Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 4

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Prologue

Avec sa rune, Skírnir, la Servante Sans Expression, Félicia était une Einherjar possédant à la fois sagesse et force.

Cela dit, en matière de combat, elle n’était pas à la hauteur de Sigrun ou de Skáviðr, et dans le domaine politique, elle était loin d’être aussi compétente que Jörgen ou Linéa. Même en ce qui concernait les magies telles que le galldr et le seiðr, elle ne pouvait pas égaler les capacités d’un Einherjar qui s’y était spécialisé.

Il y avait un certain nombre d’autres compétences qu’elle avait cultivées, mais aucune d’elles n’était au même niveau qu’un spécialiste.

Elle pouvait apprendre à faire presque n’importe quoi, mais elle ne pouvait jamais atteindre la pleine maîtrise de n’importe quoi.

Dans le passé, c’était quelque chose dont elle avait gardé un complexe d’infériorité, mais maintenant c’était quelque chose dont elle était très fière.

Il était vrai que toutes ses diverses connaissances et compétences n’étaient pas à la hauteur de celles des professionnels du métier. En termes plus négatifs, elle n’était rien de plus qu’une amatrice. Cependant, cela la distinguait aussi de ceux qui n’avaient vraiment aucune compréhension.

Elle pourrait avoir une conversation appropriée avec des spécialistes dans n’importe quel domaine. Elle avait ainsi été en mesure de comprendre et de prendre en considération leur situation et leurs besoins particuliers et, dans la plupart des cas, cela lui avait permis d’utiliser sa position pour trouver des points de convergence réalistes.

Son maître bien-aimé, Yuuto Suoh, avait puisé dans les connaissances qu’il appelait « triches » et qui couvraient de nombreuses disciplines différentes. D’autre part, il y avait aussi de nombreux cas où Yuuto lui-même manquait étonnamment de connaissances spécialisées ou même communes.

Et c’était ainsi qu’un soi-disant homme à tout faire et un maître sans pareil comme Félicia était la personne parfaite pour faciliter les relations entre Yuuto et les nombreux experts dans ces domaines.

« Très bien ! Je ferai de mon mieux aujourd’hui aussi ! » Félicia s’était préparée pour le travail de la journée en s’habillant.

Dernièrement, il faisait nettement plus froid, alors elle avait mis à jour sa tenue de prêtresse et l’avait complété avec une robe blanche plus épaisse.

Les vêtements plus chauds montraient moins de peau, et le fait qu’elle ne sentait plus le regard de son Grand Frère assermenté sur sa poitrine la rendait un peu triste (Yuuto faisait peut-être de son mieux pour le cacher, mais les femmes sont très sensibles aux regards des autres, surtout de ceux qui leur étaient chers). Cependant, si elle portait des vêtements plus révélateurs par ce temps et contractait un rhume, elle finissait par lui causer des problèmes, ce qui n’en valait pas du tout la peine.

« En plus, Grand Frère m’a dit que cette tenue me va bien, » se le rappela-t-elle de vive voix.

Alors qu’elle était souriante et gloussante d’un petit rire, elle avait pris une tablette d’argile dans l’énorme pile présente sur son bureau.

Yuuto avait accompli d’incroyables progrès rapides pour le Clan du Loup en tant que patriarche, et maintenant toutes sortes de correspondances arrivaient pour lui de l’intérieur et de l’extérieur des frontières de la nation. Cependant, bon nombre d’entre eux n’étaient pas non plus assez importants pour le déranger directement.

Une partie du travail quotidien de Félicia au petit matin consistait à les lire tous pendant que son frère dormait encore et à choisir ceux qu’elle devait lui transmettre.

« Oh, celle-ci m’est adressée ? Je me demande si c’est une autre demande en mariage, » déclara Félicia.

Félicia recevait fréquemment des demandes officielles de mariage, car c’était une fille aux manières douces et d’une beauté exceptionnelle.

Elle avait déjà quelqu’un à qui elle avait décidé de tout promettre. Donc elle n’avait pas d’autre choix que de refuser poliment et soigneusement chacun d’eux. Mais chaque fois qu’elle rencontrait des membres plus âgés du clan, ils disaient toujours des choses comme : « Je ne peux pas croire que vous soyez déjà si vielle et que n’ayez même pas été mariée. » En se plaignant directement face à elle.

Honnêtement, c’était incroyablement irritant pour elle. En raison de cela, de nos jours, le simple fait d’entendre parler de son âge suffisait à faire ressortir un côté plus inconvenant d’elle.

« ... Hein ? » Au fur et à mesure que Félicia lisait le message qui lui était adressé, son expression devenait de plus en plus tendue.

Son visage devint pâle et son corps commença à trembler.

« Argh !! » Avant de s’en rendre compte, elle avait projeté le message sur le sol de toutes ses forces, le brisant.

Ce n’était qu’une tablette fragile faite d’une fine couche d’argile cuite, donc elle s’était immédiatement brisée en morceaux qui s’étaient dispersés sur le sol.

« Hm ? Tout va bien, Félicia ? » La voix de Yuuto s’éleva depuis la pièce voisine.

Pour des raisons de sécurité, il fallait passer par la chambre de Félicia pour se rendre chez Yuuto. De plus, pour entrer dans la chambre de Félicia, il fallait passer par celle de Sigrun. C’était une défense en béton.

« O-Oui, je vais bien, » déclara-t-elle rapidement. « J’ai simplement laissé tomber l’un des messages. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. T’ai-je réveillé ? Je suis vraiment désolée, Grand Frère. »

« Non, ne t’inquiète pas, j’étais déjà debout, » répondit Yuuto.

« Je vois. C’est un soulagement. » Alors que Félicia expirait en soulagement, elle commença rapidement à nettoyer les fragments du message brisé.

Même si elle savait que Yuuto ne pouvait pas le lire, elle ne voulait pas que quelque chose comme ça reste quelque part où il pourrait le voir, pour un instant de plus.

Ses yeux s’étaient arrêtés une seconde sur l’un des plus gros fragments, et les mots écrits dessus.

« Informez ma sœur cadette bien-aimée, Félicia. Je suis ton frère aîné — . »

***

Acte 1

Partie 1

« Voici la prochaine, » déclara Félicia. « Informez l’honorable Seigneur Yuuto, patriarche du Clan du Loup. Je suis Douglas, patriarche du Clan des Cendres. »

L’automne était déjà bien entamé. La lumière du soleil s’était adoucie et l’air semblait plus froid sur la peau.

Dans le bureau du patriarche, Félicia lisait à haute voix à Yuuto le contenu des messages qui lui étaient adressés, comme elle le faisait toujours, d’une belle voix comme une clochette dorée.

Cependant, Yuuto avait eu l’impression que sa voix était moins fougueuse que d’habitude. Dernièrement, Yuuto avait été tellement occupé que cela lui avait fait tourner la tête. Cela signifiait que son adjointe devait aussi ressentir la même chose. Il était possible qu’elle commence à se sentir épuisée.

Yuuto ne se sentait pas bien de lui faire toujours lire des messages comme celui-ci, mais il ne pouvait pas lire l’écriture d’Yggdrasil, alors il n’y avait rien qu’il puisse faire pour l’instant.

« Ohh, le Clan des Centres. Cela me ramène en arrière, » fit remarquer Yuuto avec un peu de surprise, en analysant enfin ses paroles.

Le Clan des Cendres s’était jadis joint à Botvid du Clan de la Griffe pour attaquer Iárnviðr. Ils avaient été les adversaires de Yuuto lors de sa première vraie bataille — et sa première grande victoire. Tout cela s’était passé il y a un an et demi, mais il s’en souvenait encore très bien.

Jusqu’à il y a un peu plus de deux ans, Yuuto Suoh était un garçon relativement normal qui fréquentait le lycée dans le Japon du XXIe siècle. Grâce à une combinaison de coïncidences, il s’était retrouvé transporté dans le monde déchiré par la guerre d’Yggdrasil, et que ce soit le destin ou une malédiction, il était maintenant le souverain du Clan du Loup.

Tandis que Yuuto se livrait à quelques réminiscences, la douce voix de Félicia continuait à lire le message.

« “Moi, Douglas, j’exprime mon humble requête pour que Seigneur Yuuto puisse échanger avec moi le Serment du Calice. Et, dans ce cas, je m’engage par la présente à offrir ma fille de sang, Dorothéa, afin de servir le Seigneur Yuuto dans son palais...”, » avait-elle lu.

« Argh, pas encore ! » s’exclama Yuuto, fatigué et renfrogné.

Il avait déjà reçu le même genre de lettres du Clan du Blé et du Clan du Chien des Montagnes, tous deux d’anciens clans subordonnés du Clan du Sabot.

Yuuto avait vaincu le souverain suprême d’Álfheimr, autrefois connu sous le nom de Yngfróði, le Seigneur de l’Abondance : le patriarche Yngvi du Clan du Sabot. Et peu de temps après, il avait aussi vaincu Steinþórr, patriarche du Clan de la Foudre, un guerrier hors pair connu sous le nom de Dólgþrasir, le Tigre Affamé de Batailles. Après ça, les autres clans voisins étaient apparemment tous impressionnés et effrayés par la force militaire de Yuuto.

Dans chaque cas, Yuuto était parti à la guerre qu’à contrecœur et pour se défendre, mais d’un point de vue plus éloigné, il était compréhensible qu’il puisse apparaître comme un nouveau dirigeant ambitieux désireux d’étendre son territoire et son influence.

Face à un tel adversaire, qu’ils ne pouvaient pas vaincre militairement, ces individus essayaient de se protéger le plus possible en déclarant leur intention de se soumettre à lui et d’entrer sous sa protection, plutôt que d’attendre qu’il les envahisse potentiellement.

« C’est exactement ce que je veux, du moins pour ce qui est d’obtenir plus de clans de mon côté et sous mon influence, mais..., » Yuuto s’était affaissé contre sa chaise, et avait fait un sourire fatigué face à l’ironie.

La partie la plus délicate de cette situation était de savoir comment traiter avec les « princesses », les filles de haut rang que les autres nations lui envoyaient. Elles devaient servir à la fois d’otages qui servaient de garantie physique de l’alliance et d’épouses ou de maîtresses potentielles qui favoriseraient des liens plus étroits entre lui et leur pays d’origine.

Certains diront peut-être qu’en tant qu’homme entouré de nobles filles parmi lesquelles il pouvait choisir, il avait eu la chance déraisonnable d’être choyé par sa situation. Mais Yuuto avait quelqu’un de spécial pour lui au Japon, son amie d’enfance Mitsuki Shimoya. Avec son attente courageuse et patiente de son retour, il n’avait jamais pu penser à la trahir.

« Pour l’instant, réponds poliment aux autres partis que j’aimerais échanger le Serment du Calice avec eux, mais que je refuse toute demande en mariage. Je te laisse le soin de trouver une bonne raison, » déclara Yuuto.

« Oui, Grand Frère, » déclara Félicia. « Je crois qu’avec le statut actuel du Clan du Loup, tu serais en mesure de faire avancer les négociations avec un clan plus petit et plus faible avec tes propres conditions, et cela, sans trop de difficultés. »

Hochant la tête, Félicia donna son opinion en notant les paroles de Yuuto sur un morceau de papier.

Et c’était vraiment comme elle le disait... Le Clan du Loup était maintenant beaucoup plus grand et puissant que lorsque Yuuto était devenu patriarche.

Ce n’était pas comme s’il faisait des demandes déraisonnables. S’il avait affaire à un petit clan, incapable de mobiliser même un millier de soldats, il ne devrait pas être difficile de les convaincre d’accepter l’alliance dans ces conditions.

« Eh bien... plus important encore, le plus gros problème en ce moment, c’est qu’on est devenus si gros. » Yuuto secoua la tête et soupira, laissant tomber son regard sur une feuille de papier étalée sur le bureau.

C’était une simple carte des terres entourant le Clan du Loup. Les techniques d’arpentage et de mesure étaient encore peu développées à Yggdrasil. Il y avait plus que probablement une assez grande différence entre cette carte et la géographie réelle, mais c’était quand même mieux que rien.

En tapant du doigt sur la carte, Yuuto marmonnait à lui-même. « Le problème le plus flagrant est la pénurie de personnel. »

En l’espace d’un an, le Clan du Loup avait étendu son territoire à près de trois fois sa taille antérieure. Il devait gouverner tout ce territoire nouvellement acquis, mais naturellement, cela signifiait qu’il devait nommer des fonctionnaires civils pour effectuer le travail quotidien localement dans chaque zone, ainsi que fournir des forces armées pour protéger la paix dans les villes locales et les défendre contre les bandits et les menaces étrangères.

Parce qu’une bonne partie de ce nouveau territoire se trouvait le long de la frontière avec le Clan de la Foudre, avec lequel il venait d’entrer en guerre, il donnait la priorité aux ressources là-bas, et à son tour ils commençaient à voir des effets secondaires négatifs graves ici à Iárnviðr.

En tout état de cause, le manque de main-d’œuvre avait fait que son administration n’était plus en mesure de gouverner sans heurts.

« Nous devons faire quelque chose à ce sujet..., » murmura Yuuto.

Il avait besoin de trouver des gens plus compétents, et vites. Pour Yuuto, c’était son plus grand dilemme non résolu.

Après avoir terminé son travail pendant la première moitié de la journée, Yuuto avait déjeuné sur la terrasse et, en regardant dans la grande cour, il avait vu que le marché de style bazar était en plein fonctionnement en ce moment.

Les marchands et colporteurs avaient dressé leurs tentes et leurs étals à l’intérieur desquelles diverses marchandises étaient étroitement placées les unes à cotés des autres. Ainsi, tout le lieu était rempli de voix vives et excitées.

En particulier, un magasin installé du côté nord de la cour semblait être en plein essor, avec une bande de marchands qui se précipitaient frénétiquement pour enchérir sur les marchandises qui s’y trouvaient.

« Je propose trente byggs d’argent ! »

« Alors j’enchéris à 40 byggs ! »

« Grrr... puis un barr ! »

« Un barr, vingt byggs ! »

« Un barr, trente byggs ! »

Apparemment, quoi que ce soit, c’était si populaire qu’il était vendu aux enchères. Les marchands avaient levé les mains l’une après l’autre, et à chaque seconde qui passait, le prix montait en flèche.

« C’est sûr que ça chauffe en bas. » Debout à côté de Yuuto, Sigrun avait parlé d’un ton désintéressé.

Cette fille aux cheveux argentés était la chef de l’unité de Múspell et également la chef de la garde personnelle de Yuuto. Elle était également la plus grande guerrière du Clan du Loup, responsable de la mort du héros Mundilfäri du Clan de la Griffe et du patriarche Yngvi du Clan du Sabot, tous deux des guerriers intrépides et sans rivaux à part entière.

Et peut-être à cause du climat plus froid de la fin de l’automne, elle portait aujourd’hui un manteau de fourrure à capuche. Le capuchon avait des oreilles de loup attachées à la capuche, et cela lui allait très bien.

« Ohhhhhhhhh !! » Tout d’un coup, un chœur de cris se répandit dans la foule des marchands comme une vague. Il semblait que le vainqueur avait été décidé.

Le concept de monnaie standardisée comme les pièces de monnaie n’étaient pas encore apparut dans Yggdrasil, de sorte qu’il était normal pour la plupart des commerçants de régler leurs paiements avec de l’argent.

« Bygg » et « Barr » étaient des unités de mesure de poids. Un Bygg équivaut au poids de 180 grains d’orge et un Barr équivaut à 60 byggs.

Yuuto avait déjà mis son smartphone, le LGN09 alias Laegjarn (166 grammes) sur la balance du commerçant, et il était monté à 20 byggs. Donc, cela signifie qu’un Barr pesait environ 500 grammes.

« Whoa, c’est un prix fou, » chuchota Yuuto à son grand étonnement. « Et c’est juste pour quelque chose comme ça... » Il avait tapé un ongle avec un tintement contre le verre se trouvant devant lui.

Soit dit en passant, le travail manuel moyen des roturiers recevait un salaire équivalent à environ deux byggs d’argent pour un mois de travail.

« Si tu veux mon avis, “Juste pour quelque chose comme ça” est une façon assez dure de l’estimer. Il nous a fallu beaucoup de travail pour en arriver là où nous pouvions faire “quelque chose comme ça”, tu sais, » assise en face de Yuuto, une fille aux cheveux roux avait gonflé ses joues en signe d’insatisfaction.

La fille s’appelait Ingrid. Comme Yuuto, elle n’était qu’au milieu de son adolescence, mais elle était une Einherjar avec la rune Ívaldi, l’Enfanteuse de Lames, et un génie pour produire les choses.

Étriers, roues hydrauliques, papier, et bien plus encore...

Lorsque Yuuto avait utilisé les informations obtenues à l’aide de son smartphone pour trouver diverses idées et inventions, il n’était pas exagéré de dire que c’était grâce à Ingrid chaque fois qu’il était capable de construire et produire chacun d’entre eux.

Si Yuuto était l’acteur vedette, le personnage principal qui avait publiquement reconstruit le petit et faible Clan du Loup et vaincu tous ses voisins hostiles, alors cette fille était son meilleur acteur de soutien, et le rôle principal en coulisses.

« En outre, ils devraient être en mesure de faire plus qu’assez de profit même s’ils les achètent à ce prix, » déclara Ingrid. « S’ils les emmènent à Glaðsheimr, la Capitale Impériale, les personnes de la famille impériale et de la classe supérieure seront prêtes à payer plusieurs fois ce prix. Après tout, dans tout Yggdrasil, Iárnviðr est le seul endroit où tu peux les trouver. Ce sont clairement les biens les plus rares au monde. »

Ingrid parlait avec confiance, gonflant sa poitrine de taille moyenne avec fierté.

On disait que le verre avait ses origines vers 3000 av. J.-C., et même à Yggdrasil, on en connaissait déjà l’existence.

Cependant, la façon commune de produire du verre à Yggdrasil était assez primitive. Après la construction d’un moule de coulée principalement en sable, le verre fondu était coulé directement dans le moule.

Les pièces de verre ainsi formées étaient principalement utilisées par les riches et les nobles comme objets d’art décoratifs de luxe, et rien de plus.

« Il devait également y avoir une méthode précoce de fabrication du verre appelée “verre sur noyau” qui s’est développé en Mésopotamie vers 1550 avant J.-C., bien que..., » Yuuto murmura cela à lui-même.

Yggdrasil était quelque part à la fin de l’âge du bronze sur le plan de civilisation et de technologie, donc les époques devraient théoriquement s’aligner, mais il semblait que la technique de fabrication du verre sur noyau était encore inconnue ici.

Bien sûr, ça ne disait pas grand-chose. À titre d’exemple, la fabrication de la soie était originaire de Chine vers 3000 av. J.-C., mais la technique n’avait atteint l’Occident qu’au VIe siècle après J.-C., soit 3600 ans plus tard.

C’était un monde sans téléphone ni Internet. Il n’était pas rare qu’une technique ou une invention utilisée depuis longtemps dans une région soit presque totalement inconnue dans une autre région depuis des centaines ou des milliers d’années.

Il avait été dit que les pièces de verre créées par la méthode de formation par noyau avaient autrefois été traitées comme des objets de valeur égale à celle de l’argent et de l’or. Et il y a quelques instants, ces marchands avaient en effet attribué autant de valeur à des objets en verre aussi simples que la coupe devant Yuuto maintenant.

 

 

« Tu parles d’un massacre, » murmura-t-il.

La technique de fabrication du verre que Yuuto avait introduite était le soufflage du verre, établi dans la seconde moitié du Ier siècle avant J.-C., 1 500 ans après la formation du noyau.

En attachant un morceau de verre fondu appelé « manchon initial » à une extrémité d’un mince tuyau de fer et en soufflant dedans, on pourrait faire prendre de l’expansion et former le verre comme on le voulait. C’était une technique encore utilisée au 21e siècle.

Grâce à l’avènement de cette méthode, il était maintenant possible de produire un plus grand volume de produits verriers et de le faire à moindre coût.

***

Partie 2

« Tu es incroyable comme toujours, Grand Frère, » déclara Félicia. « Avec cela, le Clan du Loup ne fera que prospérer de plus en plus. La pauvreté dans laquelle nous étions il y a deux ans est si loin maintenant. Je n’aurais jamais imaginé qu’à l’époque, nous pourrions même prendre nos repas au milieu de la journée comme nous le faisons là. »

Félicia arracha un morceau de son pain et le mit dans sa bouche, faisant une grimace de plaisir absolu et tremblant même un peu pendant qu’elle en savourait le goût.

Deux repas par jour étaient la norme à Yggdrasil : le petit déjeuner et le souper. Mais pour Yuuto, qui était à la fois habitué à trois repas par jour et un jeune homme en pleine croissance, cela ne semblait pas suffisant, et maintenant que la situation alimentaire du Clan du Loup s’était tellement améliorée, il avait récemment commencé à prendre trois repas par jour. En tant qu’adjointe, Félicia était toujours à ses côtés, alors elle avait commencé à prendre trois repas par jour.

« Tout ce que j’ai fait, c’est montrer une vidéo sur le soufflage du verre à Ingrid. C’est elle qui a su recréer cette technique et la mettre en pratique, » déclara Yuuto.

« Tee hee ! Ingrid est impressionnante, n’est-ce pas ? » déclara Félicia.

« J-Je n’ai rien fait de spécial non plus, d’accord ? » Le visage d’Ingrid avait commencé à rougir. Elle était timide et avait du mal à accepter des compliments directs comme celui-ci. « Si vous voulez faire des compliments, faites-en aux artisans qui les ont faits. Tout ce que j’ai fait, c’est leur enseigner les bases, et ils ont fait le reste. »

Les principaux composants du verre étaient le sable, les cendres végétales et la chaux, tous présents en abondance partout dans le monde. Mais même si Ingrid était un génie, elle n’était qu’une seule personne. Elle ne pouvait s’occuper seule d’une manière efficace de la production en série du verre.

Yuuto avait aussi beaucoup d’autres emplois pour lesquels il avait besoin d’elle. Ce serait une perte de temps que de la laisser consacrer tout son temps et tout son talent uniquement à la production d’objets en verre.

C’est ainsi qu’un groupe entier d’apprentis verriers, formés à la technique du soufflage du verre qu’Ingrid avait maîtrisée, avait été entraîné. Les objets en verre vendus dans le bazar à l’heure actuelle avaient tous été fabriqués par ses apprentis.

« Je suis contente que ces prix montrent qu’ils sont appréciés pour ce qu’ils valent. Ces types se sont tous vraiment démenés ces six derniers mois..., » Ingrid parla doucement, regardant la cour. Yuuto pouvait voir des larmes dans les coins de ses yeux.

Elle passait habituellement tout son temps enfermée dans l’atelier, mais le fait qu’elle se soit fait un point d’honneur d’assister à la première vente des travaux de ses apprentis montrait qu’elle était une fille qui savait s’occuper des autres. Elle avait dû être particulièrement émue de voir la preuve que ses élèves s’étaient pris en main.

D’ailleurs, elle avait aussi enseigné la méthode du four à tatara pour raffiner le fer à un groupe de ses artisans les plus compétents et les plus dignes de confiance, et c’est ainsi que le processus de raffinage du fer en masse avait commencé dans divers endroits du territoire du Clan du Loup.

Afin d’empêcher la fuite d’informations sensibles sur le processus vers les clans voisins, cela avait été fait sous de multiples couches de sécurité lourde.

En fin de compte, on ne pouvait pas parler de la prospérité actuelle du Clan du Loup sans mentionner le rôle d’Ingrid dans tout cela.

« E-Euh, j-j’ai apporté du thé ! » Derrière lui, Yuuto entendit une voix mignonne qui parlait avec un bégaiement maladroit.

En se retournant, il vit une mignonne petite fille d’une dizaine d’années, aux cheveux châtain clair coupés à la longueur des épaules, tenant un plateau de service et affichant une expression incroyablement nerveuse.

Ce n’était pas la même servante qui les servait d’habitude. Mais le plus important, c’était que quelque chose d’autre chez elle avait été remarqué par Yuuto. Il était certain de reconnaître son visage.

« Attends, n’es-tu pas..., » commença Yuuto.

« O-O-Oui, Maître ! Je suis Éphelia, l’esclave que le Maître a achetée avec ma mère ! » déclara la jeune fille.

Tandis qu’Éphelia bégayait d’une voix aiguë, Yuuto claqua des doigts quand le souvenir lui revint. « Ah ! Ainsi, tu es la petite fille de l’époque. »

C’était à peu près au moment où il avait fait prisonnier Linéa, patriarche du Clan de la Corne, et l’avait ramenée à Iárnviðr. Il avait acheté une mère et une fille qui étaient vendues comme esclaves sur le marché.

Ce n’était qu’à peine il y a trois mois, mais juste après, les guerres avec le Clan du Sabot et le Clan de la Foudre s’étaient succédé, ce qui donnait l’impression à Yuuto que cela s’était passé il y a très longtemps.

« E-E-Et voilà pour v-v-vous..., » avec des mains tremblantes, Éphelia inclina son pichet pour verser le thé dans le verre de Yuuto. Elle était si nerveuse et tremblante qu’en la regardant agir, Yuuto s’était senti anxieux.

« Hé, ne sois pas si tendue, c’est chaud ! » Son avertissement était arrivé trop tard, et le thé chaud qu’elle versait éclaboussa à côté du verre ainsi que le pantalon de Yuuto.

« Ah ! Awawa ! Je-je-Je suis tellement désolée !! » Le visage d’Éphelia avait failli devenir bleu de peur, et elle s’était empressée d’utiliser son foulard pour essayer d’essuyer la tache sur le pantalon de Yuuto. « Ohh... Je ne peux pas croire ce que j’ai fait... Je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée, je ferai tout ce que vous voulez, je vous le promets, mais pardonnez-moi. Je suis désolée, je suis vraiment désolée. »

Éphelia s’excusa encore et encore, semblant avoir été complètement sous le choc.

Pour une esclave comme elle, étant dans les profondeurs de la société, un souverain de clan comme Yuuto était tellement au-dessus d’elle qu’il pourrait aussi bien être un dieu. Et il était aussi son maître direct, avec le droit de décider même de sa vie ou de sa mort. Ce n’était pas déraisonnable pour elle d’avoir peur de lui dans cette situation.

 

 

Alors qu’Éphelia semblait sur le point de fondre en larmes, Yuuto posa doucement sa main sur sa tête et caressa ses cheveux. « Je ne vais pas m’énerver contre toi pour un truc comme ça. »

« Eh... oh... »

Alors qu’elle leva les yeux vers Yuuto, on pouvait voir la lumière revenir dans les yeux d’Éphelia à mesure qu’elle se calmait. Elle semblait comprendre qu’elle ne l’avait pas contrarié.

« T’es-tu habituée à vivre ici ? Personne ne t’embête, hein ? » Yuuto s’était assuré de lui parler d’une voix douce.

Si elle avait honte d’avoir été si bouleversée et qu’elle commençait à s’excuser à nouveau pour cela, ils reviendraient tout de suite au point de départ. Changer complètement de sujet était la meilleure chose à faire dans le cas présent. Un bon dirigeant devait toujours saisir rapidement l’occasion de faire bouger les choses en sa faveur.

« O-Oui, » déclara-t-elle nerveusement. « Tout le monde a été très gentil avec moi. »

« Hm, je vois. » Yuuto lui avait fait un petit sourire.

Il n’était pas le Yuuto naïf d’il y a deux ans, qui aurait simplement pris ses mots au pied de la lettre et aurait été rassuré sans trop réfléchir.

Cependant, bien que le ton de la voix d’Éphelia avait encore quelques restes de nervosité, il n’y avait aucune trace de la morosité de quelqu’un qui vivait une expérience douloureuse et qui essayait de la cacher. Il pouvait supposer qu’elle parlait avec son cœur.

« Au fait, qu’est-il arrivé à la fille habituelle ? » demanda Yuuto.

« O-oh, c’est vrai. Elle a attrapé un rhume et ne se sentait pas bien aujourd’hui. Mais tous les autres étaient si occupés. Donc Éphy voulait... ah ! Non, euh, j-je voulais... »

« Ohh, c’est gentil de ta part. Je suis impressionné, » déclara Yuuto.

Il semblerait qu’elle se soit normalement référée à elle-même à la troisième personne. Ce n’était pas très rare chez les enfants de son âge.

Yuuto fit semblant de ne pas remarquer l’erreur d’Éphelia, et avec un rire bienveillant, il caressa à nouveau ses cheveux.

« E-Ehehehehe ! » Éphelia gloussa timidement, mais aussi joyeusement.

Elle était comme un petit chiot.

Yuuto n’avait pas pu s’empêcher d’encore plus lui caresser les cheveux.

« Awawa ! M-Maître !? »

« Hahaha, je te donne juste une récompense pour ton dur labeur, » répliqua Yuuto.

« Nnn..., » embarrassée, Éphelia fixa le sol, le visage rouge vif, ce qui la rendait encore plus mignonne.

Yuuto avait plusieurs petites sœurs et filles assermentées grâce au Serment du Calice, mais toutes étaient assez proches de lui par leur âge, et chacune d’elles était une combattante digne de confiance ou une professionnelle exemplaire dans un domaine. Les jumelles du Clan de la Griffe étaient un peu plus jeunes que lui, mais elles étaient toutes les deux terriblement douées à leur manière.

En revanche, l’impuissance d’Éphelia avait réveillé le désir instinctif de Yuuto de protéger d’une manière presque rafraîchissante. S’il avait eu sa propre petite sœur, elle pourrait être comme ça.

« Éphelia est un nom un peu long, » déclara-t-il. « Puis-je t’appeler Éphy ? »

« B-Bien sûr. Éphy est la propriété du Maître, alors utilisez le nom que vous voulez, » déclara Éphelia.

« D’accord, » alors qu’il était toujours en train de caresser la tête d’Éphelia, Yuuto fit un signe de tête rassurant et facile à faire...

... et soudain, il remarqua qu’il pouvait sentir plusieurs regards intenses sur lui.

Avec un frisson, Yuuto leva les yeux pour voir trois Einherjars dirigeant leur regard dans sa direction avec des expressions très compliquées et difficiles à lire.

Yuuto était la figure d’autorité ultime du Clan du Loup. Félicia était son adjointe, Sigrun, le capitaine de sa garde personnelle, et Ingrid, son amie intime et sa partenaire.

Et pourtant, ce qui avait refroidi Yuuto, c’était sans aucun doute de la terreur.

« Q-Qu’est-ce qu’il y a ? Les filles, quelque chose ne va pas ? » demanda Yuuto, incapable de s’empêcher de broncher un peu face à ça.

Face à ces mots, elles semblèrent toutes les trois revenir à la raison et secouer précipitamment la tête.

« N-non, il n’y a rien de mal, » dit rapidement Félicia. « (P-Peut-être, qu’après tout, Grand Frère préfère les filles plus jeunes ! Il a mentionné que sa bien-aimée Lady Mitsuki était un an plus jeune que lui, et il semble certainement avoir pris goût à Kristina...) »

« Ce n’est rien, Père, » Sigrun était d’accord avec elle. « (P-Pourquoi ? Même moi, je n’arrive pas à me faire caresser la tête à ce point par Père. Je suis jalouse d’elle, mais je ne peux pas le dire tout haut devant tout le monde... !) »

« O-ohh, non, ce n’est rien, ne t’inquiète pas, » lui assura Ingrid. « (C-Comment pourrais-je admettre que je suis jalouse d’une petite fille !?) »

« Euh ! A-Alors, c’est bien, » Yuuto n’avait pas l’impression que les réponses qu’il avait entendues étaient vraies, et il se demandait ce qu’elles murmuraient, mais il n’avait pas poursuivi sur le sujet.

Le sentiment de terreur qu’il avait ressenti il y a un instant était encore frais dans sa mémoire.

Comme on dit, un homme sage se tient loin du danger, pensa-t-il.

« Ah, c’est vrai. Éphy, tu veux l’une de ses douceurs ? » Se ressaisissant, Yuuto avait pris l’un des restes de biscuits cuits dans une assiette sur la table et le tendit à Éphelia.

Une fois de plus, l’atmosphère autour de la table semblait soudainement oppressante. Yuuto avait l’impression qu’il avait peut-être commis une terrible erreur, mais il était maintenant trop tard pour faire demi-tour.

« O-oh, n-non, merci ! Il serait impensable de manger la nourriture du Maître, » Éphelia secoua violemment la tête d’un côté à l’autre, tremblante.

Étonnamment, les douceurs cuites au four avaient une longue et riche histoire. Même dans l’ancienne Mésopotamie au 22e siècle av. J.-C., il y avait un gâteau sucré appelé « mersu ». Il avait été fait en prenant de la pâte malaxée et en mélangeant des choses comme des dattes, des figues, des raisins secs, du miel, et certaines variétés d’épices, et cuites dans un pot d’argile.

Bien sûr, à une époque précoce comme celle-ci, les confiseries et les desserts étaient une gâterie qui ne pouvait être consommée que par ceux qui avaient au moins une certaine richesse et un certain statut. Il était, en effet, impensable pour une esclave comme elle d’en manger un.

Sa réaction avait été à peu près ce que Yuuto avait prédit, alors il avait délibérément fait une tête déçue quand il avait répondu. « Je vois. Eh bien, c’est un problème. Tu vois, je ne suis pas fort sur les sucreries. Mais si je ne les finis pas, ce serait irrespectueux pour ceux qui les ont faits. Et surtout, ils iraient à la poubelle. Ça m’aiderait vraiment si quelqu’un en mangeait un, tu vois ? »

« Eh... euh... euh... m-mais... » Éphelia bégayait, mais ses yeux étaient déjà fixés sur la sucrerie dans la main de Yuuto. Au fond, elle voulait le manger plus que tout. Elle avait dégluti par réflexe. Tout ce dont elle avait besoin, c’était d’un coup de pouce de plus.

« Vas-y, prends-le. » Avec un peu de force, Yuuto avait pris la main d’Éphelia et y plaça la douceur cuite au four. « Maintenant, mange-le avant qu’il ne soit rassis. C’est vraiment délicieux. »

« D-D’accord. Alors, j’accepte humblement ! » Après s’être vue remettre personnellement l’objet par son maître, Éphelia ne pouvait certainement pas le lui redonner. Elle s’était donc décidée et l’avait mis dans sa bouche.

Elle mâcha quelques fois, puis un regard de joie et d’extase se répandit sur son visage. Il semblerait que les filles aimant les sucreries étaient aussi vraies à Yggdrasil qu’au Japon d’aujourd’hui.

« C’est... est si miam miam miam. » Quelques larmes étaient tombées des yeux d’Éphelia.

« Hé, c’était vraiment assez bon pour pleurer ? » lui avait dit Yuuto.

« Oui. Oui. Mais, ce n’est pas seulement cela... Je viens de me rappeler en avoir mangé un il y a longtemps..., » répondit Éphelia.

« Il y a longtemps ? ... Oh, c’est vrai. » Yuuto se souvient vaguement que lorsqu’il avait acheté Éphelia et sa mère, le marchand d’esclaves avait mentionné qu’elles avaient vécu une vie où elles avaient été « bien traitées ».

Même si elle n’avait encore qu’une dizaine d’années, elle avait déjà dû vivre des expériences effrayantes. La peur qu’elle lui avait démontrée après sa première gaffe ne lui avait donné qu’un aperçu de la gravité de la situation.

« Hey, je suis désolé si je t’ai fait te souvenir de quelque chose de pas bien, » déclara-t-il.

« Non, ce n’est pas grave. C’est vraiment délicieux. » Éphelia mâcha lentement, semble-t-il, en savourant toutes les saveurs.

Selon les goûts de Yuuto, ils manquaient de douceur et de texture par rapport aux sucreries et aux gâteaux du Japon d’aujourd’hui, mais cela devait être un régal incroyablement riche pour elle.

« D’accord, alors..., » déclara-t-il. « ... Hein ? Attends un peu. Hé, Éphelia, par hasard, peux-tu lire cette pancarte ? » Yuuto avait montré du doigt l’enseigne d’un magasin dans la cour.

Éphelia inclina la tête pendant un moment, puis répondit. « Euh, celui qui dit “Un bygg d’argent pour 360 byggs de laine de mouton” ? »

« OK, ça fera l’affaire. Bon, tu peux en manger autant que tu veux, » déclara Yuuto.

Avec un signe de tête satisfait, Yuuto ramassa l’assiette de restes de sucrerie et remit le tout à Éphelia.

« H-huuuuh !? N-Non, je ne peux pas accepter ça ! » Éphelia avait pâli et se mit à secouer la tête d’avant en arrière. Il semblait que le fait d’avoir reçu tant d’offrandes de son maître était vraiment trop dur à accepter pour elle.

« C’est très bien ainsi. Après tout, grâce à toi, je viens d’avoir une très bonne idée. » Yuuto lui avait fait un sourire confiant et rassurant.

Avec les pensées qui traversaient l’esprit de Yuuto, il ne pouvait plus rester assis et déjeuner tranquillement. Il avait l’impression que le monde s’était soudain ouvert devant lui, et dans un élan de bonne humeur, il se leva de table pour partir.

« ... Les hommes préfèrent donc vraiment les filles plus jeunes, n’est-ce pas ? » marmonna Félicia. « Je... Je comprends, cependant. L’année prochaine, j’aurai déjà vingt ans, et après tout, je serais une femme qui a dépassé la fleur de l’âge... »

« Dire qu’elle a pu gagner la faveur de Père en si peu de temps..., » Sigrun pleura. « Cette fille, je l’ai sous-estimée... ! »

« Parfois, je n’arrive pas à y croire ! Tu te faufiles d’une fille à l’autre... Apprends donc à te contrôler un peu ! » murmura Ingrid.

Les trois filles qui servaient de personnes de confiance à Yuuto semblaient être occupées à avoir une sorte de malentendu fondamental à son sujet.

***

Partie 3

« L’éducation obligatoire ? » Félicia inclina la tête, perplexe.

Elle n’avait pas tout de suite compris la signification du terme.

Félicia et Yuuto s’étaient séparés des autres filles sur la terrasse, et maintenant les deux étaient seuls dans le bureau de Yuuto.

Yuuto hocha la tête en s’appuyant contre sa chaise préférée. « C’est exact. C’est bien ça. Écoute, cette Éphy savait lire, non ? »

« Oui, eh bien, elle était censée vivre bien avant de devenir esclave, alors elle a probablement assisté à un vaxt à un moment donné, » répondit Félicia.

Yggdrasil était un monde encore à l’âge du bronze, mais il y avait des endroits dans de nombreuses grandes villes qui enseignaient la lecture de base, l’écriture et l’arithmétique, essentiellement des écoles de base pour former de futurs fonctionnaires bureaucratiques. Un tel lieu s’appelait une « maison des tablettes », ou un vaxt.

Bien sûr, comme en témoigne le taux d’alphabétisation d’Yggdrasil inférieur à 1 %, à l’heure actuelle, seuls les membres d’une couche très aisée de la société pouvaient se permettre d’assister à un vaxt.

« Hmm-hm, c’est probablement vrai, » déclara Yuuto. « Ce qui signifie qu’avec une bonne éducation, même un petit enfant comme Éphy peut apprendre à lire. Et, sans aucune éducation, même un adulte mature ne peut pas lire un mot. »

« Oui, c’est... vrai ? » Félicia avait donné une réponse vague et incertaine. Pour elle, c’était probablement comme si Yuuto ne faisait rien d’autre que de dire ce qui était évident. Elle n’avait pas saisi ses véritables intentions en soulevant cette question.

« Alors, penses-y, » déclara Yuuto. « En supposant que nous le fassions d’une manière flexible et adaptée à notre situation actuelle, nous pourrions faire en sorte que tous les enfants âgés d’environ sept à quinze ans reçoivent une éducation. Ne trouves-tu pas ça intéressant ? »

Les coins de la bouche de Yuuto s’élevèrent avec un sourire excité.

Il se souvenait comment le terme populaire « éducation spartiate » avait ses racines dans l’ancienne cité grecque de Sparte, où chaque citoyen avait vécu une période incroyablement dure et intensive d’éducation et de formation obligatoires.

Le monde d’Yggdrasil était un monde dans lequel la classe dirigeante était déterminée par la capacité et le mérite plutôt que par la lignée, grâce au calice d’allégeance et au système clanique. En ce sens, elle présentait quelques similitudes avec les systèmes démocratiques de la Grèce et de Rome antiques, où les citoyens avaient plusieurs droits et pouvaient élire leurs dirigeants par le vote.

Dans une société plus figée gouvernée par l’héritage, où les enfants des paysans ne pouvaient que devenir paysans et les enfants des soldats ne pouvaient que devenir soldats, Yuuto aurait pu s’attendre à un retour de bâton dans la mise en place d’une éducation généralisée, principalement des puissantes classes supérieures. Mais dans une société méritocratique avec le Serment du Calice en son centre, il devrait être comparativement plus facile d’acclimater la population à cette idée.

Évidemment, il y avait certainement eu des problèmes qui allaient surgir une fois qu’il aurait essayé de mettre en œuvre la politique, mais tout ce qu’il avait à faire, c’était de les régler à mesure qu’ils se présentaient.

Pour Yuuto, cette idée semblait brillante et inspirée, mais l’expression de Félicia ne faisait que devenir plus suspecte et emplie de doute.

« ... Euh, Grand Frère ? Tu dis “tous les enfants”, mais je voudrais souligner que la réalité est que la fréquentation d’un vaxt coûte très cher, et je crois qu’il n’y en a qu’un nombre limité qui pourrait se le permettre. Ne serait-il pas difficile pour les citoyens que de se voir imposer un tel fardeau ? »

« Hm ? Oh, tu n’as pas à t’inquiéter pour ça. On va leur rendre l’accès gratuit, tu vois, » déclara Yuuto.

« ... Pardon ? » Désorientée, Félicia demandait maintenant à Yuuto de se répéter.

Eh bien, c’est compréhensible, pensa Yuuto avec ironie. L’idée était tout à fait normale pour quelqu’un du 21e siècle, mais elle devait avoir l’air complètement bizarre pour une personne de cette époque.

« Ce sera gratuit. Les salaires des enseignants, les fournitures, l’entretien — tous ces frais seront pris en charge par le Clan du Loup, » expliqua Yuuto.

« Q-Quoi ? E-Euh, Grand Frère, il est vrai que grâce à tes énormes efforts, le Clan du Loup est aujourd’hui incomparablement plus prospère qu’avant. Mais même ainsi, je ne pense pas que nous ayons assez d’argent pour nous le permettre..., » déclara Félicia.

« Eh oui, grâce au verre. Tu as vu à quel point tout le monde était fou à cause de ça dans le bazar tout à l’heure. Cela va nous rapporter un bénéfice énorme, bien plus important que celui du papier, » déclara Yuuto.

« Je vois... C’est vrai... Toutefois, pour parler franchement, je pense que c’est un plan à très long terme en matière de résultats. Je ne vois pas comment cela peut contribuer à notre dilemme actuel avec notre manque de personnel... »

« Tu as raison, mais c’est un problème en soi, et j’ai l’intention d’y travailler séparément. Mais d’où je viens, il y a quelques dictons appropriés pour des moments comme celui-ci. Le premier est “la hâte entraîne du gaspillage”, et le second est “le chemin le plus long est le chemin le plus court pour rentrer chez soi”, » déclara Yuuto.

Souvent, lorsqu’ils étaient confrontés à un problème difficile, beaucoup de personnes avaient tendance à retarder l’accomplissement de la tâche la plus difficile qui permettrait de résoudre la cause principale du problème, et à la place, ils concentraient sur la prise de mesures immédiates et de mesures palliatives.

Mais si l’on continuait à ne produire que des solutions incomplètes et temporaires, le problème s’aggraverait au fil du temps jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucune mesure palliative et qu’on ne puisse plus rien faire.

Cela ne faisait qu’un peu plus d’un an que Yuuto était devenu patriarche, mais il ne le savait déjà que trop bien.

C’était vrai qu’il voulait désespérément mettre la main sur de nouvelles recrues talentueuses pour son administration, mais elles n’allaient pas de sitôt surgir pour lui.

« Donc, pour commencer, je suppose que nous devrions nous en tenir à la lecture, à l’écriture et à l’arithmétique de base pour tout le monde, et à un entraînement au combat pour les garçons. » Yuuto regarda dans le vide, comptant les sujets nécessaires avec ses doigts.

L’idée d’enseigner à de jeunes enfants innocents quelque chose d’aussi violent et brutal que le combat ne le mettait pas vraiment à l’aise, mais Yggdrasil était un monde de puissance, où le fort prenait ce qu’il voulait aux faibles qui ne pouvaient résister.

Yuuto avait déjà envoyé ses armées à plusieurs reprises, pour défendre le territoire du Clan du Loup.

« S’il ne possède pas la volonté et les moyens de se protéger par son propre pouvoir, alors, peu importe la grande nation, elle ne maintiendra pas longtemps sa paix et son indépendance. C’est parce que, incapable de compter sur son propre pouvoir pour se protéger, elle ne peut compter que sur la fortune. » C’était une citation de sa bible sur la politique, Le Prince de Nicolas Machiavel.

En fin de compte, la préparation du prochain conflit à venir était absolument nécessaire dans ce monde déchiré par la guerre.

« Cela peut sembler loin d’être le cas en ce moment, » déclara Yuuto. « Mais si nous nous assurons de semer les graines dès maintenant, alors cinq ou dix ans plus tard, lorsque nous en récolterons les fruits, le Clan du Loup sera plus fort qu’il ne l’a jamais été auparavant. »

Et c’est une bonne assurance pour après mon retour au Japon, ajouta Yuuto dans ses pensées.

Les menaces du Clan de la Griffe et du Clan de la Corne étaient depuis finies. Les guerres avec le Clan du Sabot et le Clan de la Foudre qui avaient suivi avaient été inattendues, mais elles avaient entraîné la croissance et l’expansion du Clan du Loup.

En ce qui concerne Yuuto, il avait déjà plus qu’accompli la tâche que lui avait laissée son prédécesseur.

Il ne lui restait plus qu’à s’inquiéter de ce qui allait arriver au Clan du Loup après son retour chez lui.

Il souhaitait sincèrement que le clan puisse vivre dans la paix et la prospérité, même après son départ.

Ce n’était là qu’une raison de plus pour laquelle il voulait se préparer sur un si long terme.

***

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