Le manuel du prince génial pour sortir une nation de l’endettement – Tome 1

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Chapitre 1 : Le nom de Wein Salema Arbalest

Partie 1

Deux hommes se promenaient dans le couloir de pierre du palais royal du royaume de Natra. Ils se comportaient avec une certaine dignité et fierté — même leur démarche était raffinée. C’est ce qu’on attendait de ces deux vassaux de longue date du royaume.

L’un d’eux était un fonctionnaire civil. L’autre, un officier militaire. Bien que dans des sphères d’influence distinctes, ils avaient été nommés à peu près à la même époque et étaient restés en bons termes. En fait, ils se rencontraient de temps en temps au palais pour partager une discussion animée ou deux.

Ce jour-là, cependant, le couloir n’était pas rempli de leurs bavardages joyeux habituels, mais plutôt obscurci par des regards solennels assortis.

Il n’y avait qu’une seule raison à leur morosité.

« L’état de Sa Majesté… ne semble pas très prometteur, » l’officier civil clama d’une voix emplie d’émotions.

Fermant les yeux, l’officier militaire soupira. « Eh bien, avec le temps qui fait des ravages à travers le continent, cela doit être particulièrement dur pour Sa Majesté, étant donné sa condition physique… »

« Oh, les caprices du ciel ! J’ai entendu dire que d’autres pays sont dans le chaos parce qu’ils ont perdu des décideurs clés, » répliqua l’officier civil.

« Tu sais, on dit que l’empereur lui-même est tombé malade. À cause de cela, les autres cours royales sont devenues des tanières de petits diables rusés, » répliqua le militaire.

Le fonctionnaire civil expira vivement par le nez. « Bien sûr, il a peut-être réussi à unir l’empire avec son charisme, mais on dit que plus la lumière est claire, plus l’ombre devient sombre quand elle disparaît… Je suppose que c’est d’autant plus vrai qu’ils n’ont pas encore nommé de successeur. »

« Notre propre royaume n’est pas très différent. Mais contrairement à eux, nous avons de l’espoir en…, » ils avançaient dans la bâtisse alors qu’une personne apparaissait de l’autre côté du couloir.

Dès qu’ils avaient confirmé son identité, ils s’étaient immédiatement mis sur le côté pour saluer. C’était un spectacle rare en effet. Peu de gens dans le palais justifiaient une telle action.

« Prince Wein. Bonjour, Votre Altesse, » saluaient-ils à l’unisson.

Devant eux se tenait un jeune garçon accompagné d’une servante.

Il était le prince héritier du royaume de Natra, Wein Salema Arbalest.

« Oh, bonjour, » répondit-il.

Il n’avait que seize ans — un jeune garçon selon la plupart des critères — mais il venait d’être nommé prince régent, chargé de gérer les affaires gouvernementales à la place du roi malade.

« C’est quoi ces expressions sans joie ? … Est-ce à propos de mon père ? » demanda le jeune prince.

Les deux avaient répondu avec respect à la question de Wein.

« Oui, Votre Altesse, » confirma le premier.

« Toutes nos excuses. Quand nous avons été informés de l’état de Sa Majesté…, » avait commencé l’autre.

« Je vois, » murmura Wein, posant ses mains sur leurs épaules. « Il n’y a plus de raison de s’inquiéter. Je suis ici. »

Ils tremblaient légèrement sous ses mains.

« En plus, il n’y a pas que moi. Nous avons tant de vassaux qui soutiennent Père depuis toutes ces années. Si nous unissons nos efforts, je suis certain que nous pourrons surmonter n’importe quelle crise nationale. »

« Votre Altesse… »

« Ça, c’est certain. »

Il souriait sereinement à la paire en hochant la tête avec ferveur. « Nous n’avons pas le temps de pleurer. Nous ne pouvons pas le distraire de son rétablissement. Je m’attends à ce que vous vous montriez à la hauteur de la situation. »

« « Oui, Votre Altesse ! » » Ils avaient semblé chanter en répondant.

Tandis qu’il leur faisait ses adieux et qu’il poursuivait sa route dans le couloir avec sa servante, les deux hommes le suivirent du regard jusqu’à ce qu’il soit hors de vue, puis ils soupirèrent et ils fondirent en une admiration totale.

« … Oh, je le savais, c’est tout. Notre lueur d’espoir. »

« Je suis tout à fait d’accord. J’ai entendu dire qu’il était doué dès son plus jeune âge, mais qu’il a connu une telle croissance depuis son retour de ses études dans l’empire. Il a déjà réussi à empêcher le chaos d’éclater à la Cour et travaille maintenant à unifier les vassaux du royaume. »

« Je parie que l’empire sera jaloux quand ils entendront ça. »

« Jetons plus de sel dans la plaie en soutenant davantage les efforts de Son Altesse. »

« Oui, bien sûr. »

Les deux hommes se hochèrent la tête — disparues étaient leurs expressions auparavant sombres. Dans leur cœur, ils imaginaient déjà un avenir brillant pour leur royaume entre les mains du prince.

 

***

 

Au centre même du palais royal se trouvait un bureau réservé aux affaires gouvernementales. Ses lourdes portes s’étaient ouvertes pour Wein et son accompagnatrice alors qu’ils pénétraient dans la pièce. Il était strictement réservé au roi dans des circonstances normales. Mais les choses étaient loin d’en être là, et maintenant Wein se servait de cette pièce pour mener ses affaires royales.

Il s’était immobilisé devant un bureau rempli de documents et de papiers. « Ninym, confirme mon emploi du temps pour aujourd’hui. »

Son assistante était une fille d’une beauté presque inconcevable du même âge que Wein, aux cheveux blancs presque transparents et aux yeux rouge vif.

« Le matin, vous devez vérifier ces rapports et résoudre tout différend soumis. Dans l’après-midi, vous devez assister à un déjeuner-causerie, puis à trois conférences, avant de rendre visite à Sa Majesté, » répondit Ninym.

« Cela veut-il dire que personne ne viendra ici de toute la matinée ? » demanda le prince.

« Correct, » répondit Ninym.

Ah, très bien. Wein acquiesça d’un signe de tête, puis — il cria de tous ses poumons.

« VENDONS CE PAYS ET FICHONS LE CAMP D’ICI ! Tout ce truc à propos de “se soutenir” ? Ouais, c’est des conneries ! Ce pays n’est pas si facile à réparer ! Non, pas du tout. Nous n’avons aucune chance. Nous sommes totalement baisés ! »

« Et voilà que tu recommences, » répliqua Ninym, imperturbable devant ce soudain déchaînement. Elle avait lâché son ton étouffant et formel. « Tu ne devrais pas dire ces choses à voix haute, Wein. »

« Ce n’est pas une blague, Ninym ! Je suis tout à fait sérieux ! » répliqua Wein.

« C’est encore pire, » dit-elle en soupirant.

 

 

Voici le successeur du royaume de Natra, le garçon qui devait tous les sauver — Wein Salema Arbalest.

En réalité, c’était un bon à rien de fainéant. En fait, ses mots les moins préférés étaient devoir, responsabilité et effort.

« Argh, tu es toujours comme ça quand tu n’es pas sous l’œil du public… Essaie au moins d’être un peu plus professionnel, s’il te plaît, » se lamente-t-elle.

Ninym Ralei était à ses côtés depuis son enfance et, en tant que son assistante principale, elle était l’une des rares personnes à connaître sa véritable personnalité. Certains diraient qu’il était contraire au bon sens d’assigner une jeune fille afin d’aider un prince héritier tout aussi adolescent devenu régent. D’autant plus qu’il s’occupait de politique nationale.

Cependant, personne dans la cour royale du royaume n’oserait dire que c’était le cas — à moitié par crainte de déplaire au prince héritier qui l’avait nommée, à moitié à cause de ses réalisations personnelles et de ses prouesses.

Wein avait pu lui parler aussi ouvertement parce qu’ils avaient établi entre eux une relation fondée sur la confiance mutuelle et la coopération. Cela les rendait aussi brutalement honnêtes quand il n’y avait personne d’autre. Néanmoins, il y avait une raison pour laquelle Wein crachait ces plaintes absurdes, quelque chose qui allait au-delà de sa propre disposition.

« Hmm ? Allez, c’est quoi cette attitude de Miss Parfaite ? Ninym, tu réalises que ce pays est pauvre en terre, n’est-ce pas !? » demanda le prince.

« “Pauvre en terre” est une exagération… Nous avons simplement de graves pénuries de main-d’œuvre, de ressources et de capitaux. C’est tout, » répondit-elle.

« Ouais, c’est ce que le reste du monde appelle de la misère ! » s’écria-t-il.

Pour revenir sur le sujet, le royaume de Natra était l’un des nombreux pays du continent de Varno. Avec une population d’un peu moins de cinq cent mille habitants, elle était considérée comme un pays relativement petit.

Situé à l’extrémité la plus septentrionale du continent, le royaume connaissait de courts printemps et de longs hivers. De plus, la majeure partie du territoire du pays était constituée de roches stériles et de montagnes.

Bien qu’il ait une longue histoire, le pays possédait des ressources limitées et peu d’industrie. En fait, la seule chose pour laquelle il était vraiment connu était ses paysages enneigés, qui attiraient une poignée de voyageurs curieux chaque année. Mais pour le citoyen moyen, le froid glacial était plus une malédiction qu’une bénédiction.

Natra était un royaume historique, mais c’était surtout dû au fait qu’il s’agissait d’une cible si peu attrayante que les autres pays regardaient rarement sa direction, sans parler de faire une invasion. C’était grâce à des dirigeants sages et raisonnables du passé qu’il avait réussi jusqu’à présent à maintenir l’apparence d’un pays digne de ce nom.

Dans l’ensemble, il s’agissait d’un petit pays vulnérable dont le potentiel était plus que suffisant pour être balayé à tout moment.

Et c’était le prendre à la légère.

« Notre administration n’a pas de fonds. Et nous n’avons pas d’industries pour faire de l’argent. Nous n’avons même pas le pouvoir militaire de voler quelque chose aux autres. Et quiconque a la moitié d’un cerveau finit par quitter le pays à la recherche de meilleures opportunités ailleurs ! Maintenant que Père est malade et que la tempête se prépare à traverser le continent, je suis coincé à diriger toute cette putain de campagne !! » s’écria le prince.

Compte tenu de tout cela, sa plainte n’était pas totalement injustifiée. C’était clairement un fardeau trop lourd pour un garçon, surtout au milieu de l’adolescence.

Non pas qu’il y avait quelqu’un qui pouvait le remplacer.

« Argh, pourquoi devrais-je être né prince de ce pays ? Si seulement j’étais né dans un endroit avec plus de ressources, de main-d’œuvre et d’argent… Tu sais quoi ? C’est sans espoir ! On va se faire envahir. Nous pourrions peut-être réduire nos ressources… Oh, mais si nous impliquons trop de main d’œuvre, nous risquons d’inciter à un coup d’État…, » déclara-t-il.

« Oh, d’accord, ça suffit avec ce pessimisme. Tiens, fais un peu de travail. » Ninym pressa une grosse pile de documents sous son nez pendant qu’il continuait à marmonner ses délires.

« Argh, » gémit-il d’un ton fatigué, jetant un coup d’œil rapide aux papiers avant de les repasser immédiatement. « Ça a l’air bon. Suivant. »

« … Les as-tu lus ? Correctement ? » demanda-t-elle.

« Ouais, ouais, je les ai lus. Jusqu’au dernier mot. Ça dit que tu as pris du poids, et — Aie !! Toi — ! Je suis presque sûr que c’est inconvenant de marcher sur le pied du prince ! » déclara-t-il.

« Prends ton travail plus au sérieux si tu veux que je te respecte. De plus, je n’ai pas pris de poids. Merci beaucoup, » répliqua-t-elle.

« Quoi ? Ça ne va pas, Ninym ! Non, pas du tout. Pensais-tu vraiment que je ne remarquerais pas que tes pas devenaient plus lourds ? Je sais que ton corps ne change presque jamais, mais je sais que tu as pris plus d’une livre depuis la semaine dernière, et — hé, arrête ça, idiote ! Arrête ça ! ! Ne tords pas mon bras — GWAAAAAAAAA !? » cria le prince.

« Aimerais-tu explorer jusqu’à quel point tes articulations se plient ? Ou feras-tu ton travail désormais ? » demanda Ninym.

« J’aimerais beaucoup travailler, s’il te plaît ! » déclara-t-il.

« Très bien, alors. Et pour info, je n’ai pas pris de poids. Suis-je claire ? » demanda Ninym.

« Oui m’dame, » il avait cédé.

Ninym était la seule du royaume à pouvoir lui botter le cul.

« Agh ! Je n’en peux plus. Tout ce que je veux, c’est être seul avec ma montagne de pièces d’or, te taquiner et vivre la vie facile. Est-ce trop demander ? » demanda Wein.

Tandis que Wein se couchait sur son bureau pour grommeler davantage, on frappa à la porte du bureau. Il s’était d’abord mis en position verticale lorsque la porte s’était ouverte avec un gros son.

C’était une jeune fille.

« Es-tu là, Wein ? »

Elle avait l’air un peu plus jeune que Ninym et Wein. Tandis qu’elle voltigeait dans la pièce, sa robe d’été et ses cheveux noirs dansaient autour d’elle. Elle incarnait la beauté.

Certaines parties de son visage ressemblaient étrangement à celui de Wein. Eh bien, il fallait s’y attendre. Après tout, c’était Falanya Elk Arbalest, la petite sœur de Wein Salema Arbalest…

En d’autres termes, la princesse.

« Oh, c’est toi, Falanya. Qu’est-ce qu’il y a ? » Faisant croire qu’il venait de terminer un long travail, Wein se redressa avec désinvolture et sortit le visage des papiers devant lui.

« Euh, ce n’est rien de vraiment important. C’est juste que… Tu as été si occupé ces derniers temps, Wein. Nous avons à peine eu l’occasion de parler, » confessa Falanya, le regardant avec de l’espoir dans ses yeux scintillants. « … Est-ce que je te dérange ? »

« Mais non. » Wein sourit. « Tout grand frère qui pense cela est un échec. Viens par ici. »

Son visage s’illumina alors qu’elle se précipita vers Wein et sauta sur ses genoux.

« B-Bon sang… Falanya, je sais que j’ai dit “viens par ici”, mais ce n’est pas très approprié, » déclara Wein.

« Je ne vois pas comment c’est possible. C’est ma place depuis toujours. » Elle gloussa, frottant sa joue contre la poitrine de son frère comme un petit animal affectueux.

Wein avait vu sa bouche se détendre dans un sourire idiot, mais il l’avait fait disparaître chaque fois que Falanya l’avait regardé. Pendant ce temps, Ninym griffonnait quelque chose sur un morceau de papier pour ses yeux seulement : Complexe de sœur.

Laisse tomber, il avait gribouillé.

Falanya pencha avec curiosité la tête vers lui. « Quelque chose ne va pas, Wein ? »

« Oh, non ! Ce n’est rien. Je pensais juste que tu étais si légère comparativement à quelqu’un d’autre, » déclara Wein.

« Eh bien. Ce n’est pas très agréable de comparer les poids des gens, » répondit sa sœur.

« Ha-haha, tu as raison. Je suis désolé, » dit Wein en riant, regardant Ninym droit dans les yeux.

Je vais te tuer.

… Et il allait faire comme s’il n’avait pas vu cette dernière.

« Je suis tellement soulagée, » dit Falanya en soupirant. « J’avais peur que tu m’en veuilles de m’être mise en travers de ton travail. »

« … »

« Wein ? »

« Oh, eh bien, ouais, j’ai fait ça sans arrêt. Pas vrai, Ninym ? » déclara le prince.

« Pourquoi, oui, oui ? Bien sûr… En fait, juste avant l’arrivée de Votre Altesse, Wein a dit qu’il était mécontent de la quantité de travail que je lui avais donné. Je crois qu’il a insisté pour que je lui en donne plus. » Sans rien rater, Ninym avait sorti une montagne de paperasse d’un endroit secret et l’avait déposée sur son bureau. « Moi, Ninym Ralei, je suis impressionnée par le dévouement inlassable de Votre Altesse quant à ses fonctions de régent. »

« Oh mon Dieu. Eh bien ! C’est clairement approprié venant de toi, Wein, » déclara la princesse.

« … Pas vrai !? C’est naturel pour un prince ! » Wein gloussa avec confiance en envoyant sur Ninym le plus accablant des regards.

Elle feignait l’ignorance.

« Mais tu n’auras pas beaucoup de temps libre pendant un moment, n’est-ce pas, Wein ? » demanda sa sœur.

« Ouais. Les vassaux ont aidé à garder la cour royale sous contrôle pour la plupart, mais il y a encore des problèmes dans le royaume. Je serai occupé jusqu’à ce qu’on trouve une solution… Je suis désolé. En vérité, c’est que j’adorerais jouer avec toi, » déclara Wein.

« Il n’y a aucune raison de s’excuser, » le consola Falanya en secouant la tête. Sa voix devint anxieuse. « Mais promets-moi que tu ne te donneras pas trop de mal. Si tu t’effondrais comme Père… Oh, je ne sais pas ce que je ferais… »

« Ne t’inquiète pas. J’ai peut-être l’air maigre, mais je ne tomberais pas facilement. Et tu as tort si tu penses que tu ne peux pas aider. »

« … Qu’est-ce que je peux faire ? » demanda sa sœur.

« Ce n’est pas difficile : continue de sourire. » Il lui avait touché les joues pleines. « Tant que tu continues comme ça, Falanya, mon père et moi irons bien. C’est ton pouvoir spécial. »

« Vraiment ? »

« Bien sûr que oui. Je ne te mens jamais… Surtout… Habituellement… Ouais, eh bien, je dis la vérité maintenant, » déclara Wein.

« Alors… est-ce bon ? » Elle lui fit un petit sourire, et il hocha la tête sincèrement avec satisfaction.

« Wôw, ouais, je me sens déjà mieux. Mais je pense qu’un câlin rendrait tout cela encore meilleur, » déclara Wein.

« Hee-hee-hee-hee. Oh, tu es si bête. Whee ! » Elle gloussa, sautant dans ses bras. « Qu’est-ce que tu dis de ça ? »

« Wôw, c’est parfait. Je pense que je peux faire avancer mon travail cet après-midi. Aujourd’hui est un grand jour, alors tu m’aides vraiment, » déclara Wein.

« Oh, ça me rend si heureuse… Mais qu’y a-t-il de si important aujourd’hui ? » Falanya inclina son visage pour le regarder vers le haut, alors qu’elle continuait à s’accrocher à lui.

« J’ai une réunion avec l’ambassadeur impérial, » déclara Wein.

 

***

Partie 2

L’Empire Earthworld était une grande nation située dans la moitié orientale du continent de Varno.

Bénéficiant d’un climat tempéré et de terres fertiles, il était riche en ressources minérales et offrait un accès à la pêche dans l’un des lacs les plus grands et les plus prisés du continent. L’empire était abondant dans pratiquement tous les domaines.

C’est pour cette raison qu’il avait aussi une longue histoire d’invasions étrangères, essentiellement depuis sa fondation. Pour les repousser, l’empire avait concentré ses efforts sur le développement militaire, et avant que quiconque n’ait eu le temps de s’en rendre compte, il était devenu la nation la plus forte du continent. Quand l’empereur actuel était arrivé au pouvoir, il avait consolidé ces forces pour occuper les nations voisines une par une. Pour la première fois dans l’histoire, le continent était sur le point d’être unifié sous un seul dirigeant.

Du moins, c’était le cas jusqu’au jour où l’empereur s’effondre.

« Et voilà qui conclut mon rapport sur le prince héritier Wein Salema Arbalest. »

« Je vous remercie. » Dans une pièce de la bâtisse qui lui était réservée, Fyshe Blundell avait poussé un petit soupir lorsque l’assistante avait terminé son rapport.

Elle avait l’air d’avoir une vingtaine d’années et son trait distinctif était ses cheveux blonds et fluides, qui encadraient son magnifique visage. Mais malheur à ceux qui pensaient que la beauté était tout ce qu’il y avait pour elle. Elle résidait actuellement au royaume de Natra en tant qu’ambassadrice de l’empire.

« Hmm, je suppose que les rumeurs sont vraies : il est sage et bienveillant, » déclara Fyshe.

« Oui, il a été reconnu à l’échelle nationale et internationale comme l’héritier légitime du trône. Même sa récente nomination à la régence est restée largement sans opposition, » répondit son assistante.

« Je suis jalouse, surtout en voyant comment notre propre nation a été complètement bouleversée. Cela mis à part, c’est dommage que nous n’ayons pas pu nous rencontrer correctement jusqu’à aujourd’hui, » déclara Fyshe.

« Eh bien, vous avez déménagé à Natra quand vous êtes devenue ambassadrice, juste au moment où il est parti poursuivre ses études dans l’empire. »

Oui, Fyshe avait d’abord été affectée au royaume de Natra plusieurs années auparavant. Grâce à des négociations persistantes, elle avait établi une relation décente avec le roi au fil des ans. Mais maintenant, la situation avait complètement changé.

« Je me demande comment le prince héritier va agir avec nous aujourd’hui, » déclara son assistante.

« Il ira probablement droit au but… Il ne peut pas se permettre de ne pas le faire. Je n’ai aucun doute qu’il demandera le départ des troupes impériales stationnées ici, » répondit Fyshe.

En ce moment, il y avait environ cinq mille soldats stationnés à Natra — un exploit accompli grâce à une série de négociations réussies qui avaient permis d’obtenir la permission officielle de leur roi. Mais Fyshe et son assistante savaient que cette présence militaire étrangère était accueillie avec anxiété et opposition par le peuple du royaume.

« Va-t-il exiger que nous nous retirions ? »

« Je ne peux pas en être sûre. Il sera important de faire attention à sa position pendant la réunion. Mais observons son caractère… Il devrait être facile de dire s’il est digne d’être roi. Eh bien, tout cela étant dit, quiconque engage un Flahm est plus qu’étrange, » déclara Fyshe.

« Voulez-vous dire Ninym Ralei ? »

« Qui d’autre ? Je veux dire, je savais que beaucoup d’entre eux vivaient ici, mais j’ai été surprise de voir d’autres pays que l’empire nommer des Flahms comme vassaux, » demanda Fyshe.

« C’est exactement ce que je pense. Et il semblerait que ce royaume ait dans leur passif de les accepter depuis bien plus longtemps que nous. Natra doit paraître étrange aux nations occidentales, car leur peuple ne traite les Flahms que comme des esclaves à la différence d’ici. »

« Quand l’empire unifiera enfin le continent, nous éradiquerons ces valeurs et traditions insensées… Alors, allons à la réunion, » elle s’était levée de sa chaise.

C’était la première fois qu’elles se réunissaient pour des affaires officielles et échangeaient des mots au-delà de quelques simples plaisanteries.

« Si nos informations sont correctes, notre manque de progrès touche à sa fin. Nous devons veiller à ce que nos troupes restent ici, quoi qu’il arrive. » Avec une ferme détermination, elle s’était mise en route pour la réunion.

 

***

 

« Fyshe Blundell était à l’origine une ambassadrice à Vanhelio, » commenta Ninym, fournissant à Wein quelques informations de base alors qu’elle le suivait dans le couloir du palais royal.

« Vanhelio est une grande nation en Occident. Pourquoi viendrait-elle ici ? » demanda Wein.

Quand ils étaient en public, leur discours était strictement celui de maître et serviteur. Ce n’est pas que parler de cette façon ait été particulièrement difficile. Ils avaient eu beaucoup de temps pour s’entraîner et s’habituer à passer d’une situation à l’autre.

« Eh bien, elle a été prise dans la tourmente politique qui se déroulait dans son pays natal et s’est retrouvée à Natra alors que vous étiez dans l’empire. Elle ne gravit peut-être plus les échelons, mais elle est toujours très compétente et talentueuse, » répondit Ninym.

« Si elle est si bonne, je parie qu’elle en a marre de vivre dans notre royaume rural, » déclara Wein.

« En fait, selon elle, elle est très satisfaite. Nos sources ont dit qu’elle a déclaré ouvertement qu’elle était fatiguée de faire de la politique, » répondit Ninym.

Il avait souri avec ironie. « Je vois. Quoi qu’il en soit, je suis ravi d’entendre des gens de l’extérieur s’intéresser à notre pays. Mais si elle est si brillante, je ne m’attends pas à ce que cette réunion soit simple. »

« Il s’agit des soldats impériaux d’occupation… » Ninym mentionna cela. « Ce sera délicat. »

Wein soupira intérieurement. Ouais, je ne peux pas discuter avec ça.

D’abord, pourquoi étaient-ils à Natra ? Sur le papier, ils utilisaient la région pour pratiquer des exercices. Ce n’était pas toute la vérité, bien sûr.

Un certain nombre de facteurs entraient en jeu, mais ils avaient tous conduit à la même question fondamentale : Le Royaume de Natra se trouvait dans une situation géographique vulnérable.

Imaginez une ellipse approximative. Disons que c’est le continent de Varno.

Ensuite, imaginez la colonne vertébrale du Géant, une chaîne de montagnes qui s’étendait du nord au sud, divisant le continent en deux moitiés égales. Il agissait comme une barrière entre l’Est et l’Ouest, entraînant des politiques, des races, des idéologies et des cultures complètement différentes entre les deux.

Bien sûr, ce n’était pas comme si voyager entre eux était impossible. En fait, de nombreuses routes reliant les deux moitiés avaient été construites ces dernières années. Malheureusement, la plupart de ces chemins n’étaient utiles que pour le commerce et les voyages privés.

Comparez ces routes aux vaisseaux sanguins du corps humain. Pour aller plus loin dans cette analogie : une artère serait une route importante qui pourrait soutenir les allées et venues de centaines de milliers de soldats. Il y avait relativement peu d’artères principales dans le corps humain, et elles remplissaient une fonction incroyablement vitale — de même, ces routes avaient une immense valeur commerciale et militaire.

Pour un pays qui visait une domination totale, on pourrait même dire que ces routes étaient indispensables.

Et c’était directement par le royaume de Natra que l’artère la plus septentrionale du continent passait. Dans sa tentative de contrôler les terres occidentales, ce n’était pas un endroit que l’empire pouvait ignorer.

Pourquoi cela s’est-il produit ?

Quand l’empire avait stationné ses soldats ici, il avait payé une somme d’argent considérable pour ce privilège. Ce n’était pas un accord à sens unique.

Cela dit, avoir des soldats étrangers sur les terres du royaume, c’était comme avoir un couteau pressé à la gorge. Cela rendait les citoyens nerveux, et les troupes nationales n’approuvaient pas non plus.

Eh bien, pour être exacte, l’armée s’attendait à ce que Wein force les soldats impériaux à se retirer.

Ce n’était pas comme s’il ne partageait pas leurs sentiments. Après tout, ce n’était pas seulement une question de sécurité nationale : c’était une question d’honneur. Mais il y avait une raison pour laquelle Wein n’avait pas pu exaucer leur souhait.

Et cette raison était… Roulement de tambour, s’il vous plaît.

Franchement, je veux les beurrer !

Et il était là.

Honnêtement, se mesurer à un pays immense serait un casse-couilles énorme, et nous pourrions vraiment utiliser l’argent. Franchement, je suis tout à fait d’accord avec toute l’affaire…

D’abord et avant tout, Wein avait étudié dans l’empire, ce qui signifiait qu’il avait une solide compréhension de leurs prouesses militaires.

Mais ignorer les souhaits de ses troupes poserait également un problème.

Je veux dire que, la seule raison pour laquelle mon accession à la régence a été si douce, c’est parce que les vassaux ont de grands espoirs pour moi. Si je les déçois en remuant immédiatement la queue à l’empire, ça va rendre les choses difficiles à partir de maintenant. Et si je fâchais l’armée, il y a la possibilité d’un coup d’État.

Il était damné s’il le faisait et damné s’il ne le faisait pas. Alors que Wein se plaignait intérieurement de sa crise, il s’était rendu compte que son aide de camp avait disparu.

« Ninym ? » demanda Wein.

« — Pardonnez-moi. » Ninym était apparue de l’ombre. « Nous venons de recevoir des nouvelles de nos espions chez l’empire. »

« Nouvelles… ? » demanda Wein.

Elle lui avait remis une lettre. Wein avait lu son contenu.

« … Hmm, c’est vrai ? » Il avait plissé ses sourcils. « Il ne fait aucun doute que l’ambassadeur a eu vent de cela aussi… Dans ce cas…, » il ferma les yeux un instant, puis se mit à avancer. « Allons-y, Ninym. J’ai un plan. »

« D-D’accord… Mais quel est votre plan ? » demanda Ninym.

« J’ai décidé, » Wein avait parlé avec un sourire. « Nous allons tout rafaller. »

***

Partie 3

« Cela fait longtemps, Votre Altesse » avait salué Fyshe Blundell à l’arrivée de Wein, avec Ninym qui le suivait. Avec son aide à ses côtés, elle les attendait dans la salle de réception. « J’ai déjà fait votre connaissance à une autre occasion, mais permettez-moi de me présenter à nouveau officiellement : je suis l’ambassadrice de l’Empire Earthworld, Fyshe Blundell. »

« Et je suis le prince du royaume de Natra, Wein Salema Arbalest, » répondit l’autre.

Après ça, ils s’étaient assis.

C’était elle qui avait commencé les pourparlers.

« Merci de me rencontrer. Veuillez accepter mes plus sincères félicitations pour l’accession de Votre Altesse au rang de prince régent. J’espère que je n’ai pas l’audace de dire que nous ressentons vivement le chagrin du royaume face à l’état de Sa Majesté le roi et que nous considérons votre promotion comme le seul point positif parmi ces moments sombres, » déclara Fyshe.

« Merci, ambassadrice Blundell. Je sais que je porte sur mes épaules les espoirs et les rêves de beaucoup de gens. J’ai l’intention de faire de mon mieux pour ne pas trahir mon peuple. J’ai hâte de travailler ensemble pour favoriser une relation cordiale entre Natra et Earthworld, » déclara Wein.

« Bien sûr, Votre Altesse, » répondit Fyshe.

La réunion avait commencé sur une note harmonieuse.

Les deux individus avaient échangé des plaisanteries et discuté de sujets sans réelle signification ou conséquence. Ou peut-être que c’était ce qu’on pourrait croire. En réalité, ils se mesuraient l’un et l’autre et prenaient note du caractère de leur adversaire. D’un côté, vous aviez un chef d’État par intérim. De l’autre, l’ambassadeur d’une nation puissante. Ils étaient assis face à face, se regardant dans les yeux. On pourrait même dire que c’est un effort commun.

La tension dans la pièce bouillonnait, palpable dans l’air. Le public qui les observait les comprenait : cette conversation initiale était une danse calculée et critique pour découvrir qui avait le plus d’avantages.

C’est donc vrai… Elle s’était rappelé de ne pas le sous-estimer. Habituellement, les jeunes et les inexpérimentés veulent voir des résultats immédiats… Mais il agit comme s’il avait tout son temps. Il ne laisse pas son titre lui monter à la tête, mais parle aussi facilement avec quelqu’un de ma stature. Il vient de devenir régent, mais il a un air royal.

Mais elle savait que ses questions seraient approfondies, et ses arguments étaient solides. Cela dit, elle ne recourrait pas à des tactiques sournoises ou à des interrogatoires agressifs. Elle devait rester calme. Cet opposant était très difficile à lire.

Quand elle avait son âge, elle n’avait certainement pas autant de sagesse et de tact. Elle en était certaine.

 

 

Si je ne fais pas attention, je suis foutue… Elle avait mis ses sens en éveil et s’était préparée.

*

Pendant que Fyshe était occupée avec ses propres pensées, quelque chose d’autre distrayait Wein de la tâche à accomplir.

Bonté divine. Ses seins sont énormes…

C’était le pire des pires.

Je n’ai pas remarqué quand elle s’est présentée, mais, wôw. Ils sont vraiment quelque chose d’autre… Je sais que ce sont deux paquets de graisse, mais c’est comme s’ils avaient pris leur vie en main. Est-ce parce que l’empire est surabondant dans à peu près tout ? Je veux dire, quand on les compare… Wein se retourna pour regarder Ninym, qui prenait des notes derrière lui. Plus précisément, ses seins.

… Ouaip. L’écart en matière de puissance destructrice est assez évident.

Pfff ! Sa plume d’oie lui avait poignardé l’arrière de la tête.

« Aïe… ! »

« Votre Altesse ? » demanda Fyshe.

« Ah, non, juste un petit mal de tête. Je suppose que manquer de sommeil en raison du travail n’est pas la meilleure idée, » avait-il suggéré, pressé d’adoucir les choses.

Ninym lui avait passé un document par-derrière. Sois sérieux, disait-il.

Comment savait-elle à quoi je pensais ? Il frissonna à la pensée de l’intuition féminine.

Il envisageait encore cette idée effrayante quand Fyshe lui sourit doucement.

« En tout cas, j’ai l’impression qu’un poids a été levé. À vrai dire, j’avais quelques inquiétudes avant notre rencontre au sujet de l’établissement de bonnes relations avec Votre Altesse. Mais cela m’a assuré que ces craintes n’étaient pas fondées, » déclara Fyshe.

« Je suis heureux de vous l’entendre dire, ambassadrice. Ce partenariat m’aidera certainement à résoudre certains de mes problèmes, » répondit le prince.

« Eh bien, je suppose que vous avez une liste interminable de soucis, maintenant que vous prenez en charge les fonctions de régent ? » demanda Fyshe.

« C’est comme essayer de boire la mer. Faire plaisir à ses citoyens, rencontrer des nations étrangères, nouer des relations avec la noblesse, renforcer l’armée, augmenter les fonds, soutenir nos industries… Je prends beaucoup de choses en considération, » déclara Wein.

« Ce qui inclurait aussi, » dit-elle, ses yeux brillants, « nos soldats stationnés ici. »

L’air s’était figé.

Le prélude était terminé. La vraie bataille allait commencer.

*

Comment allez-vous répondre ? Elle l’avait observé attentivement.

Wein avait ouvert sa bouche. « Maintenir des relations avec l’empire est ma priorité absolue. »

« Dans ce cas-là, » commença-t-elle.

« Cependant, » l’avait-il interrompu, « La vérité est que la présence d’une armée étrangère rend mes propres troupes mal à l’aise. »

Mais ses aveux n’avaient eu aucun effet sur Fyshe. Elle s’attendait à ce qu’il dise ça : il voulait sauver la face avec l’empire tout en gagnant selon son peuple. Il était maintenant temps pour elle de négocier — avec des fonds ou des marchandises — jusqu’à ce qu’il cède. Elle avait prédit que ces concessions étaient son but, bien sûr, et qu’il s’était pleinement préparé.

C’était exactement la raison pour laquelle la déclaration suivante de Wein l’avait déconcertée.

« J’ai donc l’intention d’éliminer la source de leurs inquiétudes, » déclara Wein.

« Qu… ? “Éliminer”, dites-vous ? » demanda Fyshe.

« Oui. Comme je l’ai déjà mentionné, je souhaite énormément maintenir une relation cordiale avec l’empire. Pour ce faire, nous devrions essayer de combler l’écart entre les deux, ne pensez-vous pas ? » demanda Wein.

« … Vous avez raison, » déclara Fyshe.

C’est mauvais, ça.

Il était clair qu’il avait une sorte d’arrière-pensée, mais elle n’avait pas pu s’en rendre compte à temps. Il donnait le rythme à leur conversation au lieu de la suivre. Mais elle ne pouvait pas reprendre l’initiative en ce moment même, pas maintenant. Ce n’était pas le moment de mettre les choses au clair.

« J’aimerais profiter de l’occasion pour restructurer l’armée du royaume, » déclara Wein.

« Restructurer votre armée… ? » demanda Fyshe.

« J’ai de la peine à admettre que nos forces armées sont faibles. Après tout, nous n’avons pas passé beaucoup de temps sur un vrai champ de bataille. Cette inexpérience et cette naïveté ont causé des frictions avec l’empire et nous ont empêchés de former un véritable partenariat, » déclara Wein.

« Et vous voulez arranger les choses en remaniant votre organisation militaire ? » demanda Fyshe.

« Exactement. Le problème, c’est que nous ne verrons aucun progrès ni aucune croissance si nous continuons de nous fier uniquement à nos connaissances limitées, et nous n’avons pas les fonds nécessaires pour les réaliser en plus. » Wein avait souri. « Alors, ambassadrice Blundell. L’empire pourrait-il nous donner ses fonds et son expertise militaire ? »

*

Elle restait stupéfaite.

Mais il n’y avait pas qu’elle. Son aide et Ninym avaient également été saisies par le choc et l’agitation.

Comme c’est stupide ! Impossible d’accepter ces termes ! cria intérieurement son assistante.

Un pli s’était formé entre les sourcils de Ninym. Demander à l’empire non seulement de former les militaires de notre royaume, mais aussi de payer pour cela… C’est beaucoup trop déraisonnable ! Peut-être qu’il commence en grand pour que sa prochaine demande semble plus juste ?

Les deux femmes avaient instinctivement envoyé sur Wein un regard sceptique.

Mais cela n’avait servi à rien.

Il était convaincu que son plan était parfaitement sain d’esprit. Et en vérité, la réaction de Fyshe était très différente de celle des deux aides alors qu’elle était assise en face de lui.

« … Cela résoudra-t-il notre conflit ? » demanda Fyshe.

« Ce petit geste suffira à toucher le cœur de mes hommes. Et j’ai également l’intention de participer pour résoudre le problème, » déclara Wein.

« … »

Elle s’enfonça dans le silence, bien que son esprit soit dans un maelström. Avec tous les yeux étaient fixés sur elle, elle avait finalement repris ses pensées au point de parler à nouveau. « Compris. Nous pourrons discuter des conditions à une date ultérieure, mais… nous accepterons cette proposition. »

« Merci, Madame l’Ambassadrice. Je pensais bien que vous comprendriez, » déclara Wein.

Ils se serrèrent fermement la main tandis que leurs assistantes regardaient fixement avec incrédulité.

***

« WHEW… JE SUIS MORT DE FATIGUE ! »

Avec le soleil brûlant plongeant sous l’horizon, la lune avait commencé à briller dans le ciel nocturne. Ses tâches de la journée terminées, Wein s’était dirigé vers sa chambre et avait plongé sur son lit.

« Aghhhh, ça suffit maintenant. Je n’en peux plus. Pourquoi être régent est-il si épuisant ? Nous avons travaillé durs aujourd’hui, alors prenons congé demain. Et le jour d’après et encore le jour d’après, » déclara le prince.

« Tu sais qu’on ne peut pas, » soupira Ninym, le regardant se rouler sur le lit. « À part ça, Wein, j’ai quelque chose à te demander. »

« Mes excuses les plus sincères, mais nous sommes fermés pour la journée. Je vais dormir maintenant, alors je demande à tous les Ninyms de bien vouloir retourner dans leurs quartiers pour la soirée, » déclara Wein.

« Ça ne prendra qu’une seconde, » déclara Ninym.

« … Tu ne vas pas laisser passer ça, hein ? » demanda Wein.

« Non, » répondit Ninym.

Il avait poussé un soupir. « Bien. Tant que tu ajoutes le miaou à la fin de chaque phrase d’ici le coucher. »

« … »

« Hé, hé, hé, allez ! Qu’est-ce qui ne va pas, Ninymeow !? Ton embarras l’emporte-t-il sur ta curiosité ? » demanda Wein.

« … Très bien, miaou, » déclara Ninym.

« Hmm !? Je ne t’entends pas, miaou ! Ce sera un problème si tu ne parles pas, MWROOOOW, MON BRAS NE SE PLIE PAS DE CETTE FAÇON ! » s’écria Wein.

« Ne sois pas arrogant, miaou, » déclara Ninym.

« Je-Je suis désolé, miaou…, » gémit-il. « Tu vas me demander pourquoi Nichons a suivi mon plan, n’est-ce pas ? » demanda Wein.

« “Nichons”, hein… ? De toute façon ! Tu n’as pas tort, » déclara Ninym.

« Miaou. »

« … De toute façon, tu n’as pas tort, miaou, » déclara Ninym.

Ignorant l’air de protestation de Ninym, il avait continué de bonne humeur. « Te souviens-tu des nouvelles de l’empire, du message que nous avons reçu juste avant la réunion ? »

« Hmm ? Oui, bien sûr… L’empereur d’Earthworld semble se rétablir, non ? » demanda Ninym.

« C’est la raison, » déclara Wein.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? Miaou. » Demanda Ninym.

Il s’était levé de son lit. « Écoute. Notre royaume détient la clé d’une des routes qui relient l’Est et l’Ouest, mais par rapport aux autres chemins, il est totalement délabré et pratiquement inutilisable. C’est exactement la raison pour laquelle l’empire a envoyé ses soldats ici — pour empêcher d’autres pays de nous conquérir alors qu’ils essayaient d’avoir accès à de meilleures routes. Le moment venu, nous deviendrons un État vassal de l’empire par la force militaire ou la diplomatie… Ou du moins, c’est ce qui devait arriver. »

« Mais leur plan a échoué quand l’empereur est tombé malade, » déclara Ninym.

« C’est vrai. La cour impériale est dans le chaos : ils perdent le contrôle de leurs territoires conquis et éteignent les braises d’une inévitable rébellion interne par eux-mêmes. Pour gagner du temps, ils doivent jouer gentiment avec les petits pays faibles comme nous, » déclara Wein.

« Mais il est guéri maintenant… Je ne comprends pas. Ils n’ont aucune obligation d’aider à restructurer notre armée, surtout maintenant. Je veux dire, ils renforceraient intentionnellement un ennemi potentiel. Ou peut-être qu’ils ont l’intention de nous écraser dès qu’on aura réussi à grandir et à devenir un peu plus fort… miau, » déclara Ninym.

Wein acquiesça. « Ils savent que même si nous les attaquons, ils seront capables de gagner avec la force. Mais ce n’est pas vraiment ce qu’ils veulent. Pour l’empire, nous ne sommes qu’une marche : leur véritable objectif est de conquérir l’occident. Réfléchis-y bien. De quoi un pays a-t-il besoin pour prendre le contrôle d’un continent ? »

« “Quoi,” me demandes-tu ? Des fonds, de la nourriture, de l’équipement et…, » elle avait répondu puis elle avait sursauté. Ses yeux s’ouvrirent et elle le regarda d’un air incrédule.

Il lui avait fait un petit sourire. « C’est bon, tu l’as compris. L’objectif de Fyshe Blundell est… »

***

Partie 4

« Entraîner les soldats de Natra à servir dans nos troupes impériales… !? »

« C’est vrai, » répondit Fyshe.

Pendant ce temps, Fyshe hochait la tête et échangeait des mots avec son aide dans une autre pièce.

« Vous avez entendu la bonne nouvelle du rétablissement de Sa Majesté Impériale, n’est-ce pas ? Je suis sûre que nous avancerons à nouveau dans l’Ouest. Le moment venu, nous serons heureux d’avoir plus de soldats, » déclara Fyshe.

« … »

« À première vue, cet échange semble placer le fardeau uniquement sur l’Empire. Mais comme le royaume est pratiquement destiné à faire partie de l’Empire, considérez l’instruction militaire et la contribution financière comme un investissement précoce. Nous n’avons rien à perdre, et tout à gagner, » déclara Fyshe.

« Attendez, s’il vous plaît » s’était objectée son aide de camp. « Je dois vous demander quelque chose avant d’aller de l’avant. Quelle assurance avons-nous qu’ils ne nous montreront pas leurs crocs ? »

C’était une question tout à fait raisonnable, mais Fyshe avait déjà préparé une réponse. « Il ne frappera pas l’Empire. Sa proposition en est la preuve. Disons que leurs soldats ont progressé pour pouvoir rivaliser avec ceux de l’Empire. Croyez-vous vraiment que nous allons perdre ? »

« Bien sûr que non. Ce serait… impossible. Nous sommes beaucoup trop forts, » répondit la femme, son aide de camp.

« Précisément. Il semble comprendre cela. Vous vous demandez peut-être : que signifie sa proposition ? Pour bien être vue auprès de son armée ? Non, rien d’aussi superficiel. C’était un geste calculé pour protéger son peuple. »

« Qu’est-ce que vous voulez dire par là ? » demanda l’aide de camp.

« Il était probablement au courant du retour en santé de l’Empereur, ce qui signifie qu’il a prévu notre stratégie pour poursuivre notre marche vers l’Ouest. Qu’arriverait-il alors à Natra ? Ils n’ont que deux options : se battre ou se rendre diplomatiquement. L’un ou l’autre choix serait leur dernier acte en tant que nation souveraine. Dans ce cas, laquelle serait la meilleure ? » demanda Fyshe.

Les yeux de l’aide s’étaient élargis. « Il a proposé ceci pour éviter de tomber sous notre contrôle total… !? »

« Oui. Natra est un petit pays pitoyable que l’Empire pourrait facilement éliminer. Si un haut fonctionnaire de l’Empire en avait après des exploits militaires, une invasion du royaume est tout à fait possible. Mais c’est une tout autre histoire si leurs soldats sont en mesure de se joindre à notre armée, » répondit Fyshe.

« Il s’oriente donc vers une solution diplomatique pour former une allégeance… Cela évitera de verser inutilement le sang de ses citoyens. Et tout se passera bien pour nous deux si nous n’avons pas recours à la force militaire — moins de rancunes persistantes et moins d’agressivité, » déclara l’aide de camp.

« En d’autres termes, il fait appel à son peuple et au gouvernement provisoire en positionnant cet arrangement comme un avantage. En même temps, il jette les bases d’une transition en douceur, sachant qu’ils sont destinés à rejoindre l’Empire… Je dois dire que je suis impressionnée, » déclara Fyshe.

Malgré elle, Fyshe admirait sa stratégie, son stoïcisme impeccable pendant la réunion et l’ingéniosité de son grand plan. Le fait que cela venait d’un gamin de 16 ans rendait ça d’autant plus effrayant.

Elle ne savait pas comment il réagirait quand Natra sera annexée — mais s’il quittait le pouvoir, elle l’accueillerait à bras ouverts dans l’Empire.

Eh bien, elle avait une préoccupation.

… Est-ce son seul but ?

Elle avait accepté ce plan quand elle avait vu les avantages. Mais il avait dû le voir venir, voyant que tout se passait selon son plan.

Était-ce une sorte de piège ?

Je n’ai rien laissé au hasard. J’ai écrasé toutes les brèches et les failles. Il serait impossible de tomber dans un piège… J’en suis certaine.

Mais il y avait toujours une pensée persistante de ce qui se passerait si…

Wein Salema Arbalest possédait peut-être plus de connaissances qu’elle ne l’avait imaginé.

Je déteste l’admettre… Mais je ne peux pas nier qu’il est très compétent.

Elle ne pouvait exclure aucune possibilité, alors elle savait qu’elle devait le surveiller et gardait l’image de Wein dans son esprit.

***

« Ce n’est pas un piège ! » déclara Wein.

« Qu’est-ce qui t’arrive tout d’un coup ? » demanda Ninym.

« Je me suis dit qu’ils sont probablement en train de sauter sur les ombres en ce moment, » déclara Wein.

Ninym jeta un regard empli de doute sur Wein, et il l’apaisa, lui faisant signe de ne pas s’inquiéter de cela avec ses yeux.

« Bref, tu sais pourquoi ils ont accepté mes conditions, n’est-ce pas ? » demanda Wein.

« … Ouais, » répondit Ninym.

« Mais ton expression me dit le contraire, » déclara Wein.

« Je ne suis pas d’accord avec ton raisonnement, » avait souligné Ninym avec insatisfaction. « Même si tu réussis à recevoir l’aide de l’Empire, tu viens de sceller notre destin ! Nous nous dirigeons vers notre mort. » Elle avait hésité. « … as-tu vraiment l’intention de capituler ? »

« Bien sûr, c’est le plan… Hé, ne me tord pas le bras, » s’écria Wein.

Ninym l’avait griffé sans mot.

« Tu devrais le savoir ! Tu étais avec moi pendant mon séjour dans l’Empire. Ils sont ridiculement forts : Les défier ne ferait que produire des effusions de sang. En plus, j’ai vu comment ils fonctionnent. Ils n’étaient pas si mauvais, tu sais ? Bien sûr, cela soulèvera quelques inquiétudes quand nous deviendrons leur territoire. Mais nous nous adapterons bien assez tôt, » déclara Wein.

« … Et comment te sens-tu vraiment ? » demanda Ninym.

« Avec ça, je peux dire au revoir à ce boulot ennuyeux et à YEOOOOOW MON BRAS, MON BRAS, MON BRAS !? » s’écria Wein.

« Je suis sûre que tu peux le faire, Wein. Tu peux sans aucun doute te dresser contre l’Empire, » déclara Ninym.

« Non, ça a l’air douloureux… UWAAAAAAAH, MON BRAS NE DEVRAIT PAS SE PLIER COMME ÇA ! » s’écria Wein.

Elle l’avait fait se tordre et crier un peu plus longtemps avant de lâcher son bras et d’accepter la défaite, tournant son dos vers lui.

« Si tu le détestes tant, trahis-moi, » chuchota-t-il d’un ton apaisant. « Tue-moi, et ça partira en fumée. Hé, Ninym, mon cœur, tu m’écoutes ? »

« … Tu sais que ton cœur ne te ferait pas ça, » déclara Ninym.

Peu importe à quel point elle criait, protestait ou n’était pas d’accord avec ses décisions, elle ne les défierait jamais à la fin. Ses ancêtres avaient fait vœu de loyauté absolue lorsqu’ils étaient arrivés pour la première fois dans ce pays et avaient commencé à servir la famille royale.

« Oh, ne boude pas maintenant. Je comprends que tu te sentes réticente, mais tous les pays disparaissent tôt ou tard. Il se trouve qu’on est les prochains sur la liste, » déclara Wein.

« … Nos troupes accepteront-elles vraiment cela ? » demanda Ninym.

« Je suis sûr qu’ils seront contrariés au début. Mais on va les convaincre qu’on attend notre heure pour préparer une contre-attaque. Une fois qu’ils verront la force de l’Empire par eux-mêmes, je suis sûr que leur envie de se révolter s’apaisera. Et le moment venu, ils seront prêts à prêter allégeance à l’Empire, et toutes nos positions gouvernementales seront réaffectées, ce qui me permettra de prendre mon argent et de vivre la belle vie ! C’est le plan parfait, si je puis le dire ! » déclara Wein.

« … J’espère qu’il échouera, » déclara Ninym.

Il avait gloussé de rire en étant de bonne humeur. « Tu ne sais pas que les plans sont mon point fort ? Attends, c’est tout. Et tu oublies quelque chose, Ninym. »

« … Miaou, » déclara Ninym.

« Gentille fille, » déclara Wein.

Elle soupira encore plus profondément face à l’arrogance de son maître.

***

Malgré les souhaits de Ninym, les prédictions de Wein se réalisaient l’une après l’autre. Oui, il y avait une certaine opposition parmi les soldats à recevoir des instructions des troupes impériales, mais les militaires avaient commencé à exécuter ses plans après qu’il ait insisté pour qu’ils suivent son exemple.

Les résultats avaient été spectaculaires. Utilisant la doctrine et la richesse de la nation la plus puissante du continent, les forces armées du Royaume de Natra s’étaient rapidement renforcées.

Au bout de trois mois, leurs troupes étaient plus puissantes qu’elles ne l’avaient jamais été.

« Ouais, les choses vont dans mon sens ! C’est dur d’avoir raison tout ce temps ! » déclara Wein.

Le nouveau Wein amélioré était de bonne humeur. Son bureau avait été un centre de grognements, de plaintes et d’apitoiement sur son sort, mais il s’était transformé depuis en un lieu où l’on pouvait l’entendre fredonner un air joyeux à n’importe quel jour donné.

« Tes efforts pour renforcer nos forces semblent aller bon train, » avait admis Ninym, qui était à côté de lui. Elle n’avait pas encore l’air entièrement convaincue, mais elle avait tout de même reconnu les résultats. « Mais quelqu’un aura raison de toi si tu es arrogant et négligent. »

« Oh, allez, Ninym. Qui pourrait m’arracher le tapis maintenant ? À moins d’une catastrophe naturelle majeure qui paralyse tout le continent, le reste n’est qu’une question de procédure. Je suis prêt à réfléchir à ce que je vais faire de ma retraite, » déclara Wein.

« Franchement…, » elle l’avait regardé avec du mécontentement de la fatigue alors qu’il parlait sans cesse de ses voyages à travers le continent.

Mais il avait été interrompu par un coup de poing à la fenêtre du bureau. Perché sur le rebord, un oiseau avec un objet cylindrique attaché à sa patte frappa à plusieurs reprises la vitre avec son bec.

C’était un des oiseaux messagers de Ninym.

Elle avait ouvert la fenêtre pour détacher la missive de la patte de l’animal. « Nous avons des nouvelles urgentes de nos espions dans l’Empire. »

« Des nouvelles urgentes ? Quoi ? L’empereur a-t-il soudainement décidé de déployer ses troupes ou quelque chose comme ça ? » demanda Wein.

« Laisse-moi voir…, » alors qu’elle consultait le contenu de la lettre, le sang s’était retiré de son visage. « … L’Empereur est mort. »

« Qu’est-ce qu’il y a ? » Wein avait cligné des yeux.

Le bureau était étrangement silencieux.

Ils avaient fermé les yeux, mais toutes les autres parties de leur corps étaient gelées sur place. Ils devaient ressembler à une paire d’agneaux jetés sur un champ désert.

« … J’ai l’impression d’avoir entendu quelque chose d’odieux, mais non, c’est probablement — non, très probablement… non, c’est à tous les coups une erreur, alors relis-le, Ninym, juste pour être sûr… Qu’est-ce qu’il disait ? » dit-il en crachant.

« L’Empereur d’Earthworld est mort, » déclara Ninym.

« … » Wein avait enterré son visage dans ses mains et leva les yeux vers le plafond. « Je vois… Alors l’Empereur mort —, » finit-il par vocaliser, en le testant sur sa langue.

« QUOIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII !?? Il est mort !? Mort !? Le type qui se relève et là, il est mort !? Mais attends, je croyais qu’ils avaient dit qu’il s’était rétabli ou quoi que ce soit ! Qu’est-ce qui se passe ici !? » s’écria Wein.

« Son état s’était aggravé et il se reposait autant qu’il le pouvait. Mais cela semble être assez… soudain, » déclara Ninym.

« Est-ce que ça pourrait être une sorte d’erreur !? » demanda Wein.

« Ils ont déjà fait une annonce officielle au sein de l’Empire… Ils auraient pu garder cela secret, mais j’imagine qu’il y avait des affaires politiques en cours à la Cour impériale, » déclara Ninym.

« NOOOOOOOOOOOOOONNNN ! » il gémissait, s’arrachant frénétiquement les cheveux. « C’est… c’est mauvais. C’est très mauvais. Attends, attends un peu. Et notre marché ? Voyons voir, euh, si l’Empereur meurt, ça veut dire que Natra est… est… est… »

Il avait été interrompu une fois de plus par un violent coup à la porte, qui s’était ouverte quand un messager paniqué était entré en trébuchant.

« Excusez-moi, Prince Wein ! Il semble que les troupes de l’Empire aient commencé à partir ! » annonça le messager.

Quoiiiiiiiiii !? Par un étrange miracle ou une chance perverse, il avait réussi à empêcher ses cris de sortir de sa bouche.

Non pas que le messager ait fait attention à l’agitation intérieure de Wein. Il avait poursuivi son rapport en toute hâte. « Nous pensons qu’ils se dirigent vers la frontière est ! Leur destination est inconnue ! Le commandant Raklum veut savoir s’il doit poursuivre ! »

Les pensées de Wein couraient dans tous les sens pendant qu’il écoutait : la mort prématurée de l’Empereur. Les troupes impériales s’approchant de la frontière. Les deux étaient clairement liés.

Alors la prochaine personne est —

Sa prémonition s’était rapidement réalisée.

« S’il vous plaît, attendez ! Je vais servir de médiateur ! »

« Ambassadeur impérial, reculez, s’il vous plaît ! »

« Je vous en supplie ! Nous n’avons pas le temps ! »

Il y avait eu une bagarre de l’autre côté de la porte ouverte. Il pouvait entendre un groupe de personnes se disputer alors qu’une seule voix devenait de plus en plus criarde et insistante. Ninym tenta subtilement de se tenir entre Wein et la porte, bloquant le passage avec ses mains.

 

 

Il pouvait déjà deviner qui allait apparaître devant eux.

« Votre Altesse ! »

Bien sûr, c’était Fyshe Blundell qui marchait et passait devant les gardes.

Elle s’agenouilla immédiatement devant Wein. « Je comprends qu’il est impudent de ma part de faire tant de bruit dans votre palais ! Cependant, je dois vous parler immédiatement ! »

« … J’entends vos soldats se diriger vers la frontière, » murmura Wein en jetant un regard glacial dans sa direction. « L’Empire a tous les droits de le faire. Mais pourquoi n’en a-t-on pas parlé plus tôt ? Ai-je eu tort de supposer que nous étions déterminés à forger de bonnes relations ? »

… Mais ce n’est pas comme si je pouvais dire autre chose !

On ne devinerait jamais, d’après son sang-froid, que Wein se tordait d’agonie à l’intérieur.

J’ai compris ! Moi aussi, je panique ! Mais elle ne peut pas débarquer comme ça ! Oh, allez ! Il sera impossible de parler en secret avec tout le monde dans la pièce ! Si on était seuls, j’aurais pu suivre son plan !

Le messager, les gardes, Ninym — leurs yeux se posaient sur Wein et Fyshe pendant que tout le monde attendait en retenant son souffle.

« Veuillez accepter mes plus sincères excuses… ! Je vous promets que nous n’avons pas de mauvaises intentions ! » déclara Fyshe.

« Pour quelle autre raison seraient-ils en mouvement ? » demanda Wein.

« … Nous avons reçu un ordre de la patrie. Nos troupes doivent faire leur rapport le plus rapidement possible, » déclara Fyshe.

« Et quelle pourrait être la raison de cet ordre ? » demanda Wein.

« … » Elle avait hésité, inquiète de discuter d’informations sensibles ici.

Mais elle avait besoin de révéler cette information pour convaincre les autres autour d’elle.

Elle avait admis. « C’est parce que Sa Majesté Impériale… a franchi le grand fossé… »

Cet aveu s’était répandu dans la salle, faisant écho et ricochant encore et encore.

*

… Comment cela a-t-il pu arriver ? La tête baissée, son cœur était lourd de tourments et d’afflictions.

La raison de cette réaction n’était pas la mort de l’Empereur. Ce n’était même pas les actions imprudentes de leurs troupes. Non, c’était son regret de n’avoir pas vu le plan de Wein.

L’Empereur avait beaucoup de fidèles partisans et serviteurs, et alors que Fyshe avait son propre plan, elle se comptait parmi eux. Cette dévotion était la raison pour laquelle toute cette situation était si inattendue. En fait, pour être tout à fait honnête, elle avait activement évité de penser à cette possibilité : qu’adviendrait-il d’eux si l’Empereur décédait juste pendant qu’ils aidaient à renforcer les troupes de Natra ?

Mais il ne vénérait pas notre empereur de la même façon. Il avait prévu que cela se produise tout le temps… !

À l’exception de l’occupation militaire forcée, il était normal que les troupes stationnées se retirent et reviennent dans leur pays d’origine en cas de conflit intérieur. C’était doublement vrai s’ils étaient en bons termes avec la nation en question.

En tant que membre du ministère des Affaires étrangères, Fyshe n’avait pas pu empêcher cela de se produire. Ça ne servirait pas à grand-chose. En plus de faire appel directement aux troupes, elle n’était pas en mesure de donner des ordres et n’avait pas l’autorité nécessaire pour les empêcher de rentrer chez eux.

Mais cela avait laissé une armée entière de soldats à Natra, entièrement entraînés et financés par l’Empire. Ils ne pourraient pas être intégrés dans l’armée impériale tant que les choses ne se seraient pas calmées.

J’étais tellement préoccupée par notre avance vers l’Ouest, mais il envisageait tous les scénarios.

Elle ne pouvait pas nier l’intuition et les compétences de Wein. Elle avait perdu. Alors que la frustration et l’admiration se mêlaient et tourbillonnaient dans son cœur, Fyshe se mit à réfléchir. À quoi pensait-il ? Quel genre d’éclat scintillait derrière ces yeux froids ?

Elle ne devinerait jamais la réponse : oh, bon sang non ! Ils pensent que j’en ai fait un tour à l’Empire !!

Mais il valait mieux qu’elle ne sache pas ce qu’il avait à l’intérieur de lui.

« Nous n’avons pas l’intention d’envahir le royaume de Natra. Notre objectif est de rentrer rapidement dans notre pays. Veuillez permettre à nos troupes de se retirer. C’est par respect pour l’Empereur, » supplia-t-elle en inclinant la tête.

Si ce prince était stupide, il en profiterait pour attaquer sur leurs troupes par-derrière.

« … Compris. Veuillez accepter mes plus sincères condoléances pour votre perte et transmettre ce message à vos loyaux officiers et soldats. S’ils doivent immédiatement se présenter à l’Empire, nous n’interviendrons pas, » déclara Wein.

« Vous avez ma gratitude, » déclara Fyshe

« C’est dommage que nous devions terminer cette formation à mi-parcours, mais je suppose qu’il y a des choses importantes à régler. J’espère que la paix s’installera sur vos terres dès que possible, » déclara Wein.

« … Je vous remercie, » déclara Fyshe.

*

La nouvelle du décès de l’Empereur, qui avait traversé le continent, avait laissé un grand malaise parmi les différentes nations — à côté de l’ambition et de la volonté de l’utiliser à leur avantage.

Il avait été dit qu’en ce jour-là, un cri de deuil résonnait dans le palais royal, mais qu’il ne restait aucune trace détaillée de cet incident. « POURQUOI MOIIIIIIIIIIIIIIII !? »

***

Chapitre 2 : Le prince troublé sur le champ de bataille

Partie 1

Depuis sa fondation, l’Empire Earthworld connaissait un âge d’or, dirigé par un empereur charismatique et soutenu par ses fidèles fonctionnaires et soldats. Tout le continent de Varno était bien conscient de leur splendeur. Le peuple de l’Empire était fier d’appartenir à cette époque glorieuse et tenait pour acquis que chaque jour successif serait plus brillant que le précédent.

Mais cette vision s’était effondrée trop facilement.

Après la mort de l’Empereur, Earthworld s’était dissous dans un chaos complet et total, et les nuages orageux d’incertitude avaient couvert leur avenir. Ils comptaient sur les fonctionnaires civils pour empêcher l’Empire de trébucher dans la crise — mais la Cour impériale s’était transformée en repaire de voleurs du jour au lendemain alors que tous cherchaient à obtenir plus de pouvoir. Perdant le soleil qui les guidait, les officiels avaient révélé leur vraie nature, déchaînant leur sombre soif de pouvoir.

Bien sûr, il y avait ceux qui voulaient mettre un terme à cela.

Fyshe Blundell, qui était rentrée du Royaume de Natra, en faisait partie.

… Malheureusement, je suis beaucoup trop lâche.

En sortant d’une pièce de la cour impériale, elle poussa un soupir étouffé.

Son assistante s’était précipitée pour l’accueillir de son poste à l’extérieur. « Comment ça s’est passé, ambassadrice ? »

« Ils m’ont assigné à résidence pour le moment, » répondit Fyshe.

Le récent incident avec le Royaume de Natra était de sa faute. C’était le jour où ils allaient lui donner sa punition.

« Dieu merci. Ils ont été plus indulgents que prévu. Je suis sûre que vos antécédents ont été un facteur décisif, » déclara son assistante.

« On peut dire que c’est parce qu’ils ne veulent plus que je me mêle de leurs affaires, » répondit Fyshe.

Le Royaume de Natra l’avait peut-être trompée, mais c’était quand même un pays mineur. Il y avait d’innombrables choses plus importantes à faire ici dans l’Empire. En effet, un nombre incalculable de choses. Elle avait beaucoup à faire, bien sûr.

Mais elle ne pouvait pas laisser tomber.

« Juste au moment où l’Empire a le plus besoin de moi, et pourtant…, » déclara Fyshe.

C’était incroyablement frustrant. Arg ! Son cœur était rempli à ras bord de haine de soi.

« Vous ne devez pas, ambassadrice. Si vous faites quelque chose pendant votre assignation à résidence, ils vous puniront plus sévèrement, » déclara son assistante.

« J’en suis bien consciente. J’ai l’intention de bien me tenir, » avait-elle promis. « Mais faire de la recherche, ça devrait aller, non ? »

« Des recherches sur… quoi, exactement ? » demanda son assistante.

« Le prince héritier de Natra, » répondit Fyshe.

Son assistante semblait inquiète. « Ambassadrice, je comprends que vous avez été battue, mais vous devez passer à autre chose, » avait-elle insisté.

« Je m’en fiche de ça. Je ne suis ni en colère ni fâchée contre lui, » répondit Fyshe.

Elle avait été honnête. Bien sûr, elle aurait plus de tranquillité d’esprit si elle lui reprochait tout, mais elle le tenait toujours en haute estime. Il n’avait rien caché et elle avait accepté sa défaite.

Le passé était dans le passé. La prochaine fois, elle l’aura, c’est sûr.

« D’après mon intuition, il a dû faire des progrès rapides. Ce n’est peut-être qu’une question de temps avant qu’il ne montre ses griffes à l’Empire. Je veux simplement préparer notre pays pour que nous l’étouffions dans l’œuf, » déclara Fyshe.

« Vous réfléchissez peut-être trop… Mais si vous insistez, ambassadrice, je serai ravie de vous aider, » déclara son assistante.

Elle avait souri. « J’apprécie votre aide. D’abord, faisons des recherches sur le temps qu’il a passé à étudier dans l’Empire. J’en sais déjà beaucoup, mais on découvrira peut-être quelque chose de nouveau. »

« Compris. Eh bien alors, je vais faire une inspection approfondie des archives, » confirma l’assistante avant de courir au loin pour exécuter les ordres de Fyshe.

Fyshe tourna son regard vers la fenêtre pour regarder le ciel, la reliant à l’Ouest et au Royaume de Natra.

« … Je me demande ce que fait ce petit prince en ce moment. » Elle gloussa en se promenant dans le couloir en pensant à un digne adversaire qui pesait sur son esprit.

 

***

Cela faisait deux mois que l’armée impériale avait quitté le royaume de Natra.

Wein fixa du regard les centaines de ses soldats alignés devant lui, opérant comme une seule unité vivante et respirante, obéissant précisément aux ordres de leur commandant. Chaque mouvement était plein d’entrain. Le simple fait de le voir était époustouflant.

« Qu’en pensez-vous, Votre Altesse ? »

« Excellent travail, » avait-il fait l’éloge, acquiesçant d’un signe de tête à son vassal avec satisfaction en regardant la scène depuis son pavillon au sommet de la colline. « J’avais peur que nous perdions notre cap après avoir perdu les instructeurs de l’Empire, mais vous avez fait un excellent travail pour les polir jusqu’ici. J’ai eu raison de vous les confier, Raklum. »

« Je vous remercie ! » déclara Raklum avec enthousiasme, inclinant respectueusement la tête.

Bien qu’il soit grand et solide, il n’était pas du tout intimidant. C’était grâce à ses traits faciaux peu remarquables, bien qu’on puisse peut-être considérer ses bras plus longs que la moyenne comme uniques. Il était l’un des commandants de l’armée de Natra et il avait été trié sur le volet par Wein lui-même.

« Quoi qu’il en soit, Votre Altesse, je n’ai fait que suivre les ordres. Je ne mérite pas de tels éloges, » déclara Raklum.

« Je sais combien il est difficile de trouver des vassaux aptes à ce travail, » insista Wein. « Le fait que cela ait été fait, c’est grâce à vous. »

« Mais c’est Votre Altesse qui m’a choisi et m’a assigné à ce poste estimé. Mes actions valent à peine un grain de sable, » dit Raklum en repoussant les éloges.

« … Honnêtement, vous ne changez jamais, » dit Wein en soupirant, poussant son officier à baisser la tête encore plus profondément.

Puis un charmant rire avait interrompu leur échange. « Tee-hee, vous êtes si drôles tous les deux ! »

C’était la sœur cadette de Wein, Falanya.

« Désolé, Falanya. Tu t’ennuies ? » demanda Wein.

« Pas du tout. C’est intéressant de voir les soldats bouger avec tant de grâce, et j’aime écouter vos conversations. Mais, Raklum, vous devriez vraiment accepter ses louanges. Pour être honnête, je suis un peu jalouse, il ne me fait presque jamais l’éloge, » déclara Falanya.

« Vous l’avez entendue, Raklum. » Wein le regarda avec un sourire ironique.

Avec une expression compliquée, Raklum avait finalement pris la parole. « … Je graverai les paroles de Votre Altesse dans mon cœur. »

« On dirait que vous ne pouvez pas non plus tenir tête à ma petite sœur. Bon travail, Falanya. Tu mérites des éloges pour ça, » déclara Wein.

« Oh non. Si tu me félicites pour cela, je crains de devoir rendre Raklum encore plus têtu à partir de maintenant, » se moque-t-elle.

Le frère et la sœur éclatèrent de rire ensemble. Même Raklum avait fait un petit sourire.

« Au fait, Wein, je n’ai pas vu de Ninym récemment. Est-ce que tout va bien ? » demanda Falanya.

« Hmm ? Ah, j’avais des affaires en lesquelles je ne pouvais faire confiance qu’à Ninym, » répondit Wein.

Après tout, elle avait été choisie à la naissance pour servir Wein et avait suivi une formation spéciale pour ce rôle, ce qui la rendait incroyablement capable d’accomplir n’importe quel travail sans faille.

« Comme c’est rare. C’est peut-être pour le travail, mais je suis surprise que tu l’aies laissée te quitter, » avait admis Falanya.

C’était la vérité. Dans l’ensemble, Ninym n’avait jamais quitté Wein.

« Il n’y avait rien d’autre à faire. Je ne pouvais faire confiance à personne d’autre, » déclara Wein.

 

 

Il avait été réticent, bien sûr. Avec son assistante, c’était comme s’il pouvait s’envoler au-dessus d’une montagne au lieu de la parcourir à pied. Quand il avait pensé à ses piles de travail pour la journée, il n’avait pas pu s’empêcher de gémir un peu dans sa tête.

Eh bien, il pourrait théoriquement trouver quelqu’un d’autre pour s’en occuper — mais ce serait en fait assez difficile. Après tout, Wein était le seul à pouvoir remplacer le roi. Avec son père qui nommait la majorité des vassaux, leur allégeance appartenait au roi et à la nation — pas à Wein. Jusqu’à présent, Ninym et Raklum étaient les seuls à lui avoir juré fidélité et à posséder suffisamment de talent pour participer à la politique de haut niveau. À part le fait qu’il avait assigné Raklum pour effectuer les exercices, il n’avait personne d’autre que Ninym pour s’occuper des questions importantes.

« Par hasard, cette œuvre pourrait-elle concerner l’Empire ? » demanda Falanya.

« Hmm ? Qu’est-ce qui te fait penser ça ? » demanda Wein.

« J’ai entendu dire que tu avais acheté beaucoup d’armes à l’Empire dernièrement, » répondit Falanya.

Hmm, avait noté Wein. Ce n’était pas comme s’il essayait de cacher quoi que ce soit.

Mais Falanya en avait apparemment eu vent. Peut-être cette crise avait-elle finalement suscité un intérêt pour la politique et un désir de l’aider.

« J’achète des armes, oui. Mais ma mission pour Ninym est une autre affaire. Bon, d’accord, ce n’est pas totalement séparé, mais…, » continua Wein en caressant la tête de sa sœur.

Une idée lui était venue à l’esprit.

« Falanya, sais-tu pourquoi j’achète des armes à l’Empire ? » demanda Wein.

Ça ne ferait pas de mal d’en faire un moment d’enseignement. Elle s’était intéressée à la question, après tout.

Elle comprenait apparemment pourquoi il lui demandait cela, comme elle y avait bien réfléchi avant de lui répondre. « … Parce que les armes de l’Empire sont de meilleure qualité que celles de Natra ? »

« C’est une partie de la réponse. Mais les nôtres ne sont pas particulièrement mauvaises. C’est juste que les puissances militaires sont tenues d’avoir des armes de meilleure qualité. Autre chose d’autre ? » demanda Wein.

« Il y a plus ? Hmm…, » elle fronça les sourcils en se concentrant, mais ne trouva pas de réponse et finit par faire à Wein un regard perplexe.

Le spectacle était si charmant qu’il avait eu un petit sourire sur les lèvres.

« Je ne peux pas le dire à tout le monde, mais les achats sont ma façon de m’excuser auprès de l’Empire. Natra a eu plus que sa juste part dans notre transaction l’autre jour, » déclara Wein.

« Vraiment ? Mais tout le monde te loue toujours, Wein. On dit que tu as fait tomber l’ambassadeur impérial de son piédestal, » se vanta-t-elle, comme si elle l’avait fait elle-même.

Il secoua la tête. « Dans la diplomatie, ce n’est pas bon si quelque chose est à sens unique. Surtout quand on négocie avec une nation plus puissante que soi. Vous voulez éviter de créer une mauvaise volonté inutile. C’est la deuxième raison. »

Elle hocha la tête, puis inclina la sienne d’un signe de tête interrogateur. « Et la troisième raison ? »

« Ah, c’est…, » commença Wein.

« Pardonnez-moi ! »

Un messager était arrivé en courant dans le pavillon, criant si fort que n’importe qui pouvait l’entendre. « Le royaume de Marden avance sur nous ! »

Les yeux de Falanya s’étaient ouverts en grand.

« Ils ont enfin bougé, » chuchota Raklum à lui-même.

Et Wein avait avoué d’une voix indifférente. « — Parce que nous aurons besoin de les utiliser immédiatement. »

***

Partie 2

Le royaume de Marden était directement à l’ouest de Natra.

Bien que voisins, leurs relations officielles étaient pratiquement inexistantes, limitées à des interactions essentiellement privées. C’était parce que la politique et l’idéologie de Natra suivaient celles de l’Orient, même si elle était au centre du continent. Cela signifiait qu’ils n’entretenaient pas d’excellentes relations avec les pays occidentaux.

Les deux États étaient de taille comparable, ce qui était assez petit. Leur force militaire était à peu près la même — ou plutôt, elle l’était. Ce n’était plus le cas.

La balance s’était inclinée en faveur de Marden depuis qu’elle avait découvert une mine d’or, ce qui l’avait amenée à émerger comme une puissance majeure en quelques années. En plus de cela, la mine était incroyablement près des frontières de Natra. Wein ne pouvait pas le supporter. Oh, comme il avait crié et maudit à l’intérieur.

MERDE !

Il avait sérieusement envisagé d’envahir Marden une fois auparavant, mais à la fin, l’idée s’était évanouie dans le néant.

Mais maintenant, Marden essayait de les envahir.

Cela faisait des décennies que Natra n’était pas partie en guerre contre un autre pays. En fait, il y avait pas mal de soldats sans aucune expérience en dehors des exercices et du maintien de l’ordre dans le pays.

Dans les circonstances, il était naturel pour toute personne impliquée d’être prête à faire ses valises et à courir vers les collines — mais ce n’était pas le cas. Alors qu’ils se réunissaient dans une salle de la cour royale, Wein et ses commandants militaires ne montraient aucun signe de recul.

« Comme vous l’aviez prédit. »

« Nous sommes impressionnés par votre clairvoyance, Votre Altesse. »

Ils étaient restés calmes pour une raison : Wein avait déjà prévu l’invasion de Marden dans un avenir proche et avait pris des mesures proactives avec ses commandants.

« Ce n’était pas si difficile. » Il ne feignait pas la modestie. C’était la vérité.

L’actuel roi de Marden avait une réputation vraiment mauvaise. Les rumeurs de son violent règne de terreur s’étaient même répandues à Natra. Ce roi s’était apparemment entouré de fonctionnaires corrompus qui fermaient les yeux sur ses échecs en tant que dirigeant, puis il bannissait tous ceux qui osaient s’élever contre lui.

Son comportement ouvrait la voie à un cercle vicieux qui conduirait le pays à la ruine. Avec tout ce qui s’était passé, même la mine d’or avait été reléguée au rang de principale perte financière au lieu de contribuer au bien-être du pays. Avec de bons souvenirs de leur dirigeant précédent, plus compétent dans leur cœur, les gens étaient emplis d’insatisfaction et de déception.

Vu l’état actuel de Marden, les conditions actuelles à Natra avaient dû sembler être une occasion unique dans la vie. L’armée impériale n’était plus une nuisance maintenant qu’ils étaient rentrés chez eux après la chute du pouvoir de leur nation. C’était la meilleure occasion pour Marden de remporter une victoire directe. Tout le monde comprenait l’attrait de la gloire et le butin de la guerre.

Bien sûr, tout cela dans l’hypothèse où ils gagneraient — mais Natra s’était préparée à tout pour éviter que cela ne se produise.

« Et les garnisons à la frontière ? » demanda le prince.

« Elles évitent la bataille et se concentrent sur l’observation de l’ennemi, comme vous l’avez demandé. »

« Très bien. Alors, à quoi sommes-nous confrontés ? » demanda Wein.

« Selon les rapports, ils arrivent avec une force de sept mille hommes, » commenta l’un des commandants de Wein.

« Moins de dix mille, hein ? C’était mon estimation la plus prudente, » déclara Wein.

« Ils doivent se méfier de Kavalinu. Après tout, ce pays est le foyer d’une bande de sang chaud. »

Le royaume de Kavalinu était un autre pays qui bordait directement Marden. Comme Natra, il avait aussi jalousement regardé les riches gisements de minerai de Marden. En raison de la menace constante d’invasion étrangère par ses voisins, Marden avait dû trouver un équilibre délicat entre les forces offensives et défensives. Il s’agissait d’un problème permanent parmi les pays en guerre.

« Nous avons six mille soldats prêts à combattre l’ennemi. Il semble que nous ne sommes pas à la hauteur, » déclara un autre commandant.

« On s’en sortira. Je suppose que nos armes et armures sont en ordre, non ? » demanda Wein.

« Oui. Comme prévu, l’équipement de l’Empire est finement travaillé. Marden n’a aucune chance. »

Parce qu’ils avaient anticipé cette attaque, le conseil de guerre ne faisait rien d’autre que de régler les détails et de prendre de petites décisions de dernière minute.

Wein laissa son esprit s’égarer ailleurs en les écoutant bavarder entre eux.

Nous sommes bien préparés. Heureusement, nous serons en mesure d’en finir avant que l’Empire nous cause des maux de tête supplémentaires.

La voie rapide de Natra vers la subordination avait été interrompue. Selon la rumeur, la Cour impériale se préoccupait davantage de savoir lequel des trois princes impériaux hériterait du trône. Apparemment, les divisions s’étaient aggravées au point que les différentes factions impériales étaient sur le point de déclencher une guerre civile.

Mais Wein reconnaissait toujours l’Empire comme une nation puissante. Les fondations de l’Empire n’avaient pas été brisées, et il était certain qu’ils surmonteraient cette épreuve, maintenant leur position de puissance dominante à l’Est.

Ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ait une autre chance de vendre son pays à l’Empire. Jusque-là, son travail consistait à renforcer le pouvoir au sein de Natra. Après tout, plus son royaume avait de la valeur, plus son prix serait élevé. En ce sens, ses actions détermineraient dans quelle mesure il pourrait profiter de sa retraite anticipée.

Nos soldats ont été entraînés selon les normes de l’Empire. Cette guerre est parfaite pour prouver notre force et notre valeur. Cela permettra aussi de contrôler d’autres pays. Bien qu’il s’agisse de savoir si nous pouvons gagner — .

Wein et les autres avaient entraîné les soldats, étudié la géographie, affiné leur stratégie et même recueilli des renseignements sur l’armée de Marden. Il n’y avait aucune chance d’échec. Au moins, Wein était sûr que les soldats seraient en mesure de repousser l’attaque, ce qui ouvrirait la voie à une réconciliation rapide.

Il était évident que le royaume de Marden regardait Natra de haut, pensant que ce serait une victoire facile. Ils ne viendraient pas chez eux comme ça juste pour voler une parcelle de terre stérile.

C’est parfait… !

Son ancien accord avec l’Empire avait donné lieu à un carambolage de coïncidences malheureuses qui avait fait échouer son dernier plan, mais qui n’avait été qu’un coup de malchance. Cette fois, Wein avait prédit que tout se passerait comme prévu. Il s’était adonné à une joyeuse petite danse de la victoire dans son esprit.

Si Ninym était là, elle lui aurait conseillé d’être plus conscient de son environnement. Si elle l’avait fait, il aurait pu remarquer quelque chose d’inattendu sur les visages composés de ses commandants.

Pour être franc, l’armée du Royaume de Natra était dans un état pitoyable avant l’ascension de Wein à la régence. Ce n’était pas que le roi avait négligé son armée, mais pendant longtemps, Natra n’avait tout simplement pas été impliqué dans une guerre, et les chances pour l’armée de prouver sa valeur avaient été rares et loin dans le temps.

Il était tout à fait naturel que la situation des militaires à la cour royale ait souffert de cette époque, et cela n’avait fait qu’empirer lorsque des troupes étrangères étaient entrées dans le royaume en errant comme si elles étaient propriétaires de l’endroit. La honte que les soldats du royaume avaient endurée était intense.

C’est à partir de ce moment que Wein avait changé les choses pour eux. Non seulement il avait persuadé l’Empire de les entraîner, mais dès que l’occasion se présentait, il chassait également les troupes impériales des terres de Natra. Il avait même aidé l’armée à se procurer des armes auprès de l’Empire.

Bien sûr, ils savaient bien que l’objectif de Wein était de gagner leur confiance, d’autant plus que le royaume avait récemment connu des troubles politiques. Même avec ces connaissances, les soldats et les officiers étaient reconnaissants pour tout ce qu’il avait fait, plus que ce qu’il ne l’avait jamais imaginé — et leur dévouement dépassait de loin l’appel du devoir.

C’est à ce moment que Marden avait lancé son invasion.

« Remplissons notre devoir en tant qu’épées de Natra ! »

« Si nous ne pouvons pas répondre aux attentes de Son Altesse, alors quel genre de vassaux sommes-nous ? »

Leur énergie collective avait débordé et avait finalement atteint son apogée.

Pendant ce temps, Wein restait toujours aussi calme, car il croyait que la victoire était assurée, même s’il s’agissait de sa première bataille. Les commandants savaient qu’il serait impertinent de continuer à crier et à l’encourager devant lui, alors ils s’étaient installés à leur chaise et s’étaient forcés à paraître au moins calmes à la surface.

Personne n’avait montré ses véritables émotions, ce qui signifiait que personne n’aurait pu se rendre compte de l’énorme écart dans ses attentes :

Apportez gloire et victoire à Son Altesse !

Dépêchez-vous d’en finir ! Retraite et réconciliation !

Leurs intentions étaient mal assorties.

La bataille avec Marden se profilait à l’horizon.

***

La friche de Polta se trouvait près de la frontière ouest de Natra.

Comme son nom l’indique, il s’agissait d’une parcelle stérile où il n’y avait que du sable et des roches, surtout au début du printemps. Il n’y avait plus de neige aujourd’hui, contrairement à ce qui se passait au cœur de l’hiver, lorsqu’elle s’était transformée en un monde éblouissant d’argent.

En ce moment, sept mille soldats de Marden marchaient dans la région sous le strict commandement du général Urgio. C’était un homme dans la fleur de l’âge avec des traits durs et un regard encore plus vif. Il ressemblait à un oiseau de proie.

« Hmph. C’est exactement ce qu’ils disent. Il n’y a absolument rien ici, » grogna-t-il du haut de son cheval. « Ces porcs de cour sont incompétents au-delà de toute aide. Quel est l’intérêt de saisir cet endroit ? »

« Je parie qu’ils sont tout simplement désespérés de leur propre échec, qu’ils nous forcent à faire ça, » avait suggéré l’adjudant avec un sourire sec.

Urgio avait laissé échapper un vilain petit grognement. « Dans ce cas, ils devraient plutôt faire payer le coût de cette campagne au peuple. Ce serait une façon beaucoup plus simple de leur mettre la puce à l’oreille. Si ces idiots ne comprennent pas grand-chose, on s’est fait avoir en les laissant diriger notre royaume. »

« S’ils faisaient cela, ces crétins sans talent iraient trop loin et finiraient même par nous faire perdre notre gagne-pain, » déclara son adjudant.

« Nous rôtirons ces porcs entiers si jamais ça arrive. Je doute qu’ils vaillent la peine d’être mangés, » déclara Urgio.

Tandis que les deux riaient amèrement, un soldat se précipita vers eux à cheval. « J’ai un message ! Les troupes du Royaume de Natra ont été repérées à 25 miles à l’est ! Ils avancent sur nous ! »

« Ngh…, » les yeux du général clignèrent.

« Il semble qu’ils bougent plus vite qu’on ne le pensait, » déclara son adjudant.

« Hmph. Comme on s’y attendait des opportunistes du Nord. Ils sont rapides. Je n’en attendais pas moins d’eux. Enfin, s’ils n’ont pas laissé leurs lances à la maison en agissant à cette vitesse, » déclara Urgio.

« Mais, Général, j’ai entendu dire que leurs soldats ont récemment été entraînés par l’Empire. Si nous baissons notre garde, elle peut revenir nous mordre, » déclara son adjudant.

« Eh, ne vous inquiétez pas. Ils sont sur le point de découvrir de première main que même si vous enseignez à un poulet comment voler comme un faucon, ce ne sera toujours qu’un poulet. Déplacez nos hommes plus vite. Comme leurs troupes sont pressées de se mettre le cou sur la planche à découper, nous allons finir ça tout de suite, » déclara Urgio.

« Oui, monsieur ! » L’adjudant commença à aboyer les ordres.

En lui jetant un coup d’œil, Urgio tourna son attention vers l’Est, se rappelant qu’il avait été nommé commandant de cette guerre — la raison pour laquelle cela n’avait pas d’importance. Natra n’était pas une ennemie digne de ce nom, mais une victoire était quand même une victoire. Il s’assurait de leur servir leur tête sur un plateau.

« Ces mauviettes ont intérêt à me divertir un peu, » déclara Urgio.

Il était impatient de tremper cette terre désolée dans le sang de ses ennemis et il avait fait un sourire désagréable à personne en particulier.

***

Partie 3

Pendant ce temps, les chefs de l’armée de Natra examinaient à nouveau les informations sur les troupes de Marden.

« C’est exactement ce à quoi nous nous attendions, » déclara Wein.

« Oui. Allons de l’avant avec notre plan et avançons jusqu’à la colline, » s’accorda un commandant âgé à cheval, hochant la tête à Wein, qui lisait une carte sur son propre cheval.

C’était Hagal, le général des troupes de Natra sur le terrain.

Techniquement, le commandant suprême de l’armée était Wein, mais il ne s’intéressait pas aux exploits militaires. La dernière chose qu’il voulait, c’était s’attribuer le mérite de la victoire de ses officiers, alors idéalement, il aurait préféré se retirer de tout cela.

Cela dit, c’était la première guerre de leur nation depuis longtemps. On ne savait pas ce qui pourrait arriver. Il avait prudemment suggéré d’accompagner les troupes — au cas où elles auraient besoin de lui pour trouver une solution diplomatique à la place. Ainsi, si l’occasion se présentait, il pourrait faire la paix avec ses adversaires et mettre fin à l’incident le plus rapidement possible.

Néanmoins, ses soldats étaient mal à l’aise à l’idée qu’il était nominalement responsable. Après tout, il n’avait jamais mis les pieds sur un champ de bataille, et maintenant il dirigeait une armée entière.

C’est pourquoi Hagal était celui qui commandait vraiment. Il était à l’origine un officier de haut rang d’une armée étrangère — renommé pour sa longue carrière militaire et son implication dans d’innombrables batailles historiques. C’était assez curieux de voir comment quelqu’un de son calibre était coincé dans le marécage de Natra. Mais il avait ses raisons.

Menacé par l’éclat et la popularité de Hagal, un seigneur de son ancienne terre avait tenté de le faire tuer il y a quelques décennies. Fuyant aussi loin qu’il le pouvait, Hagal avait fini par se retrouver dans le pays de Wein.

Bien que le commandant vieillissant avait récemment cessé de mener depuis le front, Wein savait que personne de sensé ne se plaindrait avec Hagal en tant que responsable.

Mais, mec, l’armée est une entreprise qui mange beaucoup d’argent. Bye-bye, cash. Au revoir, les fonds.

Hagal donnant des ordres à l’armée, Wein avait été relégué à un rôle de spectateur. Non pas qu’il se soit plaint. Il y voyait une bonne occasion d’inspecter la variété et la quantité des marchandises consommées par les soldats. C’est à ce moment qu’il s’était rendu compte exactement combien il lui en coûtait pour mobiliser ses troupes.

D’abord et avant tout, il devait leur verser un salaire. Ensuite, il devait fournir de l’eau et d’autres provisions. En plus de cela, il y avait encore les coûts des chevaux, de leur fourrage, des armes, des armures et d’une montagne de nécessités quotidiennes.

Après avoir ajouté les dépenses diverses et calculé le montant total qu’il en aurait coûté au moment de leur retour chez eux, il avait failli faire entendre un gémissement déchirant. Ugaaaaaaah.

« Tout va bien, Votre Altesse ? » demanda Hagal.

« Ah, ouais, ouais, ouais… Je me demandais à quelle vitesse on pouvait mettre fin à cette guerre, » déclara Wein.

C’était la seule façon de les empêcher de perdre plus d’argent. Il avait entendu parler de rois qui aimaient la guerre, mais il se disait qu’ils devaient être très mauvais en maths.

« Qu’en pensez-vous, Hagal ? » demanda Wein.

« Ce sera difficile. La guerre est une chose difficile à prédire avant qu’elle ne commence… J’en déduis que vous espérez en faire une bataille rapide, » déclara Hagal.

« Je pense que c’est mieux comme ça, mais ça ne sert à rien de viser ça si ça nous coûte la victoire. Ce que je veux dire… Oui, ce que je veux, c’est être convaincu. Même si cela prend du temps, je veux un résultat qui me convainc que cette bataille a été une bonne utilisation de notre temps. Qu’en pensez-vous, Hagal ? » demanda Wein.

« S’il vous plaît, laissez-moi m’en occuper. » Le vieil homme s’inclina avec révérence devant le garçon, qui était assez jeune pour être son petit-fils. « Je jure que cette bataille sera à votre satisfaction. »

« Espérons pour le mieux. On dirait qu’on y est presque. » Wein regarda droit devant lui la petite colline qui s’élevait à l’horizon.

 

***

 

Six mille soldats combattant pour Natra.

Sept mille pour Marden.

De l’autre côté d’une terre désertique parsemée de roches et de sable, les deux armées se faisaient face. Bien qu’il y ait encore une certaine distance entre les deux armées, l’atmosphère de la bataille était déjà bien installée sur la scène.

À partir de maintenant, beaucoup d’hommes feraient de leur mieux pour s’entretuer.

« Votre Altesse, les troupes sont prêtes, » déclara Hagal.

D’une tente au sommet d’une colline, Wein hocha la tête à Hagal. « Et l’armée de Marden ? »

« Il semble qu’ils soient aussi bien préparés, » répondit Hagal.

« Je suppose qu’il ne reste plus qu’à attendre que la bataille commence, » déclara Wein.

« Oui, en effet. Votre Altesse pourrait-elle dire quelques mots à tout le monde avant la bataille ? » demanda Hagal.

« Ça ne me dérange pas, mais est-ce vraiment le moment de faire un discours ? Je veux dire, est-ce que ça fera quelque chose, Hagal ? » demanda Wein.

« Bien sûr que oui. Un champ de bataille est le domaine de la mort elle-même. Dans un tel endroit, nos cœurs s’usent plus vite que nos corps. Quelques mots d’encouragement les aideront à ne pas se briser, » déclara Hagal.

Wein ne pouvait pas argumenter face à un commandant chevronné. De plus, s’il se souciait du bien-être de ses hommes, cela réduirait aussi les chances d’un coup d’État plus tard. Mais que doit-il dire ? Tandis qu’il continuait à réfléchir, il s’avança pour se tenir devant toute l’armée au pied de la colline.

En les regardant, il avait pris sa décision. « Torace de Heinoy. »

C’était le nom de quelqu’un. Au centre de leur formation, l’une des têtes des soldats avait bondi. Il fut surpris et confus d’entendre le prince héritier l’appeler par son nom.

« Votre lance. Elle est à l’envers, » fit remarquer Wein.

« Qu… ? Oh, » le soldat baissa les yeux vers sa propre main.

Bien sûr, l’embout s’enfonçait dans le sol, et la mauvaise extrémité était tournée vers le ciel. Il tâtonna, ramassa sa lance et se remit rapidement au garde-à-vous. À ce moment-là, son visage était rouge de betterave.

Quelqu’un avait éclaté de rire, et cela s’était vite répandu dans l’armée.

« Karlmann, Patess, Livi, Logli, ce n’est pas si drôle que ça, » dit Wein, transperçant le vacarme avec son avertissement.

Les quatre noms appartenaient à des soldats qui gloussaient particulièrement fort, et ils avaient fermé la bouche au début. Cela s’était avéré tout aussi comique, mais les soldats s’étaient tus et avaient limité leur hilarité à leurs épaules frémissantes, sachant qu’ils pourraient être appelés s’ils riaient à nouveau.

On dirait qu’ils ont réussi à se détendre un peu.

Lorsqu’il les avait observés plus tôt, Wein avait remarqué qu’ils étaient tendus. C’était compréhensible. Après tout, c’était la première fois que la plupart d’entre eux participeraient à une bataille. Les exercices peuvent aider dans une certaine mesure, mais il y avait certaines choses qu’il fallait apprendre par l’expérience de la vie réelle.

En tout cas, Wein avait franchi le premier obstacle. Il ne leur restait plus qu’à remonter le moral.

« Jusqu’à ce jour, les gens ont traité l’armée de Natra de faible. Pour être juste, c’était vrai autrefois. Et en ce moment, ces soldats de Marden nous regardent de la même façon. » Sa voix avait explosé, faisant écho dans la foule. « Mais je sais comment vous avez enduré l’entraînement de toute votre âme. Je sais que chacun d’entre vous possède un courage incomparable. Et je sais qu’alors que vous êtes ici pour affronter ces envahisseurs, il n’y a rien d’autre que du feu dans vos cœurs. Vous n’avez plus aucune raison de croire que vous êtes faible. »

L’atmosphère détendue d’autrefois avait disparu. Les soldats étaient impétueux, saisis par un esprit enflammé.

Attisant les flammes qu’il avait allumées, il leur cria. « C’est dans cette bataille que nous leur montrons que nous sommes les dragons du Nord ! Que cela résonne dans tout le continent : Nous sommes la plus grande armée qui arpenter cette terre ! Conquérons le monde entier ! Nous allons réécrire l’histoire — aujourd’hui ! »

« YEAAAAAAAAAAAAAAH ! » Leurs cris collectifs avaient ébranlé le ciel et la terre.

Il semble qu’il ait réussi, d’une façon ou d’une autre, à les motiver.

Alors qu’il poussait un soupir de soulagement intérieur, Hagal s’approcha de lui. « Vous avez été magnifique, Votre Altesse. Je n’aurais pas pu déclencher un tel feu en eux. »

« Au moins, ils ne lâcheront pas leurs armes dans la peur, » répondit Wein avec un léger sourire.

« Avez-vous planté des soldats que vous connaissiez dans la foule ? » demanda Hagal.

« Ne soyez pas stupide. J’improvisais totalement, » répondit Wein.

« Et vous connaissiez leurs noms ? » demanda Hagal.

« J’ai mémorisé la plupart d’entre eux. Ce n’est pas comme si nous avions des centaines de milliers de soldats. Si l’on additionne l’armée dans son intégralité, on arrive à seulement dix mille hommes, » déclara Wein.

« … » Un regard perplexe se répandit sur le visage de Hagal.

 

***

Tandis que les cris fébriles de leurs ennemis atteignaient ses oreilles, Urgio claqua la langue dans l’ennui.

« Ils divaguent et s’extasient comme des ordures opportunistes, » dit-il en crachant.

« Général, nos préparatifs sont terminés, » déclara son adjudant.

« Bien. »

Il avait calmé son irritation avant de faire face à ses hommes, sachant qu’il ne pouvait pas démontrer son tempérament violant avec des milliers d’yeux sur lui.

« Écoutez, guerriers de Marden ! » hurla-t-il, la voix grondant dans le creux de l’estomac de ses soldats. « C’est notre pathétique petit ennemi ! Ils ont pris l’imprudence pour du courage et veulent s’opposer à notre avancée ! Mais peu importe le nombre de paysans qu’ils rassemblent pour faire leur armée, il n’y a aucune chance qu’ils gagnent un jour contre nous ! »

Urgio dégaina brusquement son épée, et les soldats levèrent leurs armes vers le ciel.

« Écrasez-les sous vos pieds ! Nous tremperons ce désert de leur sang ! Troupes ! Marche en avant — ! » cria Urgio.

Hurlant au ciel, sept mille hommes marchèrent sur le sol comme un front uni.

 

***

« Donc ils sont là, » déclara Wein.

Leur ennemi avait avancé — un tsunami humain. Wein pouvait sentir leur présence le dominer depuis son poste au quartier général.

« Troupes, tenez-vous prêtes ! » aboya Hagal.

Avec son ordre, l’armée leva leurs boucliers et leurs lances. Avec les troupes de Marden en attaque, les soldats qui se battaient pour Natra avaient été forcés de prendre la défense : prêts à se tenir en place et à les repousser.

Si Marden était un tsunami, Natra était une digue.

L’armée rivale s’approcha progressivement d’eux. La tension était palpable, enflammant leur peau et fouettant apparemment l’air qui les entourait.

Natra gagnerait cette bataille. La victoire était certaine. Mais la peur faisait partie de la nature humaine.

Wein regarda l’armée qui empiétait avec un calme feint, priant désespérément à l’intérieur pendant tout ce temps.

S’il vous plaît, laissez les choses se passer bien.

Les deux armées se rapprochèrent. La distance qui les séparait se rétrécissant. Son cœur battait de plus en plus vite.

Jusqu’à ce qu’enfin, le tsunami frappa la digue.

 

« «  — Hein ? » »

 

Wein et Urgio n’en croyaient pas leurs yeux.

Quoi... Quoi, Quoi, Quoi… !

A-Attendez… !!?

Depuis leurs positions respectives, ils regardaient la scène qui se déroulait devant eux, unis en une seule pensée : qu’est-ce qui se passe en ce moment… !?

***

Partie 4

Sur le champ de bataille, les soldats de Natra étaient dans une formation assez standard : d’un point de vue d’un oiseau, on les verrait en forme de rectangle étendu devant l’armée de Marden.

Leurs adversaires avaient leur propre plan de bataille. Leurs hommes étaient concentrés au milieu de la formation, contrairement à la structure uniforme de leur adversaire. Les Marden comptaient percer la ligne centrale opposée, puis faire demi-tour et les détruire d’un seul coup.

Les humains étaient particulièrement vulnérables aux attaques latérales et par-derrière. Ce principe pouvait également s’appliquer à une armée en entier, ce qui signifiait que les assauts par l’arrière étaient extrêmement avantageux.

Pour contrer ces attaques, les troupes de Natra avaient dû se concentrer sur la destruction des soldats ennemis au centre. Cela dit, ils allaient se battre contre sept mille hommes avec une armée de six mille hommes. Si la force résidait dans le nombre, il était évident de savoir lequel avait l’avantage.

Mais la guerre n’était pas déterminée uniquement par cela.

Après tout, la victoire dépendait de nombreux facteurs non quantifiables, comme les compétences.

« Général Urgio ! Nous avons une demande de renforts sur le flanc gauche — Unité Loshina ! »

« Un message est arrivé ! L’Unité Sanse a été annihilée ! L’unité Tljii s’y rend en renfort ! »

« Général, le flanc droit se débat aussi ! »

Les nouvelles du champ de bataille les avaient frappés au fur et à mesure que les rapports arrivaient : tous avaient fait état de l’état lamentable de l’armée de Marden.

« Impossible… » La surprise s’était répandue des lèvres d’Urgio malgré lui.

Mais ses paroles reflétaient la perplexité collective des officiers de Marden.

Comment diable leurs soldats sont-ils si forts… !?

*

Attends, Marden est aussi faible que çaaaaaaaaaaaaa !?

Tandis qu’Urgio et son état-major étaient sous le choc, Wein était assis de l’autre côté du champ de bataille, incrédule.

Qu’est-ce que c’est que ça !? Hein !? Pourquoi est-ce qu’on les tabasse ?

Ses pensées n’étaient pas des mensonges. La bataille était complètement à sens unique.

Les hommes de Natra et de Marden s’étaient affrontés avec zèle, mais il était immédiatement évident quant à qui était le plus fort — même avant que l’impact de leur collision initiale ne s’estompe.

Les troupes de Marden brandissaient leurs armes, décidées à abattre l’ennemi devant elles. Mais leurs attaques n’étaient ni coordonnées ni concertées : c’était chacun pour soi.

Mais les soldats de Wein étaient différents.

Lorsque les troupes de Marden s’étaient précipitées, certains défenseurs avaient levé leurs boucliers pour arrêter l’assaut ennemi, se rapprochant de leurs alliés à proximité pour repousser l’attaque. D’autre part, lorsque l’ennemi avait repris leurs formations en devant se défendre, les soldats de Natra avaient coordonné leurs actions pour la percer, tout en maintenant leur propre formation. Au lieu de se battre individuellement, l’armée de Natra s’était déplacée d’un seul tenant, chaque soldat soutenant les hommes à ses côtés.

Bien que moins nombreux, il était douloureusement clair que Natra possédait la force supérieure écrasante.

« Qu’y a-t-il, Votre Altesse ? » interrogea Hagal, remarquant sa confusion.

« … J’ai été surpris. On est meilleurs que je ne le pensais, » déclara Wein.

Il ne doutait pas qu’ils gagneraient, mais c’était bien au-delà de ses attentes.

« Saviez-vous que ça finirait comme ça, Hagal ? » demanda Wein.

« Eh bien, oui. Après tout, nous inventons et raffinons tous des choses pour répondre à un besoin. Pour illustrer mon propos, l’Empire a une longue histoire de batailles. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils sont capables de former leurs soldats si efficacement. Pour être honnête, même moi, j’ai été impressionné quand j’ai observé leurs méthodes. Une fois que nous avons appris leurs méthodes, je savais que nous vaincrions facilement un petit pays qui n’a que de petites escarmouches à son actif. » Il avait affiché un sourire ironique. « Mais je suis un peu surpris par leur faiblesse. C’est possible que ce soit un piège, mais je ne crois vraiment pas que ce soit le cas pour l’instant. Mais, Votre Altesse… »

« Oui, je n’ai pas oublié. Il ne nous reste plus qu’à les réduire tant qu’il est encore temps…, » déclara Wein.

À ce moment-là, un énorme cri avait jailli du flanc droit. Après avoir arrêté l’avance de Marden, les soldats de Natra avaient lancé l’attaque.

« On dirait que Raklum a fait son coup, » déclara Wein.

*

Des rugissements et des cris s’échappèrent de la foule au bord du flanc droit.

À travers des corps éparpillés et entourés par l’odeur métallique du sang frais, Raklum montait fièrement son cheval. Sous son commandement, les officiers avaient craché des ordres :

« Ne cassez pas la formation ! Bougez ensemble comme une unité ! »

« Renforcez la défense ! Envoyez des renforts ! »

« Les Marden ont la frousse ! Forcez-les à repartir ! »

Les soldats en première ligne avaient suivi leurs instructions avec une conscience aiguë que cette bataille allait en leur faveur, comme Wein l’avait observé.

Ils se battaient bien, et cela affectait déjà l’ennemi. En fait, les soldats de Natra écrasaient rapidement l’ennemi. Des mois de dur entraînement sous la tutelle de l’Empire commençaient à porter leurs fruits, et à mesure que la bataille avançait, le moral des hommes continuait à monter. Grâce aux commandants de Raklum qui donnaient des ordres précis et aux soldats qui les exécutaient rapidement, ils repoussaient de plus en plus Marden.

En ce moment, leur armée était les maîtres des lieux. Ils ne ressentaient plus aucun doute.

C’est pourquoi les commandants avaient fait une proposition à leur chef, Raklum.

« Commandant Raklum, monsieur ! C’est notre chance ! Lancez une attaque à fond ! »

« À ce stade, nous pouvons briser leurs défenses et les prendre par l’arrière ! »

« Commandant Raklum ! »

Une suggestion après l’autre passa dans les oreilles du capitaine, mais ses yeux étaient pointés vers le bas. Il ne répondait pas.

Les officiers s’étaient regardés. C’était différent du Raklum qu’ils connaissaient, celui qui, de fait, donnait des ordres pendant leurs exercices. Ils n’avaient jamais vu ce côté de lui.

L’un d’eux avait tendu la main nerveusement, se demandant ce qui n’allait pas. « Commandant… ? »

Alors qu’il touchait doucement son épaule, la tête de Raklum s’était relevée. Le commandant s’était raidi en un instant.

Raklum avait pleuré.

Les hommes adultes ne devraient pas pleurer — mais des larmes coulaient de ses yeux, sans tenir compte du regard de ses subordonnés.

« C-Commandant Raklum, qu’est-ce que… ? »

« UWAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAGHHHH ! » s’exclama Raklum d’une voix angoissée et gutturale.

Ce cri inhumain avait fait sursauter les troupes Natra et Marden sur le flanc droit, les faisant trembler involontairement et arrêtant leurs mouvements.

Ils s’étaient tous tournés vers la direction du bruit — Raklum.

« Je… Je suis triste, » avait-il admis. Les yeux rivés sur eux, il avait fait avancer son cheval. « C’est la toute première bataille du glorieux Prince régent Wein Salema Arbalest… Son premier pas parmi tant d’autres dans un brillant voyage… et pourtant… et pourtant… »

Les larmes se transformèrent en fureur débridée, jaillissant de ses yeux humides.

Les soldats de Marden frissonnèrent à la vue de sa rage.

« Quelle ordure sans valeur… ! Tout ce qu’on fait, c’est retirer les mauvaises herbes. Ça ne devrait pas se passer comme ça… Nous devrions offrir le sang d’une proie forte, rusée et renommée, digne de la splendeur de Son Altesse…, » cria Raklum.

Raklum sauta soudainement de son cheval et se dirigea vers l’ennemi en titubant comme s’il marchait dans un champ vide. Il s’était finalement arrêté devant les soldats de Marden, qui étaient tous gelés sur place.

C’était un spectacle inhabituel : un chef ennemi debout devant eux, seul, pleurant. Ils étaient tellement abasourdis qu’ils n’osaient pas bouger.

« Votre Altesse… Pardonnez votre serviteur pour son indignité, » cria Raklum.

Les deux longs bras de Raklum s’allongèrent et se mirent à clignoter dans l’air comme des fouets.

Avec un bruit sourd, le visage d’un soldat se fendit en deux, et son corps fut jeté en l’air sans ménagement.

« Au moins, je jure de créer une montagne de leurs vile cadavres, » déclara Raklum.

Avec ça, tout le monde était revenu à la raison.

« T... Tuez-les tous… ! »

« Suivez le commandant Raklum ! »

Raklum avait balancé son poing portant un gantelet quand les soldats de Marden l’avaient assailli.

*

« Il repousse l’ennemi ! Leur défaite est proche ! »

Wein acquiesça d’un signe de tête de satisfaction face au rapport du messager.

Il devient un peu fou parfois, mais il semble que ça ira cette fois. Bien, bien, bien.

En choisissant Raklum comme l’un de ses officiers, Wein l’avait rendu loyal envers lui à un point invraisemblable. En vérité, Wein s’était un peu inquiété de savoir si cela ne risquait pas d’empirer les choses dans une véritable bataille. Mais vu comment les choses se passaient, il pensait que tout allait s’arranger.

À quoi pensait-il, en descendant de cheval et en frappant lui-même les gens ? Il en était venu à penser ça rétrospectivement au cours des jours qui suivaient l’arrivée des rapports détaillés. Il n’avait aucun moyen de le savoir pour l’instant.

*

Mais c’est mauvais.

L’un après l’autre, les messagers avaient rapporté qu’ils avaient obtenus à un avantage majeur. Cependant, des nuages de doute continuèrent à tourbillonner à l’intérieur de sa conscience.

Marden devrait se dépêcher et réduire ses pertes. S’ils ne le font pas…

Tandis que Wein s’inquiétait, les yeux de Hagal brillaient de mille feux. « Votre Altesse, nos fils ont commencé à s’effilocher, » avait-il rapporté.

Bon sang. Wein avait évité de justesse de le dire à voix haute, en l’avalant à toute vitesse ses mots. « En êtes-vous sûr ? »

« Oui… Les conditions de combat changent à nouveau. Préparez-vous, Votre Altesse, » déclara Hagal.

Wein fit un bref signe de tête en regardant le champ de bataille et se rappela ce que Hagal avait dit avant qu’ils ne partent au combat.

***

« Attendez, nos soldats ne dureront pas longtemps ? » demanda Wein.

« C’est exact, » avait dit Hagal franchement lors de la réunion du conseil de guerre. « En s’entraînant durement, nos soldats sont presque méconnaissables en force et risquent de dominer au début de la bataille. Mais ils s’useront après 90 minutes. »

« Pourquoi ? » demanda Wein.

« Parce que la plupart d’entre eux ne sont pas familiers avec la guerre, » avait expliqué Hagal. « L’air froid, le sang et les tripes répandus, la soif de sang incontrôlable… Au combat, le cœur s’use plus vite que le corps. Lorsque cela se produit, votre vision se rétrécit et vos oreilles commencent à se fermer. Cela fait que les soldats tardent à venir en aide à leurs camarades ou à obéir à de nouveaux ordres. On pourrait dire que cela réduit de moitié la force de notre armée. »

« Même après toute leur formation ? » demanda Wein.

« Aucune formation ne peut changer cela, » avait-il dit en acquiesçant de la tête. « Il y a trop de choses sur le champ de bataille qu’on ne peut pas savoir sans les vivre soi-même. »

« … Marden a donc le dessus à cet égard. Leur expérience peut consister principalement en de petites escarmouches, mais ils ont déjà connu la guerre auparavant, » déclara Wein.

« Oui. À moins que leur chef ne soit extrêmement stupide, il ne manquera pas cette occasion. Cela signifie que le facteur décisif est de savoir jusqu’à quel point vous pouvez réduire leur armée d’ici là, » déclara Hagal.

« Espérons que ce soit le leader le plus bête, le plus inconscient possible, » avait souhaité Wein en soupirant.

***

Mais bien sûr, son souhait ne s’était pas réalisé.

— L’ennemi se déplace avec moins de force ! Presque immédiatement, Urgio avait senti ce changement soudain.

« Général ! »

« Je sais ! Donnez-moi dix secondes ! » répondit Urgio.

Au début de la bataille, sept mille de leurs hommes se battaient contre six mille soldats ennemis. Mais malgré leur avantage initial, ils étaient maintenant à cinq mille contre cinq mille — un terrain de jeu égal.

Avec le ralentissement des mouvements de l’armée de Natra, il y avait une chance de faire un retour en force.

Mais c’était inutile. Ce ne serait pas suffisant. Si l’armée de Marden ne pouvait pas les battre avant le coucher du soleil, leurs adversaires commenceraient à se préparer pour leur prochain mouvement, à se reposer et à récupérer, ce qui signifiait que les hommes d’Urgio auraient à les combattre à nouveau.

C’est notre chance. Maintenant ou jamais. Il va falloir…

*

C’est mauvais, ça.

De l’autre côté, la patience de Wein s’épuisait. La raison n’était pas seulement la détérioration de l’état de son armée. C’était parce qu’il avait agi face à l’armée de Marden pour changer la situation.

Il faudrait du temps pour préparer une contre-attaque. Si l’ennemi avait commencé à foncer avant ça, — .

Je vous supplie de ne pas le remarquer… !

Wein avait envoyé une prière aux cieux.

*

Mais ses prières furent vaines, car Urgio arpenta le champ de bataille et repéra rapidement l’épicentre de ce changement.

Les lignes de front s’affaiblissent-elles… ?

Bien que l’armée de Natra résistait et essayait de garder la formation, leur centre s’affaiblissait.

Pourquoi ? La réponse lui était rapidement venue à l’esprit.

Pour détruire le flanc gauche de l’armée d’Urgio, Natra avait déplacé les soldats du milieu de leur formation vers leur droite. Malheureusement, leurs effectifs s’étaient lentement épuisés avant de pouvoir poursuivre l’attaque, et ils étaient entrés dans une impasse et une formation mince.

Une image de la victoire avait éclaté devant lui. Ils pourraient le faire.

C’est le moment de vérité, hurla-t-il dans son esprit.

« Dites aux chefs sur les deux flancs de garder les troupes ennemies qu’ils combattent occupées — remettez les forces principales en formation ! » dit-il avec fureur. « On attaque dès que tout est prêt ! »

« Oui, monsieur ! Quelle est la cible !? »

« N’est-ce pas évident ? » Urgio regarda au loin, les yeux brillants. « La tête de leur cher chef ! »

*

Argh, merde, attends ! On n’est pas encore prêts.

Le centre de la formation de Marden avait lancé une attaque contre ses hommes.

Ce seul coup avait utilisé leur cavalerie, prenant une énorme bouchée de leur armée affaiblie.

Mais les forces de Marden ne pouvaient pas être arrêtées. Ils avaient enfoncé la zone, se frayant un chemin à travers l’espace. Il n’y avait plus assez de soldats pour défendre cette ouverture du côté de Natra. Et avec des hommes se battant avec ferveur sur les deux flancs, Wein ne pouvait pas demander à ses troupes de retourner à leurs positions d’origine et de bloquer la nouvelle avance ennemie.

Leurs adversaires passaient à travers leur défense principale. Il y avait environ un millier de soldats qui passaient au travers. Quand cela s’était produit, les seules troupes pour la défense seraient Wein, Hagal, et une centaine d’autres soldats en haut de la colline.

« Votre Altesse, nous devons nous retirer. Vite, » déclara Hagal.

« Je sais, je sais, » répondit Wein.

Il n’y avait qu’un seul chemin. Sous l’ordre de Hagal, Wein et les autres avaient effectué une retraite en toute hâte.

***

Partie 5

« Général ! Il s’échappe de leur quartier général ! »

« Comme c’est pathétique ! Il devrait accepter la perte comme un homme. Mais il n’y en a pas tant que ça avec lui ! Poursuivez-le à cheval ! Que l’infanterie maintienne ses forces principales en place ! » déclara Urgio.

« Oui, monsieur ! »

Urgio divisa son infanterie. Il était parti après Wein avec un détachement de cavalerie de 400 hommes. Ils s’étaient lancés vers le sommet de la colline et avaient bifurqué jusqu’à un arrêt près de leur quartier général principal, s’emparant de quelques montagnes escarpées derrière la colline. Caché dans l’une des ombres se cachait la garde personnelle du prince.

« Donc vous avez prévu de courir et de vous cacher à nouveau… Dommage. Vos armures lourdes se sont retournées contre vous ! » avait-il rugi.

Les gardes du quartier général de l’ennemi étaient presque tous des fantassins équipés de lances et de boucliers. Ils ne pouvaient pas distancer les chevaux.

« Attrapez-les avant qu’ils ne se cachent dans les falaises ! Allons-y — ! » cria Urgio.

Il donna l’ordre et descendit la colline avec sa cavalerie. Au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, les gardes s’arrêtèrent de bouger et se retournèrent dans ce qui semblait être de la résignation, formant une ligne de défense pour faire face à l’attaque qui venait.

Mais c’était beaucoup trop mince. Ils pourraient être brisés en une seule charge. Urgio poussa un cri de guerre, certain de la victoire.

 

« Je t’avais dit de ne pas venir, » avait maudit Wein d’une voix basse que personne ne pouvait entendre. Puis il avait donné un ordre. « Très bien, finissons-en… ! »

 

Ninym Ralei ordonna aux soldats. « — Archers, feu à volonté. »

Depuis le haut des falaises, une mer de flèches avait commencé à pleuvoir sur l’armée de Marden.

 

***

« Ambassadrice ! Terrible nouvelle ! » La porte de sa maison s’était ouverte quand son assistante était arrivée.

Elle avait jeté un coup d’œil aux rapports sur la bataille entre Natra et Marden. « Pourquoi êtes-vous si énervée !? »

« C’est à propos du prince héritier ! J’ai obtenu des documents ! Vous ne croirez pas ce que j’ai trouvé ! Vous allez être choquée, regardez ça ! »

Elle avait vu les pages que l’assistante lui avait quasiment jetées devant elle.

« Ambassadrice, n’avez-vous pas mentionné qu’il manquait quelque chose quand vous avez enquêté sur le prince héritier ? Je pense que ça pourrait être la réponse ! » déclara l’assistante.

Alors que Fyshe scrutait les documents devant elle et écoutait les cris excités et pleurnichards de son assistante, ses yeux s’élargissaient de surprise. « Il a fréquenté l’académie militaire… !? »

« Oui ! Il a étudié à l’académie militaire de l’Empire pendant deux ans ! » déclara l’assistante.

L’incrédulité faisait rage dans son esprit. Mais c’était la vérité. Cette preuve était indéniable.

« Notre académie est remplie de secrets nationaux. Pourquoi un membre de la royauté d’une nation non-vassale… ? » demanda Fyshe.

« Je ne connais pas les détails, mais il semble qu’il ait caché son titre et se soit fait passer pour un roturier. Bien que ses professeurs aient pu être au courant…, » déclara l’assistante.

« Comment a-t-il été admis ? » demanda Fyshe.

« Il semble qu’un haut fonctionnaire Flahm de l’Empire l’ait recommandé. C’est peut-être parce que le royaume de Natra est célèbre pour avoir accepté son espèce bien avant les autres pays. Même s’il occupait une position de pouvoir au sein de l’Empire, il devait être prédisposé à aider la famille royale de Natra pour leur rôle dans la protection de son peuple, » répondit l’assistante.

Cela semblait probable. Les Flahms avaient un lien indissoluble. Mais il y avait autre chose dont Fyshe n’était pas satisfaite.

« Mais pourquoi cette information a-t-elle été omise ? Je veux dire, je suppose que ça pourrait causer des problèmes, mais ce n’est rien de trop important, » répondit Fyshe.

« Ce n’est pas tout. Continuez à lire, s’il vous plaît, » déclara l’assistante.

Pressée par son assistante, Fyshe se tourna vers la page suivante du document. C’était deux ans de résultats d’examens.

« C’est… » Elle n’en croyait pas ses yeux.

Littérature, histoire, mathématiques, escrime, histoire militaire… Chaque examen démontrait d’excellentes notes, effectué par quelqu’un qui était en tête de sa classe. Le nom avait été effacé.

« Ce document était déjà censuré quand je l’ai reçue. Il semble que le nom ait été intentionnellement effacé, » déclara l’assistante.

Pourquoi quelqu’un ferait-il une telle chose ?

La réponse lui était venue en un éclair.

« Nous avons la raison juste ici, » expliqua Fyshe. « C’était pour cacher le fait honteux qu’un étranger — sans parler d’un membre de la famille royale — était en tête de la classe plutôt qu’une personne de l’Empire… ! »

 

 

C’était tout simplement impensable. Comment quelque chose d’aussi stupide avait-il pu arriver ?

L’Empire avait créé et nourri un ennemi — et maintenant la griffe qu’ils avaient créée était pointées sur sa gorge. Et le nom de cette griffe était…

« Wein Salema Arbalest… ! » déclara Fyshe.

 

***

En dessous d’eux, les troupes de Marden étaient sur le point d’être détruites.

Ils avaient peut-être été loués comme une armée forte, mais beaucoup de leurs hommes étaient prêts à fuir en cas d’attaque-surprise. Comment peut-on rester calme quand on est assailli par une pluie de flèches ?

Eh bien, s’il y avait quelqu’un, ce serait des commandants et des soldats bien entraînés, expérimentés au combat et prêts à se précipiter pour défendre leur chef. Il y avait quelques hommes qui protégeaient leur général à ce moment précis.

Pour cette raison, Ninym l’avait facilement repéré de son point de vue élevé.

« Archers, continuez à frapper les soldats ennemis restants. Cavalerie, on y va, » ordonna Ninym.

« Compris ! »

Sur l’ordre de Ninym, la cavalerie descendit la colline d’un seul coup. Les troupes de Marden étaient désorientées et impuissantes sans leur chef, et une Natra les avait fauchés l’une après l’autre.

« Ça se passe bien, capitaine ! »

« Bien sûr que oui. C’était le plan, » répondit froidement Ninym en se rappelant comment, en premier lieu, elle en était arrivée là.

 

« Cacher les troupes ? » demanda Ninym.

« Ouaip, » répondit Wein.

C’était quelques semaines avant que Marden ne commence son invasion, et Wein venait de demander à Ninym d’exécuter un plan très précis dans la salle de réunion.

« Ils vont bientôt nous attaquer. D’après mes estimations, on se retrouvera ici même, dans le désert de Polta. » Il avait montré du doigt une carte étalée sur le bureau. « C’est parsemé de montagnes et de collines, un endroit idéal pour cacher les soldats. Garde-les là et lance une attaque-surprise le moment venu. Je veux que tu les commandes pour moi, Ninym. J’en discute déjà avec mes hommes. »

« … J’ai un certain nombre de questions, » elle avait levé la main. « D’abord, es-tu absolument certain du moment où ils attaqueront ? »

« Les rapports de mes espions le confirment. Il n’y a aucun doute qu’ils attaqueront au cours du mois, » déclara Wein.

« Combien de soldats allons-nous cacher ? » demanda Ninym.

« Choisis ceux en qui tu as le plus confiance — peut-être sept cents à mille. Il sera difficile de cacher une force plus grande que ça. Et ça alertera l’ennemi s’ils voient qu’on a nettement moins d’hommes, » répondit Wein.

« OK, donc juste assez pour mener une attaque, » déclara Ninym.

« Ouais. Attirer l’ennemi et l’attaquer de côté… C’est notre meilleure méthode, bien que cela dépende de l’issue de la bataille, » répondit Wein.

« Et si on partait ensemble ? Mes soldats peuvent voyager un peu plus vite avant d’aller se cacher, » déclara Ninym.

« Ça ne marchera pas. Il y a probablement quelques espions ennemis dans nos troupes, donc si nous divisons l’armée en deux plus tard, ils vont nous dénoncer. Alors l’attaque n’aboutira à rien, » avait-il raisonné.

Elle hocha la tête et ne vit aucun problème jusqu’à présent. Mais elle s’inquiétait surtout d’autre chose.

« Dernière question : Pourquoi moi ? » demanda Ninym.

« Hein !? Notre Mademoiselle Ninym ne peut-elle pas gérer ça !? Tu agis toujours comme si tu pouvais faire n’importe quoi, mais je vois ! Donc tu ne peux pas le faire ! … Ah, stop, stop, aïe, aïe, aïe —, » s’écria Wein.

« Sois sérieux, » déclara Ninym.

« OK, ok, j’ai compris. Arrête de me tordre les doigts ! » cria Wein en arrachant sa main de la prise de la jeune femme. « C’est très simple. Pour y arriver, j’ai besoin d’un bon chef. Après tout, nous devons garder un millier de soldats cachés pendant un mois. Mais si j’assigne l’un de mes chefs les plus compétents, cela gênera la gestion des forces principales. Et il y a toujours la possibilité que le général de Marden se méfie si un grand chef militaire n’était pas là pour la grande bataille. C’est pourquoi tu les commandes : personne ne te verra comme une menace militaire, n’est-ce pas ? »

« C’est vrai, » répondit Ninym.

Pour le public, elle était l’assistante de Wein et une fonctionnaire. Personne ne savait qu’elle s’était entraînée pour diriger une armée. Mais les troupes la traitaient avec un certain respect, sachant que sa famille servait la famille royale depuis des générations.

« En gros, je ne fais confiance à personne, sauf à toi et Raklum. Ces autres gars ont fait vœu de loyauté envers mon père et le pays, pas envers moi. Il s’agit encore d’une question très délicate. Je ne peux pas assigner ces tâches à n’importe quel vieil officier, » déclara Wein.

« Les autres vassaux ont une haute opinion de toi, tu sais, » déclara Ninym.

« Non, pas question ! Si je ne fais pas attention une seule seconde, il va y avoir un coup d’état ! L’histoire l’a prouvé ! » s’écria Wein.

Sa paranoïa qui lui faisait voir des ennemis partout lui fit secouer la tête intérieurement. À ce rythme, il faudra encore beaucoup de temps avant qu’ils puissent construire un pont de confiance entre Wein et les autres officiels.

« Eh bien, s’il semble vraiment que tu ne peux pas le faire, j’irais moi-même le faire, mais j’ai alors beaucoup de choses à faire pour ça… Je suis sûr que tu peux t’occuper des affaires du gouvernement pendant mon absence, » déclara Wein.

« Je ne laisserai pas ça arriver. Si tu n’es pas là, Wein, qui prendra le commandement de l’armée principale ? » demanda Ninym.

« J’avais l’intention de mettre Hagal aux commandes dès le début. Je ne veux pas jeter de l’eau sur la chance tant attendue de gloire des soldats, » déclara Wein.

« … Est-ce que c’est vraiment bon ? » demanda Ninym.

« Ne t’inquiète pas, le vieux Hagal est ridiculement fort. Ouais. Pas besoin de s’inquiéter. Il est particulièrement fou sur le champ de bataille. Si j’étais dans un face-à-face avec lui, je le sortirais de là, mais c’est une autre conversation, » déclara Wein.

Ninym acquiesça d’un signe de tête, revenant sur la question à l’étude. « Si c’est ce que tu veux, je suppose que je dois accepter. Très bien. Je vais prendre les soldats et me mettre à l’affût. »

« Je compte sur toi. Euh, eh bien, il y a une chance sur deux qu’on ait besoin de toi. Quant à moi, j’aimerais gagner, mais pas trop, » déclara Wein.

« Ne veux-tu quand même pas te rendre ? » demanda Ninym.

« Ce genre de victoire vient avec ses propres problèmes… Il n’y a aucune chance que ça arrive, donc ça n’a pas trop d’importance. Dépêchons-nous de commencer les préparatifs, » déclara Wein.

Ninym hocha la tête, calculant dans sa tête. Elle devait choisir et préparer une cachette appropriée, des soldats et des vivres. Il y avait beaucoup à faire, le tout sous le voile du secret, mais elle se livra à une dernière peur.

« Au fait… feras-tu ton travail sans moi ? » demanda Ninym.

Wein avait souri. « Ce sera l’enfer à ton retour. »

 

… Combien de travail a-t-il remis à plus tard ?

Elle avait souri amèrement, chargeant à cheval avec ses subordonnés. Ils visaient un groupe de dix soldats de Marden qui tentaient de battre en retraite. Au centre de la petite unité était leur chef — Urgio.

« L’ennemi arrive ! »

« Protégez le général ! Tenez la ligne ! »

Ils s’étaient rapidement mis en position défensive.

« Votre ligne est trop fine, » nota Ninym.

Avec elle au premier plan, la cavalerie s’était enfoncée à travers leurs défenses et s’était précipitée encore plus loin, mettant en déroute tous les soldats de Marden qui battaient en retraite. Sans rompre la foulée, ils s’étaient dirigés vers le centre de la formation, faisant face à Urgio avec son épée brandie.

Elle lui avait coupé le bras alors qu’ils couraient l’un vers l’autre.

Tout en pulvérisant du sang tout autour de lui, il était tombé de son cheval.

 

 

« G-GWAAAAAAAAAAAAH… ! » il hurla d’angoisse.

Retournant son cheval, elle le regarda alors qu’un groupe de ses hommes la défendait. « Vous êtes le chef, n’est-ce pas ? »

Imprégné de sa propre sueur et de son propre sang, Urgio leva les yeux et répliqua en transpirant abondement. « Cette voix… et ces cheveux blancs… »

« Rendez-vous. Vous pouvez encore être sauvé si vous recevez un traitement médical immédiat, » avait-elle conseillé.

Mais cela avait mis Urgio dans une rage aveuglante. « Rendez-vous… Rendez-vous, vous dites… !? Ne te fous pas de moi ! » hurla-t-il.

Du sang chaud coula de la blessure béante au bras d’Urgio, et il respira lourdement, au bord de la mort.

« Je suis le général de l’armée de Marden ! Tu crois que je me soumettrai à une femme, et encore moins à une esclave cendrée !? » s’écria Urgio.

« Je vois, » elle avait déplacé sa lame et, d’un seul geste, lui avait tranché le cou.

Sa tête avait cogné le sol un peu plus loin.

« Prenez la tête et répandez la nouvelle. L’ennemi a été vaincu… Et ne laissez pas ses derniers mots sortir de vos bouches, » ordonna Ninym, froidement.

« Compris. : Le chef ennemi est resté silencieux jusqu’à ses derniers instants, » déclara l’adjudant de Ninym.

« Très bien, alors, » déclara Ninym.

L’adjudant leva la tête ensanglantée et fit un hululement de victoire.

Leurs soldats répondirent par un long cri de guerre alors que les troupes de Marden se taisaient, finalement vaincues.

Les yeux de Ninym glissèrent loin de ça, déplaçant son attention vers les ombres de la montagne. Il y avait là les soldats du quartier général, ceux qui avaient attiré Urgio et ses troupes. Ninym se tourna vers le garçon au centre de tout cela et fit un grand signe de la main.

 

« Tout semble s’être bien passé, Votre Altesse, » déclara Hagal.

« On dirait bien que oui, » répondit Wein.

L’armée de Marden était sortie de sa formation, comme une masse de bébés-araignées. La perte de leur général les avait privés de la volonté de résister plus longtemps.

Bien qu’il ait suggéré l’attaque-surprise, Wein ne s’attendait pas à ce qu’ils réussissent à attirer et à vaincre le chef ennemi.

« Donc je suppose que cette bataille est à peu près décidée ? » déclara Wein.

Hagal hocha la tête. « Parce que leur général a été vaincu derrière la colline, leurs troupes principales de l’autre côté ne savent pas que la guerre est finie. Nous devons rapidement répandre la nouvelle de votre bonne santé et de la mort de leur chef. Une fois que cela sera fait, ils battront en retraite. »

« Compris. Alors, allons-y, » déclara Wein.

« Oui, Votre Altesse, » répondit Hagal.

Les hommes commencèrent à se déplacer sous le commandement de Hagal.

Par la suite, Wein s’était jointe à Ninym et à ses troupes et ils étaient retournés au sommet de la colline, où ils avaient été témoins de la propagation de la nouvelle : le prince était revenu, et le chef de Marden était mort. Cela avait donné du courage aux soldats de Natra et brisé le moral de l’ennemi.

De nombreux commandants d’Urgio ayant été tué et personne étant restés pour les unir, les Marden s’étaient précipités dans le sens opposé et s’étaient enfuis en trombe.

En un peu moins d’une journée, les troupes de Natra avaient remporté cette bataille dans le désert de Polta. Tous les soldats se gonflèrent de triomphe, ivres de l’alcool le plus fort de tous — la gloire.

Enfin, tous sauf un.

Qu’est-ce que je vais faire maintenant… ?

Wein était le seul à penser à l’avenir — et le seul à avoir peur.

***

Chapitre 3 : Trop d’une bonne chose

Partie 1

« Aghhhhhhhhhhhhhhhhh…, » étendu sur son bureau, Wein avait fait tout un spectacle en exhalant le soupir le plus sombre et le plus horrible qu’il pouvait faire.

Ninym se tenait à côté de lui. De retour du champ de bataille, ils ne portaient plus d’armure.

Normalement, elle poussait Wein d’une façon ou d’une autre à faire le travail chaque fois qu’il se laissait aller, mais aujourd’hui c’était différent.

« … Cela pourrait être un problème, » chuchota-t-elle.

Wein n’était pas le seul à froncer les sourcils. Les sourcils de Ninym étaient aussi plissés.

« J’ai enfin compris ce que tu essayais de dire avant mon départ, » chuchota-t-elle.

Tandis qu’il la regardait d’un air interrogateur, elle lui rappela l’autre jour. « Tu m’as dit que ce n’était pas une bonne idée de gagner d’une manière trop écrasante. »

***

« Nous devrions lancer une contre-attaque ! » s’écria un commandant, donnant la parole aux pensées de tous les autres dans la salle de réunion. « Marden nous a attaqués en premier. Maintenant que nous les avons vaincus, leur région orientale est grande ouverte ! On peut s’emparer d’une grande partie de leur territoire ! »

C’était le lendemain de leur victoire décisive dans le désert de Polta. Le conseil de guerre s’était réuni pour décider d’un nouvel objectif et les officiers avaient tous de grandes ambitions.

« Je suis d’accord. Nos soldats n’ont subi que des dommages minimes. Et parce que nous avons gagné en si peu de temps, nous n’allons pas manquer de ressources de sitôt. »

« Nous avons aussi rassemblé les provisions que Marden a laissées derrière lui. L’estomac de nos soldats peut exploser en mangeant trop. »

Le conseil de guerre avait rugi de rire.

Ils étaient tous détendus, étourdis et heureux après leur récent succès. On pourrait même dire qu’ils devenaient arrogants, mais c’était compréhensible : ils étaient considérés comme des parias depuis des décennies. Maintenant, ils se prélassaient dans la victoire et la gloire. Ces officiers n’étaient après tout que des humains.

En plus de cela, ils avaient été sur la défense cette fois-ci, ce qui signifiait que leur victoire n’était pas très belle. La guerre était en grande partie synonyme de gain de territoire ou de biens, il était donc logique qu’ils aient voulu aller de l’avant pour envisager l’invasion.

Cependant, il y avait une personne qui ne partageait pas ce sentiment.

Arrêtez de dire des conneries ! Assis en tête de la table, Wein était d’une humeur tout à fait opposée aux autres. Partir sans un plan solide est beaucoup trop risqué !

Le désert de Polta se trouvait sur leur territoire et ils avaient donc une carte détaillée de la région. Ils pouvaient étudier au préalable comment les routes étaient reliées, le tracé des rivières et des montagnes, le terrain en général et l’emplacement des villes et villages avoisinants. Cette préparation avait facilité leurs avances et leur avait permis de faire des mouvements pour se réapprovisionner.

Cependant, ce ne serait pas le cas à l’intérieur de Marden. Alors que le conseil de guerre était armé d’une simple carte du territoire ennemi, sa précision était à mille lieues de celle de leur propre pays. Ils auraient à faire face à des villages fantômes, à des rivières d’une profondeur infranchissable avec des marées inconnues, à des routes tombées en ruines, etc. Tout cela était du domaine du possible.

Alors qu’un voyageur solitaire pourrait probablement faire le voyage d’une façon ou d’une autre, cela coûterait trop de temps et d’efforts à un groupe de milliers de personnes de faire un mauvais virage. Sans parler du fait que s’ils ne faisaient pas assez de progrès, leur moral chuterait. Il était très probable que leurs missions de réapprovisionnement soient retardées ou que leurs ressources soient complètement épuisées. Pendant ce temps, l’armée de Marden aurait des troupes fraîches et bien équipées prêtes à partir. C’était une mauvaise idée.

Mais je ne peux pas dire ça !

S’il y avait eu des pertes évidentes des deux côtés lors de la dernière bataille, les commandants auraient facilement accepté la demande de Wein. Mais il aurait l’air de ne rien savoir de l’art de la guerre s’il suggérait une action conservatrice maintenant. Il n’y avait aucun doute que leur loyauté s’effondrerait comme une avalanche. Prochain arrêt : le coup d’État.

Il faut que quelqu’un d’autre les arrête… !

Il était désespéré, mais il ne pouvait pas laisser Ninym le faire. Même maintenant, elle était juste derrière lui pour prendre des notes, mais elle n’était que son assistante, après tout. Bien qu’il l’ait temporairement mise à la tête de ses subordonnés, ce dont il avait besoin en ce moment, c’était d’un terrain de jeu totalement différent. Et elle n’avait pas le pouvoir de parler ici.

Il ne restait donc qu’un seul candidat. Wein regarda Raklum assis à quelques sièges. Raklum ! Hé, Raklum ! Il avait fait de son mieux pour communiquer avec de la télépathie.

Raklum remarqua Wein, qui était sur le point de le percer d’un trou en le fixant si intensément. Il avait répondu par un regard : Oui, qu’est-ce qu’il y a ?

Wein avait supplié avec ses yeux. Ce conseil de guerre est sur une mauvaise voie. Sautez dedans et calmez-les d’une façon ou d’une autre ! lui dirent ses yeux.

… Je vois. S’il vous plaît, considérez que le message est reçu, Votre Altesse, les yeux de Raklum lui avaient répondu.

Heureusement, Raklum savait lire dans les pensées.

« Commandant Raklum, pouvons-nous vous demander votre avis ? »

Je vous en supplie ! Les yeux de Wein crièrent silencieusement.

S’il vous plaît, laissez-moi faire, lui rassura les yeux de Raklum. Il fit un petit signe de tête et parla. « Pas le temps de se reposer. Nous n’avons pas d’autre choix que d’attaquer immédiatement ! »

Ce n’est pas le bon cap, espèce d’imbécile !

Wein avait taclé mentalement Raklum.

Qu’est-ce que vous foutez de leur côté !? Arrêtez de me sourire ! Mon Dieu, je jure que je peux entendre vos pensées. « Je l’ai fait, Votre Altesse ! » Je vais réduire votre prochain salaire, espèce de minable !

Les officiers avaient tous la volonté de faire une invasion. Même si Wein s’y opposait, il n’y avait aucun moyen de l’inverser. Non, ce n’était absolument pas une option. Mais il y avait une autre approche.

Je ne voulais pas avoir à faire ça, mais pas la peine de me plaindre maintenant !

« Tout le monde, je comprends vos opinions, » affirma Wein.

Les officiers dans la pièce avaient arrêté de bouger. L’air qui tourbillonnait un instant auparavant était maintenant calme. Tous les regards s’étaient tournés vers lui.

« Hagal, » cria Wein au vieil homme assis à côté de lui. « Maintenant que nous avons gagné, vous comprenez comment tout le monde peut pousser pour exploiter cette opportunité. Mais comme je n’ai pas d’expérience, il m’est difficile de déterminer si nous devons aller de l’avant malgré l’absence d’un plan définitif ou si ce sera finalement un trop lourd fardeau pour les soldats. Je veux entendre votre opinion professionnelle. »

« Compris…, » Hagal hocha la tête avec révérence. « Notre endurance s’amenuise trop vite. Une fois que le goût persistant de la victoire aura disparu, nos hommes se sentiront fatigués. Quand cela se produira, ils seront toujours capables de rentrer chez eux, mais leurs genoux lâcheront si nous leur ordonnons d’organiser immédiatement une invasion, surtout si elle n’a pas de but réel. »

« Hmph… »

« Ngh... »

Des regards de mécontentement aigre apparurent sur les visages des commandants, un par un. Après tout, quelqu’un venait d’arrêter leur nouveau plan excitant dès le départ. Mais ils savaient qu’il ne fallait pas défier Hagal, qui avait beaucoup plus d’expérience sur le champ de bataille qu’eux.

Tout va bien jusqu’à présent — !

Wein pouvait sentir que les officiers commençaient à hésiter et il avait introduit une nouvelle question pour appuyer son cas. « Eh bien alors, devrions-nous envisager de nous retirer ? »

Ça aurait été bien si Hagal l’avait dit, mais c’était peu probable. Et comme Wein l’avait prédit, le vieil homme secoua la tête.

« Il ne fait aucun doute que c’est une occasion en or. Nous serions idiots de le laisser passer… Cela dit, nous ne pouvons pas envahir sans un but ou sans stratégie. Il est de la plus haute importance que nous comprenions parfaitement les limites physiques et mentales de nos soldats, puis que nous nous concentrions sur une cible claire, » déclara Hagal.

« … Des objections ? » demanda Wein.

Les commandants n’avaient rien dit.

« Excellent. J’ai une proposition qui découle de l’opinion de Hagal, » à travers les yeux plissés, il examina attentivement la carte étalée sur la table. « Comme vous le savez, cette région n’est dans tous les cas pas “bénie” par grand-chose. Mais nous pouvons dire exactement la même chose de Marden dans son ensemble. En fait, l’est de Marden a très peu de lieux de valeur stratégique. D’après notre force militaire, s’il y a un endroit qui vaut la peine d’être pris d’assaut — . »

Il avait désigné une tache sur la carte : les montagnes orientales de Marden. Il n’avait jamais eu beaucoup de valeur jusqu’à ces dernières années, quand il était devenu l’un de leurs actifs les plus précieux.

« C’est la mine d’or de Jilaat. Si on doit viser quelque chose, c’est ça, » déclara Wein.

Une forte agitation avait déchiré la pièce. Tout le monde se tourna vers lui avec des expressions extérieurement confuses, mais à l’intérieur, Wein avait souri de ce renversement de situation à 180 degrés.

C’est ça. C’est la réaction que j’attendais. Peu importe la façon dont vous vous y prenez, il est totalement illogique de s’en prendre à la mine d’or !

Ce n’était pas exagéré d’appeler la mine d’or un trésor national. En fait, elle aurait pu être plus importante que la capitale royale. Wein n’avait pas fait de recherches approfondies, mais il n’y avait aucun doute quant aux mesures de sécurité strictes que Marden avait dû mettre en place. Accepter une proposition d’attaquer la mine obligerait l’armée de Natra à envahir un endroit sans disposer d’informations suffisantes — tout en continuant d’être secouée par les séquelles de la dernière bataille. Peu importait si c’était théoriquement une bonne décision stratégique. Une telle attaque était le comble de l’imprudence, du gaspillage et de l’impulsivité.

Bien sûr, Wein savait tout ça. Il avait évoqué ce plan pour amener son auditoire à considérer le fait que l’avance elle-même pourrait être dénuée de sens.

Les officiers pensaient à quelque chose dans ce sens :

La mine d’or est impossible. Si on veut attaquer, il faut que ce soit ailleurs. Mais où ? Y a-t-il d’autres endroits dans le secteur est qui ont autant de valeur ?

Non, non. Non, il n’y en a pas. Il n’y a que la mine d’or.

Après cette grande suggestion, les alternatives avaient pâli en comparaison. Même s’ils réussissaient à s’emparer d’un petit fort ou d’un village, ne serait-ce pas sans valeur par rapport à une mine d’or ? Lorsqu’ils s’en étaient rendu compte, Wein avait su que cela dégonflerait ses commandants de leur empressement à envahir.

Cela va diminuer un peu leur opinion de moi, mais ce n’est pas si illogique qu’ils ne peuvent pas me pardonner d’avoir fait cette erreur ! C’est un prix que je suis prêt à payer — tant que nous nous retirons.

Tout se déroulait comme prévu. Dans son esprit, Wein prenait déjà la pose de la victoire.

« … Votre Altesse, » s’interposa l’un des officiers avec un regard sévère. Wein soupçonnait qu’il se creusait la tête, essayant de trouver un moyen de convaincre Wein que son plan était ridiculement imprudent. Ne voulant pas que son subordonné perde la face, Wein avait réfléchi à la meilleure façon de paraître très impressionné par l’avertissement inévitable de l’officier pour son plan insensé quand — . « Je suis émerveillé par votre intelligence. »

« Hein ? » Wein cligna des yeux, surpris par ces mots complètement inattendus.

« La mine d’or de Jilaat… Oui, c’est exactement ce que dit Son Altesse. Nous devrions en faire notre objectif, » avait convenu un autre.

« Je dois dire que je suis tout à fait étonné de penser que Son Altesse a compris que nous avions secrètement prévu de prendre la mine d’or de Jilaat depuis des lustres ! » confessa un autre.

« Hein ? »

« Selon les derniers rapports, la mine d’or est dans un état vulnérable. Il y a moins d’un millier de soldats stationnés là-bas. Nous sommes déjà en train de vérifier la route que les troupes prendront. »

« Il n’y a pas de certitude en temps de guerre, mais ça vaut le risque. »

« Pendant que nous célébrions notre victoire, Son Altesse a eu le bon sens d’évaluer la faisabilité réelle de la mise en œuvre d’un plan. En tant que vassal, je suis humilié. »

« Continuez, Votre Altesse. Donnez-nous l’ordre de marcher ! »

« Allons attaquer la mine d’or de Jilaat ! »

« Vive le prince ! »

« Vive le prince ! »

« Vive le prince ! »

« … »

… Ninym, à l’aide.

Elle avait souri calmement. Désolée, je ne peux pas.

Et c’est ainsi que le Royaume de Natra décida de lancer une attaque contre Marden.

***

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