Mais ce n’était probablement pas les affaires de Yuichi en ce moment.

« Ça ne m’amuse pas, et je rentre chez moi tout de suite ! » déclara Yuri. « Yuichi Sakaki ! Je viendrai te voir une autre fois, alors sois prêt quand je le ferai ! »

Yuri avait quitté le toit avant les autres. Yuichi avait vraiment l’impression d’être provoqué en duel.

« On devrait aussi y aller. Nous pourrons manger quelque chose en chemin, » dit Yuichi. Il s’était soudain souvenu qu’il n’avait pas encore déjeuné.

Il était tard le soir. Yuichi était dans la chambre de Mutsuko, s’entretenant avec elle de ce qui s’était passé plus tôt dans la journée.

Il y avait une raison pour laquelle il avait toujours ces discussions avec elle tard le soir : Mutsuko était toujours occupée avec quelque chose. Elle laissait souvent sa porte ouverte, mais même si elle était dans sa chambre, si elle se concentrait sur quelque chose, il lui était interdit de l’interrompre. Quand elle se préparait pour aller au lit, c’était l’heure principale où elle semblait généralement libre.

Le milieu de la nuit était aussi très pratique pour Yuichi, qui avait tendance à passer son temps libre à s’entraîner quand il n’y avait rien d’autre à faire.

Ce soir, comme d’habitude, Mutsuko était assise en face de la table basse de Yuichi. Elle était habillée en tenue de travail de moine. Et pour une raison quelconque, cette fois, Yoriko s’agenouillait à côté de lui, vêtue d’un déshabillé.

« Le fait que tu sois toujours en train de rôder au milieu de la nuit est très suspect ! » Yoriko s’était plainte.

« Yori, n’as-tu pas école demain ? » demanda-t-il. « Tu devrais aller te coucher. »

« Vous avez aussi tous les deux l’école ! » avait-elle protesté.

« Eh bien, oui, mais…, » Yuichi s’était gratté la tête. Il avait le sentiment que cette logique ne la convaincrait pas, mais il ne pouvait s’empêcher de vouloir que sa chère petite sœur dorme suffisamment la nuit.

« Je vais donc essayer d’être bref, » avait-il dit. « Tu te souviens quand je suis monté sur le toit plus tôt aujourd’hui ? Une armure est tombée dessus. »

C’était un peu bizarre quand il l’avait dit à haute voix, mais il ne faisait que décrire ce qu’il avait vu.

« Hein ? » demanda Yoriko.

« Armure !? Comme le Shu'urushi-nuri Murasaki-ito Sugake-odoshi Gomaido Gusoku Nanban Kasashiki !? » Contrairement à la confusion de Yoriko, Mutsuko avait été immédiatement excitée.

« Oui, la réaction de Yori est normale. Et qu’est-ce que c’était !? » Yuichi avait riposté. Il ne savait pas de quoi elle parlait.

« Pourquoi n’es-tu pas au courant ? » cria Mutsuko. « C’est le Shu'urushi-nuri Murasaki-ito Sugake-odoshi Gomaido Gusoku Nanban Kasashiki ! L’armure personnelle de Keiji Maeda ! »

« Est-ce une sorte d’incantation ou quoi ? » demanda-t-il.

Comme d’habitude, le simple fait d’entendre à nouveau le terme n’avait pas aidé, alors il avait décidé de se concentrer sur les détails généraux. Le fait est qu’il demandait si c’était une armure de style japonais.

« Orihara a dit que c’était comme une armure européenne du 17e siècle, » avait-il affirmé. « Je crois que selon elle, c’était une armure lourde. Elle avait aussi l’air assez épaisse. Et c’est arrivé avec une armure de cheval. Nous avons attendu de voir si quelque chose d’autre allait tomber, mais c’était tout après. »

« Si Orihara l’a dit, elle a probablement raison, » dit Mutsuko. « As-tu pris une photo ? »

« Oups. » Le fait qu’il avait oublié de faire quelque chose de si simple suggérait que, malgré ses jeux de pondération, l’incident l’avait en fait laissé très agité. « Je me demande ce qui lui est arrivé. Les professeurs faisaient probablement leur ronde, donc… »

Yuichi n’imaginait pas ce que les professeurs feraient s’ils trouvaient une armure sur le toit.

« Ils supposeraient probablement que c’est un faux, n’est-ce pas ? Comme un cosplay, » déclara Yoriko. « Alors ils l’emmèneront aux objets trouvés. »

Malgré l’hypothèse de Yuichi selon laquelle Yoriko serait dégoûtée par cette conversation bizarre, elle semblait étonnamment sérieuse en s’y engageant.

« Crois-tu à cette histoire bizarre ? » demanda-t-il.

« Je crois tout ce que tu dis, Grand Frère. D’ailleurs, ce n’est rien comparé à toutes les choses étranges qui se sont passées pendant nos vacances, » répondit-elle.

« Une armure qui tombe n’est rien ? » Yuichi ne voulait pas qu’elle s’habitue à ce genre de choses. Il avait renouvelé son vœu de ne pas laisser Yoriko se laisser entraîner dans des affaires plus étranges.

« Crois-tu qu’elle sera encore là demain ? J’aurais aimé venir avec toi aujourd’hui ! » cria Mutsuko.

« C’est vrai, tu as décidé de ne pas venir sur le toit avec nous, » dit Yuichi. « Qu’est-ce que tu faisais ? »

« J’ai entendu dire qu’il y avait une vente de kamas, alors je suis allée en acheter un ! C’était une telle affaire ! » s’exclama-t-elle.

« Un kama ? Veux-tu dire comme une faucille et une chaîne ? » La première supposition de Yuichi était que c’était une arme. C’était la seule chose qu’il pouvait imaginer qu’elle allait acheter avec tant de joie.

« Je veux dire un pot, » dit-elle. « Pour faire bouillir des choses ! Tu connais le rituel Narikama ? Je pensais l’utiliser pour ça ! »

« J’en parlerai plus tard, » dit Yuichi. « Pour l’instant, parlons de l’armure. » Il avait arrêté sa sœur enthousiaste. S’il avait laissé les choses s’embrouiller, il avait le sentiment qu’ils ne reviendraient jamais au sujet initial.

« Armure… L’armure est la plus petite pièce fermée qui soit ! Et une mort mystérieuse qui tombe sur le toit ! Quand on y pense, c’est comme une vraie histoire mystérieuse ! » Mutsuko semblait s’enthousiasmer pour sa propre idée.

« Juste pour que tu saches, il n’y avait personne dans l’armure, d’accord ? » demanda-t-il d’un air irrité. Si quelqu’un était mort en armure, il n’en parlerait pas si calmement.

« Bon, alors je parie que quelqu’un essaie un nouveau tour de magie ! Sinon, c’est un phénomène de fafrotskies ! » déclara Mutsuko avec sa main sur le menton.

Yuichi cligna des yeux devant le mot inconnu. « Qu’est-ce que c’est que ça, exactement ? »

« Fafrotskies, » dit-elle. « Une abréviation de FAlls FROm The SKIES. Il s’agit de phénomènes où des choses tombent du ciel que l’on ne s’attendrait pas à voir tomber. Vous l’entendez surtout au sujet des poissons, mais il y a aussi eu des rapports sur des morceaux de viande, des matériaux de construction, des morceaux de métal, des excréments, du sang, et beaucoup d’autres choses qui tombent du ciel partout dans le monde. C’est la première fois que j’en entends parler pour des armures ! Les causes possibles comprennent les tornades, les objets lâchés par les oiseaux et les objets tombés d’un avion. D’ailleurs, la personne qui a inventé le terme fafrotskies est le cryptozoologiste Ivan T. Sanderson ! Il a aussi inventé le nom OOPArts ! N’a-t-il pas le meilleur sens des noms ? »

« Je vois qu’il est le patient zéro pour le syndrome du collège, » déclara Yuichi. « Mais je pense qu’on le remarquerait s’il y avait une tornade, et je n’ai rien vu voler au-dessus… »

Il s’était retrouvé à la traîne. Il n’avait rien vu dans le ciel, mais Aiko oui.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Mutsuko.

« C’est juste que Noro a dit avoir vu quelque chose flotter dans le ciel. Je ne pouvais pas le voir, mais elle a dit qu’il y avait un château à l’envers, avec un dragon volant autour. S’il y avait vraiment un château, il est probablement tombé de là, non ? »

« Je me demande pourquoi tu ne pouvais pas le voir, » demanda Mutsuko. « Noro était-elle la seule à pouvoir le faire ? »

« Konishi était avec moi, et elle m’a dit qu’elle ne pouvait pas non plus le voir, » dit Yuichi. « Je ne sais pas pour Orihara. »

Kanako avait levé les yeux vers le ciel et murmuré quelque chose, mais il ne se souvenait plus de ce que c’était.

« Il y a donc des gens qui le voient et d’autres qui ne le voient pas… Je vais devoir aller voir par moi-même ! » Mutsuko semblait excitée par la promesse de ce curieux phénomène. « Si je ne le vois pas, je parlerai à Noro et je verrai si je peux la convaincre de me donner quelques détails ! »

« Ne t’ennuies-tu pas à nous écouter parler de ces trucs bizarres ? » demanda-t-il, se tournant vers Yoriko. Elle était très calme depuis un moment, alors il pensait qu’elle s’ennuyait. Mais en fait, elle dormait tranquillement, la tête baissée. « Tu dors !? »

« Bien, ajournons pour l’instant. Nous trouverons le reste après l’école demain, » déclara Mutsuko.

Elle avait peut-être raison. Peut-être qu’ils n’avaient pas assez d’informations pour le moment.

« Yori, nous devons retourner dans notre chambre, » déclara Yuichi à Yoriko, mais elle ne montrait aucun signe de réveil. Yuichi soupira et la souleva dans ses bras pour la sortir de la chambre de Mutsuko.

« Hé… tu es vraiment réveillé, n’est-ce pas ? » avait-il réalisé.

« Ça se voyait tant que ça ? » Yoriko avait sorti la langue et avait souri, réalisant qu’elle était grillée.

« Le sourire m’a fait comprendre que c’était évident. » Pendant que Yuichi la ramenait, il se demandait ce qu’elle trouvait si drôle.

 

***

Partie 4

La nuit était tombée sur le lycée Seishin.

Makina Shikitani se tenait sur le toit au clair de lune. Elle s’appuya contre la clôture, les bras croisés, et regarda vers le centre du toit.

Une armure brisée gisait là.

Il y avait alors eu un léger bruit. C’était le bruit du grattage du métal, du gauchissement du métal.

L’armure pliée et aplatie avait lentement commencé à reprendre sa forme. Les pièces éparpillées s’étaient déplacées, et peu à peu, elles avaient commencé à se rassembler en un seul endroit.

« Le réveil de Kanako Orihara s’est produit plus tôt que prévu, » déclara Makina. « Mais c’est un peu hors de contrôle… Ce sera inutile pour moi si c’est trop chaotique. Elle aura besoin de conseils. »

L’armure tombée du ciel avait commencé à bouger. Un phénomène fascinant, certes, mais inutile, jugea Makina pour ce qu’elle avait prévu pour cette école.

« C’est une chose étrange à se dire à soi-même. Est-ce à moi que tu parles, par hasard ? » La voix venait d’à côté d’elle.

Makina regarda sur le côté et se leva. Il y avait là une grande étagère, sur laquelle était assise une fille aux cheveux roux.

« Chaque fois que je te vois, je me le demande, » dit Makina. « Pourquoi es-tu toujours assise sur ce truc quand tu apparais ? »

« C’est pratique pour se déplacer, » déclara la fille. « Il se baladera pour moi, tu comprends ? »

« A-t-il des jambes ? » demanda Makina. C’était la première fois qu’elle en avait entendu parler, elle avait toujours pensé qu’il se téléportait ou quelque chose comme ça.

« C’est vrai. Il les fait pousser quand il est temps de bouger. » Pendant qu’elle parlait, la fille — Ende — avait sauté de l’étagère.

« Une armure tombée d’une île flottante dans le ciel… ça semble intéressant. Le trouves-tu vraiment inutile ? » Ende montra du doigt l’armure, qui s’agitait étrangement.

C’était difficile de dire d’où elles se tenaient, mais il y avait quelque chose qui se tortillait à l’intérieur. L’armure commençait à se remplir.

« Je ne vois pas l’île volante…, » commenta Makina.

« Oh ? N’as-tu pas lu son livre ? Mais tu peux voir l’armure, n’est-ce pas ? » demanda Ende, comme si elle trouvait ça très étrange.

« J’ai dit que ses pouvoirs étaient hors de contrôle, » dit Makina. « La matérialisation devrait être l’étape finale, mais c’est déjà en cours, au coup par coup. Mais c’est peut-être un signe de son talent…, » Makina plissa son front.

« Est-ce un problème ? » demanda Ende. « Ça veut toujours dire que tout se matérialisera à la fin, n’est-ce pas ? »

« Je ne veux pas que toute la Sphère luminescente soit recréée, je veux quelque chose de plus compact. Et si ça continue, ce sera trop pour Kanako Orihara. Si elle invoque un Seigneur-Démon, elle ne pourra pas contrôler ça, n’est-ce pas ? L’annihilation est le seul futur présenté dans l’histoire du monde de la Sphère luminescente. » C’était peut-être ce que voulait Ende, mais les objectifs de Makina allaient dans une autre direction.

« Eh bien, mettant cela de côté… voici les documents sur Kanako Orihara que tu as demandés, » dit Ende. « J’ai marqué tous les points les plus importants. » Elle ouvrit l’étagère, en sortit un volume et le remit à Makina.

« Si seulement tu étais aussi accommodante tout le temps, » dit Makina en ouvrant le volume.

« Je suis toujours aussi accommodante, » répliqua Ende.

Ignorant la protestation d’Ende, Makina changea de sujet. « En parlant de ça, nous avons un nouveau membre, n’est-ce pas ? Avec des pouvoirs de contrôle de l’esprit et la capacité de manipuler la cause et l’effet… je dois dire que je suis envieuse. »

« Monika, tu veux dire ? Elle avait beaucoup de potentiel, » déclara Ende. « Mais elle a essayé de redevenir humaine et a tout gâché dès le début. Pour l’instant, elle a perdu presque tout son pouvoir. C’est vraiment dommage. »

« Vraiment ? » demanda Makina. « Je pensais qu’avec son pouvoir, il serait facile de faire faire aux humains ce qu’elle voulait. Je parle peut-être beaucoup de choses comme la manipulation du destin, mais tout ce que je fais, c’est de la négociation et des échanges mondains. C’est pathétique. »

« Créer toute une maison d’édition pour faire d’une fille un auteur est-il banal ? » demanda Ende, en étant déconcertée.

« Que pouvais-je faire d’autre ? » demanda Makina. « L’une des conditions pour déclencher “l’auteur d’Isekai” était qu’elle publie un livre. Qui aurait cru que l’ouverture d’une agence prendrait autant de temps ? »

Makina feuilleta le volume et décida de la suite des choses. Elle sortit son téléphone portable et appela la maison d’édition qu’elle avait fondée.

« C’est moi. À propos de Kanako Orihara. Elle a soumis un certain nombre d’intrigues, n’est-ce pas ? Oui, pousse celui-là. L’histoire de l’école. Seigneur Démon ? Ne peut-on pas l’annuler ? » demanda Makina.

« C’est un peu imprudent, non ? En tant qu’amoureuse du livre, la pensée me pique un peu…, » déclara Ende en écoutant. C’était un sentiment rare, venant d’elle.

« Bien, » dit Makina en changeant ses instructions. « Tu n’as pas à l’annuler, dis-lui juste de donner la priorité à l’histoire de l’école pour l’instant. » Elle avait raccroché le téléphone.

C’est ainsi que le « destin manipulateur » de Makina fonctionnait. Elle pourrait enquêter sur la situation de sa cible, spéculer sur les causes et les effets avec les informations d’Ende, et changer l’environnement pour créer le résultat qu’elle souhaitait. Mais elle n’était pas sûre de la tournure des événements tant qu’elle ne les avait pas essayés. En pratique, les choses se passaient rarement comme prévu, mais pour Makina, cela faisait partie du plaisir.

« Au fait, je suppose que tu n’as pas pris en compte mon avertissement, n’est-ce pas ? » demanda Ende.

« Hmm ? À propos de Yuichi Sakaki ? C’est ce que j’ai fait. On a parlé, et c’est fini. » Quand Makina avait annoncé qu’elle viendrait à l’école, Ende l’avait avertie de ne pas s’impliquer avec Yuichi Sakaki. Makina ne savait pas pourquoi, mais sachant qu’il n’y aurait rien de bon à retourner Ende contre elle, elle avait pris ses paroles en considération.

« … Ah, eh bien, » dit Ende. « Quoi qu’il en soit, c’est ta décision. »

C’était une façon évocatrice de le dire. Ende aimait-elle Yuichi ? Mais ses paroles, prises au pied de la lettre, suggéraient qu’Ende se fichait de la tournure des événements pour lui. Ce qui voulait dire que si Makina avait tué Yuichi Sakaki, Ende n’aurait pas de problème avec ça.

Au cours de leur conversation, l’armure du cheval avait également changé.

Ce processus était beaucoup plus facile à suivre que l’armure humaine. Les pièces avaient commencé à flotter dans l’air, comme si un cheval les portait. Puis, de l’intérieur, des fils rouges foncés apparurent, se nouant les uns aux autres pour former le contour d’un cheval. C’était comme si toute une structure circulatoire équine était apparue de nulle part. Un peu plus tard, des os blancs commencèrent à apparaître au milieu d’eux, et la chair et les organes se remplissaient dans les espaces intermédiaires.

Puis, en un clin d’œil, il s’était couvert de peau et avait même laissé sortir un hennissement.

À côté du cheval se tenait un homme en armure. Il semblait avoir été ressuscité à peu près de la même façon.

« Qu’est-ce qu’on fait de lui ? » se demanda Makina. « Eh bien, tant qu’il est ici… Je suppose que je devrais m’en servir. » Makina s’approcha de l’homme en armure, qui regardait autour de lui dans la confusion. « Comprenez-vous la situation dans laquelle vous vous trouvez ? »

« J’ai bien peur que non, » dit l’homme. « Je ne sais pas où je suis ni qui vous êtes, chère madame. Tout ce que je sais, c’est que Lady Lasagna a disparu. » Bien qu’il ait dit qu’il ne savait pas, son attitude était celle de la confiance.

« Regardez le ciel, s’il vous plaît, » lui dit-elle.

L’homme en armure avait fait ce qu’on lui a dit. « Le château est à l’envers… qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce ce que font les Héros ? »

« Du point de vue de ce monde, il semble se trouver dans une sorte d’espace de poche. Je ne sais pas si le Seigneur-Démon Lasagna est ici, mais même si vous la trouvez, vous ne pourrez peut-être pas revenir par vos propres moyens. Maintenant, j’ai une suggestion… »

Alors que l’homme en armure se tenait là dans la confusion, Makina commença à expliquer.

***

Chapitre 3 : Monika et son joyeux groupe

Partie 1

Après avoir passé du temps avec Yuichi et les autres sur le toit, Kanako avait refusé de manger avec eux, puis était rentrée directement chez elle.

« Je suis de retour, » déclara Kanako en ouvrant la porte, mais il n’y avait personne pour l’accueillir.

Techniquement, elle vivait avec son père, mais son père était toujours occupé au travail et presque jamais à la maison. En pratique, elle vivait pratiquement seule.

La mère de Kanako avait quitté la maison quand Kanako était au collège, un divorce à l’amiable.

Le monde avait supposé que la cause avait été son père, pour avoir négligé sa vie de famille en faveur du travail.

C’était à peu près au moment où Kanako avait commencé à penser à se suicider. Mais après avoir rencontré Mutsuko, elle n’avait pas pu aller jusqu’au bout.

Aujourd’hui, Kanako était allée sur le toit pour tester la malédiction de Mutsuko. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’était pour se donner du courage. Si elle ne pouvait pas se suicider, elle n’avait d’autre choix que de faire de son mieux.

Elle était entrée dans sa chambre, s’était changée et s’était allongée un moment.

Elle avait pensé tout ce temps à ce qu’elle avait vu du toit.

Si c’était le château de Zalegrande, elle avait peut-être trouvé quelque chose qui pouvait l’emmener dans un isekai. Ce serait une chose merveilleuse. Le problème était que c’était le château qui faisait partie de son histoire.

Ce n’était pas le château de Zalegrande qu’elle avait vu dans sa jeunesse, et qu’elle voyait encore dans ses rêves. Le château original de Zalegrande était beau, mais beaucoup plus simple. Quand elle avait décidé d’y installer son histoire, Kanako y avait ajouté d’autres tours, et le château qu’elle avait vu aujourd’hui en avait d’autres. Les hautes tours noires et blanches étaient particulièrement remarquables.

Yuichi ne semblait pas l’avoir vu, mais Aiko l’avait fait, ce qui signifie que ce n’était pas une hallucination.

Tandis que son esprit était tourné sur la signification de ce château à l’envers et de l’armure tombante, Kanako s’agita avant de finir par s’asseoir. Elle n’avait pas eu le temps d’être distraite par ces questions ambiguës.

Elle était allée à la cuisine et avait mangé les restes du sauté impromptu qu’elle avait fait la veille, était retournée dans sa chambre, s’était assise à son bureau et avait remis son ordinateur portable en marche.

Son roman avait été publié il y a quelques jours à peine, et maintenant elle devait écrire le deuxième volume. C’était un programme éreintant, sans temps pour se reposer.

Kanako s’était plongée dans la tâche. Elle savait où l’intrigue se dirigeait, alors maintenant tout ce qu’elle avait à faire était d’écrire, écrire, écrire, et encore écrire.

Pendant que ses doigts dansaient tranquillement sur les touches, le son de son téléphone cellulaire l’avait ramenée à la réalité.

Elle y répondit rapidement. C’était son rédacteur en chef.

« Désolé de vous déranger si tard dans la nuit, » déclara le rédacteur en chef. « Pourrais-je avoir une minute de votre temps ? »

N’est-il pas déjà si tard ? se demandait Kanako. Elle avait vérifié l’heure et avait constaté qu’à un moment donné, il avait dépassé minuit.

« Oui, qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle. « J’ai terminé la moitié du deuxième volume du Seigneur-Démon, donc la date limite ne devrait pas être un problème… » Pensant que c’était un appel pour lui procurer de la motivation, Kanako avait décidé de l’étouffer dans l’œuf. Elle n’avait pas besoin qu’il la harcèle pour quelque chose qui avait déjà été réglé.

« Euh, je suis désolé de le dire, mais le deuxième volume a été retardé, » avait-il dit avec malaise.

Les mots l’avaient envoyé dans un mutisme. Elle se sentait plonger à reculons dans un abîme.

« Allo ! » la voix s’était encore une fois fait entendre, sonnant terriblement lointain.

Les réalités de l’édition étaient dures de nos jours. Si les ventes n’étaient pas assez bonnes, votre franchise pourrait être annulée avec un simple mouvement de la main. Elle le savait et elle l’avait craint, mais elle pensait avoir pu l’éviter.

« Mais vous avez dit que ça se vendait plutôt bien, n’est-ce pas ? » demanda-t-elle faiblement. « Vous avez approuvé l’intrigue du deuxième volume, et j’ai travaillé sur le manuscrit… »

Elle réussit à peine à arracher les mots de sa gorge, mais elle entendit sa voix trembler. On lui avait dit que le volume 1 allait bien. Ils lui avaient dit de le construire en série parce qu’ils avaient l’intention de continuer à le publier.

« Je n’ai pas dit que c’était annulé, » déclara le rédacteur en chef. « Juste qu’il a été retardé… »

« Mais c’est comme ça que ça marche, non ? » s’exclama-t-elle. « Vous le voyez tout le temps ! Ils ne diront pas clairement que le livre est fini, ils arrêtent de le sortir…, » elle avait perdu le contrôle de son ton. Elle s’était retrouvée avec des larmes qui coulaient le long de ses joues. Ce n’est que maintenant qu’elle avait réalisé combien elle avait investi dans cette histoire.

« C’est bon, » dit rapidement le rédacteur en chef. « Il sera publié, je vous le garantis. On veut juste que vous écriviez une autre histoire. Vous avez soumis quelques intrigues, n’est-ce pas ? On pensait d’abord en sortir un. »

Cela avait un peu calmé Kanako. « … Compris. Voulez-vous celle où le héros est divisé en sept personnes ? »

« Quoi ? Aviez-vous une intrigue aussi difficile ? Non, je parlais de celle où l’école est aspirée dans un isekai…, » déclara le rédacteur.

« Hmm… est-ce que ça doit être celui-là ? » Elle n’avait pas beaucoup confiance dans ce complot. Ils lui avaient demandé de soumettre toutes les intrigues qu’elle avait à l’esprit, mais elle n’avait jamais vraiment prévu d’écrire celle-là.

« Oui, c’est ce que le président veut. Nous aimons l’intrigue de base, mais nous pensons qu’il manque quelque chose. Pourriez-vous rendre le protagoniste plus fort ? Un de ces types “les plus forts du monde”, et peut-être ajouter quelques éléments du genre “mode dieu” ? Elles sont très populaires ces derniers temps. Il pourrait être difficile à vendre sans elle, » déclara le rédacteur.

« Oui, euh… OK. Je vais y réfléchir…, » marmonna Kanako. Une histoire d’école. Une histoire d’un protagoniste en mode dieu. Kanako n’était pas experte dans les deux domaines, mais elle ne pouvait pas refuser le poste.

« Nous aimerions le publier en novembre à la place du Seigneur-Démon, alors s’il vous plaît, commencez tout de suite, » déclara le rédacteur en chef.

« … Nous sommes au début du mois de septembre, n’est-ce pas ? » Kanako commençait à avoir des vertiges. Elle aurait à écrire un livre en entier basé sur quelque chose dont elle n’avait qu’une ébauche approximative de l’intrigue. En pratique, compte tenu de tout le reste de son emploi du temps, elle aurait moins d’un mois pour le faire.

« Nous sommes toujours en mode de démarrage, il faut donc garantir un certain nombre de titres, » expliqua l’éditeur. « Je sais que c’est beaucoup demander, mais nous espérons que vous trouverez un moyen de le faire. »

La conversation était terminée, mais tout ce que Kanako pouvait faire, c’était de saisir son téléphone et de regarder dans l’air

« Qu’est-ce que je vais faire… ? » demanda Kanako.

Une histoire d’école, sur les élèves.

Kanako ne savait pas grand-chose non plus.

***

Partie 2

C’était le deuxième jour de la deuxième période.

Pour une fois, Yuichi allait à l’école à pied avec Mutsuko.

« Hé, Yu, c’était quand la dernière fois qu’on est allés à l’école ensemble ? » Mutsuko semblait encore plus enthousiaste que d’habitude.

« C’était bien avant d’aller au lycée, » dit-il. L’idée d’aller à l’école à pied avec sa sœur aînée l’embarrassait. Mais en même temps, en voyant Mutsuko si ouvertement heureuse, Yuichi s’était demandé s’il n’était pas trop têtu.

« Je parie que tu es tout : “Si nous allions à l’école ensemble, tous nos amis répandraient des rumeurs à notre sujet ! C’est embarrassant !” » Mutsuko avait déclaré la phrase — Yuichi était sûr qu’il l’avait déjà entendue quelque part auparavant — avec enthousiasme.

« Non, mais quel genre de gars au lycée veut aller à l’école à pied avec sa grande sœur tous les jours ? » demanda-t-il.

« Veux-tu dire qu’il y a quelque chose d’embarrassant à ce que les frères et sœurs aillent à l’école ensemble ? » Mutsuko avait mis une main sur sa poitrine avec une indignation exagérée.

« C’est moins que nous sommes frères et sœurs et plus que tu es embarrassante ! » il avait riposté ainsi.

Comme d’habitude, la mise en scène de Mutsuko — sans tenir compte de ce que les gens autour d’elle pensaient — avait fait d’elle le centre de l’attention. C’était difficile d’ignorer quelqu’un qui réagissait de façon excessive à tout ce qui se passait au volume maximum.

Alors qu’il commençait à regretter sa décision d’aller à l’école à pied avec elle, Aiko les avait rejoints. « Bonjour ! »

Néron était à côté d’elle, en forme de chien, comme il l’avait été hier. Néron avait décidé de servir de garde du corps jusqu’à ce qu’elle arrive à l’école. Aiko s’était réveillée en vampire, même si elle était encore incomplète, ce qui signifiait que les habitants du monde des ténèbres avaient maintenant les yeux sur elle. Yuichi ne connaissait pas toute l’histoire, mais il avait entendu dire que certaines personnes pourraient essayer de la tuer.

« Noro ! As-tu dit avoir vu quelque chose de bizarre dans le ciel ? Qu’en est-il maintenant ? » demanda Mutsuko avec empressement, abordant le sujet dès son arrivée.

Aiko leva les yeux vers le ciel au-dessus de l’école. « Je… Je suppose que je ne peux pas le voir maintenant. Mais c’était la même chose hier. Après avoir quitté la cour de l’école et fait demi-tour, je ne pouvais plus la voir. »

« On ferait mieux d’aller sur le toit et de jeter un coup d’œil ! » déclara Mutsuko. « Rendez-vous là-haut pendant la pause déjeuner ! Oh, et pendant qu’on est là-haut, peut-être qu’on pourrait déjeuner en nous tenant proches de l’armure ? »

« C’est quoi, ce plan ? » demanda Yuichi. « D’ailleurs, d’autres personnes n’iraient-elles pas sur le toit pendant le déjeuner ? L’armure tombée pourrait causer une grande agitation… »

Mais il y avait déjà une agitation en cours.

Alors que Yuichi atteignait l’entrée de l’école, la première chose qu’il vit à l’intérieur fut une grande foule d’élèves, regardant dans le ciel et se parlant entre eux. Se sentant mal dans ses tripes, Yuichi passa rapidement par la porte.

« Là-bas ! Il y a quelque chose qui plane ! »

« Quoi ? Es-tu sûr que tu n’es pas fou ? »

« Quoi ? Alors, suis-je aussi folle ? Il y a manifestement quelque chose là-dedans ! »

« Je ne comprends pas une seule chose dont vous parlez ! »

L’atmosphère était un peu dangereuse. Yuichi leva les yeux vers le ciel comme les autres, mais il ne pouvait rien voir.

« Ah… En fait, je peux le voir…, » Aiko arriva à côté de lui, et leva les yeux vers le ciel.

« C’est incroyable ! » cria Mutsuko. « Qu’est-ce que c’est ? Un château à l’envers ? Je vois les murs du château, mais il ne semble pas y avoir beaucoup de choses liées à sa défense… hmm, je ne peux pas identifier le style architectural, mais je suppose que c’est moins un château et plus un palais, hein ? Un truc de style ? »

« Hein ? … Sœurette, tu peux le voir ? » demanda Yuichi.

« Hein !? Je n’y crois pas ! Yu, tu ne le vois pas ? » dit Mutsuko d’un ton théâtral taquin.

« Merde ! Je me sens tellement exclu…, » déclara Yuichi.

Il semblait que tout le monde ne pouvait pas le voir, ce qui signifiait que les élèves rassemblés autour de la porte étaient divisés en ceux qui le pouvaient et ceux qui ne le pouvaient pas. Il semblait qu’il y avait plus d’étudiants qui ne pouvaient pas le voir, mais suffisamment d’entre eux le pouvaient pour qu’on ne puisse pas le considérer comme un mensonge, ou comme une invention de leur imagination.

« Je me demande ce qui se passe ici…, » Yuichi plissa les yeux en levant les yeux vers le ciel au-dessus de l’école, mais rien n’avait changé. Il ne voyait toujours rien.

Avoir un château flottant dans le ciel était à tous les coups une situation bizarre, mais c’était tout ce que c’était. Cela ne semblait pas avoir d’incidence sur les élèves sur le terrain, d’aucune façon.

Bien sûr, aucun des élèves n’était tellement obsédé par le château bizarre qu’ils étaient prêts à être en retard en classe, alors le chaos s’était corrigé naturellement.

C’était aussi un sujet de conversation à l’intérieur de l’école, mais comme il n’y avait aucune preuve, aucune discussion n’avait pu le résoudre. Ceux qui avaient pu voir le château avaient fini par renoncer à essayer de convaincre les autres qu’il était là.

« Sakaki, n’avais-tu pas promis de passer à mon restaurant ? » Tomomi attendait devant la classe avec le sourire aux lèvres. Pensant que ce n’était pas un sujet à discuter en classe, Yuichi avait conduit Aiko et Tomomi à un palier dans l’une des cages d’escalier les moins populaires.

« J’avais oublié. Désolé. » Yuichi n’avait pas beaucoup réfléchi à la promesse unilatérale de Tomomi. Il était rentré chez lui avec Aiko et avait plutôt mangé dans un autre restaurant.

« Wôw, tu es si doué pour faire croire que c’est la fin de la conversation. Vraiment incroyable, Sakaki…, » Tomomi était en colère, mais l’attitude de Yuichi lui avait, semblait-il, retiré toute lutte.

« Je suppose que c’est pour ça qu’il n’a pas honte…, » dit Aiko.

Yuichi était un peu contrarié d’entendre même Aiko dire ça.

« Eh bien, si tu as oublié, tu as oublié, » dit Tomomi. « Mais pourrais-tu sérieusement passer après le club aujourd’hui ? Je veux entendre la suite de l’histoire. »

« OK. » Yuichi avait acquiescé après qu’elle lui ait mis la pression. En tout cas, il serait probablement bon pour eux d’en parler. Elle savait peut-être quelque chose qui pourrait lui être utile.

Le déjeuner était finalement arrivé.

Yuichi et les autres — Mutsuko, Aiko et Natsuki — s’étaient dirigés vers le toit, la boîte à lunch en main.

Dès leur arrivée, Yuichi avait immédiatement fait le point sur la situation. L’armure qui était tombée là hier avait disparu, et les autres étudiants sur le toit ne montraient aucun signe de panique.

« Elle est partie, » dit Aiko.

« Ouais, parti, » répondit Yuichi avec nonchalance, puis alla vérifier l’endroit où l’armure était tombée la veille. Il y avait pas mal de dégâts au sol, mais ce n’était pas une preuve infaillible que quelque chose était tombé là.

« Il n’est pas là ! As-tu dit qu’elle est tombée ici ? » La déception de Mutsuko était évidente, ce qui faisait que Yuichi se sentait légèrement coupable, même s’il n’avait rien fait de mal.

« C’est vrai, mais… hé Noro, » dit Yuichi. « Y a-t-il encore un château en l’air ? »

« Ouais… hein ? J’ai l’impression qu’il s’est agrandi… Est-ce qu’il descend ? » déclara Aiko avec confusion en levant les yeux vers le ciel.

« Vois-tu quelque chose, Takeuchi ? » demanda Yuichi.

« Rien, » dit Natsuki, regardant le ciel aussi.

« Qu’est-ce que cela pourrait signifier ? Quelqu’un a-t-il emporté l’armure ? » se demanda Yuichi.

Selon Kanako, l’armure était assez lourde, environ 30 kg. Ça aurait dû faire beaucoup de bruit si quelqu’un l’avait trouvé allongé là.

« Je vois, » commença Mutsuko. « Le manque d’agitation indique que quelqu’un l’a emportée discrètement avant qu’elle ne soit découverte par le corps étudiant. Ce serait la pensée logique. Mais ! » Elle avait levé le petit doigt, et son expression était celle de quelqu’un sur le point de soulever un brillant contrepoint. « Et si l’armure s’était levée toute seule et était partie au milieu de la nuit ? »

« C’était tout à fait logique, jusqu’au “mais” ! » s’exclama Yuichi. Si c’était une hypothèse légitime, alors rien n’était hors limites.

« Mais on ne peut pas dire avec certitude que ça n’est pas arrivé…, » murmura Aiko. Elle n’avait pas dû trouver étrange l’idée que l’armure s’en aille toute seule.

« Peut-être qu’il y a eu une agitation le matin, et qu’elle a été portée aux objets trouvés ? » Natsuki avait fait cette remarque, la tête froide.

Vu l’agitation autour du château volant ce matin-là, il était possible que l’agitation autour de l’armure ait été éclipsée par cela. Si c’est le cas, ils pourraient en savoir plus en se rendant au bureau des professeurs… mais « Avez-vous trouvé une armure sur le toit ? » serait une question difficile à poser.

« Peut-être que le propriétaire est venu du ciel et l’a ramassée ? » Aiko avait proposé cela, comme si elle essayait de lui proposer quelque chose qui lui venait à l’esprit.

« C’est plus logique que de prétendre que l’armure est partie quelque part…, » Yuichi commençait à avoir un sentiment contenant un certain malaise à propos de tout ça.

Après les cours, ils s’étaient dirigés vers leur salle de club.

Ils étaient entrés dans l’ancien bâtiment de l’école et avaient monté l’escalier en bois grinçant jusqu’au deuxième étage. Au fond du couloir se trouvait la salle de réunion du club de survie.

Le vieux bâtiment de l’école était utilisé pour les clubs d’arts libéraux, mais Yuichi ne savait rien des autres clubs qui s’y rencontraient. Tout ce qu’il savait, c’est que la salle du club de presse était à côté de la leur.

Comme d’habitude, la pièce était remplie d’un grand nombre d’objets. Kanako était assise à la longue table, la tête posée dessus. Son regard était lointain, ce qui n’était pas inhabituel, mais il y avait quelque chose de particulièrement apathique aujourd’hui.

« Orihara, tu n’es pas venue ici avec ma sœur ? » demanda Yuichi.

Kanako était assise alors qu’elle réalisait que Yuichi était là. « Il semble que ta sœur aide un ami avec une leçon. Elle a dit qu’elle viendrait bientôt. »

« … Ma sœur a des amis à l’école ? » L’idée avait provoqué un léger choc chez Yuichi. Il savait que Mutsuko avait des amis bizarres, mais il ne pouvait pas imaginer qu’elle s’entendait bien avec les gens ordinaires à l’école.

« Quelle grossièreté de dire, » dit Kanako en taquinant. « Je suis l’une de ses amies, tu sais. »

Kanako était techniquement un peu bizarre, mais Yuichi n’allait pas le dire tout haut.

« Sakaki le Jeune, que fais-tu ici tout seul ? » demanda Kanako. « Où sont Noro et Takeuchi ? »

« Elles sont de service de nettoyage aujourd’hui, donc je suis venu plus tôt. Quelque chose ne va pas, Orihara ? » ajouta Yuichi en s’asseyant en face d’elle.

Kanako avait toujours eu un air nonchalant à son sujet, et il était difficile de savoir ce qu’elle pensait — d’une manière différente du visage de poker de Natsuki — mais quelque chose à son sujet semblait différent aujourd’hui.

« Je suppose que j’ai quelque chose en tête. » Kanako lui avait fait un sourire triste.

***

Partie 3

Yuichi avait changé de sujet. « Au fait, l’armure qui était sur le toit hier a disparu. Je me demande ce qui s’est passé… On aurait dit que tu savais de quel genre d’armure il s’agissait, non ? »

« C’était une armure lourde, du type porté par les chevaliers, » expliqua Kanako. « Elle couvrait la tête jusqu’aux genoux, ce qui permettait à un cavalier de monter à cheval et de tirer avec un fusil. Peu importe à quel point ils ont rendu l’armure solide, cependant, les progrès dans les armes à feu l’ont quand même rendu obsolète, alors ils ont fini par l’abandonner complètement. »

Yuichi y avait repensé. Maintenant qu’elle l’avait mentionné, il n’y avait pas eu d’armure sous le genou. C’était donc l’ensemble complet, tel qu’il était.

« Pourquoi voulais-tu aller sur le toit, Orihara ? » demanda-t-il. C’était peut-être malpoli de le demander à nouveau, après qu’elle ait déjà refusé de répondre une fois, mais Yuichi était vraiment curieux.

« Je me demandais si je pouvais me tuer maintenant, » répondit-elle.

Yuichi s’était figé. Était-elle sérieuse ?

Kanako gloussa. « Je savais que tu serais surpris. Ta sœur dirait “c’est ennuyeux” tout de suite. »

« Puis-je te demander pourquoi tu voulais faire ça ? » Yuichi s’était aventuré en le demandant.

« C’est très simple, » dit Kanako. « Mon histoire a fait l’objet d’une critique affreuse sur Internet. Ça m’a donné envie de me suicider. »

« … C’est assez drastique…, » il ne savait pas exactement quelles critiques elle recevait, mais Yuichi s’inquiétait de son état mental.

« Mais une fois sur le toit, je n’ai pas trouvé le courage de me suicider, ce qui vient de le confirmer, » avait-elle dit. « Ça veut dire que je vais devoir continuer à me battre. »

Yuichi ne savait pas trop comment répondre à cela. C’était un problème qu’un lycéen de première année ne pouvait pas gérer.

Après une courte pause, Kanako reprit la parole, timidement. « Hé… puis-je te demander une faveur, Sakaki le Jeune ? »

« Encore le toit ? » demanda-t-il. C’est ainsi qu’elle le lui avait demandé la dernière fois.

« Non. Je me demandais si tu viendrais en ville avec moi, pour m’aider dans mes recherches, » demanda Kanako.

« Bien sûr, mais ton histoire est de la fantasy, n’est-ce pas ? » demanda-t-il. « Quelle recherche ferais-tu en ville ? »

« Eh bien… en fait, ils ont retardé le deuxième volume du Seigneur-Démon…, » répondit-elle.

Ça explique pourquoi elle agissait si bizarrement. « Veux-tu dire, euh, qu’il a été annulé ? » C’était une autre question difficile à poser.

« Ils n’ont pas voulu me donner une raison claire… mais ils m’ont demandé pour que j’écrive une histoire avec une trame différente. Une histoire d’école et une histoire de protagoniste en mode dieu. Je voulais faire des recherches en ville. Je ne me promène pas souvent en ville, alors je ne sais pas où les élèves normaux du secondaire aiment aller, » déclara-t-elle.

« Bien sûr… mais tu ne devrais pas y aller avec ton petit ami ou quelque chose comme ça ? » demanda Yuichi. Kanako était si jolie, Yuichi pensait naturellement qu’elle avait un petit ami.

« Euh… Je n’ai pas de petit ami, » répondit Kanako, semblant surprise par la suggestion.

« Hein ? Vraiment ? Tu as l’air du genre de fille à se faire accoster par des mecs…, » déclara-t-il.

« C’est juste que… Je n’ai aucune confiance que je pourrais aimer mes enfants, » dit-elle.

« C’est un sacré bond en avant ! » Yuichi n’arrivait pas à comprendre comment elle avait pu aller aussi loin que des enfants en un instant.

« Oh ? Je veux dire, je pense que sortir avec quelqu’un est une préparation au mariage, ce qui conduirait naturellement à des enfants…, » déclara-t-elle.

Yuichi ne savait pas comment réagir. Maintenant qu’elle l’avait expliqué, il avait en quelque sorte compris, mais la plupart des gens ne pensaient pas si loin quand il s’agissait de quelque chose d’aussi simple que les rencontres.

« Si on se promène en ville, je crois que ce n’est pas grave, » dit-il enfin. Au lieu d’aller plus loin, il avait décidé de les ramener au sujet initial. Ça ne le dérangeait pas d’aider son aînée en sortant en ville un petit moment.

« Vraiment ? Ce dimanche, ça irait ? » Kanako frappa des mains ensemble, semblant vraiment heureuse. C’était comme si les sujets lourds d’avant n’avaient jamais été abordés.

« Bien sûr. Où veux-tu aller en ville ? » demanda-t-il.

Ils avaient décidé d’aller dans le quartier commerçant près de l’école et de se retrouver à la gare vers midi.

« Au fait, tu as mentionné tout à l’heure une histoire de “protagoniste en mode dieu”. Est-ce vraiment ton style ? » demanda Yuichi.

Les autres membres du club n’étaient pas encore arrivés, alors Yuichi avait décidé de s’enquérir d’un sujet sur lequel il avait été curieux lors de la conversation précédente. Bien qu’elle aimait la fantasy, Yuichi avait supposé de par son apparence qu’elle aimait les histoires plus paisibles.

« Eh bien, mon rédacteur en chef m’a dit que c’est ce qui est populaire en ce moment, alors je devrais en mettre un, » répondit Kanako. « C’est un peu un problème pour moi… euh, ce n’est pas que je n’aime pas me battre, ou quelque chose comme ça… »

« Eh bien, je le sais très bien…, » après tout, elle connaissait si bien la période des royaumes combattants et l’armure.

Réalisant que si la conversation se poursuivait, ils finiraient par parler du roman de Kanako, Yuichi se demandait simplement comment procéder lorsque la porte s’ouvrit soudainement d’un coup sec.

« Laissez-moi m’occuper des histoires sur le mode Dieu ! » annonça Mutsuko en faisant irruption.

« C’est si soudain ! » s’exclama Yuichi. « Comment sais-tu qu’on en parlait ? »

« Je surveille toujours cette pièce ! Et pas seulement la salle du club ! J’ai des oreilles dans toutes l’école ! » avait-elle déclaré.

« Oh, ouais… tu l’as mentionné une fois…, » déclara Yuichi.

Lorsque Kyoya, le frère d’Aiko, avait pris le contrôle de l’école, Mutsuko avait mentionné qu’elle avait des caméras dans toute l’école. C’était clairement un crime, mais Mutsuko avait une relation ténue avec la loi dès le départ, il savait donc qu’il serait inutile d’essayer de s’y opposer.

« Maintenant ! Qu’aimerais-tu savoir sur les histoires en mode Dieu ? » Mutsuko avait pris sa place habituelle devant le tableau blanc, s’adressant à la salle avec une théâtralité inutile.

« Euh… rien, » dit Yuichi.

« Pourquoi pas ? Tu parlais justement de ça avec Orihara, tu flirtes ! » s’écria Mutsuko.

« Je ne faisais pas un flirt ! » s’écria Yuichi.

« Menteur ! Elle a parlé d’avoir des enfants, et c’était sur le point de devenir chaud et intense ici dans la salle du club ! Bien sûr, c’était avec Orihara, alors je te pardonne cette fois, mais…, » déclara Mutsuko.

« On ne parlait pas de ça ! Je pense que tes caméras ont besoin d’entretien ! » s’exclama Yuichi.

« Eh bien, ça ne fait rien ! » Mutsuko bégaya, puis revint avec une force renouvelée, peut-être pour couvrir son embarras. « De toute façon ! En tant que personne avec beaucoup d’opinions sur les histoires en mode dieu, j’ai aussi beaucoup de pensées sur l’état actuel de ce que l’on considère comme des histoires en mode dieu ! »

« Ouais, ne t’es-tu pas traitée une fois de puriste du mode divin ? » demanda Yuichi. Il avait entendu dire que Mutsuko était le genre de personne qui aimait que ses protagonistes soient invincibles, mais il ne pouvait imaginer ce que cela impliquait d’autre. Non pas qu’il voulait savoir.

« Oui ! On dit qu’aujourd’hui, les lights novels ne se vendent que s’ils ont des éléments de mode dieu, et j’entends aussi beaucoup d’auteurs se plaindre à ce sujet ! Mais aucune de ces histoires ne passe à travers le mode divin, alors je me demande de quoi ils parlent… ? » déclara-t-elle.

« Vraiment ? J’ai entendu dire que c’est tout ce qu’on obtient de nos jours, » dit Yuichi.

« Pas du tout ! » s’exclama Mutsuko. « Même s’ils commencent en mode dieu, ils ne s’engagent jamais jusqu’au bout ! Ils présentent un rival au niveau du personnage principal, ou un boss final qui est plus fort, ou ils lui donnent un dilemme moral, ou une sorte de défi ! Et même s’ils ne le font pas, ils seront quand même dominés par un violent intérêt romantique, ou autre chose pour essayer de garder l’équilibre ! »

« Eh bien, oui… si le protagoniste domine tout pendant tout le chemin, il n’y a pas de tension, n’est-ce pas ? » demanda-t-il. Tout ennemi qui apparaîtrait serait instantanément vaincu. Un protagoniste parfait qui pouvait résoudre tous ses problèmes en quelques secondes, sans avoir à s’inquiéter de quoi que ce soit… ne serait-ce pas juste monotone ?

« Oui ! C’est ce que pensent les auteurs ! Cependant ! Ce n’est pas ce que je veux ! Je veux qu’ils soient en mode dieu du début à la fin ! Et ce n’est pas une opinion minoritaire ! » déclara-t-elle.

« C’est vrai, » avait admis Kanako. « Je suis d’accord que la plupart des écrivains veulent que leurs histoires soient pleines de hauts et de bas. J’ai essayé de trouver une histoire de protagoniste en mode dieu quand tu l’as recommandée, mais il n’y avait nulle part où aller à partir de là. En fin de compte, il s’agissait d’une histoire d’ensemble où le protagoniste était associé à l’Armée du Seigneur-Démon qui était la plus forte au monde. »

« Une histoire de groupe en mode dieu, c’est ça ? » demanda Mutsuko. « Mais c’est fuir d’une certaine façon le concept de mode divin ! Le mode Dieu devrait être un protagoniste solitaire ! Ce genre d’histoires avec un enseignant qui sont de plus en plus populaires ces derniers temps sont une autre façon de fuir le concept ! Ça ne compte pas non plus comme mode divin ! »

« Qu’est-ce que tu racontes ? » Yuichi s’était écrié ça. Il détestait la façon dont elle traitait ces choses comme du bon sens, mais Mutsuko était toujours comme ça, alors Yuichi avait abandonné. Il la laissait juste finir sa diatribe.

« C’est l’histoire d’un protagoniste en mode dieu qui enseigne à une bande d’idiots ! » déclara Mutsuko. « Un hybride, où le protagoniste peut être le plus fort, avec le développement des personnages de type cancres, comme un camphre couplé avec la monotonie du mode divin ! Et faire du protagoniste un professeur lui permet d’avoir un sentiment de supériorité et d’être condescendant ! »

« Je pense que tu voulais juste dire le mot “camphre”…, » murmura Yuichi. Il avait le sentiment qu’elle n’utilisait pas ce mot correctement.

« Mais je pense que c’est comme un flic qui s’enfuit ! Un vrai protagoniste en mode dieu ne ferait pas quelque chose d’aussi ennuyeux qu’être un individu qui forme les autres, il s’occuperait de tout lui-même ! S’il peut s’occuper de tout lui-même, pourquoi passerait-il tout son temps à entraîner des cancres ? Et s’il ne peut pas s’occuper de tout seul, il n’est pas vraiment un mode divin ! C’est ce que je pense ! » Mutsuko avait frappé le tableau blanc d’un grand coup.

« Cela ne laisse pas grand-chose sur quoi travailler…, » Yuichi soupira, juste quand la porte s’ouvrit et qu’Aiko et Natsuki arrivèrent.

« Oh, tout le monde est là ! » s’exclama Mutsuko. « Alors, organisons la réunion d’aujourd’hui sur les protagonistes du mode divin ! Commençons par l’élément qu’il ne faut jamais inclure dans une histoire en mode dieu, la scène “court en pleurant” ! Ce n’est rien d’autre qu’une trahison des attentes des lecteurs ! »

« Euh ? » Aiko était clairement confuse par le sujet alors qu’elle s’asseyait.

Une fois le club terminé, Yuichi avait conduit Aiko et Natsuki à l’entrée arrière de l’école.

La plupart des gens ne sortaient pas par-derrière, alors pour le moment, ils étaient les seuls. C’est ce qui avait fait ressortir Monika, dans son uniforme d’école primaire, d’autant plus qu’ils l’avaient vue attendre juste devant la porte.

***

Partie 4

« Bonjour, Grand Fr —, » Monika fit un signe, mais tout ce qu’elle était sur le point de dire avait été interrompu quand une main pâle était sortie de derrière la porte, l’avait saisie et l’avait traînée.

« Hein ? » demanda Aiko, stupéfaite.

« Oh, pas besoin de s’inquiéter. » Yuichi continuait à marcher, quittant la cour de l’école. Derrière la porte, ils avaient trouvé Yoriko et Monika. La première avait transformé ses mains en poings et elle les écrasait contre les tempes de la seconde d’une manière qui semblait extrêmement douloureuse.

Assis à proximité, Néron, en forme de chien, s’occupait de ses propres affaires.

« Je suppose que tu n’as pas paniqué parce que tu as reconnu ta petite sœur, mais c’est un peu flippant que tu puisses l’identifier seulement par son bras à cette distance, » déclara Natsuki, marchant à côté de Yuichi. Elle l’avait évalué avec son regard froid habituel. Ce n’était pas différent de ce qu’elle faisait d’habitude, mais cette fois, il avait ressenti un léger sentiment de réprimande dans ses paroles.

« Takeuchi… Cette analyse était-elle un peu malveillante ? » demanda Yuichi.

Il pouvait identifier de cette façon non seulement Yoriko, mais aussi Mutsuko, Aiko et Natsuki. Mais il s’était abstenu de faire des commentaires à ce sujet. Ce ne serait qu’un coup de pied dans la fourmilière.

« Même si tu as une sœur flippante, je t’accepte quand même, » dit Natsuki. « Ne t’inquiète pas. »

« Je n’étais pas inquiet, et je ne suis pas une fillette ! » Yuichi grogna.

« C’est pire quand ils ne s’en rendent même pas compte, » dit Natsuki. « Mais ce n’est pas grave. Même si la société découvre tes fétiches honteux et t’ostracise, je ne t’abandonnerai jamais. » Elle avait failli faire croire qu’elle voulait que ce soit le cas.

« Yoriko, qu’est-ce que tu fais ? » demanda Aiko avec inquiétude en arrivant, quelques pas plus loin.

« Le fait qu’elle appelle mon frère “grand frère” simplement parce qu’elle est à l’école primaire est, à mes yeux, un crime énorme, » déclara Yoriko avec véhémence. « Ainsi, je la punissais. En tant que véritable petite sœur de mon frère, le droit de l’appeler “grand frère” m’appartient exclusivement. Étant donné que j’ai failli être privé de ce droit, j’espère que vous comprendrez qu’il s’agit d’une peine très légère. Naturellement, je sais qu’elle le comprend très bien et j’ai des sentiments mitigés à l’idée qu’elle le désigne par son prénom, mais si mon frère a choisi de le permettre, alors je ne me plaindrai pas. Cependant, le fait d’appeler intentionnellement mon frère “grand frère” était une tentative claire de me miner, personnellement, et je ne nierai donc pas que mes actions contiennent aussi une part de vengeance. »

Yoriko continua d’appliquer la prise douloureuse pendant qu’elle parlait. La jointure du milieu de chaque poing avait été un peu tendue alors qu’elle mettait Monika à terre avec eux.

« Je suis sûre qu’elle ne recommencera pas. Alors s’il te plaît, laisse-la partir, » déclara Aiko en grimaçant.

« Je ne m’arrête pas parce que tu me l’as demandée, mais je pense que j’en ai fait assez. Je ne veux pas déplaire à mon frère en allant trop loin. » Yoriko avait brusquement écarté les mains et Monika s’était effondrée au sol.

« Tu ne peux pas faire ça à une petite enfant ! » Monika s’était immédiatement relevée et s’était plainte avec véhémence.

« Hein ? Je pensais que tu ressemblais à une gamine. Tu as le même âge que mon frère, n’est-ce pas ? Et mon aînée aussi. » Il n’y avait aucun respect dans ses paroles, Yoriko semblait se moquer d’elle.

« Ça n’a pas d’importance ! » cria la jeune fille. « Une fois que tout sera résolu, je repartirai de l’école primaire ! Mon esprit et mon corps sont piégés de cette façon ! »

« Tee hee. Quel genre de créneau cherches-tu à combler ? » Yoriko avait théâtralement mis une main à sa bouche en riant.

« Oh, bon sang ! Tu me tapes vraiment sur les nerfs ! » s’exclama Monika.

« J’ai dit qu’on se retrouvait au restaurant, non ? » demanda Yuichi. « Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« J’ai vu Yoriko et j’ai décidé de la taquiner, et ça a fini comme ça ! » Monika s’était mise en colère, mais s’étant peut-être rendu compte que c’était de sa faute, elle s’était immédiatement calmée. « Quoi qu’il en soit, vous êtes sûr que ce restaurant est correct ? Je ne veux pas qu’on m’attaque à nouveau, alors je veux un endroit sans trop de monde. » Cette fois, c’était Monika qui avait demandé la rencontre, mais elle avait laissé Yuichi choisir l’endroit.

« Je n’ai aucune garantie que nous ne serons pas attaqués, mais il n’y aura certainement pas beaucoup de gens là-bas, » répondit Yuichi, sachant que Tomomi lui crierait dessus si elle l’entendait dire ça.

Le groupe s’était dirigé vers le restaurant chinois voisin, Nihao la Chine.

Comme d’habitude, l’intérieur du restaurant avait un air un peu sale, Tomomi avait insisté sur le fait qu’on le nettoyait correctement, mais Yuichi avait des doutes. Le sol était glissant, comme s’il était recouvert d’huile, et les portes-condiments sur la table étaient sales avec des assaisonnements égouttés.

Pour une fois, le restaurant avait déjà un client quand ils étaient arrivés, mais c’était un visage familier.

« Hé ! Ça fait un bail, hein ? » Le garçon assis à la table ronde s’était levé. Il avait les cheveux blonds, les yeux bleus et des traits d’apparence étrangère. Il s’appelait Kyoshiro Ibaraki. C’était un type d’oni, comme l’indique l’étiquette au-dessus de sa tête : « Ibaraki-doji. »

Apparemment, ses ancêtres étaient venus d’ailleurs au Japon, c’est pourquoi il avait l’air occidental, mais il avait insisté sur le fait qu’il était lui-même japonais.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? » demanda Yuichi, ne prenant pas la peine de cacher sa déception de le voir.

« Je m’occupe de Monika, alors c’est mon affaire, non ? Pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? » Ibaraki répliqua cela.

« Mais je t’ai appelé. N’as-tu pas reçu toutes les vibrations que j’envoyais ? » dit Yuichi d’un ton aussi sec que possible.

« Quoi, es-tu médium maintenant ? » demanda Ibaraki. « Tu sais qu’il y a une invention moderne appelée téléphone portable, n’est-ce pas ? »

« Je n’ai pas ton numéro, » déclara Yuichi.

« Alors, échangeons nos numéros ! » Semblant excité par l’idée, Ibaraki avait sorti son téléphone de sa poche.

« Non, ça prend trop de temps, » dit Yuichi. « Si j’ai besoin de te contacter, j’utiliserai un esprit messager. »

« Cela prendrait encore plus de temps ! Peux-tu t’en servir ? » demanda Ibaraki.

« Je vais commencer à étudier maintenant, » dit Yuichi.

« N’allais-tu pas essayer de me contacter ? » s’écria Ibaraki. « Bref, Monika, c’est toi qui as demandé cette réunion, non ? Pourquoi m’as-tu laissé de côté, hein ? »

Monika était actuellement enfermée dans le village des Onis. L’attaque du café avait clairement montré qu’il y avait des gens qui en avaient après Monika, donc Yuichi n’avait eu d’autre choix que de la laisser aux soins d’Ibaraki.

Ce qui voulait dire que même si Yuichi ne l’avait pas contacté, Ibaraki avait clairement supposé que Monika l’emmènerait.

« Hein ? Je ne pensais pas que ça te regardait, » déclara Monika avec une expression abasourdie. C’était horrible de dire ça à la personne qui s’occupait de toi.

Cela étant, Ibaraki avait dû apprendre l’existence du restaurant en entendant Monika parler au téléphone.

« J’ai pensé que ça pourrait arriver. C’est pour ça que je t’envoyais toutes ces vibrations…, » déclara Yuichi, en le consolant. En fait, il se sentait un peu mal pour lui.

« Tu crois que je vais te remercier pour ça !? » cria Ibaraki. Même lui n’était pas aussi désespéré pour accepter une telle gentillesse.

« Bref, arrêtez de traîner à l’entrée. Vous bloquez les autres clients ! » annonça une serveuse à l’air sévère dans un cheongsam, Tomomi Hamasaki.

« Mais nous avons choisi ce restaurant parce qu’il n’y aurait pas d’autres clients, » déclara Yuichi.

Face à l’insistance de Tomomi, le groupe avait pris place à la table ronde qu’Ibaraki avait organisée. Dans le sens des aiguilles d’une montre depuis Yuichi, les sièges étaient pour Aiko, Natsuki, Ibaraki, Monika et Yoriko. Il n’y avait pas d’autres clients, comme d’habitude.

La seconde où Monika et Yoriko s’étaient assises, il y avait eu une bousculade vers les menus.

« Monika et Yori semblent assez proches, hein ? » commenta Yuichi.

« Hmm, je n’en suis pas sûre. Je suppose cependant qu’elles s’entendent assez bien, » déclara Aiko avec un sourire un peu triste.

« Wôw, six vrais clients ! » Tomomi était passée à côté d’eux avec un sourire éclatant et un plateau de verres d’eau.

« Je sais que tu as parlé de clients, mais pourrais-tu fermer ? » demanda Yuichi. Il ne voulait pas que quelqu’un d’autre entende ce dont ils parlaient.

Tomomi avait fait un grand spectacle en pensant à la question. « C’est une chose terriblement importante à demander sur un coup de tête, mais… six vrais clients doivent être pesés contre nos clients potentiels… bien sûr, d’accord. »

Tomomi avait pris chacune de leurs commandes et se dirigeait vers la cuisine quand Monika s’était levée.

« OK, l’armée Monika pour la guerre des réceptacles divins est par la présente assemblée ! » Monika avait regardé chaque personne autour de la table à tour de rôle.

Il y avait six personnes : la tueuse en série, Natsuki, l’oni, Ibaraki, la vampire, Aiko, l’Externe, Monika, Yoriko, la collégienne et Yuichi, le lycéen.

Le loup-garou Néron, qui pouvait être considéré comme faisant partie des forces d’Aiko, attendait aussi dehors.

« Cet équilibre est terrible ! C’est quel genre de groupe ? » Monika s’était écrié cela en faisant le point sur l’armée qui se trouvait devant elle.

« Comment le saurais-je ? » dit Yuichi en soupirant. « Et c’est toi qui les as choisis… » à son avis, il semblait un peu tard pour commencer à se plaindre.

« Les seuls utiles ici sont l’oni et la tueuse en série ! » protesta Monika. « À quoi va servir une collégienne normale ? »

« Je contribue plus que toi, Monika, » marmonna Yoriko en grommelant.

« Je pense que Néron serait utile, » dit Aiko, admettant tacitement qu’elle ne le serait pas elle-même.

« De toute façon, on sait tous que Yuichi gagnera tous les combats qu’ils nous lanceront, non ? » Ibaraki avait ajouté.

Il avait parlé avec le poids de l’autorité, ayant déjà perdu une fois contre Yuichi. Natsuki acquiesça d’un signe de tête.

« Eh bien, ce n’est pas grave ! » dit Monika. « Quoi qu’il en soit, nous devons décider de notre stratégie à partir de maintenant ! »

« Hé, hé ! Arrêtez ça tout de suite ! » Tomomi, ayant apporté la nourriture, frappa la table pour les interrompre.

« Hamasaki, quel genre de serveuse es-tu ? » Yuichi fixa du regard, consterné par son manque de professionnalisme.

« Comment pouvez-vous parler de ça sans moi ici ? » demanda Tomomi. « N’alliez-vous pas me dire ce qui s’est passé pendant vos vacances d’été ? »

 

 

« Qui est juste devant nous ? » demanda Monika, déconcertée. Elle avait apparemment pensé que Tomomi n’était rien d’autre que du personnel.

« Elle s’appelle Tomomi Hamasaki, » dit Yuichi. « Elle en sait beaucoup sur beaucoup de choses. C’est elle qui m’a parlé de cette vision du monde, donc il est possible qu’elle puisse être utile pour ça aussi. »

« OK, » dit Monika. « Si Yuichi te fait confiance, ça me suffit. Mais si tu entends ce que j’ai à dire, c’est que tu es de notre côté. Est-ce d’accord ? »

« Cela ne me dérange pas de me joindre à vous, à titre personnel, » déclara Tomomi. « Mais en tant que membre de Nihao la Chine, je dois rester neutre. Est-ce que c’est suffisant ? »

« En quoi est-ce différent ? » demanda Yuichi.

« Eh bien, je suppose que ça veut dire, ne compte pas sur l’aide de mon père. »

« Nous n’avions pas prévu de le faire, » déclara Yuichi. Tomomi était déjà en train d’agir d’une manière que Yuichi n’avait pas demandée. Il n’avait aucune envie d’agrandir l’équipe. Elle était déjà trop grande, à son avis.

« Bref, dites-moi ce qui s’est passé après que le camion se soit écrasé dans le restaurant. » Tomomi se pencha sur la table, bouillonnant de curiosité. « Quelque chose d’autre a dû vous rassembler ici, non ? »

Yuichi avait décidé, pour que tout soit clair, qu’il devrait peut-être raconter toute l’histoire à tout le monde.

Il avait donc parlé des événements après ça.

***

Chapitre 4 : Parlons enfin des vacances d’été

Partie 1

L’impact du camion avait laissé le café en ruines. Le géant souillé de sang était descendu de la cabane, avec le mot « Immortel (9) » suspendu au-dessus de sa tête.

Aiko et Monika étaient derrière Yuichi. Néron était à ses pieds, sous forme de chien.

La panique commençait à prendre le dessus sur les clients et les serveurs abasourdis alors qu’ils comprenaient lentement la situation.

Le géant avait jeté l’un des rétroviseurs du camion, mais il n’avait rien fait depuis, si ce n’est lever le bras droit à hauteur des yeux, comme pour confirmer le fait qu’il était plié à un angle inhabituel. C’était peut-être la raison pour laquelle son attaque n’avait pas touchée.

Le corps du géant était en voie de guérison. Il était couvert de sang, mais le saignement avait déjà cessé, et le grand creux dans sa poitrine avait lentement commencé à prendre une forme plus normale. Même les éclats de verre qui poivraient son corps étaient éjectés, lentement, l’un après l’autre.

Le restaurant était dans un étrange état d’équilibre. Le géant avait clairement l’intention de rester là jusqu’à ce qu’il soit complètement guéri, en supposant que Yuichi et les autres n’aient rien fait. Cela pourrait leur donner un peu de temps, mais Yuichi ne pouvait pas se permettre de rester les bras croisés.

« Hé, » demanda Yuichi à Monika, ses yeux fixés sur le géant. « Sais-tu qui c’est ? Ça dit qu’il est “Immortel”. »

Il n’avait jamais vu un chiffre entre parenthèses sur l’étiquette comme ça auparavant. Il avait vu des choses comme « Anthromorphe (Vache) », mais cela semblait différent.

« C’est la pire personne à qui je puisse penser après toi…, » chuchota Monika, les yeux écarquillés par le désespoir.

« Puis-je avoir la version courte ? » demanda Yuichi.

« C’est un tueur de dieux. Un immortel, fort en raison du surnaturel, avec le pouvoir de voir l’avenir, » répondit Monika.

« C’est trop de choses…, » Yuichi avait demandé pour être sûr, mais l’explication n’avait pas vraiment aidé. « Sais-tu pourquoi il en a après toi ? »

« Je te l’ai déjà dit, c’est une bataille pour les trésors secrets ! » s’exclama Monika. « Hé, qu’est-ce qu’on fait ? Je pense que cette chose pourrait me tuer ! »

« Tu t’es vantée d’être invincible, n’est-ce pas ? » demanda Yuichi, sceptique.

Monika avait pris la main de Yuichi. Il pouvait la sentir trembler. Dans le restaurant maintenant désert, il s’était mis à réfléchir à ce qu’il allait faire ensuite.

D’abord, ils devraient s’enfuir. Ce n’était pas un bon endroit pour se battre.

Mais ils se trouvaient aussi dans un quartier d’affaires, près de la dernière station sur la ligne. Il avait essayé de trouver un meilleur endroit pour se battre, avec moins de gens autour de lui, mais rien ne lui venait à l’esprit.

« Noro ! C’est un peu loin, mais connais-tu le parc d’exercice ? » demanda-t-il.

« Oui, je crois, » dit Aiko sans grande confiance.

« Vas-y avant nous, » ordonna Yuichi. « On se retrouve plus tard. » Il voulait garantir la sécurité d’Aiko avant celle des autres. Si Néron était avec elle, elle devrait être en sécurité.

« Hum, mais…, » commença Aiko.

« Fais-le, » dit Yuichi. « Fais-moi confiance. »

« OK. » Aiko hocha la tête, puis commença à grimper par-dessus le mur brisé. Sans même avoir besoin qu’on le lui dise, Néron l’avait suivie.

Yuichi s’était concentré sur le géant. S’il y avait une chance qu’il soit après Aiko, il essaierait de l’arrêter maintenant, mais le géant n’avait pas bougé.

Aiko n’était donc pas sa cible. Peut-être qu’il ne se souciait que de Monika.

Le géant continua à se déplacer, vérifiant tranquillement chaque partie de son corps.

Il semblait parfaitement à l’aise, le géant ne se souciait pas des dégâts qu’il avait causés, et ne montrait aucun signe d’inquiétude quant à l’agitation qu’il avait causée. Yuichi avait déjà combattu des ennemis audacieux, mais aucun n’avait l’audace de charger directement dans une ville pleine de gens.

Apparemment complètement rétablie, la main du géant s’était tendue. Yuichi avait mis un moment à réaliser ce qu’il allait faire.

La main du géant avait saisi la porte déformée du camion et, en une fraction de seconde, l’avait arrachée de ses charnières. C’était un mouvement sans effort, comme déchirer une feuille de papier. Ça ne semblait pas réel.

Yuichi avait rapidement hissé Monika sous son bras et avait commencé à courir.

Le géant avait jeté la porte d’acier.

Il s’était dirigé vers eux en rugissant, agrandissant le trou dans le mur du café au fur et à mesure qu’il passait de l’autre côté.

Il y avait eu un cri.

Yuichi était sorti du café en courant, jetant un coup d’œil en arrière sur la tragédie tachée de sang. Un éboueur qui s’était arrêté pour prendre une photo de l’incident avait été réduit en bouillie sanglante. C’était une tragédie incroyable, mais Yuichi ne pouvait pas se permettre d’y penser maintenant.

« C’est vraiment mauvais ! » cria-t-il. « Qu’est-ce qu’il fout, ce type ? »

« On est morts, on est morts, on est morts ! Je te l’ai dit, on est morts ! Je déteste ça ! » gémit Monika.

Yuichi avait couru imprudemment dans l’avenue à la tombée de la nuit. Il n’avait aucune idée d’où il essayait d’aller. Il était esclave de sa propre panique croissante.

« Merde ! Si j’avais su que cela arriverait, j’aurais essayé de le finir là-bas —, » mais son ennemi n’allait pas lui donner le temps de s’attarder sur ses choix.

Quelque chose l’avait attaqué par derrière, et Yuichi avait esquivé d’un pas de côté.

Une caisse enregistreuse du café était passée dans l’espace vide où il se trouvait il y a un instant, et s’était enfoncé dans une voiture qui le précédait.

Il y avait eu un bruit atroce quand la voiture s’était mise à tourner. Les véhicules qui la suivaient ne s’étaient pas arrêtés à temps, ce qui avait entraîné un carambolage. La rue était en effervescence.

Le géant en avait à tous les coups après Monika — et, vu la façon dont il avait fait s’écraser le camion dans le café, il ne se souciait pas des pertes qu’il avait causées pendant la poursuite.

« Merde ! Il y a trop de monde ! » jura Yuichi. S’avancer à travers la congestion allait juste faire plus de blessés.

« Là-bas ! Tourne à droite, dans cette rue ! » hurla Monika en pointant du doigt une ruelle.

Yuichi avait suivi ses instructions. Il n’était pas sûr de faire confiance à Monika, mais c’était mieux que de courir partout sans réfléchir.

Sans perdre son allure, il s’était retrouvé dans un labyrinthe de ruelles. Il sentit quelque chose d’autre s’envoler devant lui et entendit un autre accident destructeur.

Dès qu’ils étaient entrés dans les ruelles, c’était comme s’ils étaient perdus dans un autre monde, il n’y avait maintenant plus aucun signe de personnes. Tenant toujours Monika sous le bras, Yuichi continuait à se précipiter dans les ruelles sombres.

Finalement, Yuichi posa Monika et décida de prendre une petite pause.

Il courait, choisissant au hasard entre des ruelles entrelacées. Cela devrait leur laisser un peu de temps.

« J’espère que tu ne penses pas “nous sommes en sécurité maintenant”, n’est-ce pas ? » demanda Monika.

Yuichi avait mis beaucoup de distance entre eux et le géant, et il lui serait difficile de les retrouver dans la ville. Mais l’expression de Monika restait sinistre.

« Je veux dire… il est après moi à cause de ça. Et il n’arrêtera probablement pas de le pourchasser…, » Monika sortit quelque chose de rond et le montra timidement à Yuichi.

Yuichi regarda en se trouvant en état de choc. On aurait dit un globe oculaire humain, mais il savait vite que c’était artificiel.

« Un œil de verre ? » demanda-t-il.

« C’est l’Oeil Droit du Dieu Maléfique, » répondit Monika. « C’est l’un des trésors secrets pour lequel nous nous battons. Nous l’appelons un réceptacle divin. Ce géant a l’Oeil Gauche, et… hey ! Est-ce que tu m’écoutes ? »

« Oui, j’écoute, » avait-il dit. « Mais je ne pense pas avoir le temps d’entendre toute l’histoire. »

Yuichi pouvait sentir l’approche du géant aux moindres bruits de pas qui résonnaient au loin. Il était encore loin d’ici, mais il s’était focalisé sur leur position.

« Les réceptacles divins résonnent parfois, » dit Monika. « Pendant qu’ils résonnent, le porteur de chacun peut dire où sont les autres. C’est pourquoi il sait où je suis si facilement. »

« Alors pourquoi ne le jettes-tu pas ? » demanda Yuichi. Ça lui avait semblé être le moyen le plus facile de s’en sortir.

« Non ! Alors tout serait fini ! » s’exclama Monika.

Elle était plus réticente à cette idée qu’il ne le pensait. Si elle n’avait pas l’intention de le jeter, même dans une situation comme celle-ci, c’était quelque chose qui valait le coup de risquer sa vie.

« Compris, » dit Yuichi. « Quoi qu’il en soit, peux-tu me le donner ? Si le pire arrive, on peut se séparer et je peux le diriger après moi. »

« Bien sûr. Prends-le. » Monika avait obéi en passant le globe oculaire.

« Es-tu sûre que tu es d’accord avec ça ? C’est important pour toi, n’est-ce pas ? » demanda Yuichi.

« Oui, » dit Monika. « Je te fais confiance. Tu aurais pu m’abandonner, mais tu m’as déjà portée aussi loin. »

Yuichi s’était senti un peu timide de l’entendre le dire comme ça.

« Y a-t-il un moyen de l’utiliser ? Je parle du fait d’aussi savoir où il se trouve. » Yuichi regarda le globe oculaire qu’elle lui avait donné. Elle avait dit qu’elles résonnaient, mais cela ne semblait pas lui faire quelque chose de spécial.

« Il est déjà utilisé, donc non, » dit-elle. « Chaque réceptacle divin prend un hôte. Une fois assigné à quelqu’un, il ne peut être utilisé par personne d’autre. »

« Donc pour l’instant, c’est une voie à sens unique ? » Yuichi avait plissé son front. Cela les désavantage considérablement.

« Si tu tues la personne à qui il est assigné, il revient à son état d’origine et tu peux l’utiliser à nouveau, » dit-elle. « Mais je ne veux pas faire ça… et les collectionner devrait suffire, même si tu ne peux pas utiliser leur pouvoir. »

Yuichi pourrait sympathiser avec ça. Il venait de penser que si la bataille pour les réceptacles divins allait entraîner la mort de gens, il allait dire qu’il ne pouvait pas l’aider.

« Combien de temps dure la résonance ? » demanda-t-il.

« Jusqu’à ce que le Dieu maléfique soit satisfait… Je suppose que oui. Je pense que la résonance s’arrêtera quand les choses auront atteint un moment décisif…, » répondit-elle.

« C’est assez vague, » répliqua-t-il.

Monika hésita. « C’est une histoire appelée “Bataille pour les réceptacles divins”, donc il devrait y avoir une sorte d’événement décisif pour commencer et finir la résonance, mais…, » répondit-elle.

« Je suppose que c’est trop d’espérer que quelqu’un d’autre quelque part atteindra ce “moment décisif” pour nous, hein ? » demanda-t-il.

« Mais à quoi cela nous sert-il ? Ça veut juste dire qu’on doit continuer à courir jusqu’à ce que la résonance s’arrête…, » la voix de Monika avait baissé, imaginant peut-être une route éternelle de fuite désespérée s’étirant devant elle, ne sachant jamais quand et si la résonance s’arrêterait.

Yuichi réalisa qu’ils n’allaient pas faire de tels progrès. Il aurait juste à finir les choses ici, dans ces ruelles.

« Permets-moi de poser une autre question, » commença-t-il. « Que sais-tu de lui ? »

« Vas-tu te battre contre lui !? » s’exclama Monika.

« Autant en finir, » avait-il dit. « On ne peut pas continuer à fuir, hein ? Alors, dis-moi ce que tu sais. Tout peut être utile, même si ce n’est pas lié au combat. » Heureusement, il n’y avait personne ici. Même si l’homme avait agi avec insouciance, le nombre de victimes resterait à un minimum.

Monika n’avait pas l’air contente, mais elle avait quand même commencé à murmurer. « … Tout d’abord, il n’est pas humain. L’immortalité est son état naturel. C’est un yokai d’origine inconnue. Il mange les âmes humaines et accumule des vies en faisant cela. »

« J’ai vu un numéro avec le Lecteur d’Âme, » déclara Yuichi. « Ça a un rapport avec ça ? »

Il avait dit Immortel (9). Ce chiffre pourrait se référer à son « stock » de vies.

« Probablement, » répondit Monika. « Il ne mourra pas tant qu’il n’aura pas épuisé sa vie. Et il est très fort, donc l’idée de le tuer ne serait-ce qu’une fois semble assez douteuse. De plus, l’Oeil Gauche du Dieu Maléfique lui permet de voir l’avenir. Eh bien ? Veux-tu toujours le combattre ? » demanda Monika avec sarcasme.

Il avait l’air d’un adversaire coriace. « C’est quoi le problème avec sa vision du futur ? » demanda Yuichi.

***

Partie 2

« C’est exactement ce à quoi ça ressemble, » déclara Monika. « Il sait tout ce que tu vas faire, ce qui fait de lui l’adversaire parfait pour un Externe. Les Externes ont de la chance, pourrait-on dire. Mais la vision du futur rend la chance insignifiante, n’est-ce pas ? C’est pour ça qu’on l’appelle un tueur de dieux. »

« Mais ses attaques n’ont pas touché, n’est-ce pas ? » demanda Yuichi. Il leur avait jeté plusieurs choses, mais Yuichi les avait toutes esquivées.

« Il ne peut l’utiliser que quand c’est un contre un. Il ne peut voir que l’avenir d’une seule personne, donc quand il y a plus d’une personne, les résultats deviennent moins prévisibles. Si ça n’avait été que moi, je serais morte maintenant. »

« Immortel, super fort, et peut voir l’avenir, hein ? » dit Yuichi. « Je suppose que je vais devoir m’occuper de ces choses une à la fois. »

Yuichi s’était mis à marcher, montrant peu d’intérêt pour les avertissements de Monika.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? » demanda Monika, semblant soupçonneuse quant à l’attitude de Yuichi.

« Eh bien, c’est un peu plus large là-bas, donc —, » quand il avait commencé à marcher, Yuichi avait réalisé qu’il disait quelque chose d’étrange.

Quoi ? J’ai déjà vu cet endroit ?

L’environnement ne lui était pas familier. Pourtant, Yuichi le connaissait. Et il savait que s’il tournait à gauche vers l’avant, il arriverait à un endroit plus dégagé, il y aurait un escalier menant à un sous-sol, à l’entrée d’un vieux café délabré.

Yuichi s’était précipité pour le confirmer. Alors qu’il tournait le coin, il vit exactement ce qu’il imaginait.

Une impasse, un escalier, l’entrée d’un café. Il était sûr qu’il n’était jamais venu ici avant, et pourtant, il connaissait cet endroit.

Yuichi se retourna et regarda Monika, qui l’avait suivi. Il avait l’impression que la vue qu’il avait déjà vue incluait aussi Monika.

« Est-on déjà venus ici ? » demanda Yuichi.

« Oui, » dit-elle. « Mais pourrions-nous en parler plus tard ? Ce n’est pas vraiment l’idéal… »

« C’est un bon point. Quoi qu’il en soit, va te cacher en bas des escaliers. » Yuichi entra plus loin, pour se tenir devant l’escalier qui menait au café. Puis il était retourné à l’entrée de l’allée.

Le soleil devait déjà être bas à l’horizon, mais la zone autour de lui semblait mieux éclairée qu’il ne le pensait. Il y avait de la lumière qui affluait par les fenêtres des magasins étranges qui les entouraient.

Monika était descendue dans l’escalier comme Yuichi l’avait demandé, en passant la tête sur le côté pour regarder.

Les pas se rapprochaient. Enfin, l’homme apparut à l’entrée du cul-de-sac.

L’étiquette disait « Immortel (13) ». Le nombre était plus élevé maintenant. Il devait manger les âmes de ceux qu’il avait tués en chemin. Ses blessures semblaient aussi avoir complètement cicatrisé. Sa régénération n’avait pas été instantanée, mais elle avait quand même été rapide.

Yuichi avait utilisé une partie de son esprit pour commencer à baratiner sur la façon de gérer chacune de ses capacités.

« Je suppose qu’on ne va pas pouvoir en parler, n’est-ce pas ? » demanda Yuichi, sans beaucoup d’espoir.

« Non, ce n’est pas vrai…, » l’homme avait parlé pour la première fois. Sa voix était lourde et grave, mais il y avait une irritation importante mélangée avec elle. « Tu peux pleurer, crier, te pisser dessus et supplier pour ta vie ! Ce que je ne veux pas voir, c’est que tu te la joues ! » rugit l’homme.

« Ouais, parler ne va pas marcher ici…, » marmonna Yuichi.

En d’autres termes, le géant était un hooligan avec la tête remplie de muscles. Décidant qu’il était inutile d’en dire plus, Yuichi s’était préparé à se battre.

L’homme fixa Yuichi d’un regard furieux. Il était sur le point de charger vers l’avant, mais soudain, il s’était arrêté.

Yuichi le regarda fixement.

C’était une évolution inattendue. Il n’avait aucune raison d’arrêter.

L’homme avait craché quelque chose de collant et de rouge.

« Hein ? »

Il y avait quelque chose qui sortait de la poitrine de l’homme. L’embout était pointu et métallique, et taché de sang. Yuichi avait mis un moment à réaliser que c’était la pointe d’une épée.

« Tu sais que trouver des ennemis par la résonance s’applique à nous tous, » déclara une voix de derrière l’homme. « Tu as vraiment baissé ta garde. »

L’homme à l’épée dans le cœur se pencha vers l’avant, révélant une jeune fille très jeune.

Elle était vêtue d’une tenue estivale avec une camisole et un short. C’est seulement son bras droit, tendu devant elle, qui avait gâché cette vision. Elle était enveloppée dans quelque chose de noir et de tordu, et dans sa main se trouvait une épée tachée de sang, qui elle-même était entourée de flammes noires.

Au-dessus de sa tête se trouvait le mot « Héros ». Yuichi avait vu beaucoup d’étiquettes en ce moment, mais celle-ci était la plus suspecte.

L’homme au sol resta immobile. Il était vraiment mort. Le fait que l’étiquette au-dessus de sa tête ait disparu en était la preuve incontestable.

« N’as-tu pas dit qu’il était immortel ? Et c’est qui, elle ? » demanda-t-il à Monika tout en gardant les yeux collés vers la fille qui se tenait devant lui.

« Comment le saurais-je ? » Monika semblait aussi confuse qu’il l’était au sujet de la situation.

Des renforts ? Participe-t-elle aussi à la guerre ? Qu’est-ce qui se passe, ici ? L’esprit de Yuichi était plein de questions, mais aucune réponse ne semblait venir.

Yuichi regarda la fille.

La fille avait regardé Yuichi en réponse.

« Hein ? Hé, n’es-tu pas Sakaki ? Qu’est-ce que tu fais ici ? » demanda la jeune fille.

C’était presque comme si elle le connaissait.

« S’est-on déjà rencontrés ? » demanda Yuichi, toujours sur ses gardes. Cette fille n’était pas normale si elle n’avait aucun scrupule à tuer quelqu’un.

Bien sûr, Yuichi n’était pas en position de parler. Il avait ressenti un léger choc en voyant quelqu’un mourir sous ses yeux, mais pas plus. C’est peut-être l’entraînement de Mutsuko qui lui avait appris à rester calme dans de telles situations, mais il avait quand même éprouvé un peu de dégoût pour lui-même.

« Nous nous croisons dans les couloirs de l’école, c’est tout, » déclara la fille. « Mais tu es célèbre, donc presque tout le monde te connaît. »

« Je ne sais pas si je me souviens d’avoir fait quelque chose qui m’aurait fait ressortir du lot…, » depuis qu’il avait découvert le Lecteur d’Âme, Yuichi s’était efforcé de rester sous les radars. La seule chose à laquelle il pouvait penser était d’être connu comme le petit frère de sa sœur.

« Hein ? Toutes les filles de notre classe pensent que tu es super sexy, » déclara la fille. Pendant qu’elle parlait, elle passait l’épée de sa main droite à sa main gauche. L’obscurité qui l’enveloppait s’étirait de la main à la lame avec un aspect presque visqueux, avant de finalement se dissiper au fur et à mesure que le changement s’achevait. Maintenant qu’elle tenait la lame dans sa main gauche, son tranchant menaçant s’était complètement évanoui. On aurait dit un jouet en plastique, que la fille avait placé dans sa ceinture avec une fleur.

Elle avait alors commencé à s’approcher de lui avec désinvolture, mais Yuichi avait levé la main.

« Arrête, » déclara-t-il.

« Hein ? Tu as peur de moi ou quoi ? » La fille s’arrêta et le regarda dans la confusion. « Allez, c’est bon. C’était un méchant. Je suis une fille bien. » La jeune fille montra du doigt l’homme derrière elle, puis elle fit un sourire, comme si cela expliquait tout. « Donc pas de soucis, d’accord ? »

« C’est un méchant, alors tu l’as tué ? Un héros…, » déclara Yuichi, avec sarcasme.

« Ha, parles-tu d’une sorte de héros avec un démon dans son bras droit ? » dit la fille, comme si elle aimait bien l’idée. Elle semblait totalement ignorante de son étiquette « Héros ». « J’aime bien ça. Les héros tombés au champ d’honneur sont plutôt cool. »

« Yuichi ! Attention à son bras droit ! » s’exclama Monika.

« Ouais, je le sais, » Yuichi avait répondu sèchement face à l’avertissement. La jeune fille avait mentionné quelque chose à propos de la résonance, alors elle faisait clairement partie de la guerre des réceptacles divins. La situation devenait de plus en plus confuse.

« Je ne sais pas pourquoi tu as l’œil du Dieu maléfique, Sakaki, mais tu n’as pas l’air d’être son hôte, alors je peux y aller doucement avec toi, » dit la fille. « Donne-le-moi, et je te laisserai partir. »

« Désolé, » dit Yuichi. « Ceci m’a été confié. Je ne peux pas juste le donner. »

Il jeta un coup d’œil derrière lui. Monika avait l’air nerveuse.

« Hmm, c’est un problème… Je ne veux pas te tuer si je peux l’éviter. Mais au nom de la justice —, » avant qu’elle n’ait pu finir, la jeune fille avait disparu abruptement.

Du moins, c’est ce que toute personne normale penserait. Mais Yuichi avait vu ce qui s’était vraiment passé. L’homme déchu s’était soudainement assis, avait levé un poing charnu et l’avait claquée sur le côté. Le corps léger de la jeune fille avait volé comme une poupée de chiffon, puis s’était écrasé sur le côté d’un bâtiment voisin.

« Merde ! » Yuichi était trop loin, il ne pouvait pas aller l’aider.

Il avait sous-estimé l’étiquette « Immortel ».

Le cœur de l’homme avait été pénétré. Il était à tous les coups mort. Mutsuko avait répété à maintes reprises des avertissements concernant les adversaires qui lui jouaient des tours, alors Yuichi savait ce qu’il fallait faire, et il n’y avait aucun doute. Mais c’était cette certitude qui l’avait fait garder sa défense en place.

« Ah, bon sang ! Tu m’en as fait perdre un ! » l’homme avait craché, regardant la fille au sol. Le chiffre au-dessus de sa tête indiquait maintenant « 12 ».

« C’est ça, “Immortel” ? » demanda Yuichi.

Il y avait un trou dans les vêtements de l’homme, mais pas de blessure à la poitrine. Tout s’était guéri en un instant.

En d’autres termes, le tuer guérit toutes ses blessures tout de suite, et le rétablit à la normale, pensa Yuichi. Il n’avait pas compris la logique, mais c’était la réalité. Il devrait l’accepter.

L’homme avait levé un pied pour marcher sur la fille effondrée.

Elle s’était rapidement retournée et s’était projetée vers l’extérieur avec son bras droit noir enroulé par une flamme, lançant une pierre se trouvant dans cette main. Elle avait dû l’attraper quand elle était tombée. Elle s’était transformée en une balle de lumière en volant vers lui.

Une attaque-surprise. Normalement, il serait impossible de l’éviter, étant donné le moment où l’homme essayait de lui marcher dessus. Mais l’homme avait juste baissé sa jambe et l’avait esquivée sans effort.

Puis il leva de nouveau la jambe et écrasa impitoyablement la tête de la jeune fille sous la jambe. Il y avait un bruit troublant de craquement d’os, et une effusion de sang abondante. Il était clair qu’il n’y avait pas moyen de la sauver.

« Les attaques-surprises ne marcheront pas tant que je te vois, » déclara l’homme. Il semblait s’adresser à la fille décédée, mais il le disait probablement pour invoquer le désespoir chez Yuichi.

Il faisait référence à sa vision de l’avenir. C’est ainsi que sa vision magique fonctionnait.

C’était le fondement de tout ce qu’il faisait.

Il n’y avait aucun avantage à ce qu’il en parle à Yuichi, mais il semblait avoir une confiance absolue que l’information ne changerait pas ce qui allait arriver. Le simple fait de savoir que quelqu’un avait une vision de l’avenir ne t’aiderait pas à y faire face.

« Désolé pour l’attente, » déclara l’homme. « C’est enfin ton tour. » Il avait fait un sourire vicieux à Yuichi, puis avait fait un pas en avant.

***

Partie 3

Il pensait qu’il avait eu de la chance. Il pouvait obtenir deux réceptacles divins d’un seul coup, avec très peu de sacrifices de son côté.

Le bras droit possédé par la fille avait le pouvoir d’améliorer les armes et l’armure, semblait-il. C’était un pouvoir pour le combat. Ça lui allait bien.

Il ne connaissait pas le pouvoir du réceptacle divin que possédait le garçon, mais si c’était un œil, il n’aurait pas besoin de lui laisser trouver un hôte avec lui. Il avait déjà le meilleur œil.

L’œil de prévisualisation, comme il l’avait nommé. Il lui avait montré ce qui allait se passer dans quelques secondes dans l’avenir, joué comme une légère superposition sur sa vision du présent.

L’homme s’approcha du garçon, avec l’intention de lui donner un coup de pied en hauteur. Ce faisant, il avait vu le garçon lever son bras droit à côté de son visage pour le bloquer. Quand il avait pensé à donner des coups de poing plutôt que des coups de pied, cette fois, il avait vu le garçon lever la main devant son visage.

Il savait ce que son adversaire ferait à l’avance. Personne ne pouvait nier que cela lui donnait un avantage au combat.

Il avait acquis une vision magique, en plus de la super force et de l’immortalité avec lesquelles il était né. L’homme avait une confiance parfaite en ce qu’il pouvait faire dans un combat. Peu importe ce qui se passait, il n’y avait aucune chance qu’il perde. Il n’avait jamais perdu face à un être surnaturel auparavant, encore moins face à un simple être humain.

L’homme se voyait comme un monstre qui transcendait tous les monstres. S’il ressentait quelque chose pour le garçon, c’était dommage qu’il soit né si faible en comparaison. Bien sûr, ce n’était pas une raison pour se retenir. Il piétinerait la fourmi et il serait reconnaissant qu’il ne soit pas lui-même né en tant que fourmi.

L’homme était agacé.

Juste parce qu’il était un peu plus rapide, le garçon avait couru partout, pensant avec arrogance qu’il pouvait le semer. Il était sûr que c’était aussi la faute de ce morveux qu’il avait été pris par surprise après l’avoir coincé.

Il ne baisserait plus sa garde. Il n’y avait aucun signe d’un autre réceptacle divin dans le secteur, mais maintenant ils sauraient qu’il est ici. Il faudrait qu’il finisse vite ici, puis qu’il se remette en route.

Il regarda quelques secondes dans le futur, et vit que le garçon n’avait pas l’intention de bouger. Il allait apparemment rester là jusqu’à ce que l’homme s’approche de lui.

L’homme leva le bras droit et ramena son poing vers son oreille. Un coup de poing clairement télégraphié, mais l’homme s’en fichait. Il savait à l’avance si le coup de poing toucherait ou non, donc peu importe à quel point il était évident qu’il l’avait fait, il pouvait voir qu’il allait sûrement frapper.

L’homme s’avança avec son poing à l’avant. Le garçon essayait de le bloquer devant son visage. Tout ce que l’homme voyait, c’était comment son adversaire se comportait, il ne pouvait pas dire jusqu’où le garçon allait voler après avoir été touché.

Mais il n’avait pas besoin d’une vision future pour savoir que la puissance de sa frappe casserait le bras mince du garçon, lui ferait plier le nez et le visage, et lui laisserait comme un tas de déchets sur le trottoir.

Satisfait, l’homme élança son poing vers l’avant.

✽✽✽✽✽

Yuichi avait attrapé le poing de l’homme juste avant qu’il ne frappe son visage.

Sans s’éloigner d’un pas de là où il se trouvait, il avait attrapé le poing avec seulement la main gauche tendue.

Yuichi était énervé.

Il y avait eu l’attaque avec le camion, les gens qu’il avait tués en ville, et la manière indifférente avec laquelle il avait écrasé la tête de cette fille. L’arrogance de cet homme était intolérable.

C’est pourquoi il avait décidé de le rencontrer de front.

C’était un match force contre force, vitesse contre vitesse, talent contre talent. C’est ce que Mutsuko lui avait appris.

Mutsuko pensait que l’utilisation de talent pour faire face à la force était quelque chose d’étroit d’esprit, et sa façon de penser correspondait parfaitement à celle de Yuichi, un concurrent.

L’homme s’était figé, la bouche grande ouverte, comme s’il ne savait pas très bien ce qui se passait. Il était empli de failles. Mais Yuichi avait attendu que l’homme bouge.

La première chose que l’homme avait essayé de faire avait été de retirer son poing attrapé, alors Yuichi avait commencé à l’écraser avec sa propre force de mains finement affinée.

Le visage de l’homme s’était déformé d’agonie alors que son poing droit était écrasé. Il avait effectué une sorte de coup de poing avec sa gauche.

Yuichi s’était approché, avait marché sur le pied gauche de l’homme, avait attrapé son genou gauche entre les deux, avait frappé la mâchoire avec sa paume et avait projeté son coude dans le plexus solaire de l’homme. Tout s’était passé presque simultanément, l’homme ne pouvait même pas comprendre ce qui se passait. Il était confus par les diverses douleurs qui se répandaient soudainement dans son corps.

Le poing droit de l’homme guéri, il s’était mis à frapper à nouveau.

Yuichi avait arrêté la main avec facilité, avait cassé le coude droit de l’homme, puis avait projeté son propre coup pour lui casser le nez. En même temps, il avait donné un coup de pied à l’entrejambe de l’homme.

Si cet homme pouvait voir l’avenir, comme il le prétendait, il devait être en train d’assister à sa propre défaite impuissante.

De toutes les capacités de cet homme, Yuichi avait réalisé que sa vision du futur n’était pas celle dont il fallait s’inquiéter. Même Yuichi pouvait faire ce qu’il faisait, prédire les actions de son adversaire était quelque chose qu’il faisait tout le temps.

Dans les arts martiaux chinois, on l’appelait « ting jin » — l’énergie d’écoute — la capacité de détecter les mouvements de l’adversaire avant qu’il n’arrive. Ressentir instinctivement des changements d’équilibre et des tensions musculaires… c’était, en fait, une forme de vision de l’avenir.

« Va te faire foutre ! » cria l’homme.

Même avec tout son corps brisé, il s’était relevé. Il crachait des malédictions, son visage était déformé par la confusion, et ne semblait même pas avoir pensé à ce qu’il ferait après s’être levé.

Son bras tordu, ses côtes cassées et sa mâchoire cassée se rétablissaient lentement, mais Yuichi avait décidé que ce faible niveau de régénération ne l’aiderait pas. Il avait combattu Kyoya, le frère d’Aiko, l’homme aurait besoin de se régénérer au moins aussi rapidement pour être une menace pour lui.

 

 

Les yeux de l’homme avaient commencé à scintiller d’incertitude. Sa confiance parfaite d’avant commençait à vaciller. Pourtant, il avait choisi de continuer à se battre. Avec un rugissement, il s’était jeté sur Yuichi.

Un coup au corps. Aussi simple que cela puisse paraître, le simple fait de jeter tout son poids sur quelqu’un serait certainement efficace.

Mais Yuichi s’approcha de lui sans broncher et lui enfonça un pied dans le genou dès que son poids se déplaça vers cette jambe. Dans les arts martiaux chinois, on l’appelait un coup de pied fujin, et il brisa la rotule de l’homme sans effort. Alors que l’homme s’approchait de lui, Yuichi le rencontra avec son coude, puis frappa la mâchoire de l’homme par le côté, la délogeant.

Yuichi se fichait qu’il ne puisse pas mourir. Il n’avait pas eu l’intention de le tuer dès le début, donc s’il ne pouvait pas mourir, cela avait juste facilité les choses.

Mais ça ne voulait pas dire qu’il ne pouvait pas le faire souffrir.

En peu de temps, Yuichi avait appris quels types de blessures allaient le plus perturber la régénération de l’homme. Les fractures osseuses complexes ne guériraient pas très rapidement, et la section du tissu musculaire était débilitante s’il frappait le même endroit plusieurs fois. Les attaques à ses méridiens avaient également été efficaces.

S’il était mort, il guérirait instantanément, alors Yuichi n’avait qu’à ne pas le tuer. Ainsi, l’homme était complètement à sa merci, les quatre membres écrasés, il ne pouvait même pas ramper.

La mâchoire de l’homme était une pulpe molle et immobile après avoir été brisée tant de fois. Ce n’était pas l’intention de Yuichi, mais ce faisant, il avait réussi à empêcher l’homme de se mordre la langue pour se tuer.

Finalement, comme pour achever l’homme au sol, Yuichi lui avait donné un coup de pied dans la tête assez fort pour lui bousculer le crâne. Même avec ses pouvoirs régénérateurs, ça devrait le rendre inerte pour un moment.

« Je connais un super docteur. Je vais te le présenter, » murmura Yuichi, comme s’il cherchait une excuse. Il commençait à penser qu’il était peut-être allé un peu trop loin.

« Yuichi… qui es-tu ? Je savais que tu étais assez fort, mais…, » Monika s’approcha de lui, stupéfaite de ce qu’il avait fait.

« Je ne suis personne de spécial, » dit Yuichi. « Je suis juste un lycéen assez malchanceux pour avoir commencé à m’habituer à ce genre de choses. Alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Je l’ai assommé, mais… »

Yuichi baissa les yeux vers l’homme dont les bras et les jambes étaient brisés et dont la mâchoire était cassée. C’était pénible de savoir qu’il renaîtrait s’il mourait, mais Yuichi était convaincu qu’il ne l’avait tué qu’à moitié. Il savait par instinct qu’il lui restait de la vie en lui.

Monika s’était accroupie et elle ramassa quelque chose qui était tombé près du visage de l’homme. Il ressemblait au réceptacle divin que Yuichi transportait. L’Oeil gauche de Dieu Maléfique, très probablement.

Yuichi regarda avec curiosité le visage de l’homme. Il avait un œil gauche. Même la perte du réceptacle divin ne l’avait pas fait perdre le caractère possédé, semble-t-il.

« Comment cela fonctionne-t-il ? » demanda Yuichi.

« Une fois que les choses atteignent un moment décisif, les réceptacles divins se déplacent, » dit Monika. « Mais je ne sais pas exactement comment ils définissent le terme “décisif”. La plupart des gens essaient de s’entretuer, puisqu’ils supposent que ça couvrirait tout, mais… »

« Est-il possible que mon lecteur d’âme vienne d’un de ces réceptacles divins ? » demanda Yuichi. La façon dont le géant avait acquis sa vue magique ressemblait beaucoup à la situation actuelle de Yuichi, et cela expliquerait pourquoi elle voulait la récupérer si elle ramassait les réceptacles.

« Le Lecteur d’Âme est différent, » dit Monika. « C’est une capacité de base d’Externe. Je connaissais cet homme parce que j’ai vu ses infos avec le Lecteur d’Âme. »

« Mais tu en sais beaucoup, » dit Yuichi. « Le Lecteur d’âmes ne te dit pas grand-chose, n’est-ce pas ? Il te donne juste des mots au-dessus de la tête d’une personne. »

« Cela montre le rôle de cette personne dans sa vision du monde et une courte histoire et tout, » déclara Monika. « Il te permet également d’identifier les éléments clés importants d’une vision du monde. Il est donc nécessaire de chercher des réceptacles divins… Ton lecteur d’âme est-il atrophié ou quelque chose comme ça ? »

« “Atrophié” est un terme assez laid pour ça, » répliqua Yuichi, se sentant ébouriffé, puis il parla rapidement. « Alors pourquoi puis-je utiliser le Lecteur d’Âme ? Tu as changé de sujet tout à l’heure, mais y a-t-il quelque chose que j’ai oublié ? S’il te plaît, dis-le-moi, si c’est le cas. » Maintenant que les choses s’étaient calmées, il débordait de questions.

« Permettez-moi de m’expliquer à ce sujet ! » une voix aiguë retentit abruptement, faisant irruption dans leur conversation.

La voix venait de l’épaule de Monika. Une créature spongieuse, ronde et blanche — elle ressemblait un peu à un daifuku mochi avec des yeux et une bouche — lui parlait.

« … Est-ce un test pour savoir combien de trucs bizarres je peux accepter en même temps ? » demanda Yuichi. Il commençait à regretter de ne pas pouvoir freiner cette parade ininterrompue de chose étrange.

« C’est aussi l’un de mes pouvoirs. Il n’a pas vraiment de nom. C’est un peu comme la dette que je te dois…, » dit Monika avec une expression de mal à l’aise.

« C’est exact, » dit la créature blanche spongieuse. « Je suis l’incarnation de la dette que Monika vous doit. Je voulais vous dire que c’est Monika qui vous a fait perdre le souvenir de la première fois que vous l’avez rencontrée. Monika a une capacité appelée “Mémoires lointaines” qui efface un événement de la mémoire des gens. Elle a essayé d’utiliser ça pour effacer sa dette envers vous ! »

Yuichi avait regardé vers Monika, qui avait détourné les yeux de façon coupable.

« Et je suis vraiment désolé de dire cela, mais une fois qu’elle a employé cette capacité, même elle ne peut pas la défaire, » ajouta la créature. « Son but est de créer des développements où les gens oublient les promesses qu’ils ont faites il y a longtemps dans leur enfance, seulement pour que le souvenir revienne à un moment dramatique. Les détails de l’affaire devront donc attendre jusqu’à ce que vous retrouviez la mémoire. »

« Ne peux-tu pas juste me dire ce que j’ai oublié ? » demanda Yuichi.

« Non, ni elle ni moi ne pouvons vous dire ce que vous avez oublié. Vous voyez, tout a commencé quand @%@% $ % $ % $$ &@@@@$$*%… et vous n’avez pas compris un mot de cela, n’est-ce pas ? » demanda la créature.

Il avait l’impression que la chose parlait dans une langue étrangère. En d’autres termes, il n’avait aucune idée de ce qu’il venait de dire.

« Bien, » dit Yuichi. « Oublie l’explication, prends juste le Lecteur d’Âme et pars. »

« Alors, rends-le-moi ! » cria Monika.

« … Comment ? » demanda-t-il.

« Comment le saurais-je !? » s’écria Monika.

« … Attends un peu… Qu’est-ce qui se passe ici ? » Yuichi avait eu mal à la tête. « C’est toi qui m’as donné le Lecteur d’Âme, n’est-ce pas ? Je ne comprends pas ! »

« Plus précisément, vous l’avez pris comme faisant partie de la dette qu’elle avait envers vous, » le daifuku avait expliqué la situation.

« Tu me l’as donné, alors tu devrais le reprendre ! » cria Yuichi. « Pourquoi saurais-je comment le rendre ? »

« En fait, c’est moi qui vous ai donné le Lecteur d’Âme, Yuichi. Mais alors que je peux vous le donner, je ne peux pas le reprendre ! » dit le daifuku, avec une fierté inexplicable dans sa voix.

« Ne me dis pas de le rendre si tu ne sais pas comment je suis censé le faire ! » Le tempérament de Yuichi n’avait pas encore atteint le niveau de colère, mais il y avait beaucoup de choses à ce sujet qui le rendaient nerveux.

« Eh bien, en tout cas ! » dit Monika, en changeant de sujet. « J’ai de la peine pour la fille qui s’est fait tuer, mais on devrait prendre le Réceptacle Divin de son bras droit… hein ? » Comme si elle ne se souvenait que de l’existence de l’autre Réceptacle Divin, Monika se tourna vers la fille morte près du mur. Mais soudain, elle s’était figée.

Yuichi réalisa immédiatement ce qui avait pris Monika par surprise.

Le corps de la fille avait disparu.

La fille qui s’était écrasée contre le mur, qui était tombé par terre et qui s’était fait piétiner la tête, n’était nulle part visible. L’endroit où elle s’était rendue était vierge, sans aucun signe de la mare de sang qui s’était formée autour d’elle auparavant.

« Est-ce que cela a aussi quelque chose à voir avec les réceptacles divins ? » demanda Yuichi.

« Je ne crois pas, » dit Monika. « Mais les réceptacles divins sont souvent donnés à des gens qui ont une grande force ou des capacités spéciales, alors peut-être qu’elle avait un pouvoir inné qui lui a sauvé la vie… »

La fille semblait connaître Yuichi, mais il ne connaissait même pas son nom. Il n’avait aucun moyen de savoir si elle était morte ou vivante. Pour être franc, il ne pouvait pas être sûr qu’elle n’ait jamais vraiment existé.

« Quoi qu’il en soit, je suppose que nous ne devrions pas rester ici plus longtemps, » déclara Yuichi. « Même si la résonance s’est arrêtée, ils sauront que c’était le dernier endroit où nous étions. »

Laissant l’homme inconscient là où il était, Yuichi et Monika étaient rapidement repartis.

Ils avaient rejoint Aiko et Néron, et pendant un moment, tout était resté normal.

***

Partie 4

« Cette histoire a pris trop de temps ! » Tomomi s’était plainte.

« C’est toi qui voulais l’entendre ! » Yuichi avait riposté, outré.

Ils étaient dans le restaurant chinois Nihao la Chine, où Yuichi et ses compagnons s’étaient réunis.

Yuichi expliquait ce qui s’était passé pendant ses vacances d’été.

« N’aurais-tu pas pu le résumer ? » demanda Tomomi.

« Oh, franchement… »

« Eh bien, j’ai l’impression de comprendre maintenant ce qui s’est passé, pour que nous puissions garder les détails pour une autre fois, » ajouta Tomomi.

Sa critique avait amené Yuichi à se demander s’il l’avait vraiment mal dit. Il se sentait un peu frustré.

« De toute façon, vous participez tous à la Guerre des réceptacles divins, non ? » demanda Tomomi. « Monika veut rassembler les réceptacles divins et souhaite redevenir humaine, mais vous avez besoin du Lecteur d’Âme pour chercher les réceptacles divins, et comme aucun de vous ne sait comment le rendre, vous avez demandé son aide à Sakaki. Et Sakaki est si doux qu’il vous aide, même s’il ne comprend pas vraiment la situation. »

« Hamasaki, tu connais le Dieu maléfique et les réceptacles divins ? » demanda Yuichi.

Ils l’appelaient un Dieu maléfique, mais apparemment Monika ne savait pas vraiment si c’était vraiment maléfique, ou un dieu. Quoi que ce soit, elle avait dit à Yuichi que son corps avait été découpé en de nombreux petits morceaux, et quiconque les ramassait pouvait faire un vœu.

« Oui, » dit Tomomi. « J’avais entendu dire que quelqu’un essayait de ressusciter le Dieu maléfique dans cette ville. Je sais pour Aiko et la petite sœur de Sakaki, mais qui est le blond là-bas ? » Tomomi montra du doigt Ibaraki, qui s’inclinait dans son fauteuil avec une attitude supérieure.

« C’est un oni, » dit Yuichi. « Il s’occupe de Monika en ce moment. Il y a une chance que les réceptacles divins commencent à résonner à l’improviste et qu’elle tombe dans une embuscade. Comme nous ne pouvons pas dire quand ils résonnent, nous devons être sur nos gardes en tout temps. »

« Oui, c’était une vraie surprise qu’il m’ait demandé cela, » dit Ibaraki. « Connaissant Yuichi, je pensais qu’il serait plus du genre : “Embuscades ? Ouais, vas-y !” »

« Pour qui me prends-tu ? » demanda Yuichi, se sentant légèrement blessé.

« OK, donc je connais tous les membres de ton groupe, » dit Tomomi. « Que faites-vous ici, dans mon restaurant ? »

« C’est évidemment une réunion d’information sur les trucs du Dieu maléfique, » déclara Monika. « Tout le monde, faites vos rapports ! »

Les parties désincarnées du Dieu maléfique étaient connues sous le nom de réceptacles divins. Ils résonnaient de temps en temps, ce qui permettait de connaître l’emplacement d’autres réceptacles divins. Mais vous ne pourriez sentir la résonance que si un réceptacle vous avait pris comme hôte.

Les réceptacles en possession de Monika avaient déjà des hôtes ailleurs, ce qui signifiait qu’elle ne pouvait pas les sentir résonner. Au lieu de cela, elle avait demandé à Yuichi et aux autres d’être à l’affût de personnes suspectes qui semblaient avoir des réceptacles.

Mais personne n’avait répondu à l’appel de Monika.

« Attendez une minute ! Personne n’a rien !? » Monika avait l’air surprise, mais Yuichi trouvait ça naturel.

« Comment sommes-nous censés le dire ? » Ibaraki s’était plaint. « Tu nous as dit de chercher des gens suspects, mais tout le monde est suspect dans notre métier, tu vois ? Je veux dire, j’ai surveillé les gens extrasuspicieux…, » il avait soupiré.

« Monika ne réfléchit jamais à tout ça…, » Yoriko s’était jointe à lui en soupirant.

« En fait, il y a quelqu’un de suspect dans notre école que je pensais mentionner, » dit Yuichi. « C’est une enseignante nommée Makina Shikitani. »

« Attendez une minute ! Qu’est-ce qu’elle fait là ? » demanda Monika, ayant une réaction immédiate face au nom.

« Elle a dit que le gars qui a écrasé le camion dans le café travaillait pour elle, » déclara Yuichi. « Qu’est-ce que tu crois que ça veut dire ? »

Makina était apparue brusquement comme enseignante au lycée Seishin. Il semblait à Yuichi qu’elle devait être impliquée dans l’affaire des réceptacles divins d’une manière ou d’une autre.

« Il n’avait qu’un seul réceptacle divin, donc il est probablement sorti du combat, mais…, » Monika fronça les sourcils.

« Le nouveau professeur, Shikitani ? C’est une remplaçante, non ? A-t-elle vraiment un lien avec les réceptacles divins ? » demanda Tomomi avec un fort doute.

« C’est une Externe, » dit Yuichi. « Elle semble avoir un plan pour l’école. Je ne sais pas si c’est lié aux réceptacles divins, mais… soyez prudent avec elle, d’accord, Hamasaki ? »

« Mais les Externes peuvent-ils même utiliser des réceptacles divins ? » demanda Tomomi. « Je croyais que les objets comme ceux-là étaient interdits pour eux. »

On avait dit à Yuichi que les Externes existaient en dehors du destin — en dehors des histoires. Même s’ils pouvaient influencer les événements de la destinée, ils ne pouvaient pas s’impliquer directement. Cela devrait signifier qu’ils ne pourraient pas devenir des hôtes pour les réceptacles divins. Du moins, c’est ce que Tomomi semblait penser.

« Oui, donc elle doit avoir un mandataire par l’intermédiaire duquel elle agit, » déclara Monika. « Les Externes s’impliquent souvent dans des histoires dans des rôles d’“aides”. »

« Si nous avons vaincu son mandataire et récupéré le réceptacle divin, serait-il sûr qu’elle n’est plus impliquée ? » demanda Yuichi. Il y avait une chance qu’elle en reçoive un nouveau, bien sûr, mais s’ils commençaient dans cette voie, il n’y aurait pas de fin à cela.

« Même si elle n’est pas connectée aux réceptacles divins, vous devriez quand même faire attention à Makina ! Elle doit comploter quelque chose de mal ! » déclara Monika, comme si elle essayait d’empêcher Yuichi de devenir trop optimiste.

« Ouais. Elle a été très claire sur le fait qu’elle est une mauvaise personne…, » Yuichi grimaça comme il se souvenait de la façon dont Makina semblait aimer jouer avec les gens.

« Yuichi. Je pense que tu la sous-estimes probablement, » dit Monika. « Les Externes sont des éboueurs qui considèrent tous les autres comme des personnages jetables dans les histoires, mais elle est particulièrement dangereuse. »

« Oui, elle m’a enfermée, ce qui était assez dur, » répondit Yuichi avec nonchalance. Elle semblait être une personne intrinsèquement cruelle, mais il était difficile d’imaginer qu’elle pouvait représenter une menace à ce point. S’il devait un jour se battre contre elle, il pourrait probablement gagner, de sorte qu’il ne serait pas difficile de la forcer à sortir de leur vie si jamais les choses devenaient désespérées.

« Hein ? Elle a fait quoi !? Je suis surprise que tu t’en sois sorti vivant ! » s’exclama Monika. « Écoute, le monde d’où elle vient, c’est “Un monde d’isolement grincheux”. En termes simples, c’est un monde de suspense de jeu de mort. Elle enferme les gens et les forces à des situations extrêmes pour les tuer ! »

« Vraiment ? Elle n’avait pas l’air d’aller si loin que ça…, » Yuichi y avait repensé. Elle n’avait pas l’air particulièrement assoiffée de sang.

« Le but de la plupart des Externes n’est pas de tuer, » dit Monika. « D’habitude, ils veulent juste jouer avec les histoires. Mais elle est différente. Quand elle est impliquée, des gens meurent toujours. La plupart du temps, tout le monde meurt, sauf une fois de temps en temps, quand un seul “protagoniste” survit ! »

Si c’était le cas, alors elle s’était vraiment calmée avec Yuichi. Il n’y avait pas eu de condition de mort dans le jeu que Makina lui avait préparé.

« Mais tout ce qu’elle peut faire, c’est t’enfermer, » dit Yuichi. « Elle ne peut pas forcer les gens à s’entretuer. »

Tout ce qu’elle avait fait, c’était de l’empêcher de quitter la pièce. S’il avait été coincé là-dedans pendant très longtemps, peut-être en serait-il arrivé là, mais la plupart des gens n’étaient pas si désespérés aussi vite.

« Je te l’ai déjà dit, les Détenteurs de la Vision du Monde connus sous le nom d’Externes ont des capacités qui leur permettent d’imposer leur vision du monde aux autres, non ? » demanda Monika. « Son pouvoir est “Le Jeu de la Salle Scellée”. Elle peut imposer des règles aux gens qu’elle enferme dans ses chambres. »

« Mais qu’est-ce que ces règles peuvent te faire faire ? » demanda Yuichi. « Je ne pense pas qu’elle m’ait fait quoi que ce soit. »

Yuichi avait été enfermé à l’intérieur de la salle d’orientation des élèves et forcé de jouer à son jeu, mais il ne se souvenait pas avoir ressenti une sorte de compulsion.

« Je suppose que c’est un peu comme une hypnose irrésistible, » dit Monika. « Toute vie sensible à l’intérieur de l’espace clos doit suivre les règles. Dans des situations extrêmes, il peut même s’agir de choses comme : “Si tu bouges, tu meurs”. »

« Alors que peux-tu faire contre elle ? » demanda Yuichi. « Si elle pouvait inventer des règles comme ça, elle pourrait tout faire. »

« Eh bien, elle les fait pour pouvoir profiter du “jeu”, » répondit Monika, « je doute qu’elle trouve “si tu bouges, tu meurs” très amusant. Mais ça te laisse soumis à ses caprices. »

« Ce qui veut dire que si tu es enfermé à l’intérieur, c’est fini. Et si tu essaies de détruire la pièce ? » demanda Yuichi.

Si la capacité ne pouvait être utilisée que dans un espace clos, il semblait selon Yuichi, que détruire la pièce serait votre meilleure option pour vous évader.

« Ce n’est pas possible, » déclara Monika. « Elle a un autre pouvoir appelé “Domaine Inviolable”. C’est un champ de protection qu’elle utilise pour éviter que les objets nécessaires au jeu ne soient détruits, ce qui inclut l’espace clos, ainsi qu’elle-même. En d’autres termes, quand elle est dans son propre monde, elle est invincible. »

« C’est de la folie… » Yuichi était abasourdi. Si c’était vrai, il n’y avait pas d’autre moyen de traiter avec Makina que de jouer avec ses jeux.

« Je t’avais dit qu’elle est dangereuse ! Tu dois faire très attention ! Tant que tu restes sur tes gardes, tu peux probablement éviter de rester coincé dans ses espaces clos. » Le ton de Monika était extrêmement sérieux.

« Bien sûr, ce n’est pas parce qu’elle est invincible qu’il n’y a aucun moyen de lui faire face, » déclara Tomomi. « Je veux dire, c’est logique, non ? Si des gens comme elle pouvaient faire ce qu’ils veulent, le monde serait dans le chaos. »

« C’est peut-être vrai, mais alors comment vous vous y prenez avec elle ? » demanda Monika.

« Il y a des limites qui empêchent les capacités d’un Externe d’être trop dominant, » dit Tomomi. « C’est plus comme des objections qu’autre chose, en fait, mais ce qui compte, c’est qu’ils ne peuvent pas activer leurs effets dans une histoire sans respecter certaines restrictions. C’est ce qui les empêche d’utiliser leurs capacités sans limites. »

« Alors… Tomomi, c’est ça ? Je ne connais pas les restrictions de Makina. Le sais-tu ? » Monika la regarda fixement.

« Bien sûr que non. » Tomomi avait balayé la question.

« En fait… elle en a parlé, » dit Yuichi. « Elle ne peut pas utiliser le pouvoir dans les espaces clos qu’elle s’était fait, et elle doit être à l’intérieur d’eux. » Le mot « restrictions » avait déclenché un souvenir, il était presque sûr que Makina avait mentionné quelque chose comme ça.

« C’est à peu près ça, » s’exclama Tomomi. « Mais si ce sont les seules restrictions, c’est toujours déséquilibré. Il doit y avoir plus que ça. »

Elle avait probablement raison. Pourtant, ils n’avaient aucun moyen de savoir ce qu’il pourrait y avoir d’autre, ce qui signifiait qu’ils devaient rester sur leurs gardes au sujet de Makina.

Yuichi prendrait l’avertissement de Monika à cœur.

***

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