Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 4

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Prologue

Avec sa rune, Skírnir, la Servante Sans Expression, Félicia était une Einherjar possédant à la fois sagesse et force.

Cela dit, en matière de combat, elle n’était pas à la hauteur de Sigrun ou de Skáviðr, et dans le domaine politique, elle était loin d’être aussi compétente que Jörgen ou Linéa. Même en ce qui concernait les magies telles que le galldr et le seiðr, elle ne pouvait pas égaler les capacités d’un Einherjar qui s’y était spécialisé.

Il y avait un certain nombre d’autres compétences qu’elle avait cultivées, mais aucune d’elles n’était au même niveau qu’un spécialiste.

Elle pouvait apprendre à faire presque n’importe quoi, mais elle ne pouvait jamais atteindre la pleine maîtrise de n’importe quoi.

Dans le passé, c’était quelque chose dont elle avait gardé un complexe d’infériorité, mais maintenant c’était quelque chose dont elle était très fière.

Il était vrai que toutes ses diverses connaissances et compétences n’étaient pas à la hauteur de celles des professionnels du métier. En termes plus négatifs, elle n’était rien de plus qu’une amatrice. Cependant, cela la distinguait aussi de ceux qui n’avaient vraiment aucune compréhension.

Elle pourrait avoir une conversation appropriée avec des spécialistes dans n’importe quel domaine. Elle avait ainsi été en mesure de comprendre et de prendre en considération leur situation et leurs besoins particuliers et, dans la plupart des cas, cela lui avait permis d’utiliser sa position pour trouver des points de convergence réalistes.

Son maître bien-aimé, Yuuto Suoh, avait puisé dans les connaissances qu’il appelait « triches » et qui couvraient de nombreuses disciplines différentes. D’autre part, il y avait aussi de nombreux cas où Yuuto lui-même manquait étonnamment de connaissances spécialisées ou même communes.

Et c’était ainsi qu’un soi-disant homme à tout faire et un maître sans pareil comme Félicia était la personne parfaite pour faciliter les relations entre Yuuto et les nombreux experts dans ces domaines.

« Très bien ! Je ferai de mon mieux aujourd’hui aussi ! » Félicia s’était préparée pour le travail de la journée en s’habillant.

Dernièrement, il faisait nettement plus froid, alors elle avait mis à jour sa tenue de prêtresse et l’avait complété avec une robe blanche plus épaisse.

Les vêtements plus chauds montraient moins de peau, et le fait qu’elle ne sentait plus le regard de son Grand Frère assermenté sur sa poitrine la rendait un peu triste (Yuuto faisait peut-être de son mieux pour le cacher, mais les femmes sont très sensibles aux regards des autres, surtout de ceux qui leur étaient chers). Cependant, si elle portait des vêtements plus révélateurs par ce temps et contractait un rhume, elle finissait par lui causer des problèmes, ce qui n’en valait pas du tout la peine.

« En plus, Grand Frère m’a dit que cette tenue me va bien, » se le rappela-t-elle de vive voix.

Alors qu’elle était souriante et gloussante d’un petit rire, elle avait pris une tablette d’argile dans l’énorme pile présente sur son bureau.

Yuuto avait accompli d’incroyables progrès rapides pour le Clan du Loup en tant que patriarche, et maintenant toutes sortes de correspondances arrivaient pour lui de l’intérieur et de l’extérieur des frontières de la nation. Cependant, bon nombre d’entre eux n’étaient pas non plus assez importants pour le déranger directement.

Une partie du travail quotidien de Félicia au petit matin consistait à les lire tous pendant que son frère dormait encore et à choisir ceux qu’elle devait lui transmettre.

« Oh, celle-ci m’est adressée ? Je me demande si c’est une autre demande en mariage, » déclara Félicia.

Félicia recevait fréquemment des demandes officielles de mariage, car c’était une fille aux manières douces et d’une beauté exceptionnelle.

Elle avait déjà quelqu’un à qui elle avait décidé de tout promettre. Donc elle n’avait pas d’autre choix que de refuser poliment et soigneusement chacun d’eux. Mais chaque fois qu’elle rencontrait des membres plus âgés du clan, ils disaient toujours des choses comme : « Je ne peux pas croire que vous soyez déjà si vielle et que n’ayez même pas été mariée. » En se plaignant directement face à elle.

Honnêtement, c’était incroyablement irritant pour elle. En raison de cela, de nos jours, le simple fait d’entendre parler de son âge suffisait à faire ressortir un côté plus inconvenant d’elle.

« ... Hein ? » Au fur et à mesure que Félicia lisait le message qui lui était adressé, son expression devenait de plus en plus tendue.

Son visage devint pâle et son corps commença à trembler.

« Argh !! » Avant de s’en rendre compte, elle avait projeté le message sur le sol de toutes ses forces, le brisant.

Ce n’était qu’une tablette fragile faite d’une fine couche d’argile cuite, donc elle s’était immédiatement brisée en morceaux qui s’étaient dispersés sur le sol.

« Hm ? Tout va bien, Félicia ? » La voix de Yuuto s’éleva depuis la pièce voisine.

Pour des raisons de sécurité, il fallait passer par la chambre de Félicia pour se rendre chez Yuuto. De plus, pour entrer dans la chambre de Félicia, il fallait passer par celle de Sigrun. C’était une défense en béton.

« O-Oui, je vais bien, » déclara-t-elle rapidement. « J’ai simplement laissé tomber l’un des messages. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. T’ai-je réveillé ? Je suis vraiment désolée, Grand Frère. »

« Non, ne t’inquiète pas, j’étais déjà debout, » répondit Yuuto.

« Je vois. C’est un soulagement. » Alors que Félicia expirait en soulagement, elle commença rapidement à nettoyer les fragments du message brisé.

Même si elle savait que Yuuto ne pouvait pas le lire, elle ne voulait pas que quelque chose comme ça reste quelque part où il pourrait le voir, pour un instant de plus.

Ses yeux s’étaient arrêtés une seconde sur l’un des plus gros fragments, et les mots écrits dessus.

« Informez ma sœur cadette bien-aimée, Félicia. Je suis ton frère aîné — . »

***

Acte 1

Partie 1

« Voici la prochaine, » déclara Félicia. « Informez l’honorable Seigneur Yuuto, patriarche du Clan du Loup. Je suis Douglas, patriarche du Clan des Cendres. »

L’automne était déjà bien entamé. La lumière du soleil s’était adoucie et l’air semblait plus froid sur la peau.

Dans le bureau du patriarche, Félicia lisait à haute voix à Yuuto le contenu des messages qui lui étaient adressés, comme elle le faisait toujours, d’une belle voix comme une clochette dorée.

Cependant, Yuuto avait eu l’impression que sa voix était moins fougueuse que d’habitude. Dernièrement, Yuuto avait été tellement occupé que cela lui avait fait tourner la tête. Cela signifiait que son adjointe devait aussi ressentir la même chose. Il était possible qu’elle commence à se sentir épuisée.

Yuuto ne se sentait pas bien de lui faire toujours lire des messages comme celui-ci, mais il ne pouvait pas lire l’écriture d’Yggdrasil, alors il n’y avait rien qu’il puisse faire pour l’instant.

« Ohh, le Clan des Cendres. Cela me ramène en arrière, » fit remarquer Yuuto avec un peu de surprise, en analysant enfin ses paroles.

Le Clan des Cendres s’était jadis joint à Botvid du Clan de la Griffe pour attaquer Iárnviðr. Ils avaient été les adversaires de Yuuto lors de sa première vraie bataille — et sa première grande victoire. Tout cela s’était passé il y a un an et demi, mais il s’en souvenait encore très bien.

Jusqu’à il y a un peu plus de deux ans, Yuuto Suoh était un garçon relativement normal qui fréquentait le lycée dans le Japon du XXIe siècle. Grâce à une combinaison de coïncidences, il s’était retrouvé transporté dans le monde déchiré par la guerre d’Yggdrasil, et que ce soit le destin ou une malédiction, il était maintenant le souverain du Clan du Loup.

Tandis que Yuuto se livrait à quelques réminiscences, la douce voix de Félicia continuait à lire le message.

« “Moi, Douglas, j’exprime mon humble requête pour que Seigneur Yuuto puisse échanger avec moi le Serment du Calice. Et, dans ce cas, je m’engage par la présente à offrir ma fille de sang, Dorothéa, afin de servir le Seigneur Yuuto dans son palais...”, » avait-elle lu.

« Argh, pas encore ! » s’exclama Yuuto, fatigué et renfrogné.

Il avait déjà reçu le même genre de lettres du Clan du Blé et du Clan du Chien des Montagnes, tous deux d’anciens clans subordonnés du Clan du Sabot.

Yuuto avait vaincu le souverain suprême d’Álfheimr, autrefois connu sous le nom de Yngfróði, le Seigneur de l’Abondance : le patriarche Yngvi du Clan du Sabot. Et peu de temps après, il avait aussi vaincu Steinþórr, patriarche du Clan de la Foudre, un guerrier hors pair connu sous le nom de Dólgþrasir, le Tigre Affamé de Batailles. Après ça, les autres clans voisins étaient apparemment tous impressionnés et effrayés par la force militaire de Yuuto.

Dans chaque cas, Yuuto était parti à la guerre qu’à contrecœur et pour se défendre, mais d’un point de vue plus éloigné, il était compréhensible qu’il puisse apparaître comme un nouveau dirigeant ambitieux désireux d’étendre son territoire et son influence.

Face à un tel adversaire, qu’ils ne pouvaient pas vaincre militairement, ces individus essayaient de se protéger le plus possible en déclarant leur intention de se soumettre à lui et d’entrer sous sa protection, plutôt que d’attendre qu’il les envahisse potentiellement.

« C’est exactement ce que je veux, du moins pour ce qui est d’obtenir plus de clans de mon côté et sous mon influence, mais..., » Yuuto s’était affaissé contre sa chaise, et avait fait un sourire fatigué face à l’ironie.

La partie la plus délicate de cette situation était de savoir comment traiter avec les « princesses », les filles de haut rang que les autres nations lui envoyaient. Elles devaient servir à la fois d’otages qui servaient de garantie physique de l’alliance et d’épouses ou de maîtresses potentielles qui favoriseraient des liens plus étroits entre lui et leur pays d’origine.

Certains diront peut-être qu’en tant qu’homme entouré de nobles filles parmi lesquelles il pouvait choisir, il avait eu la chance déraisonnable d’être choyé par sa situation. Mais Yuuto avait quelqu’un de spécial pour lui au Japon, son amie d’enfance Mitsuki Shimoya. Avec son attente courageuse et patiente de son retour, il n’avait jamais pu penser à la trahir.

« Pour l’instant, réponds poliment aux autres partis que j’aimerais échanger le Serment du Calice avec eux, mais que je refuse toute demande en mariage. Je te laisse le soin de trouver une bonne raison, » déclara Yuuto.

« Oui, Grand Frère, » déclara Félicia. « Je crois qu’avec le statut actuel du Clan du Loup, tu serais en mesure de faire avancer les négociations avec un clan plus petit et plus faible avec tes propres conditions, et cela, sans trop de difficultés. »

Hochant la tête, Félicia donna son opinion en notant les paroles de Yuuto sur un morceau de papier.

Et c’était vraiment comme elle le disait... Le Clan du Loup était maintenant beaucoup plus grand et puissant que lorsque Yuuto était devenu patriarche.

Ce n’était pas comme s’il faisait des demandes déraisonnables. S’il avait affaire à un petit clan, incapable de mobiliser même un millier de soldats, il ne devrait pas être difficile de les convaincre d’accepter l’alliance dans ces conditions.

« Eh bien... plus important encore, le plus gros problème en ce moment, c’est qu’on est devenus si gros. » Yuuto secoua la tête et soupira, laissant tomber son regard sur une feuille de papier étalée sur le bureau.

C’était une simple carte des terres entourant le Clan du Loup. Les techniques d’arpentage et de mesure étaient encore peu développées à Yggdrasil. Il y avait plus que probablement une assez grande différence entre cette carte et la géographie réelle, mais c’était quand même mieux que rien.

En tapant du doigt sur la carte, Yuuto marmonnait à lui-même. « Le problème le plus flagrant est la pénurie de personnel. »

En l’espace d’un an, le Clan du Loup avait étendu son territoire à près de trois fois sa taille antérieure. Il devait gouverner tout ce territoire nouvellement acquis, mais naturellement, cela signifiait qu’il devait nommer des fonctionnaires civils pour effectuer le travail quotidien localement dans chaque zone, ainsi que fournir des forces armées pour protéger la paix dans les villes locales et les défendre contre les bandits et les menaces étrangères.

Parce qu’une bonne partie de ce nouveau territoire se trouvait le long de la frontière avec le Clan de la Foudre, avec lequel il venait d’entrer en guerre, il donnait la priorité aux ressources là-bas, et à son tour ils commençaient à voir des effets secondaires négatifs graves ici à Iárnviðr.

En tout état de cause, le manque de main-d’œuvre avait fait que son administration n’était plus en mesure de gouverner sans heurts.

« Nous devons faire quelque chose à ce sujet..., » murmura Yuuto.

Il avait besoin de trouver des gens plus compétents, et vites. Pour Yuuto, c’était son plus grand dilemme non résolu.

Après avoir terminé son travail pendant la première moitié de la journée, Yuuto avait déjeuné sur la terrasse et, en regardant dans la grande cour, il avait vu que le marché de style bazar était en plein fonctionnement en ce moment.

Les marchands et colporteurs avaient dressé leurs tentes et leurs étals à l’intérieur desquelles diverses marchandises étaient étroitement placées les unes à cotés des autres. Ainsi, tout le lieu était rempli de voix vives et excitées.

En particulier, un magasin installé du côté nord de la cour semblait être en plein essor, avec une bande de marchands qui se précipitaient frénétiquement pour enchérir sur les marchandises qui s’y trouvaient.

« Je propose trente byggs d’argent ! »

« Alors j’enchéris à 40 byggs ! »

« Grrr... puis un barr ! »

« Un barr, vingt byggs ! »

« Un barr, trente byggs ! »

Apparemment, quoi que ce soit, c’était si populaire qu’il était vendu aux enchères. Les marchands avaient levé les mains l’une après l’autre, et à chaque seconde qui passait, le prix montait en flèche.

« C’est sûr que ça chauffe en bas. » Debout à côté de Yuuto, Sigrun avait parlé d’un ton désintéressé.

Cette fille aux cheveux argentés était la chef de l’unité de Múspell et également la chef de la garde personnelle de Yuuto. Elle était également la plus grande guerrière du Clan du Loup, responsable de la mort du héros Mundilfäri du Clan de la Griffe et du patriarche Yngvi du Clan du Sabot, tous deux des guerriers intrépides et sans rivaux à part entière.

Et peut-être à cause du climat plus froid de la fin de l’automne, elle portait aujourd’hui un manteau de fourrure à capuche. Le capuchon avait des oreilles de loup attachées à la capuche, et cela lui allait très bien.

« Ohhhhhhhhh !! » Tout d’un coup, un chœur de cris se répandit dans la foule des marchands comme une vague. Il semblait que le vainqueur avait été décidé.

Le concept de monnaie standardisée comme les pièces de monnaie n’étaient pas encore apparut dans Yggdrasil, de sorte qu’il était normal pour la plupart des commerçants de régler leurs paiements avec de l’argent.

« Bygg » et « Barr » étaient des unités de mesure de poids. Un Bygg équivaut au poids de 180 grains d’orge et un Barr équivaut à 60 byggs.

Yuuto avait déjà mis son smartphone, le LGN09 alias Laegjarn (166 grammes) sur la balance du commerçant, et il était monté à 20 byggs. Donc, cela signifie qu’un Barr pesait environ 500 grammes.

« Whoa, c’est un prix fou, » chuchota Yuuto à son grand étonnement. « Et c’est juste pour quelque chose comme ça... » Il avait tapé un ongle avec un tintement contre le verre se trouvant devant lui.

Soit dit en passant, le travail manuel moyen des roturiers recevait un salaire équivalent à environ deux byggs d’argent pour un mois de travail.

« Si tu veux mon avis, “Juste pour quelque chose comme ça” est une façon assez dure de l’estimer. Il nous a fallu beaucoup de travail pour en arriver là où nous pouvions faire “quelque chose comme ça”, tu sais, » assise en face de Yuuto, une fille aux cheveux roux avait gonflé ses joues en signe d’insatisfaction.

La fille s’appelait Ingrid. Comme Yuuto, elle n’était qu’au milieu de son adolescence, mais elle était une Einherjar avec la rune Ívaldi, l’Enfanteuse de Lames, et un génie pour produire les choses.

Étriers, roues hydrauliques, papier, et bien plus encore...

Lorsque Yuuto avait utilisé les informations obtenues à l’aide de son smartphone pour trouver diverses idées et inventions, il n’était pas exagéré de dire que c’était grâce à Ingrid chaque fois qu’il était capable de construire et produire chacun d’entre eux.

Si Yuuto était l’acteur vedette, le personnage principal qui avait publiquement reconstruit le petit et faible Clan du Loup et vaincu tous ses voisins hostiles, alors cette fille était son meilleur acteur de soutien, et le rôle principal en coulisses.

« En outre, ils devraient être en mesure de faire plus qu’assez de profit même s’ils les achètent à ce prix, » déclara Ingrid. « S’ils les emmènent à Glaðsheimr, la Capitale Impériale, les personnes de la famille impériale et de la classe supérieure seront prêtes à payer plusieurs fois ce prix. Après tout, dans tout Yggdrasil, Iárnviðr est le seul endroit où tu peux les trouver. Ce sont clairement les biens les plus rares au monde. »

Ingrid parlait avec confiance, gonflant sa poitrine de taille moyenne avec fierté.

On disait que le verre avait ses origines vers 3000 av. J.-C., et même à Yggdrasil, on en connaissait déjà l’existence.

Cependant, la façon commune de produire du verre à Yggdrasil était assez primitive. Après la construction d’un moule de coulée principalement en sable, le verre fondu était coulé directement dans le moule.

Les pièces de verre ainsi formées étaient principalement utilisées par les riches et les nobles comme objets d’art décoratifs de luxe, et rien de plus.

« Il devait également y avoir une méthode précoce de fabrication du verre appelée “verre sur noyau” qui s’est développé en Mésopotamie vers 1550 avant J.-C., bien que..., » Yuuto murmura cela à lui-même.

Yggdrasil était quelque part à la fin de l’âge du bronze sur le plan de civilisation et de technologie, donc les époques devraient théoriquement s’aligner, mais il semblait que la technique de fabrication du verre sur noyau était encore inconnue ici.

Bien sûr, ça ne disait pas grand-chose. À titre d’exemple, la fabrication de la soie était originaire de Chine vers 3000 av. J.-C., mais la technique n’avait atteint l’Occident qu’au VIe siècle après J.-C., soit 3600 ans plus tard.

C’était un monde sans téléphone ni Internet. Il n’était pas rare qu’une technique ou une invention utilisée depuis longtemps dans une région soit presque totalement inconnue dans une autre région depuis des centaines ou des milliers d’années.

Il avait été dit que les pièces de verre créées par la méthode de formation par noyau avaient autrefois été traitées comme des objets de valeur égale à celle de l’argent et de l’or. Et il y a quelques instants, ces marchands avaient en effet attribué autant de valeur à des objets en verre aussi simples que la coupe devant Yuuto maintenant.

 

 

« Tu parles d’un massacre, » murmura-t-il.

La technique de fabrication du verre que Yuuto avait introduite était le soufflage du verre, établi dans la seconde moitié du Ier siècle avant J.-C., 1 500 ans après la formation du noyau.

En attachant un morceau de verre fondu appelé « manchon initial » à une extrémité d’un mince tuyau de fer et en soufflant dedans, on pourrait faire prendre de l’expansion et former le verre comme on le voulait. C’était une technique encore utilisée au 21e siècle.

Grâce à l’avènement de cette méthode, il était maintenant possible de produire un plus grand volume de produits verriers et de le faire à moindre coût.

***

Partie 2

« Tu es incroyable comme toujours, Grand Frère, » déclara Félicia. « Avec cela, le Clan du Loup ne fera que prospérer de plus en plus. La pauvreté dans laquelle nous étions il y a deux ans est si loin maintenant. Je n’aurais jamais imaginé qu’à l’époque, nous pourrions même prendre nos repas au milieu de la journée comme nous le faisons là. »

Félicia arracha un morceau de son pain et le mit dans sa bouche, faisant une grimace de plaisir absolu et tremblant même un peu pendant qu’elle en savourait le goût.

Deux repas par jour étaient la norme à Yggdrasil : le petit déjeuner et le souper. Mais pour Yuuto, qui était à la fois habitué à trois repas par jour et un jeune homme en pleine croissance, cela ne semblait pas suffisant, et maintenant que la situation alimentaire du Clan du Loup s’était tellement améliorée, il avait récemment commencé à prendre trois repas par jour. En tant qu’adjointe, Félicia était toujours à ses côtés, alors elle avait commencé à prendre trois repas par jour.

« Tout ce que j’ai fait, c’est montrer une vidéo sur le soufflage du verre à Ingrid. C’est elle qui a su recréer cette technique et la mettre en pratique, » déclara Yuuto.

« Tee hee ! Ingrid est impressionnante, n’est-ce pas ? » déclara Félicia.

« J-Je n’ai rien fait de spécial non plus, d’accord ? » Le visage d’Ingrid avait commencé à rougir. Elle était timide et avait du mal à accepter des compliments directs comme celui-ci. « Si vous voulez faire des compliments, faites-en aux artisans qui les ont faits. Tout ce que j’ai fait, c’est leur enseigner les bases, et ils ont fait le reste. »

Les principaux composants du verre étaient le sable, les cendres végétales et la chaux, tous présents en abondance partout dans le monde. Mais même si Ingrid était un génie, elle n’était qu’une seule personne. Elle ne pouvait s’occuper seule d’une manière efficace de la production en série du verre.

Yuuto avait aussi beaucoup d’autres emplois pour lesquels il avait besoin d’elle. Ce serait une perte de temps que de la laisser consacrer tout son temps et tout son talent uniquement à la production d’objets en verre.

C’est ainsi qu’un groupe entier d’apprentis verriers, formés à la technique du soufflage du verre qu’Ingrid avait maîtrisée, avait été entraîné. Les objets en verre vendus dans le bazar à l’heure actuelle avaient tous été fabriqués par ses apprentis.

« Je suis contente que ces prix montrent qu’ils sont appréciés pour ce qu’ils valent. Ces types se sont tous vraiment démenés ces six derniers mois..., » Ingrid parla doucement, regardant la cour. Yuuto pouvait voir des larmes dans les coins de ses yeux.

Elle passait habituellement tout son temps enfermée dans l’atelier, mais le fait qu’elle se soit fait un point d’honneur d’assister à la première vente des travaux de ses apprentis montrait qu’elle était une fille qui savait s’occuper des autres. Elle avait dû être particulièrement émue de voir la preuve que ses élèves s’étaient pris en main.

D’ailleurs, elle avait aussi enseigné la méthode du four à tatara pour raffiner le fer à un groupe de ses artisans les plus compétents et les plus dignes de confiance, et c’est ainsi que le processus de raffinage du fer en masse avait commencé dans divers endroits du territoire du Clan du Loup.

Afin d’empêcher la fuite d’informations sensibles sur le processus vers les clans voisins, cela avait été fait sous de multiples couches de sécurité lourde.

En fin de compte, on ne pouvait pas parler de la prospérité actuelle du Clan du Loup sans mentionner le rôle d’Ingrid dans tout cela.

« E-Euh, j-j’ai apporté du thé ! » Derrière lui, Yuuto entendit une voix mignonne qui parlait avec un bégaiement maladroit.

En se retournant, il vit une mignonne petite fille d’une dizaine d’années, aux cheveux châtain clair coupés à la longueur des épaules, tenant un plateau de service et affichant une expression incroyablement nerveuse.

Ce n’était pas la même servante qui les servait d’habitude. Mais le plus important, c’était que quelque chose d’autre chez elle avait été remarqué par Yuuto. Il était certain de reconnaître son visage.

« Attends, n’es-tu pas..., » commença Yuuto.

« O-O-Oui, Maître ! Je suis Éphelia, l’esclave que le Maître a achetée avec ma mère ! » déclara la jeune fille.

Tandis qu’Éphelia bégayait d’une voix aiguë, Yuuto claqua des doigts quand le souvenir lui revint. « Ah ! Ainsi, tu es la petite fille de l’époque. »

C’était à peu près au moment où il avait fait prisonnier Linéa, patriarche du Clan de la Corne, et l’avait ramenée à Iárnviðr. Il avait acheté une mère et une fille qui étaient vendues comme esclaves sur le marché.

Ce n’était qu’à peine il y a trois mois, mais juste après, les guerres avec le Clan du Sabot et le Clan de la Foudre s’étaient succédé, ce qui donnait l’impression à Yuuto que cela s’était passé il y a très longtemps.

« E-E-Et voilà pour v-v-vous..., » avec des mains tremblantes, Éphelia inclina son pichet pour verser le thé dans le verre de Yuuto. Elle était si nerveuse et tremblante qu’en la regardant agir, Yuuto s’était senti anxieux.

« Hé, ne sois pas si tendue, c’est chaud ! » Son avertissement était arrivé trop tard, et le thé chaud qu’elle versait éclaboussa à côté du verre ainsi que le pantalon de Yuuto.

« Ah ! Awawa ! Je-je-Je suis tellement désolée !! » Le visage d’Éphelia avait failli devenir bleu de peur, et elle s’était empressée d’utiliser son foulard pour essayer d’essuyer la tache sur le pantalon de Yuuto. « Ohh... Je ne peux pas croire ce que j’ai fait... Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée, je ferai tout ce que vous voulez, je vous le promets, mais pardonnez-moi. Je suis désolée, je suis vraiment désolée. »

Éphelia s’excusa encore et encore, semblant avoir été complètement sous le choc.

Pour une esclave comme elle, étant dans les profondeurs de la société, un souverain de clan comme Yuuto était tellement au-dessus d’elle qu’il pourrait aussi bien être un dieu. Et il était aussi son maître direct, avec le droit de décider même de sa vie ou de sa mort. Ce n’était pas déraisonnable pour elle d’avoir peur de lui dans cette situation.

 

 

Alors qu’Éphelia semblait sur le point de fondre en larmes, Yuuto posa doucement sa main sur sa tête et caressa ses cheveux. « Je ne vais pas m’énerver contre toi pour un truc comme ça. »

« Eh... oh... »

Alors qu’elle leva les yeux vers Yuuto, on pouvait voir la lumière revenir dans les yeux d’Éphelia à mesure qu’elle se calmait. Elle semblait comprendre qu’elle ne l’avait pas contrarié.

« T’es-tu habituée à vivre ici ? Personne ne t’embête, hein ? » Yuuto s’était assuré de lui parler d’une voix douce.

Si elle avait honte d’avoir été si bouleversée et qu’elle commençait à s’excuser à nouveau pour cela, ils reviendraient tout de suite au point de départ. Changer complètement de sujet était la meilleure chose à faire dans le cas présent. Un bon dirigeant devait toujours saisir rapidement l’occasion de faire bouger les choses en sa faveur.

« O-Oui, » déclara-t-elle nerveusement. « Tout le monde a été très gentil avec moi. »

« Hm, je vois. » Yuuto lui avait fait un petit sourire.

Il n’était pas le Yuuto naïf d’il y a deux ans, qui aurait simplement pris ses mots au pied de la lettre et aurait été rassuré sans trop réfléchir.

Cependant, bien que le ton de la voix d’Éphelia avait encore quelques restes de nervosité, il n’y avait aucune trace de la morosité de quelqu’un qui vivait une expérience douloureuse et qui essayait de la cacher. Il pouvait supposer qu’elle parlait avec son cœur.

« Au fait, qu’est-il arrivé à la fille habituelle ? » demanda Yuuto.

« O-oh, c’est vrai. Elle a attrapé un rhume et ne se sentait pas bien aujourd’hui. Mais tous les autres étaient si occupés. Donc Éphy voulait... ah ! Non, euh, j-je voulais... »

« Ohh, c’est gentil de ta part. Je suis impressionné, » déclara Yuuto.

Il semblerait qu’elle se soit normalement référée à elle-même à la troisième personne. Ce n’était pas très rare chez les enfants de son âge.

Yuuto fit semblant de ne pas remarquer l’erreur d’Éphelia, et avec un rire bienveillant, il caressa à nouveau ses cheveux.

« E-Ehehehehe ! » Éphelia gloussa timidement, mais aussi joyeusement.

Elle était comme un petit chiot.

Yuuto n’avait pas pu s’empêcher d’encore plus lui caresser les cheveux.

« Awawa ! M-Maître !? »

« Hahaha, je te donne juste une récompense pour ton dur labeur, » répliqua Yuuto.

« Nnn..., » embarrassée, Éphelia fixa le sol, le visage rouge vif, ce qui la rendait encore plus mignonne.

Yuuto avait plusieurs petites sœurs et filles assermentées grâce au Serment du Calice, mais toutes étaient assez proches de lui par leur âge, et chacune d’elles était une combattante digne de confiance ou une professionnelle exemplaire dans un domaine. Les jumelles du Clan de la Griffe étaient un peu plus jeunes que lui, mais elles étaient toutes les deux terriblement douées à leur manière.

En revanche, l’impuissance d’Éphelia avait réveillé le désir instinctif de Yuuto de protéger d’une manière presque rafraîchissante. S’il avait eu sa propre petite sœur, elle pourrait être comme ça.

« Éphelia est un nom un peu long, » déclara-t-il. « Puis-je t’appeler Éphy ? »

« B-Bien sûr. Éphy est la propriété du Maître, alors utilisez le nom que vous voulez, » déclara Éphelia.

« D’accord, » alors qu’il était toujours en train de caresser la tête d’Éphelia, Yuuto fit un signe de tête rassurant et facile à faire...

... et soudain, il remarqua qu’il pouvait sentir plusieurs regards intenses sur lui.

Avec un frisson, Yuuto leva les yeux pour voir trois Einherjars dirigeant leur regard dans sa direction avec des expressions très compliquées et difficiles à lire.

Yuuto était la figure d’autorité ultime du Clan du Loup. Félicia était son adjointe, Sigrun, le capitaine de sa garde personnelle, et Ingrid, son amie intime et sa partenaire.

Et pourtant, ce qui avait refroidi Yuuto, c’était sans aucun doute de la terreur.

« Q-Qu’est-ce qu’il y a ? Les filles, quelque chose ne va pas ? » demanda Yuuto, incapable de s’empêcher de broncher un peu face à ça.

Face à ces mots, elles semblèrent toutes les trois revenir à la raison et secouer précipitamment la tête.

« N-non, il n’y a rien de mal, » dit rapidement Félicia. « (P-Peut-être, qu’après tout, Grand Frère préfère les filles plus jeunes ! Il a mentionné que sa bien-aimée Lady Mitsuki était un an plus jeune que lui, et il semble certainement avoir pris goût à Kristina...) »

« Ce n’est rien, Père, » Sigrun était d’accord avec elle. « (P-Pourquoi ? Même moi, je n’arrive pas à me faire caresser la tête à ce point par Père. Je suis jalouse d’elle, mais je ne peux pas le dire tout haut devant tout le monde... !) »

« O-ohh, non, ce n’est rien, ne t’inquiète pas, » lui assura Ingrid. « (C-Comment pourrais-je admettre que je suis jalouse d’une petite fille !?) »

« Euh ! A-Alors, c’est bien, » Yuuto n’avait pas l’impression que les réponses qu’il avait entendues étaient vraies, et il se demandait ce qu’elles murmuraient, mais il n’avait pas poursuivi sur le sujet.

Le sentiment de terreur qu’il avait ressenti il y a un instant était encore frais dans sa mémoire.

Comme on dit, un homme sage se tient loin du danger, pensa-t-il.

« Ah, c’est vrai. Éphy, tu veux l’une de ses douceurs ? » Se ressaisissant, Yuuto avait pris l’un des restes de biscuits cuits dans une assiette sur la table et le tendit à Éphelia.

Une fois de plus, l’atmosphère autour de la table semblait soudainement oppressante. Yuuto avait l’impression qu’il avait peut-être commis une terrible erreur, mais il était maintenant trop tard pour faire demi-tour.

« O-oh, n-non, merci ! Il serait impensable de manger la nourriture du Maître, » Éphelia secoua violemment la tête d’un côté à l’autre, tremblante.

Étonnamment, les douceurs cuites au four avaient une longue et riche histoire. Même dans l’ancienne Mésopotamie au 22e siècle av. J.-C., il y avait un gâteau sucré appelé « mersu ». Il avait été fait en prenant de la pâte malaxée et en mélangeant des choses comme des dattes, des figues, des raisins secs, du miel, et certaines variétés d’épices, et cuites dans un pot d’argile.

Bien sûr, à une époque précoce comme celle-ci, les confiseries et les desserts étaient une gâterie qui ne pouvait être consommée que par ceux qui avaient au moins une certaine richesse et un certain statut. Il était, en effet, impensable pour une esclave comme elle d’en manger un.

Sa réaction avait été à peu près ce que Yuuto avait prédit, alors il avait délibérément fait une tête déçue quand il avait répondu. « Je vois. Eh bien, c’est un problème. Tu vois, je ne suis pas fort sur les sucreries. Mais si je ne les finis pas, ce serait irrespectueux pour ceux qui les ont faits. Et surtout, ils iraient à la poubelle. Ça m’aiderait vraiment si quelqu’un en mangeait un, tu vois ? »

« Eh... euh... euh... m-mais... » Éphelia bégayait, mais ses yeux étaient déjà fixés sur la sucrerie dans la main de Yuuto. Au fond, elle voulait le manger plus que tout. Elle avait dégluti par réflexe. Tout ce dont elle avait besoin, c’était d’un coup de pouce de plus.

« Vas-y, prends-le. » Avec un peu de force, Yuuto avait pris la main d’Éphelia et y plaça la douceur cuite au four. « Maintenant, mange-le avant qu’il ne soit rassis. C’est vraiment délicieux. »

« D-D’accord. Alors, j’accepte humblement ! » Après s’être vue remettre personnellement l’objet par son maître, Éphelia ne pouvait certainement pas le lui redonner. Elle s’était donc décidée et l’avait mis dans sa bouche.

Elle mâcha quelques fois, puis un regard de joie et d’extase se répandit sur son visage. Il semblerait que les filles aimant les sucreries étaient aussi vraies à Yggdrasil qu’au Japon d’aujourd’hui.

« C’est... est si miam miam miam. » Quelques larmes étaient tombées des yeux d’Éphelia.

« Hé, c’était vraiment assez bon pour pleurer ? » lui avait dit Yuuto.

« Oui. Oui. Mais, ce n’est pas seulement cela... Je viens de me rappeler en avoir mangé un il y a longtemps..., » répondit Éphelia.

« Il y a longtemps ? ... Oh, c’est vrai. » Yuuto se souvient vaguement que lorsqu’il avait acheté Éphelia et sa mère, le marchand d’esclaves avait mentionné qu’elles avaient vécu une vie où elles avaient été « bien traitées ».

Même si elle n’avait encore qu’une dizaine d’années, elle avait déjà dû vivre des expériences effrayantes. La peur qu’elle lui avait démontrée après sa première gaffe ne lui avait donné qu’un aperçu de la gravité de la situation.

« Hey, je suis désolé si je t’ai fait te souvenir de quelque chose de pas bien, » déclara-t-il.

« Non, ce n’est pas grave. C’est vraiment délicieux. » Éphelia mâcha lentement, semble-t-il, en savourant toutes les saveurs.

Selon les goûts de Yuuto, ils manquaient de douceur et de texture par rapport aux sucreries et aux gâteaux du Japon d’aujourd’hui, mais cela devait être un régal incroyablement riche pour elle.

« D’accord, alors..., » déclara-t-il. « ... Hein ? Attends un peu. Hé, Éphelia, par hasard, peux-tu lire cette pancarte ? » Yuuto avait montré du doigt l’enseigne d’un magasin dans la cour.

Éphelia inclina la tête pendant un moment, puis répondit. « Euh, celui qui dit “Un bygg d’argent pour 360 byggs de laine de mouton” ? »

« OK, ça fera l’affaire. Bon, tu peux en manger autant que tu veux, » déclara Yuuto.

Avec un signe de tête satisfait, Yuuto ramassa l’assiette de restes de sucrerie et remit le tout à Éphelia.

« H-huuuuh !? N-Non, je ne peux pas accepter ça ! » Éphelia avait pâli et se mit à secouer la tête d’avant en arrière. Il semblait que le fait d’avoir reçu tant d’offrandes de son maître était vraiment trop dur à accepter pour elle.

« C’est très bien ainsi. Après tout, grâce à toi, je viens d’avoir une très bonne idée. » Yuuto lui avait fait un sourire confiant et rassurant.

Avec les pensées qui traversaient l’esprit de Yuuto, il ne pouvait plus rester assis et déjeuner tranquillement. Il avait l’impression que le monde s’était soudain ouvert devant lui, et dans un élan de bonne humeur, il se leva de table pour partir.

« ... Les hommes préfèrent donc vraiment les filles plus jeunes, n’est-ce pas ? » marmonna Félicia. « Je... Je comprends, cependant. L’année prochaine, j’aurai déjà vingt ans, et après tout, je serais une femme qui a dépassé la fleur de l’âge... »

« Dire qu’elle a pu gagner la faveur de Père en si peu de temps..., » Sigrun pleura. « Cette fille, je l’ai sous-estimée... ! »

« Parfois, je n’arrive pas à y croire ! Tu te faufiles d’une fille à l’autre... Apprends donc à te contrôler un peu ! » murmura Ingrid.

Les trois filles qui servaient de personnes de confiance à Yuuto semblaient être occupées à avoir une sorte de malentendu fondamental à son sujet.

***

Partie 3

« L’éducation obligatoire ? » Félicia inclina la tête, perplexe.

Elle n’avait pas tout de suite compris la signification du terme.

Félicia et Yuuto s’étaient séparés des autres filles sur la terrasse, et maintenant les deux étaient seuls dans le bureau de Yuuto.

Yuuto hocha la tête en s’appuyant contre sa chaise préférée. « C’est exact. C’est bien ça. Écoute, cette Éphy savait lire, non ? »

« Oui, eh bien, elle était censée vivre bien avant de devenir esclave, alors elle a probablement assisté à un vaxt à un moment donné, » répondit Félicia.

Yggdrasil était un monde encore à l’âge du bronze, mais il y avait des endroits dans de nombreuses grandes villes qui enseignaient la lecture de base, l’écriture et l’arithmétique, essentiellement des écoles de base pour former de futurs fonctionnaires bureaucratiques. Un tel lieu s’appelait une « maison des tablettes », ou un vaxt.

Bien sûr, comme en témoigne le taux d’alphabétisation d’Yggdrasil inférieur à 1 %, à l’heure actuelle, seuls les membres d’une couche très aisée de la société pouvaient se permettre d’assister à un vaxt.

« Hmm-hm, c’est probablement vrai, » déclara Yuuto. « Ce qui signifie qu’avec une bonne éducation, même un petit enfant comme Éphy peut apprendre à lire. Et, sans aucune éducation, même un adulte mature ne peut pas lire un mot. »

« Oui, c’est... vrai ? » Félicia avait donné une réponse vague et incertaine. Pour elle, c’était probablement comme si Yuuto ne faisait rien d’autre que de dire ce qui était évident. Elle n’avait pas saisi ses véritables intentions en soulevant cette question.

« Alors, penses-y, » déclara Yuuto. « En supposant que nous le fassions d’une manière flexible et adaptée à notre situation actuelle, nous pourrions faire en sorte que tous les enfants âgés d’environ sept à quinze ans reçoivent une éducation. Ne trouves-tu pas ça intéressant ? »

Les coins de la bouche de Yuuto s’élevèrent avec un sourire excité.

Il se souvenait comment le terme populaire « éducation spartiate » avait ses racines dans l’ancienne cité grecque de Sparte, où chaque citoyen avait vécu une période incroyablement dure et intensive d’éducation et de formation obligatoires.

Le monde d’Yggdrasil était un monde dans lequel la classe dirigeante était déterminée par la capacité et le mérite plutôt que par la lignée, grâce au calice d’allégeance et au système clanique. En ce sens, elle présentait quelques similitudes avec les systèmes démocratiques de la Grèce et de Rome antiques, où les citoyens avaient plusieurs droits et pouvaient élire leurs dirigeants par le vote.

Dans une société plus figée gouvernée par l’héritage, où les enfants des paysans ne pouvaient que devenir paysans et les enfants des soldats ne pouvaient que devenir soldats, Yuuto aurait pu s’attendre à un retour de bâton dans la mise en place d’une éducation généralisée, principalement des puissantes classes supérieures. Mais dans une société méritocratique avec le Serment du Calice en son centre, il devrait être comparativement plus facile d’acclimater la population à cette idée.

Évidemment, il y avait certainement eu des problèmes qui allaient surgir une fois qu’il aurait essayé de mettre en œuvre la politique, mais tout ce qu’il avait à faire, c’était de les régler à mesure qu’ils se présentaient.

Pour Yuuto, cette idée semblait brillante et inspirée, mais l’expression de Félicia ne faisait que devenir plus suspecte et emplie de doute.

« ... Euh, Grand Frère ? Tu dis “tous les enfants”, mais je voudrais souligner que la réalité est que la fréquentation d’un vaxt coûte très cher, et je crois qu’il n’y en a qu’un nombre limité qui pourrait se le permettre. Ne serait-il pas difficile pour les citoyens que de se voir imposer un tel fardeau ? »

« Hm ? Oh, tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. On va leur rendre l’accès gratuit, tu vois, » déclara Yuuto.

« ... Pardon ? » Désorientée, Félicia demandait maintenant à Yuuto de se répéter.

Eh bien, c’est compréhensible, pensa Yuuto avec ironie. L’idée était tout à fait normale pour quelqu’un du 21e siècle, mais elle devait avoir l’air complètement bizarre pour une personne de cette époque.

« Ce sera gratuit. Les salaires des enseignants, les fournitures, l’entretien — tous ces frais seront pris en charge par le Clan du Loup, » expliqua Yuuto.

« Q-Quoi ? E-Euh, Grand Frère, il est vrai que grâce à tes énormes efforts, le Clan du Loup est aujourd’hui incomparablement plus prospère qu’avant. Mais même ainsi, je ne pense pas que nous ayons assez d’argent pour nous le permettre..., » déclara Félicia.

« Eh oui, grâce au verre. Tu as vu à quel point tout le monde était fou à cause de ça dans le bazar tout à l’heure. Cela va nous rapporter un bénéfice énorme, bien plus important que celui du papier, » déclara Yuuto.

« Je vois... C’est vrai... Toutefois, pour parler franchement, je pense que c’est un plan à très long terme en matière de résultats. Je ne vois pas comment cela peut contribuer à notre dilemme actuel avec notre manque de personnel... »

« Tu as raison, mais c’est un problème en soi, et j’ai l’intention d’y travailler séparément. Mais d’où je viens, il y a quelques dictons appropriés pour des moments comme celui-ci. Le premier est “la hâte entraîne du gaspillage”, et le second est “le chemin le plus long est le chemin le plus court pour rentrer chez soi”, » déclara Yuuto.

Souvent, lorsqu’ils étaient confrontés à un problème difficile, beaucoup de personnes avaient tendance à retarder l’accomplissement de la tâche la plus difficile qui permettrait de résoudre la cause principale du problème, et à la place, ils concentraient sur la prise de mesures immédiates et de mesures palliatives.

Mais si l’on continuait à ne produire que des solutions incomplètes et temporaires, le problème s’aggraverait au fil du temps jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune mesure palliative et qu’on ne puisse plus rien faire.

Cela ne faisait qu’un peu plus d’un an que Yuuto était devenu patriarche, mais il ne le savait déjà que trop bien.

C’était vrai qu’il voulait désespérément mettre la main sur de nouvelles recrues talentueuses pour son administration, mais elles n’allaient pas de sitôt surgir pour lui.

« Donc, pour commencer, je suppose que nous devrions nous en tenir à la lecture, à l’écriture et à l’arithmétique de base pour tout le monde, et à un entraînement au combat pour les garçons. » Yuuto regarda dans le vide, comptant les sujets nécessaires avec ses doigts.

L’idée d’enseigner à de jeunes enfants innocents quelque chose d’aussi violent et brutal que le combat ne le mettait pas vraiment à l’aise, mais Yggdrasil était un monde de puissance, où le fort prenait ce qu’il voulait aux faibles qui ne pouvaient résister.

Yuuto avait déjà envoyé ses armées à plusieurs reprises, pour défendre le territoire du Clan du Loup.

« S’il ne possède pas la volonté et les moyens de se protéger par son propre pouvoir, alors, peu importe la grande nation, elle ne maintiendra pas longtemps sa paix et son indépendance. C’est parce que, incapable de compter sur son propre pouvoir pour se protéger, elle ne peut compter que sur la fortune. » C’était une citation de sa bible sur la politique, Le Prince de Nicolas Machiavel.

En fin de compte, la préparation du prochain conflit à venir était absolument nécessaire dans ce monde déchiré par la guerre.

« Cela peut sembler loin d’être le cas en ce moment, » déclara Yuuto. « Mais si nous nous assurons de semer les graines dès maintenant, alors cinq ou dix ans plus tard, lorsque nous en récolterons les fruits, le Clan du Loup sera plus fort qu’il ne l’a jamais été auparavant. »

Et c’est une bonne assurance pour après mon retour au Japon, ajouta Yuuto dans ses pensées.

Les menaces du Clan de la Griffe et du Clan de la Corne étaient depuis finies. Les guerres avec le Clan du Sabot et le Clan de la Foudre qui avaient suivi avaient été inattendues, mais elles avaient entraîné la croissance et l’expansion du Clan du Loup.

En ce qui concerne Yuuto, il avait déjà plus qu’accompli la tâche que lui avait laissée son prédécesseur.

Il ne lui restait plus qu’à s’inquiéter de ce qui allait arriver au Clan du Loup après son retour chez lui.

Il souhaitait sincèrement que le clan puisse vivre dans la paix et la prospérité, même après son départ.

Ce n’était là qu’une raison de plus pour laquelle il voulait se préparer sur un si long terme.

***

Partie 4

« Tu souhaites connaître tous les célèbres utilisateurs de la magie seiðr ? » demanda Kristina en clignant des yeux, surprise.

À première vue, elle ressemblait à une jeune fille normale et mignonne d’environ douze ou treize ans. Normalement, elle allait toujours partout accompagnée de sa sœur Albertina, mais ce soir, elle était seule.

Albertina était actuellement au lit dans leur chambre, serrant un oreiller dans ses bras et ronflant profondément.

« Considérant les techniques divines que tu possèdes déjà, Père —, tu les appelles des “tricheries”, n’est-ce pas ? — Je ne vois pas pourquoi tu aurais besoin d’eux. En plus, tu as aussi Tante Félicia, » Kristina semblait mystifiée par la demande de Yuuto.

Seiðr, signifiant « art secret », était un type de magie rituelle qui exigeait des conditions et des étapes plus compliquées à accomplir, mais il pouvait produire des effets plus puissants que la magie des chants des galldrs qui ne nécessitait que sa propre voix.

Ils étaient principalement utilisés pour des choses comme prier pour la pluie ou une moisson abondante, chasser la maladie de ceux de haut rang, ou voir l’avenir.

Bien sûr, ce n’était pas parce qu’on faisait un seiðr qu’on garantissait que la pluie tomberait, que la récolte serait abondante, ou que les malades seraient guéris. Le manque général de fiabilité de leurs résultats était tels qu’ils ne semblaient pas beaucoup mieux que des simulacres ou des placebos du point de vue de Yuuto.

Pour lui, les techniques modernes qu’il utilisait étaient beaucoup plus puissantes et fiables. Il y avait la stratégie des sacs de sable qu’il avait utilisée pour endiguer les eaux d’une rivière et ensuite déclencher une inondation sur son ennemi, ou le système de rotation des cultures de Norfolk qui s’appuyait sur ses propres résultats dans un cycle vertueux, ou son utilisation d’un meilleur assainissement urbain pour réduire la propagation des maladies.

Cependant...

« Eh bien, ça n’a pas vraiment d’importance. Parle-moi de celles que tu connais. » Cachant ses véritables intentions, Yuuto avait fait pression sur Kristina pour qu’elle continue.

Kristina resta dans un silence pendant une minute. « Je pense que la plus célèbre serait la prêtresse et voyante, Völva. On dit que ses pouvoirs d’oracle ont aidé l’Empereur Divin Wotan à unir Yggdrasil et à établir le Saint Empire Ásgarðr. »

« Hmm... passons-en revue que des individus qui sont encore en vie. » Yuuto avait appris de Félicia que le premier Empereur Divin avait fondé l’empire environ deux cents ans auparavant. Il ne pouvait pas imaginer que quelqu’un de l’époque serait encore en vie aujourd’hui.

« Hm, alors dans ce cas, que dirais-tu de Sigyn, la Sorcière de Miðgarðr ? C’est une Einherjar avec la rune Svaðilfari, le Voyageur Malchanceux, et son nom est connu même ici dans le bassin de Bifröst, » répondit-elle.

« Oh, intéressant. Quels types de seiðrs peut-elle par exemple utiliser ? » demanda Yuuto.

« Laisse-moi voir. Elle est compétente avec un seiðr qui donne une partie de sa propre chance à une autre personne, Hamingja, et un autre seiðr qui lui permet d’affronter le malheur qui est sur le point d’arriver à quelqu’un, Fylgja, » répondit-elle.

« Ohh, donc comme le nom de sa rune le suggère, elle est ainsi douée pour manipuler la chance ? » demanda-t-il.

« En plus de cela, elle est aussi célèbre pour un seiðr appelé Fimbulvetr qui peut transformer les gens en puissants berserkers qui se battent sans peur jusqu’au bout, » répondit-elle.

« Wôw, celui-là fait peur. Toutes finissent par créer des malheurs comme sous-produit, que ce soit pour elle ou pour ses ennemis. Y a-t-il quelqu’un d’autre ? » demanda-t-il.

« Il y a Sif, la prêtresse du Clan des Neiges. J’ai entendu dire qu’elle peut utiliser le seiðr Gullveig, utilisé pour promouvoir une récolte abondante, » répondit-elle.

« Hein ? Attends ! N’est-ce pas aussi l’un des noms du prédécesseur de Linéa, l’ancien patriarche du Clan de la Corne, dans le passé ? » demanda Yuuto.

« Exact. C’est parce que le précédent patriarche du Clan de la Corne, Hrungnir, avait si bien maîtrisé ce seiðr, qu’il n’y avait personne de mieux que lui pour ce surnom, » répondit-elle.

« Ehm, hmm, je vois. Je n’ai pas besoin d’en savoir plus sur les cultures. Y en a-t-il d’autres ? » demanda-t-il.

« Je pense que l’agriculture est la chose la plus importante et la plus fondamentale pour une nation... Hmm. Cela me fait me souvenir de quelque chose, Père. Tu m’as dit que tu as été convoqué ici par le seiðr Gleipnir de Tante Félicia, n’est-ce pas ? » Kristina avait soudain l’air d’avoir réalisé quelque chose, et elle regarda droit dans les yeux de Yuuto, qui se de son côté avait déplacé son regard.

« O-Ouais. C’est vrai, je l’ai bien été. » Yuuto avait fait de son mieux pour ne pas s’inquiéter, mais sa remarque avait touché si près de son but qu’il avait légèrement reculé.

« Hmmmm..., » c’était comme si cette fille intelligente avait soudain tout reconstitué. Elle avait rétréci les yeux, son regard fixe était présent sur lui alors qu’elle le blâmait.

« Je comprends maintenant. Tu cherchais une méthode pour rentrer chez toi. Tu es un père tout à fait cruel, enrôlant ta nouvelle fille pour l’aider à cette tâche, » déclara-t-elle.

« Je sais. Je suis désolé, » Yuuto avait rapidement lâché des excuses et il avait baissé ses épaules, vaincu.

Parce qu’il avait été appelé dans ce monde lors d’un rite de plaidoirie pour la victoire du Clan du Loup, Yuuto avait cru que s’il les aidait à remporter cette victoire, il pourrait rentrer chez lui. Mais finalement, même après avoir vaincu le Clan de la Griffe et le Clan de la Corne, même après avoir vaincu le Clan du Sabot et le Clan de la Foudre, il n’y avait aucun signe qu’il puisse bientôt revoir le Japon.

Ce qui avait attiré Yuuto dans ce monde, c’était la Gleipnir, un seiðr qui était habituellement utilisé pour saisir des pouvoirs contre nature ou d’un autre monde et les sceller. Ainsi, Yuuto avait depuis un certain temps envisagé qu’un autre type de seiðr pourrait avoir une chance de le renvoyer.

Depuis son arrivée, les menaces de danger immédiat et de crise l’avaient contraint à remettre ses recherches à plus tard, et plus de deux ans s’étaient écoulés.

Il ne voulait pas laisser plus de temps s’écouler. Quelqu’un l’attendait chez lui. Il était donc de plus en plus impatient de commencer sérieusement ses recherches.

« C’est pour ça que tu t’es donné tant de mal pour m’appeler ici en pleine nuit, car tu ne voulais pas que Tante Félicia nous entende ? » demanda-t-elle.

« Tu as encore raison, » avait-il admis.

Je ne peux vraiment pas sous-estimer cette fille, se dit Yuuto.

Elle était une experte pour être capable de déduire pleinement ce genre de choses avec seulement un infime indice. Elle était encore très jeune, mais sa capacité à manipuler et à analyser l’information était inégalée.

« Bien sûr, si je le disais à Félicia, je suis sûr qu’elle me dirait ce qu’elle sait et m’aiderait à chercher, mais..., » Yuuto avait commencé à faire un sourire amer.

Il avait l’impression que si elle l’aidait, elle sourirait probablement à l’extérieur, tout en pleurant à l’intérieur. Il savait à quel point elle tenait à lui.

Félicia lui avait dit un jour qu’elle voulait qu’il compte davantage sur elle. Yuuto la considérait déjà comme sa confidente de confiance, et il était sûr qu’il compterait beaucoup sur elle dans les jours à venir.

Même lorsqu’il s’agissait de rentrer chez lui, s’il avait épuisé toutes les autres possibilités et qu’il n’avait d’autre choix que de compter sur ses pouvoirs, ce serait douloureux, mais il lui demanderait de l’aide.

Cependant, il ne voulait pas lui faire de mal si c’était quelque chose qu’il pouvait faire en utilisant d’autres personnes.

C’est à elle que l’on devait de l’avoir amené à Yggdrasil, mais c’est aussi à elle qu’il devait sa vie. Elle s’occupait de lui et l’aidait depuis les premiers jours où il était sans défense.

« Honnêtement, c’est toute une déception, Père, » dit Kristina. « Plus que tout, c’est très impoli envers moi. »

« J’ai dit que j’étais désolé, OK ? C’était mal de ma part, » le résultat des efforts de Yuuto avait été qu’il s’était retrouvé à s’excuser abondamment auprès de Kristina.

Elle l’avait reconnu comme le seul homme qu’elle pouvait juger digne de faire de lui son père assermenté, et cela ne faisait même pas trois jours qu’elle avait échangé le Serment du Calice avec lui, pour découvrir maintenant qu’il cherchait secrètement à abdiquer de sa position de patriarche et à s’échapper seule chez lui.

On n’y pouvait rien si elle le considérait comme totalement irresponsable.

« Franchement, j’étais si sûre que tu avais cédé à tes pulsions bestiales, » déclara Kristina. « J’attendais avec impatience un rendez-vous nocturne dangereux et palpitant. »

« Attends, c’est ce que tu voulais dire par là !? » s’écria Yuuto.

« Es-tu sûr que ça va, de vivre une vie de célibataire à ton âge ? Ça ne t’affecte-t-il pas ? » demanda Kristina.

« Le fait qu’une gamine comme toi semble si bien informée à ce sujet est beaucoup moins bien pour moi en ce moment ! » déclara Yuuto.

« Oh, je viens de trouver l’information quelque part. Vraiment, c’était juste par hasard, » déclara Kristina.

« Oui, c’est vrai... Je sais exactement quel genre de personne tu es, » répliqua Yuuto.

« Eh bien ! Je ne suis qu’une petite fille normale, je n’ai pas la moindre idée de ce que tu insinues, Père, » Kristina gloussa malicieusement.

Il semblait qu’en ce qui concerne l’infidélité et le manque de respect de Yuuto, elle était prête à laisser tomber l’affaire sans autre commentaire. Elle avait même utilisé une blague inattendue et farfelue afin de briser l’atmosphère oppressante de l’air. C’était vraiment une fille intelligente.

Intrinsèquement reconnaissant à sa fille assermentée et attentionnée, Yuuto se plaignait à lui-même de ce qu’il allait faire ensuite.

« Eh bien, en ce qui concerne mon retour chez moi et le besoin de plus de personnel, nous devons faire ce que nous pouvons pour découvrir des gens qualifiés et les recruter. “Les individus sont mes armées, les individus sont mes murs de pierre, les individus sont mes douves, la miséricorde est mon alliée, le mal est mon ennemi.” Ces paroles sont plus vraies que jamais, » déclara Yuuto.

Il s’agissait des paroles de Takeda Shingen, le seigneur de guerre et souverain japonais célèbre pour son étendard de combat, le furinkazan, qui lui-même comportait des citations de Sun Tzu.

La citation soulignait que ce qui protégeait vraiment une nation, ce n’était pas les châteaux, les murs ou les douves, mais d’abord et avant tout la puissance de son peuple. C’était une citation qui avait servi de bonne représentation de l’homme connu comme peut-être le chef militaire le plus fort de la période Sengoku.

« D’accord, alors, » murmura-t-il à lui-même. « Que faire... »

***

« L’introduction de la monnaie est incroyablement bien reçue par la population de la ville. Tout le monde parle de la simplification des transactions et de la réduction du nombre d’arguments qui en découle. Les choses se déroulent mieux, il y a beaucoup plus de transactions, et le marché est plus actif que jamais. »

C’était le lendemain, et dans le bureau de Yuuto, un homme lui rapportait la situation actuelle d’une voix plus vive et plus fervente.

Il avait la trentaine, avec le visage masculin et intense et la peau bronzée de quelqu’un qui avait passé de nombreuses années sur les routes.

Il s’appelait Ginnar. Il était le gérant et le patron du bazar d’Iárnviðr.

À l’origine, c’était un commerçant qui avait parcouru tout le territoire d’Yggdrasil, mais il y a environ six mois, Yuuto avait vu son talent et avait jugé bon de l’employer personnellement.

Yuuto avait fait quelques recherches sur des théories économiques sur Internet, mais à la fin, il n’était toujours pas meilleur qu’un amateur total quand il s’agissait de la vraie chose. À l’heure actuelle, le commerce était la principale source de revenus du Clan du Loup, alors un homme d’expérience comme Ginnar, qui connaissait le sujet à fond, était un atout précieux pour lui en tant que conseiller.

Cela dit, il aurait quand même été inapproprié que le patriarche fasse prêter soudainement son Serment du Calice directement à un étranger, de sorte que pour le moment, Yuuto avait demandé à Ginnar d’échanger le Serment du Calice fraternel avec son commandant en second, Jörgen.

Jörgen était l’enfant subordonné de Yuuto, et Ginnar était devenu le frère cadet assermenté de Jörgen, donc selon la hiérarchie clanique, Yuuto était techniquement devenu son parent assermenté, semblable à un beau-père dans les jours modernes.

Jörgen lui-même était devenu la figure paternelle de la plus grande famille de faction du Clan du Loup, forte de plus de mille cinq cents hommes, soit l’équivalent de la population d’un petit clan. Le poste de subordonné d’un tel homme n’était pas une perte de statut pour Ginnar. C’est tout le contraire, objectivement parlant, c’était un traitement tout à fait préférentiel que d’accorder un tel statut à une nouvelle recrue.

« Et puis il y a le fait que la confiance dans la monnaie crée de la valeur ajoutée, alors nous faisons un peu plus de profit sur chaque vente, » poursuit Ginnar. « Sans parler du fait que l’utilisation de pièces de monnaie en cuivre nous permet d’obtenir le matériel pour eux à faible coût en recyclant les armes et armures en bronze que nous n’utilisons plus. On fait un tel profit que c’en est presque un vol. Vous êtes vraiment incroyable, mon Père ! Même nous, les marchands, aurions du mal à trouver une méthode aussi sournoise. »

« Oh franchement, ne faites pas comme si j’étais une sorte de méchant. » Yuuto secoua la tête avec un sourire ironique. Il savait que l’homme le complimentait, mais le choix des mots laissait à désirer.

Malgré sa réaction exaspérée, il avait trouvé qu’il pouvait se détendre davantage lorsqu’il parlait avec quelqu’un comme Ginnar. Dans sa position de patriarche, la plupart des gens étaient trop humbles et trop prévenants envers lui.

L’attitude franche et amicale de Ginnar était sa marque de commerce, et cela venait sûrement de sa vie de commerçant qui voyageait d’un endroit à l’autre, devant constamment établir des liens avec des étrangers et faire affaire avec eux.

« Eh bien, » déclara Félicia de derrière Yuuto, « C’est merveilleux d’apprendre que tout s’est si bien passé. »

Yuuto hocha la tête. « Ouais, ça c’est sûr. Cela signifie qu’il devrait être possible d’étendre la pratique à toutes les régions du territoire du Clan du Loup. Une fois que nous aurons fait cela, je dois juste trouver un moyen de faire en sorte que les autres clans sous notre protection commencent aussi à utiliser de la monnaie. Je suppose que la seule façon d’y parvenir est d’avoir des discussions directes avec les autres patriarches. »

Une monnaie qui n’était vraiment utilisée qu’à Iárnviðr poserait encore beaucoup d’inconvénients sur le plan commercial. En fait, les négociants qui achetaient les produits en verre du Clan du Loup n’utilisaient toujours pas la nouvelle monnaie du Clan du Loup, mais payaient au poids en argent brut ou en orge.

Si la monnaie gagnait du terrain dans une zone plus large, il serait aussi assez pratique pour les commerçants de commencer à l’utiliser dans leurs transactions. Cela se traduirait par une augmentation des bénéfices commerciaux au sein de la sphère d’influence du Clan du Loup et par une plus grande prospérité pour le clan.

« Dans ce cas, commençons tout de suite les arrangements, » déclara Ginnar. « Les ventes de verrerie d’hier nous ont donné beaucoup d’argent, mais je ne peux pas être sûr que nous ayons encore assez de pièces de cuivre pour couvrir la grande quantité de territoire en discussion. »

« D’accord. Alors, je vous laisse vous occuper de ces questions. Oh, mais avant ça, je devrais vous donner votre récompense, » déclara Yuuto.

C’était la politique de Yuuto, et donc du Clan du Loup, de toujours donner une récompense appropriée à ceux qui accomplissaient quelque chose pour le clan.

Machiavelli, que Yuuto avait appris à respecter en tant que son mentor sur les questions politiques avait dit ceci à ce sujet :

« Un grand dirigeant doit nommer des personnes talentueuses comme conseillers et les récompenser comme il se doit pour leurs réalisations. »

L’introduction d’une nouvelle pratique ou coutume comportait toujours des risques associés, même si elle était beaucoup plus pratique. Les compétences et l’expérience de cet homme, Ginnar, avaient certainement joué un rôle important dans l’acceptation de la nouvelle monnaie par les habitants de la ville.

« Hehe hehe, merci beaucoup. Si c’est possible, j’aimerais vraiment avoir quelque chose comme cet ornement en verre que vous avez là, » se frottant les mains, Ginnar jeta un coup d’œil sur une belle statuette en verre représentant un loup trônant sur le bureau de Yuuto.

Comme on l’attendait d’un ancien commerçant, il avait un bon œil pour les objets de valeur. Les apprentis d’Ingrid étaient tous devenus des artisans compétents, mais Ingrid elle-même était toujours la seule personne assez compétente pour être capable de créer quelque chose d’aussi fin et complexe.

« Désolé, mais c’est quelque chose qu’une de mes bonnes amies m’a donné afin de célébrer notre récente victoire, » déclara Yuuto. « Je ne peux pas vous le donner. »

« N-Non, bien sûr que non, et ce n’est pas que j’ai vraiment besoin que ce soit celui-là en particulier. Je serais d’accord avec quelque chose qui lui ressemble, » répondit-il.

« Hmm, alors c’est d’accord. Je vais voir si je peux demander à Ingrid de..., » Yuuto s’était arrêté au milieu de la phrase. Puis, avec un souffle, ses yeux s’étaient écarquillés. Et lentement, un large sourire se répandit sur son visage.

« J’ai trouvé ! Ginnar... Et si je vous donnais quelque chose de bien mieux qu’un ornement en verre ? » demanda Yuuto.

« Ohhhh ! V-Vous me donneriez quelque chose d’encore mieux que ça !? » s’exclama Ginnar.

« Oh oui, et ça réglera aussi le problème de personnel du Clan du Loup. Je vais m’assurer que vous l’acceptiez, que ça vous plaise ou non, » déclara Yuuto.

« H-Hein? » s’exclama Ginnar.

La déclaration suggestive de Yuuto avait suffi à obscurcir le visage de Ginnar avec une soudaine suspicion.

Les yeux du maître du marché se précipitèrent instinctivement vers l’adjudant de Yuuto, Félicia, comme s’il cherchait de l’aide, mais elle ne secoua que légèrement la tête en réponse.

Yuuto expliqua ensuite quel genre de récompense il allait donner à Ginnar.

« Qu-Quoiiiiiiii !? » Le cri d’étonnement de Ginnar était assez fort pour être entendu à l’extérieur des murs du bureau du patriarche.

***

Partie 5

En même temps que Yuuto s’employait à mettre en place les dispositions nécessaires pour laisser le Clan du Loup en sécurité une fois qu’il serait parti, loin à l’ouest, l’ancienne capitale Nóatún du Clan du Sabot venait de passer sous le contrôle d’un nouveau chef.

Le patriarche du Clan de la Panthère, Hveðrungr, s’était assis sur son trône et avait souri. « Pas mal. Je dois dire que je trouve cette chaise très confortable. »

Si l’on devait décrire son apparence avec deux mots, cela serait « étrange » et « suspect ». Un masque noir couvrait la moitié supérieure de son visage, sa surface scintillante d’un lustre sombre et inquiétant.

Il y a un an, cet homme était apparu de manière inattendue sur les terres du Clan de la Panthère, qui à l’époque n’était rien de plus qu’un petit clan nomade dans la région de Miðgarðr. Malgré le fait qu’il leur était étranger, il s’était rapidement distingué par tant de grandes réalisations qu’il s’était imposé comme un héros au sein de leur clan, devenant par la suite leur prochain patriarche.

En un clin d’œil, le Clan de la Panthère avait alors procédé à la conquête et à l’annexion de tous les clans voisins, et pour couronner le tout, ils venaient de conquérir le Clan du Sabot, l’un des dix Grands Clans d’Yggdrasil, aussi facilement que le fait d’écraser une mouche.

Tous les membres du Clan de la Panthère étaient d’accord pour dire que c’était grâce à cet homme, Hveðrungr, et au fer raffiné et aux étriers qu’il avait inventés pour eux.

« Hehe-hehe-hehe-hehe, mais malheureusement le reste du palais du souverain suprême d’Álfheimr est dans un état lamentable. » Les lèvres de Hveðrungr s’étaient levées dans un sourire de joie sinistre.

C’était exactement ce qu’il avait dit. Les magnifiques décorations qui tapissaient autrefois les murs et les salles du palais de Nóatún avaient toutes été pillées ou détruites à tout jamais, et partout où l’on regardait, il y avait d’innombrables taches de sang. Les cadavres avaient été emportés, mais c’était un spectacle assez horrible pour submerger les personnes au cœur fragile.

Les deux généraux qui attendaient Hveðrungr avaient chacun pris la parole, le moral gonflé.

« Père, saisissons cet élan et capturons aussi les terres au sud de la rivière Örmt ! »

« Oui, avec cette dernière bataille, leurs forces sont déjà en difficulté. Ils pourront à peine se défendre contre nous ! »

Le premier des deux généraux était Narfi, un homme svelte aux traits élégants et nets et à la prestance digne d’un gentleman. L’autre, Váli, était tout le contraire, large et musclé avec un aspect brutal, sauvage et un visage poilu. Tous les deux étaient des guerriers vétérans du Clan de la Panthère, et tous les deux des Einherjars.

« Oubliez-les, » la réponse de Hveðrungr était laconique et désintéressée.

Ses deux généraux étaient visiblement déçus. Pour un clan nomade de chasseurs de subsistance, permettre à une proie affaiblie de s’échapper était honteux.

Les paroles d’un patriarche étaient absolues et définitives, mais ces deux généraux ne pouvaient pas encore se résoudre à les accepter.

« Père, je trouve cela étrange, » objecta Narfi. « Ce ne sont pas les paroles d’un homme aussi sage que vous. Leur prise est à notre portée et attend qu’on le prenne. »

« C’est comme le dit Narfi, » Váli était d’accord. « Si nous les laissons se réorganiser par négligence, ce sera encore plus difficile pour nous. Nous devons agir maintenant, Père ! »

Tous les deux se rapprochèrent de Hveðrungr en faisant leurs plaidoyers passionnés et vantards. Mais le patriarche restait assis, le menton appuyé contre une main, sans aucun signe qu’il avait été le moins du monde persuadé.

« Détruisez complètement le Clan du Sabot, et le Clan de la Foudre nous attendra, » déclara le patriarche. « Si nous provoquons des ennuis avec leur “tigre”, ce sera beaucoup de travail de s’occuper de lui. Je vais laisser cette zone du Clan du Sabot intacte comme zone tampon. »

Les rumeurs sur le Dólgþrasir, le Tigre Affamé de Vanaheimr, avaient même atteint la région éloignée du nord de Miðgarðr. Ces rumeurs avaient parlé d’un jeune homme si puissant qu’il en était invincible que même un groupe d’Einherjars combattant ensemble n’avait pas été assez fort pour le vaincre.

Hveðrungr ne le considérait pas comme un adversaire imbattable, mais il n’avait aucun doute qu’une bataille ferait aussi beaucoup de victimes de son côté.

Non, le seul ennemi que Hveðrungr devait vraiment tuer était ailleurs, et cette ville forte de Nóatún qu’il venait de capturer le rapprocherait encore plus de cet objectif. Se battre inutilement contre d’autres ennemis dont il se fichait serait une perte de temps ennuyeuse.

Heureusement, l’ancien patriarche du Clan du Sabot, Yngvi, avait échangé le Serment du Calice fraternel sur un pied d’égalité avec le patriarche du Clan de la Foudre Steinþórr. Il n’y avait pas eu d’échange de serment avec le plus récent patriarche du Clan du Sabot, mais au moins, les deux clans étaient officiellement liés pour le moment. Le Clan de la Foudre n’envahirait pas aveuglément le territoire du Clan du Sabot dans cet état.

Et, d’après ce que Hveðrungr avait entendu parler du caractère du Dólgþrasir, il ne trouverait pas que les forces du Clan du Sabot, vaincues et affaiblies, soient un adversaire assez fort pour être digne de l’attaquer. Ils feraient le bouclier parfait.

« Hm, je vois, » dit Narfi. « C’était donc votre raisonnement. »

Il semblait comprendre le sens des mots de Hveðrungr maintenant, et acquiesça d’un signe de tête. Váli, par contre, refusait toujours de céder.

« Ce soi-disant tigre a vécu sa vie au chaud et en sécurité derrière les murs de la ville, ce n’est rien de plus qu’un chat domestique ! Pourquoi avez-vous si peur de lui, Père !? Si c’est comme ça que ça va se passer, j’irai m’occuper moi-même du Clan du Sabot et du Clan de la Foudre ! »

Váli s’était levé et s’était mis à hurler avec fureur.

Il était encore jeune, et il était seulement dixième au classement du Clan de la Panthère, le plus bas parmi les officiers en chef. Mais lorsqu’il s’agissait de bravoure sur le terrain, c’était un guerrier puissant et réputé qui avait survécu à d’innombrables batailles, et il était l’un des trois plus forts combattants du clan.

Peut-être que son esprit jeune et compétitif l’avait aussi poussé à aller de l’avant, un désir de combattre le Dólgþrasir et de voir par lui-même à quel point il était un adversaire fort.

Cependant — .

« ... Vraiment ? » demanda Hveðrungr. « Alors tu me défieras et déplaceras mes armées par tes propres moyens. Est-ce ce que tu dis, Váli ? »

« Ah... ! »

À l’instant où Hveðrungr murmura ces mots, Váli fut subitement saisi d’un sentiment de terreur mortelle, comme si un couteau était pressé directement contre sa gorge.

Les mots eux-mêmes étaient calmes, mais les yeux derrière le masque de Hveðrungr brillaient de haine silencieuse et de fureur. C’était une intention meurtrière tellement compréhensible et intense qu’une sueur froide avait commencé à couler sur le dos de Váli.

« N-n-non, non, pas ça, Père. Je... C’est impossible. Jamais. Je ne pensais qu’à vous, Père, et au Clan de la Panthère, donc je... »

« Oui, j’en ai assez entendu. Je n’ai plus besoin de toi, » Hveðrungr se leva lentement, fixant d’une manière hautaine Váli, qui s’était figé en place. Il n’y avait pas une once d’hésitation dans ses yeux. Ils étaient impitoyables et sans compassion... les yeux de quelqu’un qui regardait un simple objet.

« Père, s’il vous plaît, pardonnez-moi. Je me suis trop laissé emporter par moi-même. Je sais que c’était mal. » Váli semblait s’être rétréci sur lui-même, son corps tremblant, comme si toutes ses fanfaronnades précédentes n’avaient été qu’un mensonge.

C’était un guerrier respecté, reconnu pour sa bravoure sur le champ de bataille, et loin du genre d’homme qui se recroquevillait devant la mort.

Mais maintenant il était gelé devant Hveðrungr comme un cerf dans les phares, paralysé par une peur instinctive qui engloutissait son esprit.

« Pardonne-lui, Rungr. » Une femme qui se tenait debout à côté du trône s’approcha du patriarche, faisant tomber son corps contre le sien, et plaça doucement sa main sur la sienne avant qu’elle puisse finir de bouger pour dégainer l’épée à sa hanche.

Elle était une beauté dans la pleine floraison de la jeunesse, avec de longs cheveux blanc-argenté qui coulaient le long de son dos dans une grande queue de cheval. Elle pressa sa poitrine abondante contre Hveðrungr, et lui fit un sourire coquet.

« Váli est peut-être un idiot, mais c’est l’un de nos meilleurs combattants, » déclara-t-elle. « Tu vas bientôt livrer ta bataille la plus importante, n’est-ce pas ? Tu ne penses pas que ce serait un gâchis de perdre quelqu’un comme lui maintenant ? »

« Le fait que c’est important est exactement la raison pour laquelle je n’ai pas besoin du genre d’idiots qui agissent seuls, » grogna Hveðrungr. « Dans le passé, tous mes plans, et tout ce que j’avais construit ont été ruinés par ce type d’homme. »

Comme si ses propres paroles avaient déclenché quelques souvenirs, l’aura vicieuse émanant de Hveðrungr avait grandi en intensité.

Sa haine était si intense qu’elle semblait tourbillonner autour de lui, et tous ceux qui étaient dans la pièce avec lui avaient eu le cœur brisé par la peur noire qu’elle leur inspirait.

La femme n’avait pas fait exception à la règle. La confiance s’était dissipée de son expression, et toute couleur avait commencé à disparaître de son visage. Tout comme Yuuto Suoh du Clan du Loup avait l’esprit et l’aura d’un grand chef, tout comme Steinþórr du Clan de la Foudre avait l’esprit et l’aura d’un guerrier hors pair, Hveðrungr du Clan de la Panthère avait une intense aura de méchanceté et de mal qui pouvait dominer les gens.

Mais même sous la pression de cette aura maléfique, la femme avait ri de façon ludique.

« Hmhm... hee hee hee hee, tu fais toujours aussi peur à un homme. C’est exactement pour ça que je t’ai choisi pour être mon mari, et que je t’ai cédé le poste de patriarche. » Sigyn fixa avec amour le visage de Hveðrungr, enveloppée de son masque de fer.

Elle ne connaissait pas tous les détails de ce qui lui était arrivé dans le passé. Cependant, il n’y avait aucun doute que, quel que soit l’événement qui avait déclenché chez lui une telle haine, il eût aussi brûlé toute trace de douceur ou de naïveté. Pour Sigyn, cela le rendait extrêmement fiable et irrésistiblement attirant.

Sigyn n’était pas seulement l’utilisatrice de seiðr connu comme la Sorcière de Miðgarðr. Jusqu’à il y a deux mois, elle était aussi le patriarche du Clan de la Panthère, et sa plus grande guerrière depuis une génération.

C’est pourquoi elle avait su, par ses propres expériences, qu’un « dirigeant bienveillant », vertueux et tolérant, n’était finalement rien de plus que les idéaux vides de sens.

Les gens qui devaient se tenir au-dessus des autres et les gouverner avaient besoin d’une fierté qui ne permettrait pas l’idée de l’existence de quelqu’un de plus grand qu’eux. Ils avaient besoin d’être assez impitoyables pour mettre de côté et sacrifier leur propre enfant, sous serment ou non, lorsque la situation l’exigeait. Ils avaient besoin d’un cœur vigilant et suspicieux, peu disposé à faire entièrement confiance à quiconque, qu’il s’agisse d’un ami ou d’un membre de la famille.

 

 

Naturellement, Sigyn n’avait aucun moyen de le savoir, mais des siècles plus tard, l’homme qui allait tenter de conquérir le monde, Alexandre le Grand auraient écrit ceci à son sujet dans la Varia Historia de Claudius Aelianus :

« Il détestait Perdiccas parce qu’il était un grand soldat, Lysimaque parce qu’il était un commandant compétent, et Seleucus parce qu’il était courageux et vaillant. Antigone et sa générosité, les bonnes mœurs irréprochables d’Attalus et la bonne fortune de Ptolémée l’irritèrent toutes. »

Oui, Alexandre le Grand avait des sentiments compliqués envers tous ses subordonnés qui possédaient des qualités spécifiques qui le dépassaient.

Même l’homme qui deviendra plus tard le fondateur et le premier empereur de la dynastie Han, Liu Bang, réussissant à unir la Chine, tombera ensuite dans un modèle de purge de ceux qui se trouvaient sous lui et qui avaient commencé à devenir célèbres grâce à leurs réalisations.

L’un des serviteurs de Liu Ban, Han Xin, serait connu comme l’un des trois grands héros de la première dynastie Han, mais il se retrouvera alors emprisonné. À cette époque, il écrivit : « Le chien de chasse devient aussi de la nourriture après qu’il a été utilisé pour chasser le gibier ! ».

Dans l’histoire japonaise, il y aurait le cas de Minamoto no Yoritomo, le fondateur du shogunat Kamakura. Il se méfiait de ses propres frères, Yoritomo et Yoshitsune, après qu’ils se soient fait un nom dans la guerre contre le clan Taira. Craignant qu’ils ne visent à le remplacer, il les rétrograda et les tua plus tard.

L’intuition de Sigyn, fondée sur sa propre expérience de vie, avait donc touché un aspect de la vérité de la nature humaine.

Mais c’était aussi un fait que les gens ne suivraient pas un dirigeant qui n’était que trop cruel. Elle avait donc décidé que son rôle en tant qu’épouse serait de le soutenir et de le compléter lors de son règne.

« Même un idiot comme lui est un enfant que j’ai pris grand soin d’élever au fil des ans, » déclara Sigyn. « Pourrais-tu lui pardonner cette fois-ci, pour moi ? Je ne manquerai pas de lui donner un entretien très approfondi, qu’il n’oubliera pas de sitôt. S’il te plaît. »

« ... Hmph, » murmura Hveðrungr. « Très bien, si tu insistes. Mais Váli, il n’y aura pas de prochaine fois. »

Même Hveðrungr ne pouvait pas rejeter catégoriquement une demande aussi sincère de son prédécesseur en tant que patriarche.

Il avait comparu devant le Clan de la Panthère il y a un an et demi, de sorte que son autorité en tant que chef n’avait pas encore été pleinement établie. Ce ne serait pas une bonne idée de manquer de respect à sa femme, la personne qui pourrait le plus se porter garante de son autorité.

Du moins, pas pour l’instant.

Váli s’était mis à genoux sur place et avait baissé la tête. « O-Oui, Père ! Je prendrai ces mots à cœur, et je m’assurerai de connaître ma place en me consacrant à votre fidèle service ! »

L’homme sentait, jusqu’à la moelle de ses os, qu’il ne pouvait rien faire pour gagner contre cet homme, et toute trace d’esprit rebelle dans son cœur avait disparu. Son visage indiquait qu’il était épuisé, alors que des ruisseaux de sueur s’écoulaient de là.

Cependant, Hveðrungr ne faisait plus attention aux gens comme lui.

« Presque l’heure... c’est presque l’heure, » murmura-t-il.

Le regard de Hveðrungr était fixé vers l’est, vers les terres du Clan du Loup, le lieu qu’il avait autrefois appelé chez lui.

Vers les terres de l’ennemi détesté qui lui avait tout volé.

Les sombres caprices du destin avaient poussé deux frères sur des chemins très différents, et maintenant, après un an, ils étaient sur le point de se rencontrer à nouveau.

***

Acte 2

Partie 1

Le même soir, un rassemblement de personnalités assez importantes avait lieu dans une salle du palais à Iárnviðr.

Il y avait le commandant en second Jörgen, l’officier supérieur du Clan du Loup.

Félicia, l’adjudante de Yuuto et sa petite sœur.

Ingrid, chef de l’atelier de Mótsognir, qui le mois dernier s’était hissée au septième rang du clan.

Sigrun, capitaine de la garde personnelle de Yuuto, qui était également passé le mois dernier du quinzième au huitième rang, une promotion extraordinaire.

Les sœurs jumelles Albertina et Kristina qui n’étaient pas aussi hautes en grade. Mais elles étaient quand même encore hautes dans la hiérarchie en tant que princesses du Clan de la Griffe voisin.

Linéa, patriarche du Clan de la Corne voisin, qui avait choisi de rester à Iárnviðr après la Cérémonie du Calice des jumelles afin d’observer le style de gouvernement de Yuuto.

Et enfin...

« Pourquoi... Pourquoi ? Pourquoi Éphy est-elle ici... !? »

L’esclave Éphelia, qui était très nerveuse à l’idée qu’elle n’était pas à sa place tremblait et était au bord des larmes, était également là.

D’une certaine façon, sa réaction avait été parfaitement naturelle.

De son point de vue, toutes ces personnes étaient tellement au-dessus d’elle qu’elles pourraient aussi bien vivre dans un monde différent.

« D’après ce que j’ai entendu, Père a pris goût à toi l’autre jour. » Jörgen avait fait un grand sourire à Éphelia. « Si c’est le cas, tu as tout autant le droit d’être ici. »

Son visage féroce portait des cicatrices sur le front et les joues. Pour un enfant de seulement dix ans comme Éphelia, le sourire de Jörgen ne rendait pas son visage moins effrayant.

Linéa se tendit légèrement et fixa son regard sur Éphelia, la regardant de près. « Grand Frère... a pris goût à toi ? »

« Ah... argh..., » Éphelia était devenue encore plus pitoyable et effrayée, alors que son corps tremblait tellement qu’elle avait l’air d’avoir des convulsions.

Juste au moment où il semblait qu’elle avait dépassé sa limite mentale et qu’elle risquait de s’évanouir en raison du stress...

« Bon sang, » Ingrid poussa un soupir exaspéré, se grattant l’arrière de la tête d’une main, et utilisa l’autre pour hisser Éphelia par le col.

« Hwah!? »

« Calme-toi, d’accord ? » Ingrid avait placé Éphelia sur ses genoux et la serra dans ses bras. Ingrid avait une façon brutale et énergique de parler, mais c’était le genre de fille qui prenait soin des autres.

« C’est vrai, tu n’as pas à t’inquiéter. Tu vois ? » En tapotant Éphelia sur la tête, Félicia fredonna un air calme et doux.

« Ah... D’accord..., » Éphelia découvrit rapidement que les sentiments effrayants avaient mystérieusement disparu de son cœur et que ses frissons s’étaient arrêtés.

Le toucher de la peau humaine et le son des battements du cœur d’une personne étaient bien connus pour leurs effets calmants. Cela rappelait peut-être aussi le sentiment de l’étreinte de sa propre mère. Les effets du galldr de Félicia avaient sûrement aussi joué un rôle.

Malgré cela, la situation n’en était pas moins accablante pour Éphelia, et elle était maintenant douce comme un agneau, s’accrochant fermement à Ingrid.

Cela semblait tirer sur les cordes sensibles d’Ingrid, et une expression ravie la submergea alors qu’elle serrait encore plus fort Éphelia, chuchotant à elle-même.

« Ohh... les petits enfants sont vraiment si mignons. Un jour, lui et moi... »

« Nnn..., » le fait d’être serrée si fort était un peu douloureux, mais Éphelia pouvait aussi sentir l’affection qu’Ingrid lui témoignait et se trouvait incapable d’opposer une quelconque résistance. Elle avait fait un petit gémissement, mais rien de plus.

Quand la pièce s’était calmée, Jörgen s’était levé. Il commença par se tourner vers sa gauche et s’inclina devant Linéa, qui s’était assise à la tête de la table.

« Tante Linéa, je dois d’abord m’excuser et vous demandez pardon pour vous avoir si impudemment convoquée ici de mon plein gré, » déclara Jörgen.

« Non, ça ne me dérange pas du tout, » déclara-t-elle. « Le Clan du Loup et le Clan de la Corne sont une famille maintenant. Je suis reconnaissante d’avoir l’occasion d’interagir et d’approfondir mes liens avec mes nièces et mes neveux de cette façon. »

« C’est un grand soulagement que d’entendre cela, » après avoir salué encore une fois Linéa, Jörgen se tourna vers les autres filles assises et rencontra tour à tour chacune de leurs yeux, avant de déclarer d’un ton grave : « Il n’y a qu’une seule raison pour laquelle je vous ai tous appelés ici si tard dans la nuit. C’est au sujet de Père. »

« ... ! » Chaque personne assise à la table s’était tendue, et leur visage était devenu instantanément plus inquiet.

Dans le monde d’Yggdrasil, les relations formées par le Serment du Calice étaient spéciales. On ne pouvait pas choisir les parents dont vous étiez issus, mais ils pouvaient choisir le parent auquel ils avaient prêté serment. Et, parce que ce choix avait été fait de plein gré, on s’attendait à ce qu’ils soient totalement loyaux, corps et âme, envers leur parent assermenté ou leur frère ou sœur plus âgés.

Bien sûr, c’était juste le concept officiel. C’était la forme qu’il fallait donner aux choses, du point de vue de la société. Ce n’était pas comme si toutes les relations formées par le Serment du Calice étaient à la hauteur de cet idéal, il était assez courant pour le gain, la perte et l’effet de levier de jouer un rôle dans les affaires du calice, avant et après que les serments aient été échangés. Cependant, dans tous les cas, chaque personne présente à cette table avait une certaine loyauté et affection pour Yuuto.

Le fait qu’ils aient tous été délibérément réunis ici pour discuter de Yuuto avait été plus que suffisant pour qu’ils traitent cette affaire comme une affaire sérieuse.

« Père possède une grande variété de connaissances venant d’au-delà des cieux, et a fait preuve d’une grande ingéniosité tant dans les affaires d’État que militaire, mais il n’est ni arrogant ni hautain, » dit Jörgen. « C’est le genre de personne qui travaille continuellement à tempérer ses propres capacités par un travail acharné. De plus, il est tolérant et aimable par nature, et pourtant, quand la situation l’exige, il fait preuve d’une volonté résolue plus grande que celle de quiconque, et nous guide tous sur la bonne voie. Je dirais qu’il est sans défaut, qu’il est clairement né pour être un dirigeant. Personne ici ne nierait que la prospérité que nous connaissons aujourd’hui au sein du Clan du Loup est entièrement due au Père. »

Face à ces mots, tous les autres hochèrent la tête profondément.

Aucun d’entre eux n’aurait pu le nier, car presque tous étaient pleinement conscients que, si ce jeune homme n’était pas arrivé à Yggdrasil quand il l’avait fait, le Clan du Loup aurait depuis longtemps disparu de ce monde. (Éphelia et Albertina étaient les deux exceptions.)

« Le père ne montre aucun signe d’abus de son pouvoir et de son statut pour s’engager dans des réjouissances oisives et passe chaque jour à s’appliquer pleinement à ses tâches, » poursuivit Jörgen. « J’ai entendu dire que, l’autre jour, ces efforts ont une fois de plus porté leurs fruits. Sous la direction de Père, je n’ai aucun doute que le Clan du Loup poursuivra sûrement son chemin de croissance et de développement. Cependant, je suis aussi inquiet... personnellement, je me demande si Père ne travaille pas trop fort. »

Le front de Jörgen se plissa en sillons, et avec une expression grave, il continua.

« Cela fera bientôt un an et demi que Père est devenu patriarche. Le fait qu’il se pousse constamment pour le bien de notre clan et de son peuple me laisse profondément humble, mais tout cela sera pour rien s’il ruine sa santé à cause de cela. En fin de compte, nous, du Clan du Loup, ne pouvons exister sans lui. »

Les paroles de Jörgen n’étaient pas de la simple flatterie ou de l’humilité, mais ils exprimaient directement ses véritables sentiments.

Dans le cadre de son rôle de commandant en second, il avait servi en tant que patriarche par intérim en l’absence de Yuuto à de nombreuses reprises. S’il arrivait quelque chose à Yuuto, il était le premier dans la lignée de la succession.

Jörgen lui-même était une figure respectable qui avait gravi les échelons jusqu’à son poste actuel grâce à ses propres compétences et efforts. Il n’avait pas été sans ses propres aspirations de devenir un jour chef du clan.

Cependant, ayant vécu jusqu’à l’âge de quarante ans, il avait commencé à mieux comprendre ses propres forces et limites. Il n’était pas assez prétentieux pour penser qu’il remplacerait Yuuto de la même façon.

« Et donc, je suis d’avis que nous devrions faire en sorte que Père puisse se détendre et s’amuser de temps en temps, » poursuit l’homme. « Bien qu’il soit vrai que tout le monde est occupé à cause de notre manque actuel de personnel, en même temps, il n’y a pas de questions urgentes qui requièrent le commandement direct du Père. Rassurez-vous, je peux gérer les choses ici pendant quatre ou cinq jours. »

Jörgen frappa une main contre sa poitrine avec insistance.

En temps de guerre, on lui avait confié la tâche de rester derrière pour protéger et diriger la ville pendant que Yuuto s’en allait avec l’armée, et il s’acquittait donc seul de ses tâches administratives pendant des semaines, voire des mois. Il était persuadé qu’il pouvait tenir le coup sans problème pendant quelques jours.

Sigrun leva la main et prit la parole. « Je suis tout à fait d’accord pour que Père fasse une pause pour se reposer et se détendre, mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse, exactement ? »

Sigrun n’avait aucune connaissance de la politique ou de l’administration.

Elle était plus que disposée à faire n’importe quoi pour rendre son père assermenté heureux, mais comme elle n’avait passé sa vie qu’à s’entraîner aux arts martiaux, elle ne voyait malheureusement pas comment elle pourrait être utile.

« Elle a raison, je veux voir Yuuu — je veux dire, Père, se reposer, mais si je devais m’occuper d’une partie de son travail, c’est... vous savez, je ne sais pas ce que je pourrais faire à ce sujet. » Ingrid, qui ne connaissait le travail qu’en tant qu’artisan à qui elle se consacrait, était également mal à l’aise.

Jörgen avait rejeté leurs préoccupations avec un rire chaleureux.

« Ha ha ha ha ha, vous n’avez pas à vous inquiéter pour ça. Comme je viens de le dire, je vais m’occuper de tout seul. J’aimerais que vous fassiez tous autre chose, » déclara Jörgen.

« Quelque chose d’autre, vous dites ? » répète Félicia avec interrogation.

« Père est un homme sérieux avec un sens aigu des responsabilités, » déclara Jörgen. « Tant qu’il sera ici à Iárnviðr, il se souviendra sûrement d’une tâche importante ou d’une autre, et ne se permettra pas de vraiment se reposer et d’oublier le travail. C’est pourquoi j’ai l’intention de lui faire faire un voyage à la base du mont Surtsey, pour qu’il s’y détende. Les feuilles d’automne devraient y être à leur plus belle époque de l’année. Et... Je suis sûr que Père s’amuserait encore plus s’il y avait aussi de belles fleurs. N’est-ce pas le cas ? »

À cette dernière ligne, Jörgen avait fait aux filles un regard significatif.

Jörgen avait l’air d’un homme coriace au visage abîmé, mais il n’était ni simple ni asocial. En fait, avec trois épouses et huit enfants, il était la personne la plus versée et la plus expérimentée en ce qui concerne les subtilités des relations entre hommes et femmes.

Jörgen s’arrêta un moment, regarda à nouveau chacune des filles à tour de rôle, puis porta le coup de grâce.

« Je pense que cette proposition fonctionnerait aussi en votre faveur. Normalement, le Père est toujours occupé par ses devoirs, mais lors d’un voyage dans un environnement nouveau et inconnu, il sera capable d’oublier ses responsabilités et de devenir beaucoup plus libre dans son cœur. Ne pensez-vous pas que ce serait l’occasion parfaite de devenir plus intime avec lui ? » demanda Jörgen.

En un instant, le regard de plusieurs des filles présentes dans cette pièce avait complètement changé.

En effet, elles étaient toutes devenues des louves.

***

Partie 2

Entre-temps...

« Quoi ? » Il y avait eu un cri soudain venant du haut-parleur du smartphone.

« Hein ? Qu’est-ce qui ne va pas, Mitsuki ? » demanda Yuuto, légèrement paniqué.

La puissance du signal reçu par son téléphone avait été considérablement influencée par la phase actuelle de la lune. Ce n’était que quelques nuits après la nouvelle lune, et Yuuto avait donc gravi les marches de la Hliðskjálf, la tour sacrée du Clan du Loup, jusqu’à la pièce du sanctuaire, ou hörgr, à son sommet.

Du coin de l’œil, Yuuto pouvait voir un membre familier de la garde de son palais se tenir immobile et tranquille sur le côté. Apparemment, Félicia et Sigrun avaient été convoquées par Jörgen à une sorte de réunion, et cet homme les remplaçait.

Il faisait déjà bien tard dans la deuxième moitié de l’automne, et dans des endroits dans les montagnes comme Iárnviðr, les nuits étaient très froides. Yuuto se sentait coupable d’avoir fait en sorte que d’autres personnes le suivent dans ce froid pour quelque chose d’aussi égoïste.

« Ah, n-non, désolé, Yuu-kun. Il n’y a rien qui cloche. C’est juste que j’ai senti ce froid étrange me couler dans le dos. Je me demande ce que c’était ? » Mitsuki s’était calmée.

Yuuto pouvait facilement l’imaginer maintenant, la tête inclinée sur le côté, perplexe.

« Es-tu sûre que tu n’as pas attrapé un rhume ou un truc dans le genre ? » dit Yuuto en riant un peu. « Veille bien sur ta santé. Il fait déjà assez froid là-bas aussi, non ? »

« Hmm, je n’ai pas vraiment l’impression que c’est cela... Yuu-kun, fais attention aussi, d’accord ? »

« Ah, ça va aller. Je m’assure de m’habiller chaudement, » répondit Yuuto.

« Euh, ce n’est pas vraiment ce que je veux dire... fais juste attention. »

« C’est vrai, je sais. Je ferai attention. »

Il n’était pas sûr de ce à quoi il était censé faire attention, mais il l’avait quand même dit, acquiesçant de la tête.

Comme toujours, elle est si inquiète, Yuuto s’était dit avec un sourire ironique, mais en réalité, il avait en vérité fait tant de choses qui allaient l’inquiéter encore et encore, alors il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir pour cela.

Pourtant, cette fois au moins, il pensait que Mitsuki s’inquiétait pour rien.

« Ne t’inquiète pas pour moi, » déclara-t-il. « C’est vrai qu’on ne sait jamais ce qui va se passer ici, mais pour l’instant, c’est calme. »

« Argh... Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’a rendue encore plus anxieuse, » la voix de Mitsuki, venant du haut-parleur, semblait troublée.

En effet, c’était exactement comme Yuuto l’avait dit : Iárnviðr, les choses étaient occupées et trépidantes, mais c’était paisible.

 

 

Cependant, il y avait eu aussi des incidents qui ne pouvaient se produire qu’en temps de paix.

L’intuition d’une femme était vraiment une chose redoutable.

Plusieurs jours s’étaient écoulés sans incident, et le mouton sans méfiance — Yuuto Suoh — s’était retrouvé au sommet d’un cheval.

Yuuto n’était pas encore assez habile pour monter seul, alors il était assis derrière Félicia.

Le mont Surtsey, où ils se dirigeaient, n’était pas une région très développée, donc les routes n’étaient pas bien entretenues. La calèche qu’ils utilisaient normalement pour voyager aurait pris deux jours, mais en voyageant directement à cheval, ils pourraient y arriver avant le coucher du soleil aujourd’hui.

Il était extrêmement important de pouvoir réduire de deux jours le temps de déplacement lorsque les choses étaient aussi occupées comme elles l’étaient dernièrement.

« Pourtant, même si je suis très occupé, j’aurais vraiment dû prendre le temps de pratiquer l’équitation..., » Yuuto grogna en levant les yeux vers le ciel bleu et clair, temps rare pour cette fin d’automne.

Un souverain devait projeter une image de force physique à ses sujets à tout moment, quelle que soit la vraie vérité. Si la personne responsable était perçue comme faible, son règne ne serait pas aussi efficace.

L’opinion de Machiavelli sur le sujet, telle qu’énoncée dans Le Prince, était : « Un prince doit se méfier, strictement et avant tout, d’être méprisé ou dénigré. »

Yuuto trouvait pathétique que toutes les filles qui l’accompagnaient manipulassent très bien leurs chevaux, et pourtant il ne savait pas encore monter à cheval. Il avait estimé que c’était exactement le genre d’affichage honteux qui conduirait les gens à le mépriser.

Bien sûr, la vérité était que voyager avec un si grand groupe de belles jeunes filles avec lui, l’une d’elles assise avec lui sur son cheval, projetait une image d’une telle force que ses propres sujets tremblaient devant sa puissance, mais il n’avait aucun moyen de savoir cela.

Mais Yuuto et ses grognements furent immédiatement réprimandés par Félicia, ainsi que par Sigrun, qui était à leurs côtés.

« Oh, franchement, Grand Frère ! » déclara Félicia gaiement. « Ne nous inquiétons pas de telles choses aujourd’hui. »

« Elle a raison, Père, » Sigrun avait acquiescé. « Au moins pour la durée de ce voyage, oubli ces soucis formels et détends-toi. »

L’objectif déclaré de ce voyage était que le Yuuto, normalement surchargé de travail, ait la chance de se reposer et de se détendre.

Lorsqu’ils lui avaient proposé l’idée pour la première fois, Yuuto avait refusé en disant : « Je ne peux pas prendre des vacances pendant que tout le monde est si occupé. » Mais avec son commandant en second, l’assistant du second, le chef des anciens du clan et tous ses subordonnés de confiance d’Einherjar le suppliant de « faites une pause cette fois-ci », même un souverain invaincu dans la guerre comme Yuuto s’était trouvé forcé d’admettre sa défaite.

« Je suis vraiment un bâtard chanceux, d’avoir des sujets aussi loyaux et dévoués dans ma famille, » murmura Yuuto d’un soupir ironique, mais c’était une ironie teintée de vérité.

Maintenant qu’il avait l’occasion d’y réfléchir, depuis qu’il était devenu patriarche, c’était un flot continu de crises et d’incertitudes. Il avait passé chaque jour à travailler sans vraiment avoir eu la chance de prendre des vacances.

Le fil bien tendu se coupe facilement, comme le dit l’adage. Il devrait probablement y aller doucement et se détendre de temps en temps.

Yuuto se sentait un peu coupable d’avoir fait en sorte que ses subordonnés s’inquiètent tellement pour lui, et en même temps, il sentait une grande chaleur dans son cœur qu’ils pensaient tous tellement à lui.

« Eh bien, je suppose que je vais accepter leur gentillesse cette fois-ci et m’amuser. » Yuuto avait profité de l’agréable sensation du vent frais de l’automne contre son visage, et du paysage qui passait.

Voyager à cheval sur la route était très différent de l’expérience de l’équitation en calèche.

D’abord et avant tout, il y avait le mouvement du dos du cheval sous lui, l’impression qu’il était au sommet d’une chose vivante. Il sentait clairement non seulement les pas du cheval, mais aussi de petits mouvements comme le balancement de la tête ou l’ondulation de la queue. Ce genre de sensation aurait été impossible à vivre en calèche.

La hauteur de son point de vue était également radicalement différente. Le paysage environnant lui paraissait différent et nouveau.

En regardant tout cela, je me rends compte qu’une grande partie du « paysage naturel » du Japon est assez artificiel, pensa Yuuto.

Même les lieux appelés « parcs naturels » dans son pays étaient des endroits où les arbres étaient plantés en privilégiant la beauté visuelle, avec des cerisiers en fleurs au printemps et des feuilles d’érable colorées à l’automne.

La petite ville où Yuuto avait grandi était entourée de montagnes, mais tous les arbres étaient des cèdres japonais, plantés pour leur cycle de croissance rapide et leur facilité d’utilisation dans les zones résidentielles.

En comparaison, la nature d’Yggdrasil était totalement intacte. Il y avait des roches et des cailloux éparpillés partout, et la diversité de la vie végétale grandissait au hasard, d’une manière qui paraissait beaucoup moins belle que la nature du Japon.

Mais c’était vraiment naturel.

Pendant un bon moment, Yuuto se laissa simplement absorber par la majesté de ce paysage.

***

Partie 3

Le mont Surtsey était un volcan en activité, situé au sud-est d’Iárnviðr. Le groupe de Yuuto avait réussi à arriver à la villa du patriarche au pied de la montagne avant le coucher du soleil.

Bien qu’on l’appelait une villa, elle était bien loin de l’ampleur du palais d’Iárnviðr — rien de plus qu’une simple, quoique légèrement grande, cabane ronde en bois, entre deux petits bâtiments de même fabrication.

À l’intérieur, il n’y avait que quelques lits, un bureau et des peaux de loup gris sur le sol à la place de la moquette.

Selon Jörgen, il avait été construit par le troisième patriarche du Clan du Loup comme lieu de cure thermale, à l’époque où le Clan du Loup contrôlait la majeure partie du territoire du bassin de Bifröst.

Le prédécesseur de Yuuto, Fárbauti, s’était également rendu là-bas à plusieurs reprises.

Il y avait un petit village de chasseurs à proximité qui vivaient de la vente de la viande et des peaux de cerfs et de sangliers qu’ils chassaient. Ils avaient été informés de la venue de Yuuto, et les femmes du village étaient donc venues et elles avaient nettoyé l’endroit de fond en comble.

Pour Yuuto, c’était un endroit parfaitement confortable pour passer les deux prochains jours.

Dès que Yuuto était entré dans le bâtiment, il s’était dirigé droit vers le lit et s’était précipité, avant de s’écraser face contre le lit. « Ouf ! Je suis si fatigué... »

Monter à cheval et se faire tirer par l’un d’eux en étant dans une calèche étaient des expériences complètement différentes, bien qu’ils puissent avoir le cheval en commun. L’équitation était un sport officiel en soi, après tout. Dans le Japon actuel, il y avait des machines d’exercice électroniques qui simulaient l’équitation vendue dans le cadre de la perte de poids, en raison du fait qu’elles faisaient beaucoup travailler les muscles du corps pour maintenir son équilibre tout en faisant de l’équitation.

La raison pour laquelle Yuuto était allongé, face contre le lit, c’était que ses fesses lui faisaient mal après avoir fait un si long voyage à cheval.

Pourtant, il avait pris de fréquentes pauses et s’était assuré d’appliquer au préalable une pommade à base d’huile de cheval sur ses cuisses, ce qui lui avait heureusement épargné la douleur des cuisses irritées. Il s’agissait là d’une réalisation importante en soi.

Il venait ici pour un bain curatif dans les sources chaudes, donc ça n’aurait pas été drôle s’il était arrivé avec des cuisses irritées, incapable d’aller dans l’eau chaude.

Félicia avait rapidement ouvert leurs bagages et s’était approchée de lui avec une grande serviette en tissu. « Grand Frère, que dirais-tu d’entrer tout de suite dans les sources chaudes, pour guérir une partie de la fatigue de ton voyage ? »

Yuuto avait envie de dormir comme un rocher là où il était, mais il se sentait aussi mal à l’aise d’être trempé de sueur jusqu’à ses sous-vêtements.

« Oui, je pense que je vais le faire, » Yuuto avait forcé son corps fatigué à se relever.

Comme les filles étaient plus nombreuses que lui, il se sentait un peu mal d’utiliser les bains avant elles. Mais, se mettant à leur place, elles ne se sentaient pas vraiment à l’aise en tant que subordonnées avec l’idée d’aller avant leur patriarche, et même si elles le faisaient, elles ne pourraient sûrement pas prendre leur temps et s’amuser.

En tant que supérieur, la chose à faire dans cette situation serait de se dépêcher en allant se baigner rapidement, pour que les autres puissent utiliser les bains sans se soucier de rien.

« Alors, d’accord, » déclara-t-il. « J’espère que ça ne te dérange pas, mais je vais commencer. Vas-y, dis-le aux autres de ma part. »

Il voulait éviter à tout prix toute situation où lui et les filles se croiseraient dans les bains.

En tant qu’homme, ce n’était pas comme s’il n’avait jamais fantasmé sur ce genre de situation, mais le simple fait que Mitsuki le découvre ne lui avait pas seulement donné froid dans le dos, mais cela lui avait aussi donné des maux de ventre.

Certes, il y a environ deux mois, dans le palais du Clan de la Corne, il avait fini par devoir entrer dans le bain avec Félicia et Sigrun pour des raisons de sécurité alors qu’il se trouvait dans une nation étrangère. Mais il était sur le territoire du Clan du Loup en ce moment.

Yuuto avait pris la serviette de Félicia et l’avait déroulée rapidement avec un clin d’œil satisfaisant, avant de la mettre sur son épaule. Il s’était ensuite dirigé vers l’extérieur, vers les sources chaudes situées à l’arrière du bâtiment.

« Ahhh, voilà comment on apprécie la nature, » murmura-t-il en appréciant le paysage.

Il y avait un ruisseau de montagne clair et profond qui coulait avec une profondeur qui allait jusqu’aux genoux, et derrière lui s’étendait une étendue luxuriante d’arbres, avec certains d’entre eux qui présentaient des feuilles tachées d’un beau rouge.

Il y avait des rochers éparpillés le long de la rive de la rivière et, dans un secteur, il y avait une falaise, en dessous de laquelle Yuuto pouvait voir la vapeur blanche monter. Ce n’était pas si différent d’un bassin d’eau normal, mais ça devait être les sources chaudes. D’un côté, il y avait une petite structure en forme de pavillon, qui servait probablement à la fois d’abri contre les éléments et de vestiaire.

« Joli ! » Yuuto avait immédiatement pris goût à cet endroit, et malgré la fatigue qu’il ressentait, il avait trouvé que ses pas s’allégeaient en entrant dans le pavillon.

Avec excitation, il s’était rapidement déshabillé et avait mis sa main dans l’eau pour le tester. C’était peut-être un peu trop chaud à son goût, mais pas au point qu’il ne pouvait pas le supporter.

Dans le Japon moderne de Yuuto, les stations thermales et les hôtels affichaient la température de l’eau sur un écran. D’après son expérience de ces endroits, cette eau était probablement à environ 42 degrés Celsius. S’il entrait et qu’il laissait son corps s’y habituer, la température allait être excellente pour un bain d’eau chaude.

« Whoa, c’est chaud ! » Yuuto avait utilisé un seau qu’il avait trouvé dans le pavillon pour se laver la sueur avec de l’eau chaude, puis il avait marché lentement dans la piscine et s’était abaissé.

« Whewee, c’est le paradis..., » s’exclama Yuuto.

Il y avait un rocher de forme très pratique à proximité, alors Yuuto s’était appuyé contre lui et avait pris une grande respiration.

C’était comme si toute sa fatigue se dissipait dans l’eau chaude de la source.

Et contempler la majesté de la nature lui donnait un sentiment de paix. Il sentait son cœur s’alléger, libéré des pressions constantes de son devoir de patriarche.

Je suis vraiment content d’être venu ici, se dit Yuuto.

Et alors qu’il l’avait fait...

« Wooow, des sources chaudes, des sourccccess chaudeeees ! » s’exclama Albertina.

« Al, s’il te plaît, ne court pas comme une petite enfant, » déclara Kristina.

« N-Ne dis pas ça, Kris, je ne suis pas une enfant ! » s’exclama Albertina.

« Eh bien, voyons voir, la dernière fois que tu as fait pipi au lit, c’était..., » déclara Kristina.

« Awawawa, qu’est-ce que tu dis tout d’un coup ? Qu’est-ce que tu dis !? » s’écria Albertina.

« Et au fait, ce bruit de ruissellement que j’ai entendu tout à l’heure..., » déclara Kristina.

« C-Ce n’était pas moi, d’accord ? Je ne l’ai pas fait ! » s’écria Albertina.

« Oh, je parlais seulement du son du ruisseau. Mais tu as l’air un peu sur la défensive, là. Quelque chose t’est-il venu à l’esprit ? » demanda Kristina.

« N-non non non non non, rien ! Je ne me suis pas pissée dessus depuis une éternité ! » déclara Albertina.

« Je suppose que c’est vrai, même pour quelqu’un comme toi, Al. Tu n’es pas si bébé que ça, » déclara Kristina.

« Uh huh, c’est vrai, » déclara Albertina.

« Tu étais juste un peu nerveuse la première fois que tu as rencontré Père, non ? » demanda Kristina.

« Ne parle pas de ça quand il est juste devant nous ! » déclara Albertina.

Deux voix familières avaient sorti Yuuto de son état d’esprit rêveur et l’avaient ramené à la réalité.

Tandis qu’il se tournait frénétiquement vers les voix, il voyait les jeunes jumelles, badinant comme toujours l’une avec l’autre.

« Pourquoi êtes-vous venues ici toutes les deux ? » Yuuto éleva la voix pour les interroger, mais Kristina le regarda d’un air vide.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? On était juste à côté de toi tout ce temps, » déclara Kristina.

« Quoi, vraiment !? » Yuuto n’avait rien remarqué du tout.

Bien sûr, c’était parfaitement compréhensible. Toutes les deux étaient inégalées au sein du Clan du Loup pour leur art de dissimuler leur présence. Yuuto n’était pas meilleur qu’un amateur en ce qui concerne les arts martiaux, donc il n’avait aucun moyen de les percevoir.

« Oui, et nous avons eu un regard ample, approfondi et complet sur toi, » avait souri Kristina.

« Ouais, j’étais tellement surprise que le sien soit bien plus grand que celui de notre père ! » déclara Albertina.

« En effet, et considérant que celui de notre père est beaucoup plus grand que celui de l’homme moyen... Comme on s’y attendait du célèbre et infâme Loup, Hróðvitnir ! Tu dois me faire gémir de plaisir tous les soirs, » déclara Kristina.

« Ne pars pas comme ça en crachant des rumeurs nuisibles comme ça ! » Yuuto cria, et bien qu’il savait qu’il était déjà trop tard, il se couvrit instinctivement l’entrejambe de ses mains.

Son visage était insupportablement chaud. Même s’ils n’étaient que des enfants, être vus nus par quelqu’un du sexe opposé comme ça était embarrassant. Il s’était mis en colère dirigeant une seule main vers les deux jumelles.

« S-Sortez d’ici pour l’instant. Ce voyage est censé être pour que je puisse me détendre, alors laissez-moi au moins me baigner en paix pendant un moment. Tant que vous êtes là, je ne pourrais pas me détendre même si je le voulais, » déclara Yuuto.

« Ça ne suffit pas, » insista Kristina. « Après tout, nous sommes censées vous protéger. »

« Je n’en ai pas besoin. Il n’y a pas de bandits par ici, » Yuuto cracha les mots, devenant de plus en plus irrité.

Les sources chaudes étaient entourées dans trois de ses quatre directions par les bâtiments de la villa, et bloquées par un mur de roche sur la quatrième. Les bâtiments avaient été construits dans le but de défendre facilement le bain curatif personnel du patriarche. Et les guerrières vétéranes Einherjar de Yuuto étaient actuellement dans ces bâtiments. Ce n’était vraiment pas un endroit où les criminels pouvaient se faufiler.

C’était exactement ainsi que Jörgen lui avait recommandé l’endroit en disant : « Vous n’aurez pas peur d’être accosté par des bandits dans cet endroit. Vous pourrez profiter pleinement des sources chaudes sans aucun souci. »

« Il est vrai que je doute que des bandits nous attaquent ici, mais il y a des cerfs sauvages et des singes dans les bois qui viennent parfois ici, alors le commandant en second nous a dit de veiller à te protéger avec vigilance, Père, » déclara Kristina.

« Qu’est-ce que... !? » Les yeux de Yuuto s’étaient écarquillés. C’était la première fois qu’il en entendait parler. « Mais ce n’est pas comme si vous pouviez faire quoi que ce soit contre les animaux sauvages. » Yuuto avait saisi ce qui semblait être une opportunité. « Allez appeler Run ou quelqu’un d’autre à la place. »

Kristina n’était pas douée au combat, et bien qu’Albertina soit une maîtresse des techniques d’assassinat qui pouvait aller encore plus vite que Sigrun, elle n’avait pas la force pure nécessaire pour combattre les bêtes sauvages.

Utilisant cela comme excuse, il les envoyait chercher quelqu’un d’autre, puis il en profitait pour se dépêcher et remettre ses vêtements.

En réagissant à une situation aussi imprévue avec une telle rapidité d’esprit, il aurait aimé pouvoir dire qu’il avait été à la hauteur de sa réputation de stratège invaincu, mais il avait dû admettre que Kristina était un niveau au-dessus de lui, considérant que la petite diablesse avait soigneusement réussi à le mettre dans un tel piège dès le départ.

Pourtant, tout irait bien maintenant.

« Tu as raison. Et c’est pourquoi tout le monde devrait arriver d’un moment à l’autre, » déclara Kristina.

« Hein... ? » Yuuto était abasourdi. « Tout le... monde ? »

« C’est vrai. Regarde. » Avec un sourire diabolique, Kristina se retourna et montra du doigt.

« Quoi... quoi... » Le regard de Yuuto avait suivi le doigt, et il avait été stupéfait.

Il était tellement absorbé par sa dispute avec Kristina qu’il n’avait pas remarquée, mais toutes les autres filles s’approchaient maintenant, les serviettes à la main !

« Tu m’as piégé, n’est-ce pas, Kris !? » cria-t-il.

« Qu’est-ce que tu racontes ? » demanda Kristina.

« Argh, petite renarde intrigante ! » Yuuto avait crié d’exaspération après sa fille assermentée, qui n’avait fait que sourire calmement en guise de réponse.

On disait que le grand général carthaginois Hannibal avait utilisé des tactiques astucieuses pour encercler et anéantir une force ennemie beaucoup plus importante lors de la bataille de Cannae, envoyant une énorme onde de choc dans la République romaine de l’époque.

 

 

Et pendant la période Sengoku au Japon, pendant la bataille d’Okitanawate, le clan Shimazu avait utilisé une tactique militaire désormais célèbre appelée « le pêcheur et le bandit » pour simuler et encercler une force plusieurs fois plus grande que la leur, avant de les battre.

Sur le champ de bataille, l’encerclement de ses ennemis leur conférait une incroyable supériorité tactique. C’était assez pour apporter la victoire à une force numériquement beaucoup plus faible.

En revanche, en ce moment, Yuuto était un homme seul entouré de sept femmes.

La situation sur son champ de bataille était, de l’avis général, tout à fait désespéré.

***

Partie 4

« C’est vraiment le paradis, » déclara Félicia en soupirant de plaisir. Elle reposait son dos contre l’un des rochers, avec juste ses jambes trempant dans les sources.

Alors qu’elle expirait, ses gros seins se balançaient légèrement. Malgré leur taille, ils étaient assez fermes pour que ses mamelons saillants soient légèrement inclinés vers le haut. Et avec sa taille serrée, sa silhouette attirait les regards envieux de toutes les filles présentes.

« Oui, c’est l’endroit parfait pour que Père puisse se reposer, » Sigrun se tenait au centre de la piscine, sa silhouette nue et bien tonique était entièrement exposée. Sa silhouette était serrée et musclée, mais toujours féminine et souple, rappelant celle d’un gros chat prédateur.

Elle tenait encore une épée à la main, ce qui la faisait ressembler encore plus à une déesse mythique, avec un air de dignité sacrée en elle.

« O-O-Oui, c’est vraiment génial, ouais ! » La réponse d’Ingrid avait été de crier d’une voix disproportionnellement forte et criarde, alors que son visage était rouge comme une pomme mûre.

Tout comme Félicia, elle se reposait contre un rocher, les pieds dans l’eau, mais peut-être par embarras, elle se couvrait fermement avec sa serviette. Pourtant, avec la moitié supérieure de ses seins exposés, et la ligne de sa taille fine, les courbes féminines de son corps étaient encore évidentes à voir.

« C’est la première fois que je visite une source chaude, mais c’est vraiment bien. Ahh..., » Linéa se tenait contre un rocher, y appuyant ses bras, avec le bas du corps dans la source, et laissant échapper des soupirs de plaisir.

L’expression sur son visage rougi semblait érotique. L’image de son dos élancé et de son derrière bien formé gigotait sous les ondulations de la vapeur de l’eau.

« Wheee, le vent est si doux ! » Albertina gloussa en courant par ici et par là, le long de la rivière.

Elle était aussi complètement nue.

Au moins, elle semblait en bonne santé et pleine d’énergie.

Kristina soupira. « Franchement, Al, un de ces jours, tu dois apprendre la modestie en tant que femme. » Alors qu’elle suivait sa sœur des yeux, elle poussa un soupir exaspéré.

Kristina était occupée à ramasser de l’eau avec ses deux mains et à la laisser retomber, encore et encore. Les ondulations créées par cela avaient réussi à dissimuler sa forme nue d’une manière qui ressemblait presque à une illusion magique.

Le fait d’être presque capable de voir, mais pas tout à fait, avait un effet étrangement fascinant.

« E-Est-ce qu’une esclave comme Éphy peut vraiment être autorisée à être dans un endroit aussi incroyable que celui-ci ? » Éphelia était assise dans la source, les genoux serrés, et tremblait nerveusement.

Elle avait initialement prévu de rester dans le pavillon et de garder les vêtements de tout le monde, mais Félicia et Ingrid avaient insisté pour qu’elle y entre aussi, et elle n’avait pas pu refuser leur demande.

Yuuto, quant à lui, était assis le dos tourné vers les filles, prisonnier d’une spirale interne de regrets. « J’aurais dû m’enfuir quand j’en avais l’occasion. »

Il ne pouvait pas se lever et sortir du bassin nu avec toutes ces filles qui le regardaient, et il s’était retrouvé assis là, attendant une ouverture pour s’échapper.

Selon la sagesse commune, la retraite était l’aspect le plus difficile d’une bataille. Une fois qu’un général s’était rendu compte que la situation était trop désavantageuse, il devait être prêt à accepter certaines pertes et à battre en retraite immédiatement.

C’est ainsi que se déroulait la logique, mais les gens avaient tendance à perdre la capacité d’agir de façon rationnelle et sans émotion lorsqu’ils étaient confrontés à une situation de crise réelle.

En ce sens, Oda Nobunaga avait vraiment été une figure incroyable. Pendant le siège de Kanegasaki en 1570 apr. J.-C., Nobunaga avait senti le danger que ses forces pourraient être prises dans une attaque en tenaille, et malgré le succès de la bataille jusqu’à présent en sa faveur, il avait rapidement ordonné une retraite.

« Mais comment aurais-je pu prédire ça... ? » Yuuto continua à se plaindre doucement.

De retour à Iárnviðr, il s’était assuré d’expliquer les choses à tout le monde à plusieurs reprises, et après cela, il avait pu prendre des bains seul sans avoir à dire quoi que ce soit en particulier.

L’incident des bains dans la capitale du Clan de la Corne n’avait été qu’une exception dans des circonstances d’urgence, et Yuuto s’était assuré que ses petites sœurs et filles le comprennent.

Yuuto était pleinement conscient de ses propres lacunes. C’est exactement pour cela qu’il avait choisi de faire confiance aux autres, en comptant sur eux pour l’aider.

Cette confiance sincère avait profondément marqué ses subordonnés, leur inspirant une profonde loyauté et la volonté de faire quelque chose pour lui.

C’était, en effet, la qualité rare appartenant à un vrai dirigeant et souverain. Mais surtout dans des moments comme celui-ci, cela avait eu des effets secondaires négatifs.

Souvent, les forces et les faiblesses d’une personne étaient les deux faces d’une même médaille. Yuuto n’avait jamais eu d’obsession particulière pour son propre pouvoir ou son autorité, et il avait donc été terriblement négligé quand il s’agissait de ses propres alliés.

« Père ? Au lieu de t’enfermer dans un coin comme ça, pourquoi ne pas venir te détendre un peu plus ? » Kristina l’avait appelé.

« Tu crois que je peux faire ça maintenant !? » s’écria Yuuto.

« Tout va bien, Père. Je t’assure que le tien est un spécimen splendide et extraordinaire, donc tu n’as pas à t’en inquiéter, » déclara Kristina.

« Change de sujet ! En fait, je suis ici depuis assez longtemps déjà ! Je m’en vais ! » Yuuto cria en colère sans regarder dans la direction de Kristina, et il était sorti de l’eau. À ce moment-là, il était assez en colère pour qu’il ne puisse plus se soucier si elles le voyaient nu une fois.

Les filles étaient arrivées justes après qu’il se soit déshabillé et qu’il se soit mis à l’eau, avec un drôle de minutage qui lui avait rendu la tâche de s’échapper très difficile. Et les deux premières d’entre elles avaient été les jumelles, les expertes en actions furtives. Rien que cela avait suffi à Yuuto pour comprendre que ce fût planifié.

Donc, même s’il avait attendu que la tempête passe, pour ainsi dire, il était peu probable qu’elles lui en donnent l’occasion. Il était clair que rester ici ne ferait qu’empirer les choses.

Sigrun et Félicia s’étaient déplacées, avec une rapidité incroyable, pour se tenir devant le vestiaire et bloquer le chemin.

« S’il te plaît, attends, Père, » déclara rapidement Sigrun. « Je n’ai pas pu te laver le dos pendant ce temps au palais du Clan de la Corne, alors je te supplie de me donner une autre chance ! »

« C’est exact, Grand Frère, » déclara Félicia. « Tu as accordé ce vœu à l’aînée Linéa la dernière fois, mais il est bien trop froid de ne pas accorder ce même privilège à celles d’entre nous qui font partie de ton propre clan. Je suis assez attristée que tu donnes l’impression d’avoir mis de la distance entre nous. »

Ni l’une ni l’autre ne faisaient d’efforts pour se couvrir.

Yuuto s’était retrouvé à tourner la tête vers la droite par embarras. Mais quand il avait fait cela, les silhouettes des autres filles qui se baignaient encore étaient entrées dans son champ de vision, alors il avait été forcé de fermer les yeux, et il ne pouvait plus bouger. Il avait finalement réalisé, trop tard, qu’il était en échec et mat.

Yuuto avait baissé la tête. « ... Très bien, faites ce que vous voulez. »

À ce stade, tout ce qu’il pouvait faire était de dire ces mots.

***

Partie 5

« ... Qu’est-ce que c’est que cette situation !? » Yuuto était hors de l’eau, assis sur un rocher de forme pratique, et complètement désemparé.

Ses yeux étaient encore fermés, il n’avait donc pas une bonne idée de la situation, mais il pouvait voir que les filles étaient entassées autour de lui en entendant le bruit de leur respiration.

« C’est le résultat d’innombrables discussions que nous avons eues, en tirant une leçon de l’échec du bain du Clan de la Corne, sur la façon dont tout le monde pouvait montrer correctement son dévouement envers toi, Grand Frère, » déclara Félicia.

« Pourquoi cette petite chose est-elle si importante pour vous ? » cria Yuuto d’une voix aiguë.

Un dicton populaire disait que les hommes venaient de Mars et les femmes de Vénus. Même à l’ère moderne du XXIe siècle, ce qui se passait dans la tête des femmes restait un mystère total pour les hommes.

Et en effet, il en était de même pour Yuuto à ce moment-là. Rien n’avait de sens pour lui.

« L’appeler “une petite chose”, c’est trop, » le réprimanda Félicia. « Je ne peux pas te permettre de dire ça, Grand Frère. Chacune d’entre nous t’est reconnaissante du fond du cœur, et nous souhaitons exprimer ce sentiment en te lavant le dos, mais jusqu’à présent nous n’avons pas été capables de le faire. Nous ne pouvions pas laisser passer une occasion aussi rare. »

« D’ailleurs, nous avons déterminé nos positions équitablement en tirant au sort, » déclara Kristina, en tenant le bras gauche de Yuuto. Il pouvait dire par le ton de sa voix qu’elle aimait l’observer dans cette situation.

Albertina tenait son bras droit. Sigrun était à côté de sa jambe droite, et Ingrid était à côté de sa gauche, rougissant et murmurant, « Oh mon Dieu, oh mon Dieu, » à elle-même.

Linéa était juste devant lui, les deux genoux au sol et penchés sur lui avec une serviette.

Et sa fidèle adjudante Félicia avait, semble-t-il, tiré au sort le fait de s’occuper de son dos.

Yuuto s’était battu jusqu’au bout pour laisser son entrejambe en dehors de ça. La serviette enroulée autour de sa taille était son dernier acte de résistance contre elles. Jamais auparavant dans sa vie un seul morceau de tissu n’avait été aussi important pour lui.

D’ailleurs, Éphelia avait refusé le tirage au sort. Les subordonnés directs du patriarche, qui avaient échangé avec lui le Serment sacré du Calice, attendaient avec ferveur l’occasion de réaliser le désir qui leur avait été refusé pendant si longtemps. Elle avait trouvé l’idée d’une esclave comme elle qui participait trop impudente.

« Augh, qu’on en finisse, c’est tout ! Mais une fois que c’est fini, on rentre directement à la maison ! Compris !? » La déclaration de Yuuto avait été rejetée et avait suscité un peu de ressentiment. Il se sentait comme un morceau de viande sur la planche à découper.

La retenue avec laquelle Yuuto ne devait pas ouvrir les yeux était digne d’éloges.

C’était un homme de la campagne à l’ancienne. Le monde d’Yggdrasil n’était pas un monde où le choix de qui et si elle devait se marier était une question de liberté personnelle, comme au Japon du 21e siècle.

Tout comme ce qui s’était passé au Japon avant le boom économique de l’après-guerre, et comme Félicia l’avait vécu, la société d’Yggdrasil était froide envers les femmes qui ne pouvaient se marier.

Dans un monde avec ces valeurs, Yuuto s’était fermement engagé à ne pas regarder une femme nue célibataire, car il était incapable de prendre ses responsabilités à l’ancienne et de l’épouser.

Mais il ne pouvait pas non plus nier que le même attachement à ses valeurs lui avait coupé les moyens d’échapper à cette situation.

« Très bien, je vais commencer, Grand Frère. » Yuuto entendit la voix de Linéa, et il sentit une serviette mouillée commencer à frotter contre sa poitrine.

« Avec ta permission, Père ! »

« Eh bien, Père... »

« Commençons, Grand Frère. »

Il ressentait la même sensation en commençant par les bras et les jambes. Ça chatouillait un peu, mais ça faisait aussi du bien. Le fait d’avoir une autre personne lavant son corps était en fait une expérience intensément agréable. Et celles qui le lavaient étaient toutes des filles d’une beauté exceptionnelle.

 

 

Même s’il avait les yeux fermés, il ne pouvait s’empêcher d’y penser. Il sentait la zone entre ses jambes devenir plus chaude.

Ce n’était pas ce genre d’acte entre un homme et une femme, ce n’était rien de plus qu’une expression de la piété filiale des filles à leur Grand Frère et père juré. Yuuto s’était répété ça dans son esprit, mais — .

treinte.*

« Uwagh !? Mademoiselle F-Félicia, qu’est-ce que vous utilisez pour me laver le dos !? » Yuuto était si étonné qu’il parle à Félicia dans un langage poli.

Félicia répondit en chuchotant à son oreille, d’une voix pleine de sensualité. « C’est évident... Je te lave avec ma poitrine. »

« Q-Qu-Quoiii !? » s’écria Yuuto.

« Laver le dos de mon Grand Frère bien-aimé avec un simple outil ou un chiffon serait le summum de la grossièreté. Je dirais que te laver avec mon propre corps est la façon la plus fidèle et la plus pure d’exprimer ma dévotion envers toi ! » déclara Félicia.

« Il y a définitivement quelque chose qui ne va pas avec haaaaagh !? » Yuuto sentit soudain quelque chose de mouillé contre la plante de son pied gauche.

« R-R-R-Run ! Qu’est-ce que tu viens de faire ? » demanda Yuuto.

Qu’est-ce que c’était ? Yuuto n’avait pas la moindre idée. C’était une sensation qu’il n’avait jamais ressenti de sa vie.

« Je te léchais le pied, Père. Euh, ç-ça n’a pas fait mal, j’espère ? » demanda Run.

« T-Tu me lèches !? » s’écria Yuuto.

« Oui, j’avais peur qu’une soldate maladroite comme moi puisse abîmer ta précieuse peau, alors j’ai demandé conseil à Félicia, et elle m’a répondu que je devrais utiliser ma langue, » déclara Run.

« Félicia, quel genre de conseil donnes-tu à Run ? » demanda Yuuto.

« Kh... ! C-C-C-Comme prévu des deux personnes les plus proches de Grand Frère ! Je ne peux pas me permettre d’avoir peur dans cette situation ! » déclara Linéa.

« J’ai autant de gratitude envers Yuuto que vous toutes, et je ne vais pas perdre ! » cria Ingrid.

« Vous devriez tous les deux prendre l’habitude de la compétition et l’utiliser pour autre chose ! » déclara Yuuto.

Les cris désespérés de Yuuto n’avaient pas atteint leurs oreilles. Il avait commencé à ressentir des sensations chaudes et douces sur sa poitrine et sa jambe droite qui ne venait pas du tissu. Il ne voulait pas penser à ce que c’était, et n’avait vraiment plus la capacité d’y penser.

Il était déjà depuis longtemps dans les sources chaudes fumantes, et il commençait à s’évanouir. Sa situation actuelle ne l’aidait pas. En fait, cela ne faisait qu’empirer les choses.

« D’accord, je vais aussi essayer ! » s’exclama Albertina.

« Al, tu es encore trop jeune pour ça, alors utilisons ces chiffons de lin pour le frotter, d’accord ? » déclara Kristina calmement.

« Wôw, wôw, ça a l’air si incroyable, Maître ! » s’écria Éphy.

Le fait que les plus jeunes filles ne participaient pas à cette compétition arrivée ex-aequo était une consolation au moins, mais cela n’avait pas arrêté les autres.

« Ah... oh... merde..., » Yuuto avait l’impression que quelque chose était sorti de son nez. Mais, il n’avait plus la capacité de penser à ce que c’était.

Comme sa conscience commençait à s’estomper, il avait seulement senti la sensation que sa tête tournait, et le sentiment étrange de ne pas savoir de quel côté était en haut.

« Grand Frère !? »

« Père !? »

« Grand Frère !? »

« Y-Yuuto !? »

« Père !? »

« Maître !? »

Le son faible et lointain des voix des filles fut la dernière chose que Yuuto entendit avant qu’il perde enfin conscience.

***

Partie 6

« Nous sommes vraiment désolées ! Pardonnez-nous, s’il vous plaît. »

Quand Yuuto s’était réveillé, il était sur un lit à l’intérieur de la villa.

Il avait ouvert les yeux pour voir sept paires d’yeux inquiets qui le regardaient depuis le haut.

Après un moment de joie qu’il ait repris connaissance, les filles s’étaient toutes levées de son lit, s’étaient agenouillées et avaient commencé à s’excuser à profusion.

« Euh..., » Yuuto était encore étourdi et ne savait pas trop comment réagir.

Il secoua la tête, se vida l’esprit et essaya de comprendre la situation.

Il avait dû être transporté ici alors qu’il était inconscient. Il n’y avait pas d’autres hommes qui l’accompagnaient dans ce voyage, donc c’était les filles qui l’avaient fait.

Il portait des vêtements de nuit amples, et il était clair que les filles avaient dû l’habiller pour se retrouver ainsi. Elles auraient donc dû tout voir. C’était incroyablement embarrassant. Rien que d’y penser, son visage avait commencé à être chaud.

« G-Grand Frère !? T-Tu ne devrait pas..., » Félicia commença à se précipiter à ses côtés, mais Yuuto leva la main pour l’arrêter.

« Non, je vais bien, Félicia, » déclara Yuuto.

Pendant qu’il était dans les sources chaudes, la chaleur et la montée du sang vers sa tête s’étaient combinées à sa réaction agitée face aux corps nus des filles, et il n’avait pas été capable de penser clairement. Mais maintenant, il avait retrouvé un bon état d’esprit.

Avant toute chose, il y avait des questions à se poser.

« Alors, pourquoi avez-vous toutes fait ça ? Je suis presque sûr d’avoir dit que je voulais me baigner seule. N’est-ce pas ? » demanda-t-il.

« C’est-à-dire... qu’il y a des animaux sauvages qui s’approchent parfois des sources chaudes, alors j’ai pensé que j’avais besoin d’être là, juste au cas où..., » Sigrun commença à donner exactement la même défense que Kristina avait utilisée plus tôt.

Il est vrai que les carnivores comme les loups n’étaient pas les seuls animaux sauvages à se méfier, même les singes et les cerfs pouvaient être extrêmement dangereux.

Franchement, mon commandant en second a vraiment raté son coup en oubliant de m’avertir de quelque chose d’aussi important, se dit Yuuto en soupirant profondément.

Cela expliquait au moins les actions de son officier militaire. Yuuto avait ensuite tourné son regard vers les autres filles.

« Euh, c’est ce que j’ai dit dans les sources chaudes, mais nous te devons une énorme dette de gratitude, Grand Frère, » déclara Félicia, alors que ses yeux ne quittaient pas le sol. « Nous voulions que tu nous permettes de nous écouter et d’exprimer ce sentiment. Et comme tu rentreras un jour chez toi, nous voulions le faire maintenant, pendant que nous en avions l’occasion. »

Plusieurs autres filles acquiescèrent d’un signe de tête.

Yuuto était faible contre cette argumentation. Il savait que les filles rassemblées dans cette salle avaient un amour et un respect sincères pour lui. Et le sentiment de vouloir faire quelque chose pour les personnes les plus proches dans sa vie était aussi un sentiment qu’il comprenait. Y compris le fait que ces sentiments étaient d’autant plus forts qu’on savait qu’il n’y avait pas beaucoup de temps.

Lorsque sa défunte mère était tombée malade en phase terminale, Yuuto avait été plein de regrets. Il était en colère contre lui-même, se demandant pourquoi je n’ai pas pu être un fils plus dévoué ?

Il avait tant de dettes envers son frère aîné assermenté, mais il n’avait finalement réussi qu’à le rembourser dans la misère, un souvenir qui lui faisait encore mal au cœur.

« ... D’accord, c’est bon. C’est moi aussi ma faute, » Yuuto avait pris une grande respiration, et alors qu’il expirait, il relâcha la tension de son visage.

Jusqu’à présent, il avait toujours refusé que les filles s’occupent personnellement de lui. Bien sûr, la plus grande raison pour cela était son obligation envers Mitsuki, mais une grande partie de cela était aussi les sentiments de gêne et de honte qu’il portait avec leurs racines dans les valeurs et les mœurs du Japon d’aujourd’hui.

Cependant, dans ce monde d’Yggdrasil, avec une culture qui mettait davantage l’accent sur les liens familiaux formés par le calice que sur les liens du sang et exigeait une loyauté et un service total de la part du cœur, l’attitude de Yuuto envers les filles était peut-être vraiment trop distante et réservée.

Son entêtement n’avait fait que les pousser à vouloir le servir encore plus, invitant le genre d’incident qui venait de se produire, là où elles étaient allées trop loin.

« Quand vous êtes à Rome, faites comme les Romains, » disait le proverbe. Il fallait peut-être que tout le monde se défoule un peu de temps en temps.

Dans tous les cas, pour la sécurité de Yuuto.

« D’accord, c’est bon, » déclara-t-il. « Pour le reste de ce voyage, je vous laisserai me servir comme vous le voulez. Mais vous allez porter des vêtements ! Et on ne peut pas non plus être trop collantes ! D’accord !? »

« M-Merci beaucoup !! » Toutes les filles criaient leurs remerciements à l’unisson, leur visage s’illuminait d’une joie rayonnante.

Est-ce vraiment quelque chose dont on peut être heureux comme ça ? Yuuto pensait ça avec ironie, mais il se sentait aussi coupable de les avoir rejetées pendant si longtemps jusqu’à maintenant.

Il avait parlé avec tant d’insistance et pensait à elles comme à sa famille, mais peut-être qu’à un certain niveau, il avait gardé une certaine distance entre lui et elles.

Après cela, les filles s’occupèrent généreusement de tous les besoins de Yuuto (avec modération), et Yuuto passa le reste de ses vacances en tout confort.

Il était parti pour son voyage de retour à Iárnviðr avec son corps reposé et son esprit rafraîchi.

***

Partie 7

Après avoir accompli sa mission de cinq jours en tant que patriarche par intérim, Jörgen était maintenant en train de descendre tranquillement la rue vers sa demeure.

Le commandant en second du Clan du Loup, Jörgen, s’arrêta soudain, se retourna et cria dans l’obscurité derrière lui. « Avez-vous besoin de quelque chose de ma part ? »

Dans l’obscurité de cette nuit, la seule lumière dont il fallait parler venait de la lune dans le ciel et de la petite torche qu’il tenait. Jörgen ne pouvait presque rien voir à cinq Elles devant lui. (Une Elle était une ancienne forme de mesure en Yggdrasil égale à environ 50 centimètres.) Malgré cela, les yeux de l’ancien combattant étaient fermement fixés sur un point devant lui dans l’obscurité.

« J’étais presque sûre d’avoir moi aussi effacé ma présence. Vraiment, vous êtes un homme redoutable, commandant en second ! ♪ »

Avec ces derniers mots sur un ton chantant, la propriétaire de la voix s’était glissée hors de l’obscurité et dans le champ de vision de Jörgen. C’était une très jeune fille, qui aurait normalement semblé déplacée sur une route sombre la nuit. Mais on ne peut pas juger par les apparences seules.

Malgré son âge, c’était une personne d’une grande compétence et d’un grand potentiel, et l’autre jour, elle avait échangé le Serment du Calice directement avec le patriarche Yuuto, devenant ainsi sa fille assermentée. Elle s’appelait Kristina, se souvient Jörgen.

« Je pourrais dire la même chose de vous, vous avez passé les deux dernières années à peaufiner votre capacité à vous fondre dans l’ombre, n’est-ce pas ? » Le coin de la bouche de Jörgen s’était relevé en un sourire.

Le Clan du Loup et le Clan de la Griffe avaient déjà été des ennemis mutuels, et Kristina avait tenté d’infiltrer le palais d’Iárnviðr plus d’une fois. Chaque fois, ce qui l’avait forcée à abandonner et à revenir en arrière, c’était la présence de Jörgen et Skáviðr, les deux vétérans combattants du clan.

« Donc, vous êtes aussi au courant de ça, » dit Kristina. « Au moins, j’étais sûre que je n’avais jamais été vraiment repérée... »

« Vous ne l’étiez pas, ce qui était vraiment impressionnant. Je viens juste d’apprendre que c’était vous. Je me souviens après tout de cette sensation déstabilisante qui rampait sur la peau, » Jörgen avait remonté sa manche pour révéler la chair de poule sur son bras.

L’intuition pure d’un guerrier qui avait survécu à une bataille après l’autre, marchant sur le fil du rasoir, n’était pas quelque chose que l’on pouvait expliquer avec logique. Peu importe avec quel point l’adversaire pouvait cacher son intention de tuer, ou sa présence, cet homme pouvait encore ressentir quelque chose. Sa peau avait réagi.

Jörgen n’avait pas sur lui de rune, mais il avait un instinct bien aiguisé qui n’était pas moins extraordinaire que celui d’un Einherjar. L’expérience accumulée pouvait parfois s’avérer plus puissante que la capacité brute.

« Eh bien, ce serait certainement très pratique pour nous si vous utilisiez cette technique pour le bien du Père, » déclara Jörgen.

« Bien sûr ! C’est bien ce que je vais faire. N’est-ce pas évident ? Je suis sa fille maintenant, vous savez » déclara Kristina.

« Je sais qu’il ne faut pas croire les paroles d’une renarde, » répliqua Jörgen.

« Bonté divine. J’ai été très honnête, » Kristina soupira, l’air terriblement triste.

Jörgen n’y prêta pas attention et la fixa d’une pression encore plus forte, comme si elle essayait d’extraire ses vrais sentiments. « Alors, je le redemande : Aviez-vous besoin de quelque chose de ma part ? »

« Non ! Rien de vraiment important, » répondit Kristina. « Je voulais juste venir vous remercier d’avoir agi si vite. »

« Non, non, c’est moi qui devrais vous remercier. Vous avez fait une grande chose en m’informant, » répondit Jörgen.

« Oh, mais qu’est-ce que vous voulez dire ? Je n’ai rien fait de plus que de vous poser une question ou deux, par souci pour mon père » répondit Kristina.

« Ahh ! Est-ce ce que vous avez fait, n’est-ce pas ? » demanda Jörgen.

« En effet, c’est bien ça, » Kristina gloussa de façon suggestive.

Elle s’était rendue chez Jörgen, prétendant recueillir des informations pour les recherches de Yuuto.

« Père est à la recherche d’informations sur les célèbres manieurs de la magie seiðr. Savez-vous quelque chose sur eux ? » C’est ainsi qu’elle l’avait formulé. Et elle avait prévu de rapporter tout ce qu’elle avait appris à Yuuto.

Quelle fille attentionnée et dévouée je suis à mon père, aurait-elle dû penser.

Et, bien sûr, quelles que soient les conclusions que Jörgen puisse en tirer après avoir entendu sa question, et, quelles que soient les actions qu’il puisse entreprendre, elles étaient toutes dans son plan.

« Toute cette affaire est un casse-tête, » déclara Jörgen. « Il a d’abord demandé à l’impérial goði Alexis s’il existait une technique pour traverser les mondes, et il a collectionné avec ferveur de vieilles légendes et des rumeurs de tout le pays. Et maintenant, il enquête sur les manieurs de seiðr. Il semble que Père ait enfin commencé à concentrer tous ses efforts pour retourner dans son royaume au-delà des cieux. »

Jörgen secoua la tête, alors que son visage indiquait qu’il souffrait.

Il n’avait pas l’intention de blâmer Yuuto ou de le traiter d’irresponsable. Le jeune homme n’avait jamais eu l’intention de mettre les pieds dans ce monde en premier lieu, et avait été appelé ici contre sa volonté. Son désir de retourner dans son pays natal était aussi naturel et juste pour lui que pour tout être humain.

Il n’avait pas non plus aspiré au trône de patriarche. Au lieu de cela, le patriarche précédent l’avait pratiquement forcé à occuper ce poste. Et malgré cela, le jeune homme avait sauvé le Clan du Loup d’une crise après l’autre, et les avait aidés à grandir et à prospérer à nouveau.

Dans des circonstances normales, face à une telle dette de gratitude, la bonne chose à faire serait que tout le Clan du Loup s’unisse pour l’aider à chercher un moyen de rentrer chez lui, et qu’il reparte avec un adieu affectueux.

« C’est comme je l’ai dit lors de notre précédente rencontre, au final, nous, du Clan du Loup, ne sommes rien sans Père, » pleura Jörgen. « Personne ne peut prendre sa place. »

Maintenant que le Clan de la Griffe et le Clan de la Corne étaient officiellement au service du Clan du Loup, les Clans du Blé et du Chien des Montagnes tentaient également d’entrer sous leur protection. Mais ils ne s’engageaient pas vraiment au service du Clan du Loup —, mais seulement au service de Yuuto, une figure aussi puissante et charismatique qu’écrasante.

Jörgen pensait qu’il n’avait pas du tout ce qu’il fallait pour maintenir ces mêmes relations internationales s’il succédait à Yuuto. Et le raisonnement de Jörgen s’était déjà avéré juste.

Ce jeune homme aux cheveux noirs, connu sous le nom de Yuuto Suoh, était pour le Clan du Loup une figure beaucoup plus importante que celle dont Yuuto lui-même était au courant. En effet, il était trop grand.

« Nous devons faire en sorte que Père renonce à partir, quoi qu’il arrive. » Jörgen s’était exprimé avec détermination et volonté.

Personnellement, il sympathisait avec Yuuto et se sentait coupable, mais en tant que fonctionnaire qui pensait à la sécurité et à la prospérité du Clan du Loup, c’était la seule conclusion à laquelle il pouvait arriver.

Cependant, Yuuto était l’autorité suprême au sein du clan, donc naturellement l’usage de la force était hors de question.

Cela laissait la persuasion, mais bien que Yuuto puisse paraître doux, une fois qu’il avait décidé quelque chose, il s’entêtait à aller jusqu’au bout, avec une volonté indomptable.

Dans l’état actuel des choses, même si tout le monde se rassemblait et le suppliait de rester ici, cela ne ferait rien d’autre que de l’énerver. Il n’y avait aucune chance qu’il cède.

Du moins, pas encore.

« Dans la mesure du possible, j’espérais que l’une d’entre vous aurait profité de l’occasion pour faire plus ample connaissance avec lui, » déclara Jörgen. « Je ne sais pas si je devrais être plus déçu par mes sœurs de clan, qui ne peuvent même pas séduire un homme célibataire malgré l’occasion parfaite qui leur était donnée, ou si je devrais louer la fidélité inébranlable du Père, qui a su se retenir en dépit de tant de belles femmes qui l’entouraient. C’est vexant de toute façon. »

Jörgen soupira, avec un regard dur sur son visage balafré.

Au retour de Yuuto, il n’y avait aucun sentiment que lui et les filles partageaient le genre de tension maladroite, romantique et douce qui était unique à un couple nouvellement intime.

Même sans avoir voyagé avec eux, Jörgen avait tout de suite su qu’aucun jumelage de ce genre ne s’était produit lors de ce voyage.

« Hehe hehe, ça me fait me souvenir de quelque chose. On dit qu’il y a une rumeur transmise des temps anciens selon laquelle ceux qui visitent les sources d’eau chaude seront bénis avec des enfants, » Kristina avait fait à Jörgen un regard suggestif et omniscient.

Jörgen avait répondu avec un large sourire satisfait de lui-même. « Alors, vous avez des oreilles pointues, petite renarde. Oui, j’avais pensé que si Père concevait un enfant, cela ferait pencher la balance de son cœur un peu plus en notre faveur. Eh bien, il semble qu’il y ait eu au moins quelques petits progrès cette fois-ci, alors je suppose qu’il va falloir que je sois satisfait pour l’instant. Nous avons encore le temps. Nous pouvons créer autant d’opportunités que nécessaire. »

« Oh, impressionnant. Comme on pouvait s’y attendre de la part du commandant en second du Clan du Loup, vous avez un sacré don pour ce genre de complot, » déclara Kristina.

« Mais je ne suis rien comparé à votre père biologique, » déclara Jörgen.

Pendant la longue ascension de Jörgen jusqu’à son poste actuel, il avait survécu à de multiples luttes de pouvoir politiques internes.

On ne peut pas influencer les gens par seulement une approche énergique.

Le visage effrayant et meurtri de Jörgen démentait son vrai talent : il excellait dans la politique détournée, gérant des intérêts divergents et préparant le terrain pour que les plans avancent sans heurts. Son statut de commandant en second n’était pas une coïncidence.

Bien qu’il ait toujours eu tendance à se concentrer sur la coopération et les affaires intérieures, sa capacité de voir les choses d’un point de vue plus large était limitée.

« J’ai quand même été un peu surpris par vous, » ajouta Jörgen. « Le Clan de la Griffe ne sera-t-il pas plus à l’aise si Père quittait ce monde ? »

« Je suis maintenant une enfant directe subordonnée du patriarche du Clan du Loup, vous savez. Mais, d’accord, si je m’efforçais de parler en tant que fille du Patriarche du Clan de la Griffe Botvid, je dirais ceci : Plutôt que d’essayer bêtement de saper le Clan du Loup et de lui voler sa richesse, il serait plus prudent et beaucoup plus rentable de lui rester fidèle et de recevoir une part de sa prospérité. Voilà à quel point Père est puissant et grand, » répliqua Kristina.

« ... Hm, je vois, » répondit Jörgen.

Je pensais que la petite renarde ne révélait toujours pas toutes ses intentions, mais on dirait qu’elle croyait ce qu’elle disait tout à l’heure, se dit Jörgen.

Après la grande défaite du Clan de la Griffe au siège d’Iárnviðr et la campagne de représailles du Clan du Loup après l’accession de Yuuto au poste de patriarche, le Clan de la Griffe avait perdu beaucoup de son territoire et de ses soldats. Peut-être la situation intérieure y était-elle encore pire que ne le croyait le Clan du Loup.

« C’est quand même impressionnant d’avoir une telle perspicacité pour quelqu’un d’aussi jeune, » déclara Jörgen. « Je crains pour l’avenir. »

« Bonté divine, dois-je me répéter ? Je suis une subordonnée directe du patriarche du Clan du Loup. J’aimerais que vous disiez que vous avez de grands espoirs pour moi, » Kristina avait gonflé ses joues dans un spectacle d’irritation enfantine.

D’après sa personnalité, c’était clairement un jeu d’acteur.

Jörgen avait souri, puis répondit par un long soupir affecté. « De mon point de vue, j’ai l’impression qu’on nourrit un serpent dans notre sein. »

« Quelle cruauté ! D’abord je suis une renarde, et maintenant vous me comparez à un serpent ? Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je suis toujours une fille avec des sentiments... »

« Vous devriez prendre ça comme un compliment sur le fait que je pense que vous êtes trop intelligente et dangereuse pour vous ignorer. Eh bien, au moins sur le point de ne pas vouloir perdre notre maître et bienfaiteur, il semble que le Clan du Loup et le Clan de la Griffe partagent un intérêt commun. Un apprentissage qui a de la valeur en soi. » Il hocha la tête profondément, puis fit un large sourire. « J’espère que c’est le début d’une amitié durable. Ha ha ha ha ha ! »

À la lumière d’une petite torche dans l’obscurité, les épaules de Jörgen tremblèrent de son rire joyeux et éclatant.

Il avait confirmé que, du moins pour l’instant, la petite renarde rusée au milieu d’eux s’efforcerait de faire profiter le Clan de la Griffe en travaillant loyalement pour le Clan du Loup.

C’était une bonne nouvelle pour lui, et il avait fait disparaître un poids énorme de son esprit.

***

Acte 3

Partie 1

La salle était bordée de douzaines de bureaux alignés, où les enfants sculptaient des lettres sur des tablettes d’argile.

Ils affichaient tous des expressions rigides et, bien qu’ils s’efforçaient manifestement de se concentrer sur le travail devant eux, plus d’un enfant jetait de temps en temps un regard furtif derrière eux.

Un homme d’âge moyen se tenait devant les enfants, lisant à haute voix un récit épique de l’histoire du siège d’Iárnviðr. « C’est ainsi que le Patriarche Yuuto a réussi à vaincre et a chassé les armées alliées du Clan de la Griffe, du Clan des Cendres et du Clan du Croc, sauvant ainsi le Clan du Loup de sa crise de vie ou de mort. »

Il s’agissait d’un vaxt dans la ville d’Iárnviðr, une école pour la formation de futurs scribes et fonctionnaires.

L’enseignant qui dirigeait la classe était un vétéran de vingt ans, et il avait déjà lu cette histoire à haute voix des centaines de fois, alors normalement il aurait pu la réciter mot pour mot de mémoire. Cependant, aujourd’hui, il y avait une hésitation dans sa voix, et il ne parlait pas aussi facilement.

C’était peut-être compréhensible, cependant, car le personnage principal du conte épique était assis à l’arrière de sa classe, observant le processus d’enseignement.

« Entendre parler de ça ainsi est vraiment embarrassant..., » commenta Yuuto.

« Tee hee, » gloussa Félicia. « Mais j’ai entendu dire que les enfants font beaucoup plus attention quand les histoires parlent de toi, Grand Frère. Et les enfants semblent apprendre plus rapidement avec les sujets qui les intéressent. »

Ses paroles avaient fait se souvenir à Yuuto une citation de Confucius, et il avait haussé les épaules dans la défaite. « Bon sang. “Ceux qui connaissent la vérité ne sont pas égaux à ceux qui l’aiment, et ceux qui l’aiment ne sont pas égaux à ceux qui s’en réjouissent”, est-ce bien cela ? »

Étudier quelque chose d’agréable était plus efficace que d’être forcé d’étudier quelque chose d’ennuyeux. Il semblait que la vérité restait constante, quelle que soit l’époque.

Yuuto se tourna vers Éphelia, qui était assise à côté de lui, et posa une main sur sa tête. « Alors, tu penses que tu peux le faire ? »

« Fwah !? » La voix de Yuuto l’avait tellement effrayée qu’elle avait émis un bruit étrange. Apparemment, elle avait été tellement absorbée à écouter le récit qu’elle n’avait plus conscience de ce qui l’entourait. « Oh, e-euh, mais est-ce vraiment bien pour Éphy d’assister à un vaxt ? »

« Il n’y a pas de bien ou de mal à cela, » déclara Yuuto. « Fais-le. C’est un ordre. »

« Oh..., » Éphelia semblait timide et sans confiance, alors Yuuto s’était affirmé pour lui faire comprendre la situation.

Il s’était dit que s’il lui laissait trop de choix en la matière, cela la rendrait encore plus incertaine.

Dans le Japon natal de Yuuto, au XXIe siècle, l’éducation des enfants était obligatoire. Peu importe que l’on veuille aller à l’école ou non, il le fallait.

« Ta tâche, c’est d’étudier ici, » déclara Yuuto. « Si tu as de bonnes notes, tu seras payé en récompense. Si tu travailles dur, tu seras en mesure de réunir plus rapidement les fonds nécessaires à ton but. »

Si un esclave pouvait payer à son maître une somme d’argent équivalente à son prix d’achat, il était alors possible de racheter sa liberté et ses droits en tant que citoyen normal.

Personnellement, Yuuto aurait aimé lui donner l’argent sans condition, mais il n’avait pas les moyens de montrer à Éphelia ce traitement préférentiel. Et s’il devait émanciper tous les esclaves qui travaillent dans le palais, le trésor national du clan s’en trouverait lourdement affecté.

Yuuto était le patriarche du Clan du Loup, mais les fonds du clan n’étaient pas sa propriété personnelle. Il était sérieux quant à sa responsabilité de les utiliser pour le bien du Clan du Loup dans son ensemble, et non pour sa propre satisfaction.

Yuuto ébouriffa vigoureusement les cheveux d’Éphelia, comme s’il lui insufflait son propre esprit combatif. « Travaille dur, d’accord ? Plus vite tu apprendras à écrire, plus mon travail sera facile. »

« O-okay ! Je ferai de mon mieux ! » Éphelia serra ses petites mains en poings devant elle, en se réconfortant.

C’était vraiment une fille sérieuse dans l’âme, comme Yuuto l’avait d’abord pensé.

Il avait le sentiment qu’elle pourrait être à la hauteur de ses attentes.

***

« Ouf, je suis content qu’on ait réussi à la faire accepter ! » Alors qu’il était dans une calèche sur le chemin du retour, Yuuto souriait de satisfaction.

Éphelia pourrait commencer à assister au vaxt tout de suite, à partir d’après-demain. Un voyage de mille milles commence par le premier pas, comme le disait l’adage. Il franchissait ainsi le premier obstacle majeur qui l’empêchait d’atteindre son objectif.

« Oui, bien qu’ils aient rechigné un peu à l’idée. » Félicia sourit ironique et haussa les épaules.

Éphelia s’était rapidement endormie sur les genoux de Félicia. Elle n’avait pas dormi depuis hier, quand on lui avait dit qu’elle viendrait avec eux pour observer le vaxt. Une fois qu’ils avaient terminé et qu’elle avait enfin eu l’occasion de se détendre, elle s’était assoupie et s’était endormie. Le doux balancement du chariot n’avait fait qu’accélérer le processus.

Yuuto avait répondu par un sourire ironique. « Peut-être, mais il fallait qu’ils l’acceptent, quoi qu’il arrive. »

Seuls les enfants de familles aisées étaient présents dans les vaxts. Même les enseignants avaient un penchant un peu élitiste, alors ils s’étaient poliment opposés à lui, arguant que ce serait une perte de temps que d’essayer d’enseigner à un simple esclave.

Il était probable qu’il y en avait plus d’un qui était du même avis, même parmi les officiers du Clan du Loup. Ils doivent sûrement penser que Yuuto devrait utiliser les profits de la vente de produits verriers pour quelque chose de plus utile et de plus valable.

Et c’est exactement pour ça qu’il était important de s’assurer qu’Éphelia assiste à un vaxt.

Avec une bonne étude, même un esclave pourrait s’alphabétiser. Si Yuuto pouvait démontrer ce fait, cela devrait permettre à tout le monde de comprendre l’idée derrière l’application d’un système d’éducation obligatoire.

Il pouvait, bien sûr, techniquement, utiliser son autorité absolue en tant que patriarche pour faire avancer le plan... mais les enfants sans instruction sur le territoire du Clan du Loup se comptaient par dizaines de milliers.

Veiller à ce qu’ils reçoivent tous une éducation serait une réforme à grande échelle et exigerait donc des sommes d’argent, du temps et de la main-d’œuvre proportionnellement considérables. Yuuto pouvait déjà imaginer l’échec qui l’attendait s’il essayait de faire avancer les choses tout seul.

« Même si un individu incroyablement talentueux investit la totalité de son énergie dans son travail, la préservation et l’amélioration des résultats de ce travail nécessitent la coopération d’un grand nombre d’autres personnes. Une nation ne peut garantir sa survie sans ce type de coopération. » C’était les paroles de Machiavel.

Contrairement à ce qui s’était passé deux ans auparavant, Yuuto était maintenant parfaitement au courant de l’importance de jeter les bases et d’établir un consensus avec la majorité.

Et Éphelia était parfaite pour cette tâche. Elle était la plus persévérante et travailleuse dans tout ce qu’elle faisait, en plus d’avoir déjà reçu une certaine éducation, et à en juger par le fait qu’elle savait déjà lire et écrire des lettres, elle était aussi intelligente. Il y avait fort à parier qu’elle obtiendrait de bons résultats.

Tant qu’elle n’avait pas d’ennuis.

« Par contre, est-ce qu’elle va devoir faire face à l’intimidation ? C’est ce qui m’inquiète le plus, » murmura Yuuto. En tant que personne qui connaissait la vie scolaire au Japon moderne, il était tout naturel pour lui d’avoir cette préoccupation.

« Je pense que tout ira bien à cet égard, Grand Frère, » déclara Félicia. « Aujourd’hui, tu as bien dû leur faire comprendre qu’elle est l’une de tes favorites. Et je crois qu’un bon nombre d’enfants doivent être impatients d’en savoir plus sur toi, alors je suis sûre qu’elle deviendra très populaire. »

« Oui, je l’espère, » murmura Yuuto à lui-même avec incertitude. Il craignait exactement le contraire : la possibilité que la connaissance de son favoritisme envers elle suscite l’envie chez les autres enfants, ce qui l’exposerait à une multitude de cruautés inconsidérées.

L’envie était une émotion qui défiait toute rationalité. Comprendre dans sa tête que c’était mal n’était pas suffisant pour empêcher son cœur de le sentir.

Les êtres humains ne vivaient pas leur vie en choisissant les émotions les plus agréables auxquelles s’accrocher, Yuuto ne le savait que trop bien maintenant.

Un rire amer lui échappa. « D’une certaine façon, nous avons été mis dans des situations similaires. »

Cette scène terrible d’il y a un an et demi était revenue du fond de son esprit : son frère aîné assermenté, rendu fou de jalousie, tentait de l’abattre avec une épée et tuait plutôt son prédécesseur, qui avait sauté devant lui pour le protéger.

En y repensant rétrospectivement, Loptr avait dû toujours considérer Yuuto comme quelqu’un « en dessous » de lui. Il n’y avait rien d’inhabituel à cela, en fait, c’était une compréhension parfaitement correcte des choses. Yuuto avait après tout été son frère subordonné.

Et comme l’avait montré Loptr, lorsqu’une personne qui voit quelqu’un d’autre comme « en dessous » d’elle trouve que ces positions étaient inversées, c’était dans la nature humaine de ressentir d’intenses sentiments d’irritation ou même de haine.

Il n’y aurait donc rien d’étrange s’il y avait des gens qui ne seraient pas capables d’accepter l’idée d’un esclave, quelqu’un qui était clairement en dessous d’eux, qui monte à leur niveau ou au-dessus dans la société. En fait, ce serait bien plus étrange s’il n’y avait pas de gens comme ça.

« Et, étant donné cela, devoir choisir quelqu’un pour servir d’exemple est l’un des aspects les plus difficiles quant au fait d’être le patriarche, » avec un sourire fatigué, Yuuto secoua la tête et soupira.

Le plus souvent, les décisions qu’il prenait en tant que patriarche étaient prises en conflit avec ses propres sentiments. Par exemple, il n’avait jamais pu s’habituer à l’impression quand il donnait à Sigrun l’ordre de charger au combat.

Malgré tout, c’était son devoir de renforcer son cœur et de prendre la bonne décision dans des moments comme celui-ci, car c’était lui qui était au sommet.

En tant que patriarche réfléchissant à l’avenir du Clan du Loup, il devait absolument faire tout ce qu’il fallait pour mettre en place l’éducation obligatoire. Et pour cela, il avait besoin de résultats préliminaires.

Il ne lui serait pas utile de se concentrer uniquement sur les démérites et les désavantages, car cela l’empêcherait d’aller de l’avant.

Éphelia avait une adorabilité naturelle pour elle, un peu comme un mignon petit animal. C’était l’une de ses qualités qui la rendait très appréciée par beaucoup de gens.

Il était donc beaucoup plus probable que Félicia ait raison, et les préoccupations de Yuuto étaient sans fondement. Éphelia pourrait très bien devenir populaire parmi les enfants, assez populaire pour écarter toutes les émotions négatives de ses pairs qui avaient acquis au cours du processus.

Dans de telles situations, il n’y avait rien d’autre à faire que de lancer les dés et de voir comment ils s’arrêteraient.

De plus, aller à l’école ouvrirait de grandes possibilités pour l’avenir d’Éphelia. Permettre à ses soucis d’écarter ces possibilités serait un terrible gâchis.

Un enfant choyé par la surprotection ne grandit pas. Il y avait un vieux dicton : « Le lion jette son petit dans un profond ravin. » Parfois, les dures épreuves étaient ce qui était le plus nécessaire pour quelqu’un. Et donc...

« Pour l’instant, il ne nous reste plus qu’à la surveiller, » déclara-t-il.

Ce que Yuuto pouvait faire pour Éphelia maintenant, c’était de lui faire confiance et de s’occuper d’elle à distance, afin que s’il devait un jour agir en son nom, il puisse lire les signes et lui venir rapidement en aide d’une manière appropriée.

Il s’était résolu que, quoi qu’il arrive, il assumerait cette responsabilité en tant que celui qui l’avait choisie pour ce processus.

Tandis que la jeune fille continuait à dormir, Yuuto caressa doucement sa tête. « Fais de ton mieux, Éphy. »

***

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