Le manuel du prince génial pour sortir une nation de l’endettement – Tome 4

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Chapitre 1 : Hé, que diriez-vous de vous en remettre à ma petite sœur ?

Partie 1

Les générations futures apprendront que cet incident leur est tombé dessus comme un été précoce.

Ils ne seraient pas loin de la vérité : Le Royaume de Natra avait été brûlé par les flammes bien avant que les premiers signes de l’été n’apparaissent.

La source était un incident majeur impliquant les royaumes de Natra et de Cavarin.

Tout avait commencé lorsque le prince héritier Wein Salema Arbalest avait été invité pour assister au Festival de l’Esprit à Cavarin pour célébrer la religion de Levetia, la religion qui comptait le plus grand nombre de fidèles dans la partie occidentale du continent. Ce festival coïncidait avec le Rassemblement des Élus, une réunion cérémoniale à laquelle participaient les personnalités les plus influentes de la religion.

C’était le plus grand événement de l’année, attirant les regards de tout le continent sur le royaume. Mais au milieu de tout cela, Ordalasse, le roi de Cavarin et l’un des membres de la Sainte Élite, avait été assassiné de sang-froid.

Il était totalement inédit qu’un dirigeant accueillant une conférence internationale soit assassiné dans son propre pays. Et comme si ce n’était pas vraiment étonnant, le général Levert avait eu le culot d’accuser Wein du crime après s’être vu accorder une autorité temporaire sur la nation en deuil.

Le peuple de Natra avait été stupéfait — et il avait ensuite explosé de rage ! Après tout, Wein était très aimé dans leur royaume, connu pour se distinguer de tous les souverains de la longue histoire de l’État en gouvernant avec bienveillance et intégrité. L’accusation ne leur convenait pas.

Une fois que Wein avait réussi à s’échapper de la capitale de Cavarin, il avait fermement défendu sa position et insisté sur le fait que l’accusation était fausse. En joignant leurs forces à celles de l’armée restante de Marden, ancien ennemi de Natra et plus récemment de Cavarin, ils avaient réussi à repousser les forces du général Levert.

Et une fois Cavarin libéré du joug de Levert, toutes les parties s’étaient finalement réconciliées. Avec son territoire rendu au peuple, Marden avait déclaré sa vassalité à Natra.

Rien ne pouvait freiner la vague de ferveur à Natra après que la nouvelle de cette victoire historique se soit répandue comme une traînée de poudre.

« Son Altesse est au coude à coude avec — Non, il surpasse le roi Salema lui-même ! »

« En effet. Avec lui comme dirigeant, on nous a promis un âge d’or pour les cent prochaines années ! »

« C’est tout à fait exact ! Un million de soldats feraient pâle figure face à Son Altesse. »

« À Son Altesse ! »

« Aux cent prochaines années ! »

« « «  Santé ! » » »

Le Royaume de Natra, vieux de deux cents ans, avait finalement étendu son territoire, laissant ses habitants avec des pieds dansants et des cœurs battants.

 

+++

Donc…

« Comment cela a-t-il pu arriver ? »

Dans son bureau privé, le prince héritier, loué par les masses comme quelqu’un ayant plus de potentiel que leur grand fondateur, avait hurlé jusqu’à ce que sa voix soit à vif — Wein Salema Arbalest.

« C’est vraiment impressionnant. Tout le monde chante tes louanges, » souligna son assistante, Ninym Ralei, avec ses cheveux blancs et ses yeux rouges. Elle avait l’air vraiment épuisée. « Le “fondateur renaissant”, » avait-elle parodié. « Le “meilleur stratège du continent”. Le souverain le plus sage du monde… Tu sais, certaines personnes ont vraiment pris de l’avance en t’appelant un roi-dieu. »

Ninym haussa les épaules. Et tu n’es même pas monté sur le trône, semblaient dire ses épaules.

« Ta popularité a vraiment augmenté après la guerre de l’année dernière contre Marden, mais ce n’était rien comparé à ça, » ajouta-t-elle. « En toute honnêteté, il n’y a aucun moyen d’empêcher que ça prenne des proportions démesurées. »

Les gens étaient tellement enflammés que toute tentative d’éteindre leur ferveur se transformerait en vapeur.

Dans des circonstances normales, la plupart des héritiers du trône seraient heureux d’avoir une bonne réputation.

« Non ! Ce n’était pas prévu dans le plan ! Pourquoi Marden nous a-t-il juré allégeance !? »

Malheureusement pour lui, Wein avait une situation sur les bras qui était tout sauf normale.

Après tout, même s’il avait réussi à faire porter le chapeau de l’assassinat au général Levert pour des « raisons politiques », Wein était celui qui avait assassiné le roi Ordalasse. Il devait y avoir quelques personnes parmi la Sainte Élite qui savaient instinctivement qu’il était le vrai tueur, bien qu’aucun ne puisse produire de preuve solide.

Maintenant que Wein avait assassiné un membre de la Sainte Élite et semé la pagaille lors du Rassemblement des Élus, il y avait de fortes chances que l’organisation lui cause des ennuis — et par extension, sa patrie, Natra. Mais il avait inclus cette possibilité dans ses calculs, et il avait bien l’intention de faire revivre Marden en tant que nation indépendante après avoir chassé les forces de Cavarin avec l’Armée restante. De cette façon, Marden servirait de tampon entre son peuple et le reste de l’Occident, protégeant Natra du désordre qu’ils avaient provoqué. En d’autres termes, la stratégie était très… eh bien… vous savez.

Cependant, pendant que Wein était occupé à poursuivre son propre agenda, Marden avait avancé de son côté.

Au train où vont les choses, il est évident que Natra allait profiter de Marden. Mais sans l’aide de Natra, ils ne seraient pas en mesure de reconstruire leurs terres récupérées. Prise dans ce dilemme politique, la princesse Zenovia avait décidé, en tant que représentante de Marden, de prêter allégeance à Natra.

Alors que Wein se concentrait sur son rétablissement après la guerre, Zenovia avait préparé le terrain pour obtenir l’acceptation de la fine fleur de Natra et l’avait ensuite présenté à Wein avec aplomb.

« Elle nous a eus. Elle nous a vraiment eus. »

« C’est toi qui me dis ça ! »

C’était une attaque-surprise. Les vassaux du royaume étaient ravis d’étendre le territoire de leur nation d’un seul coup. Il n’y avait aucun moyen pour Wein d’exprimer son opposition.

« Maudit sois-tu, Zeno. Quand on s’est rencontrés, elle était toute timide, mais maintenant elle montre à quel point elle peut être rusée… ! »

« Je me demande où elle a trouvé ça. »

« Je ne peux pas l’imaginer. Il devait y avoir un véritable escroc qui lui tournait autour. »

« Regarde-toi dans un miroir, » s’exclama Ninym.

« Wôw, regarde-moi ce beau gosse ! »

« Bizarre. Ça doit être un miroir de maison de plaisir, » déclara Ninym.

« … Même ça, ça ne peut pas lui enlever sa beauté ! »

« Tu ne sais jamais quand il faut abandonner. » Ninym lui adressa un sourire en coin. « Blague à part, quel est le plan ? »

« Tout ce qu’on peut faire, c’est de laisser passer cette foutue chose, » répondit Wein avec un soupir. « Dès que Marden a juré fidélité, leur peuple est devenu le nôtre. En tant que nation d’immigrants, nous minerons nos valeurs fondamentales si nous ignorons leur détresse. Rien qu’en se basant sur la géographie, Marden va prendre le gros des prochaines attaques. Nous n’avons pas d’autre choix que de les aider. »

« Ajoutons cela à nos dépenses. »

« Nous devrons également ajuster l’équilibre des forces au niveau national. Argh… Qu’est-ce que je vais faire de Marden… ? »

Le royaume de Natra était un état féodal, un ramassis de seigneurs. Si leur puissance collective en tant que nation pouvait être quantifiée en cent points, la famille royale d’Arbalest en détenait la moitié. Les points restants appartenaient aux seigneurs féodaux subordonnés au sein de la nation. Bien que la famille royale puisse leur ordonner d’agir de certaines manières, les Arbalest n’avaient pas eux-mêmes ce pouvoir. Pour utiliser la pleine puissance du royaume, ils devaient être en bons termes avec les autres seigneurs.

Si un seul seigneur contrôlait dix points, cela représenterait un dixième de la puissance collective de la nation et l’équivalent d’un cinquième de celle des Arbalètes. Cela suffirait à assurer leur place dans la haute noblesse, ce qui signifie que même la famille royale ne pourrait pas se permettre de les négliger.

Naturellement, les familles royales voudraient orchestrer soigneusement les mariages entre les familles nobles. L’impensable se produirait si une union fortuite donnait naissance à un seigneur qui pourrait rivaliser avec le roi. Du point de vue de la famille royale, la noblesse était plus commode lorsqu’elle restait aussi inoffensive que des moutons bêlants.

Wein ne pensait pas différemment. Afin de garder la noblesse à sa place, il avait maintenu avec vigilance un équilibre entre lui et ses nobles.

Puis Marden était arrivé. Ils étaient à l’origine une nation féodale de taille comparable. Natra les avait aidés à regagner les terres qu’ils avaient perdues au profit de Cavarin, ce qui avait conduit Marden à jurer fidélité au royaume de Wein.

Le problème ici était que Marden avait du pouvoir. Beaucoup de pouvoir.

Bien sûr, ce n’est pas comme si leur terre volée leur était revenue en un seul morceau. Dans le traité de paix avec Cavarin, Marden avait perdu une partie de son territoire, tandis que d’autres régions avaient été intégrées à Natra. Mais même alors, ils avaient trente points de pouvoir dans cette analogie, ce qui signifiait qu’ils pouvaient rivaliser directement avec la famille Arbalest. Pour Wein, c’était comme si un sanglier avait traversé la bergerie où se trouvaient ses seigneurs méticuleusement entretenus.

« Si nous continuons à traiter Marden comme une entité étrangère, ils seront totalement écrasés, ce qui est exactement ce qu’ils veulent éviter. D’où leur intention de rejoindre immédiatement notre camp, » expliqua Wein.

Le moyen le plus rapide et le plus facile de faire partie de la nation était d’épouser un membre de la famille royale ou de la haute noblesse. Les liens du sang étaient primordiaux dans cette société.

« Mais même s’ils avaient tout le pouvoir du monde, j’imagine que la vieille noblesse refusera d’autoriser le mariage entre la famille royale et les nouveaux vassaux qui étaient des étrangers jusqu’à très récemment, » indiqua Ninym.

Et Natra était l’une des plus anciennes nations du continent. Il y avait pas mal de familles nobles qui étaient fières de soutenir un tel royaume durable pendant une grande partie de sa vie. Même si ces familles individuelles représentaient une menace moindre que Marden, leur opposition collective serait difficile à ignorer.

« Et en tant que membre de la famille royale, je veux apaiser toutes les parties, » déclara Wein.

Il serait damné s’il le faisait, mais il serait également damné s’il ne le faisait pas. C’était le problème à portée de main.

« Si la princesse Zenovia était un garçon, tu aurais pu envisager de marier la princesse Falanya. Mais elles sont toutes deux des filles, ce qui rend la chose impossible, » ajouta Ninym.

« Peut-être que c’est un garçon, » suggéra Wein avec espoir.

« Pourquoi ne lui demandes-tu pas la prochaine fois ? Je parie que tu auras droit à une grimace. »

Pas ça. Ça ferait vraiment mal, pensait Wein.

« Mettons la question en suspens pour le moment. Nous pourrons y réfléchir à nouveau après en avoir parlé avec Zeno et les nobles. »

« Compris, » répondit Ninym. « Ensuite, nous devons décider ce que nous allons faire des territoires des seigneurs qui ont mené la rébellion. Et puis préparer nos défenses contre les incursions étrangères. De plus, nous devons intégrer la culture, les coutumes et le mode de vie que le peuple de Marden a apportés, maintenant qu’ils font partie de notre nation. Et puis nous devrons arranger les choses entre l’armée et le général Hagal, puisqu’il ne faisait que suivre nos ordres. Et cetera, et cetera. Par quoi veux-tu commencer ? »

« D’abord, laisse-moi pleurer de ce surmenage. »

« Hmm, des larmes de joie ? En tant que ton vassal, je suis honorée. Et afin de continuer…, » déclara Ninym.

« Veux-tu dire qu’il y en a d’autres !? » s’écria Wein.

En tant que prince régent, Wein avait dès le départ déjà un emploi du temps extrêmement chargé, mais après que la taille du royaume se soit encore accrue, son travail ne s’était littéralement jamais arrêté. Un jour de congé n’existait que dans le domaine de la fantaisie.

« … Hé, qu’est-ce que c’est ? »

Ninym lui avait remis une lettre scellée, pas une pile de documents.

« Une invitation. À une fête. »

« Pendant la période la plus chargée de ma vie ? De qui ? » demanda Wein, en déchirant l’enveloppe de la lettre.

Ses yeux s’étaient agrandis lorsqu’il en avait lu son contenu.

En face de lui, Ninym avait souri gentiment.

« — De la part de Son Altesse, la Princesse Lowellmina. »

***

Partie 2

L’État de Systio était l’une des provinces de l’Empire Earthworld, nichée au centre du continent. Sa situation en faisait un point idéal pour la circulation des marchandises, bien qu’il soit surtout connu pour la ville de Mealtars.

Le continent de Varno était divisé en deux parties, l’est et l’ouest, par l’Épine dorsale du géant. Il y avait de grandes routes dans les régions du nord, du sud et du centre qui permettaient le passage entre les deux côtés. Mealtars était positionnée sur cette artère centrale.

C’était un endroit crucial d’un point de vue militaire et commercial. Mealtars était considérée comme une ville particulièrement propice aux affaires, et la ville s’était montrée à la hauteur de cette réputation.

Cette soirée allait se dérouler dans cette même ville.

« … Voici donc la boisson qui fait fureur à Mealtars », observa la princesse Lowellmina, deuxième née de l’empire Earthworld.

Ses yeux avaient suivi le liquide alors qu’il était versé dans la tasse. Elle fronça les sourcils.

« Oui. Fabriqué à partir de fèves récoltées dans la région sud-ouest du continent. Les haricots sont grillés et leur essence est extraite, » répondit un homme plus âgé assis en face d’elle.

Lowellmina lui jeta un coup d’œil, puis revint à la tasse d’eau noire, essayant de rassembler le courage de la boire.

Elle prit une gorgée.

« … C’est amer. »

« C’est ce qui fait que les gens reviennent pour en avoir plus. » L’homme haussa les épaules quand il la vit froncer le nez. « Mais si c’est trop pour votre palais, vous ne devez pas vous forcer à le finir. »

« Ça ne me dérange pas. Je suis enfin à Mealtars. Je veux m’immerger dans une autre culture, » expliqua Lowellmina en prenant une autre gorgée. Si les masses pensaient que c’était bon, on pouvait vraiment développer un palais pour n’importe quoi. « Ceci mis à part, Maire Cosimo, il semble que vous ayez reçu des nouvelles d’un grand nombre de nos invités. »

« Oui. À l’approche de la date, les participants importants sont déjà arrivés dans la ville. C’est la preuve que l’Empire a encore de l’influence, » répondit l’homme, Cosimo, en passant ses doigts dans sa barbe.

Comme Lowellmina l’avait mentionné, il était le maire de Mealtars.

« Et nos trois invités d’honneur ? » avait-elle demandé.

« Ils attendent patiemment l’événement sans aucun signe de désaccord. Vous aviez raison, Votre Altesse. Il était sage de les placer dans des maisons d’hôtes séparées. »

« Ma plus grande inquiétude était qu’ils gâchent tout avant la fête. Si le fait de leur laisser de l’espace réduit les risques, je ferai tout ce qu’il faut pour que cela arrive. » Lowellmina sourit faiblement. « Il semble que nous pouvons commencer sans risque… notre sommet avec tous les enfants impériaux. »

Le Sommet des Enfants Impériaux. Il avait nécessité le rassemblement des trois princes impériaux et de Lowellmina, qui détenaient tous le droit d’hériter du trône de l’Empire Earthworld. Cette discussion pour régler leur héritage allait essentiellement décider de l’avenir de l’Empire dans sa totalité.

« Cependant, Votre Altesse, nous avons seulement fini de remplir les conditions préalables à cette réunion de bon augure. Si nous ne pouvons pas résoudre les problèmes à l’amiable, nous ne serons pas en mesure de réprimer le chaos dans l’Empire. »

« Je le sais. Mais ce n’est pas quelque chose que je peux faire toute seule. »

Les invités d’honneur étaient les trois princes impériaux. Si leur torrent de pensées ne convergeait pas toutes, la réunion se terminerait en catastrophe. Lowellmina ne pouvait pas garantir en toute confiance la probabilité qu’ils parviennent à un accord.

« N’importe quoi, » rassura Cosimo, prenant sa réponse pour un signe d’anxiété. « C’est vous qui avez aidé l’Empire à éviter la guerre civile et qui avez persuadé les princes impériaux de participer à cette réunion. En tant que vassal de l’Empire, je vous exhorte à exercer ce pouvoir une fois de plus et à apporter une solution pacifique au Sommet des Enfants Impériaux. »

Sa voix était empreinte de tristesse, comme s’il parlait au nom de tous les habitants de l’Empire.

Cependant, Lowellmina avait remarqué quelque chose d’autre : alors qu’il se présentait comme un sujet loyal, il y avait une lueur tranchante indubitable dans ses yeux.

Bien sûr. C’était Mealtars. Une ville marchande. Un champ de bataille où le fait d’avoir une pièce de cuivre de plus que son adversaire était un réel avantage, où chaque nouveau jour signifiait plus de magouilles et de transactions. Et c’était l’homme qui était responsable de cette ville, ce qui signifiait qu’il était forcément un défi.

« Mais bien sûr. Pour l’Empire et ses citoyens, j’ai l’intention de faire de mon mieux, » Lowellmina avait lâché une réponse inoffensive avec un sourire.

Si elle faisait une remarque imprudente ici, elle pourrait se retourner contre elle plus tard.

À ce moment-là, quelqu’un frappa à la porte. C’était une femme — Fyshe Blundell, l’aide de Lowellmina.

« Excusez-moi. Princesse Lowellmina, une délégation vient d’arriver de Natra. »

« J’ai entendu dire qu’ils pourraient être en retard, mais ils sont à l’heure. Où sont-ils maintenant ? »

« Au manoir qui a été préparé pour eux. Ils ont dit qu’ils viendraient ici pour vous saluer après s’être changés en tenue plus formelle. »

Il y avait d’autres invités au sommet en plus des princes impériaux. La délégation de Natra était l’une d’entre elles.

« Hmm. Le prince des rumeurs a aussi fait une apparition, hein. » Cela avait attiré l’attention de Cosimo.

Après avoir battu Marden l’année précédente, Natra avait remporté une victoire dans la récente guerre contre Cavarin, faisant ainsi progresser ses intérêts sur plusieurs fronts. En tant que marchand toujours à l’affût d’une opportunité, Cosimo voulait en savoir plus sur ce personnage clé originaire du pays qui faisait des progrès historiques.

« Je crois me souvenir que vous discutiez d’un mariage potentiel avec le prince héritier. »

« Oui. Mais cela a été mis de côté avec cette pagaille interne. »

« Dans ce cas, cette réunion pourrait bien se terminer par une fête pour décider du prochain empereur et de vos fiançailles. »

« Cela me ferait plaisir. »

Lowellmina et Cosimo avaient échangé de petits sourires avant que le maire ne se lève.

« Eh bien, j’espère que vous me pardonnerez pour la journée. Je souhaite saluer le prince si l’occasion se présente. Veuillez me présenter le moment venu. »

« Oui, bien sûr. »

Cosimo s’était incliné et avait quitté la pièce.

Lowellmina attendit qu’il soit loin avant de vider le reste de sa tasse.

« Hffff — . » Elle avait laissé échapper un soupir épuisé.

« Excellent travail, Princesse Lowellmina. »

« Je suis fatiguée. Je dois vraiment rester sur mes gardes avec ce maire. » Lowellmina s’était effondrée sur le bureau.

Fyshe continua à parler à côté d’elle. « Le seigneur Cosimo est le maire depuis de nombreuses années. Et en tant que marchand, il sera naturellement enthousiaste à l’égard de toute piste potentielle d’affaires. »

« C’est exactement pour cela qu’il a été très utile. Il nous a rendu un grand service en organisant cette réunion, » admit Lowellmina. « Ça ne le rend pas moins pénible, » grommela-t-elle dans un murmure quand elle entendit quelque chose dehors.

« Il semble que nos invités de Natra soient arrivés, » fit observer Fyshe en regardant par la fenêtre.

Lowellmina sauta sur ses pieds. « Je devrais aller à leur rencontre. »

« Êtes-vous sûre que c’est la bonne décision ? Si vous les saluez personnellement, on pourrait vous accuser de faire preuve de trop de favoritisme envers leur petit pays. »

« Mais c’est nous qui avons lancé l’invitation, et ce sont d’importants visiteurs d’une nation alliée. Si nous ne les accueillons pas, nous signalerons que nous ne respectons pas les bonnes manières dans l’Empire. Et si je les salue personnellement, je peux cimenter notre relation étroite. Ai-je tort ? »

« Mes excuses. Il m’a fallu trop de temps pour comprendre pleinement votre clairvoyance. » Fyshe acquiesça formellement.

Lowellmina sourit. « J’admets que la raison principale est de contempler le visage malheureux de Wein. »

« … »

« Hee-hee. Oh, je ne peux pas attendre. Tout le monde va penser que j’ai des liens avec Natra tant qu’il vient me voir. Mais en tant qu’invité, il n’y a aucun moyen pour lui de ne pas me saluer. Je peux pratiquement voir le visage de Wein se déformer de douleur. »

« Si vous pouvez déjà l’envisager dans votre tête, peut-être n’y a-t-il aucune raison de faire un détour pour le rencontrer. »

« Je commence à oublier tous les détails de son visage, et j’aurais besoin d’un rafraîchissement. »

« Je vois. »

Fyshe avait récemment commencé à comprendre la vraie nature de sa maîtresse. Elle n’offrait rien de plus. Si Fyshe détournait les yeux de tous les petits détails, Lowellmina était un maître merveilleux.

« On y va ? »

Lowellmina et Fyshe avaient quitté la pièce et s’étaient dirigées vers la résidence. Elles sont arrivées au moment où la délégation de Natra faisait son entrée.

« Merci d’avoir fait le long voyage jusqu’à Mealtars, » salua Lowellmina en s’approchant. « De la part de tout l’Empire Earthworld, je souhaite la bienvenue… »

C’est alors que les yeux de Lowellmina avaient enregistré une certaine figure au centre du groupe.

« … Hein ? Pourquoi ? Est-ce ? Vous ? » Lowellmina avait réussi à terminer.

Après tout, Wein n’était pas celui qui se tenait devant elle. C’était une jeune fille d’environ deux têtes de moins.

« Je tiens à vous exprimer ma gratitude pour cette invitation. »

Lowellmina cligna des yeux sous le choc lorsque la jeune fille baissa la tête.

« Mon nom est Falanya Elk Arbalest. Je suis venue saluer Votre Altesse à la place de mon frère aîné, Wein. »

 

Les futurs historiens admettent volontiers la perspicacité du prince Wein Salema Arbalest, même s’ils devaient être ses plus durs détracteurs au monde.

Mais à ce moment précis, sa réputation était encore en jeu. L’Ouest affirmerait que la Sainte Élite possédait les plus grands esprits du continent, l’Est se tournerait vers les enfants impériaux, et le Sud soulevait ses candidats notables.

Mais dans le Nord, il y avait une autre bête endormie dont le nom sera connu de tous les futurs historiens.

Falanya Elk Arbalest.

Jusqu’à ce moment, elle n’était connue que comme la petite sœur de Wein. Mais tout cela allait changer alors qu’elle entrait dans l’histoire.

C’est l’événement qui allait tout déclencher : le sommet des enfants impériaux.

***

Chapitre 2 : La résolution de Falanya

Partie 1

« — Nous devons parler de la rencontre entre les enfants impériaux. »

Rembobinons un peu la scène jusqu’à une salle de réunion du palais de Natra où ne se trouvent que les vassaux les plus importants. Ils ne regardaient qu’une seule chose : le prince héritier Wein assis en bout de table.

« Je pense que vous en avez déjà entendu parler, mais les enfants de la famille impériale se réuniront dans la ville de Mealtars, située au centre du continent. Sur le papier, notre invitation concerne une autre cérémonie organisée dans la ville au même moment pour divertir les acteurs les plus influents de toute cette région, y compris Natra. »

Wein ne s’était même pas arrêté une seconde. « Ne vous méprenez pas. Cette réunion est incroyablement importante. Il serait plus approprié que ce soit moi qui y assiste. Mais malheureusement, nous sommes en train de nous remettre de la guerre. C’est pourquoi je vous en parle. Laissez-moi entendre votre avis sur l’opportunité de ma présence. »

Wein jeta un coup d’œil à ses vassaux, demandant à chacun d’eux son avis.

Ils avaient alors commencé à donner leur avis.

« Comme vous l’avez dit, Prince Wein, nous sommes au milieu d’une période de transition en tant que nation. Nous devons faire preuve de prudence. Les choses pourraient prendre une mauvaise tournure si vous quittiez maintenant le royaume, Votre Altesse. »

« S’il vous plaît. Il n’y a pas que les enfants impériaux qui seront présents. Les plus grands esprits de chaque nation seront également présents. Si le prochain empereur est choisi lors de cette réunion, cela se reflétera sur nous en tant que royaume allié si nous n’envoyons pas un représentant approprié. »

« Comment savoir s’ils vont réellement mettre quelqu’un sur le trône ? Cela vaut-il la peine de négliger son pays pour une simple hypothèse ? »

« Alors nous pouvons soutenir la nation en l’absence de Son Altesse. Ou bien n’y a-t-il rien d’utile dans votre crâne ? »

« Qu’est-ce que c’est que ça ? »

« Silence, s’il vous plaît. Vous vous tenez devant la famille royale. »

La salle de réunion s’était remplie d’opinions diverses qui volaient à gauche et à droite. Wein écouta dans leurs paroles combatives comme si c’était une pépite de sagesse.

On dirait que c’est du Cinquante-Cinquante.

Si cela s’était produit un an auparavant, ils auraient très probablement insisté pour qu’il y assiste. Cependant, en peu de temps, l’Empire avait perdu du pouvoir et Natra avait gagné du territoire. Les choses s’amélioraient. Cela avait rendu les vassaux un peu trop confiants.

— À ce rythme, ils vont décider que je dois m’abstenir ! pensa Wein avec jubilation.

Il n’avait jamais eu l’intention d’y aller. Il y avait plusieurs raisons à cela, notamment qu’il était tout simplement trop occupé, surtout depuis que la guerre contre Cavarin avait conduit à l’expansion du territoire du royaume. Rien de tel ne s’était jamais produit de mémoire d’homme, ce qui signifiait qu’ils n’avaient actuellement aucun système en place pour y faire face.

C’est pourquoi il y avait des rapports de confusion et de désordre dans le territoire nouvellement gagné. C’était comme assembler des engrenages qui n’allaient pas ensemble. Wein était vraiment occupé.

Une autre raison était Lowellmina. Toutes les nations environnantes pensaient que Natra était du côté de sa faction, parce qu’il avait participé à la répression de l’insurrection civile en Earthworld.

Naturellement, Wein n’avait pas l’intention de rejoindre son camp. Cependant, s’il acceptait l’invitation, il savait pertinemment que Lowellmina utiliserait toutes les méthodes à sa disposition pour l’amener à servir sa cause.

Et il n’y a absolument aucune chance que je laisse cela se produire ! La soutenir serait plus de problèmes que ça n’en vaut la peine !

Cela dit, une chance de rencontrer les princes impériaux serait énorme. Wein voulait leur parler s’il le pouvait. Mais s’il acceptait l’invitation, il devrait se ranger du côté de Lowellmina, ce qui signifierait se faire instantanément des ennemis des trois princes. Et ce ne serait pas bon du tout.

Ce n’est pas comme s’ils allaient de toute façon décider de l’empereur.

Le sommet était l’occasion de discuter de qui serait le prochain empereur. Mais Wein pouvait dire que cet événement était surtout un spectacle.

Les luttes intestines avaient nui à la réputation de l’Empire, et le peuple s’inquiétait de l’absence d’un nouvel empereur. Cette réunion était censée les apaiser, faire savoir au peuple que la famille impériale voulait décider qui hériterait du trône avec des mots plutôt que par la violence. Elle devait également montrer que l’Empire avait encore le pouvoir de rassembler toutes les grandes puissances en un seul endroit.

Si le trône impérial devait rester vide, Wein pourrait s’en vouloir plus tard d’avoir décliné l’invitation en utilisant des stratégies diplomatiques. Pour toutes ces raisons, Wein avait finalement décidé de décliner la demande.

Heh. Je peux pratiquement voir la tête de Lowa quand elle apprendra que je ne viens pas.

Alors que Wein continuait à penser aux choses les plus futiles, il s’était soudain rendu compte qu’une paire d’yeux était braquée sur lui. Ils appartenaient à une jeune fille qui était assise à une courte distance de lui — sa jeune sœur, Falanya.

Wein n’était pas le seul membre de la famille royale à être présent, puisqu’il avait été rejoint par la princesse héritière.

Hmm ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Elle le fixait comme si elle voulait dire quelque chose, mais avait du mal à exprimer son idée. Wein envisagea toutes les possibilités avant que l’idée ne lui vienne.

Oh, je parie qu’elle pense que j’aurai le temps de jouer avec elle si je refuse cette invitation.

Maintenant qu’il y pensait, il réalisait que Falanya avait récemment trouvé une raison de suivre Wein. Elle devait se sentir seule, car elle n’avait pas attiré son attention. Bien qu’il ait été occupé, Wein était déçu en tant que grand frère de ne pas s’en être rendu compte plus tôt.

Repose-toi bien, Falanya. Je trouverai un moyen de trouver du temps pour toi.

Ils pourraient peut-être s’adonner ensemble à une danse ou à la poésie. Ils pourraient aussi faire une longue promenade à cheval.

Wein s’était tourné vers sa jeune sœur et avait souri.

 

+++

Ces derniers jours, Falanya Elk Arbalest n’avait qu’une crainte : ne rien pouvoir faire pour l’aider.

La source de ses inquiétudes était Wein, qui était franchement surmené.

Depuis qu’il avait assumé le rôle de prince régent, il avait été chargé d’un grand nombre de tâches. Il ne s’agissait pas seulement du travail habituel nécessaire au fonctionnement de la nation. Il devait s’occuper de la diplomatie étrangère, orchestrer des guerres et accomplir tout un tas d’autres tâches diverses.

Dans l’espoir d’alléger son fardeau, Falanya s’était appliquée à étudier la politique et à assister à sa place aux réunions. Ces tâches lui avaient donné une modeste confiance en elle.

Mais même cela avait été écrasé lorsque leurs frontières s’étaient agrandies et que la charge de travail de Wein avait augmenté de façon exponentielle.

Je ne peux même pas gérer 10 % de son travail… Je dois trouver quelque chose que je peux faire… !

Avec son sens aigu du devoir, Falanya avait choisi de suivre Wein. Elle se tenait à l’écart de son chemin, cherchant quelque chose qu’elle pourrait faire à sa place.

Je me demande si je peux assister au sommet à la place de Wein…

Elle était la princesse héritière de Natra. Cela lui donnait le droit d’y assister. Cela permettrait également à Wein de se concentrer sur la politique interne du royaume tandis qu’elle s’occuperait des affaires extérieures. Cet arrangement serait mutuellement bénéfique.

Mais…

C’était une théorie de salon. En plus de ne jamais avoir parlé à d’importants officiels étrangers, Falanya n’avait jamais quitté Natra. Peut-on lui faire confiance en tant que diplomate ?

Que pense Wein… ?

Falanya jeta un coup d’œil sur lui. C’était son grand frère. Il devait savoir ce qu’elle pensait. Tout ce qu’elle voulait, c’était qu’il dise qu’elle devait y aller à sa place. Alors elle pourrait acquiescer sans hésiter.

Wein avait dû remarquer son regard, car ses yeux s’étaient dirigés vers les siens.

— gh ! Falanya avait été stupéfaite.

Les yeux de son frère, habituellement gentils et doux, s’étaient rétrécis alors qu’il l’évaluait. C’était comme un parent qui attendait que son enfant se lève pour la première fois. C’était à la fois affectueux et solennel.

Je suis si faible, Falanya s’était grondée intérieurement.

En souhaitant qu’il soutienne sa décision, elle avait pratiquement fait porter la responsabilité du choix à Wein. Cela ne se ferait jamais dans des réunions avec des dignitaires étrangers.

L’esprit de Falanya s’emballa. Wein attend… que je pense et agisse par moi-même !

 

Wein étouffa un bâillement. Merde, j’ai failli m’endormir.

Ninym se tenait consciencieusement derrière lui. Je pense qu’il y a eu un grave malentendu…

Alors que les seigneurs continuaient à se crier dessus, Falanya s’était levée avec résolution.

« — Je participerai au sommet à la place de Wein. »

Sa déclaration avait pris les vassaux par surprise. Les globes oculaires de Wein s’étaient pratiquement ratatinés et étaient presque sortis de son crâne. Ninym fixait le plafond.

Ce moment avait cimenté les débuts de Falanya sur la scène diplomatique.

 

***

Partie 2

Je n’aurais jamais imaginé que la princesse Falanya serait la première à venir… Le cerveau de Lowellmina s’agita en regardant Falanya assise en face d’elle.

Après que la jeune sœur de Wein ait terminé les formalités, Lowellmina avait proposé qu’elles discutent autour d’un thé. Les choses s’étaient bien passées jusque-là, mais cette conversation ne menait nulle part.

« Comment s’est passé votre séjour à Mealtars ? Avez-vous été surprise par la différence de temps par rapport à Natra ? »

« En effet. »

« Je recommande vivement de visiter nos marchés pour voir les marchandises que nous importons de tout le continent. »

« Si l’occasion se présente, je le ferais. »

« … »

C’était l’essentiel.

Il y avait plusieurs raisons pour expliquer ce comportement. Falanya était nerveuse. Il était difficile de trouver un sujet d’intérêt commun. Mais c’était surtout parce que Falanya avait toutes ses défenses levées contre Lowellmina.

J’en ai eu un aperçu quand je l’ai rencontrée avant. Mais…

Ce n’était pas la première fois que Lowellmina rencontrait Falanya. Elles avaient parlé à l’occasion lorsque la princesse impériale était à Natra, bien que leurs échanges se soient limités à un mot ou deux. Mais c’était parce que Falanya s’était occupée des affaires intérieures de l’État pendant que Lowellmina et Wein étaient occupés à diriger l’effort de guerre.

Cela avait contribué au mystère. Pourquoi était-elle si prudente ? Elle n’avait aucune raison d’aimer ou de ne pas aimer Lowellmina.

Wein ou Ninym auraient pu lui dire quelque chose.

Lowellmina jeta un coup d’œil derrière Falanya, droit vers son assistant debout. C’était l’assistante de Wein, Ninym. Sous ses ordres, elle avait accompagné Falanya en tant qu’assistante temporaire.

Lowellmina et Ninym étaient des amies d’enfance. Mais en ce moment, il semblait que Ninym n’agirait pas de la sorte, même si Lowellmina la regardait affectueusement.

Donc elle ne veut pas arbitrer cette discussion avec la Princesse Falanya, hein. Eh bien, c’est un désordre royal…

Ce devait être l’œuvre de Wein. Cela ne la choquerait pas s’il avait dit à Falanya tout un tas de mensonges et l’avait avertie de rester sur ses gardes. Peut-être quelque chose du genre :

Tu ne trouveras personne avec une plus mauvaise personnalité qu’elle sur tout le continent.

Elle est du genre à te poignarder en arborant un énorme sourire.

Tu sais, je parie qu’elle porte un soutien-gorge push-up.

Il ne faisait que se mêler de ses affaires. Lowellmina espérait éviter d’aigrir sa relation avec le représentant du royaume qu’elle souhaitait voir rejoindre sa faction.

On peut commencer par parler de Wein pour la décoincer.

Clairement, Falanya avait un faible pour Wein.

Avec l’intention de l’utiliser pour ouvrir leur conversation, Lowellmina avait commencé à parler.

 

+++

Il s’est avéré que les hypothèses de Lowellmina étaient largement correctes.

Après avoir été choisie comme représentante de Natra, Falanya commença immédiatement à examiner tous ce qui pouvait être un tant soit peu pertinent pour la réunion, ce qui incluait évidemment des informations sur Lowellmina. Falanya repensa à leur petite leçon.

« Commençons par la princesse impériale. » Wein s’était tourné vers Falanya, qui était perchée sur une chaise dans la salle de réunion. « Après qu’elle ait réussi à arrêter la révolte dans l’Empire, suffisamment de citoyens ont afflué à ses côtés pour qu’ils soient reconnus comme sa propre faction. »

Il poursuit. « La princesse aurait pu les mener et déclarer son droit au trône — . »

« Mais elle ne l’a pas fait, n’est-ce pas ? » demanda Falanya.

Wein acquiesça.

Même si Lowellmina avait parlé à Wein et Ninym de monter sur le trône, elle n’avait pas annoncé officiellement qu’elle envisageait d’exercer son droit. De toute évidence, ce n’était pas à cause d’un changement d’avis. La vraie réponse était d’une logique choquante.

« Le peuple s’est rangé du côté de la princesse uniquement parce qu’il est fatigué de la lutte qui se déroule entre les trois princes. Ce n’est pas parce qu’ils soutiennent sa vision ou souhaitent particulièrement la voir sur le trône. Je pense qu’elle sait que si elle fait savoir à la population qu’elle est en lice pour le poste, ils vont la faire taire et l’accuser d’essayer de prolonger les querelles intestines. En fait, elle a fait de sa faction une faction patriotique. »

La principale préoccupation de ce groupe était l’avenir de l’Empire. Lowellmina avait rassemblé ces amoureux de l’Empire sous sa bannière en cachant ses propres ambitions. Leur but était extrêmement simple. Il fallait éviter que les princes ne se brouillent, car cela ferait resurgir le conflit civil et fracturerait l’Empire. Ils avaient fait le tour de tous les seigneurs, les convainquant de se réunir pour décider du prochain empereur.

« Comparée aux princes, sa faction a une force militaire négligeable. Mais elle utilise cela à son avantage, se positionnant comme celle qui ne se soucie que de l’avenir de l’Empire. Si quelqu’un essaie de la faire taire par la force, il deviendra un ennemi public. »

Lowellmina avait raison. La population pensait que la question devait être résolue de manière diplomatique, mais les trois princes en étaient incapables. Après tout, chacun était convaincu qu’il serait le meilleur empereur.

Et elle seule avait réussi à trouver une approche logique. Les princes n’avaient pas les moyens de prétendre qu’elle avait tort, et ils ne pouvaient pas non plus recourir à la violence, de peur de devenir l’objet de censure. Ils étaient dans une impasse.

Lowellmina avait à elle seule sapé l’autorité des princes, tandis que sa propre réputation montait en flèche. Elle entrait pratiquement dans une phase éclatante avec son taux d’approbation élevé.

« … C’est la pire. »

« C’est toi qui le dis, » dit Wein, en hochant la tête face à son observation.

C’est toi qui le dis ! Lowellmina aurait crié si elle avait été dans la pièce.

« Quand les princes toucheront enfin le fond, cela déclenchera quelque chose chez les loyalistes, et elle pourra entrer en scène en se présentant comme la remplaçante. Je suppose que c’est son plan à long terme. »

« Cela signifie-t-il que ce sommet est destiné à donner une mauvaise image des princes ? »

« Je pense que c’est l’une des choses qu’elle recherche. Je doute que ce soit toute l’histoire. En tout cas, Falanya, méfie-toi de Lowellmina. Elle est du genre à te poignarder en arborant un grand sourire… »

 

+++

— Cela avait conclu leur petite discussion avant son départ.

Selon Wein, la princesse Lowellmina est une femme trop ambitieuse qui en veut au trône…

C’est ce que son frère bien-aimé lui avait dit. Falanya n’avait aucune raison de douter de lui. De plus, elle avait deux autres raisons de se méfier particulièrement de Lowellmina.

Il n’y a aucune chance que je la laisse épouser Wein !

C’en était une.

Entre Wein et Lowellmina, il avait été question de mariage. Les circonstances de l’époque avaient empêché toute décision concrète, mais cela ne signifiait pas que l’idée était complètement écartée. Il était possible qu’elle devienne un jour la femme de Wein.

Je ne laisserai jamais cela arriver ! La place de Wein est avec Ninym !

Wein était un grand frère digne du plus grand respect. Et Falanya savait que la seule personne qui méritait de se tenir à ses côtés était Ninym. Elle était comme une grande sœur pour Falanya, sans compter que tout le monde pouvait voir qu’il y avait un lien profond entre Wein et son assistante. Y avait-il de la place pour que d’autres s’interposent entre eux ? Aucune chance.

En fait, Falanya avait mis Wein avec Ninym. Une romance avec Lowellmina ne serait jamais canon. Compte tenu des derniers développements, certaines personnes espéraient que Wein et Zenovia pourraient se mettre en couple, mais Falanya était entièrement dévouée à soutenir Wein et Ninym comme le seul vrai couple !

« Bien que je me sente privilégié de profiter de cette occasion pour vous voir, Princesse Falanya, il est regrettable que le Prince Wein ne se joigne pas à nous. Il aurait été merveilleux de vous voir tous les deux côte à côte. »

« Mon frère est un homme très occupé. »

« J’ai entendu dire que Natra a pris le contrôle de Marden après la guerre. Votre frère est très actif sur de nombreux fronts. Vous devez être très fière, princesse Falanya. »

« Oui… »

« En y repensant, saviez-vous que nous étions camarades de classe lorsque le prince Wein étudiait à l’étranger ? Même à notre académie militaire, il était incroyablement… »

Lowellmina n’avait pas remarqué la faible réaction de Falanya et avait continué à parler de Wein. Falanya avait compris son véritable objectif : en faisant l’éloge de Wein, elle essayait de faire tomber la barrière qui les séparait.

Heh. Comme c’est bête. Vous pensiez que ça allait me faire baisser ma garde ?

Le fait de recevoir des éloges sur Wein rendait Falanya aussi heureuse que si elle était elle-même complimentée. Mais tout le monde faisait l’éloge de Wein ces derniers temps. Et elle était fatiguée d’entendre des flatteries vides.

Je ne suis pas prudente uniquement en raison de l’avertissement de Wein et de mes préoccupations personnelles.

La troisième raison était qu’elle avait un devoir à remplir.

C’était la première incursion de Falanya dans la diplomatie, et il serait irréaliste de s’attendre à ce que quelque chose de significatif en sorte. Falanya était bien consciente que si elle essayait de négocier avec les princes impériaux ou tout autre personnage important, ils la manipuleraient probablement pour lui faire promettre quelque chose d’étrange.

C’est pourquoi Wein lui avait strictement ordonné de se contenter d’assister à la cérémonie et de rentrer directement chez elle. Satisfaire ce strict minimum était suffisant comme diplomatie pour l’instant. La barre avait été placée très bas.

Lorsqu’elle était arrivée à Mealtars, son devoir était déjà à moitié accompli. Après cela, tout ce qu’elle avait à faire était de rester tranquille jusqu’à ce que la réunion se termine en toute sécurité. Il n’y avait pas besoin de se lier d’amitié avec Lowellmina. Cela expliquait pourquoi Ninym avait supervisé sans mot dire le déroulement des événements.

Il paraît que la princesse voulait être en bons termes avec Natra, mais Wein a vu clair dans son jeu. Pauvre princesse. Falanya avait pensé cela.

Vous regretterez de me considérer comme le genre de fille facile qui se laisse influencer à la mention du nom de Wein… !

***

Partie 3

Dix minutes plus tard.

« Et puis le prince Wein a traduit le grand livre hiéroglyphique de l’Église et s’en est servi pour prouver la nature corrompue des prêtres. Il a dispersé les preuves dans toute la ville pour les menacer. »

« Bonté divine. Est-il vraiment allé si loin ? »

« Absolument. Mais alors que nous étions en train d’essayer de négocier avec eux, notre camarade de classe Glen a frappé un prêtre par pure indignation. Il y a tellement de rebondissements dans cette histoire et… »

Lowellmina parlait de ses jours d’école avec animation tandis que Falanya s’accrochait à chaque mot.

— Elle a un don pour le dépistage des caractères !

Falanya s’était déjà rendue.

Sa vigilance d’antan n’était plus de mise. Elle était totalement réceptive à tout ce que Lowellmina avait à dire.

L’éloquence de Lowellmina était à blâmer. Elle avait une grande facilité de conversation et parlait avec un charme indéniable. De plus, Falanya connaissait peu de choses de l’époque où Wein était à l’école. Il était compréhensible qu’elle se soit rapidement passionnée pour ces histoires.

Lowellmina avait peint Wein comme une figure particulièrement impressionnante. Il était audacieux et intrépide, calme et posé. Mais même lui, il lui arrivait de faire des erreurs et d’être parfois espiègle.

Falanya savait que ce portrait humanisant de lui était exact.

Ces derniers jours, il semblait que tout le monde à Natra avait quelque chose de bon à dire sur son frère. Cela réjouissait Falanya, mais il y avait quelque chose qu’elle avait toujours voulu dire.

— Vous êtes tous en retard à la fête ! Et vous n’avez fait qu’effleurer la surface !

Falanya savait que Wein était vraiment incroyable depuis qu’elle était toute petite. Mais il semblait que le public ne faisait que commencer à le découvrir par lui-même. Ils étaient en retard sur leur temps ! C’est ce qu’elle avait essayé de retenir.

 

 

Comme si cela ne suffisait pas, Wein n’avait été félicité que pour ses nombreuses réalisations, ce qui était totalement superficiel.

Ils se sont tellement trompés ! Ce n’est pas ce qui rend Wein génial !

Après tout, ce n’était rien d’autre qu’une question de chance. Il y aurait inévitablement des moments où il échouerait, même s’il faisait tout bien, où le destin et les circonstances conspiraient contre lui.

Mais l’échec a-t-il rendu son frère moins étonnant ? Apparemment pas.

Il avait pris la position de prince régent à un jeune âge et avait assumé la responsabilité de la politique nationale. Pendant des années, il avait enduré la pression et les attentes de ceux qui l’entouraient. Il n’y avait aucune chance qu’il ne soit pas extraordinaire.

Elle savait que sa vraie grandeur venait de sa capacité à sourire, même dans les jours les plus sombres.

Et c’est exactement comme ça que Lowellmina parlait de lui.

« Il m’a constamment surprise par ses pensées et ses actions. C’est comme s’il allait au-delà des attentes des gens. »

Euh-hein.

« Eh bien, parfois, ça le met dans des situations difficiles. »

Je le sais !

« Mais il parvient toujours à sourire, même dans les situations les plus désagréables. C’est une personne forte. Ce doit être son véritable pouvoir. »

Je suis tout à fait d’accord !

Falanya ne pouvait pas rejeter ce qu’elle disait. Il était évident qu’elle s’entendrait avec cette fille, Lowellmina qui était aussi une fan de son frère.

Eh bien, je n’accepte toujours pas le mariage.

C’était deux choses distinctes.

Falanya avait doucement mis cette question de côté dans son cœur.

« Maintenant que j’y pense, » commença Lowellmina, « J’aimerais entendre parler de Wein avant qu’il ne vienne à l’académie. J’ai entendu dire qu’il était sage depuis ses débuts. »

« Quand il était plus jeune ? » Falanya avait fouillé dans ses souvenirs. « Mon frère ne change jamais. Wein a toujours été gentil et fiable, aussi loin que je me souvienne. J’ai toujours été fière de lui. On peut aussi dire qu’il était un rat de bibliothèque quand nous étions enfants, bien qu’il soit trop occupé maintenant pour s’y adonner. »

Tout le monde à Natra louait les capacités de Wein comme un talent naturel, mais la vérité était que la plupart de ses réalisations n’étaient possibles que grâce à la grande quantité de livres qu’il avait consommés.

En tant que l’une des nations les plus anciennes du continent, Natra avait archivé de nombreux documents traitant de la gouvernance : les succès et les échecs des industries — y compris les détails sur les budgets, les calendriers et le personnel nécessaires — les enregistrements de l’opinion publique, les plans qui s’étaient déroulés sans heurts, les plans qui avaient conduit à l’inimaginable, etc. Ces documents étaient les plans de leurs prédécesseurs, et ils avaient joué un rôle énorme dans la formation de Wein.

« Il a aussi étudié l’épée, débattu avec les vassaux, fait des recherches sur les méthodes d’agriculture… »

« Je vois. Il est aussi extraordinaire que le disent les rumeurs. »

« Oui, mais —, » Falanya réalisa qu’elle avait parlé sans réfléchir et retint désespérément les mots.

« Y a-t-il un problème ? »

« … Ce n’est rien. » Falanya toussa puis elle referma ses lèvres.

Naturellement, Lowellmina l’avait remarqué. Une fois qu’elle avait confirmé que Falanya avait presque fait une gaffe verbale, la princesse s’était empressée de réfléchir à un moyen de faire sortir l’information.

« — Veuillez m’excuser d’interrompre votre conversation. » La voix de Ninym l’avait interrompue comme si elle essayait de lui couper la parole. « Je crains que le soleil ne se couche bientôt. Nous devons nous préparer pour la cérémonie, et je crois qu’il serait préférable que vous retourniez à votre manoir. »

« Ah… vous avez raison. Il semble que nous parlions depuis un certain temps, » déclara Falanya avec surprise en regardant par la fenêtre.

Le temps avait filé pendant le goûter dont elle s’était d’abord méfiée.

Ninym et Lowellmina se lancèrent des regards perçants tandis que Falanya continuait à regarder dehors. Quelques secondes plus tard, Lowellmina soupira, signalant sa défaite.

« Je suis réticente à me séparer de vous, mais il semble que le moment soit venu. Cette conversation n’a fait que confirmer que Natra est un allié irremplaçable pour l’Empire. » Lowellmina avait souri et tendit la main.

« Pour l’amitié entre nos nations, j’espère bien que nous pourrons discuter à nouveau un jour, princesse Falanya. »

« Bien sûr, Princesse Lowellmina. » Falanya avait tendu la main, et les deux femmes s’étaient fermement serré la main.

Ninym les surveillait de près.

 

+++

« Wôw — je suis fatiguée. »

Falanya s’était écroulée sur le lit dès qu’elles avaient regagné sa chambre dans le manoir.

« Vous avez fait un excellent travail aujourd’hui, princesse Falanya. Bien que là, cela soit à la limite de l’indignité pour une dame. »

Falanya s’était roulée sur le lit. « C’est bon. Tu es la seule présente qui regarde, Ninym. »

« J’ai bien peur que ce ne soit pas le cas. N’est-ce pas, Nanaki ? »

Lorsque Ninym l’avait appelé, un garçon aux cheveux blancs avait surgi de l’ombre.

Nanaki Ralei. Le garde et l’aide de Falanya.

« M’as-tu appelé ? … Whoa. » D’une main, il avait attrapé le coussin qui lui fonçait dessus.

Il retraça le parcours du projectile jusqu’à sa source et aperçut Falanya, rouge vif, en train de fixer l’ourlet de sa tenue.

« Argh ! Sors, Nanaki ! »

« … » Nanaki tendit l’oreiller à Ninym en se disant que c’était terriblement injuste, vu qu’il n’était sorti que parce qu’on l’avait appelé.

« Argh… Parfois, j’oublie que Nanaki est juste là. »

« C’est la preuve qu’il est un excellent garde, bien que je doive le mettre en garde contre certaines choses en tant qu’aide. » Ninym afficha un sourire sec en rendant l’oreiller à Falanya.

La princesse l’avait serré dans ses bras. « … Hé, Ninym, la conversation entre moi et la princesse Lowellmina s’est-elle bien passée ? »

« Bien sûr. Je n’étais là qu’au cas où. Mais en tant que vassal, j’ai admiré la façon dont tu as gardé la tête haute même devant la princesse Lowellmina. »

« Mais j’ai été vraiment aspirée dans la conversation… Wein n’avait-il pas dit que je devais garder mes distances avec elle ? »

« Oui. La princesse Lowellmina souhaite que Natra rejoigne sa cause. Mais il serait plus prudent, en tant que royaume, de garder une distance de sécurité dans cette lutte pour le trône. Cela dit, la seule chose importante maintenant est que tu assistes à la cérémonie et que tu rentres au pays en toute sécurité. À cette fin, le prince Wein a dit que cela ne le dérangeait pas même si nous devenions un peu distraits dans le processus. »

« C’est vrai, mais… »

Si cela était possible, Falanya voulait que Wein la félicite pour sa performance admirable. Elle était sa petite sœur, après tout.

Ninym l’avait compris. « Bien sûr, je trouve merveilleux que tu t’efforces de faire de ton mieux, et je ferai tout ce que je peux pour te soutenir. Mais nous parlons du prince Wein. Il sera heureux de pouvoir compter sur toi, même s’il y a quelques revers. »

« … Le penses-tu vraiment ? »

« C’est le cas. » Ninym hocha la tête avec confiance.

Falanya lui avait alors montré un sourire timide. « Hee-hee. OK. Je vais alors laisser Wein me faire plaisir. »

« C’est mieux comme ça. » Ninym avait souri en retour. « Il se fait tard. Vas-tu bientôt te coucher ? »

« Pas encore. J’aimerais rester debout un moment. Ninym, veux-tu rester ici et discuter ? »

« Compris. Je peux nous apporter quelque chose à boire. »

« Merci. »

Ninym s’inclina et se glissa silencieusement hors de la pièce.

Falanya serra son oreiller et s’allongea sur le lit. « Je sais que je viens de dire ça, mais je veux vraiment apporter de bonnes nouvelles à Wein. »

Pour ce faire, elle devait rester forte, même lors de sa toute première cérémonie à l’étranger. Elle ne pouvait pas tomber dans le piège des mots doux comme aujourd’hui.

« … Ah oui… »

Falanya s’était souvenue de quelque chose lors du goûter.

Elle était si reconnaissante que Ninym soit intervenue avant qu’elle ne laisse accidentellement échapper quelque chose à Lowellmina.

Ce n’était pas quelque chose qui devait être dit devant un dignitaire étranger.

« Je ne peux pas lui dire que j’avais peur de mon frère parce qu’il semblait à peine humain…, » se murmura-t-elle à elle-même.

Personne n’était là pour entendre sa confession, les faibles mots s’estompant dans la nuit de Mealtars.

La cérémonie qui prouvera bientôt qu’il s’agissait d’une ville aux idées divergentes était de plus en plus proche.

***

Chapitre 3 : Trois princes impériaux

Partie 1

« Permets-moi de m’expliquer à nouveau. »

Quelques jours avaient passé depuis leur goûter avec Lowellmina. Le carrosse se balançait en traversant la ville. Ninym s’adressait à Falanya, qui était assise en face d’elle.

« Tu vas assister à la cérémonie de commémoration du cinquième anniversaire de l’union de Mealtars avec l’Empire. »

« Pas pour le sommet de la famille impériale. »

Ninym acquiesça. « C’est un rassemblement exclusif pour eux. Les étrangers ne peuvent ni participer ni observer. Ce qui signifie qu’il n’y a pas de réelle raison pour que tout le monde soit là. Mais les princes ont souhaité réunir les personnes les plus influentes du pays en un même lieu. Cette cérémonie sert de prétexte pour convoquer tout le monde. »

C’était ce que les invités importants savaient. Ils étaient venus pour d’autres raisons : pour nouer des liens avec les princes impériaux, pour évaluer leur concurrence, pour satisfaire leur curiosité, et cetera.

« La cérémonie consiste en une simple salutation et un discours de félicitations. L’événement principal est le dîner pour les invités d’honneur et les invités. Là, on tentera de saluer les stars de la soirée : le prince aîné, Demetrio, le prince du milieu, Bardloche, et le prince cadet, Manfred. Quant à leur apparence et aux idéaux attendus… »

« Ce n’est pas grave. Je me souviens de ce que Wein m’a dit, » dit Falanya avec un courageux hochement de tête.

Sa nervosité se lisait sur son visage.

Ninym l’avait légèrement réprimandée. « Ce n’est qu’une salutation. Pas besoin d’être si nerveuse. »

« … Je sais, mais je ne peux pas m’en empêcher. » La princesse fit la moue. « Si je pouvais, j’empêcherais aussi mes mains de trembler. Mais ensuite, je commence à me demander si je peux réussir tout ça, et je… »

Ce n’était pas surprenant, vu qu’elle était sur le point de se lancer dans la première aventure importante de sa vie. Cependant, Ninym ne pouvait pas laisser la jeune fille s’effondrer sous la pression.

« Dans ce cas, et si tu te faisais passer pour le Prince Wein ? »

« Que veux-tu dire par là ? »

« Comment penses-tu qu’il agirait dans ce scénario ? »

« Hmm… » Falanya se remémora tous ses souvenirs d’observation de Wein dans les coulisses.

Son frère était gentil et fiable. Même quand il était complètement acculé, elle ne l’avait jamais vu trembler de peur comme elle. Son dos était toujours très droit lorsque les situations devenaient plus difficiles. Il gardait la tête haute, bombait le torse et souriait.

« … » Falanya avait remonté les coins de sa bouche avec ses doigts. « … Qu’est-ce que tu en penses ? Est-ce que je souris comme Wein ? »

« C’est un peu tendu. »

« … Je vais devoir m’entraîner. »

« On dirait que tes mains ont cessé de trembler. »

Falanya avait vérifié si c’était vrai. Il y avait encore de la tension dans son cœur, mais ses doigts ne tremblaient plus.

« Ninym, je ferai de mon mieux et je m’assurerai de mener à bien ce projet. »

« Je suis certaine que tu le feras, » dit respectueusement Ninym. « Ni moi ni le prince Wein ne doutons que tu rempliras ton rôle. »

La voiture s’était lentement arrêtée. Elles pouvaient voir un grand bâtiment par la fenêtre. C’était la maison d’hôtes de l’État, un point de repère à Mealtars. Les gens se rassemblaient déjà à l’intérieur. Alors que Falanya regardait avec étonnement cette structure étrangère, des serviteurs de la ville avaient ouvert la porte de la calèche.

« Y allons-nous, Votre Altesse ? » demanda Ninym.

Falanya prit une profonde inspiration et acquiesça fermement.

 

+++

Dès qu’elles avaient mis le pied à l’intérieur de la salle, c’était comme si elles étaient entrées dans un autre monde.

Chaque surface disponible des murs était méticuleusement décorée de pièces complexes. Le lustre ressemblait presque à une gemme suspendue au plafond, suscitant l’émerveillement de tous devant sa qualité d’exécution. Il baignait la pièce dans une lumière douce, donnant aux sols polis un éclat indescriptible.

C’était un banquet. Les tables étaient recouvertes de nappes croustillantes et décorées de centres de table floraux. Elles devaient être importées. Leur doux nectar chatouillait le nez des invités, remplissant la salle d’un parfum inconnu.

Même les participants étaient élégants pour l’occasion, mais on s’y attendait.

Après tout, ce sommet était intimement lié à l’avenir de l’Empire et des nations environnantes. Devraient-ils faire confiance à l’Empire ou l’abandonner ? Qui ferait un bon allié ? Qui pourrait devenir une menace ? Les personnes présentes étaient ici pour régler ces questions.

« Ne vous sentez pas découragé, Votre Altesse, » chuchota Ninym par-derrière.

« Oui, je le sais. » Falanya avait fait un pas en avant.

Souris, Falanya. Pense à Wein.

Deux pas. Puis trois. Elle avait redressé son dos et arboré son plus beau sourire.

Les gens autour d’elle avaient commencé à chuchoter.

« Quelle belle femme ! D’où vient-elle ? »

« Je ne pense pas l’avoir déjà vue. Mais elle semble bien élevée. »

« Accompagné d’une préposée Flahm. Une rareté. »

« En parlant des Flahms, j’ai entendu dire qu’ils occupent des postes vitaux qui servent la famille royale de Natra. »

« Alors elle doit être… »

« Princesse Falanya. » Une paire de chaussures avait produit un petit bruit devant elle. « Je ne vous ai pas vue depuis notre goûter. Comment allez-vous ? »

C’était la princesse de l’empire Earthworld, Lowellmina.

La foule avait vraiment commencé à s’agiter. Bien sûr. Elle était l’un des invités d’honneur. Toutes les personnes présentes observaient attentivement chacun de ses mouvements. Et toute gaffe ici serait impardonnable.

« Oui, bien sûr. De façon assez embarrassante, j’ai un peu trop d’énergie, » répondit Falanya après avoir pris une profonde inspiration.

Lowellmina avait souri. « Je vois. J’étais inquiète pour votre santé quand j’ai appris que c’était votre première visite dans une nation étrangère. Mais je vois que mes inquiétudes n’étaient pas fondées. »

« Je vous suis reconnaissante de votre sollicitude. Mon séjour dans l’Empire a été très agréable jusqu’à présent. »

Falanya avait réussi à trouver cette réponse inoffensive lorsqu’une troisième voix s’était fait entendre.

« — En tant que citoyen de Mealtars, je ne pouvais recevoir de plus grand honneur. »

C’était un homme d’âge moyen. Il n’avait pas l’air familier.

Alors que Falanya se demandait qui il pouvait être, Lowellmina le présenta. « Voici le maire de Mealtars, Cosimo. »

Il s’était incliné. « C’est un plaisir de faire votre connaissance, Princesse Falanya. »

Falanya avait fait une révérence en réponse. « C’est merveilleux de vous rencontrer, Maire Cosimo. Merci de m’avoir invitée à cette cérémonie. »

« En tant qu’allié de l’Empire Earthworld, il est naturel que vous receviez une invitation. Il est regrettable que nous ne puissions pas rencontrer le prince héritier dont tant de rumeurs parlent, mais… » Il avait offert un doux sourire. « Je n’aurais jamais pensé que sa doublure serait si charmante. Je dois demander à mes subordonnés d’offrir un accueil plus cordial. »

« Mon Dieu. Vous me flattez. Comme on peut s’y attendre de la part du maire d’une ville marchande. »

« Non, pas du tout. Dans ma jeunesse, je n’étais pas le meilleur dans mon travail. Après tout, il me manquait la compétence la plus essentielle pour tout marchand : la capacité à mentir au client. » Cosimo haussa les épaules en plaisantant, ce qui fit ricaner Falanya et Lowellmina.

« Princesse Falanya, ne le laissez pas vous tromper. Vous savez ce qu’on dit : étudiez une religion pour connaître Dieu, et étudier sous l’armée impériale pour savoir se battre ? Eh bien, vous devriez étudier sous les ordres de Cosimo pour devenir riche. »

« Et pour ces jeunes curieux, je leur dis : faites des affaires honnêtes. »

« Hee-hee. Si c’était vrai, votre registre n’aurait qu’une couverture, maire Cosimo. »

« C’est la chose la plus étrange. Si je le quitte des yeux ne serait-ce qu’une seconde, toutes les pages de mon registre disparaissent. Les fées doivent me jouer un tour. »

Falanya avait éclaté de rire.

À côté d’elle, Lowellmina avait fait un sourire malicieux. « Oh, j’ai entendu parler de ces fées. Si je me souviens bien, elles rendent visite aux marchands malhonnêtes la nuit. »

« Je vois ! Eh bien, j’ai entendu dire qu’ils sont connus pour choisir la mauvaise cible à l’occasion. » Cosimo secoua la tête avec consternation.

Lowellmina gloussait en se penchant vers Falanya. « Qu’est-ce que vous en pensez ? Vous devriez vraiment faire attention à ne pas baisser votre garde en présence du maire Cosimo. »

Falanya toucha les épaules de Lowellmina. « C’est bien ce qu’il semblerait. Si vous lui en donnez l’occasion, il vous trompera avant que vous vous en rendiez compte. »

Alors que les deux femmes le dévisageaient, Cosimo esquissa un sourire en coin et leva les mains en signe de défaite.

« Je crains d’être tombé en votre défaveur. Je vais me retirer jusqu’à ce que mes affaires financières soient en ordre. Profitez du banquet, Vos Altesses. »

Avec une révérence, Cosimo laissa les deux femmes et il alla se mêler aux autres invités.

Falanya laissa échapper un soupir interne de soulagement. Elle avait été surprise de se retrouver soudainement mêlée à une conversation, mais comme on pouvait s’y attendre de la part d’un maire, il était intelligent et plein d’esprit. L’interaction l’avait finalement mise à l’aise.

« Eh bien, » dit Lowellmina, interrompant ses pensées. « Maintenant que nous avons passé un moment agréable avec le maire Cosimo, Princesse Falanya, permettez-moi de vous guider vers nos invités d’honneur puisque vous avez fait tout ce chemin. »

Cette proposition semblait sortir de nulle part.

Les invités d’honneur. Les trois princes impériaux. Falanya jeta un coup d’œil vers le centre de l’aire de réception. Cela grouillait de monde depuis qu’elle était arrivée. Elle imaginait que les princes se trouvaient au milieu de tout cela.

… Qu-Qu’est-ce que je dois faire ?

Pour atteindre son objectif, elle devait pénétrer dans cette foule et se tenir devant elle. Mais la mer de personnes était composée de figures influentes avec des réputations établies. Falanya s’inquiétait de savoir si elle pouvait réellement s’introduire dans cette conversation.

Mais le banquet n’allait pas durer éternellement. Les princes devaient avoir leurs propres préparatifs à faire avant le sommet. Si elle était négligente, elle laisserait passer sa chance. Mais si Lowellmina servait d’intermédiaire, Falanya pouvait tirer le meilleur parti de cette situation. D’un autre côté, si Lowellmina était celle qui la présentait, les autres participants remarqueraient la relation étroite entre Natra et la princesse impériale.

Doit-elle donner la priorité à son objectif ? Ou doit-elle chercher à résoudre les choses par elle-même ?

Falanya fut prise d’une indécision momentanée, mais avant qu’elle ne puisse se décider, Lowellmina lui saisit doucement la main.

« Eh bien, allons-y. »

« Attendez. Qu’est-ce que… »

Lowellmina agissait comme si ce n’était pas grave, et Falanya commença à suivre par réflexe. Deux ou trois pas plus tard, la jeune princesse réalisa qu’elle n’avait pas le choix.

Elle m’a eue… !

Avec Lowellmina qui l’entraînait, la princesse Falanya se dirigeait vers les princes. Cela semblait simple de l’extérieur. Mais il y avait de multiples couches et implications à la situation.

Lowellmina avait réussi à faire baisser la garde de Falanya en prenant son parti pendant leur conversation avec Cosimo. Et quand cela s’était produit, Lowellmina avait bondi.

Furieuse, Falanya tordit le cou pour regarder Ninym, qui secoua la tête. Si la princesse écartait la main de Lowellmina, elle attirerait l’attention de tous ceux qui l’entouraient. Cela ne ferait qu’entraîner des complications inutiles.

U-um… Je devrais trouver une bonne raison de laisser tomber…

Falanya essaya de penser à quelque chose, mais Lowellmina avait déjà une longueur d’avance sur elle.

« Princesse Falanya, que savez-vous de mes frères aînés ? »

« E-Euh, un certain nombre de choses. »

« Oh, vraiment ? Comment sont-ils perçus à Natra ? »

« Hum, eh bien… »

Lowellmina commença à lâcher un flot de sujets aléatoires.

Falanya essayait de répondre et en même temps qu’elle essayait de penser à un bon plan. Mais ça ne s’était pas très bien passé.

Assez ! Je n’arrive pas à rassembler mes pensées ! Falanya criait à l’intérieur.

Lowellmina s’insinuait dans le cerveau de Falanya en la surchargeant d’informations. Et le pire, c’est que Falanya savait qu’elle ne pouvait rien faire.

C’est la pire ! Falanya avait ressenti une bouffée d’indignation et elle l’avait regardée fixement.

Sans surprise, Lowellmina avait l’air calme.

***

Partie 2

Pendant cet échange, elles étaient arrivées à l’avant de la foule. Falanya observa la foule qui se sépara lorsqu’elle remarqua Lowellmina. Trois hommes se tenaient devant eux.

« — Mes chers frères. Puis-je avoir un moment de votre temps ? » Lowellmina les appela.

Tous les regards s’étaient portés sur elle.

Falanya n’avait pas d’autre choix que d’accepter. Elle s’était endurcie.

« Qu’y a-t-il, Lowellmina ? » demanda l’un des hommes.

On aurait dit qu’il était de mauvaise humeur, mais Lowellmina avait fait semblant de ne pas le remarquer.

« Je veux vous présenter quelqu’un, » dit-elle en poussant Falanya vers les trois hommes.

Ce sont les princes de l’Empire —

Le prince le plus âgé, Demetrio. Ses vêtements étaient les plus voyants. Il semblait les regarder de haut, elle et Lowellmina.

Le prince du milieu, Bardloche. Il avait la carrure d’un militaire et une profonde cicatrice sur le visage. Il les fixait avec des yeux perçants.

Le plus jeune prince, Manfred. Il était jeune, peut-être un peu plus âgé que Wein, avec des traits élégants. Il l’avait regardée avec curiosité.

« — C’est un plaisir de vous rencontrer. Je suis la princesse héritière du royaume de Natra, Falanya Elk Arbalest. »

En s’inclinant devant les princes, elle s’était souvenue d’une conversation avec Wein avant son départ.

 

+++

« — après ça, les princes impériaux. »

Après l’avoir informée sur Lowellmina, Wein avait enchaîné sur le sujet suivant.

« Tout d’abord, le prince le plus âgé, Demetrio. En tant qu’aîné des trois, il a le soutien des familles nobles les plus conservatrices. En fait, ils le soutiennent seulement parce qu’il est l’aîné. Il n’y a rien de remarquable dans ses capacités ou sa personnalité. Eh bien, ce n’est pas vraiment le fils prodigue. »

« … Un peu comme Lord Geralt, qui est décédé après ce récent accident. »

« Il n’est pas si mauvais… enfin, je l’espère. » Les joues de Wein s’étaient contractées. Cet incident avait été trop inattendu, même pour lui.

« Ensuite, le prince du milieu, Bardloche. Ses principaux soutiens viennent de l’armée. Apparemment, c’est un grand combattant, puisqu’un soldat de renom l’a formé dès son plus jeune âge. Il a même mené ses forces au combat en tant que général. »

« Hmm… Hé, Wein, pourquoi ne peut-il pas être l’empereur ? »

Bardloche correspondait à l’image d’un empereur fort que beaucoup dans l’Empire désiraient.

Mais Wein secoua la tête. « Il se concentre trop sur les affaires militaires au détriment de tout le reste, peut-être à cause de son histoire personnelle. Et il a tendance à manquer de respect aux fonctionnaires civils. Il veut être plus ferme avec les provinces qui ne rentrent pas dans le rang, ce qui lui a valu quelques ennemis. »

Falanya trouva cette réponse convaincante. En observant Wein, elle avait commencé à développer une vague compréhension de l’importance de l’équilibre dans la gestion d’une nation.

« Le dernier est le plus jeune, Manfred. Son soutien vient des nouveaux riches. Ça aide qu’il ait une langue d’argent. Il ne cesse de faire des promesses aux gens qu’il tiendra “une fois qu’il sera empereur”, c’est ainsi qu’il a réussi à s’assurer la coopération de nombreuses provinces. »

« Est-ce que… cela peut fonctionner ? »

« Qui sait ? Peut-être qu’il tiendra ses promesses, ou qu’il les déclarera nulles et non avenues une fois qu’il sera sur le trône… C’est le plus difficile à lire des trois. Tu devrais vraiment te méfier de lui. »

Wein haussa les épaules et poursuivit. « Eh bien, les princes sont tous dans le même bateau. Leur soutien a faibli, parce qu’ils se sont plantés avec une rébellion bâclée alors que la princesse s’est très bien comportée. Ils considèrent le sommet comme leur chance de faire leur retour en force. Ils prévoient d’en profiter pour persuader les participants importants, ceux de Mealtars et Lowellmina de rejoindre leurs factions. »

« Ah, c’est vrai. Les princes n’ont pas encore réalisé son véritable objectif et la voient toujours comme quelqu’un à conquérir. »

Cet oubli pourrait être attribué au fait que Lowellmina s’était positionnée de la bonne manière. Ils l’auraient écrasée si elle avait été une rivale évidente qui leur disputait le trône. Mais elle avait réussi à se présenter comme une princesse qui agissait simplement par amour pour sa nation. Chaque prince complotait pour l’avoir de son côté, afin que la réputation de sa faction monte en flèche. Pour cette raison, elle ne pouvait pas se permettre d’agir imprudemment. Falanya pensait que c’était diabolique.

« De plus, ils ne rassemblent pas autant d’acteurs majeurs juste pour les convaincre : ils veulent exercer leur domination sur l’Empire alors qu’il est en pleine tourmente. »

Cela faisait un an que l’Empire Earthworld avait perdu son empereur. Mais les princes étaient toujours dans l’impasse, et le prochain souverain n’avait pas encore été choisi. Naturellement, la nation entière était dans un état d’anxiété perpétuelle.

Ils avaient invité à ce sommet des personnes qui n’auraient normalement été présentes qu’à la suite de l’invitation de l’héritier légitime du trône, afin de prouver que leur influence n’avait pas faibli — et de montrer qu’ils étaient assez mûrs pour résoudre ce problème avec des mots.

« En tout cas, cela résume à peu près les trois princes. Lorsque tu les rencontreras, j’imagine qu’ils t’étudieront de près pour jauger la relation entre Natra et Lowellmina — et voir s’ils peuvent la miner. »

« Et même s’ils essaient, je ne les laisserai pas faire. »

« Exactement. »

Wein avait caressé les cheveux de Falanya.

« Veille à rester sur tes gardes. Tu seras entouré de personnes que tu ne connais pas, tu seras donc soumise à une forte pression. Et n’oublie pas de faire attention à l’extérieur. Comme tu es si mignonne, j’imagine que les hommes vont essayer de te draguer en dehors de la sphère politique. Refuse-les. »

« S’il te plaît, Wein. Tu n’as pas besoin de me le dire deux fois. » Les joues de Falanya se gonflèrent alors qu’elle faisait face à son frère surprotecteur.

« Je le sais. Mais les grands frères s’inquiètent toujours de ce genre de choses, » dit Wein, en continuant à lui caresser les cheveux.

 

+++

Retour au présent.

Avec les yeux des princes et de la foule murmurante braqués sur elle, Falanya comprit enfin pourquoi les craintes de Wein n’étaient pas infondées.

Falanya était apparue devant sa part de grandes foules lors de bals et autres événements à Natra. Mais le poids qu’elle sentait actuellement sur ses épaules menaçait d’écraser ces humbles expériences.

… Mais…

Son frère lui avait confié une tâche importante. Ce n’était pas le moment d’avoir peur.

Falanya regarda les princes droit dans les yeux.

« — Eh bien, c’est une surprise. »

Le premier à prendre la parole fut le plus jeune prince, Manfred.

« J’avais entendu votre nom, Princesse Falanya, mais je ne m’attendais pas à ce que vous soyez si belle. J’aurais aimé que nous fassions connaissance plus tôt, » avait-il noté avec l’éloquence légère et facile d’un maître musicien.

« Oh ! » s’était-il alors exclamé théâtralement. « Veuillez me pardonner. Je suis le plus jeune prince de l’empire Earthworld, Manfred Earthworld. C’est un plaisir de vous rencontrer, Princesse Falanya. »

« C’est un plaisir de faire votre connaissance, Prince Manfred. »

Le suivant se présenta à voix basse.

« Je suis Bardloche, le deuxième prince… Je vois que la jeune sœur du prince des rumeurs Wein est venue à sa place. »

« Je suis terriblement désolée. En tant que prince régent, il ne pouvait s’absenter de ses nombreux devoirs. »

« C’est ce que j’ai entendu. On dirait qu’il a vraiment montré à l’Ouest une chose ou deux. Je pensais avoir la chance de lui parler. C’est dommage. »

Le dernier à offrir ses commentaires avait été le prince aîné hostile.

« … Je suis le prince aîné des Earthworld, Demetrio. »

Quelque chose dans sa voix indiquait qu’il était mécontent.

« Merci d’être venus du grand nord. Mais c’est un événement crucial pour l’Empire et nos nations alliées. Le fait d’envoyer la princesse héritière… »

Ses yeux s’enfoncèrent dans Falanya.

« … me porte à croire que vous nous regardez de haut. »

« Non, nous n’aurions jamais… »

Cela avait laissé Falanya perplexe. Elle s’attendait à ce qu’il se montre accueillant pour convaincre les gens, mais Demetrio venait de lui prouver le contraire.

La nuée d’invités influents semblait tout aussi surprise. Ils devaient s’attendre à ce qu’il coupe leur alliance ou fasse quelque chose de tout aussi radical, car ils avaient prêté une attention toute particulière à cette conversation tendue.

 

 

« De toutes les choses à dire —, » Lowellmina l’avait interrompu.

« Nous avons invité Natra à une cérémonie pour célébrer l’unité entre Mealtars et l’Empire. Je sais qu’il est regrettable que nous ne puissions pas rencontrer le prince Wein, mais je pense qu’il est sans cœur de la juger indigne de ton temps. »

Tout le monde connaissait le véritable but de ce rassemblement : le sommet des enfants impériaux, une question de la plus haute importance pour l’Empire. Mais dans la sphère publique, ils s’étaient réunis pour une autre raison — pour cette cérémonie — que Lowellmina venait de rappeler à Demetrio.

Il l’avait regardée en silence, mais elle n’avait pas bronché, croisant son regard et le pressant davantage.

« N’es-tu pas d’accord, Manfred ? » demanda-t-elle à un autre prince.

Se retrouvant dans la conversation, Manfred avait rapidement examiné la scène et avait haussé les épaules.

« Il semble que nous ayons surpris Demetrio de mauvaise humeur. Maintenant, Princesse Falanya. Venez avec moi. Parlons-en. »

Il semblerait que Manfred avait décidé qu’il serait plus stratégique de se rapprocher de Natra que de suivre l’exemple de Demetrio. Manfred tendit doucement la main vers Falanya.

Cependant, Bardloche n’allait pas laisser passer cela sans commentaire.

« Attends, Manfred. J’ai envie d’entendre ce que Natra a à dire. »

« Bardloche, tu vas être confronté à la réalité : je sais que tu es un crétin belliciste, mais as-tu déjà entendu parler de “l’attente de ton tour” ? »

« Dans ce cas, tu devrais céder face à moi, petit frère. »

Alors que Lowellmina avait aidé Falanya à éviter l’agression verbale de Demetrio, la princesse impériale avait introduit une nouvelle source de tension entre Bardloche et Manfred. Falanya n’arrivait pas à suivre tous ces rebondissements.

« — Votre Altesse, » lui chuchota Ninym à l’oreille par-derrière. « — Si nous restons ici, nous serons pris dans leur dispute. Nous devrions partir dès maintenant. »

« M-Mais qu’est-ce que je dois dire ? »

« Que diriez-vous d’un truc comme ça… ? » suggéra Ninym.

Falanya hocha la tête et se tourna vers Manfred.

« Prince Manfred, je suis flattée de votre invitation, mais je vous demande d’accorder cet honneur à quelqu’un d’autre pour aujourd’hui. »

« Me trouvez-vous un interlocuteur désagréable ? »

« Certainement pas —, » déclara Falanya avant de prendre la main de Lowellmina. « J’ai déjà promis à la princesse que je réserverais du temps pour lui parler. »

« Quoi ? » Lowellmina avait eu l’air surprise.

« Hmm…, » grogna Manfred, cherchant un véritable motif.

Comme Lowellmina avait été celle qui avait fait l’introduction, Falanya aurait déjà eu du mal à nier qu’il y avait une relation étroite entre Natra et Lowellmina. Vu la situation, Falanya avait décidé qu’il valait mieux y aller à fond et utiliser Lowellmina comme excuse pour partir.

Compte tenu de leur politique actuelle qui consistait à rester à l’écart de la lutte pour le trône, c’était un dernier effort pour Natra. Mais c’était aussi le meilleur moyen de s’en sortir.

« — C’est vrai. Je suis vraiment désolée, Manfred, » dit Lowellmina.

« Je vois… Eh bien, une promesse est une promesse. »

Les princes avaient supposé que Falanya avait fait partie de la faction de Lowellmina depuis le début. Ce n’était pas une demande étrange. De plus, Lowellmina profitait de faire semblant d’être dans une allégeance établie. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle laisse passer cette opportunité.

« Eh bien, maintenant que je vous ai présenté à mes frères, poursuivons notre chemin, princesse Falanya. »

« Oui, bien sûr. Veuillez m’excuser. »

Falanya s’inclina et rejoignit Lowellmina. Elles marchèrent ensemble jusqu’aux bords de la salle. Dès qu’elles furent hors de portée de voix, Lowellmina se mit à glousser.

« Hee-hee. Vous avez très bien fait de nous sortir de là. »

« … »

Même si elles n’avaient réussi à s’éclipser que parce que Lowellmina avait suivi son plan, c’était sa faute en premier lieu pour avoir traîné Falanya auprès des princes. La jeune princesse se sentait en conflit avec toute cette histoire.

« Eh bien, Princesse Falanya, que faisons-nous maintenant ? Cela ne me dérangerait pas que nous discutions. »

Falanya avait réussi à se présenter aux princes. Lowellmina avait réussi à afficher une relation étroite avec Natra. En d’autres termes, les deux femmes avaient atteint leurs objectifs. Il ne restait plus qu’à profiter de l’offre culinaire du banquet et à se mêler aux invités habituels, et Falanya serait enfin libre ! Mais pour être honnête, la conversation avec les princes avait déjà épuisé toute son énergie.

Elle devait être un livre ouvert, car Lowellmina lui avait adressé un sourire sec.

***

Partie 3

« Il serait préférable que vous vous reposiez un moment. Je vais aller parler avec les autres invités. Mes frères sont piégés par leurs partisans, et j’imagine qu’ils ne vous dérangeront plus dans la salle de réception. Je vous reverrai plus tard, » dit Lowellmina avant de partir.

Quand elle fut hors de vue, Falanya poussa un lourd soupir.

« Hff… »

« Princesse Falanya, vous avez correctement agi, aujourd’hui, » avait déclaré Ninym à ses côtés avec gentillesse.

Falanya était devenue timide. « Hé, Ninym, je, hum… »

« Pas besoin de faire une telle tête. Vous vous êtes merveilleusement bien comportée. »

« … »

Le visage de Falanya s’était détendu pendant un instant, mais elle était rapidement devenue insatisfaite.

Lowellmina avait pris le dessus sur elle. En tant que petite sœur de Wein, Falanya avait espéré rapporter quelque chose de valable, mais maintenant elle était pleine de regrets.

Mais c’était après tout la première fois que Falanya avait affaire à la diplomatie étrangère. C’était le résultat attendu lorsqu’on se trouvait face à des personnes importantes et expérimentées.

Cela avait poussé Ninym à dire : « La diplomatie est souvent embrouillée par des pensées individuelles et des émotions fortes, il est donc raisonnable que les choses ne se passent pas toujours comme prévu. Pour l’instant, nous devrions nous réjouir d’avoir atteint notre objectif. »

« … Tu as raison, Ninym. »

Falanya comprenait que les résultats n’étaient jamais certains. Elle se sentait coupable, mais cela ne la mènerait nulle part.

« Je pense que je vais me reposer pour l’instant. Et quand je me sentirai mieux, nous pourrons réfléchir aux moyens d’aider Wein. »

« Oui, c’est le but. » Ninym sourit avant que ses yeux ne se dirigent soudainement vers la salle de réception. « … Princesse Falanya, j’ai peur de devoir vous quitter pour un moment. »

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« J’ai des affaires à régler. Je reviendrai bientôt. Ne vous inquiétez pas… Nanaki, veille sur la princesse jusqu’à mon retour. » Ninym tourna les talons et courut vers le hall.

Nanaki était apparu instantanément à ses côtés, et Falanya inclina la tête en signe de confusion.

« Je me demande ce qui dérange Ninym ? »

« Je ne sais pas. »

« Hmm… Hé, Nanaki, qu’est-ce que tu manges ? »

« Une pâtisserie. Ils en ont d’autres là-bas. Elles sont plutôt bonnes. »

« J’en veux une, » déclara Falanya, puis elle avait marché avec Nanaki jusqu’à la table.

 

+++

Au-delà de la salle de réception se trouvait un sentier que Ninym avait suivi. Après un moment, elle était arrivée à un jardin.

Une femme seule se tenait à l’entrée. Ninym connaissait bien son visage. C’était la préposée de Lowellmina, Fyshe Blundell.

En remarquant que Ninym se dirigeait vers elle, Fyshe fit un pas de côté et indiqua l’intérieur du jardin. Ninym était entrée. À côté de la fontaine se trouvait Lowellmina.

« Si ce n’est pas Ninym. Quelle coïncidence que nous nous rencontrions ici ! » Lowellmina avait vraiment l’air choquée.

Ninym soupira. « Dis celle qui n’arrête pas de me lancer des regards. »

Lorsque Lowellmina s’était séparée de Falanya, elle avait jeté un regard significatif à Ninym du coin de l’œil.

Il était assez facile pour Ninym de décoder cela comme un signal pour qu’elle vienne et rencontre Lowellmina seule.

« Hee-hee, je plaisante. Ai-je raison d’imaginer que c’est toi qui as mis au point le plan de la princesse Falanya ? »

« Wein m’a dit de lui donner autant d’espace que possible, mais dans une telle situation… »

« Je parie que tu étais surprise que Demetrio ose lui dire de telles choses en face. »

« Notre alliance a failli s’effondrer. Honnêtement, à quoi pensait-il ? »

Ninym pourrait comprendre si cela était arrivé après que l’Empire se soit calmé. Dans ce cas, il aurait pu se battre contre Natra pour quelque chose d’aléatoire et les détruire à sa guise. Mais il avait essayé de se faire plus d’ennemis alors que les braises de la guerre civile étaient encore chaudes. C’était de la folie.

Lowellmina répondit à sa question de manière impeccable. « C’est simple : c’est le fils aîné. Wein se débrouille bien à Natra, et la petite sœur de Wein est venue à sa place. »

« … Je ne comprends toujours pas. »

« C’est une question de fierté. Il est le prince aîné de l’Empire Earthworld — la plus grande puissance du continent oriental ! Mais sa réputation n’est pas des meilleures, et il semblerait que ses jeunes frères puissent l’évincer. En plus de cela, leur allié du Nord a de bons résultats à l’Est et à l’Ouest ! De plus, le prince héritier Wein est plus jeune que lui ! Et pour couronner le tout, le Prince Wein a envoyé sa jeune sœur au rassemblement où Demetrio pourrait être couronné empereur ! Mon grand frère doit trouver cela intolérable. »

« … Je ne dirais pas que c’est rationnel. »

« S’il était né avec un cerveau, il serait assis sur le trône à l’heure qu’il est, » déclara Lowellmina en ricanant.

Ninym laissa échapper un autre soupir et changea de sujet.

« Bien, restons-en là. Qu’est-ce que tu me veux ? Je ne veux pas laisser la princesse Falanya seule trop longtemps. S’il te plaît, sois brève. »

« Hé ! Qui est le plus important pour toi : moi ou la princesse ? »

« La Princesse Falanya. Cela devrait être évident. »

« Aïe ! Comment as-tu pu, Ninym ? »

« … » Ninym resta silencieuse et tourna sur son talon.

« Ah, attends. Temps mort. J’étais juste en train de plaisanter. »

« Je suis occupée. »

« Je n’arrive pas à croire que tu sois si froide après que nous soyons restées si longtemps sans nous voir. Mais c’est ce que j’aime chez toi ! — Oh, s’il te plaît, ne pars pas ! »

« Si tu ne vas pas droit au but, je vais signaler à Wein que Fattymina a doublé de volume. »

« C’est du harcèlement ! … Bien. Il n’y a évidemment qu’une seule chose pour laquelle je t’appellerais : veux-tu faire un marché ? »

« Quel genre d’accord ? »

« Je veux que la princesse Falanya déclare ouvertement que Natra me soutient. »

Ninym plissa les yeux. « N’est-il pas déjà connu que tu as des liens avec Natra ? »

« Oui, grâce à vous. Mais j’ai besoin d’un coup de pouce supplémentaire. Cela aurait été une chose si le chef par intérim de Natra était effectivement venu faire la même chose que la princesse Falanya. Mais tout le monde est amené à se demander si elle représente la position officielle de Natra. »

« … »

Ninym comprenait où elle voulait en venir. C’était la première incursion de Falanya dans la diplomatie. D’un autre côté, c’était la première fois que d’autres nations avaient une chance de s’engager avec elle.

En d’autres termes, personne ne connaissait sa position en tant que diplomate — ou même si elle avait la capacité d’influencer sa propre nation.

Si elle avait tenu une promesse faite à une autre nation en tant que représentante de Natra, elle aurait plus de valeur en tant que diplomate. D’un autre côté, si elle n’avait pas son mot à dire dans la politique internationale, Falanya serait réduite à un spectacle pour les yeux et pas grand-chose d’autre.

Bien sûr, il serait difficile d’imaginer qu’une personne de la famille royale n’ait pas d’impact… mais les autres nations doivent penser qu’elle ne peut pas représenter pleinement le royaume, puisque Wein est le chef officiel.

C’est pourquoi cette dernière poussée était nécessaire. Lowellmina voulait que Natra déclare publiquement qu’elle serait de son côté. Si un membre de la famille royale faisait une telle annonce, il n’y aurait pas de place pour le doute.

« Penses-tu que tu pourrais glisser un mot en ma faveur, Ninym ? Si cela venait de toi, je pense qu’elle serait encline à accepter. S’il te plaît ? » Lowellmina avait donné l’impression qu’elle demandait une petite faveur.

Avec ses traits fins, elle avait certainement l’air très douce.

Mais Ninym était restée calme. « Qu’aurons-nous en retour ? J’imagine que tu as préparé quelque chose pour tenir ta part du “marché”. »

« Bien sûr. Au fait, qu’est-ce que tu crois que c’est ? Si tu réponds correctement, je te donnerai une information supplémentaire. »

« Je m’en fiche. Dis-le-moi simplement. »

« Hmph. C’est comme ça. » Lowellmina pinça ses lèvres en signe de déception. Et l’instant d’après, ses yeux abritaient quelque chose de terrible.

« C’est à propos du sommet. » Ses lèvres s’étaient retroussées en un sourire en coin. « Ne veux-tu pas en savoir plus sur la réunion à laquelle seuls les princes et moi assisterons ? »

« … »

Si Ninym avait été un autre gros bonnet étranger, elle se serait jetée sur ça sans hésiter.

Après tout, ils parlaient de la réunion privée qui pouvait littéralement décider du sort de l’Empire. Quels accords seraient conclus ? Où leurs choix les mèneraient-ils ? Il n’était pas exagéré de dire que chaque mot qui passait derrière ces portes fermées valait une fortune.

C’était audacieux de la part de Lowellmina de choisir ce moment pour jouer son jeu. Il était clair qu’elle avait les yeux sur Natra et que c’était la meilleure occasion de négocier avec sa cible.

« … Vous tous, vous êtes tous très intelligents. »

« Je ne dirais pas ça, » répondit Lowellmina par réflexe. Un instant plus tard. « … “Vous tous” ? »

Lowellmina s’était immédiatement mise sur la défensive.

Ninym était soudain tout sourire. « Tu sais, Wein a préparé une réponse au cas où tu viendrais nous voir avec un marché, Lowa. »

Il y avait deux voies possibles. L’une était celle où Falanya dévierait les avances de Lowellmina et se tiendrait à l’écart de la bataille pour le trône. L’autre était celle où Lowellmina prendrait le dessus et où Natra serait considérée comme son alliée potentielle.

Wein s’attendait à ce que Lowellmina évoque cette monnaie d’échange, quel que soit le chemin qu’ils empruntaient.

« … Qu’est-ce qu’il a dit ? »

Ninym avait offert la réponse de Wein. « Je vais te le dire textuellement : “Recule. Je n’ai pas besoin d’un accord.” »

« … » Lowellmina était restée silencieuse pendant quelques secondes. « Je vois… Wein considère l’événement le plus important pour l’Empire comme un tremplin pour sa jeune sœur. »

Puis elle jeta un regard à Ninym — et à Wein à travers sa procuration. « Il semblerait que nous ayons été snobés. »

Ninym grogna avec dérision. « Si vous ne voulez pas être traités de la sorte, accélérez le rythme et choisissez un empereur. Sinon, rien ne changera même si vous continuez à parler, candidate impériale. »

Elles se fixèrent d’un regard glacial pendant quelques secondes, ce qui était plus que suffisant pour que les faibles d’esprit se recroquevillent. Lowellmina fut la première à rompre son regard.

« C’est malheureux, mais je suppose que vous ne me laissez pas le choix. Si c’est le cas, je suppose que je vais reporter mon attention sur la solidification de mes projets au sommet. »

 

 

« Je t’y encourage. »

« Wow. Quelle sincérité ! »

« Mon cœur est déjà pris. Si tu n’as rien d’autre à dire, je vais rentrer. »

« D’accord — Oh, juste un moment. » Lowellmina avait retenu Ninym avant qu’elle ne puisse se retourner. « Tu as fait tout ce chemin, alors je vais te donner cette information supplémentaire dont j’ai parlé. »

« Même si je n’ai pas répondu correctement ? »

« Appelle ça un prix de participation. Prête-moi ton oreille. » Lowellmina lui murmura quelque chose de presque inintelligible.

Les yeux de Ninym s’écarquillèrent de surprise. « Vraiment ? »

« C’est le cas. » Lowellmina acquiesça en souriant de façon malicieuse. « Ces deux-là sont en route pour venir ici. »

***

Partie 4

« Hmm… »

Se tenant dans un coin de la salle de réception, Falanya gémissait comme un petit animal.

« Alors ? As-tu trouvé la solution ? » demanda le garçon à côté d’elle, Nanaki.

« En quelque sorte… » Les yeux de Falanya s’étaient fixés sur un groupe à l’extrémité droite de la pièce. « Il semble que l’homme là-bas ait parlé tout le temps, mais que les gens autour de lui ne soient pas intéressés. »

« Tu as raison, » répondit Nanaki. « Les participants ont l’habitude de sauver les apparences. Mais ils ont tendance à mettre toute leur énergie à maintenir leur expression — et négligent de se soucier de la position de leurs pieds. Regarde comme ils sont tous orientés dans des directions différentes. C’est un signe que leur esprit est à l’arrêt. »

Nanaki avait raison. Aucune des personnes autour de l’homme qui parlait n’avait les pieds tournés vers lui. La plupart étaient dirigés vers le centre de la salle, vers les princes impériaux.

« Es-tu toujours en train de regarder les gens, Nanaki ? »

« Je suis un garde. C’est le métier qui veut ça, » répondit-il sèchement. « De toute façon, pourquoi me demandes-tu soudainement de t’apprendre à lire le langage corporel ? »

« N’est-ce pas évident ? Je veux aider Wein, » répondit Falanya, comme si c’était la seule réponse logique. « J’ai échoué cette fois-ci. Cela doit être parce que j’ai laissé la princesse Lowellmina contrôler le flux de la conversation. Je veux observer les autres invités pour apprendre comment prendre et garder l’initiative dans une discussion. Ainsi, je pourrai l’utiliser à la prochaine occasion. N’est-ce pas ? »

« Tu ne sais même pas s’il y aura une “prochaine fois”. »

« Mais si c’est le cas, je pourrai me tenir debout. Je veux me venger de la princesse Lowellmina. »

Les yeux de Falanya brûlaient d’un sentiment de devoir.

Nanaki n’avait pas l’air du tout intéressé. « Dans ce cas, » avait-il proposé, « regarde ce groupe là-bas. Tu peux probablement apprendre quelque chose d’eux. »

Il désigna un groupe serré de personnes sur le côté gauche. Bien que plus petit que celui autour des princes impériaux, une foule considérable s’était rassemblée autour d’une personne.

« Hmm… Contrairement à l’autre homme, tous les pieds sont tournés vers celui du milieu. »

« L’orateur est petit, non ? Être grand t’aide à te démarquer, mais cela signifie aussi que c’est difficile si tu es petit. »

« Pour attirer cette foule, cette personne doit être un grand orateur, non ? »

« Et grâce à une gestuelle astucieuse, l’orateur a su capter l’attention de leur vue et de leur ouïe. Conquérir deux des cinq sens, c’est énorme. »

Maintenant qu’il l’avait mentionné, Falanya se souvenait de la façon dont Wein utilisait le langage corporel pour faire passer des messages lors de ses propres réunions. C’était un bon rappel pour étudier ses manières quand elle serait à la maison.

Falanya s’était avancée. « Nanaki, allons écouter. »

« Attends, en face de… »

« Hein ? — Meep. » Elle avait senti quelque chose rebondir sur son visage.

Le temps qu’elle réalise qu’elle s’était heurtée à quelque chose, elle était en train de tomber. Elle pouvait déjà imaginer l’impact de la chute… Mais l’instant d’après, un bras s’était enroulé autour de son dos et l’avait soutenue.

« Whoa. Êtes-vous blessée ? »

Il appartenait à un homme qui devait être militaire. Il n’avait pas perdu son équilibre en tenant Falanya d’une main. Sa tenue formelle pour la cérémonie semblait raide et inconfortable.

« O-Oui. Je vais bien. » Falanya corrigea sa posture et elle s’inclina devant l’homme. « Veuillez pardonner mon inattention. »

« Pas du tout. C’est mon erreur de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. N’y pensez pas. » L’homme offrit un sourire joyeux. Son expression désinhibée soulageait le cœur de ceux qui posaient les yeux dessus.

Quelqu’un avait appelé vers eux. « Glen, qu’est-ce qui se passe ? »

Un autre homme était apparu, apparemment une connaissance du militaire, puisqu’ils se tutoyaient. Ce nouvel arrivant dégageait une ambiance complètement différente de celle de Glen.

Sa tenue de soirée lui allait comme un gant, et son regard était d’une intelligence vive. Si Glen était un militaire typique, il était un fonctionnaire civil typique.

« Oh, Strang. Pas de quoi s’inquiéter. As-tu fait ce que tu voulais ? »

« Oui, j’ai fini de parler avec le Prince Manfred — Et qui cela peut-il être ? » Strang s’était retourné pour regarder Falanya.

« Oh, c’est… » Glen s’était tu. « Attends. Je n’ai pas encore demandé. »

« … Il faut vraiment que tu te ressaisisses. » Strang avait l’air exaspéré. Il avait fait face à Falanya. « Pardonnez à mon compagnon. Je suis Strang Nanos, gouverneur général par intérim de la province impériale de Burnoch. Et voici… »

« Glen Markham, humble soldat de l’Empire. »

Ils s’étaient tous deux inclinés.

Falanya s’était présentée. « C’est un plaisir. Je suis la princesse héritière de Natra, Falanya Elk Arbalest. »

« « — » »

Falanya avait trouvé leurs réactions étranges. Pour une raison ou une autre, ils étaient devenus agités après avoir entendu son nom.

Elle avait d’abord pensé que c’était parce qu’ils étaient surpris par son rang, mais cela ne semblait pas être le cas. D’après leurs réactions, elle pouvait deviner que quelque chose d’autre les avait déstabilisés.

« Y a-t-il un problème ? »

Il s’agissait de Glen qui avait répondu, la voix tendue. « Ah, hum, non, c’est… Je m’excuse. Par Natra, vous voulez dire la nation où réside le prince Wein… ? »

« Oui. C’est mon frère aîné. »

Glen et Strang avaient échangé des regards.

Falanya avait penché la tête sur le côté. « Le connaissez-vous personnellement… ? »

Strang s’était éclairci la gorge. « Non… Il se trouve qu’il a le même nom qu’une connaissance. »

« Oui, oui. Bien qu’à en juger par l’excellente réputation de Prince Wein, il est audacieux d’évoquer les deux individus dans la même phrase. »

« Ah, je vois. »

Wein n’était pas un nom rare. Et si ces honnêtes hommes disaient du mal de leur connaissance, Falanya savait qu’il ne devait pas ressembler à son frère.

Hein. Je jure que le nom de Glen me dit quelque chose…

Où avait-elle pu l’entendre ? Ce n’était pas non plus un nom rare, donc ça devait venir d’un souvenir sans rapport.

Strang prit la parole. « Je suis terriblement désolé, Princesse Falanya. J’espère que vous pardonnerez cette présentation précipitée. Je crains que nous devions aller quelque part. Je suis réticent à l’idée de nous séparer ainsi, mais… »

« Oh, vraiment ? Ne faites pas attention à moi. »

« Merci. J’espère que nous aurons la chance de nous revoir… Glen. »

« Bien. À bientôt, Princesse. »

Les deux hommes avaient tourné les talons et étaient sortis de la salle de réception. Ils devaient avoir des affaires plutôt urgentes à régler.

« Ce Glen semble vraiment adroit, cependant l’autre gars est juste un sac d’os. »

« Oh, vraiment ? » Falanya le demanda à Nanaki.

« Mais je n’ai pas eu de mauvaises vibrations de sa part, » avait-il ajouté en hochant la tête.

Falanya n’avait jamais vu Nanaki combattre. Mais elle savait que Wein et Ninym avaient une haute opinion de ses compétences. Si Nanaki pensait que Glen était fort, ça ne pouvait pas être faux.

Tout à coup, Falanya avait ressenti le besoin de poser une question méchante. « Est-il plus fort que toi, Nanaki ? »

« Ça dépend. Il est assez fort pour que je ne puisse pas garantir comment un combat entre nous se terminerait, » répondit Nanaki.

Les joues de Falanya s’étaient gonflées à la suite de sa réponse classique.

« … Mais ce serait une autre histoire si tu étais impliqué, Falanya, » chuchota-t-il.

« Hmm ? As-tu dit quelque chose ? »

« Rien. » Nanaki avait détourné son visage.

Ninym était revenue à ce moment-là.

« Je m’excuse pour l’attente, Princesse Falanya… S’est-il passé quelque chose, Nanaki ? »

« Rien. Ne voulais-tu pas écouter ce groupe là-bas, Falanya ? »

« Ah, c’est vrai. Allons-y tous ensemble. »

Falanya était partie avec Nanaki qui le suivait.

Ninym hocha la tête en signe de confusion apparente et elle suivit derrière.

 

+++

Le soleil commençait à se coucher sur Mealtars. La ville était inondée de la lumière rouge du soir.

Et c’était le coucher du soleil, même dans les coins les plus au nord de Natra.

« … Ouf, » lâcha Wein, en jetant une liasse de documents sur son bureau après avoir terminé quelques travaux.

Il jeta un coup d’œil à côté de lui, là où Ninym se tenait normalement au-dessus de lui. Bien sûr, il n’y avait personne maintenant. Elle était à Mealtars, en tant qu’aide diplomatique de sa petite sœur.

« … Je suis inquiet, » avait-il accidentellement laissé échapper, à voix basse pour lui-même.

« JE SUIS ! SOUFFRANCE ! MALADE ! » Wein hurla comme si les vannes s’étaient ouvertes sur ses émotions refoulées.

« Ngh... Je me demande si Falanya va bien… Je sais que rien ne lui arrivera avec Ninym et Nanaki qui l’accompagnent, mais… Et si ? Non… À moins que… ? »

Wein avait fait le grand saut lorsqu’il avait envoyé Falanya avec la délégation à Mealtars. Elle avait voulu y aller, et il avait espéré que cela l’aiderait à grandir. Il ne regrettait pas sa décision. Aucun regret du tout. Mais cela ne voulait pas dire qu’il n’était pas inquiet.

« J’espère qu’elle ne se donne pas trop de mal… »

Si Falanya pouvait le voir maintenant, elle lui sourirait sèchement. Sur son visage, il y avait maintenant le même regard inquiet qu’elle avait chaque fois que Wein partait dans un pays étranger.

« Pardonnez-moi, Votre Altesse. » Quelqu’un frappa à la porte et entra après ça dans la pièce.

« Oh, Revan. J’ai fini la paperasse. »

Revan était le Flahm qui servait d’assistant au père de Wein, le roi Owen. Il était actuellement l’infirmier d’Owen pendant que le roi se rétablissait. Mais depuis que Ninym était partie avec Falanya, il avait rempli le rôle d’aide temporaire de Wein.

« S’il vous plaît, laissez-moi jeter un coup d’œil. » Revan rassembla les documents et les feuilleta rapidement. « … Tout semble être en ordre. Avec cet édit, le Général Hagal sera rétabli sur le papier et dans la pratique. »

Le sourire de l’aide était amer. « Vous avez été plutôt imprudent, Votre Altesse. Utiliser le général pour enfumer les rebelles et tout le reste. »

« C’était à l’origine un plan à long terme. C’est ma faute, j’ai laissé l’Ouest prendre le dessus sur moi… J’ai déjà reçu une tonne de critiques de Ninym à ce sujet. Essaie d’y aller doucement avec moi. »

« Ha-ha-ha. Il semble que vous ayez une bonne relation. Par respect, je n’en dirai pas plus sur le sujet, » dit Revan. « J’aimerais cependant porter quelque chose à votre attention. Ceux que nous avons purgés remplissaient généralement de petits rôles, mais nous avons maintenant quelques postes et domaines non remplis. Que conseillez-vous de faire ? »

« Il y a des Flahms qui ont du temps devant eux, non ? Déplacez certains d’entre eux pour le moment. »

Revan avait eu l’air surpris. « Assigner des Flahms à des postes de pouvoir suscitera l’opposition des non-Flahms. Et les Flahms qui occupent ces postes pourraient devenir vaniteux en s’habituant à leur nouveau statut. Est-ce que cela vous convient ? »

« Laisse-moi te le demander : penses-tu vraiment que Natra peut être difficile en matière de personnel ? »

« … » Revan était resté silencieux.

« Natra prend de l’ampleur — géographiquement et économiquement. Nous devons mettre à profit tout le capital humain disponible, même si cela implique de supporter des coupures, des meurtrissures ou des épines, ou nous ne parviendrons jamais à maîtriser notre situation. »

« Je comprends. Alors, comme vous voulez. » Il s’était incliné, puis il avait semblé se souvenir de quelque chose. « Selon notre planning, la cérémonie à Mealtars devrait avoir lieu aujourd’hui. »

« Tu as raison. Tant que ça s’est passé sans problème, ça devrait être fini maintenant. Eh bien, la vraie affaire vient après ça. »

La cérémonie n’était qu’un prélude, après tout. Le véritable cœur du problème était le Sommet des enfants impériaux qui allait suivre.

« J’espère vraiment que rien ne se passera…, » murmura Wein.

« Comme je m’y attendais. Vous êtes inquiet pour la princesse Falanya. »

« C’est toujours moi qui sors. J’ai enfin compris ce que ça fait d’être laissé pour compte. »

« Ha-ha-ha. Peut-être aimeriez-vous prendre le cheval le plus rapide et vous précipiter à ses côtés ? »

« … »

« … Votre Altesse, c’était une blague. »

« Je sais. Je calculais juste si c’était possible. »

Revan avait eu des sueurs froides. « S’il vous plaît, ne me faites pas peur comme ça… Prions simplement pour qu’elle revienne saine et sauve. C’est tout ce que nous pouvons faire. »

« … Tu as raison. Je suppose que c’est ça. »

Les rayons du soleil couchant passant par la fenêtre avaient commencé à s’atténuer.

La nuit sera bientôt sur eux.

 

+++

Le prince aîné, Demetrio.

Le prince du milieu, Bardloche.

Le plus jeune prince, Manfred.

Devant les trois princes impériaux, la princesse héritière Lowellmina avait fait sa déclaration.

« Discutons de l’avenir de l’Empire — . »

Dans une pièce secrète réservée à eux quatre, le rideau était sur le point de se lever sur le Sommet des Enfants Impériaux où le destin de l’Empire sera décidé.

***

Chapitre 4 : Un aperçu des liens familiaux

Partie 1

« Et enfin, nous devons parler des Mealtars. »

C’était juste avant qu’ils ne partent pour la ville. Wein avait terminé son explication sur les princes impériaux, il était sur le point de conclure.

« La ville de Mealtars, dans la province de Systio, était initialement alignée sur la faction du prince aîné, Demetrio. Cela pourrait être attribué à l’influence du gouverneur général qui venait d’être nommé à l’époque. »

« Cependant, » poursuit Wein, « après l’échec de la rébellion, Mealtars a présenté des preuves accablantes de contact avec l’Occident. »

« Pourquoi Mealtars ferait-elle cela ? »

« C’est le gouverneur général qui avait ordonné de communiquer avec l’Ouest, en menaçant le peuple et en les forçant à obéir. Ils voulaient que le gouverneur général paie — du moins c’est ce que prétend Mealtars. »

« … »

« Bien entendu, des rapports ont fait surface selon lesquels un don d’une somme énorme était attaché à cette preuve… En d’autres termes, ils ont utilisé le gouverneur général comme bouc émissaire et ont échappé à l’enquête. »

Ce n’était pas la première fois : Les Mealtars avaient prêté de l’argent à l’Empire sous de nombreux autres prétextes. En échange, ils recevaient certains privilèges. C’est pourquoi la ville était essentiellement une région autonome pour les marchands.

Naturellement, cela signifiait qu’il n’y avait pas de soldats de l’État stationnés dans la ville. Tout déploiement manifeste d’hommes armés aurait perturbé le flux quotidien de marchandises en provenance et à destination de l’Est et de l’Ouest. Au lieu de cela, la ville employait ses propres gardes.

Même à partir de cet exemple, il était évident qu’aucun étranger ne pouvait intervenir dans les opérations de la cité. Même l’Empire en était conscient. Mais en laissant Systio sans contrôle, la ville avait explosé en puissance et en valeur, tandis que le chaos dans l’Empire continuait de s’aggraver.

« Aucun des deux camps n’a pu se mettre d’accord sur le remplacement du gouverneur général Systio, qui a été démis de ses fonctions. Mealtars est essentiellement dans les limbes, non affiliée aux factions. C’est pourquoi les princes cherchent désespérément à ce que la ville rejoigne leur camp. »

Pour le peuple de Mealtars, la défense de leurs propres intérêts était devenue plus importante que jamais. Peu importait qui devenait le nouvel empereur, tant qu’il pouvait protéger leurs moyens de subsistance. Ce sommet des enfants impériaux leur permettrait de confirmer qui était le meilleur candidat pour eux une fois pour toutes.

« Vois les choses sous un angle différent. Mealtars a réussi à rassembler beaucoup d’acteurs majeurs en brandissant le nom de l’Empire. Cet événement sera une énorme opportunité pour les marchands de la ville. S’ils trouvent la princesse peu utile, ils pourront se tourner vers un autre parti influent. »

« … Je me sens étourdie. »

Toutes les personnes impliquées poursuivaient leurs propres plans, qui s’étaient tous emmêlés en une masse nouée que personne ne pouvait plus défaire. Rien que d’y penser, Falanya avait l’impression qu’elle allait surchauffer à cause de cette surcharge d’informations.

« Au fait, Natra est devenue récemment plus importante. Il y a une chance que certains fonctionnaires de la ville te contactent. Contrairement à ce qui se passe avec les princes, il n’est pas nécessaire de garder tes distances, mais — ne te mets pas trop à l’aise non plus. »

Wein lui caressa affectueusement les cheveux.

 

+++

Retour au présent.

« Regardez là-bas. C’est notre marché central, le symbole de Mealtars. »

Le chariot oscilla, transportant Falanya et le maire Cosimo pour une visite de la ville.

Comment sont-ils arrivés ici ?

Tout avait commencé ce matin-là.

La fête s’était terminée sans incident la veille, et Falanya était libre jusqu’à l’annonce qui serait faite à l’issue du sommet.

Elle commença à réfléchir à des moyens de remplir son temps dès le matin, lorsque Cosimo lui avait rendu visite.

« Je me suis précipité à vos côtés pour vous proposer une visite de notre ville, si vous le souhaitez, » avait-il dit.

Elle ne pouvait bien sûr pas prendre ça pour argent comptant.

« Qu’en penses-tu, Ninym ? »

« Comme le Prince Wein nous l’a dit, il ne serait pas étrange que les Mealtars nous offrent l’hospitalité. Le maire Cosimo veut te recevoir et évaluer la situation de Natra sous la direction de son nouveau chef, le Prince Wein. Je dois admettre que je suis surprise qu’il soit lui-même venu… N’est-il pas occupé ? » marmonna Ninym.

La cérémonie de commémoration de l’adhésion de Mealtars à l’Empire n’était pas encore terminée. La fête exclusive pour les élites n’était que le premier jour d’une série d’événements qui allaient durer une semaine entière.

En effet, tout le monde savait que le sommet allait se compliquer à huis clos. La cérémonie prolongée avait ainsi donné aux invités une excuse pour rester en ville, même si le débat sur la succession s’éternisait.

Bien qu’elle n’ait pas l’ampleur de la fête de la veille, l’organisation d’une grande cérémonie n’était pas une promenade de santé. Il n’était pas difficile d’imaginer que le maire Cosimo pouvait être occupé par les préparatifs.

Et pourtant, il a fait un détour pour venir me voir.

En d’autres termes, il avait donné la priorité à la construction d’une relation avec Natra.

« Que penses-tu que je doive faire ? »

« Si tu veux paraître humble, il ne serait pas sage de refuser. Cela reviendrait à dire que Natra n’est pas intéressée par les Mealtars. »

« Wein a dit que ça ne le dérangerait pas qu’on s’entende avec eux, non ? »

« Correct. Même si nous n’interagissons pas personnellement avec tous les marchands, ils penseront favorablement à nous si nous montrons notre bonne volonté ici. Une fois que Mealtars se sera alliée à une faction, il est possible que cette faction essaie de nous contacter à travers la ville. Mais ce serait un choix sûr, » conseilla Ninym.

Falanya a hoché la tête. « Je comprends. Je vais me préparer. Dis au maire Cosimo que j’arrive dans un instant. »

« Compris. »

C’est ce qui avait poussé Falanya à partir à la découverte de la ville avec Cosimo.

« Il y a une étonnante variété d’articles à vendre, » observa Falanya en descendant de la voiture et en marchant avec Cosimo dans le marché bondé.

Les deux individus étaient remarquables en soi. Bien sûr, un accompagnateur vigilant suivait derrière chacun d’eux.

« Tout ce que je vois est si curieux, je ne peux pas me concentrer sur une seule chose, » avait-elle ajouté.

« Ici, à Mealtars, nous sommes assez fiers de notre sélection de marchandises et de l’atmosphère que nous avons cultivée. »

La scène qui se déroulait devant eux montrait clairement qu’il ne s’agissait pas de paroles en l’air.

Il va sans dire que le marché offrait de nombreuses variétés de fruits, de légumes et de viande. On y vendait même des aliments transformés et des boissons fabriqués à partir de ces ingrédients.

Le cœur de Falanya battait la chamade lorsqu’elle apercevait des vêtements inhabituels et d’autres motifs de textiles peu familiers. Il y avait des étalages d’épices et de pierres précieuses, ainsi que des stands de diseuses de bonne aventure, d’artistes et de fiers lutteurs qui offraient des prix à quiconque pouvait les battre.

« Notre plus grand manque est que nous ne pouvons pas offrir de fruits de mer frais en tant que nation enclavée. Des poissons d’eau douce et des séchés sont toutefois disponibles. »

« Maintenant que vous le dites… Hee-hee. Mealtars donne l’illusion d’avoir tout ce que la terre a à offrir. »

« Notre objectif est d’en faire un jour une réalité. »

Un commerçant cria. « Hé, maire Cosimo. Vous faites la tournée aujourd’hui ? »

« Je fais visiter notre ville à un invité étranger. Comment allez-vous ? »

« Occupé comme toujours. Si le temps était en vente sur le marché, je l’achèterais au prix demandé. »

« Ha-ha-ha ! Un marchand ne devrait pas dire ça. Si le temps peut être acheté et vendu, vous devriez trouver un moyen de l’utiliser à votre avantage. »

C’était manifestement le terrain de Cosimo. Il était clair au premier coup d’œil que les gens le respectaient, vu la façon dont il discutait avec tous ceux qu’ils rencontraient au cours de leur promenade.

« Hmm… ? » Falanya avait concentré son attention sur l’un des vendeurs de rue.

Devant la façade d’un modeste magasin étaient alignées des boîtes en bois tout aussi simples. Elles étaient de formes et de tailles différentes, mais chacune pouvait être tenue dans une seule main.

Elle n’aurait pas été aussi intéressée si c’était le cas. Ce qui avait attiré son attention, c’est le nom de l’objet : une « boîte à malices ».

« Bienvenue, jeune femme — et maire Cosimo. »

« Ne vous dérangez pas pour moi. » Cosimo avait levé la main pour empêcher le jeune marchand de se lever d’un bond.

« Est-ce différent d’une boîte normale ? » demanda Falanya.

Les deux hommes avaient échangé un regard. Cosimo avait hoché la tête, et le marchand avait répondu avec nervosité.

« C’est exact. C’est une boîte à malice. Essayez de l’ouvrir, et vous comprendrez. »

« OK… Hein ? »

Falanya essaya d’ouvrir la boîte, mais le couvercle ne céda pas. Elle la retourna dans ses mains, essayant de trouver une ouverture, mais il ne semblait pas y en avoir. Elle commença à penser que ce n’était pas une boîte, mais un morceau de bois. Cependant, lorsqu’elle frappa légèrement sur la surface, elle entendit un son creux.

« … Il ne s’ouvre pas. »

« Il y a un truc pour ça. Si vous faites ceci… » Le marchand avait sorti une autre boîte et avait poussé son côté, ce qui avait fait ressortir la section.

Falanya observa avec curiosité un autre morceau de la boîte qui fut poussé, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle se transforme en une boîte carrée. Son contenu fut entièrement exposé.

« Et c’est comme ça qu’on fait. »

« Wôw… ! » Les yeux de Falanya brillaient. « Hé, Ninym, tu as vu ça ? Et toi ? »

« Oui. Je suis surprise. Ils ont déplacé les petits morceaux de bois comme des engrenages pour en faire une boîte. »

« OK. Tu prends ça et… Ah ! C’est là ! Si tu appuies ici… »

« Princesse Falanya, je crois que c’est la prochaine étape. »

Les filles s’étaient réjouies de leur victoire momentanée avant de sombrer dans le désespoir en essayant de trouver la prochaine pièce à pousser.

Cosimo les observa de côté, se tournant vers le marchand. « Je suis toujours étonné par ce mécanisme… Mais les affaires semblent faibles. »

« Je crains… que je ne sois pas le seul à les vendre, » avait admis le marchand. « Puis-je vous demander conseil ? »

« Hmm… J’aimerais bien, mais en tant que maire, je ne peux pas favoriser un magasin plutôt qu’un autre. » Cosimo hésita avant de répondre.

Falanya leva les yeux de la boîte. « Dans ce cas, pourquoi ne pas peindre les boîtes ? »

« Que voulez-vous dire ? »

« Mon frère dit qu’il est important de trouver un marché de niche ou d’ajouter une valeur supplémentaire à votre produit pour le rendre plus attractif. »

Prenez par exemple le symbolisme des fleurs et des pierres.

Certaines fleurs étaient destinées à votre bien-aimé(e). D’autres étaient des offrandes pour les défunts.

Certaines pierres attiraient le bonheur. D’autres donnaient du courage.

Il y en avait d’autres, mais ce n’était pas comme si les pierres et les fleurs avaient elles-mêmes trouvé ces significations. Qu’il s’agisse d’un marchand ou d’un noble, quelqu’un avait participé à l’élaboration du symbolisme. Et puis cela s’était répandu.

Bien sûr, cette pratique consistant à attribuer une signification aux fleurs et aux pierres devait être influencée par leurs couleurs, leurs formes, leur récolte et leur qualité. Il devait y avoir beaucoup d’autres symboles qui n’avaient pas résisté à l’épreuve du temps. Mais en représentant des significations uniques, ils étaient devenus plus que simplement beaux — et avaient acquis une nouvelle valeur.

***

Partie 2

« J’ai été surprise par le mécanisme de cette boîte, mais je trouve dommage qu’il n’y ait pas de décoration sur la boîte elle-même. Mais si vous rendez les ornements trop fantaisistes, votre produit risque de devenir trop cher pour vos clients. Je pense que cela peut être résolu en les peignant. »

« Hmm. Et quel genre de design avez-vous en tête ? »

« Des écussons ou des portraits… Peut-être même un bourgeon fermé qui s’ouvre en une fleur épanouie lorsque la boîte est déverrouillée. »

Cosimo hocha la tête en signe d’accord. Cela valait la peine d’être considéré.

Le marchand devait avoir le sens des affaires, puisque la boutique se trouvait dans le marché central. Le visage du commerçant était devenu sérieux.

« Oh, mes excuses. Ne faites pas attention à moi. Je ne suis qu’une amatrice…, » déclara Falanya.

« Non. Merci pour votre contribution. Je peux envisager d’autres options, mais je vais vous donner cette boîte en guise de remerciement. S’il vous plaît, prenez-la avec vous. »

« Quoi ? Hum… »

Falanya regarda Cosimo, qui lui avait donné la permission d’un signe de tête.

« Pour les commerçants, aucune transaction n’est jamais unilatérale. Si vous n’avez aucun problème avec cet article, considérez cela comme un échange correct. »

Alors qu’il lui donnait un coup de pouce, Falanya y avait réfléchi un moment, puis avait souri. « Eh bien, je vais accepter. Je vous remercie beaucoup. »

« Bien sûr. Si vous revenez au marché, n’hésitez pas à vous y arrêter. » Le marchand s’était incliné et leur avait dit au revoir.

Falanya et son petit groupe étaient retournés dans la rue.

« Hee-hee, je vais devoir montrer à Wein quand nous rentrerons à la maison. » Elle regarda la boîte avec joie.

Cosimo était à côté d’elle. « Je savais qu’il serait vital d’avoir un avis extérieur. Peindre les boîtes est un concept simple, mais je n’y ai jamais pensé, même si je suis ici depuis longtemps. Je pensais vous faire la surprise d’une visite de la ville, mais c’est vous qui m’avez surpris, princesse Falanya. »

« Vous me flattez, maire Cosimo. » Falanya agita la main en signe d’embarras et changea de sujet. « Cela mis à part, vous avez dit que vous viviez ici depuis de nombreuses années. Êtes-vous né dans cette ville, maire Cosimo ? »

« Oui. Né et élevé. Je suis fier de dire que personne n’aime notre ville plus que moi. »

« Je vois. Je suis certaine que Mealtars continuera à prospérer sous votre direction, » répondit Falanya en réponse.

« Oh, non. Mon pouvoir est insignifiant, » dit-il en secouant la tête. « Parce que nous sommes l’artère principale reliant l’Est et l’Ouest, nous avons combattu contre de nombreuses nations, ce qui signifie que notre histoire est trempée dans le sang. Ce n’est qu’au cours des deux dernières décennies que nous avons pu mener nos affaires… S’il vous plaît, regardez ce clocher. »

Cosimo désigna un édifice au cœur du marché. D’un seul coup d’œil, Falanya pouvait dire qu’il était historique. Une grande cloche était suspendue au sommet.

« Cette tour a été construite par un certain marchand, connu pour avoir fondé Mealtars. On dit qu’après avoir utilisé son propre argent pour acheter une paix temporaire aux nations de l’Est et de l’Ouest, il a invité des marchands ici, a établi la ville et l’a transformée en mine d’or pour empêcher l’armée d’intervenir. »

Il poursuit. « Bien sûr, il n’y avait pas que lui. Les marchands qui lui ont succédé ont travaillé au nom de l’intérêt personnel et de l’amour de leur ville natale. Mealtars est devenue ce qu’elle est aujourd’hui grâce à leurs efforts incessants. »

Cosimo semblait avoir remarqué que sa ferveur inhabituelle se manifestait et il toussa pour tenter de changer de tactique.

« … Veuillez me pardonner. Ça doit être ennuyeux de m’entendre radoter. »

« Je ne le pense pas du tout, » dit Falanya honnêtement.

Elle avait été un peu surprise, mais ce qu’il avait dit était fascinant.

« En tant que membre de la famille royale, j’ai étudié l’histoire et la politique. Mon frère dit que cela m’aidera à mieux connaître Natra et les autres nations. »

« Vraiment ? … Dans ce cas, je pense savoir quelque chose qui pourrait être une bonne expérience d’apprentissage pour vous. »

« Qu’est-ce que ça peut être ? »

« Venez ici. Ce n’est pas loin. »

Falanya et Ninym se regardèrent et inclinèrent la tête.

Le maire poursuit. « Mealtars faisait à l’origine partie de Systio, ce qui signifie qu’elle était obligée de suivre les lois et les ordonnances de la province. Mais en raison de sa situation unique reliant l’Est et l’Ouest, il a toujours été nécessaire pour cette ville de faire face aux nouveaux développements de manière rapide et décisive. C’est pourquoi l’Empire a permis à Mealtars de gérer son propre gouvernement, en adoptant un système à deux chambres. »

Cosimo n’avait rien dit sur la façon dont la ville avait acheté ces droits spéciaux pendant qu’ils marchaient.

« Un système à deux chambres ? »

« Oui. D’un côté, nous avons le maire et son parlement qui sont élus par les citoyens. Ces membres se réunissent pour discuter des opérations dans la ville. »

« Hmm, » Falanya avait compris de quoi il parlait.

Elle avait vu les représentants du gouvernement et les plus grands esprits de Natra se réunir 24 heures sur 24 pour discuter de politique. C’est pourquoi il ne lui avait pas fallu longtemps pour comprendre cette partie de leur gouvernement. Mais selon Cosimo, Mealtars avait deux chambres.

« Et l’autre, c’est quoi ? »

« Ce sera plus rapide de vous montrer directement. C’est juste là. »

Cosimo les avait dirigés vers un grand bâtiment, une salle de réunion. Ils avaient franchi la porte officielle et étaient entrés dans la bâtisse. Puis…

« — »

Dès qu’elle était entrée, elle avait pu sentir une énergie sauvage. Puis elle avait entendu une véritable tempête de commentaires volant tout autour d’elle.

Des dizaines de personnes entassées dans la pièce s’adressaient les unes aux autres. Chacun avait l’air sérieux. Quelqu’un disait quelque chose, et un stylo glissait de temps en temps sur des papiers officiels.

« C’est… » Falanya s’était arrêtée en plein choc.

Cosimo avait répondu alors qu’il était à côté d’elle. « Une ville de marchands doit être dirigée par des marchands… C’est ce que nous avons toujours cru à Mealtars. C’est normal, puisqu’une seule politique peut changer radicalement les pratiques commerciales. Mais nous ne pouvons pas faire de chacun un membre du parlement. C’est pourquoi cette assemblée de citoyens a été établie comme un lieu où les gens du peuple peuvent participer librement et discuter des politiques. »

« … Est-ce que ça veut dire que tout le monde ici est un citoyen ordinaire ? »

« C’est exact. Ils contribuent à l’élaboration des politiques, puisque de nombreux sujets évoqués ici sont portés devant les membres du parlement. C’est pourquoi tout le monde a l’air si sérieux. »

Falanya fut stupéfaite par cette révélation, car elle était née princesse héritière d’une monarchie. Pour elle, il était logique que la politique soit gérée par les personnes choisies par les familles royales et les nobles. L’engagement civique ne lui avait jamais traversé l’esprit.

« Hmm… Il semble que le sujet du jour soit la construction des canaux d’eau de la ville. Je suis terriblement désolé de vous avoir fait venir jusqu’ici pour cette discussion ennuyeuse. Permettez-moi de vous guider vers le prochain endroit — . »

« Non. » Falanya avait coupé la proposition de Cosimo. « C’est très bien. À condition, bien sûr, qu’un étranger soit autorisé à écouter. »

« Ah… » Cosimo sentit un picotement froid lui parcourir l’échine. « L’assemblée… l’assemblée des citoyens est ouverte au public. Vous êtes libre de rester, mais… »

« Alors je vais accepter votre offre. »

Ce n’était pas parce que Falanya avait ressenti autre chose qu’une curiosité sincère. L’assemblée des citoyens venait de présenter un nouvel ensemble de valeurs qui avaient suscité son intérêt.

Mais le maire de longue date de la ville avait observé Falanya avec admiration alors qu’elle fixait cette assemblée.

Cette fille…

Tout en l’observant attentivement de côté, Falanya était restée dans le bâtiment de l’assemblée jusqu’à ce que la discussion touche à sa fin.

 

+++

Il était déjà tard quand Cosimo était retourné à son manoir. Il savait que l’épuisement se lisait sur son visage, mais il alla dans sa chambre et se dirigea vers son bureau. Il y avait encore du travail à faire.

« Bienvenue à la maison, Maître Cosimo. »

« Merci. Bon travail aujourd’hui. »

Son subordonné l’attendait à l’intérieur. Prenant des documents de sa part, Cosimo s’était assis sur une chaise.

« Écoutons les rapports. »

« Compris. La cérémonie d’aujourd’hui s’est terminée sans incident. »

Cosimo avait accompagné Falanya toute la journée, ce qui l’obligeait à confier la cérémonie à ses subordonnés, mais il semblait que tout s’était bien passé.

« Il y a eu une querelle entre nos gardes et le personnel de sécurité d’un participant. L’affaire a été réglée, mais nos hommes sont vraiment sur les nerfs. »

« Nous avons les personnes les plus influentes lors d’une même cérémonie. C’est normal qu’ils soient tendus, mais mettre la charrue avant les bœufs… Quoi qu’il en soit, je vais discuter avec le chef des gardes. »

« Compris. Pardonnez-moi de faire des suppositions, mais j’ai deviné que vous voudriez leur parler et j’ai donc organisé une réunion à l’avance. Comme la cérémonie a été préparée, je pense qu’elle peut être gérée en votre absence, mais… »

« Ce sera mauvais pour ma réputation si je reste non présent plusieurs jours. Je prévois d’être là demain. »

« Comme vous le voulez, » répondit-il avant de passer au sujet suivant. « Quant à demain, dois-je préparer des personnes pour la princesse Falanya comme je l’ai fait pour aujourd’hui ? »

« Ce ne sera pas nécessaire. Cela ne ferait que provoquer son mécontentement. De plus, j’ai déjà eu une bonne idée d’elle aujourd’hui. »

« Je n’en attendais pas moins. Que pensez-vous de la princesse héritière ? »

Cosimo s’était arrêté un instant pour rassembler ses pensées.

« Elle est suffisamment instruite. Quand elle sera plus âgée, elle aura le potentiel de faire du bien et du mal. Pour l’instant, c’est une fille de la campagne avec une bonne lignée. »

« Cependant, » poursuit-il. « Il y a vraiment quelque chose chez elle. »

« J’ai entendu cela à propos du prince, mais est-ce aussi le cas de sa jeune sœur ? »

« Si vous voulez dire que je réfléchis trop, je ne peux pas vraiment vous contredire. »

En tout cas, il avait établi une certaine forme de relation avec la princesse. C’était un succès, et ce serait suffisant pour le moment.

Mais il avait des choses plus importantes à penser que la princesse.

« Et comment se déroule le sommet ? »

Les notables de la ville retenaient leur souffle en surveillant cette réunion. Cosimo n’était pas différent. Il prenait toutes les mesures possibles pour se tenir au courant des dernières nouvelles.

« Quant à ça… »

Et puis le subordonné avait commencé à donner son rapport.

***

Partie 3

« Agh ! Quel ennui ! » quelqu’un avait crié. Cela avait rebondi sur les murs.

La voix appartenait au prince aîné, Demetrio. Il était dans sa résidence temporaire, et un subordonné à proximité craignait la colère de son maître.

« Votre Altesse, je vous en prie, calmez-vous… »

Mais sa tentative d’apaiser le prince n’avait fait qu’ajouter de l’huile sur le feu.

« Qui vous a donné le droit ? Qui croyez-vous que je suis ? Je suis le prince aîné de l’Empire Earthworld, Demetrio ! Je suis l’homme qui porte le sang des plus grands empereurs de ce continent ! Pensez-vous que vous pouvez me donner des ordres comme ça !? »

« N-non, je ne ferais jamais… ! S’il vous plaît, pardonnez-moi… ! » Son subalterne s’était incliné en signe d’agitation alors que Demetrio crachait des injures.

Le prince n’avait pas baissé la voix. « Absolument rien n’a été accompli ! Hier et aujourd’hui ! »

C’était la deuxième nuit de la cérémonie et du sommet. Mais ils n’étaient pas près de parvenir à un accord. S’il avait été aussi intelligent que Wein, il l’aurait prédit.

« Mes stupides frères doivent connaître leur place ! Pourquoi ne peuvent-ils pas comprendre que m’empêcher de me laisser monter sur le trône est un acte d’irrespect qui mérite la mort ? » rugit-il.

Demetrio n’avait aucun doute sur le fait qu’il serait couronné empereur. Il était certain qu’il était le seul à posséder ce droit.

Mais en réalité, les deux autres princes étaient nés avec ce droit, eux aussi. Malgré cela, aucun des trois princes n’avait une main gagnante, et s’ils continuaient avec leur rivalité entre fractions, rien n’allait être résolu.

Lowellmina espérait que leurs fondations s’effondrent, mais elle était une facilitatrice du sommet, ce qui signifiait qu’elle ne prendrait pas parti pour une personne en particulier.

À ce rythme, on n’arrivera à rien… !

Demetrio se sentirait naturellement ainsi. Ils avaient rassemblé toutes ces personnes importantes et avaient laissé entrevoir une résolution. S’ils ne livraient pas la moindre chose, le niveau de déception qui se répandrait dans toute la nation serait incomparable.

« … Que font ces idiots ? Donnez-moi les dernières nouvelles ! »

« O-Oui ! »

S’ils ne parvenaient pas à s’entendre, il devait briser le soutien des autres factions. Il avait besoin d’informations pour cela, c’est pourquoi Demetrio avait demandé à ses troupes de surveiller tous les gros bonnets séjournant à Mealtars. Les deux autres princes utilisaient sans doute leurs troupes de la même manière.

« Il n’y a pas de changements majeurs dans les deux camps. Le premier jour, ils ont fait tout leur possible pour gagner la confiance des participants… »

« Est-ce tout ? C’est complètement inutile ! Il n’y a pas une seule nouvelle qui puisse me donner un avantage !? »

« Hum… » L’esprit du subalterne s’emballa, trouvant une solution par désespoir.

« O-Oui. C’est une question sans rapport avec ce sommet, mais il a été rapporté que le maire Cosimo est allé voir la princesse héritière de Natra et l’a guidée dans la ville. »

« Quoi… !? »

Cosimo et Mealtars dégoûtaient Demetrio. En fait, il les détestait activement. Mealtars était à l’origine alignée avec Demetrio. Ils avaient coopéré avec l’Ouest pendant la récente rébellion et avaient rejeté la faute sur le gouverneur général quand les choses avaient commencé à mal tourner.

Finalement, Mealtars avait choisi d’afficher un air de neutralité. Lorsque les princes s’étaient rassemblés dans la ville, ses habitants avaient feint l’ignorance, pariant sur qui pourrait gagner. C’était un repaire de citoyens sans scrupules, dépourvus de toute logique, morale et dignité. Demetrio les avait fondamentalement désavoués. Il avait été tenté de briser le cou de Cosimo pendant toute la cérémonie.

Puis il y avait eu cette nouvelle que Cosimo devenait intime avec Natra. Demetrio n’avait pas hésité à exprimer son mécontentement.

« Ce vieil homme sénile ! Il m’ignore pour faire de la lèche à Natra ? Ça prouve seulement qu’il est en train de perdre la tête ! »

Il redirigea sa colère vers le petit royaume. « Maudite Natra ! Envoyer une petite fille au moment où nous essayons de décider du prochain empereur ? Ça, c’est impardonnable ! Même si l’Empire leur a généreusement offert une alliance, ces bâtards ingrats ont oublié leur place, en flattant Lowellmina et en essayant de s’attirer les bonnes grâces de Cosimo ! »

Demetrio jeta tout ce qu’il pouvait atteindre, les brisant contre le mur.

Il détestait ses frères, sa sœur, Natra, Cosimo, cette ville, tout. Il était censé être un empereur indulgent, une position vénérable digne d’éloges. Comment pouvaient-ils le regarder de haut ?

Sa frustration avait besoin d’un exutoire, et Demetrio avait eu un éclair d’inspiration.

« … Mes stupides frères n’ont pas encore pris contact avec la petite princesse de Natra, n’est-ce pas ? »

« O-Oui. Pour l’instant, il n’y a que le maire Cosimo… Elle s’est déjà rangée du côté de la princesse Lowellmina. Nous pensons qu’il sera difficile de les séparer. »

« Si c’est le cas, peut-être que ces deux-là ne s’en mêleront pas… » La bouche de Demetrio se tordit. « Menacez-la si nécessaire. Envoyez nos troupes chercher la fille. »

« Qu… ? » Son subordonné avait hésité.

Demetrio n’avait pas semblé le moins du monde perturbé et avait continué avec enthousiasme. « C’est tout ce qu’il faudra pour la renvoyer chez elle en pleurant. Je vais détruire la réputation de Cosimo et priver Lowellmina d’un de ses partisans. Ha-ha-ha, une grande idée, si je peux le dire moi-même. »

« V-Votre Altesse, mais les dirigeants de tout le continent restent dans la ville, et tout le monde observe. Si vous allez jusqu’au bout, vous allez mettre en péril votre position… ! »

« N’est-ce pas votre travail de faire quelque chose si cela arrive ? »

« Mais… ! »

« Fermez-la ! Désobéissez-vous à mes ordres !? » cria Demetrio.

Il était clair qu’il ne se laisserait pas influencer.

« … Je comprends. Je vais m’en occuper. »

Le subordonné ne pouvait rien faire d’autre que de se prosterner devant lui, le visage endeuillé.

 

+++

En attendant…

« Le clergé de Levetia est en mouvement ? » Wein plissa les yeux lorsque Revan lui avait expliqué ce qui se passait.

« Oui, ils travaillent dans tous les pays. Nous n’avons pas tous les détails, mais ils prévoient d’interférer d’une manière ou d’une autre dans Mealtars. »

« … Je pensais qu’ils commenceraient au plus tôt en été. »

Au printemps dernier, le roi de Cavarin, qui faisait partie des Saintes Élites, avait été assassiné lors du Rassemblement des Élus dans son propre royaume. Une panique générale avait éclaté en Occident, où les nations étaient particulièrement fidèles à Levetia. Les autres dirigeants mondiaux, dont Wein, pensaient que l’ordre religieux resterait silencieux jusqu’à ce que les choses se calment.

L’Empire avait décidé qu’il serait préférable d’accueillir immédiatement le sommet, puisqu’il semblait que l’Occident ne pourrait pas interférer. Cependant, contre toute attente, Levetia avait commencé à agir.

« Dois-je envoyer une missive à la délégation pour l’inciter à rentrer chez elle ? »

« … »

Il n’y avait aucun doute que Levetia s’était surpassé. Même s’ils parvenaient à s’immiscer dans les affaires de Mealtars, ils ne prendraient pas de mesures radicales.

Ma supposition la plus réaliste serait qu’une nouvelle délégation pourrait arriver bientôt…

C’était Mealtars. Ils accepteraient un envoyé de l’Ouest si de l’argent était en jeu. Et il était tout à fait possible qu’ils aient trouvé un moyen de profiter du sommet.

Puisqu’ils étaient en mouvement, cela signifiait qu’ils avaient un objectif en tête. Si Falanya était impliquée, pourraient-ils mettre ce but de côté ?

Wein y avait réfléchi pendant un long moment.

« — Très bien, je sais ce qu’il faut faire. »

 

+++

Les gens avaient tendance à ne pas savoir ce qui allait captiver leur cœur.

La tristesse et la joie s’accumulaient lorsque quelque chose d’inattendu faisait vibrer une corde sensible. Étant donné que la plupart des gens étaient souvent surpris par leur propre cœur, comprendre celui d’autrui devrait naturellement être considéré comme encore plus difficile.

C’était précisément la raison pour laquelle Ninym était si préoccupée. Que dois-je faire… ?

Falanya était assise sur une chaise devant Ninym.

Les filles étaient dans le hall de l’assemblée civique. Depuis que Cosimo leur avait montré la salle, Falanya s’y rendait chaque jour. Quand Ninym demanda pourquoi, la princesse répondit qu’elle observait l’assemblée des citoyens. En fait, elle était folle du parlement.

« N’est-ce pas fascinant ? » avait-elle dit à Ninym.

Son enthousiasme avait même surpris son assistante. Mais comme les fonctions officielles de Falanya étaient en grande partie terminées pour ce voyage, cela ne semblait pas être une mauvaise idée pour elle d’écouter une assemblée en session. De plus, elle avait un intérêt personnel pour la politique nationale. C’était une façon intéressante de passer le reste de son temps ici.

Les citoyens participants s’étaient pris d’affection pour Falanya, qui était à la fois naïve et charmante. Le fait de la voir écouter attentivement sans interrompre leur session avait apporté un soulagement bienvenu dans la salle de réunion surchauffée.

C’était ce point précis qui avait préoccupé Ninym.

« … Ninym, Falanya recommence. »

« Oui, je peux voir ça. »

Alors que Ninym et Nanaki la surveillaient, les yeux de Falanya se fixaient sur la personne sur scène. Son regard était fixé sur la figure qui restait suffisamment immobile pour qu’on la prenne pour une sculpture. C’était comme si elle essayait de graver chaque mouvement dans son esprit. Ce n’était pas une concentration ordinaire. Même Ninym n’avait jamais vu Falanya agir de cette façon. Dans son pays natal, elle était joyeuse et intelligente, mais c’était une fille tout à fait ordinaire.

Mais Ninym pouvait voir que l’esprit de Falanya s’élargissait grâce à de nombreux facteurs : c’était la première fois qu’elle visitait un pays étranger. Elle assistait à une cérémonie. Confronter ses propres nerfs et ses échecs. Réfléchir à ses propres ambitions. S’opposer au concept d’une assemblée de citoyens.

« On la laisse tranquille ? » demanda Nanaki.

« … Je suis inquiète, mais continuons à l’observer pour l’instant. Je ne veux pas freiner sa croissance. Mais si nous remarquons quelque chose d’étrange, nous la renverrons chez elle par la force si nécessaire. Ça te paraît juste ? »

« Je suis d’accord. » Nanaki avait semblé se fondre dans l’ombre et avait disparu.

Ninym avait alors regardé le profil de Falanya et avait soupiré.

Eh bien, c’est la sœur de Wein…

Comment cette expérience la changerait-elle ?

Le cœur de Ninym essayait de retenir tous ses espoirs et ses craintes.

 

+++

La séance s’était finalement levée tard dans la nuit.

« Zzz… »

Falanya se berçait dans la voiture sur le chemin du retour à leur résidence. Elle était déjà profondément endormie, appuyée contre Ninym.

C’était un miracle qu’elle soit restée éveillée si longtemps. Ninym peignait doucement les cheveux de Falanya. Pendant que l’assemblée était en session, la princesse ne s’était pas déconcentrée une seule fois. Ce genre d’effort avait des conséquences sur le cœur et le corps.

Si elle continuait à s’épuiser, une remontrance s’imposait. Il était difficile de mettre un terme à une personne aussi passionnée par tout, mais cela faisait partie du devoir d’un vassal.

« Ninym, » Nanaki avait appelé depuis à côté d’elle. Il était silencieux pour ne pas réveiller Falanya. « Des gens nous suivent. »

Ninym fronça le visage. Il était tard dans la nuit, Falanya dormait, et ils avançaient à une vitesse d’escargot. Quelqu’un pourrait même les suivre à pied s’il le voulait.

« Sont-ils les mêmes que ceux qui nous observaient plus tôt ? »

« Je ne sais pas, mais à en juger par la façon dont ils nous suivent, je doute qu’ils aient l’intention de s’arrêter à l’observation. »

Ce qui signifiait qu’ils attendaient une occasion d’attaquer.

Quand Ninym avait réalisé qu’ils étaient en danger, ses yeux s’étaient enflammés de colère.

« Je parie qu’il y a un piège tendu devant, où ils se refermeront sur nous des deux côtés. Prends une autre route pour aller à la maison d’hôtes, » proposa Nanaki après l’avoir deviné.

« Et nos poursuivants ? »

« Je vais m’occuper d’eux. Pas la peine d’accélérer la voiture. Je vais faire vite, et je ne veux pas réveiller Falanya. Ninym, surveille les signes d’une embuscade. Je reviens vite. »

Nanaki avait ouvert la porte de la voiture comme s’il allait faire une promenade nocturne.

***

Partie 4

Le prince Demetrio avait secrètement ordonné aux cinq assassins de suivre le carrosse à la faveur de l’obscurité. Leur mission était d’attaquer Falanya, la princesse héritière de Natra. Il s’agirait d’un crime commis dans une ville abritant les principaux dirigeants du continent, il était donc crucial qu’ils agissent sans éveiller de soupçons. C’était un défi de taille, mais on ne pouvait pas aller contre les ordres de Demetrio.

Mais sa résidence temporaire était sous haute surveillance, ce qui rendait impossible toute infiltration sans que quelqu’un s’en aperçoive. Lorsqu’ils avaient appris que la princesse fréquentait la salle de réunion, ils avaient élaboré un plan pour l’attaquer sur le chemin du retour. Ils avaient estimé son chemin, avaient tendu un piège et avaient prié pour que la princesse soit là en pleine nuit, quand il n’y avait personne. C’était un plan bancal, mais les cieux leur avaient souri.

Ils sont presque dans la zone.

Le piège arrêterait les chevaux, et ils lanceraient une attaque au milieu du chaos. Une fois qu’ils auraient tué deux ou trois gardes, leur mission d’intimidation de la princesse serait terminée. Après cela, tout ce qu’ils avaient à faire était de s’échapper rapidement.

Ils pouvaient presque goûter à la joie de la victoire… jusqu’à ce que l’inattendu se produise : la voiture avait pris une route qui l’éloignait du piège.

Ngh…

Ils avaient conçu le plan avec très peu d’informations. Ils ne pouvaient rien faire contre le comportement imprévu de la cible. La principale préoccupation était de savoir si le changement de route n’était qu’une coïncidence ou s’ils avaient remarqué qu’ils étaient suivis.

« Ils n’ont pas changé la vitesse de leur chariot… On dirait que c’est une coïncidence. »

« Que devons-nous faire ? Battre en retraite ? »

« Non, c’est peut-être notre seule chance. Nous allons devoir essayer quelque chose par nous-mêmes — . »

À ce moment-là, l’un des hommes qui regardaient le carrosse devant lui avait remarqué quelque chose : éclairée par la lune et les feux de joie, une silhouette se tenait au sommet de son toit.

Qu’est-ce… que… c’est… ?

Quelque chose de rouge brillait dans l’obscurité.

Quand ils avaient enfin réalisé qu’il s’agissait d’yeux humains… une ombre blanche avait bondi devant eux.

« Quoi — !? »

Le sang gicla dans l’air.

Un homme s’était effondré sur le sol et le sang avait jailli de son cou. Son expression indiquait qu’il n’avait aucune idée de ce qui s’était passé.

« Dispersez-vous ! » quelqu’un aboya un ordre.

Les trois hommes avaient agi aussi vite qu’ils pouvaient se déplacer. Mais leur ennemi avait une longueur d’avance. Au moment où l’un d’eux s’était écarté du chemin, l’ombre blanche s’était enroulée autour de lui. Un instant plus tard, son corps tout entier avait été réduit en morceaux qui tombèrent sur le sol.

« Ce n’est pas possible… »

Les assassins étaient abasourdis par cette folie. Ils avaient accompli d’innombrables opérations secrètes en tant que pions de Demetrio, et leurs capacités n’avaient rien d’une plaisanterie. Ils avaient déjoué de nombreuses défenses auparavant et avaient réussi à assassiner plus d’un personnage important.

Malgré cela, ses deux camarades avaient été abattus en quelques secondes. En plus de cela, la véritable forme de l’ombre qui se tenait de manière menaçante à côté des corps semblait être un jeune garçon.

Ils ne pouvaient pas savoir que son nom était Nanaki. Mais il n’avait pas fallu longtemps pour comprendre que le jeune garçon n’était pas un adversaire ordinaire.

La voiture va s’échapper si je perds du temps… ! Mais… !

Il allait mourir dès qu’il détournerait le regard du garçon. Ce n’était pas une conjecture. Il avait ressenti le sentiment indubitable d’une mort imminente.

« Je ne le demanderai qu’une seule fois, » déclara la faucheuse qui s’était présentée sous la forme d’un garçon. « Sous les ordres de qui opérez-vous ? »

Personne n’avait répondu. Nanaki ne devait pas s’attendre à une réponse, car il soupira d’agacement d’avoir pris du temps. C’est alors qu’ils avaient tous frappé en même temps.

L’un d’eux avait abattu son épée sur Nanaki, tandis qu’un autre l’avait attaqué par le côté. Nanaki avait esquivé cette double attaque en pivotant habilement.

Le troisième attaquant avait lancé une arme cachée que Nanaki avait frappée avec son couteau, ce qui l’avait fait se pencher. Les deux autres assassins en avaient profité pour s’avancer pour une attaque.

Mais c’était un piège. En se laissant tomber au sol, Nanaki avait coupé les pieds des deux hommes qui s’étaient rapprochés pour une attaque-surprise. Ils avaient poussé des cris à glacer le sang et étaient tombés à genoux. Nanaki avait impitoyablement pointé son couteau sur leurs gorges et avait frappé.

Puis le troisième assassin s’était précipité sur lui pour le couper, derrière les deux autres.

Je l’ai eu !

Son timing était impeccable. Son attaque allait transpercer Nanaki, comme le garçon l’avait fait à ses camarades.

C’était comme ça que ça devait se passer.

« Quoi — ? »

Il n’avait frappé que l’air. L’espace que le garçon avait occupé derrière les deux corps était vide.

 

 

Comment ? Où est-il allé — ? Les yeux de l’homme avaient cherché dans toute la zone.

Et puis il avait trouvé sa réponse.

Il avait balancé son épée… mais le garçon était au-dessus de lui.

« … Toi, le monstre. »

« Et vous avez réveillé sa colère. »

Le couteau de Nanaki avait frappé sans prévenir.

« Votre Altesse, nous sommes arrivés. »

« … Hmm ? » Falanya marmonna, reprenant ses esprits lorsque Ninym la secoua doucement.

Lorsqu’elle regarda autour d’elle, elle se souvint qu’ils étaient à l’intérieur du carrosse sur le chemin du retour vers leur résidence. Maintenant, ils étaient à l’extérieur du manoir.

« Il semble que tu sois épuisée. Laisse-nous te préparer rapidement pour le lit. »

Elle s’était apparemment endormie rapidement. Bien que Ninym soit la seule personne à ses côtés, Falanya avait été négligente. Elle passa ses doigts dans ses cheveux pour corriger sa chevelure décoiffée et vérifia que son visage ne présentait aucun signe de déconfiture en regardant Ninym descendre du carrosse dans sa périphérie.

Les yeux de Falanya s’étaient ouverts en grand. Nanaki était assis en face d’elle.

« Aah… ! N-Nanaki ! »

« Hmm ? » Nanaki avait incliné la tête devant sa surprise.

Évidemment, il serait dans le carrosse en tant que garde. Mais cela signifiait qu’il avait vu son visage endormi. Pour une fille de son âge, rien n’était plus embarrassant.

« Quelque chose ne va pas ? »

Falanya avait enfoui son visage dans ses deux mains. Il ne pouvait donc pas lire son expression, ce qui le rendait encore plus confus.

« N-non, ce n’est pas… Non, attends. »

Il y avait une chance qu’il ait regardée dehors pendant tout ce temps. En tant que jeune fille, il était préférable qu’elle le confirme. Il était presque impossible de lui demander directement s’il l’avait vue dormir.

« U-um, Nanaki… as-tu vu quelque chose d’étrange en venant ici ? » demanda timidement Falanya en l’observant entre ses doigts.

Il avait réfléchi à cela pendant un moment.

« Rien, vraiment, » assure-t-il en offrant un petit sourire.

Dans son cœur, Falanya avait décidé qu’elle devait immédiatement retourner dans sa chambre et vérifier son visage dans le miroir.

 

+++

« Qu’est-ce que c’était que ça ? » Demetrio aboya, les lèvres tremblant de rage en écoutant le rapport de son subordonné. « Viens-tu de me dire qu’ils ont échoué ? »

« Oui… »

Demetrio était furieux comme un nuage sombre au milieu d’un orage. Son subalterne priait pour que la foudre ne le foudroie pas.

« Les cinq personnes qui ont été envoyées pour attaquer le carrosse sont toutes mortes, et il a été confirmé que la princesse Falanya reste toujours dans son manoir d’hôtes… »

Les événements s’étaient déroulés comme suit : l’autre groupe qui avait tendu le piège et attendu n’avait jamais pris contact avec la voiture ou ses poursuivants. Ils avaient fini par faire des recherches pour voir si quelque chose s’était passé, mais ils avaient trouvé les corps de leurs camarades sur une route qui s’écartait de celle de leur plan initial. Avant que les forces de l’ordre ne puissent les rattraper, ils avaient ramassé les cadavres et étaient repartis.

« … Si je comprends bien : cinq individus ont, non seulement échoué à intimider une petite fille, mais ils ont également réussi à se faire tuer ? »

Le subordonné avait l’air bouleversé. Même un hochement de tête en réponse lui semblait excessif.

« … Les gardes de la ville n’ont rien compris. Nous avons déjà récupéré les corps, donc je pense qu’il y aura des conséquences. Et… »

« … Encore. » La voix de Demetrio dégoulinait de fureur glaciale.

« Pardon ? »

« Envoie plus d’hommes. On va encore faire ça… Non, nos menaces étaient trop faibles. Utilise tous les trucs dans ta manche pour tuer cette fille ! »

Les yeux du subordonné s’ouvrirent brusquement. « S’il vous plaît, attendez ! Après la première attaque, les gardes de la princesse Falanya vont être plus vigilants ! Il sera bien plus difficile de mener à bien cette opération sans être découvert, comparé à notre dernière tentative. Même si tout se passe comme prévu, nous ne pourrons jamais nous remettre d’un scandale impliquant une princesse morte d’une nation alliée ! »

« Et alors ? Si cela incite les autres nations à nous attaquer, je les détruirai toutes une fois que je serai empereur ! »

« S’il vous plaît ! Je vous demande de ne tenir compte que de ces mots ! Si un leader mondial invité meurt sous notre surveillance, le sommet sera en danger ! Et si cela se produit, votre intronisation sera repoussée… ! »

« Nghhhhh… ! » Demetrio serra les dents comme s’il essayait de les briser.

Pourquoi ? Pourquoi rien ne fonctionnait-il ? Il était le prince aîné de l’Empire. Le futur empereur. Pourquoi devait-il s’embarrasser de cette camelote ?

S’il avait été le genre de personne à savoir vivre et laisser vivre, Demetrio aurait gagné le peuple en tant qu’un individu vénéré par lui et il serait même devenu empereur.

Mais c’était impossible pour lui. Il n’aurait même pas été capable de pardonner un caillou pris sous son talon. Il ne serait pas satisfait tant qu’il ne l’aurait pas réduit en poussière et affirmé sa propre domination. Même lui était désespéré contre lui-même. C’était dans sa nature.

Et donc, il avait mis son esprit au travail. Il devait y avoir un moyen… de la blesser d’une manière ou d’une autre.

« … Il y a… une solution »

La malice dans la tête de Demetrio l’avait amené à sa conclusion.

***

Partie 5

« Votre calèche a été attaquée ? »

C’était le jour après que Nanaki ait éliminé les cinq assassins. Lowellmina et Ninym se faisaient face dans une pièce de la résidence temporaire de Falanya.

La raison officielle de leur rencontre était un second goûter entre Falanya et Lowellmina. L’idée générale était que, puisque le premier thé avait eu lieu au manoir de Lowellmina, Falanya l’avait invitée pour lui rendre la pareille.

Pendant la brève période où Falanya se préparait, Ninym avait rencontré Lowellmina pour une discussion secrète sous couvert d’accueillir la princesse impériale.

« Qui penses-tu que cela puisse être ? » demanda Ninym.

« Hmm… Je me demande si c’est l’un des princes qui est responsable. Enfin, si ce que tu dis est vrai. »

Lowellmina n’avait aucune preuve de l’attaque. Ninym aurait pu essayer de l’induire en erreur avec de fausses informations. Par conséquent, elle travaillait avec une situation hypothétique.

« Je crois que c’est parce qu’ils pensent que Natra s’est rangée du côté de ma faction. »

« Oui, tu marques un bon point. »

Ninym était encore en train de traiter l’attaque elle-même, mais si quelqu’un pouvait gagner à blesser Falanya, ce devait être l’un des princes. Il ne serait pas étrange que l’un d’entre eux exerce sa domination pour empêcher la faction de Lowellmina de gagner plus de pouvoir.

« Lequel des trois penses-tu que ce soit ? » insista Ninym.

« Je n’ai pas assez d’informations pour me prononcer. Le prince aîné n’a pas d’imagination, celui du milieu est naturellement audacieux, et le prince cadet est sûr de lui. N’importe lequel d’entre eux pourrait faire un plan aussi audacieux. »

« Quel gâchis… ! »

Ils n’avaient pas parlé de l’attaque à Falanya. Cela ne ferait que l’effrayer. Mais c’était seulement s’ils pouvaient résoudre la situation ici et maintenant.

« Penses-tu qu’il y aura une deuxième ou une troisième attaque ? »

« Il serait difficile d’imaginer qu’il y en aura d’autres. Ils se sont déjà mis en danger avec l’attaque initiale. Et les assassins ont été éliminés. Ce n’est pas facile d’avoir des pions qui feront le sale boulot pour vous, ce qui signifie que leur perte a dû être énorme. Si c’était moi, je me retirerais. » Lowellmina avait souri. « Bien sûr, ce n’est que moi. Je n’ai pas la moindre idée de ce que pensent mes frères. »

« … »

Si ces attaques continuaient, ils devraient envisager de rentrer chez eux plus tôt. Il y avait une longue liste de choses que Ninym voulait faire avec le sommet, mais la sécurité de Falanya passait avant tout.

« … Si vous pouviez tous conclure le sommet, nous pourrions déjà retourner à Natra. »

Elle regarda Lowellmina avec reproche. Le sommet durait depuis un certain temps maintenant, mais rien n’avait été accompli. Toute la ville voyait bien que ça ne se passait pas bien.

« Hee-hee. Nos discussions te préoccupent-elles ? Je peux dire que tu t’en soucies ! Oui. Uh-huh. Cela te dérange ! Quel dommage ! Si tu avais accepté mon offre précédente, je pourrais te dire comment les choses avancent ! … Ah, attends, arrête ! Tu ne peux pas me mettre sous scellé ! Je suis une princesse impériale ! »

« Avec tout le respect que je te dois, permets-moi de te rappeler que les bonnes clôtures font les bons voisins. »

« Dis celle qui essaie de me coincer — Ninym… ! »

Dans tous les cas, elle ne pouvait que suivre de près les nouveaux développements. Elle continuerait à peser sur la balance, mesurant les avantages et les inconvénients de rester dans la ville. S’ils penchaient trop vers la mise en danger de la princesse Falanya, ils se dépêcheraient de rentrer chez eux. C’était le plan de Ninym.

Quelqu’un frappa à la porte.

« Pardonnez-moi, Lady Ninym. » Une dame d’honneur était apparue devant eux.

Au début, Ninym pensait qu’elle était venue annoncer que la princesse Falanya était prête. Mais quand elle avait vu la détresse sur son visage, Ninym avait fait un pas en avant.

« Quel est le problème ? Y a-t-il un problème ? »

« O-oui, bien… » La dame d’honneur avait marmonné.

Les yeux de Ninym s’écarquillèrent de surprise.

« Le prince Demetrio est venu au manoir… !? »

Ils s’étaient hâtivement préparés à accueillir l’invité surprise. C’était un prince impérial, après tout. Bien qu’il soit venu sans prévenir, ils ne pouvaient pas simplement lui demander de revenir plus tard. C’était presque une chance qu’ils se soient préparée à divertir Lowellmina, car Falanya avait été capable de saluer Demetrio en un rien de temps.

Sauf qu’il y avait une troisième personne présente à la réunion de Falanya et Demetrio : Lowellmina, qui était arrivée plus tôt.

« … Pourquoi es-tu là, Lowellmina ? »

C’est la première chose qui était sortie de la bouche de Demetrio quand on lui avait montré la pièce.

« Pourquoi ? » Lowellmina haussa les épaules en le regardant fixement. « J’ai été invitée à un goûter avec la princesse Falanya. Et c’est toi qui as fait irruption, cher frère. Tu ne trouves pas que c’est un manque d’égards de se pointer sans prévenir ? »

« Quoi… !? »

Ils se fusillèrent du regard. Falanya était celle qui les tenait en échec avec précaution.

« Cela ne me dérange pas. S’il vous plaît, ne vous inquiétez pas pour moi. Qu’est-ce qui vous amène ici aujourd’hui, Prince Demetrio ? »

Le prince avait l’air malheureux et il se détourna de Lowellmina, lorsque Falanya aborda le sujet.

« … Il y a une raison à ma visite : j’ai une proposition à faire à Natra. »

« Qu’est-ce que ça peut être… ? »

Falanya échangea discrètement un regard avec Ninym, assise à côté d’elle, mais elle ne semblait pas non plus avoir la moindre idée. Lowellmina était dans le même cas. Ses yeux essayaient de deviner ses intentions avant qu’il ne puisse les dire.

Demetrio était au milieu de leurs regards convergents.

« — Je veux faire de la princesse Falanya mon épouse. »

Huuuuh ? Tout le monde à part Demetrio avait l’air confus.

Falanya était restée figée sur place pendant quelques instants avant de reprendre ses esprits. Elle doutait de ses oreilles.

« Faire de… moi… votre épouse ? »

« En effet. »

Il n’y avait pas eu d’erreur.

Falanya était perplexe. « Eh bien… Qu’est-ce qui vous a pris tout à coup ? »

« Je vous ai dit une bêtise à la cérémonie. »

Il devait savoir qu’elle poserait cette question et s’était préparé pour ça. Demetrio n’avait pas manqué un battement.

« En ces temps agités, il est important que l’Empire et Natra restent alliés. Pour garder ce lien fort, j’ai imaginé que ce serait la meilleure action à prendre. »

« … »

C’était logique. Mais c’était juste trop soudain.

Il doit avoir un autre objectif, non… ? Falanya fit signe à Ninym de ses yeux.

Très probablement.

Depuis que Ninym était au courant de l’attaque, la situation lui semblait plus complexe.

J’ai du mal à croire que la venue de Demetrio pour demander Falanya en mariage n’a rien à voir avec l’attaque.

Demetrio devait être celui qui avait donné l’ordre. Son but était de créer un fossé entre Natra et Lowellmina. Mais Nanaki avait été capable de repousser leurs attaquants. Maintenant, le prince complotait pour l’arracher à Lowellmina par le mariage. C’est ainsi que Ninym voyait les choses.

Mais Lowellmina voyait la situation un peu différemment.

Je peux sentir le mal qui se dégage de son plan…

Lowellmina connaissait Demetrio depuis qu’ils étaient petits. C’est pourquoi elle ne pensait pas que ce geste audacieux pouvait être motivé uniquement par des raisons politiques.

C’était Lowellmina qui avait fait mouche.

Si elle devient ma femme, elle m’appartiendra, pensa Demetrio. Je pourrai me moquer d’elle et la narguer, et personne ne pourra rien faire.

Les avantages politiques étaient un bonus. Il était plus intéressé par le fait de passer sa colère sur Falanya pour l’avoir embarrassé. Ces sombres désirs l’excitaient.

Si elle se met en travers de mon chemin, je peux m’en débarrasser en prétextant une maladie ou un accident.

Et si cela provoquait la révolte du prince Wein, cela donnerait à Demetrio un casus belli pour écraser son petit royaume.

Ce Wein s’est fait un nom par pure chance. Si je prends sa tête, les masses ignorantes du monde sauront qui de nous a une vraie valeur.

Demetrio savourait ce doux rêve, imaginant toutes ces louanges à son égard. La première étape pour en faire une réalité était ce mariage.

« … Je comprends vos sentiments, Prince Demetrio. »

Pendant ce temps, le cerveau de Falanya s’était mis à s’agiter désespérément.

« Merci de prendre en considération les relations entre nos nations. »

Falanya était une membre de la royauté. Elle était consciente qu’elle serait mariée à un étranger pour des raisons politiques à un moment donné. Et quand ce jour viendrait, elle ne refuserait pas, même si elle n’était pas d’accord.

Mais cette union devait être discutée et décidée par son père, son frère et les grands vassaux. Ce n’était pas quelque chose qu’elle pouvait choisir elle-même.

« Je vais immédiatement transmettre cette information à ma patrie. Lorsque toutes les discussions seront terminées, nous vous enverrons une réponse. »

C’était le seul moyen d’action de Falanya. D’un point de vue objectif, c’était une réaction tout à fait raisonnable.

Mais Demetrio avait continué à accumuler les imprévus.

« Je souhaite une réponse immédiate. »

« Qu… ? »

« Il est préférable de régler tous les détails afin de pouvoir accorder toute mon attention au sommet. »

La proposition avait été son idée en premier lieu. Elle était absolument absurde !

Lowellmina avait quelque chose à dire à ce sujet. « Demetrio, c’est hors de question. »

« Je ne te parlais pas à toi ! » aboya Demetrio pour repousser Lowellmina.

Falanya avait sursauté de surprise.

Il s’était tourné vers elle, l’air furieux. « Cette union sera bénéfique pour nos deux nations. Il ne devrait y avoir aucune raison de retarder. N’est-ce pas ? »

C’est mauvais, pensa Ninym.

Cela causerait des complications inutiles à Demetrio si Falanya le ramenait dans sa patrie. Cela devait être la raison pour laquelle Demetrio agissait avec tant de force. Mais accepter sa proposition les mettrait en danger.

Princesse Falanya… ! Ninym la fixait, l’incitant à ne pas céder à la pression.

Mais Falanya n’avait même pas eu le temps de la remarquer. Elle était écrasée sous le poids de la puissance de Demetrio. Ce n’était pas étonnant : c’était une adolescente qui se faisait intimider par un adulte.

Qu-Qu’est-ce que je dois faire… ? Comment dois-je… ?

Falanya se battait contre quelque chose qui était plus grand que l’anxiété et la peur. Mais elle ne pouvait pas accepter l’offre si facilement. C’était à peine si elle parvenait à garder son sang-froid.

« Princesse Falanya ! » Demetrio cria comme s’il essayait de l’épuiser. « Le prince Wein n’est pas là. C’est à vous de prendre la décision ! »

« — . » C’était comme si Falanya avait été frappée par la foudre.

Il avait l’intention de la pousser dans ses retranchements. Mais il n’avait aucun moyen de savoir… que sa déclaration était la grâce salvatrice de Falanya.

… C’est ça ! Je suis ici à la place de Wein.

Son admirable frère lui avait confié un devoir. Son corps gelé était revenu à la normale, la peur s’était transformée en une énergie chaude. Son esprit s’était arrêté de s’agiter et il était devenu calme.

Je parie que Wein a rebondi sous la pression — plus de fois que je ne peux en compter.

Dans ce cas, elle essaierait d’imaginer comment il agirait. Comment Wein se sortirait-elle de cette situation ?

Oui, Wein serait le premier — .

Falanya lui avait adressé un sourire calme.

« Ngh… » Demetrio avait reculé.

C’était le sourire inoffensif d’une jeune fille, mais il semblait que sa garde s’était levée, construisant un mur épais et impénétrable.

« Je comprends votre situation, Prince Impérial. Cependant, un mariage royal est une question de politique nationale. Je suis trop inexpérimentée pour prendre une telle décision toute seule. »

« Qu-Quoi… !? »

Demetrio ne pouvait déceler aucune peur dans son ton froid. Au contraire, Falanya pouvait observer calmement Demetrio à un degré qui la surprenait elle-même.

C’est exact. J’ai vu cela se produire à l’assemblée.

Elle repensa à l’assemblée des citoyens et à ses orateurs publics. Quels gestes utilisaient-ils pour faire passer leur message ? Comment parlaient-ils pour être sûrs de projeter leur voix ? Comment pensait un orateur public ? Comment s’adressait-il aux autres ? Si elle tirait pleinement parti de ses expériences — peu nombreuses, mais riches en sagesse —, il n’était pas difficile de déchiffrer le comportement et les motivations de Demetrio.

Je peux voir son impatience et sa confusion.

Aucune autre émotion ne pourrait décrire ce que Demetrio ressentait. Il s’était attendu à la briser en quelques secondes, mais elle s’était soudainement redressée comme si son cœur et son corps étaient nouvellement forgés avec de l’acier. Il n’aurait jamais deviné qu’il avait été l’instigateur de ce changement.

Ninym et Lowellmina étaient également choquées.

Tu parles d’attendre la dernière minute… Ninym s’était dite à elle-même.

Elle a changé depuis la cérémonie. Elle ressemble de plus en plus à Wein, observa Lowellmina.

Leurs cœurs s’étaient gonflés d’admiration. La différence chez Falanya était vraiment étonnante.

« … Vous me dites que vous refusez de donner une réponse, » grogna-t-il.

Falanya avait senti que Demetrio devenait plus enragé.

Il ne doutait pas que n’importe qui d’autre aurait sauté de joie à la proposition d’un prince impérial. Demetrio n’aurait jamais pensé qu’elle le rejetterait ou qu’elle mettrait les fiançailles en attente. C’était un énorme coup dur pour sa fierté.

« J’ai des femmes qui font la queue pour être mon épouse. Mais je suis venu ici de mon plein gré pour demander votre main. Allez-vous continuer à me manquer de respect… !? » aboya Demetrio.

Son regard furieux s’était fixé sur Falanya.

« Je ne ferais jamais une telle chose. Je pense qu’il est de la plus haute importance d’approfondir les relations entre Natra et l’Empire. Je réponds à votre proposition avec sincérité lorsque je dis que nous souhaitons examiner la question comme il se doit. »

Mais sa rage n’avait maintenant aucune chance de l’écraser.

Il n’a aucun espoir de gagner, avait déterminé Lowellmina en observant de près.

« Demetrio, je crois que c’est assez loin, » interrompit Lowellmina. « La réponse ne changera pas, même si tu demandes à nouveau. »

Il était dans une situation difficile, et Lowellmina lui prêtait main-forte. Bien sûr, elle ne l’avait fait que parce qu’elle s’était lassée de cette lutte verbale infructueuse.

« Silence ! » Demetrio hurla, rejetant son aide. « Cette discussion est entre la princesse Falanya, Natra et moi-même ! Les étrangers n’ont rien à faire ici ! »

Le seul choix de Lowellmina était de rester silencieuse. Demetrio jeta un regard furieux à Falanya.

« Très bien. Maintenant que vous m’avez déshonoré, j’ai une idée ! Une fois que je serai l’Empereur, je refuserais de continuer à traiter votre petit royaume de manière préférentielle ! »

Il voulait dire qu’il allait dissoudre l’alliance entre leurs nations. Même Falanya avait été surprise que Demetrio ait lâché cela sous le coup de la colère.

« Hmph ! Vous y réfléchissez maintenant !? Eh bien, c’est trop tard. Vous allez regretter — . »

Aucune des personnes présentes n’aurait pu s’attendre à ce que cela se produise.

« Si vous discutez de sujets concernant Natra, laissez-moi participer à la conversation. »

La porte s’était ouverte. Tout le monde s’était figé, les yeux écarquillés.

C’était naturel. Devant eux se trouvaient quelqu’un qui n’aurait pas dû être là.

« C’est un plaisir de vous rencontrer, Prince Demetrio, » dit la figure, en faisant une révérence — avant de sourire. « Je suis le prince héritier du Royaume de Natra, Wein Salema Arbalest. »

***

Partie 6

« W-Wein ! Pourquoi es-tu ici… !? »

Falanya avait posé la question à laquelle tout le monde pensait.

Wein était juste là. Mais il aurait dû être à Natra pour s’occuper des affaires gouvernementales.

« Oh, j’ai pu finir mon travail plus tôt. Je me suis dit que je pourrais encore arriver à temps pour la cérémonie et je suis venu ici sur le cheval le plus rapide que j’ai pu trouver. »

Wein regarda dans la pièce.

Je sais que j’ai fait irruption ici, mais que se passait-il avant mon arrivée… ?

Les membres surpris de la délégation lui avaient dit que le prince Demetrio s’était soudainement présenté au manoir sans y être invité. Wein s’était précipité au milieu de la situation difficile de Falanya.

En d’autres termes, il n’avait aucun détail sur la situation.

Mais ce n’était pas le moment idéal pour essayer d’éclaircir les faits.

Qu’était-il censé faire ?

… Ninym, à l’aide ! Wein l’implora du regard, lui lançant un SOS.

 

 

Ninym avait comme toujours compris le message. Elle griffonna les détails sur un morceau de papier et le souleva discrètement pour le montrer à Wein. Il avait lu ses notes tout en continuant à parler.

« Après tout, il s’agit d’un mariage entre le prince Demetrio et ma sœur, Falanya. Je ne vois aucune raison de ne pas… Attendez ! Un mariage ? »

Wein avait retiré son regard du carton. Ninym avait hoché vigoureusement la tête.

Quoi !? Qu’est-ce que tu demandes à ma sœur, mec !?

Comme Wein continuait à être perplexe, Ninym lui avait montré une autre note.

Hum… Oh, j’ai compris ! Falanya ne pouvait pas se décider sans me demander, et maintenant il se fait plaquer… Donc, c’est pas mal que je sois là !?

Il était entré dans la pièce au moment où elle utilisait son absence comme excuse pour refuser Demetrio. Lowellmina avait immédiatement pris note de cela, le regardant avec une expression qui criait pratiquement, « Mais qu’est-ce que tu fais ? »

Bien que cela ait pris un certain temps, Demetrio s’était remis. Sa bouche s’était transformée en une sorte de sourire, comme si les choses allaient dans mon sens.

« Je suis ravi de vous rencontrer ici, Prince Wein. Regardez, Princesse Falanya, votre frère est venu à votre secours. Vous n’avez aucune objection à ce que le prince décide de notre mariage, n’est-ce pas ? » suggéra Demetrio.

« … Oui, bien sûr, » répondit Falanya en hochant la tête avec anxiété.

Elle ne pouvait plus le lui refuser, alors elle ne pouvait que croire que Wein les sortirait de ce pétrin.

« Eh bien, Prince Wein. Sans plus attendre, je souhaite vous demander votre avis sur une union entre moi et la princesse Falanya… Je suppose que vous n’avez pas d’objection ? »

Demetrio avait vraiment fait pression sur eux pour ses agissements.

« Bien sûr ! Je suis d’accord ! » Wein avait accepté la proposition de Demetrio sans perdre une seconde. « Si ça marche, nos relations avec l’Empire seront solides comme le roc. Ce sera une pierre angulaire de l’harmonie entre nos deux pays. Falanya, courage ! Tu devrais être heureuse. »

« D-D’accord… »

Demetrio ne s’attendait pas à ce qu’il soit aussi enthousiaste. Falanya avait l’air visiblement contrariée, mais Wein souriait.

« C’est une bonne nouvelle — De penser que nous aurions deux unions avec la royauté de l’empire Earthworld ! »

« Quoi… ? »

La déclaration de Wein n’avait pas immédiatement frappé Demetrio, qui lui avait répondu en clignant des yeux. Comme s’il le mettait de côté, Wein se tourna vers la princesse impériale.

« N’êtes-vous pas d’accord, Princesse Lowellmina ? »

« … Oui, en effet. » Lowellmina avait l’air un peu inquiète au début, mais elle avait ensuite eu un sourire malicieux. « Mon mariage avec le prince Wien a été retardé à cause de l’état de la nation, mais je crois que c’est une bonne occasion d’ouvrir à nouveau la conversation. »

« Ngh… ! »

C’est alors que Demetrio s’était souvenu : Lowellmina était allée à Natra l’année précédente… pour discuter du mariage avec le prince Wein.

« Si j’épouse le prince Wein et que tu épouses la princesse Falanya, Natra aura une grande influence sur l’Empire. » (Tu me dois une fière chandelle, Wein.)

« Ma sœur et moi sommes impatients de faire partie de la famille impériale. Je pourrais commencer à avoir des ambitions malsaines si vous ne faites pas attention. » (Arrête tes conneries. Tu m’es redevable pour ce qui s’est passé l’année dernière.)

« Oh, Prince Wein ! Vous ne pouvez pas faire ça. Mais vous êtes un homme aux nombreux accomplissements… Je suis sûre que le peuple de l’Empire placera ses espoirs en vous. » (J’ai retourné la faveur par l’intermédiaire de la princesse Falanya.)

« Dans ce cas, je ferai de mon mieux pour ne pas trahir ces attentes. Une fois nos unions officialisées, j’espère pouvoir travailler avec vous, Princesse Lowellmina. » (Allez ! Je ne me souviens pas que tu aies agi comme une noble, Lowa !)

« Bien sûr, Prince Wein. Joignons nos efforts et aidons l’Empire à prospérer. » (Si tu comptes te plaindre, je te laisse en amont sans pagaie).

Les deux individus étaient sur la même longueur d’onde dans leur conversation.

Demetrio s’était empressé d’intervenir. « Attendez ! Je te l’interdis, Lowellmina. Crois-tu que tu peux décider ça toute seule… !? »

« Toute seule ? » Lowellmina répéta en haussant les épaules. « L’Empereur décide de tous les mariages impériaux. Puisque nous n’en avons pas, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas choisir moi-même. » Elle éclata de rire. « Pour reprendre tes propres mots, cette discussion est entre moi et Wein… Les étrangers n’ont rien à faire ici. »

« Nngh… ! » Demetrio avait fermé sa bouche avec force lorsque ses propres mots avaient été utilisés contre lui.

S’il y avait deux mariages, il ne faisait aucun doute que Natra aurait plus d’influence sur l’Empire. Et Wein venait en gros d’admettre avoir des intérêts contradictoires. Demetrio abhorrait la possibilité même de cela.

Merde… !

Il aurait dû les coincer, mais c’est lui qui s’était retrouvé coincé. Ils étaient dans une impasse, et Demetrio ne trouvait pas l’inspiration pour le sauver. Mais il ne pouvait pas simplement faire semblant que cela n’était pas arrivé et s’enfuir. Sa fierté ne le permettrait pas.

« — Avec tout le respect que je vous dois, Prince Wein…, » commença tranquillement Ninym. « Notre royaume a pour tradition d’interdire aux membres de la famille royale de se marier au sein d’une même famille. Bien que vos partenaires soient tous deux des dignitaires de l’Empire, ce n’est pas quelque chose qui doit être pris à la légère… »

« Oups. J’avais oublié ça, » déclara Wein innocemment. « Cela pourrait être un problème. C’était une tradition vénérée dans le passé… mais suivre aveuglément les règles peut entraver le progrès. Qu’en dites-vous, Prince Demetrio ? Il semble que nous soyons tous deux confrontés à des circonstances imprévues. Je vais en parler à mes vassaux chez moi, et nous pourrons organiser une autre réunion pour discuter des détails un autre jour. »

Il n’y avait, bien sûr, aucune règle. Ninym venait de l’inventer. Lorsque Wein avait compris que Demetrio était pris à son propre piège, Ninym l’avait imaginé pour lui donner une porte de sortie.

« O-oui. Je n’ai aucun problème à tout finaliser aujourd’hui, mais si vous insistez, je peux attendre pour le moment. »

Acculé dans un coin, n’importe qui sauterait sur la première échappatoire qui se présenterait devant lui. Comme Demetrio avait répondu comme prévu, Wein avait tendu la main.

« J’apprécie votre prévenance, Prince Demetrio. Discutons-en à nouveau à une date ultérieure. »

« … Très bien. Nous allons en parler de notre côté. »

Et cette première rencontre avec Demetrio s’était terminée ainsi.

Après avoir insisté sur le fait qu’il n’avait pas besoin d’être raccompagné, Demetrio avait quitté le manoir. Lowellmina avait décidé qu’il serait préférable de retourner à sa propre résidence.

« Je vais prendre congé pour la journée. Je ne souhaite pas m’immiscer dans ces petites retrouvailles. »

« Je suis désolé de ne pas avoir pu passer plus de temps avec vous, Princesse Lowellmina, » déclara Wein.

« Pas d’excuses nécessaires. J’ai apprécié notre temps. Eh bien, je vous verrai une autre fois, Prince Wein. » Et sur ce, Lowellmina avait quitté la pièce.

Tous ceux qui étaient dans la pièce étaient Wein, Falanya, et Ninym…

« Wein ! » Falanya avait immédiatement pris Wein dans ses bras. « J’ai été tellement surprise de te voir ici. Mais je suis si heureuse ! »

Elle frotta son visage contre sa poitrine, et il l’avait tenue dans ses bras.

Wein avait souri. « Je m’inquiétais de savoir comment tu allais, mais je suppose que c’était pour rien. On dirait que tu te débrouilles très bien sans moi. Tu as travaillé très dur. Je suis impressionné, Falanya. »

« Hee-hee ! » Falanya rayonnait.

Ninym avait jeté un regard à Wein. Il savait ce que cela signifiait.

Pourquoi es-tu vraiment ici tout d’un coup ? Ninym avait fait signe avec ses yeux.

J’ai mes raisons. Je t’expliquerai plus tard. La plus importante est que j’ai soudainement eu l’envie de la surveiller. J’étais inquiet… et dérangé par le manque de sommeil et une longue nuit de travail.

Uh-huh…

J’ai terminé toutes mes tâches, donc tout devrait être en ordre à Natra.

Je devrais m’inquiéter des affaires de l’Empire, pensa Wein.

« Mais wôw. Je n’aurais jamais pensé qu’un prince impérial te demanderait en mariage, Falanya. »

« J’ai été surprise, » répondit Falanya avant de devenir timide. « Que comptes-tu faire, Wein… ? »

Wein avait réfléchi un moment. « Bonne question… Nous sommes tous les deux de la famille royale. Ce qui signifie que les mariages politiques sont inévitables. »

Falanya hocha la tête.

« Et c’est pourquoi il est important de bien choisir son partenaire. » Wein caressa les cheveux de Falanya. « Je n’ai pas la moindre intention de te vendre à ce type. S’il veut ma petite sœur, il doit au moins — unifier le continent. »

Falanya semblait un peu ennuyée par ce grand prérequis, mais gloussa. « Alors je ne serai jamais une jeune mariée. »

« Oh, vraiment ? Dans ce cas, je vais peut-être me calmer un peu… Mais bon… »

Alors que Wein commençait à avoir l’air préoccupé, Falanya éclata de rire.

« Eh bien, nous allons y aller étape par étape, » dit Wein. « D’abord, ça te dérange si je fais une pause ? Faire tout le chemin depuis Natra m’a épuisé. »

« Compris. Je vais immédiatement préparer une chambre. »

« En attendant, laisse-moi te parler de Mealtars. C’est plein de choses intéressantes. Par exemple… Oh, c’est vrai ! Comme cette boîte, » commença Falanya.

« Hmm ? Qu’est-ce que c’est ? Il n’y a pas de couvercle. »

« Hum, ils appellent ça une boîte à malice. »

« Oh, j’ai compris. Il y a une sorte d’astuce. Si tu appuies ici, que tu le fais glisser, et que tu bouges ça… Oh, c’est ouvert. C’est amusant… Attends. Qu’est-ce qui ne va pas, Falanya ? »

« … Hmph ! Bien ! Tu es toujours comme ça ! »

Falanya se tourna sur le côté, laissant Wein se demander ce qu’il avait fait de mal. Ninym offrit un sourire en coin et quitta discrètement la pièce pour ne pas les perturber.

Il n’avait pas fallu longtemps pour que la ville entière apprenne l’arrivée inattendue de Wein. Par la suite, le monde politique de Mealtars allait s’orienter vers une nouvelle phase — .

***

Chapitre 5 : La ville marchande en émoi

Partie 1

« … Je vois. Je crois que j’ai compris l’essentiel. »

C’était le matin après l’arrivée de Wein à Mealtars. Ninym avait mis Wein au courant.

Il croisa les bras. « Je ne suis pas surpris qu’elle ait agi pendant la cérémonie. Et je savais que tu refuserais un marché avec Lowa. Mais je n’aurais jamais deviné qu’il y aurait une attaque et une demande en mariage. »

« Je suis désolée. Si nous étions rentrés chez nous juste après l’attaque, nous aurions pu éviter la proposition. »

« Tu n’as rien fait de mal, Ninym. Si j’avais été là, nous serions restés. Vois cela comme une bonne chose. Maintenant, nous savons qu’il faut se méfier de Demetrio… Bâillement. »

« Vas-tu bien, Wein ? »

« Je crois que j’ai dépassé les bornes. Je suis crevé. »

Je vais dormir pendant trois jours d’affilée quand on rentrera, complota silencieusement Wein.

« Les vrais problèmes commencent maintenant. Les deux plus gros problèmes sont de savoir comment refuser pacifiquement la demande en mariage de Demetrio et de ramener tout le monde en un seul morceau. Si possible, j’aimerais aussi m’asseoir avec le prince Bardloche et le prince Manfred. »

« Je comprends pourquoi nous voulons donner la priorité aux deux premiers, mais pourquoi le prince Bardloche et le prince Manfred ? »

« Pour commencer, je veux prendre la mesure de leurs caractères. Et je veux établir pour l’avenir une sorte de lien avec eux. De plus, cela me donnera un aperçu du sommet, et je pourrai dissiper l’impression que Natra se range du côté de la faction de Lowellmina. »

« C’est logique. » Ninym avait vu où il voulait en venir.

Le premier jour de la cérémonie, tout le monde pouvait constater que Falanya et Lowellmina étaient en bons termes — ce qui était un signe que la princesse impériale était amie avec Natra.

Mais si le prince héritier prenait le temps de parler avec les princes impériaux, cela colorerait l’opinion publique sur la relation entre Falanya et Lowellmina — de politique à strictement personnelle.

« Eh bien, en échange, cela diminuera la crédibilité politique de Falanya. Mais je pense que ça vaut la peine de faire cet effort. »

« Comment vas-tu entrer en contact avec eux ? Vas-tu demander à Lowa de mettre ça en place ? »

« Ce serait la bonne façon de faire, mais je ne veux pas vraiment qu’elle me domine… »

C’était la manière Lowellmina. Il ne serait pas surpris qu’elle lui fasse cette faveur et qu’elle essaie de le lui faire payer au centuple.

« Mais on n’a pas d’autre choix, non ? Surtout que nous n’avons pas beaucoup de temps. »

« C’est vrai. J’imagine que Levetia ne restera pas silencieux longtemps. Je ferais mieux de tout finir avant que cela n’arrive… » Wein avait essayé de penser à un plan alternatif.

Quelqu’un avait frappé à la porte. C’était une dame d’honneur.

« Veuillez m’excuser. Prince Wein, deux messagers sont venus vous voir. »

« Des messagers ? D’où ? »

« L’un est du prince Bardloche et l’autre du prince Manfred. Ils ont tous deux lancé des invitations à vous rencontrer, Votre Altesse. »

Wein et Ninym s’étaient regardés.

« … OK, j’arrive tout de suite. Qu’ils restent dans le coin. »

« Compris. »

La dame d’honneur était partie, et Wein avait légèrement gloussé.

« On dirait que je n’étais pas le seul à attendre une opportunité. »

« C’est ce qu’il semble. Mais lequel choisiras-tu, Wein ? »

« Hmm… » Wein avait réfléchi un moment. « Eh bien, tu as dit que vous vous êtes bien entendu avec le maire. »

« Quoi ? Oui, il a invité la princesse Falanya pour une visite guidée de la ville. »

« Dans ce cas, nous allons capitaliser là-dessus. » Wein avait souri en se levant.

 

+++

En tant que maire, Cosimo accueillait de nombreux visiteurs dans son manoir — pour la politique, les réunions budgétaires et parfois des sujets plus sombres.

Inévitablement, les salles de réception étaient constamment prêtes à recevoir des invités. Cosimo appréciait particulièrement les détails esthétiques et l’ameublement de la salle où il accueillait les membres des familles nobles. C’était sa pièce de prédilection, digne de n’importe qui.

Mais ce jour-là, sa confiance boursouflée s’était réduite à une petite tache qui pouvait être emportée par la moindre brise.

« Je suis terriblement désolé que ce soit tout ce que j’ai pu préparer. »

Trois personnes et Cosimo étaient assis ensemble dans la pièce.

« C’est parfaitement utilisable. Nous sommes après tout venus dans un délai si court, » déclara Wein, l’une des trois personnes. « J’ai entendu dire que vous aviez vraiment aidé ma sœur et je voulais vous exprimer ma gratitude, Monsieur le Maire. »

« Vous êtes trop aimable, Prince Wein. » Cosimo s’inclina profondément avant de se tourner vers quelqu’un d’autre. « Princes impériaux, si vous êtes gênés par quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’en informer. »

« Ça devrait aller. Le thé a fondamentalement le même goût partout. »

« Tu n’as aucune classe, Bardloche. Mais je n’ai pas à me plaindre. »

Les deux autres personnes dans la pièce : le Prince Bardloche et le Prince Manfred.

C’était une réunion à trois entre les familles royales de Natra et de l’Empire Earthworld. Même Cosimo avait des raisons d’être tendu.

« Je n’aurais jamais deviné que tu enverrais un envoyé en même temps que moi, Bardloche. Tu sembles t’intéresser au prince Wein. »

« Et quand à toi, aussi calculateur que jamais. »

« Je ne suis pas comme toi, Bardloche. Je n’ai pas ta force physique, je dois donc dépendre de ce cerveau. » Manfred avait haussé les épaules de façon spectaculaire. « Néanmoins, j’ai été choqué que le prince Wein choisisse cet endroit. »

C’est Wein qui avait choisi le manoir de Cosimo comme lieu de rencontre.

Comme leurs invitations lui étaient parvenues en même temps, Wein aurait normalement dû en choisir une pour la reporter à une autre date. Cependant, cela n’aurait pas envoyé le bon message. Parce qu’il voulait être en bons termes avec les deux princes, il était dans son intérêt d’éviter de susciter des émotions négatives. D’où ce projet de les rencontrer tous les deux en même temps.

Il avait stratégiquement choisi le manoir de Cosimo comme lieu de rencontre : les princes impériaux voulaient gagner la confiance de Mealtars, et Cosimo voulait évaluer Wein et les princes pour lui-même.

Ce qui les avait tous amenés ici.

« On dirait que vous avez aussi la tête sur les épaules, Prince Wein. »

« Oh, pas du tout. » Wein secoua la tête humblement. « Vous savez déjà que j’ai été en guerre contre Marden et Cavarin depuis que je suis devenu régent. Si j’avais été capable de voir à travers leurs motivations, j’aurais pu les éviter. Je suis étonné par ma propre bêtise. »

« Oui, mais vous les avez battus, » répondit Bardloche. « J’ai entendu dire que votre armée était inférieure aux soldats de Marden et de Cavarin. Je veux savoir comment vous avez quand même gagné. »

« Oh, je suis du même avis. J’aimerais bien savoir comment vous avez dirigé votre armée, prince Wein. On dit que vous êtes le plus grand stratège de guerre de notre époque, » ajoute Manfred.

« C’est une exagération. Mais je suppose que je peux partager si vous êtes intéressé. »

Wein commença à raconter son séjour sur le champ de bataille, et la réunion commença réellement.

Cela s’était étendu à une discussion sur les arts martiaux avec Bardloche, puis Manfred parla du journal où il avait consigné ses voyages dans l’Empire. La conversation semblait avoir décollé d’elle-même.

Bien sûr, tout cela était superficiel. Sous la surface, ils étaient tous absorbés par leurs propres pensées alambiquées.

OK, faisons le point sur la situation, pensa Wein. Je suis ici pour les convaincre que je ne fais pas partie de la faction de Lowellmina et faire allusion à mon intérêt à soutenir les deux princes… sans rien déclarer ouvertement ni prendre parti pour qui que ce soit. Je veux qu’ils quittent cette réunion en pensant qu’ils peuvent me parler, même s’ils n’ont pas réussi à me faire rejoindre officiellement leur faction.

Ce serait le meilleur résultat pour Wein. Mais Bardloche et Manfred avaient des objectifs différents. Wein devait trouver un terrain d’entente avec eux.

Quand devrais-je en parler… ?

Wein essaya de trouver une opportunité alors que la réunion se poursuivait.

« Au fait, » commença Manfred, « j’ai entendu dire que Demetrio s’est présenté sans invitation à votre résidence hier. S’il a fait quelque chose d’éhonté, je m’excuse en son nom en tant que membre de la famille impériale. »

« Ce n’était pas une grosse affaire. La princesse Lowellmina était avec nous par hasard et a joué le rôle de médiateur. »

L’air était devenu figé.

Wein avait évoqué Lowellmina. Cela inciterait tous les participants à discuter du cœur du problème.

« … Vous semblez être ami avec Lowellmina. D’après ce que j’ai entendu, on vous voyait souvent ensemble à l’académie militaire, » nota Manfred.

« C’est étrange que nous nous entendions bien. C’est une amie irremplaçable. »

« Une amie ? N’avez-vous pas parlé de vous marier l’un et l’autre ? »

« C’est une question de politique. Nous sommes vraiment des amis, mais c’est distinct des affaires nationales. Ces discussions ont été mises en attente pour des raisons politiques. » Wein avait souri sèchement.

S’ils n’avaient pas des pois à la place du cerveau, les princes réaliseraient le vrai sens de sa déclaration.

Il ne s’était pas entiché de Lowellmina. Il serait prêt à quitter le navire dans de bonnes circonstances.

Il était blasphématoire de comparer et de dresser les membres de la famille impériale les uns contre les autres. Demetrio se serait déjà indigné, mais Bardloche et Manfred n’étaient pas dupes. Ils étaient venus à cette réunion en s’attendant à quelque chose de ce genre.

Mais ils pourraient encore avoir du mal à décider s’ils veulent prendre ces motifs pour argent comptant.

Il avait mis le feu aux poudres. Comment interpréteraient-ils cette situation ? Lanceraient-ils la balle ou la laisseraient-ils tomber ?

Wein sirota son thé et il attendit leur réponse.

Il serait préférable pour eux d’aborder ce sujet de manière prudente et détournée. Chaque mot de cette négociation étrangère pouvait avoir un impact énorme sur la politique nationale. Ils devaient soigneusement poser les bases, commencer à comprendre l’autre partie, et enfin — .

« Alors, rejoignez ma faction, » dit Bardloche.

« B-blergh !? » Wein avait recraché son thé.

Franchement ! Il y a des étapes à franchir ! Tu sais qu’il y a un ordre à ces choses, n’est-ce pas !?

Wein reprocha à Bardloche de prendre de l’avance sur le programme, mais Bardloche ne semblait pas s’en soucier.

« Lowellmina est une femme. Je sais que sa faction de patriotes gagne du terrain, mais qu’y a-t-il à gagner d’un groupe qui ne fait que se tordre les mains à propos de l’avenir ? Vous ne contribuerez en rien au monde en les soutenant. »

« Ah, non, euh… »

« Si je me souviens bien, les Flahms sont essentiels à votre royaume. Ne vous inquiétez pas. Je ne me soucie pas de la race ou de la région. Je crois en la méritocratie, ce que mes subordonnés savent. »

« C’est fantastique, mais, eh bien, erm… »

« On vous a accordé le droit de faire équipe avec moi après que vous ayez battu Marden et Cavarin. Rejoignez-moi. Je vais avoir besoin de toute l’aide possible si je prévois d’unifier le continent. »

« B-Bien… »

L’esprit de Wein s’emballa. Il n’arrivait pas à atteindre Bardloche — pour une raison différente de celle qui l’avait poussé à essayer de raisonner Demetrio.

Et puisque Bardloche s’était adressé à lui de cette manière directe, Wein ne pouvait pas répondre par une réponse non engageante. Cela aurait donné une mauvaise image de lui, et cela n’aurait pas été optimal pour les développements futurs. Wein essayait de réfléchir à ses options quand il entendit un petit rire, se moquant de Bardloche.

« Une méritocratie ? Je ne pensais pas que j’entendrais ça de toi, Bardloche. »

« Qu’est-ce que tu essaies de dire, Manfred ? »

« Regarde tes subordonnés. Il n’y a pas une seule personne qui ne soit pas un tacticien musclé. Es-tu sûr que tu ne voulais pas dire muscle-ocratie ? »

Les princes s’étaient lancé des regards furieux. Bardloche était plus grand et Manfred ne pouvait pas rivaliser avec le regard d’acier intimidant de son frère, mais il n’avait pas détourné son regard une seule fois.

« Le pouvoir est ce dont l’Empire a besoin en ce moment. Un pays fort, un empereur tout-puissant, une armée puissante. Ne comprends-tu pas que c’est le fondement même de cette nation ? »

« Le fait de négliger les affaires internes va épuiser l’Empire. Et nous continuerons à chercher le prochain endroit à envahir pour y hisser notre dette nationale. Comme un essaim de sauterelles. Je me demande quand l’Empire est devenu une ruche ? »

« Dis celui qui a été servi par une bande d’idiots déloyaux. Tu as rassemblé un groupe hétéroclite avec des promesses vides. Penses-tu que ça va te permettre de traverser ces temps difficiles ? »

« Tu ne comprends pas. Tout dépend de la façon dont vous utilisez ces gens. Les idiots pensent qu’il vaut mieux rassembler les combattants les plus forts, mais c’est essentiellement une déclaration que leurs cerveaux stupides ne peuvent pas penser à un moyen d’utiliser les faibles. Cela montre que tu es étroit d’esprit. N’es-tu pas gêné ? »

***

Partie 2

Il y avait eu un craquement… des os du poing serré d’un Bardloche furieux.

C’était un environnement instable, mais Manfred s’était bravement détourné de son frère. « Hé, Prince Wein. N’êtes-vous pas vous aussi d’accord ? »

Quoi — !? Vous me demandez — !? Wein avait crié intérieurement. Vous jouez avec moi ? Ne me jetez pas dans le feu après l’avoir arrosé d’huile ! Je vais vous casser la gueule !

Il était trop tard pour que Wein soumette Manfred à une tempête de critiques cinglantes. Les yeux de Bardloche se tournèrent vers lui, et Cosimo retient son souffle, immobile sur son siège pendant tout ce temps, anticipant la réponse de Wein.

« … C’est mon opinion personnelle, mais… »

Wein avait eu du mal à se ranger derrière l’un ou l’autre. Et il n’avait vraiment pas envie de flatter l’un d’entre eux.

Cela ne lui laissait qu’une seule option.

« … Je dois dire que vous vous battez pour les plus petites choses. »

« Quoi… !? »

« Hmm… ? »

Wein avait pu voir que sa déclaration audacieuse avait allumé un feu dans leurs yeux et avait gloussé avec arrogance, souhaitant pouvoir rentrer chez lui.

« Vos arguments respectifs sont solides. Mais ce ne sont que des chimères quand on regarde réellement la situation. Vos langues d’argent ne vous aideront pas. Faites-nous une faveur à tous et amenez le sommet avec une certaine sorte de résolution. »

Merde ! Wein l’avait immédiatement regretté. Je suis allé trop loin.

Il voulait juste dire qu’ils parlaient beaucoup, même s’ils ne pouvaient même pas faire pression sur leur propre frère pour qu’il quitte la course au trône. Mais il avait accidentellement choisi des paroles guerrières. Il avait préparé son arme cachée, attendant de voir ce qu’ils allaient faire.

« — Ha-ha-ha ! » Manfred avait soudainement laissé échapper un rire franc. « Vous avez raison, Prince Wein ! On a beau se vanter, on n’a pas réussi à mettre Demetrio à la porte ! » Il se leva de son siège. « J’ai apprécié notre temps aujourd’hui, Prince Wein. Une fois que nous aurons réglé les choses avec le sommet, je serais ravi de discuter avec vous à nouveau. »

Lorsque Manfred quitta la pièce, Bardloche se leva également.

« … Aussi frustrant que ce soit, je dois admettre que ce que vous dites est logique. J’ai dit que vous aviez l’étoffe d’un subordonné, mais que je suis peut-être celui qui doit s’affirmer et faire ses preuves en tant que leader, » déclara Bardloche. « Nous nous reverrons quand je l’aurai fait. »

Il quitta la pièce, ne laissant derrière lui que Wein et Cosimo.

Cosimo n’essayait pas de lui faire la lèche alors qu’il parlait à Wein avec une sympathie sincère.

« … Bon travail aujourd’hui, Prince. »

« … Oui, merci, » avait-il répondu avec un sourire fatigué.

 

+++

« Ah… je suis épuisé, » gémit Wein en revenant du manoir de Cosimo.

Ninym était venue le saluer.

« Comment va Falanya ? » avait-il demandé.

« Elle est retournée à la salle de réunion aujourd’hui. Mais nous avons augmenté le nombre de gardes comme tu l’as demandé. Et Nanaki est avec elle. »

« Bien. » Wein acquiesça.

Ninym poursuit. « Et comment s’est passée ta rencontre avec les princes ? »

Elle ne l’avait pas accompagné, car elle était occupée à mettre en place le nouveau personnel et les marchandises qui venaient avec Wein.

« À ce propos… Il semble que les méthodes ordinaires ne fonctionneront pas sur Bardloche ou Manfred.

« Cependant, » poursuit Wein, « j’ai accompli le strict minimum. Ils voient que nous avons le potentiel pour discuter plus avant… du moins, je pense ! »

« La dernière partie me rend anxieuse… »

« Eh bien, ça va probablement… certainement… s’arranger… Bref, il s’est passé quelque chose de ton côté, Ninym ? »

« Rien du tout. Sauf ceci. » Ninym avait tendu une seule lettre.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Une invitation de Lowa à une réunion secrète. »

C’était le soir quand Wein et Ninym s’étaient retrouvés devant l’endroit désigné. C’était la tour dont Cosimo avait parlé à Falanya plus tôt. L’entrée était normalement verrouillée et seulement accessible en cas d’urgence, mais elle avait été ouverte. Les deux individus entrèrent furtivement, accueillis par un air poussiéreux, et grimpèrent les escaliers en bois qui menaient au sommet.

« Bon sang, Lowa a un faible pour ce genre d’endroits. »

« Eh bien, elle aime trouver des plans qui l’obligeraient à rencontrer secrètement des amis dans des endroits bizarres. Apparemment, comme le sommet de ce clocher. »

Ils avaient atteint leur destination. Une énorme cloche qui semblait avoir vécu de nombreuses années les attendait, le paysage urbain de Mealtars baignait dans le crépuscule, et…

« Vous avez réussi. »

La princesse impériale de l’Empire, Lowellmina, le profil rougi par le soleil couchant. Elle s’était tournée vers eux avec un sourire.

Mais cette fois, elle n’était pas seule.

Il y avait deux autres personnes avec elle. Leurs ombres étaient parfaitement immobiles à côté de la cloche.

« Wein ! Ninym ! Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. »

« Cela fait un moment. »

Glen Markham.

Strang Nanos.

Wein avait passé tellement de temps avec eux à l’académie.

 

+++

Au début, il n’y avait que Wein et Ninym.

Après un certain temps, Strang était entré en scène.

« Comment fais-tu pour agir comme ça ? »

Pour quelqu’un qui venait de la province, l’académie militaire était en fait un camp exigu pour Strang. Il admirait Wein pour avoir suivi sa propre voie, même lorsqu’il était confronté aux nobles.

Puis vint Glen.

« Si je dois te battre, je dois apprendre à te connaître. »

Glen considérait Wein comme un adversaire de taille, puisque Wein réussissait tout ce qu’il entreprenait. Glen avait toujours eu la fierté et le but d’être un futur soldat de l’Empire.

Et enfin, il y avait Lowellmina.

« Je suis curieuse de vous connaître tous. Me laisserez-vous vous observer ? »

Sa vie d’oiseau en cage, de fille de l’empereur l’avait étouffée. Elle avait été séduite par la façon de vivre de Wein.

Les cinq avaient passé beaucoup de leurs jours ensemble. Même si leurs chemins s’étaient séparés, ces jours dorés ne s’étaient jamais effacés — .

« Je n’ai jamais pensé que le gang se réunirait à nouveau. » Wein avait ri, en s’appuyant sur le bord du toit. « Vous avez l’air en forme tous les deux, Glen, Strang. »

« Toi aussi, » répondit Glen les bras croisés. « Tu as disparu juste avant la remise des diplômes. Je ne pensais pas te voir ici. »

Strang avait souri ironiquement. « J’ai été surpris… pas seulement parce que Wein est ici. »

« Tu as raison, Strang… Wein. » Glen avait poussé un cri d’alarme qui semblait très intentionnel. « As-tu vraiment rien à nous dire ? »

« Hmm… » Wein y avait réfléchi pendant un moment. « Oh oui. Glen, c’est moi qui ai fait en sorte que ta fiancée reçoive la lettre que tu n’as jamais envoyée. »

« C’était toi — !? » Glen avait essayé d’attraper Wein.

« J’ai retouché ton écriture, pour qu’elle soit plus fleurie et désuète. Tu devrais me remercier. »

« Comment as-tu pu ? Elle s’attendait vraiment à ce que je sois un expert en littérature classique quand je suis allé la voir. Sais-tu à quel point c’était difficile de ne pas griller ma couverture !? »

« Laisse tomber, Glen. Tu as seulement échoué parce que tu as eu les yeux plus gros que le ventre ! »

« C’était entièrement de ta faute — ! »

Wein et Glen avaient commencé à se chamailler.

Strang leur jeta un regard en coin. « Nous savions déjà qu’aucun de vous n’était roturier. »

« Parce que mon air royal ne peut être contenu ! » s’était vanté Wein.

« Ouais, c’est ça ! »

Les épaules de Strang tremblaient de rire. « C’est vrai. Tu n’étais pas le moins du monde royal. Mais aucun roturier ne comprend l’étiquette des deux côtés du continent ou ne déchiffre les textes sacrés de l’Église. »

À cette époque, il était difficile d’apprendre autre chose que des connaissances générales. En outre, les personnes maîtrisant des langues et des compétences spécialisées étaient rares. Il fallait beaucoup de temps et d’argent pour trouver ces personnes, leur offrir une rémunération adéquate et leur demander de vous instruire.

Il en va de même pour le matériel pédagogique. Il n’y avait pas de textes dont la difficulté augmentait en fonction du niveau de lecture et des capacités de l’élève. Les canaux de communication étaient encore primitifs, ce qui signifie que les informations et les expériences étaient ancrées dans leur environnement immédiat. Les œuvres des auteurs avaient tendance à s’effacer dans l’obscurité.

« Je pensais que tu étais l’enfant illégitime d’une importante famille noble… pas le prince d’une nation étrangère. »

Ninym intervint. « Juste pour que vous sachiez, je suis une roturière normale. »

« Tu t’entends ? Tu es l’aide du prince. » Strang haussa les épaules.

Lowellmina ajouta. « Bref, portons un toast. » Elle avait sorti des verres pour tout le monde. « Et deviner quoi ? J’ai apporté des amuse-gueules ! »

« Tu es venue préparée, » commenta Ninym.

« Je l’attendais avec impatience. Lorsque la Princesse Falanya est venue à la place de Wein, j’ai pensé que nous devrions annuler, alors je suis heureux que nous ayons pu tous nous retrouver. »

Alors que Lowellmina leur tendit joyeusement des verres, Wein et Glen cessèrent de se battre. Ninym versa du vin pour tout le monde.

« À quoi portons-nous un toast ? » demanda Wein.

Lowellmina avait déjà une réponse en tête.

« Cela devrait être évident. C’est bon ! Trois, deux, un ! »

« Au travail sans fin. »

« À l’avenir du royaume. »

« À la prospérité de l’Empire. »

« À la libération des provinces. »

« Attendez un peu ! » cria Lowellmina. « Pourquoi vous dites tous des choses différentes ? »

« Wein, es-tu sûr de vouloir porter un toast à une montagne de travail ? » Ninym demanda confirmation.

« Si je peux en tirer du vin, alors pourquoi pas ? »

« Mec, tu es toujours sur le truc de “libérer les provinces” ? » Glen le demanda à Strang.

« Je ferai tout pour que ça arrive. »

« Hmph… ! » Les joues de Lowellmina se gonflèrent d’irritation.

Wein leva son verre. « Je plaisante. » Il se mit à rire.

« Faisons-le pour de vrai cette fois — à nos retrouvailles. »

Les quatre firent écho, « « À nos retrouvailles. » »

Leurs voix claires avaient rebondi sur le toit au soleil couchant.

« Glen. Strang. Comment ça va ? » demanda Wein après avoir porté un toast et échangé des civilités.

« Après avoir été diplômé de l’académie, je suis entré comme prévu dans l’armée. Je sers sous les ordres du prince Bardloche en ce moment. » Glen soupira. « Pour être honnête, je ne me soucie pas de toutes ces luttes de factions. N’importe qui peut devenir le prochain empereur. Je serais toujours dans l’armée, combattant pour l’Empire. Mais ma famille et celle de ma fiancée sont du côté du prince du milieu… »

« Hmm, même Glen le Grand ne peut pas aller à l’encontre de la famille, hein, » se moqua Wein.

Glen ricana. « Hmph, ris autant que tu le veux. »

« Pffft ! Ah-ha-ha-ha-ha-ha ! Quelle tristesse ! Glen, tu n’es vraiment pas cool — ! »

« — GRAAAGH ! »

« Whoa !? N’est-ce pas toi qui m’as donné la permission de rire !? »

« Merde ! Ne sais-tu pas ce que c’est que de franchir une ligne ? »

« Hmm… Qu’est-ce que cela peut signifier ? Qui a inventé ça ? »

***

Partie 3

Strang avait souri lorsque les deux individus avaient recommencé à s’affronter et il était revenu au sujet. « Je suis avec le prince Manfred, et j’occupe actuellement le poste de gouverneur général par intérim dans ma ville natale de Burnoch. »

Ninym hocha la tête. « Le gouverneur général par intérim, hein. Tu t’es bien débrouillé. »

« Tu te souviens de cette rébellion ? Les principaux dirigeants de notre ville en faisaient partie. Leurs têtes ont volé après la purge politique. Même si j’étais au bas de l’échelle, je me suis retrouvé dans cette position. » Strang haussa les épaules. « Et comme nous avons participé à la rébellion, Burnoch allait subir des conséquences importantes. Le prince Manfred a en quelque sorte servi de médiateur et a aplani les choses. »

« Tu as donc une dette envers lui. »

« C’est exact. D’ailleurs, le prince Demetrio est indifférent aux provinces, et le prince Bardloche veut gouverner d’une main de fer. C’est pourquoi Manfred a fait appel aux faibles et aux privés de droits. Il a fait miroiter l’indépendance aux provinces, et nous la voulons tellement. »

« Penses-tu vraiment que tu vas l’obtenir ? »

« Pas du tout. Mais plus de gens s’accrochent à ce rêve que tu ne peux l’imaginer, Ninym. Je veux aider les rêves de ma patrie à devenir réalité. »

Cela doit être difficile, pensa Ninym. C’était un acte admirable de dévotion que de servir les autres plutôt que soi-même. Elle l’aurait applaudi… s’il ne s’agissait pas d’une conversation entre amis.

« Cela me peine de ne pas pouvoir vous inviter à rejoindre ma faction, » grommela Lowellmina.

Glen et Strang avaient des obligations plus importantes que sa propre volonté. Abandonner leurs devoirs reviendrait à gâcher la moitié de leur vie.

« On dirait que vous avez déjà discuté tous les trois de cette question », nota Ninym.

« Oui. Nous avons décidé de concentrer notre attention sur chacune de nos factions, » répondit Strang. Son regard s’était fortement rétréci. « C’est pourquoi je m’inquiète de la politique de ta nation, Wein. Que compte faire Natra ? »

Wein et Glen avaient cessé de se battre, et le prince s’était redressé.

« Il n’y a qu’une seule chose qu’un prince honnête et vertueux d’une petite nation puisse faire. »

« Honnête et vertueux… ? » interrogea Strang.

« Il n’est ni l’un ni l’autre. »

« Tu ne dois pas mentir, Wein, » dit Lowellmina.

« … Juge-président Ninym ! N’est-ce pas de la diffamation ? » se lamenta Wein.

« Quoi ? Hmm… »

Lowellmina sortit tranquillement une boîte en bois. « Au fait, Ninym, c’est un cadeau pour toi. Il y a du bois d’encens à l’intérieur. »

« Oh, j’ai aussi quelque chose pour toi. C’est une anthologie des contes populaires de Burnoch. »

« J’ai apporté une épée d’autodéfense fabriquée par un ami forgeron. Regardez la qualité du travail. »

« Toutes les parties ne sont pas coupables. »

« Vous acceptez des pots-de-vin juste devant moi, juge, » geignit Wein tandis que Ninym exprimait sa gratitude à chacune des offrandes.

« Pour en revenir au sujet, » dit Wein. « Je n’ai pas l’intention de devenir copain avec un prince… pour l’instant. Je dois faire un tour avec chaque cheval avant de parier sur un gagnant, non ? »

« Celui qui sera choisi par le prétendu prince héritier de Natra ne sera-t-il pas automatiquement le gagnant ? »

« C’est un peu généreux. Nous faisons les gros titres, mais Natra est une petite nation du nord. Nous n’avons pas le pouvoir d’interférer avec la politique de l’Empire. »

« Hmm… C’est juste. Si tu avais pris le parti de Lowa, tu n’aurais eu aucune raison de parler aux princes. »

Il semblerait qu’ils aient appris sa rencontre avec les deux princes.

« Au fait, des cadeaux pour moi ? » demanda Wein.

« Rien. »

« Nada. »

« J’ai tellement mal ! »

Les garçons avaient continué à parler.

Lowellmina murmura secrètement : « Ninym, j’ai une faveur à te demander. »

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Pourrais-tu m’accorder un peu de temps pour parler avec Wein seul à seul ? »

« … Bien. Mais n’essaie rien d’étrange. »

Ça semblait être le bon moment pour conclure la conversation des garçons.

« Appelons cela une journée. Le soleil se couche déjà, » lança Ninym.

« Hmm… Tu marques un point. C’est dommage. Mais je crois que j’ai dit tout ce que j’avais à dire, » répondit Glen.

Strang acquiesça. « Nous avons décidé de remplir nos fonctions dans nos positions actuelles. Je suppose que c’est ce que j’attendais de nous. »

N’importe qui d’autre aurait eu du mal à comprendre. Mais il n’y avait aucune chance que l’amabilité et l’animosité coexistent entre eux. Ces cinq personnes avaient toutes ressenti cela.

« Bref, Wein, Ninym, c’était sympa de vous voir. On en reparlera la prochaine fois, » dit Strang.

« Oui. Je ne sais pas quand ce sera, mais j’apporterai du bon vin, » ajouta Glen.

Les deux hommes s’étaient dirigés vers les escaliers en premier. Wein allait les suivre, mais Ninym lui lança un regard qui le retint. Il s’arrêta dans son élan. Ninym suivit les hommes à la place.

Wein et Lowellmina étaient seuls sur le toit. Il avait été le premier à parler.

« De quoi veux-tu me parler ? »

« Hmm, “parler”… ? Essaie “consulter” ou “se plaindre”, » répondit-elle vaguement.

« D’accord…, » répondit Wein. « Tu réalises enfin que diriger une faction, ça craint ? »

« Mmm… Oui…, » déclara Lowellmina, en hochant doucement la tête. « Je ne pensais pas que ce serait aussi éprouvant… Chacun agit dans son propre intérêt, et je dois me donner beaucoup de mal pour les convaincre de soutenir une politique commune… » Lowellmina soupira. « Mais j’imagine que tu dois faire quelque chose de plus difficile au quotidien. »

« Il faudrait trois jours et trois nuits pour que je te raconte mes doléances. »

« Je commence à penser que je devrais avoir un peu plus de respect pour toi. »

« Beaucoup plus de respect. »

« Maintenant que tu dis ça, je ne suis pas sûre de pouvoir te respecter…, » murmura Lowellmina.

Wein poursuit. « Je suppose qu’il y a autre chose ? »

« … »

« Eh bien, j’ai une assez bonne idée de ce que c’est. »

Lowellmina était restée silencieuse.

« Tu voulais que tes frères choisissent le prochain empereur. »

Ses épaules avaient légèrement tremblé. Mais elle feignit l’ignorance comme si ce n’était pas le cas.

« Pourquoi penses-tu cela ? » demanda-t-elle. « Tout le monde sait que nous ne choisirons pas le prochain empereur pendant le sommet et le véritable but de cet événement : établir notre domination et renforcer nos propres factions en rassemblant de puissants alliés en un seul endroit. N’es-tu pas d’accord ? »

« C’est vrai. Même Bardloche, Manfred ou Demetrio ne croient pas qu’ils vont prendre une décision. Mais tu as quand même eu la foi. Ce serait étrange que tu ne l’aies pas. »

« Pourquoi ? »

« Tu n’as toujours pas déclaré que tu visais le trône, Lowa. Tu n’es même pas en lice. Que pensais-tu que ce sommet ferait ? Même si tout se passait bien et que vous preniez tous une décision, les chances que tu deviennes impératrice sont minces, voire nulles. »

« … »

« Le temps a toujours été de ton côté, Lowa. Le peuple de l’Empire dénoncera les trois princes sans que tu aies à faire quoi que ce soit. Ils se rallieront derrière leur princesse, pour l’avenir de l’Empire. Tu n’as pas besoin d’accueillir le sommet ou d’accélérer le processus de désignation de l’Empereur… car l’opposition entre les princes fait que la discussion n’aboutira à rien et fera pencher l’opinion publique encore plus en ta faveur. »

Lowellmina n’avait rien à dire alors qu’elle s’appuyait contre le bord du mur de la tour. Elle glissa sur le sol et baissa la tête.

« … Je suis tellement pas cool. »

Elle voulait être impératrice. Elle voulait changer les choses. Mais il y avait des gens qui avaient peur sans chef. Lowellmina ne savait pas si elle devait poursuivre ses ambitions si cela signifiait détourner son regard d’eux.

Après s’être inquiétée et avoir réfléchi, elle avait convoqué le sommet des enfants impériaux. Elle avait prétendu que c’était pour des raisons superficielles — pour signaler que l’Empire était toujours là, pour renforcer leurs factions individuelles. Mais au fond, elle avait espéré qu’ils décideraient réellement d’un empereur.

« … Wein, donne-moi quelques mots d’encouragement. »

« Euh, désolé, c’est tout nouveau pour moi. »

« Bien. Maintenant que tu as entendu ce que j’ai à dire, quelle est ton opinion sincère ? »

« Que tu es plutôt stupide ! »

« Maudit sois-tu ? » Elle le regarda fixement.

Wein avait souri. « Mais bon, c’est tout bon. Viser le trône est un voyage émotionnel. Il n’est pas rare de se faire dévier de sa route par ses sentiments. »

Il poursuit. « Et ne te laisse pas abattre. Tu as de quoi réfléchir. Qu’est-ce qui se passe réellement avec le sommet ? »

« … Je ne peux pas donner de détails, mais les perspectives sont sombres. Demetrio a une idée fixe de l’empereur, ce qui rend les conversations impossibles. Entre-temps, Bardloche et Manfred n’ont jamais eu l’intention de prendre une décision définitive au cours du sommet. »

« D’accord. Et que vas-tu faire ? Parier sur une chance infime ? Mettre de côté les désirs du peuple et jeter ton chapeau dans l’arène ? » Wein avait souri. C’était un sourire qui était prêt à remuer le couteau dans la plaie. « Juste pour que tu le saches, ça ne me dérangerait pas de t’aider. »

« … »

Lowa ne répondit pas. Après un long silence, elle se leva résolument.

« Il est aussi temps pour nous de rentrer. Nous nous sommes attardés ici trop longtemps. »

 

 

Lowellmina était passée devant Wein et s’était dirigée vers les escaliers. Juste avant de sortir, elle s’était arrêtée et s’était retournée.

« Wein. »

« Quoi ? »

« Je vais certainement te mêler à mes affaires — je ne perdrai pas. » Lowellmina le regarda avec tendresse, et elle parut résolue.

Wein répondit avec un sourire en coin et il la suivit dans les escaliers.

 

+++

Wein et Ninym étaient retournés à leur manoir après s’être séparés de leurs trois amis.

« Bienvenue, Wein. »

« Hé, Falanya. Déjà de retour ? »

Elle était arrivée avant eux, partageant avec enthousiasme ce qu’elle avait observé pendant l’assemblée. Wein était intervenu à l’occasion pendant qu’ils dînaient ensemble.

Ensuite, Wein et Ninym avaient discuté de leur prochaine action dans sa chambre.

« Notre plus gros problème est Demetrio. »

Ninym hocha la tête en signe d’accord. « Nous avons pu établir une relation avec le prince Bardloche et le prince Manfred lors de notre rencontre. Et nous leur avons montré que nous ne sommes pas aussi proches de Lowa qu’ils le pensaient auparavant. Si nous parvenons à nous lier d’amitié avec le prince Demetrio, nous aurons réussi à nous mettre à égale distance de chacun d’eux. »

Sauf qu’ils savaient que former une relation avec Demetrio serait difficile. Après tout, Wein l’avait battu verbalement lors de leur première rencontre. Demetrio devait s’être calmé maintenant et avoir réalisé qu’il avait été complètement cajolé avec des mots doux. Il ne serait pas surprenant qu’il soit furieux.

« Ne serait-il pas préférable de laisser tomber Demetrio ? D’après ce que je vois, c’est lui qui est le plus éloigné du trône, » suggéra Ninym.

« Non. Si Bardloche et Manfred tombent ensemble, il y a une chance qu’il se lève pour devenir l’empereur. Ce serait une autre histoire s’il n’y avait aucune chance que ça arrive. Mais il est trop tôt pour le dire. »

« Comment pouvons-nous nous lier d’amitié avec lui ? Tu as l’intention de refuser sa proposition à Falanya, n’est-ce pas ? »

« Évidemment. Pourquoi je lui confierais ma petite sœur ? »

« Tu as un sérieux complexe de sœur. »

« J’ai le bon genre. »

Quel est le mauvais genre ? Ninym s’était demandé, mais elle avait gardé la bouche fermée.

« J’ai quelques idées pour être du bon côté de Demetrio. Bien sûr, il faut que tout se passe bien, mais on verra ça quand on y sera. »

« Dans ce cas, je vais préparer un messager… Même si j’imagine qu’il ne répondra pas. »

« … Encore une fois, nous traverserons ce pont quand nous y serons. »

Wein et Ninym s’étaient fait de petits signes de tête.

 

+++

Pendant ce temps, le prince Bardloche résumait sa journée avec un subordonné.

« Comment s’est passée votre rencontre avec le Prince Wein ? »

« Il ne faut pas baisser la garde, » dit-il franchement. « Nous n’avons pas été ensemble très longtemps, mais il n’a pas fait étalage de sa position ou de ses réalisations. Je pouvais sentir qu’il essayait de prendre le dessus en nous observant tout le temps. »

« Il semblerait que cela soit quelqu’un qui a la tête froide. »

« Je ne dirais pas ça. Il doit être du genre à passer du calculateur au passionné en un clin d’œil. Rien à voir avec ces types qui pensent pouvoir s’en sortir par la seule logique. »

En tant qu’artiste martial supérieur, Bardloche avait remarqué que Wein n’avait pas baissé sa garde une seule fois pendant la réunion. Même si quelque chose d’inattendu s’était produit, il aurait agi sans hésitation.

« Je ne pense pas que ce soit un coup de chance qu’il ait réussi à battre Marden et Cavarin. L’ascension rapide de Natra ces dernières années doit être attribuée au prince. »

« Si vous le louez, alors… ? »

« Ouais. Il faut être prudent avec lui, mais je me débrouillerai. Une fois qu’il sera sous mon commandement, il deviendra un atout majeur pour mon régime militaire. »

Bardloche poursuit avec conviction. « Regardez, Demetrio, Manfred. Je vais être le prochain empereur… ! »

***

Partie 4

« À quoi pense Bardloche ? » ricana Manfred.

Son subordonné inclina la tête. « Prince Manfred, dites-vous que le Prince Wein ne mérite pas votre temps ? »

« Je peux dire qu’il est excellent. Ses notes à l’académie militaire étaient si exceptionnelles que toutes les traces ont été effacées. Il dirige Natra comme un régent compétent, une figure remarquable. »

« Et… »

« C’est pourquoi nous allons le tuer. »

Les yeux du subordonné s’étaient agrandis.

Manfred poursuit. « Je l’ai confirmé lors de notre rencontre d’aujourd’hui. Il ne sera jamais satisfait de vivre à genoux sous la domination d’un autre. Si vous essayez de le maîtriser, il ne se contentera pas de vous mordre la main, il vous prendra à la gorge. Mais il ne fera que s’améliorer avec le temps. Si on le laisse vivre, il deviendra une vraie menace. »

« C’est… » Le subordonné était surpris, mais il n’avait pas donné de réplique.

Si c’est ce que Manfred avait décidé, alors ce sera fait.

« Nous avons des espions qui surveillent Demetrio, non ? »

« Oui, nous avons réussi à les infiltrer avec succès. Il semble que Demetrio ait récemment perdu quelques-uns de ses pions, bien que les détails nous soient inconnus. Nous devrions être en mesure de nous déplacer librement maintenant. »

Manfred acquiesça. « Comme Demetrio a provoqué un tollé, je suppose que le prince Wein va tenter de réparer la relation et lui rendre visite. Ordonnez à nos hommes de tuer Wein là-bas. »

« Compris… Si le prince d’une nation alliée meurt pendant la réunion, tout le monde trouvera le prince Demetrio suspect. »

Manfred sourit. « Nous nous débarrasserons du prince Wein et détruirons la réputation de Demetrio. D’une pierre deux coups. Les gens de Natra seront furieux, mais sans le prince Wein, ils ne seront pas une menace. »

« Compris. Je vais faire les préparatifs appropriés… »

Le subordonné s’était incliné avec révérence.

 

+++

C’était presque surprenant que ce soit si facile de rencontrer à nouveau Demetrio.

Le messager était parti à la première heure le lendemain matin et était revenu à midi avec une lettre acceptant l’invitation de Wein.

« Que penses-tu qu’il puisse faire ? » demanda Wein.

Demetrio était manifestement hostile envers Wein. Si le prince impérial était impatient de se rencontrer, cela donnait à Wein une raison de s’inquiéter.

« Bonne question… Et s’il avait réalisé notre valeur en tant que nation alliée et espérait réparer la relation ? »

Wein hocha la tête. C’était plausible. Demetrio ne ressentait peut-être pas cela personnellement, mais il devait y avoir au moins quelques-uns de ses vassaux qui s’inquiétaient de nuire à leurs relations. Ils avaient dû faire pression sur lui pour qu’il réponde, ce qu’il avait probablement fait à contrecœur.

Elle poursuit. « Il y a une chance qu’il ait préparé quelque chose pour vous forcer à accepter sa proposition de mariage avec Falanya. »

C’était aussi vrai. Demetrio avait peut-être parlé de l’union avec Falanya avec ses vassaux. S’ils avaient concocté un plan pour empêcher le mariage entre Wein et Lowellmina, il serait logique que Demetrio soit impatient de se retrouver.

« Il n’y a aucun doute qu’il cherche quelque chose, » dit-elle. « Mais puisque nous avons fait la demande, nous ne pouvons pas revenir dessus. Procédons avec précaution. »

Ninym essayait de l’inspirer, mais la réponse de Wein était plutôt discrète.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Rien. Je suis juste un peu fatigué. » Wein bâilla.

Son voyage vers Mealtars avait été précipité, et il n’avait pas assez dormi après son arrivée. Wein avait trop de choses à faire et trop de choses à penser.

« Wein, si tu es si fatigué… » Ninym avait touché le visage de Wein, mais il lui avait offert un petit sourire.

« Hé, ce n’est rien. C’est comme escalader une montagne. Quand j’en aurai fini avec cette réunion, j’aurai beaucoup plus de temps pour dormir. »

« Si tu le dis…, » Ninym acquiesça à contrecœur, en étirant ses joues.

« On ferait mieux de se dépêcher et de se préparer. C’est de Demetrio qu’on parle. Si nous sommes en retard, il pourrait s’évanouir de rage. »

Les deux individus s’étaient fait un signe de tête puis ils se préparèrent à partir.

 

+++

« Je vous attendais, Prince Wein. »

Lorsque Demetrio salua Wein en arrivant à son manoir, le prince impérial semblait de bonne humeur.

Je suppose qu’il a quelque chose dans sa manche.

Wein était resté prudent alors qu’il prenait place dans la salle de réception. Ninym se tenait derrière lui en tant que préposée, et Demetrio était juste en face d’eux.

« Nous y voilà. J’imagine que vous m’avez invité pour avoir une conversation constructive ? »

« Bien sûr. Prince Demetrio, je pense que vous ne serez pas déçu si vous avez de grandes attentes. »

Leur rencontre commença avec des traces de tension dans l’air entre eux.

« En y réfléchissant, j’ai entendu dire que vous aviez rencontré mes frères fous hier. »

« J’ai été honoré par cette opportunité. Mon voyage à Mealtars a valu la peine puisque j’ai eu la chance de rencontrer tous les princes impériaux. »

« Hmph… Je doute que parler avec eux vous apporte quoi que ce soit, » Demetrio gloussa avec dérision.

La rencontre s’était poursuivie de cette manière. Demetrio abordait des sujets comme pour le tester, et Wein les éludait tout en maintenant la conversation. Le prince impérial voulait prendre le contrôle de la conversation avant d’en arriver à la discussion principale. Mais Wein avait vu clair dans son jeu. Il choisit ses mots avec soin et attendit que son adversaire fasse un geste.

Wein avait attendu et attendu et attendu.

— Pourquoi n’est-il pas encore venu vers moi ?

Ils étaient à dix minutes de la réunion. Et la conversation ne menait nulle part.

Wein gémissait intérieurement. Si son adversaire était encore calme, il penserait que tout se déroulerait en quelque sorte selon le plan de son ennemi. Cependant, en face de lui, Demetrio était visiblement agité. En d’autres termes, les choses ne se passaient pas bien pour lui.

Qu’est-ce qu’il fait… ?

Il n’était pas possible que Demetrio n’ait rien trouvé du tout.

Wein avait continué à scruter Demetrio.

De l’autre côté de la conversation, Demetrio pensait.

— Pourquoi n’a-t-il rien proposé ?

Il était furieux.

Wein et Ninym n’avaient pas deviné correctement ses intentions.

Ils avaient pensé que Demetrio avait répondu rapidement parce qu’il avait quelque chose dans sa manche. Mais le prince impérial n’avait rien de tel. Après tout, ses vassaux étaient occupés par le sommet et les négociations avec les nobles de sa faction. De plus, Demetrio n’avait jamais cru que Wein lui avait joué un tour. Il pensait que ce n’était qu’une question de temps avant que Wein ne fasse des demandes, c’est pourquoi Demetrio l’avait laissé diriger la réunion.

Il avait accepté cette discussion, car il pensait que Wein était prêt à parler de son union avec Falanya.

Cependant, Wein ne faisait aucune tentative pour entrer dans le vif du sujet. Et Demetrio devenait de plus en plus agité.

A-t-il l’intention de se ménager ? Est-ce que sa rencontre avec Bardloche et Manfred lui a monté à la tête ? Il a tout faux s’il pense que ça va le mener quelque part. Au bout du compte, il n’est rien de plus que le prince d’une nation paumée.

Les deux parties étaient restées sur leurs gardes face à un atout inexistant et ils avaient continué à danser autour du sujet.

Le serveur emporta le thé froid, versant des tasses fraîches et en plaçant un devant chacun d’eux, et essaya de quitter la pièce alors que les deux hommes étaient assis sans mot dire…

« — Ne bougez pas, » ordonna Wein vers le serveur.

« Ngh… »

Les épaules du serveur avaient tremblé, et il s’était retourné.

« Que puis-je faire pour vous ? » Le serveur cligna des yeux de surprise.

Demetrio n’était pas différent. Ses yeux passaient entre eux et il se demandait ce qui se passait.

« Avez-vous fait infuser ce thé ? »

« … Oui, mais… » Le serveur acquiesça timidement, apparemment perplexe face à cette soudaine tournure des événements.

Wein le pressa impitoyablement. « Buvez-le. »

« Quoi… ? Ce thé ? »

« C’est exact. »

Le serveur regarda dans la pièce, mais les autres ne disaient rien, bouche bée devant l’étrange comportement de Wein. Comprenant qu’aucune aide ne serait apportée, le serveur s’était incliné aussi bas que possible.

« Avec tout le respect que je vous dois, ce thé a été sélectionné pour accueillir et divertir les nobles. Quelqu’un comme moi ne doit pas… »

« Je vous ai dit de le boire, » ordonna Wein avec force. Cela avait fait froid dans le dos du domestique. « Vous devriez être capable de le consommer — s’il n’y a rien d’autre dedans. »

Les préposés dans la salle avaient finalement compris la situation. Wein voulait dire que le thé avait été empoisonné.

Tous les regards s’étaient tournés vers le serveur. La tête toujours baissée, le serveur grogna de frustration.

Comment l’a-t-il découvert… !?

Le serveur était un des espions de Manfred. Il s’était infiltré dans le domaine de Demetrio quelques années auparavant, fournissant des informations sur sa faction. La veille, il avait reçu l’ordre de tuer Wein quand il serait arrivé à la réunion.

Wein serait naturellement très surveillé puisqu’il se trouvait dans ce qui était essentiellement un territoire ennemi. Le serveur avait choisi le poison comme méthode d’assassinat, et il n’avait jamais pensé qu’il serait découvert juste avant de pouvoir terminer le travail.

Merde ! Comment je me sors de ce… !?

Il n’avait aucun moyen de savoir que Wein avait des sens aiguisés qui avaient noté sa main crispée alors qu’il servait le thé, ses yeux sournois, sa démarche alors qu’il s’en allait… Après s’être consacré à l’observation des personnes dans son palais, Wein avait rapidement remarqué des comportements suspects.

Les yeux de Wein s’étaient concentrés sur le moindre mouvement du serveur.

L’esprit du prince s’était emballé.

Est-ce Demetrio ? Non. Je ne pense pas qu’il inviterait le leader d’une nation alliée dans sa résidence pour l’empoisonner. Cela aurait-il plus de sens si le coupable était Bardloche ou Manfred ? Ils auraient pu me percevoir comme une menace et essayer de se débarrasser de moi dans le manoir de Demetrio pour lui faire porter le chapeau…

Wein fit discrètement signe à Ninym de la main : si le serveur tente de s’échapper ou d’attaquer, capture-le.

Ninym hocha la tête et se prépara subtilement à l’action.

Ni Wein ni le serveur ne firent le moindre mouvement, et la tension monta — jusqu’à ce que se produise un événement auquel personne ne s’attendait.

« — Ha-ha-ha ! »

Demetrio éclata soudainement de rire. « Je me demandais ce qui se passait. Du thé infusé avec du poison ? C’est ridicule ! Vous êtes sous le toit de Demetrio, le prochain empereur ! Je n’aurais jamais recours à cela ! »

Son esprit semblait s’élever alors qu’il méprisait Wein.

Parce que c’est ce qu’il voulait voir, la preuve de la faiblesse de Wein.

« Je ne peux pas croire que vous manquiez de courage pour boire du thé et faire de fausses accusations pour couvrir votre cul ! Hilarant ! Je ne comprends pas ce que les gens voient chez un lâche comme vous ! »

Demetrio était plus bavard que d’habitude.

C’est mauvais, pensa Wein. D’après la réaction du serveur, il était évident que le thé était empoisonné. Si Demetrio continuait comme ça, il allait être humilié.

C’était le karma. Mais tout indiquait que Demetrio allait reporter son embarras sur Wein. Si cela arrivait, leurs plans pour rétablir les relations échoueraient.

« Hum, Prince Demetrio ? Je maintiens ce que j’ai dit. » Wein avait essayé de calmer Demetrio d’une manière ou d’une autre.

« Hmph. Ceci ? »

« Whoa ? Ah — . »

Demetrio avait pris la tasse placée devant Wein.

« C’est très bien ! »

Et il l’avait avalé d’un trait.

Wein l’avait regardé fixement. Le serveur et Ninym avaient été pris au dépourvu.

« Que dites-vous de ça, Prince Wein ? Vous avez vu ça ? Il n’y a pas de poison dans ce… »

… thé.

Il aurait dit.

« — Urp. »

Mais Demetrio s’était effondré.

« Prince — !? » cria Wein, quand le serveur avait commencé à sprinter.

Ninym avait instantanément réagi, mais elle avait un temps de retard, préoccupée par Demetrio.

Le serveur profita de cette seconde pour se faufiler entre les préposés et passer à travers une fenêtre vers l’extérieur. Ninym fit claquer sa langue et elle voulut le suivre, mais Wein la retint.

« Ninym ! Nous avons besoin d’un médecin ! Maintenant ! »

« Ngh… Compris ! »

Ninym avait couru hors de la pièce.

Wein haussa la voix. « Pourquoi êtes-vous tous figés ? Séparez-vous en deux équipes ! L’une va poursuivre le criminel ! L’autre moitié doit m’aider ! Nous devons nous dépêcher et lui faire vomir le poison ! »

« D’accord ! » Les préposés étaient finalement passés à l’action.

Mais peuvent-ils vraiment sauver Demetrio ? Que se passerait-il s’ils ne le pouvaient pas ?

Wein continua à travailler frénétiquement pour sauver la vie du prince, en imaginant le chaos qui allait se produire.

***

Chapitre 6 : L’icône des filles

Partie 1

Il ne fallut pas longtemps pour que la nouvelle de l’empoisonnement du Prince Demetrio se répande dans la ville. Pour le meilleur ou pour le pire, il avait échappé de justesse à la mort. L’incident était passé d’un assassinat par poison à une tentative ratée.

Mais cela ne signifiait pas qu’ils pouvaient être soulagés. Demetrio n’avait pas encore totalement repris conscience, et le criminel n’avait pas encore été arrêté. Les employés du manoir tremblaient de peur d’être accusés et exécutés, et les visages des nobles de sa faction pâlissaient à l’idée de leur avenir incertain. Le maire Cosimo semblait sur le point de s’évanouir à cause du scandale.

Alors que Wein se creusait les méninges pour trouver une solution à cette situation, les problèmes étaient arrivés. Les gardes de la ville avaient accouru, demandant que tous les habitants du manoir, y compris Wein, viennent avec eux au quartier général pour être interrogés.

« Ne soyez pas grossier ! Vous pensez vraiment que Son Altesse est le criminel !? »

Avec Ninym en tête, les assistants de Wein s’étaient levés pour s’opposer. Mais les gardes ne se laissèrent pas faire. De leur point de vue, il y avait des témoignages verbaux indiquant que le coupable s’était échappé, mais il y avait aussi la possibilité que Wein ait contraint toutes les personnes présentes sur les lieux à garder la bouche fermée.

Pour restaurer leur honneur perdu, les gardes devaient arrêter le criminel. Même si c’était le prince d’une nation, ils ne pouvaient pas le laisser s’en tirer si facilement.

« Il n’y a pas d’autre moyen, hein. Je vais y aller. » Wein avait fini par céder, voyant que ça ne servait à rien de discuter.

Mais cela avait conduit à des rumeurs selon lesquelles Wein avait été arrêté en tant qu’assassin. Les ragots de la ville avaient commencé à prendre des proportions démesurées, les gens spéculant que la tentative d’assassinat de Demetrio était l’œuvre des factions de Natra et Lowellmina.

« Gweh !? » Wein imaginait que Lowellmina se mettrait à crier sur l’avenir lorsque la nouvelle arriverait à ses oreilles.

Mais Wein avait été vaguement confiné sous prétexte d’obtenir une déclaration orale, il ne serait donc pas là pour l’entendre.

Trois jours s’étaient ensuite écoulés.

 

+++

« Je suis enfin libre ! » Wein s’était étiré légèrement devant le quartier général.

Il avait été libéré peu de temps auparavant, mais ils n’étaient pas sûrs qu’il ait été lavé de tout soupçon. Mais Wein était membre de la royauté. Il y avait une chance qu’il ait été libéré pour des raisons politiques.

Pour cette raison, il avait dû rassembler rapidement toutes les informations possibles qu’il avait manqué en son absence.

« Votre Altesse ! » Ninym s’était précipitée vers lui. « Je m’excuse de mon retard… ! »

« Ne t’inquiète pas pour ça. Merci d’être venue, » déclara Wein à son assistante, qu’il n’avait pas vue depuis trois jours.

Il lui avait laissé la tâche de noter les changements dans la ville pendant qu’il était confiné.

« Avec tout le respect que je te dois, ton teint ne semble pas aller bien. T’ont-ils traité injustement pendant ta détention… ? »

« Non, j’étais juste inquiète du monde extérieur, et je n’ai pas beaucoup dormi. Désolé d’aller droit au but, Ninym, mais que s’est-il passé ? »

« Oui… eh bien, les choses ne se présentent pas bien… »

Ninym avait commencé à mettre Wein au courant des derniers événements.

 

+++

Ceux qui avaient fait le premier pas étaient Demetrio et ceux qui l’entouraient.

Après avoir échappé à la mort, il semblait avoir trop peur pour rester dans sa résidence actuelle avec sa mémoire floue. Le sommet avait été mis en attente, et il avait dit à ses subordonnés qu’ils retourneraient dans son propre domaine en toute hâte. Puisque leur seigneur leur ordonnait quelque chose, les vassaux n’avaient d’autre choix que d’obéir. Et tout le monde savait que Demetrio avait en fait été empoisonné, c’est pourquoi pas une seule personne ne s’était opposée à quitter Mealtars.

Tout cela pour dire que Demetrio et sa bande de nobles avaient quitté la ville. Le sommet n’avait pas abouti à une résolution, et tout le monde s’attendait à ce que Bardloche et Manfred rentrent également chez eux avec leurs factions… jusqu’à ce qu’ils fassent une action surprise.

Ils avaient stationné des soldats dans les environs, et tous deux assiégèrent Mealtars.

« C’est la faute de Mealtars. »

« Leur plan était d’ouvrir des relations avec l’Occident et de nous assassiner, nous, les princes impériaux. »

« Ils ont injustement enfermé notre allié — le Prince Wein — et ont tenté de lui faire porter le chapeau. »

« Ouvrez immédiatement la porte du château et permettez à mes forces de mener une enquête approfondie ! »

Telle était l’histoire selon Bardloche et Manfred. Leur objectif était clair. Mealtars était une poule aux œufs d’or, mais comme elle avait conservé une grande autonomie, elle n’était pas contrôlée. Leur plan ultime était de profiter de ce faux pas et de placer Mealtars sous leur contrôle direct.

Pour Mealtars, c’était un coup de tonnerre.

Ils avaient été en communication avec l’Ouest pendant la rébellion, et ils avaient laissé un prince impérial être empoisonné sur leur propre territoire. En plus de cela, le criminel n’avait toujours pas été arrêté. Et ils avaient séquestré le prince d’une nation alliée. Avec tout cela, Mealtars s’était retrouvée prise dans un dilemme politique.

« Ces types m’utilisent pour arriver à leurs fins…, » grommela Wein, de retour dans son manoir temporaire.

La chaise grinça alors qu’il se penchait en arrière de manière irritée. « Au fait, Ninym, qui a fait le premier pas, Bardloche ou Manfred ? »

« Manfred a mobilisé ses forces en premier. »

« Dans ce cas, Manfred pourrait être celui qui a ordonné mon assassinat… Non, je ne peux pas faire cet appel pour le moment. » Wein compila mentalement les informations dans son esprit. « Et Lowa ? Est-elle partie ? »

« Elle est toujours en ville. »

« Oh, c’est surprenant. Je pensais qu’elle s’enfuirait d’ici. »

« Tu as été confiné, mais le public pense toujours que Natra fait partie de la faction de Lowellmina. Des rumeurs disent que cette tentative d’assassinat faisait partie de son plan. Il semble que la ville ait été assiégée alors qu’elle essayait d’éteindre ces feux. »

Wein avait éclaté de rire, et elle avait continué.

« Elle est actuellement à pied d’œuvre pour aider le maire Cosimo à désamorcer la situation. Avec Falanya. »

« Attends, elle est là ? »

« Oui. Elle était furieuse qu’on t’ait amené au quartier général des gardes, mais elle a dit qu’elle devait calmer la ville jusqu’à ta libération. »

C’est logique, pensa Wein. Il se passait beaucoup de choses, mais cela s’avérait être une occasion de favoriser l’indépendance de Falanya.

« Et aussi, le maire Cosimo envoie ses excuses concernant ton confinement, Wein. Malheureusement, il semble que les gardes n’aient pas voulu coopérer avec lui. »

Les gardes étaient aussi proches d’une armée qu’il est possible de l’être. Ils devaient avoir un certain niveau d’influence qui empêchait Cosimo de leur donner des ordres, ce qui leur avait permis d’emprisonner Wein de leur propre chef. Après s’être fait engueuler par les princes, ils avaient dû réaliser que confiner Wein était une mauvaise idée et l’avaient laissé partir.

« Il dit qu’il aimerait te rencontrer pour s’excuser en personne. Je pense qu’il te demandera de l’aide pour reprendre les choses en main. »

« Oublie les excuses. C’est le moindre de mes problèmes. »

Ninym hocha la tête tandis que Wein agitait paresseusement sa main. La situation était tendue. Ils ne pouvaient pas se permettre de traiter avec Cosimo.

« Eh bien, que devons-nous faire ? »

« Rentrons chez nous ! » déclara Wein sur place. « Le sommet est un échec. Les princes impériaux sont en dehors de la ville. Il n’y a aucun intérêt à rester ici. En fait, nous aurons de gros problèmes si nous ne partons pas. Une fois que Mealtars aura ouvert la porte du château, il ne fait aucun doute que des assassins profiteront du chaos pour venir me chercher. »

« Oui, eh bien, c’est vrai… »

Le public savait que Demetrio avait été empoisonné, mais Wein était la véritable cible de ce complot d’assassinat. Ce n’était pas comme s’ils allaient abandonner après une seule tentative ratée.

« Eh bien, notre plus gros problème est de trouver un moyen de s’échapper, » dit Ninym.

« Uh-huh… »

La ville était encerclée par deux armées, et la porte du château était fermée hermétiquement. Même s’ils disaient aux soldats de l’ouvrir, ils n’allaient pas être accueillis de manière amicale.

« Comment se présente le siège ? »

« Bardloche et Manfred se sont répartis entre le nord et le sud pour se tenir en échec, il y a donc des ouvertures à l’est et à l’ouest de la ville. Mais c’est un pari si nous parvenons à nous en sortir. »

Ce qui signifie qu’ils devraient repérer une porte non occupée et se faufiler entre les deux armées qui se dévisagent.

« Il n’en reste pas moins que la question de savoir si nous irons plus loin que ça est un peu un pari. »

Il s’agissait donc d’ouvrir la brèche et de se faufiler pendant que les deux camps s’observaient. En plus de cela, Wein devait surveiller le prince qui avait envoyé l’assassin. S’ils étaient pris, il y avait une chance sur deux pour qu’il soit éliminé discrètement.

« Hmm, nous sommes vraiment désavantagés ici…, » Wein s’était effondré sur le bureau. « Ne pourrait-on pas mettre la pression sur Cosimo pour qu’il nous parle d’un passage secret ? Ils doivent bien en avoir un ou deux. »

« C’est possible, mais je doute qu’il parle. Cosimo a l’air d’aimer cette ville, et je parie qu’il risquerait sa vie s’il pouvait t’entraîner dans cette galère. »

« Allez ! Donnez-moi une pause ! » gémit Wein. « Il faut qu’on trouve un moyen de sortir d’ici. Si d’autres problèmes me trouvent ici, j’aurai épuisé tous mes moyens. »

« — Votre Altesse, je vous demande pardon ! »

La porte s’était ouverte avec force, surprenant Wein et Ninym. C’était un subalterne.

« … Je ne me souviens pas qu’on ait défoncé des portes à la maison. »

« Je suis désolé. Mais nous sommes dans une course contre la montre… ! »

« Quoi ? Les armées des princes ont-elles commencé à se battre ? »

« Non ! » Le subordonné avait repris son souffle. « Nous avons été informés qu’une armée portant le drapeau de Levetia s’approche par une route venant de l’ouest ! »

Je suis désolé. QUOI !?

C’est comme si son cœur avait éclaté en mille morceaux.

***

Partie 2

« Je suis sûr qu’ils nous ont déjà remarqués, » murmura calmement l’homme dans la calèche.

C’était un chariot étrangement grand. Les chevaux qui le tiraient étaient larges et robustes. Un coup d’œil à l’intérieur suffisait à répondre à toute question quant à sa taille. Le passager mâle était si grand que même ce carrosse semblait étroit.

Gruyère Soljest était trois fois plus grand que la moyenne des gens. Il était l’une des saintes élites de l’ouest du continent et le roi du royaume de Soljest.

« Je suis certaine qu’il doit y avoir un énorme tumulte. C’est dommage que nous ne puissions pas le voir personnellement, » répondit la femme assise en face de lui.

Elle s’appelait Caldmellia, une figure remarquable qui s’était hissée au rang de directrice du Bureau des Évangiles, l’un des postes les plus élevés de l’ordre religieux de Levetia.

« Je suis surpris… que nous soyons ici dans cette situation à la tête d’une armée vers Mealtars au lieu d’envoyer une délégation. »

« Les circonstances l’exigent, » assura Caldmellia en souriant. « Je suis sûre que toutes leurs opinions se sont embrouillées, ce qui a provoqué l’inquiétude de tous. Ils se concentrent tous sur le problème qui se trouve devant eux… Il n’y a pas de meilleur moment pour nous pour frapper depuis les coulisses. »

Gruyère grogna. « Ces pauvres croyants. Se faire entraîner dans vos jeux, et maintenant ils vont mourir ici. »

En regardant par la fenêtre, il pouvait voir les soldats marcher de façon ordonné. Six mille d’entre eux. Tous adeptes de Levetia.

« Des jeux ? » demanda Caldmellia. « C’est une guerre sainte pour libérer Mealtars de l’oppression impériale. » Elle lui avait souri. « Ils reviendront vivants. Après tout, vous êtes leur chef, le roi Gruyère. »

Bien que ce soit elle qui ait décidé de réveiller l’armée et de partir pour Mealtars, c’est Gruyère qui commandait.

« Essayez-vous de vous attirer mes faveurs ? C’est vous qui avez obtenu la permission du Saint Roi pour faire cette petite farce — et qui m’avez ensuite traîné ici. »

« Il n’y avait pas d’autre moyen. Je ne pouvais pas prendre le contrôle de l’armée. »

Caldmellia était une politicienne, pas un officier militaire. Elle n’avait ni l’expérience ni la capacité de diriger six mille soldats.

« Nos adversaires sont les princes impériaux… Toute autre personne que vous, Roi Gruyère, ne fera pas l’affaire. »

« Hmph… Si seulement ils valaient plus que leurs titres. Alors ils seraient une proie digne d’être chassée. » Il lui lance un regard noir. « Vous feriez mieux de ne pas oublier, Caldmellia : je ne fais que suivre les ordres de Levetia et du Saint Roi. Je ne suis pas un sous-fifre. »

Caldmellia ne s’était pas laissée déconcerter. « Évidemment. Je compte sur vous, Roi Gruyère. »

Elle regarda par la fenêtre.

« Hee-hee, j’espère que le Prince Wein sera heureux de me voir. »

En imaginant ce qui les attendait, Caldmellia s’était mise à sourire.

 

+++

« Ne viens pas quand je suis déjà occupé ! » Wein cria avec toute sa force. « Sérieusement ? Maintenant ? C’est le pire des moments ! J’essayais juste de trouver un moyen de sortir de ça ! Je n’ai pas le temps dans mon emploi du temps de m’amuser avec toi ! Maudite sois-tu, Caldmellia ! »

« Calme-toi, Wein. »

« Comment puis-je !? Je pensais qu’elle enverrait une délégation, mais elle a traîné toute cette foutue armée avec elle… ! J’aurais dû réduire son manoir en cendres avant de nous échapper de la capitale de Cavarin… ! »

« Je comprends, mais nous devons agir maintenant et réfléchir plus tard, » insista Ninym, tentant de calmer son maître enragé. « Il est crucial que nous accélérions le rythme et que nous déterminions notre plan d’action. »

« Tout ce que nous pouvons faire, c’est sortir d’ici aussi vite que possible. » Wein avait l’air agité. « Le siège de la ville cause suffisamment de stress aux citoyens. Maintenant que Levetia est impliqué, ce n’est qu’une question de temps avant que la ville ne se révolte. »

« Il y a trente mille personnes à Mealtars. S’il y a un soulèvement, les gardes n’auront aucune chance. »

« Et puis, avant que nous le sachions, les portes du château seront ouvertes, l’armée entrera en trombe et la ville entière sombrera dans la folie. Si nous ne sortons pas avant, nous aurons de sérieux problèmes. »

Ils auraient peut-être pu faire quelque chose s’ils étaient à Natra avec leurs propres forces sous la main. Mais pour l’instant, Wein n’était qu’un représentant d’une délégation d’une nation étrangère résidant ici.

« Je suis complètement dépassé par cette affaire. Ce sera impossible de renverser la situation. Nous sommes à court de temps et d’astuces. Ninym, rappelle Falanya. Nous allons avoir besoin de Nanaki. »

« Compris. Je vais les contacter. »

« Et je suis sûr que Lowa veut aussi sortir d’ici. S’il te plaît, aide-la à partir… »

 

 

Son corps s’était mis à trembler de façon incontrôlable.

« Wein ? »

« Désolé… Je suppose que je suis un peu fatigué. Laisse-moi m’allonger une minute. » Il avait essayé de se lever, mais ses genoux avaient fléchi.

Merde ! C’est mauvais… Je vais tomber. Son corps avait fait une embardée.

« Ninym, prépare notre fuite — . »

Mais avant qu’il ne puisse terminer, le corps de Wein s’était écrasé sur le sol.

 

+++

Cinq jours s’étaient écoulés depuis que les armées de Bardloche et de Manfred avaient encerclé Mealtars.

« Ils sont plus tenaces que je ne le pensais, » murmura Manfred en regardant les murs de la ville.

Il était dans le camp que ses hommes avaient reconstitué. Ses subordonnés étaient réunis autour de lui, et l’ambiance était lourde.

« C’est toujours un territoire impérial. Les gardes pourraient être capables de résister à nos troupes, mais je ne pense pas qu’il leur sera possible de tenir bon lorsque les forces approcheront de l’Ouest. »

Un subordonné semblait se parler à lui-même. « Il semble que la princesse Lowellmina, le maire Cosimo et la princesse Falanya de Natra soient toujours dans la ville. Leur action de proximité auprès de la population empêche les citoyens de se déchaîner. »

« Je me demande si cela sera suffisant pour les arrêter… Peu importe. C’est seulement une question de temps. »

Cette situation avait été un coup de chance pour Manfred. Lorsque Demetrio avait été empoisonné à la place de Wein, même le plus jeune prince avait pâli.

Mais après que son frère ait quitté la ville, Manfred savait ce qu’il avait à faire. Puisque le sommet ne menait nulle part, il allait changer de politique. Plutôt que de gagner la confiance de Mealtars, il profiterait de ce faux pas, affirmerait qu’il était parfaitement dans son droit de déployer son armée et soumettrait la ville à sa volonté par la force.

Je ne peux pas empêcher Bardloche de ne pas s’allier à moi. Mais je dois trouver un moyen de me débarrasser de lui et m’assurer que mon armée est la seule à pouvoir entrer dans la ville. J’espère que je serai capable d’évincer Levetia après ça.

Pour Manfred, cette nouvelle armée rendait les choses compliquées. Leurs hommes étaient alignés sur une colline à l’ouest qui n’était pas loin de Mealtars, proclamant qu’ils allaient briser le siège et libérer la ville.

Je parie qu’ils attendaient une opportunité depuis le tout début.

C’était presque une chance que la troupe religieuse ne semblait pas presser de recourir à la force. Ils étaient postés au sommet de la colline, surveillant de près les nouveaux développements.

Cela était dû en partie au fait que Manfred et Bardloche disposaient chacun de sept mille soldats, alors qu’ils n’en avaient que six mille. Bien que la frontière occidentale soit proche, elle se trouvait toujours en territoire impérial. Si les choses se gâtaient, les princes pouvaient appeler des renforts.

Ils peuvent ne pas avoir de raison valable d’agir.

Ils cherchaient à se libérer. Ils ne voulaient pas montrer d’agression sans raison valable. Manfred avait deviné qu’ils voulaient que les princes soumettent le peuple de Mealtars.

Comme c’est ennuyeux… Mais je suppose que ça a ses avantages. Maintenant qu’ils sont là, j’ai la chair à canon parfaite pour obtenir Mealtars.

Quel serait le meilleur plan d’action ?

Manfred pouvait sentir quelqu’un à l’extérieur.

« Pardonnez-moi ! » Un messager était apparu dans le poste de commandement.

« Votre Altesse, je viens de recevoir un rapport de mes hommes dans la ville du château. »

« Ont-ils fait un geste ? »

« Eh bien… »

Lorsqu’il avait entendu le rapport complet, Manfred était resté bouche bée, surpris.

« Le Prince Wein s’est effondré… ? »

 

+++

Au même moment, Bardloche reçoit ce rapport dans une position au sud de l’armée de Manfred.

« Le Prince Wein est inconscient… et dans un état critique ? »

« Oui, la nouvelle s’est répandue dans la ville. »

Bardloche avait réfléchi un moment. « Les gardes de Mealtars l’ont soi-disant arrêté. Aurait-il pu être torturé… ? »

« Il semble qu’il soit retourné dans son manoir après sa libération. Il est possible qu’il ait été torturé pendant son enfermement, bien que nous ne connaissions pas les détails exacts. S’il était la cible initiale de l’assassinat, il est possible qu’il ait finalement été empoisonné. »

« … Espérons qu’il se rétablisse complètement. Je sais qu’il me servira bien à l’avenir. Ce serait du gâchis de le laisser mourir, » murmura honnêtement Bardloche.

Le messager poursuit. « Il y a un autre problème. Notre armée a une mauvaise réputation dans la ville. »

« Vraiment ? »

« Oui. Ils disent que nos soldats manquent de discipline et que les civils seront massacrés si la ville est prise. »

« Sont-ils idiots ? Si on pouvait faire ça, on l’aurait déjà fait. »

Mealtars était une poule aux œufs d’or. Même Bardloche savait que c’était grâce aux habitants de la ville. S’ils massacraient les citoyens, ils tueraient essentiellement leur vache à lait. Bardloche et Manfred savaient tous deux qu’aucune goutte de sang n’avait besoin d’être versée si Mealtars prêtait volontairement allégeance.

« Ça doit être un des plans de Manfred. Envoyez des agents pour mettre fin aux rumeurs à notre sujet. Nous devons lancer des mensonges crédibles sur l’armée de Manfred. »

« Compris ! » Le messager s’était précipité dehors.

Bardloche se murmura à lui-même en reconstituant la situation dans son esprit.

« Nous devons écraser l’armée de Manfred au nord. Nous écraserons les zélotes à l’ouest. Et ensuite nous nous emparerons de Mealtars… Pas besoin de compliquer les choses. Le plan est simple. »

Dès que Mealtars fera un geste, il en fera autant. Tout ce qu’il avait à faire était d’attendre. Bardloche avait continué à se concentrer sur la ville comme un carnivore ciblant sa proie.

***

Partie 3

La nouvelle de l’état de Wein parvient à Glen sous la bannière de Bardloche et à Strang dans le camp de Manfred. Mais leurs réactions avaient été différentes de celles des deux princes.

« Il n’est pas du genre à mourir, » commenta Glen.

« Je peux dire qu’il y a quelque chose d’autre qui se passe si cette nouvelle est publique. »

Les deux hommes avaient eu la même pensée au même moment. Un événement étrange.

« « Wein, tu dois préparer quelque chose, hein — ? » »

Trois jours plus tard, la situation avait commencé à changer, comme si elle suivait leurs prédictions.

 

+++

« … Ennuyeux, » grommela Gruyère en grignotant un fruit alors qu’il se trouvait dans le camp.

Cela faisait quelques jours qu’ils étaient arrivés à cet endroit qui surplombait Mealtars et qu’ils s’étaient mis en formation. La situation n’avait pas changé depuis leur arrivée. Les princes assiégeaient toujours la ville et l’armée de zélotes continuait d’observer depuis la colline.

« On ne peut pas déjà attaquer, Caldmellia ? »

« Ce n’est pas encore le moment, Roi Gruyère, » répondit-elle en tenant un livre dans une main. « Nous avons besoin d’une raison pour nous battre. Nous devons attendre que la porte du château s’ouvre, que les deux princes s’y précipitent, que le chaos s’installe. »

« D’ailleurs, » reprit Caldmellia, « ne vouliez-vous pas éviter de vous attaquer aux deux princes en même temps ? »

Leur armée de six mille hommes était dépassée d’un millier par les deux princes. Manfred et Bardloche avaient rassemblé environ quatorze mille hommes. C’était exagéré de combattre Mealtars, puisqu’il n’avait pas d’armée décente. Mais cela montrait qu’ils étaient sérieux.

Bien que les frères soient en conflit, il y avait de fortes chances qu’ils s’allient contre Levetia avant de prendre la ville. Si cela arrivait, les princes auraient deux fois plus de force. Il était préférable d’essayer de l’éviter complètement.

Caldmellia ne s’attendait pas à ce que Gruyère râle à ce sujet.

« Vous vous inquiétez pour ça, » avait-il affirmé. « Ce sont deux morveux qui se battent entre eux. Même s’ils sont contre un ennemi commun, ils n’essaieront pas de coopérer. Ils seront concentrés à se faire des croche-pieds. Ils ne sont pas de taille contre moi, même avec deux fois plus d’hommes. »

« Mon Dieu, » soupira Caldmellia, vraiment surprise.

Gruyère était plus sincère que son apparence ne le laissait paraître. Il n’avait jamais exagéré ses propres capacités. S’il disait qu’il pouvait le faire, alors ça devait être vrai.

« Maintenant, je commence à me sentir en conflit… Mais avec tous les développements récents, nous devrions attendre. »

Gruyère poussa un soupir dramatique. Il semblait mécontent, bien que ce ne soit pas suffisant pour s’opposer aux ordres de Caldmellia.

« Si vous vous ennuyez autant, aimeriez-vous lire ce livre ? »

« Qu’est-ce que c’est ? … La dignité de la cour impériale ? »

« Il est populaire parmi les familles nobles de l’Ouest. En avez-vous entendu parler ? »

« Je ne pense pas. Mais je peux les voir recommander ça. Je doute que ce soit bon. »

Caldmellia gloussa devant son effronterie. « Pour résumer, ce livre a été écrit pour dégrader et miner les familles nobles. Il est rare qu’un titre soit aussi ironique. »

« Oh ? Vous allez le brûler ? »

« Non. Je pense que je vais essayer de diffuser son message. »

Gruyère lui montra un froncement de sourcils déconcerté, mais il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre. « … Les masses chercheront le salut de Dieu si leurs maîtres actuels dilapident leur pouvoir et abandonnent leurs scrupules. »

« Peut-être. » Caldmellia rayonna.

Gruyère avait fait claquer sa langue.

Si les idées de ce livre prenaient de l’ampleur, la foi de Levetia s’étendrait à d’autres territoires.

Cela dit, la foi de Levetia avait tendance à choisir des rois et des ducs comme Saintes Élites, ce qui signifiait qu’elle était plus enracinée dans le royaume terrestre que les autres religions. Si ce livre parvenait à affaiblir l’emprise des familles royales et de la noblesse, les valeurs de Levetia se répandraient sur le continent, et les citadins monteraient en puissance au sein de l’organisation. Ce qui signifie qu’ils se regrouperaient. Ce qui signifie qu’ils afflueraient vers Caldmellia, une citoyenne ordinaire comme eux.

« … Espèce de sorcière. Mon plus grand regret est de ne pas vous avoir tuée lors de notre première rencontre. »

« Hee-hee. Vous devriez regarder où vous mettez les pieds, Roi Gruyère. Ou vous pourriez ne pas remarquer un petit feu qui se propage sous vous. »

Ils s’étaient regardés en face. On pourrait couper la tension avec un couteau.

Mais cela avait été renversé par une tierce partie.

« En approche — ! » cria une voix à l’extérieur.

Un soldat était apparu devant les deux.

« Je… J’ai un rapport ! Nous avons confirmé que la porte du château de Mealtars est ouverte ! »

« Hmm ? Est-ce qu’ils ont fini par s’user ? » demanda Gruyère.

« Alors nous devons agir rapidement. »

Caldmellia et Gruyère avaient immédiatement commencé à changer de rythme.

Mais le messager avait l’air triste. « S’il vous plaît, attendez ! »

« Quoi ? Il y en a d’autres ? »

« Oui… la porte du château est ouverte, les habitants de Mealtars partent… et ils se dirigent par ici… ! »

Oh, pensa la Gruyère avec un soupir.

Il n’était pas rare de voir des civils fuir lorsqu’une ville était dans une situation désespérée. Ce ne serait pas un problème s’ils venaient à leur camp pour demander de l’aide. Après tout, ils avaient apporté des montagnes de nourriture et de fournitures pour pacifier la ville après que leur armée ait réussi à chasser les princes.

« Accueillez-les chaleureusement dès leur arrivée. L’impression sera plus favorable si nous envoyons certains de nos hommes pour les accueillir. Combien sont-ils qui vient par ici ? » demanda Caldmellia.

Le messager avait fait une pause.

« … Tous. »

Caldmellia et Gruyère avaient échangé des regards quand ils ne pouvaient pas comprendre.

Le messager les regarda fixement tous les deux.

« Trente mille personnes… Tous les citoyens de Mealtars ! »

 

+++

C’était un spectacle pas comme les autres.

Des hommes et des femmes, des civils jeunes et vieux marchaient en ligne droite. Ils ne se dirigeaient pas vers le nord, le sud ou l’est. Ils marchaient tous vers l’ouest.

Chaque fois qu’ils faisaient un pas collectif en avant, la terre grondait, même s’ils n’étaient que des civils.

« Quand je pense que je verrais un jour une telle chose…, » murmura le maire Cosimo, émerveillé, en sentant les vibrations dans la plante de ses pieds.

Il avait participé à cette marche avec sa famille. Même s’il était le maire, il ne pouvait pas rester à l’arrière… alors même qu’il n’était pas leur chef.

Quelqu’un d’autre était responsable de cette parade.

La figure menant les citoyens de Mealtars se reflétait dans ses yeux. Cosimo pouvait la voir alors qu’elle élevait la voix pour les encourager à aller de l’avant.

« Vous ne manquez jamais de me surprendre… Princesse Falanya. »

La princesse héritière de Natra, Falanya Elk Arbalest.

Elle était la chef de ces trente mille civils.

 

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui se passe ? »

Le camp de Manfred était tombé dans un véritable chaos.

La porte du château était grande ouverte. Il n’y avait rien de particulièrement étrange à cela. Il avait prévu qu’une partie des citoyens sortirait.

Mais qui aurait pensé qu’ils allaient tous sortir ?

Pourquoi ? … Tu sais quoi ? Je ne me soucie même pas de ça. Je dois me concentrer sur la façon de répondre ! Comment dois-je m’y prendre… !?

Manfred avait quelques options. Il n’y avait personne pour protéger les citoyens mobilisés. Il y avait quelques membres du cortège qui ressemblaient à des gardes pour maintenir la ligne en formation. Si son armée les maîtrisait, il pourrait en quelque sorte arrêter leur procession.

Cette marche signifiait que la ville était devenue une coquille vide. S’il utilisait ses forces pour prendre le contrôle, Mealtars serait à lui.

Cette ville est une poule aux œufs d’or, mais seulement grâce à ses marchands ! Lequel dois-je prendre : le peuple ou la ville… ?

Manfred était angoissé. Ce serait le meilleur des deux mondes s’il pouvait s’emparer à la fois de Mealtars et de ses citoyens. Mais s’il tentait de capturer la population, les fanatiques religieux de Levetia commenceraient à mobiliser leurs troupes de l’autre côté de la colline. Mais s’il essayait de prendre la ville, l’armée de Bardloche se battrait pour la sécuriser.

Je pourrais profiter de cette situation anormale. Je pourrais travailler avec Bardloche pour sécuriser les gens et chasser Levetia… !? Réfléchis ! Merde ! Réfléchis ! Ils auront le dessus sur toi si tu es imprudent !

L’esprit de Manfred s’emballait. Mais une bombe encore plus grosse avait été lâchée sur lui.

« Nous avons un rapport de nos éclaireurs dans la ville ! Une bataille a éclaté dans la ville entre nos hommes et l’armée de Bardloche ! »

« Quoi !? » cria Manfred. « Qui diable suivent-ils ? Je n’ai pas encore donné l’ordre d’attaquer ! »

« C’est déjà commencé, je n’ai donc pas pu vérifier les détails ! Mais nos forces ne se portent pas bien ! »

Quoi ? Manfred avait envie de taper du pied. Tout ce qui le retenait, c’était sa fierté princière et l’imprévisibilité de cette situation changeante.

Mon camp a toujours été une populace de nobles émergents. Je n’ai pas un contrôle total sur eux. Il est plausible que certains de mes hommes se soient déchaînés à la poursuite de la gloire. Mais…

C’était trop tôt. La population entière de Mealtars venait juste de quitter la ville… mais l’armée qui entourait ses murs avait réussi à se frayer un chemin à l’intérieur et à combattre les soldats de Bardloche. Quelque chose dans leurs actions semblait intentionnel. En fait, il avait des raisons de penser qu’ils étaient à l’intérieur de la ville depuis le début — .

« Votre Altesse ! Que devons-nous faire ? »

« Nous allons perdre la ville si nous n’envoyons pas plus d’hommes ! » Manfred avait réussi à aboyer son ordre lorsque son subordonné l’interpella.

Il n’y avait pas de temps pour réfléchir. Maintenant qu’une bataille avait éclaté, il n’y avait aucune chance que les deux frères puissent se donner la main. S’ils se battaient contre Levetia en essayant de sécuriser les citoyens, Bardloche prendrait la ville et le poignarderait dans le dos.

Il n’y avait plus qu’une seule option.

« … Nous allons aider nos forces ! Prenez la ville d’assaut ! » cria Manfred en refoulant le mauvais pressentiment qui persistait dans sa poitrine.

***

Partie 4

De l’autre côté, les choses étaient relativement calmes dans le camp de Bardloche. Après tout, il avait un groupe organisé de soldats expérimentés. Il avait été surpris de voir les citoyens abandonner leur maison, mais il ne lui avait pas fallu longtemps pour retrouver son calme.

« Votre Altesse, nous devrions donner la priorité à la ville ! »

« Je suis d’accord. Nous ne savons pas ce que les gens pensent, mais si nous pouvons sécuriser Mealtars, nous pourrons accomplir le reste d’une manière ou d’une autre ! »

Bardloche écouta l’avis de ses subordonnés, mais son expression était tendue.

Je peux sentir que quelqu’un d’autre essaie de tirer les ficelles… Devons-nous vraiment essayer de prendre la ville ?

Il repensait à l’assassinat manqué de Demetrio, à l’apparition de Levetia, à la mobilisation soudaine des citoyens. Tout cela avait été inattendu.

Bien sûr, ça pourrait être une série de coïncidences sans rapport. Mais si quelqu’un agissait en coulisses, il s’attendrait à ce que les princes donnent la priorité à la capture de la ville. Il était possible que tout cela soit un piège. Il n’avait aucune preuve de cela. C’était son intuition. Leur meilleur plan d’action était de rester sur place et d’observer la situation avec une vue d’ensemble. Bardloche savait que c’était vrai… jusqu’à ce qu’un rapport vienne annuler ses hypothèses.

« Votre Altesse ! Nous venons de recevoir un rapport selon lequel nos forces et les hommes de Manfred se battent dans la ville ! »

« Quoi ? »

La nouvelle avait mis tout le monde en émoi.

Bardloche avait enchaîné avec une question de son cru. « Nos soldats ont-ils décidé d’agir de leur propre chef ? »

« Nous n’avons pas pu le confirmer. Cependant, la situation semble être en notre faveur. »

« … »

Bardloche avait été envahi par une étrange sensation.

La plupart de l’armée de Manfred était composée de nouveaux riches et de leur suite. Il ne serait pas étrange pour eux d’agir impétueusement pour un coup de gloire personnel.

L’armée de Bardloche, cependant, se composait principalement de soldats actifs. Ils adhéraient à un code de discipline strict. Et c’était étrange que personne ne sache qui avait commencé la bagarre. Cela n’avait aucun sens de taire leur identité s’ils cherchaient à être reconnus.

Mais la situation avait changé avant qu’il ne puisse dissiper ces soupçons.

« Votre Altesse ! Manfred mobilise son armée ! Il semble qu’ils aient l’intention de s’emparer de la ville ! »

« Tch… ! » Bardloche fit claquer sa langue. À ce rythme, il ne pouvait plus rester inactif.

« Nous allons avancer et prendre la ville avant Manfred ! »

 

+++

« Princesse Lowellmina, vos prédictions se réalisent. Les armées de vos frères ont commencé à se mobiliser, » rapporta Fyshe.

Lowellmina hocha la tête avec satisfaction. Elle était dans le manoir de Cosimo dans la ville maintenant vide. Les citoyens étaient tous partis.

« Les soldats déguisés se sont-ils retirés ? »

« Oui. Il y a quelque temps. »

La bataille entre les hommes de Bardloche et ceux de Manfred était une performance orchestrée par la propre armée de Lowellmina.

Ils s’étaient équipés d’uniformes et d’équipements appropriés et avaient pris soin de renvoyer des témoignages dans leurs camps respectifs. Une fois qu’elle eut confirmé que les troupes de ses frères avaient commencé à bouger, elle se retira rapidement. C’était le plan depuis le début.

« Votre Altesse, veuillez vous échapper par le passage souterrain. La ville est au bord du pandémonium. »

« Oui. Ayons la foi qu’ils réussiront, » se murmura Lowellmina en regardant vers l’ouest.

 

+++

Dans le quartier général, Gruyère avait ri de bon cœur.

« Quel bonheur ! Je suis presque troublé par ma joie ! »

Des messagers de Mealtars venaient d’arriver. Leur déclaration était simple : leurs citoyens étaient venus demander leur aide. Ils savaient que Levetia était là pour les sauver tous de l’oppression impériale. Rien de plus.

Trente mille personnes. Il devait y avoir des gens qui étaient trop malades pour marcher. Au lieu de les laisser derrière eux, les civils les avaient placés dans des chariots en s’approchant de l’armée.

Inutile de dire que c’était imprudent.

Ils avaient besoin de décortiquer tant d’informations. Qui a eu l’idée de ce plan ? Comment l’ont-ils exécuté ?

Mais ils devaient d’abord régler un autre problème.

« Qu’allons-nous faire, Caldmellia ? Nous ne sommes pas équipés pour nous occuper de trente mille personnes. »

Gruyère avait raison.

Ils avaient préparé des provisions pour nourrir les citoyens une fois l’occupation de la ville terminée. Mais fournir le gîte et le couvert à tout le monde était absolument impossible. Leurs ressources excédentaires seraient épuisées en trois jours. Manquer de biens essentiels tout en combattant l’ennemi n’était rien d’autre qu’un cauchemar.

Mais il serait difficile de les refuser. Après tout, Levetia était venu pour sauver le peuple de Mealtars. C’est pourquoi les soldats étaient là. S’ils refusaient les citoyens et perdaient leur cause, leur moral s’effondrerait.

S’il y avait une solution — .

« Roi Gruyère. »

« Vous vous moquez de moi. » Gruyère avait pris la parole avant qu’elle ne puisse dire un autre mot. « Ne pensez-vous pas que ce sont des païens qui veulent détruire notre armée de l’intérieur, n’est-ce pas ? Vous ne pensez pas qu’ils font semblant de demander de l’aide. Vous n’imaginez pas que nous devrions déployer nos troupes pour les détruire en premier. »

« … Jamais. »

« Merci mon Dieu. J’aurais couru chez moi en ayant peur si c’était ce que vous sous-entendiez. » Gruyère avait souri. Il savait qu’elle ne pourrait pas diriger l’armée sans lui, et cela le rendait confiant.

« Quel dilemme… ! » Caldmellia soupira, mais elle commença à sourire.

Ce n’était pas parce qu’elle était certaine qu’ils allaient gagner. C’était juste sa disposition. Tout dans cette situation l’avait rapprochée de l’apogée, y compris cette adversité et le dilemme qui l’entourait.

« — Si quelque chose vous dérange, je serai ravi de vous donner un coup de main. »

Son plaisir avec lui ne faisait que commencer.

« Ça fait un bail, Lady Caldmellia, Roi Gruyère. »

Wein Salema Arbalest leur avait adressé un sourire insouciant.

 

+++

Pour revenir à quelques jours auparavant…

« — !? »

Wein s’était relevé dans son lit dès qu’il avait repris conscience. Il balaya la pièce du regard et aperçut une personne. C’était Ninym, qui avait attendu dans la chambre.

« Ninym, qu’est-ce qui se passe — ? »

« Wein ! »

« Gweh, » lâcha Wein alors que Ninym se jetait sur lui avant qu’il n’ait pu comprendre la situation.

« Je suis tellement soulagée ! Tu es enfin réveillé ! »

« Maintenant que mon corps a goûté à ce dont il a besoin, je n’ai jamais aussi bien dormi… »

Ninym l’avait partiellement poussé vers le sol, et Wein se redressa en s’accrochant fermement à elle.

« Je suis désolée. C’était ma faute. Je savais que tu étais épuisé, et je… »

« Non, je pensais que je pouvais encore continuer. Je n’ai écouté aucun de tes avertissements jusqu’à ce que je m’effondre. Je crois que j’ai un peu exagéré cette fois-ci…, » Wein s’était arrêté au milieu de sa phrase.

Ninym avait commencé à sangloter en enfouissant son visage dans sa poitrine.

« Dieu merci… Je ne sais pas ce que je ferais si tu ne te réveillais jamais, Wein…, » murmura-t-elle, la voix tremblante. En la regardant maintenant, peu de gens auraient imaginé la façon dont elle rayonnait pratiquement de courage de façon régulière.

Même les personnes les plus saines peuvent être victimes d’une maladie mortelle. La couche supérieure de la société n’échappe pas aux lois de la nature.

Les larmes de Ninym semblaient montrer à quel point elle s’était inquiétée pour lui pendant son absence.

Elle semblait plus fragile que la plus délicate des verreries. Pendant un moment, il ne savait pas trop où placer ses mains, mais elles finirent par se retrouver dans ses cheveux, pressant doucement sa tête contre la sienne.

 

 

« Hé, ne pleure pas. Je ne sais jamais quoi faire quand tu es comme ça, » murmura-t-il en passant ses doigts dans ses mèches blanches.

« … Alors, ne te force pas, » avait-elle chuchoté en réponse.

« C’est, euh, bien, c’est un peu difficile de garantir que… aïe ! » Elle lui avait pincé le dos. « O-okay. Je prendrai mieux soin de moi la prochaine fois. Je suis désolé. »

« … Excuses non acceptées. » Ninym frotta sa joue contre la poitrine de Wein. « Laisse-moi juste rester comme ça un peu plus longtemps. »

Wein ne déclara rien et continua à lui caresser les cheveux.

Ninym avait cessé de pleurer, laissant place à un silence confortable entre eux. Mais ça avait été interrompu par… le grognement de l’estomac de Wein.

« … Wein, tourne-toi une seconde. »

Il avait accepté et s’était détourné d’elle. Elle s’était éloignée de lui, se redressant.

Ninym lui avait finalement donné le feu vert. « D’abord, tu dois manger. Je vais faire préparer quelque chose immédiatement. »

Quand il l’avait regardée par-dessus son épaule, Ninym était aussi recueillie que jamais. Il fit semblant de ne pas remarquer la légère rougeur autour de ses yeux.

« Tu n’as pas besoin de l’amener jusqu’ici. Je peux juste aller à la — . »

« Non. Repose-toi. Je vais me mettre en colère si tu quittes cette pièce. »

Il appréciait son intérêt. Et il n’était pas complètement revenu à son état normal. Mais il avait besoin de savoir quelque chose avant de se résigner à faire le strict minimum.

« Ninym, que s’est-il passé après que je me sois évanoui ? Est-ce que les choses se calment ? »

« Les choses auraient pu être pires. Je te l’expliquerai en détail à mon retour. »

« J’ai compris. Je vais attendre ici. Dépêche-toi, s’il te plaît. Je suis affamé. »

Ninym esquissa un petit sourire. « Laisse-moi faire. J’en ai pour une minute. »

Elle tourna le talon et quitta la pièce.

***

Partie 5

« Wein ! »

Après qu’il ait fini de manger et que Ninym l’ait mis au courant des détails, deux autres visiteurs étaient entrés dans leur chambre : sa petite sœur, Falanya, et la princesse Lowellmina.

« Je suis si heureuse que tu ailles bien ! »

« Désolé pour ça, Falanya. Je vais bien maintenant. »

Elle s’était précipitée vers lui, et Wein avait souri en la serrant contre lui. Il avait aussi dirigé son sourire derrière elle.

« Vous avez mes remerciements, Princesse Lowellmina. Il semble que vous vous soyez occupée de Falanya pendant que j’étais inconscient. »

« N’y pensez pas. Je suis heureuse que nous puissions unir nos forces en ces temps troublés. »

Pendant un instant, Wein avait regardé Lowellmina dans les yeux. Cela avait suffi à Wein pour comprendre ses intentions, et il avait silencieusement informé Ninym avec sa main.

« Princesse Falanya, laissez-moi vous préparer un ensemble de vêtements frais. Il y a beaucoup de choses à discuter, mais cela peut venir plus tard. »

« Ah, tu as raison. Wein, je te verrai plus tard. »

Falanya et Ninym quittèrent la pièce. Maintenant qu’il n’y avait plus de raison de sauver les apparences, Lowellmina prit la parole.

« Qu’as-tu entendu de Ninym ? »

« En gros, tout ce qui s’est passé depuis que je me suis évanoui… Falanya est-elle vraiment… ? »

« Oui. J’ai été surprise. Je n’aurais jamais pensé qu’elle deviendrait un système de soutien pour les habitants de Mealtars. »

Tout avait commencé à l’assemblée des citoyens. Les gens avaient été stupéfaits par les actions de Bardloche et Manfred, lorsqu’ils avaient exigé que la ville ouvre ses portes. Cela s’était naturellement reflété pendant l’assemblée. Ils s’étaient enfermés dans des arguments distincts : admonester les gardes, faire assumer la responsabilité à Cosimo, se rendre aux exigences des princes, insister sur une résistance absolue, demander l’aide de l’Occident.

Tout le monde pouvait voir que la peur était leur force motrice. La salle de réunion était bondée, et ils commençaient à s’émouvoir. Quand ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur un plan, ils commençaient à prendre des coups bas, échangeant des railleries et prenant des mesures violentes. Ils commençaient à penser que la célèbre assemblée des citoyens de Mealtars allait s’effondrer.

C’est alors que Falanya avait décidé de participer à leurs débats.

Si la ville se soulève, ce sera particulièrement dangereux pour Wein, qui est confiné dans sa chambre pour le moment…

Son frère avait les mains liées. C’était à elle d’empêcher la ville de sombrer dans le chaos. Elle connaissait son but.

Falanya se tenait derrière le podium. Les gens dans la salle avaient cessé de crier et s’étaient mystérieusement tus.

« — Cette ville est en grande difficulté. »

Sa voix était aussi vive que la brise de printemps, un répit bienvenu.

« Mais nous ne devons pas laisser nos cœurs s’inquiéter. Nous ne devons pas nous battre avec nos voisins. Ce dont nous avons besoin, c’est de l’unité. »

Même lorsque les centaines de regards s’étaient tournés vers Falanya, elle n’avait pas bronché.

« Vous êtes tous des marchands de Mealtars, la plus grande ville du continent liée au commerce. Vous utilisez votre esprit pour tracer votre propre chemin. Si les trente mille marchands s’unissent, il n’y a aucune situation que vous ne puissiez surmonter. »

Elle prit une inspiration. « Vous avez les plus grands esprits. Nous avons besoin de votre talent pour éclairer la voie à suivre ! »

Le discours de Falanya n’avait pas du tout été long. Mais dès qu’elle avait eu terminé, son auditoire avait retrouvé son calme. Ils avaient gardé leurs émotions sous contrôle, s’assurant que leurs opinions restent constructives même lorsque les discussions s’enflammaient.

Après ce jour, Falanya avait commencé à s’adresser à eux quotidiennement. Elle s’était enflammée après l’effondrement de Wein. Sa voix était devenue plus puissante. Ils étaient captivés par ses gestes. Le nombre de ses auditeurs avait augmenté au point qu’ils pouvaient à peine entrer dans la salle de réunion. Lorsque celle-ci avait atteint sa capacité maximale, elle commença à faire ses discours devant le bâtiment. Et lorsque même cela était devenu trop étroit, ils avaient déménagé dans un lieu plus grand.

« À ce stade, le maire Cosimo et moi avons décidé de la soutenir pleinement. La cote de popularité du maire a chuté, car la responsabilité de ce problème lui incombe naturellement. Les citoyens se méfient de moi parce que j’ai collaboré en premier lieu avec lui pour organiser le sommet. Et je suis la sœur des princes qui assiègent actuellement leur ville. »

Ils avaient placé quelqu’un à la réputation intacte au premier plan pour rassembler les gens et détourner l’attention d’eux-mêmes. Ce plan avait été un succès. Falanya avait été acceptée par le peuple de Mealtars.

« Je déteste dire ça, mais je ne peux pas croire qu’elle n’ait pas été écrasée par le poids de cette situation… »

La pression sur Falanya devait être énorme. Il n’y a pas si longtemps, elle était un oiseau en cage. Wein était stupéfait qu’elle ait été capable d’endurer cela.

« C’est vrai. Tu sais, elle m’a dit qu’elle avait eu envie de vomir à plusieurs reprises. »

« Hé ! C’est là que tu aurais dû l’arrêter. »

« J’ai essayé. Mais elle a refusé d’écouter. »

Wein avait l’impression d’avoir entendu parler de quelqu’un qui se tuait à la tâche, sans prêter attention aux avertissements.

C’était lui.

« Tel frère, telle sœur… »

« As-tu dit quelque chose ? »

« Rien. Je n’ai jamais pensé que Falanya irait aussi loin… »

« Le maire Cosimo et moi lui sommes très reconnaissants. C’est grâce à elle qu’il n’y a pas eu de révolte. »

« Dis-lui ça en personne. »

Lowellmina avait souri sans humour. « Tu as raison. Je vais… Je dois te dire une chose : il semble qu’il y ait un passage de secours sous la maison du maire. Veuille l’utiliser pour rentrer chez toi. »

Les yeux de Wein s’étaient rétrécis. « Est-ce comme ça que tu montres ta gratitude ? »

« Tu peux le voir de cette façon si tu le souhaites, » dit Lowellmina en hochant la tête. Elle soupira. « Nous avons réussi à maintenir l’ordre dans la ville, mais je n’ai fait aucun progrès dans les négociations avec mes frères stationné autour de la ville. J’imagine qu’ils vont bientôt commencer à s’impatienter. Ils vont lancer une attaque d’un jour à l’autre. Je dois aider mon sauveur à s’échapper avant que cela n’arrive. »

« … »

« Le peuple soutient la princesse Falanya, et elle est inextricablement mêlée aux affaires de Mealtars. Je pense qu’elle refusera même si tu lui dis de s’échapper. C’est pourquoi, Wein, je demande ta coopération. »

« … Qu’est-ce que tu prépares, Lowa ? »

« S’accrocher jusqu’à la toute dernière minute. C’est ma responsabilité. »

Il y avait des traces d’épuisement sur son profil souriant. Elle devait être occupée à essayer de sortir de l’impasse.

Wein est resté silencieux pendant un moment. « Lowa, quel est le pire scénario possible pour toi à ce stade ? »

C’était sorti de nulle part.

Lowa y avait réfléchi. « … Que Mealtars tombe entre les mains de l’Ouest. Je me fiche de savoir qui prend le contrôle de la ville, du moment que ce n’est pas eux. »

« Alors ça devrait marcher », dit Wein de façon énigmatique. « Je sais que c’est un pari, mais vas-tu suivre mon plan ? »

« … Qu’est-ce que tu as en tête ? »

Wein a souri.

« Tu vas faire de Falanya une icône. »

 

+++

Après ce jour, il y avait plus de rumeurs que jamais dans la ville.

Certaines avaient dit que Bardloche avait l’intention de faire de la ville une base de première ligne contre l’Ouest et que Manfred allait diriger les marchands d’une main de fer.

D’autres avaient dit que le prince Wein avait été empoisonné par les deux princes pour l’empêcher de porter des accusations contre la ville.

Chaque ragot attisait les craintes des citoyens et augmentait leur méfiance à l’égard des armées des princes.

« Mealtars a été au centre de la conquête impériale. »

Falanya avait projeté sa voix devant un public de plus de trois mille personnes.

« Même maintenant, nous souffrons d’insomnies, nous avons peur des princes. Ils n’ont pas l’esprit sain. Aucune discussion ne les convaincra. Une tragédie s’abattra sur la ville ! »

Le peuple écoutait en retenant son souffle. À une courte distance, Wein, Ninym et Lowellmina observaient en secret.

« … Je me demande si cela va marcher, » murmura Ninym en fixant Falanya.

La princesse était flanquée de gardes, mais ils étaient moins nombreux que les citoyens. Ninym ne pouvait s’empêcher de penser au pire qui pourrait arriver.

« Nous n’avons pas la disposition naturelle pour coexister avec la peur, » déclara Wein.

Ninym inclina la tête. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Nous réagissons par l’agressivité, la défense, l’évasion, l’analyse… lorsque nous sommes confrontés à la peur. Cela nous aide à nous sentir mieux. Même lors de discussions animées à l’assemblée. Ils ne peuvent pas ne pas agir contre leurs peurs. Leur cœur ne peut pas le supporter. »

Wein avait concocté les rumeurs dans la ville pour susciter leur panique. Cependant, ils étaient assiégés, ce qui signifie qu’ils n’avaient nulle part où aller. Ils n’avaient pas le pouvoir de se battre ou de se défendre. Tout ce qu’ils pouvaient voir de leur avenir était le désespoir.

« C’est alors que la princesse Falanya leur tend la main. Comme c’est méchant…, » commenta Lowellmina.

« L’offre et la demande. Les bases du commerce. »

Falanya fournissait aux citoyens exactement ce qu’ils désiraient, rendant la tentation difficile à résister. Ils ne pensaient même plus à sa présence. Elle était devenue une partie d’eux.

« Je peux voir que les citoyens de Mealtars vénèrent la princesse Falanya. Mais est-ce que ça marchera ? »

« Elle le fera, » répondit Wein. « Elle n’a pas besoin de les persuader tous. Dans une ville de cette taille, trois mille citoyens suffiront à entraîner le reste. Falanya peut certainement persuader autant de personnes. Regardez. » Wein leur demanda de regarder Falanya.

Pendant que les trois personnes parlaient, elle avait atteint le point culminant de son discours.

***

Partie 6

Pourquoi les choses ont-elles tourné de cette façon ? Falanya se disait à chaque fois qu’elle repensait aux événements récents.

Elle était initialement venue à Mealtars à la place de Wein pour accueillir les princes impériaux. Puis les choses avaient dégénéré. L’un des princes l’avait demandée en mariage. Son frère était venu en ville, alors qu’il était censé être chez lui. Le prince avait failli être assassiné. Wein avait été arrêté. Les deux autres princes assiégeaient maintenant Mealtars.

Elle voulait apaiser leurs inquiétudes d’une manière ou d’une autre… et avant même de s’en rendre compte, elle parlait devant un public de trois mille personnes.

— Comment cela est-il arrivé ? Falanya avait essayé de réfléchir, debout sur le podium, alors qu’elle poursuivait son discours.

Et en plus de ça… elle devait faire quelque chose devant un public de cette taille.

Après tout, c’est Wein qui lui avait donné les ordres.

« Pense à Mealtars comme à un sac en cuir débordant d’eau. Si la pression extérieure continue à augmenter, ce n’est qu’une question de temps avant qu’il n’éclate. Mais que penses-tu qu’il se passera si nous faisons un trou dans ce sac ? » lui avait demandé Wein avant son discours.

« L’eau s’écoulera, l’empêchant d’exploser. »

« Exactement. Et en plus de cela, nous pouvons décider où et comment ouvrir le trou. En d’autres termes, nous pouvons contrôler la direction de la coulée. Nous devons en tirer parti. »

Falanya l’avait regardé fixement alors qu’elle analysait cette information.

« Penses-tu vraiment que je peux faire ça ? »

Wein avait souri. « Évidemment, je crois en toi, Falanya. Je suis sûr que tu vas t’en sortir. »

Cela avait suffi à Falanya pour se résoudre à se présenter devant le peuple.

Wein avait dit qu’elle pouvait le faire. Il lui avait dit de croire en elle. Dans ce cas, elle n’avait aucun doute.

Je peux le faire… O-Oui, tu peux le faire, Falanya… !

Elle pouvait voir leurs pensées intérieures, noter les mouvements de leur cœur. Elle savait comment leur parler.

« Les princes ne peuvent plus discuter de cela entre eux ! Mais nous n’avons pas le pouvoir de les combattre jusqu’au bout ! »

C’était de notoriété publique. Ils voulaient savoir ce qu’il fallait faire ensuite.

« Est-ce que cela signifie la fin de Mealtars !? Non ! Il n’y a qu’une seule voie pour survivre ! »

Elle allait leur dire — proclamer un moyen de sortir de l’impasse, une réponse aux prières du peuple.

Falanya avait pris une inspiration et avait fait sa déclaration.

« Nous devons abandonner cette ville ! Je propose que chaque citoyen quitte ce territoire et se joigne à moi pour demander la protection de l’armée religieuse de Levetia ! »

Le public avait commencé à s’agiter immédiatement. On s’y attendait. Très peu de gens abandonneraient volontairement leur maison simplement parce que quelqu’un le leur demande, peu importe où ils vivent. Falanya avait pensé que c’était ridicule quand elle avait entendu le plan pour la première fois.

Mais c’était la perforation proverbiale dans le sac. C’était ce que Wein voulait. Le seul travail de Falanya était de rendre ce trou aussi large que possible.

« Est-ce que Mealtars est juste quelque chose sur la route principale au centre du continent ? Non ! Est-ce juste une ville ? Non ! » cria Falanya, écrasant leurs inquiétudes.

« Mealtars est constituée par le peuple ! Son territoire et cette ville ne sont que des décorations qui élèvent ses citoyens ! Où que vous alliez, il y aura Mealtars ! Que ce soit sur une île déserte ou aux confins de l’océan ! »

Les cordes vocales de Falanya semblaient s’effilocher. Il y avait une charge palpable dans l’air. Ce n’était pas une illusion. Les citoyens devant elle s’étaient échauffés.

« Les princes ne connaissent pas la véritable valeur de la ville. S’ils veulent ses terres et ses bâtiments, nous les leur laisserons ! Nous rirons quand ils se réjouiront d’avoir conquis cette coquille vide ! Pendant ce temps, nous chercherons une nouvelle terre avec de nouveaux partenaires commerciaux et nous prospérerons ! »

 

 

Elle n’allait pas tarder à devoir le dire. Elle avait des crampes dans les bras et les jambes à cause des nerfs, mais Falanya se mit à parler plus fort en faisant des gestes avec encore plus de force.

« Si les habitants de Mealtars s’unissent, nous pouvons surmonter toute l’adversité et reconstruire cette ville ! Nous ne nous échappons pas, mais faisons un pas vers la victoire ! Rejetons nos vieux bagages ! Une ère de nouvelle prospérité s’ouvre à nous ! »

Elle prit une inspiration.

« Nous irons de l’avant — ensemble ! »

Une perle de sueur qui coulait sur sa joue était tombée sur le sol. Les citoyens en face d’elle étaient silencieux. L’ambiance était complètement différente, et sentir ce changement lui glaça le sang. Un frisson lui parcourait l’échine lorsqu’elle pensait avoir échoué.

À ce moment-là, quelqu’un dans le public cria : « Ensemble ! »

Une autre voix l’avait rejoint. Deux s’étaient transformés en cinq, et cinq en dix.

« Ensemble ! »

« Ensemble ! »

« Pour la victoire ! »

« Pour une nouvelle prospérité ! »

« Pour le progrès ! »

« Pour le progrès ! »

Il n’y avait même pas de place pour un moment de silence. Leurs cris étaient de plus en plus pressants. À la fin, des acclamations avaient éclaté dans la salle, déferlant sur la ville comme un tremblement de terre.

Falanya se sentait faible à cause des nerfs, de l’épuisement et du sentiment de la victoire. Elle considérait enfin son discours comme un succès.

 

+++

« C’est… »

« Formidable, si j’ose le dire… »

Le public avait rugi d’énergie.

Même Ninym et Lowellmina avaient ressenti un élan d’inspiration, alors qu’elles n’avaient prévu que d’observer son discours.

« Wein, au train où vont les choses… »

« Falanya a été parfaite, » avait dit Wein. « Notre rôle vient ensuite. En maintenant cet élan, nous allons soulever trente mille citoyens et faire sortir tout le monde de la ville. »

« … J’ai pitié de Levetia, puisqu’ils vont devoir affronter tous ces gens, » dit Lowellmina.

« Hé maintenant. Ils sont venus pour aider les Mealtars. Pourquoi ne pas accepter leur offre et dépendre de leur aide autant que possible ? »

Avec Falanya comme emblème, les citoyens s’étaient joints à eux et avaient commencé leur migration massive.

 

+++

Retour au présent.

En tant que représentant des trente mille citoyens, Wein était aux côtés de Cosimo lorsqu’ils affrontaient Caldmellia et Gruyère.

« Quelle étrange coïncidence ! Je suis surpris de vous voir tous les deux ici. » Wein avait essayé de retenir son sourire.

Caldmellia lui avait rendu la pareille. « Oui. Quand j’ai entendu dire que les plus grands esprits de l’Empire seraient réunis ici, j’ai pensé que vous seriez présent, Prince héritier. Cependant, je n’aurais jamais imaginé que nous nous rencontrerions ainsi. »

« … Pourquoi représentez-vous Mealtars ? » demanda Gruyère. « Vous êtes le prince héritier de Natra. Ils n’ont rien à faire avec vous. »

« Tout cela est dû à une série de circonstances complexes. Bien sûr, le maire Cosimo est bien conscient que j’ai accepté ce poste, et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. »

Comme leurs yeux se posaient sur lui, Cosimo hocha la tête. Gruyère ne posa pas d’autres questions, apparemment satisfait.

« Cela mis à part, je souhaite vous remercier au nom du peuple de Mealtars, » dit Wein en inclinant légèrement la tête. « Avec votre aide, tous les citoyens ont réussi à s’échapper de la ville. Votre offre d’accueillir trente mille personnes m’a montré la générosité de Levetia. »

« Bien sûr. Nous souhaitons toujours aider les opprimés. Je suis heureuse que nous ayons pu sauver le peuple de la domination tyrannique de l’Empire. »

La réponse de Caldmellia avait été sans faille.

« Bien, » dit Wein. « Je voudrais confirmer une chose à propos de vos plans, maintenant que vous nous avez acceptés — . »

 

+++

Le cœur de Cosimo avait l’impression qu’il pouvait éclater à tout moment.

Calme-toi… Tu peux gérer ça…

Quand il avait appris la nouvelle de la tentative d’assassinat de Demetrio, ses genoux avaient failli se dérober sous lui. Son devoir de maire et son amour pour sa ville natale étaient les deux seules choses qui lui avaient permis de tenir debout. Il était évident qu’il allait être la cible de reproches. Il devait se concentrer sur le maintien de sa position politique à Mealtars.

Mais il n’avait pas fallu longtemps pour que la situation devienne incontrôlable. Le prince d’une nation alliée avait été placé en détention parce qu’il n’avait pas réussi à convaincre les gardes. L’assassin n’avait pas été capturé. Il devait faire face aux deux princes impériaux qui le menaçaient de prendre la ville — ou sinon.

Il aurait dû être celui qui mène les princes par le bout du nez et qui évalue leurs capacités, mais les rôles s’étaient inversés. Il était maintenant sur la défensive.

Il avait pu empêcher la ville de devenir sauvage grâce à la coopération des princesses Lowellmina et Falanya. Mais les négociations cruciales avec les princes ne s’étaient pas bien passées. Finalement, ils avaient épuisé toutes leurs options… du moins le pensait-il.

« Nous allons réveiller les citoyens de Mealtars et écraser les plans des trois armées qui assiègent la ville. »

Lorsque Wein était venu lui faire cette suggestion, Cosimo avait eu la mâchoire qui se décroche. Sa proposition était de faire quelque chose à une échelle incroyable.

Cosimo avait réussi à lui demander craintivement pourquoi.

« Pourquoi coopérez-vous avec nous… ? »

Wein faisait partie de la délégation de Natra. Non seulement ils n’étaient pas de Mealtars, mais ils n’étaient même pas de l’Empire. Personne n’aurait pu leur reprocher de s’être échappés par les passages souterrains. Mais ils étaient là, tentant de traverser un pont dangereux pour Mealtars, ce qui rendait Cosimo suspicieux quant à savoir si c’était vraiment par sens de la justice ou de la bienveillance.

La réponse de Wein fut simple.

« Falanya est folle amoureuse de cette ville. En tant que grand frère, c’est à moi de m’assurer que ma petite sœur rentre à la maison de bonne humeur. »

Ça n’avait pas l’air d’être un mensonge ou une ruse. C’était comme s’il prenait un pari et s’impliquait pour épargner les sentiments de sa sœur.

Cosimo pensait que c’était absurde. Mais en même temps, il ressentait une euphorie qu’il n’avait pas connue depuis longtemps.

Cela me rappelle mes jeunes années où je pesais ma vie et mon or sur une balance…

Cosimo était un marchand expérimenté. Il avait vu sa part de situations dangereuses. Cette expérience disait tout : il était temps de mettre sa vie en jeu une fois de plus.

J’ai placé mon pari sur le Prince Wein ! Maintenant, je dois attendre et voir comment cela se passe… !

Réticent à l’idée de manquer ne serait-ce qu’une seconde, Cosimo s’était concentré sur la réunion.

***

Partie 7

« Nos projets ? » Caldmellia répéta, l’air troublé. « Repousser les princes qui se battent pour le contrôle de la ville et la libérer. N’est-ce pas, Roi Gruyère ? »

« Mmm…, » grogna Gruyère lorsqu’il fut embarqué dans la conversation.

Après tout, il avait affirmé qu’ils pouvaient battre les deux princes avec une petite armée, surtout avec le bain de sang qui se déroulait dans la ville alors que leurs deux armées s’affrontaient. S’ils intervenaient au bon moment, ils pourraient facilement gagner.

… S’ils avaient assez de provisions.

D’autre part, s’ils prenaient en charge trente mille réfugiés, leurs ressources ne dureraient que quelques jours. Des renforts les réapprovisionneraient, mais ils seraient épuisés bien avant que cela ne se produise.

Sans provisions adéquates, on ne pouvait pas dire comment la situation allait évoluer. S’ils étaient coincés dans la ville pour une guerre d’usure, Levetia allait mourir de faim en premier.

« … Oui, c’est le plan. »

Mais si Gruyère était honnête jusqu’à la moelle, Wein connaîtrait toutes ses faiblesses. La réponse de Gruyère avait été taciturne.

« Vraiment ? » Wein avait vu clair dans son expression. « J’ai discuté des détails avec les citoyens. Vous nous avez déjà aidés à nous échapper de la ville. Nous n’allons pas vous imposer plus longtemps. Ce serait ingrat. »

« … Pas besoin de se retenir. Mais que feriez-vous si vous quittiez notre protection ? Hypothétiquement. »

« Nous reprendrions la ville nous-mêmes. »

Les yeux de Caldmellia et de Gruyère s’étaient agrandis.

Wein poursuit. « Par conséquent, je veux que vous me vendiez vos armes, votre nourriture et vos fournitures supplémentaires à un prix trois fois supérieur. »

 

+++

Que vas-tu faire, Caldmellia ?

Le plan de Wein était de vider la ville, ce qui amènerait les princes à se la disputer et affaiblirait leurs troupes. Ensuite, il achèterait des armes à Levetia et épuiserait leur armée. Pendant ce temps, les réfugiés seraient transformés en milice, et ils se précipiteraient vers la ville pour tenter de négocier avec les armées épuisées des deux princes.

Quiconque entendait ce plan prétendait sans doute qu’il était ridicule. Mais les premiers pas avaient déjà bien marché.

Les princes entament leur endurance. Après avoir accueilli le peuple de Mealtars, Levetia n’aura plus beaucoup de temps. Je parie qu’ils veulent rentrer chez eux le plus vite possible.

Bien sûr, l’armée de Levetia avait une réputation à tenir. Si elle déclarait vouloir libérer la ville opprimée pour ensuite vendre ses armes et rentrer chez elle, elle serait méprisée.

« Je suis conscient que vous ne vous laisserez pas influencer par l’argent, puisque vous agissez conformément à la volonté divine. Mais je vous demande de vous rappeler que Mealtars est une ville marchande. Une pièce est un symbole de bonne foi. Je préférerais vous payer d’une manière ou d’une autre. »

Il achèterait leur honneur avec de l’or.

« Dès que nous aurons récupéré la ville, nous érigerons un monument de pierre pour symboliser votre bonne volonté et nous construirons un grand temple. Mealtars est un point stratégique qui relie l’Est et l’Ouest. Je pense que ces nouveaux ajouts attireraient plus d’adeptes. »

En d’autres termes, Wein laissait entendre qu’il leur offrirait de l’argent et une réputation, en échange de laquelle ils laisseraient leurs armes et leur nourriture puis rentreraient chez eux.

 

+++

« Je vois, » murmura Caldmellia pour elle-même.

S’il nous impose les réfugiés tout en proposant ce plan, cela doit signifier qu’il n’a pas d’autres options.

Si Caldmellia était une croyante pieuse du fond du cœur, elle n’accepterait pas le marché. Elle irait jusqu’au bout de cette guerre sainte.

Mais c’était une politicienne. Elle avait compris que l’accueil des réfugiés détruirait son plan initial. Même s’ils restaient derrière, ils ne feraient que subir de nouvelles blessures.

C’est merveilleux ! Nous obliger à envisager d’accueillir toute la population de la ville ? Vous avez dépassé mes attentes les plus folles, prince Wein, se félicita-t-elle.

— C’est pourquoi je n’ai pas d’autre choix que de vous refuser.

Et puis elle gloussa.

En face d’elle, Wein fronça les sourcils, les yeux plissés. Cela avait jeté un froid sur l’échine de Caldmellia.

Comme c’est amusant ! Je veux jouer davantage avec lui — le nier, le frustrer, le contrarier, blesser tout le monde, élargir la plaie et faire un gros gâchis ! Je veux voir comment il va réagir !

Des tas de gens allaient mourir. La terre serait inondée de sang. Elle pourrait même elle-même mourir. Mais ce n’était pas grave.

Après tout, c’était plus amusant de cette façon — .

« J’accepte. »

« — Quoi ? » Caldmellia avait lentement tourné la tête vers la voix à côté d’elle. « … Roi Gruyère, que venez-vous de dire ? »

« J’ai dit que j’acceptais, directrice Caldmellia du Bureau de l’Évangile. »

Ils s’étaient fixés l’un et l’autre. Il y avait un spectre effrayant de mort dans les yeux de Caldmellia.

« Je crois que c’est moi qui suis responsable de cette affaire. »

« Et je suis responsable de l’armée. Et je dis que nous devons accepter sa proposition. »

Il savait qu’il serait préférable d’en rester là. Ils étaient déjà en situation de désavantage, et ils étaient en territoire impérial. Il était possible que l’armée du Prince Demetrio entende parler de la situation et revienne.

Si nous tenons bon, nous pourrons peut-être intégrer les habitants de la ville dans notre armée. Mais le Prince Wein pourrait utiliser son peuple pour nous faire trébucher et prolonger la guerre.

Ce qui avait été l’espoir de Caldmellia.

Mais Gruyère n’avait pas l’intention de se plier à ses excentricités.

« Oh là là… »

Caldmellia savait que Gruyère était têtu. Après y avoir réfléchi, elle sembla parler avec résignation. « … Nous ne vous vendrons que le surplus. Jusqu’à ce que nous puissions confirmer que les citoyens ont récupéré la ville, notre formation restera intacte. »

« Ça me va. »

« Je suis d’accord. »

Wein avait souri et avait tendu la main. « Merci de votre coopération, directrice Caldmellia, roi Gruyère. »

 

+++

Dans les murs de Mealtars, des combats avaient éclaté entre les deux armées des deux princes.

Tous deux avaient divisé leurs forces entre la prise de contrôle de la ville et l’attaque de l’ennemi de l’extérieur. La bataille s’étendait sur les deux fronts.

De toute évidence, le Prince Bardloche avait le dessus en dehors de la ville. Si le prince Manfred se battait avec acharnement, le véritable talent de ses forces était ailleurs.

D’un autre côté, Manfred avait l’avantage à l’intérieur des murs du château. En effet, il avait secrètement recueilli des renseignements sur la disposition de la ville et les avait partagés avec ses subordonnés. Ses troupes avaient utilisé l’équipement défensif dont elles disposaient et avaient repoussé avec succès de nombreux soldats de Bardloche.

Dans cette poussée, Glen avait fait entendre sa voix en marge du champ de bataille à l’extérieur de la ville.

« Toutes les unités, suivez-moi ! Nous allons briser leurs défenses ! »

« « Oui, monsieur ! » »

Menés par Glen à cheval, les soldats s’étaient rués en avant et avaient transpercé les lignes ennemies comme une flèche.

« L’homme à l’avant est leur chef ! Arrêtez-le ! » crient les ennemis, mais Glen les faucha avec sa grande épée.

« Pensez-vous que vous pouvez nous ralentir !? »

Glen s’enfonça plus profondément et passa deux lignes de soldats — puis trois.

« Capitaine ! Nous allons faire une percée et atteindre l’arrière ! »

« Ok ! Nous allons prendre notre formation et… »

Glen avait soudainement arrêté son cheval.

« Capitaine !? » Le subordonné s’était retourné pour vérifier si quelque chose s’était passé.

Glen regarda devant eux pendant quelques secondes. « … Nous changeons la direction de notre avance ! Nous allons les attaquer par les flancs ! »

« Quoi ? … À toutes les unités, suivez le capitaine ! »

Les forces de Glen avaient soudainement tourné les talons et s’étaient dirigées dans une autre direction.

De derrière les forces qui avaient été la cible initiale de Glen, Strang observait la situation.

« … Je suppose qu’il a remarqué. J’étais si près. »

Strang avait stratégiquement déployé une formation plus faible pour que Glen la traverse. Son plan était d’attirer la force principale et de la prendre au piège à l’arrière de la formation.

« C’est bien. Maintenant, Glen a viré sur le côté. Dites à l’unité principale d’avancer de vingt pas et de mettre plus de pression sur le champ de bataille. »

« Compris ! »

Strang avait réfléchi à sa stratégie tout en aboyant ses ordres.

Ça n’a pas l’air bon…

Il savait déjà qu’ils avaient un désavantage à combattre l’armée de Bardloche de front. Ils semblaient tenir bon à l’intérieur des murs, mais cela ne durerait pas longtemps.

Dois-je suggérer de battre en retraite tant que les dommages sont minimes… ? Je ne sais pas comment Levetia va réagir s’ils savent qu’ils ont une chance de s’en sortir…

Strang jeta un coup d’œil à l’ouest.

« — Hmm ? » Il avait vu quelques milliers de personnes descendre de la colline.

« Levetia se déplace… Non ! Attendez ! Est-ce que c’est… !? »

Il avait tort. Levetia était toujours en formation au sommet de la colline. Et les gens qui descendaient la colline brandissaient… le drapeau de Mealtars.

« … Hein ! Tu es vraiment quelqu’un, Wein ! » cria Strang.

« Envoyez un message au Prince Manfred ! Préparez-vous à un cessez-le-feu ! La poule aux œufs d’or a repris la parole ! »

***

Partie 8

« Serez-vous réellement en mesure d’armer et de mobiliser les citoyens de Mealtars ? Nous voulons repousser les armées des princes. »

« Oui, non, » répondit franchement Wein à Lowellmina avant qu’ils ne mettent leur plan à exécution. « Nous avons quinze mille hommes sur trente mille personnes. Soustrayez les enfants, les personnes âgées, les paresseux, et tous ceux qui ne veulent pas coopérer. Nous aurons de la chance si nous en avons même cinq mille. Et ce sont presque tous des marchands avec aucune expérience du combat. Nous pourrons acheter assez d’armes à Levetia pour armer trois mille soldats. Mais même là, nous ne serons pas un défi sérieux pour l’ennemi.

« Alors… »

« Mais ce sera toujours une bataille, » dit Wein. « Les princes voient le peuple de Mealtars comme leurs vaches à lait. Quand ils réaliseront que des vies perdues signifient des profits perdus, ils ne voudront pas se battre contre nous. De plus, les princes sont au milieu d’une bataille acharnée. Ils ne peuvent pas simplement ordonner à leurs soldats de capturer les meurtriers de Mealtars. »

« … »

« Et les soldats non blessés de Levetia soutiennent les citoyens. Cela va vraiment mettre une épine dans le pied des princes. Ils vont perdre quoi qu’ils fassent. » Wein sourit.

« Ce qui signifie qu’ils n’auront pas d’autre choix que de faire face à nos ruses sinistres — . »

 

+++

Le soleil s’était couché, laissant place à un bref moment de silence à Mealtars.

Un cessez-le-feu avait été signé. Les deux princes avaient installé leur camp dans un endroit plus éloigné de la ville. À la condition qu’ils gardent la porte du château ouverte, les citoyens avaient été autorisés à rentrer chez eux.

« … C’était quelque chose, Prince Wein. »

Ils étaient dans une pièce du manoir de Cosimo. Cinq hommes et femmes étaient présents : Lowellmina, Bardloche, Manfred, Cosimo et Wein.

« Je n’aurais jamais cru que vous iriez si loin pour une réunion, » dit Bardloche avec un ton odieux.

Manfred n’avait pas raté une miette. « Vous êtes arrivé juste au moment où notre endurance faiblissait à force de nous battre les uns contre les autres. Cela semble assez simple, mais je suis surpris. »

Il avait essayé d’afficher son sourire pompeux, mais il n’y avait aucune énergie.

« Comment comptez-vous nous faire déposer les armes ? » demanda Manfred.

Wein secoua la tête. « Il semble y avoir un malentendu entre nous. »

« Quoi ? »

Wein poursuit. « Pourquoi avez-vous dû vous battre contre les Mealtars en premier lieu ? »

« Pourquoi ? C’est à cause de… »

« La tentative d’assassinat ratée du Prince Demetrio. A-t-elle été orchestrée par Mealtars ? »

Les deux princes l’avaient dévisagé.

Il avait été largement admis que c’était une excuse pour attaquer la ville. Mais Wein n’était pas convaincu et essayait de faire allusion à la vérité.

« Premièrement, je n’ai pas été injustement emprisonné. Comme vous pouvez le voir, je suis libre. »

« … Oui. »

Ils ne seraient pas dans cette situation s’il avait vraiment été emprisonné. Bardloche grinça des dents.

« Ensuite, il n’y a aucune raison de croire qu’ils conspirent avec l’Occident. Il est vrai qu’ils l’ont fait dans le passé, mais ce gouverneur général a déjà été jugé pour ces actes. »

« C’est étrange » fit remarquer Manfred. « Dans ce cas, pourquoi Levetia est-elle toujours en formation sur la colline ouest ? Les gens de Mealtars ont afflué dans leur direction. N’est-ce pas la preuve qu’ils travaillent ensemble ? »

Wein avait souri. « Non, c’était moi ça. »

Quoi ? Les deux princes semblaient confus.

« Il semble que les rumeurs de ma séquestration aient atteint l’Ouest. Je suis après tout un candidat pour devenir un membre de la Sainte Élite. Ils se sont inquiétés de mon bien-être. Il était logique qu’ils profitent de cette occasion pour essayer de sauver également le peuple de Mealtars. »

C’était une sacrée gymnastique mentale.

Mais c’était le plan qui avait été cosigné par le groupe de Wein et Caldmellia. Après tout, cela leur donnerait plus de crédibilité de dire qu’ils étaient venus pour sauver les marchands et sauver un candidat à un poste important.

« … Et l’assassinat manqué ? Ils n’ont pas attrapé le criminel, » dit Bardloche.

« Ne me dites pas que vous pensez que c’est Bardloche ou moi qui l’avons fait, » déclara Manfred avec effronterie.

Son frère s’était renfrogné, mettant Wein au défi de s’en sortir par la parole.

Wein leur avait adressé un sourire. « À propos de ça. Quelque chose m’a sauté aux yeux pendant tout ce temps : comment le criminel a-t-il fait ça ? »

« … Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« J’en ai parlé avec le maire Cosimo. Les gardes de la ville sont impeccables. De plus, vous avez une sécurité privée dans vos manoirs. Il serait irréaliste d’espérer qu’un assassin puisse se faufiler entre eux. »

« Sauf que, » poursuit Wein. « Il n’y a qu’une seule personne qui pourrait avoir une chance. Et ce n’est ni moi, ni le maire Cosimo, ni le prince Bardloche, ni le prince Manfred, ni la princesse Lowellmina. »

Manfred avait haleté. « … Ce n’est pas possible. »

Wein avait hoché la tête. « Oui — cela a été mis en place par le prince Demetrio lui-même. C’est la vérité. »

Bardloche s’était levé et avait crié. « Ne faites pas l’idiot ! Pourquoi a-t-il fait ça ? »

« Pour nous amener à ce point précis. La réputation de Mealtars s’est effondrée. Vos armées sont fatiguées et ont subi des pertes. Si le Prince Demetrio revenait avec son armée en ce moment, il pourrait vous chasser d’ici sans trop de problèmes. Ce qui lui laisserait Mealtars et le trône. »

Wein ne pensait pas que c’était la vérité. Il était presque certain qu’il devait être la cible de cette tentative d’assassinat, même si Demetrio avait réussi à se faire empoisonner.

« J’ai été choqué lorsque le Prince Wein m’a expliqué la situation, » avait admis Lowellmina. « Mais je crois que c’est vrai. Dès le début, Demetrio ne devait pas avoir l’intention de participer au sommet. C’est pourquoi il était si peu réceptif pendant nos discussions et continuait à affirmer son droit au trône… N’êtes-vous pas tous deux d’accord ? »

Les princes avaient finalement vu l’ensemble du tableau.

Ce n’est pas possible. Ils mettent toute la faute sur… une seule pensée.

… Sur Demetrio… !? l’autre avait terminé.

Ding ! Ding ! Ding ! Exactement ! Wein avait souri intérieurement. Aucun de vous ne voulait que le sommet se passe bien. C’est ce sur quoi vous avez misé depuis le début. Vous avez besoin de quelqu’un à blâmer pour son échec.

Le Sommet des Enfants Impériaux était un rassemblement de dirigeants. Si absolument rien n’en sortait, les participants à la cérémonie et les citoyens de l’Empire seraient exaspérés. Il devait y avoir une raison acceptable pour que cela ne se passe pas bien.

Et Wein allait faire porter le chapeau à Demetrio pour tout : le sommet inutile, la tentative d’assassinat ratée, la bagarre entre les deux princes, le mauvais temps.

Il demandait essentiellement de conspirer ensemble pour en faire une réalité.

En tout cas, Demetrio n’était pas dans la pièce. Il avait certes le droit d’être présent, mais il était le seul à être rentré chez lui. Et il ne pouvait rien réfuter s’il n’était pas là.

« … Mealtars a préparé une compensation adéquate pour vous pour ce combat inutile. Nous nous abstiendrons de poursuivre toute relation avec le Prince Demetrio, » dit doucement Cosimo.

Il s’agissait d’une déclaration selon laquelle ils remboursaient l’argent utilisé pour la bataille et ne se rangeaient pas du côté du prince Demetrio.

… Si je rejette ce plan, pensa Bardloche, Manfred fera le contraire et les suivra. D’un autre côté, il n’y a aucune chance que Demetrio essaie de se joindre à moi. C’est un loup solitaire.

Manfred était à côté de lui et pensait la même chose.

Même si je refuse, que je fais équipe avec Bardloche, et que je capture Mealtars, ça ne fera que déclencher un autre combat. Alors Demetrio serait en fait celui qui gagne dans cette situation. Mais je viens de me battre contre Bardloche. Il serait difficile d’établir des relations amicales maintenant.

Les deux hommes avaient continué à réfléchir longuement… jusqu’à ce qu’ils arrivent à une conclusion. Bizarrement, c’était la même.

« … C’est bon. »

« Je n’ai pas d’objection. »

Wein avait fait un sourire de satisfaction.

« Je pensais que vous alliez dire ça. »

 

+++

Quelques jours plus tard, Bardloche, Manfred et Lowellmina avaient fait une déclaration commune annonçant l’échec du sommet. Ils avaient tous critiqué Demetrio comme en étant la cause. Bien qu’il l’ait évidemment nié, cela avait entraîné une baisse significative de son pouvoir.

Après une longue série d’événements, le Sommet des Enfants Impériaux avait finalement atteint une conclusion temporaire.

***

Épilogue

La clameur à l’extérieur pouvait être entendue par la fenêtre ouverte.

Cosimo savait que c’était le son de la ville en rénovation. Mealtars avait subi d’importants dégâts matériels lors de la bataille. Mais les marchands y avaient vu une opportunité, occupés à rassembler des matériaux de construction au lieu de se lamenter sur l’état des choses. Il ne faudrait pas longtemps pour que la ville se remette sur pied, meilleure qu’avant.

« Cela doit incarner l’esprit indomptable des marchands, » commenta quelqu’un, assis à côté de lui.

C’était Lowellmina, qui tendait l’oreille vers le bruit extérieur.

« Je doute que le peuple de Mealtars perde de vue cela un jour. » Cosimo avait offert un sourire avant d’incliner la tête. « Je m’excuse de vous avoir causé des problèmes dans cette affaire, Princesse Lowellmina. Le sommet ayant été écourté, je suis plus conscient que jamais de mes propres insuffisances. »

« Ne soyez pas si critique envers vous-même. Vous n’auriez jamais pu prévoir cette tournure des événements. » Lowellmina sourit. « De plus, Mealtars s’est rangée du côté de ma faction. »

Ce récent tumulte commençait à faire penser qu’il était temps de revoir les pouvoirs qui avaient été accordés aux Mealtars. Ils imaginaient qu’une discussion ultérieure permettrait de régler le niveau d’interférence impériale autorisé sur le territoire. Mais ils savaient qu’ils ne seraient pas en mesure d’acheter leur liberté comme ils l’avaient fait par le passé.

Après les problèmes causés par Demetrio, Bardloche et Manfred avaient gardé leurs distances avec la ville qu’ils avaient autrefois encerclée et attaquée. Par conséquent, ils ne pouvaient compter que sur Lowellmina pour les protéger.

Elle poursuit. « Bien que ce ne soit que la position officielle. Je sais que le peuple a le cœur ailleurs. Mais cela me suffit. »

Elle avait raison. Les citoyens n’étaient pas obsédés par elle. Quand ils fermaient les yeux, ils voyaient le petit dos d’une jeune fille.

« … Cela m’a fait réaliser quelque chose : un roi ne se mesure pas seulement à sa force. »

Cosimo déclara lentement. « Sur tout le continent, il y a eu des étincelles d’ingéniosité — à commencer par les princes impériaux, le prince Wein au nord, et ceux qui occupent des postes élevés à Levetia à l’ouest… J’ai également entendu dire qu’il y a quelqu’un dans le Sud qui est monté en puissance. »

Sa voix était empreinte d’émotion. « Les générations futures se souviendront peut-être un jour que ce bouleversement a donné naissance à un seul grand roi — . »

 

+++

« Bon sang… C’était dur. »

Dans le même bureau que d’habitude, Wein s’était étalé sur son bureau après être rentré chez lui sain et sauf.

« Bon travail. C’était une affaire difficile. »

Ninym l’aurait normalement réprimandé afin qu’il se reprenne en main.

Mais depuis qu’il s’était effondré à cause du surmenage, il était traité avec plus de tolérance.

« Sans blague. J’avais pensé que je devrais être gentil avec les princes, mais je n’aurais jamais pu deviner ce qui s’est passé… »

Sa tête était la seule chose qui se tournait vers Ninym.

« Maintenant que j’y pense, où est notre héros du jour — Falanya ? »

« Complètement épuisée. J’imagine qu’elle sera comme ça pendant un moment. »

Falanya n’aurait pas non plus deviné la tournure des événements pour d’autres raisons. Qui aurait pu imaginer que la princesse protégée d’une minuscule nation parlerait devant plus de trois mille citoyens lors de sa toute première mission diplomatique ? Sans parler de défiler au premier rang de trente mille personnes ?

Chaque cellule de son corps était épuisée, maintenant qu’elle savait que son travail était terminé.

Wein avait pensé qu’il valait mieux la laisser tranquille jusqu’à ce qu’elle se rétablisse.

« Récapitulons ce que nous avons retenu de tout cela : la princesse Falanya est plus indépendante. Nous avons pu rencontrer les princes. Mealtars nous doit une faveur. Est-ce que j’ai manqué quelque chose ? » demanda Ninym.

Lorsque la délégation de Natra s’apprêtait à rentrer chez elle, Cosimo vint les saluer et s’inclina profondément devant Wein.

« Je n’oublierai jamais tout ce que vous avez fait pour notre ville. Un marchand équilibre toujours la balance. Nous vous remercierons pour votre gentillesse. »

Il avait exprimé un sentiment partagé par de nombreux citoyens. S’il arrivait un jour, il ne faisait aucun doute que chacun d’entre eux se précipiterait pour aider Natra.

« Sauf que Mealtars est un territoire impérial, très loin. On ne sait pas si on aura un jour l’occasion de les prendre au mot, » avait-elle amendé.

Wein avait ri quand Ninym avait haussé les épaules.

« Eh bien, nous traverserons ce pont quand nous y arriverons… Oh, nous avons gagné quelque chose d’autre de nature plus personnelle, » lui déclara-t-il.

« Qu’est-ce que ça peut être ? »

« Gruyère. La Sainte Élite. » Wein avait l’air content en relevant son visage. « On n’a pas eu beaucoup de temps ensemble, mais on pouvait vraiment avoir une discussion avec ce type — pas comme Caldmellia. Pas de mal à l’avoir de notre côté pour créer des liens avec l’Occident. »

« Je n’ai aucune objection à augmenter le nombre de nos alliés, mais… n’oublie pas que c’est une Sainte Élite. »

« Ça va aller. Je ne peux pas être négligent, mais il est sain d’esprit. Ce n’est pas comme s’il n’avait aucun sens commun. Tu verras, quand on aura échangé quelques émissaires. » Wein s’en tenait à sa déclaration.

Ninym inclina la tête et se demanda si tout allait vraiment bien.

 

+++

« On commence à chercher des choses plus étranges pour s’amuser une fois qu’on a vraiment envie de se divertir, » déclara Gruyère alors qu’il était assis entouré d’assiettes de nourriture dans son palais. « Manger n’est qu’une tâche ennuyeuse. Ce n’est pas pour le plaisir. Mon passe-temps préféré est la bataille. »

Il avait englouti le morceau de mouton qu’il tenait dans sa main, les os et tout. Les vassaux qui l’entouraient n’étaient pas perturbés par ce spectacle bizarre.

« Cet incident a confirmé que le prince est une bête rare, unique en son genre. »

« Votre Majesté, c’est… »

« Oui. C’est un meilleur jouet que cette vieille sorcière. » Ses yeux brûlaient d’excitation.

« Attendez, Prince Wein. Je vendrais mon âme si je pouvais vous manger… »

 

Quand une histoire se termine, une autre commence.

Une autre ombre du chaos avait commencé à planer sur Wein.

***

Illustrations

 

 

 

 

Fin du tome.

***

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2 commentaires :

  1. Début excellent, la petite sœur sera t'elle aussi machiavélique que le grand frère 😈

  2. Enfin ! un petit moment romantique entre Ninym et Wein. Même si c'est basé sur un malaise ^^"

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