Je suis un bâtard mais tu es pire – Tome 1

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Chapitre 1 : Des fiançailles rompus si soudainement

« Dyngir Maxwell !! Je déclare par la présente que tes fiançailles avec Selena sont annulées !! »

« … Quoi ? »

Tout avait commencé un après-midi.

J’étais à l’académie royale située à Sairhun, la capitale du royaume de Lamperouge. Plus précisément, je me promenais dans le jardin de l’académie, quand j’entendis soudainement une voix derrière moi. Je m’étais retourné pour regarder la source de la voix et j’avais trouvé un jeune homme aux longs cheveux d’or et au visage familier.

« … Oh, mon Dieu, être honoré par la présence de Votre Altesse le prince Sullivan. En quoi puis-je vous être utile ? »

Cette déclaration abrupte provenait tout simplement du premier prince du royaume de Lamperouge, Sullivan Lamperouge.

En gros, de l’héritier du trône du royaume de Lamperouge.

Debout derrière Sullivan, comme pour se cacher, je vis ma fiancée, Selena Nommes.

Ma petite et adorable fiancée se comportait comme un petit animal effrayé : elle me regardait avec la peur dans les yeux, tout en serrant presque le dos de Sullivan.

« Votre Altesse, si je puis me permettre, ne vous tenez-vous pas un peu trop près de ma fiancée ? Je crois qu’il est contraire au code de conduite d’un gentleman d’être en contact aussi étroit avec une femme fiancée à un autre homme. »

« Espèce d’idiot ! Comment oses-tu encore parler de Selena comme si c’était ta fiancée ! Tu n’as pas entendu ce que j’ai dit ? »

Sullivan s’était mis à crier, irrité par mon attitude. Les beaux traits du prince — très différents de son caractère — étaient tordus au point d’être méconnaissables.

Comme la pause déjeuner n’était pas encore terminée, de nombreux élèves de l’académie étaient encore dans le jardin.

Certains étaient assis sur un banc pour manger, d’autres bavardaient avec leurs amis : l’agitation provoquée par le prince attirait cependant la curiosité de beaucoup d’entre eux.

Je regardais autour de moi, préoccupé par l’attention que nous attirions, puis je soupirais, m’assurant que Sullivan ne le remarquait pas.

« Par “ce que j’ai dit”, Votre Altesse fait référence à l’annulation de mes fiançailles avec Selena ? »

« Alors tu as entendu ! Ne me fais pas répéter encore une fois !! »

« … Mes excuses, c’était si soudain, je n’ai pas pu m’en empêcher. »

Mes épaules en tombèrent.

La rupture d’un engagement était une affaire très délicate, qui devait être traitée en privé, mais si elle était traitée ouvertement comme ça, avec des témoins partout, il serait impossible de se cacher.

« Mes fiançailles avec Selena ont été formées entre la maison du maréchal Maxwell et la maison du baron Nommes. Je ne peux donc pas accepter son annulation de mon propre chef. Je crois aussi qu’un membre de la famille royale, qui n’a aucun rapport avec ces fiançailles, n’a pas le pouvoir de les modifier. Ai-je tort là-dessus ? »

« Qu’as-tu dit ? Je n’ai aucune relation avec Selena !? »

Sullivan fit rapprocher Selena et lui mit son bras autour de son dos.

L’action soudaine du prince héritier fit que les étudiants autour de nous commencèrent à chuchoter.

Est-ce que ce type est sérieux… ?

À cause de l’incroyable spectacle qui s’offrait à moi, je sentais mes muscles faciaux se tendre

Selena était toujours ma fiancée à ce moment-là, que j’accepte ou non l’annulation des fiançailles.

Enlacer la fiancée de quelqu’un d’autre avec autant de désinvolture était à mes yeux au-delà de l’inimaginable.

« Selena et moi sommes en couple et nous allons bientôt nous marier ! Une promesse faite avec un noble de la campagne comme toi ne signifie rien devant le véritable amour ! Accepte simplement que tes fiançailles ne soient plus ! »

« Un noble… de la campagne… ? »

Il était vrai que les provinces gouvernées par la maison Maxwell étaient situées près des frontières orientales du royaume. Et comme le prince héritier était né et avait grandi dans la capitale, j’étais donc probablement un rustre de la campagne à ses yeux.

La maison Maxwell s’était vu attribuer de tels territoires en raison de la confiance qu’elle avait gagnée auprès de la famille royale : elle était chargée de défendre les frontières. Elle avait donc la puissance militaire pour protéger le royaume des ennemis étrangers.

Les soldats stationnés autour de la capitale étaient peut-être plus nombreux, mais en termes de capacités individuelles et d’expérience de combat, les chevaliers de la maison Maxwell étaient sans aucun doute supérieurs.

La famille royale n’avait rien à gagner à se battre contre la maison Maxwell.

La maison Nommes de Selena était un vassal de la maison Maxwell. Leurs territoires étaient également proches. Si j’étais un noble de campagne à ses yeux, alors Selena l’était aussi… l’a-t-il réalisé ?

« Hmm… pour l’instant, je vais faire comme si je n’avais pas entendu les calomnies sur ma maison. Au contraire, Votre Altesse, vous avez dit que vous et Selena étiez en couple ? »

« Hmph ! C’est bien ce que j’ai dit ! Il est temps pour toi d’accepter la réalité et de te retirer ! »

Il l’avait vraiment admis publiquement, et avec tant de gens autour de nous.

Sullivan avait-il compris ce que cela signifiait réellement ? Ce qui allait arriver à un prince héritier qui posait ses mains sur la fiancée de quelqu’un d’autre ?

Sullivan utilisait essentiellement l’autorité de la famille royale pour voler la fiancée d’un vassal.

Ne savait-il pas qu’une telle action porterait gravement atteinte à la confiance des nobles envers la famille royale ?

« Votre Altesse, si je peux me permettre, est-ce que Dame Marianne est au courant ? »

Le nom que j’avais mentionné était celui de la fiancée de Sullivan.

Marianne Rosais, la fille du Duc Rosais, chancelier du royaume de Lamperouge. La plus noble des jeunes filles du royaume, elle était louée comme une dame parmi les dames de la haute société.

« M-Marianne… elle… »

Sullivan, qui avait parlé avec arrogance depuis le début, marmonna pour la première fois.

C’était un changement assez évident : Marianne était une femme fière, qui accordait une grande importance à la loyauté.

Elle ne pardonnerait certainement jamais l’infidélité de Sullivan ou l’acte de trahison consistant à voler la fiancée d’un vassal.

« Se pourrait-il que Votre Altesse ait l’intention de prendre Selena comme concubine ? »

Marianne comme épouse royale et Selena comme concubine. C’était encore plus compréhensible.

La polygamie n’était pas officiellement reconnue dans le royaume, mais il n’était pas rare que les membres de la royauté ou certains nobles prennent des concubines ou des maîtresses, afin d’assurer la naissance d’un héritier. Que Dame Marianne approuve ou non cette pratique était bien sûr une tout autre histoire.

« Seigneur Sullivan !? »

La première réaction à mes paroles ne vint pas du prince Sullivan, mais de ma fiancée Selena.

Selena regarda Sullivan comme si elle n’en croyait pas ses yeux, alors il s’était empressé de s’expliquer.

« N -non !! Tu es la seule que j’aime, Selena !! »

« Ainsi, Votre Altesse annulera également les fiançailles avec Dame Marianne ? Sire, j’espère que vous savez ce qu’une telle chose impliquerait ? »

Les seigneurs locaux avaient tendance à avoir un pouvoir considérable dans ce royaume : même la maison royale n’avait pas d’autorité absolue.

La maison royale de Lamperouge était, en fin de compte, le représentant de toutes les familles nobles, une sorte de délégué. Le roi avait plus un rôle de chef d’alliance que celui d’un monarque absolu.

Couper les liens avec le duc Rosais, la plus puissante famille noble de la région centrale du royaume, signifiait la perte d’un important partisan au couronnement du prince héritier Sullivan.

« N-Naturellement !! J’annonce par la présente que mes fiançailles avec Marianne sont nulles et que je vais épouser Selena ! Elle sera la prochaine reine du royaume de Lamperouge ! »

Sullivan s’était avéré être bien plus idiot que je ne l’imaginais.

D’une certaine manière, il pensait toujours qu’il allait devenir roi, même sans l’appui du Duc Rosais.

« … Êtes-vous sérieux, Seigneur Sullivan ? »

J’avais laissé tomber « Prince héritier » ou « Votre Altesse » exprès. Sullivan s’était encore plus énervé.

« Tout d’abord, je n’ai jamais aimé cette femme ! Toujours pleine d’opinions, me disant toujours d’arranger ceci et cela, de me comporter comme un vrai prince héritier… elle est tellement arrogante et exaspérante ! Et devant un membre de la famille royale ! ! Comment la simple fille d’un duc ose-t-elle donner des ordres au prince héritier ? »

Profitant du fait que Marianne n’était pas là, Sullivan se mit à dire ce qu’il voulait.

Alors que Marianne n’était pas là en personne, notre « auditoire » comprenait plusieurs personnes ayant des liens avec la maison Rosais. Les paroles de Sullivan allaient certainement être livrées à Marianne et au Duc Rosais.

« Quel beau gâchis cela a fait…, », chuchotais-je à moi-même, en m’assurant que Sullivan ne pouvait pas entendre.

Je pensais que le prince héritier serait un peu plus intelligent que cela, mais de toute évidence, je me trompais. Jusqu’à présent, il n’avait probablement réussi à maintenir un minimum d’autorité en tant que prince héritier que grâce à la présence de Dame Marianne à ses côtés.

Je me demandais quel sort attendait un homme qui avait juré de renoncer à ses fiançailles avec Dame Marianne au nom du « véritable amour ».

« Selena. »

« !! »

J’avais appelé Selena. Celle-ci s’était mise à trembler en se cachant dans le dos de Sullivan.

Elle avait toujours été comme ça : toujours timide et maladroite, sans jamais exprimer son opinion. Chaque fois que je l’approchais, elle s’enfuyait, effrayée.

Elle était en effet tout le contraire de Dame Marianne, et correspondait donc parfaitement aux goûts de Sullivan.

« Cela vous convient-il vraiment ? Le souhaitez-vous vraiment ? »

J’avais essayé de donner à Selena une dernière chance.

Allait-elle ruiner sa vie avec cet idiot, ou allait-elle revenir vers moi ? La décision lui appartenait.

« Uh.… »

Selena avait l’air confuse, jetant des regards à gauche et à droite.

À ce moment-là, Sullivan l’encouragea.

« Dis-le, Selena ! Ne t’inquiète pas, je suis avec toi ! Je te protégerai, quoi que fasse cet homme ! »

« O-Oui… »

Poussée par Sullivan, Selena éleva la voix et fit part de sa décision.

Ses beaux yeux verts me regardèrent droit dans les yeux. Je pensais que cela faisait longtemps que nos yeux ne s’étaient pas croisés comme ça.

« Je, euh, je… Seigneur Dyngir, j’ai peur de vous. Parce que vous avez tué tant de gens… »

« … »

Vous avez tué tant de gens. Je vois, c’était donc la raison.

La maison Maxwell, gardienne du royaume, l’avait toujours protégée contre les envahisseurs venus de l’Est.

J’avais participé à ma première bataille à l’âge de treize ans, il y avait donc cinq ans. Depuis lors, j’avais participé à de nombreuses batailles et j’avais mis fin à la vie de nombreux soldats de mes mains.

« Je suis devenue votre fiancée parce que je ne pouvais pas désobéir à mon père, mais je ne peux plus l’endurer. Seigneur Dyngir… Je ne veux pas être avec vous une seconde de plus si cela est possible… Je vous en prie, laissez-moi être libre. »

« Comprends-tu enfin ? Il est tout simplement épouvantable pour un meurtrier comme toi d’être fiancé à la belle Selena. Tes mains ensanglantées n’ont pas le droit de l’enlacer. Retourne dans ta province, espèce de fou meurtrier ! »

Fou meurtrier. Les mots de Sullivan me firent trembler de colère.

Je m’étais battu sur le champ de bataille depuis mon enfance. Je m’étais battu pour protéger ma maison, ma province, le royaume.

J’étais fier de mes mains ensanglantées : pas une seule fois je n’avais ressenti de honte en les voyant.

Et cet homme… ose les appeler les mains d’un fou meurtrier ! Un homme qui a été protégé toute sa vie par les nobles qui se battent à la frontière… ! Un crétin qui a vécu avec une cuillère d’argent dans la bouche, qui n’a jamais vu un champ de bataille… !

« … L’annulation des fiançailles est acceptée, pour le moment. Nous contacterons officiellement la maison royale dans un avenir proche. »

Je m’étais désespérément retenu d’atteindre l’épée à la taille et n’avais prononcé que ces mots.

J’avais tourné le dos à Sullivan et Selena et je m’étais éloigné. Les étudiants qui étaient venus voir l’agitation m’avaient ouvert un chemin, effrayés par l’intention meurtrière que je ne pouvais pas m’empêcher de fuir.

Je dois le supporter, il n’y a aucune raison de le tuer ici, je deviendrais l’agresseur. D’ailleurs… cet homme va bientôt tout perdre.

La maison du Duc Rosais et la maison du Margrave Maxwell. Il n’avait aucun moyen de se faire un ennemi de deux des plus puissantes maisons nobles du royaume et de s’en tirer.

Je ne pouvais pas dégainer mon épée ici. Si je le faisais, je porterais le nom d’un traître…

« Seigneur Dyngir ! Puis-je vous dire un mot ? »

Je m’éloignais en silence quand un étudiant s’était approché de moi.

Il était un peu plus petit que moi. La couleur de l’insigne sur son uniforme indiquait qu’il était inscrit dans une classe inférieure à la mienne. Mais j’avais vu quelque part ses cheveux roux flamboyant et cette lumière féroce dans ses yeux.

« Vous êtes… le deuxième fils de la maison Efreeta ? »

« Je m’appelle Luc, Luc Efreeta. C’est un honneur de vous parler !! »

« Je vois, vous êtes donc le petit frère de Ladd. Qu’est-ce que vous avez à faire avec moi ? »

Luc regarda autour de lui, puis continua à parler sur un ton feutré.

« Si vous voulez bien lancer une campagne pour défendre l’honneur des provinces de l’Est, laissez-moi, Luc Efreeta, être en première ligne. Je jure sur le nom de la maison Efreeta que je vous présenterai la tête de ce prince insensé, mon seigneur. »

La maison du vicomte Efreeta était une maison vassale bien connue de la maison Maxwell, surtout pour sa puissance militaire.

J’avais été ému par son dévouement, mais j’avais dû néanmoins réprimander mon cadet au sang chaud.

« Votre loyauté est bien appréciée. Je n’ai pas l’intention de lancer une campagne, bien que… pas encore, du moins. Cet imbécile va de toute façon s’autodétruire. »

« Compris… mais si jamais ce moment arrive, s’il vous plaît, appelez-moi, Lord Dyngir. Puis-je vous demander ce que vous comptez faire ? »

J’avais réfléchi un peu aux paroles de Luc, puis j’avais répondu.

« Je dois d’abord retourner dans mes terres. Je dois après tout présenter une protestation officielle à la maison royale par l’intermédiaire de mon père. Si le roi traite l’affaire avec intégrité, alors tout est résolu. Mais s’il essaie de couvrir l’imbécile… vous aurez de nombreuses occasions de prouver votre valeur. »

« Je suis à votre service, mon seigneur ! Je vous rendrai compte de tout ce qui se passe à l’académie. S’il vous plaît, reposez-vous sur votre chemin menant à votre province natale ! »

« Vous avez ma confiance. C’est une joie d’avoir des vassaux aussi compétents. »

Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre. J’avais perdu ma fiancée, mais j’avais gagné un serviteur digne de confiance.

J’avais tapé sur l’épaule de Luc, celui-ci rougit violemment.

« Vos paroles m’honorent ! Mon frère m’a parlé de votre combat contre l’empire il y a cinq ans, j’ai donc toujours admiré vos prouesses au combat… mon seigneur ! »

« O-okay ? »

J’avais fini par être couvert des louanges de Luc jusqu’à la porte de l’académie.

Ce jour-là, j’avais appris comment des mots remplis de malice et des mots remplis de respect pouvaient vous épuiser s’ils se poursuivaient de manière excessive.

Je me sentais fatigué à plus d’un titre. Et alors que je soupirais, je faisais mes bagages et quittais la capitale royale.

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Chapitre 2 : Les contre-mesures sont élaborées au lit

Au moment même où je rentrais dans ma province natale, j’avais rapporté tout l’incident à mon père et j’avais écrit une lettre de protestation au roi et au baron Nommes.

Apparemment, Sa Majesté le roi avait déjà été informé de l’agitation à l’académie, et avait immédiatement envoyé une lettre d’excuses. Grâce à la réaction appropriée de la maison royale et à l’abondante somme incluse à titre de dédommagement, on pouvait considérer que la question était résolue, pour le moment.

D’autre part, le baron Nommes — le père de Selena — n’était apparemment pas conscient de la relation entre sa fille et le prince héritier : à peine avait-il lu la lettre qu’il s’était mis à écumer de la bouche et perdit connaissance.

« M-Mes plus sincères excuses !! »

Le baron se rendit alors à la résidence Maxwell et s’excusa abondamment, prosterné à terre.

Il rejeta ainsi toute fierté, s’excusant en se frappant la tête par terre si fort qu’on aurait pu craindre qu’il y fasse un trou. Sa prosternation était si bien faite, si parfaite, que je m’étais senti obligé de le féliciter.

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Soit dit en passant, il s’était avéré que Sullivan et Selena étaient allés rendre visite à Dame Marianne après m’avoir poussé à annuler les fiançailles.

Le prince-héritier commença par énumérer les accusations infondées de la prétendue mauvaise conduite de Dame Marianne : intimidation de Selena, abus de l’autorité de sa famille pour contrôler l’académie, allégeances secrètes avec des États ennemis, et plus encore.

Mais de telles accusations ne pouvaient en aucun cas être portées contre Dame Marianne.

Elle rejeta tous ses arguments et réprimanda plutôt sévèrement son infidélité. Sa brillante contre-attaque allait finalement devenir un sujet de discussion brûlant parmi les étudiants pendant longtemps.

Le résultat final fut que le prince héritier porta l’entière responsabilité des événements et fut rétrogradé dans le registre royal de prince héritier à vassal.

« Il a bien récolté ce qu’il a semé. »

J’étais allongé sur mon lit dans ma résidence principale lorsque j’avais lu le rapport envoyé par Luc Efreeta depuis la capitale. Toutes les informations ci-dessus figuraient dans son rapport.

Un mois après l’annulation abrupte de mes fiançailles — je m’étais retiré de l’académie et j’étais retourné dans ma province natale.

Même si le prince héritier avait assumé la responsabilité des événements, je ne pouvais pas empêcher les autres étudiants de me regarder de haut.

De toute façon, je n’avais pas envie de fréquenter l’académie, j’avais donc choisi de retourner dans ma province et d’aider mon père, afin de me préparer à lui succéder comme maréchal.

Maintenant que l’histoire était réglée, je pouvais dire que l’annulation des fiançailles n’était pas une perte totale pour la maison Maxwell.

Nous avions reçu une somme abondante de la maison royale à titre de compensation, la maison Nommes nous avait rendu la somme que nous avions offerte à l’avance comme aide financière en vue de mon mariage avec Selena, et nous avions également augmenté les taux d’intérêt des dettes qu’ils avaient envers la maison Maxwell.

« Cependant, à mon niveau, le meilleur résultat est de ne pas avoir à épouser Selena. »

« Oh, mon Dieu, tu n’aimais pas Lady Selena, mon seigneur ? »

La question était venue de la femme couchée à côté de moi.

Le nom de la femme déshabillée était Eliza. Elle était la fille d’une maison qui avait servi les Maxwell pendant des générations et était également chargée de mon éducation depuis que j’étais petit.

Eliza, qui avait cinq ans de plus que moi, était maintenant allongée avec la tête sur ma poitrine, exposant la plus grande partie de sa silhouette nue, dont la sensualité n’avait fait que croître au fil des ans, alors qu’elle jetait un coup d’œil au document que je lisais.

« Elle était assez mignonne, alors je voulais en faire une femme moi-même… mais elle me causait plus de problèmes qu’elle n’en valait. Ce n’était en fait qu’une pleurnicharde, vraiment trop faible pour devenir l’épouse d’une maison dans les provinces frontalières. Mais ça aurait pu être amusant de l’intimider un peu. »

« Comme c’est cruel… Je ne t’ai certainement pas élevé comme ça, jeune maître. »

« Tu l’as certainement fait. C’est toi qui m’as appris ce que je sais des femmes. »

La relation entre Eliza et moi avait commencé il y a cinq ans, après ma première bataille.

J’avais vécu mon premier vrai combat et j’avais remporté mes premières victoires. Incapable de réprimer l’excitation après notre retour triomphal, j’avais cédé à mon instinct et j’avais sauté sur Eliza.

Elle m’avait d’abord repoussé, mais accepta finalement mes avances : j’avais donc fait ma première expérience à l’âge de treize ans.

Notre relation s’était poursuivie depuis lors : chaque fois que je revenais dans ma résidence, nous dormions ensemble presque toutes les nuits.

« Oh, jeune maître… quand je pense que tu étais si mignon autrefois. Quel diable d’homme es-tu devenu… en tant qu’éducatrice, je me sens responsable. »

« Quoi ? Je suis devenu un jeune homme sain et vigoureux, comme tu peux le voir, tu devrais plutôt te sentir fière. »

J’avais ri avec ironie tout en haussant les épaules.

Je n’étais de toute façon pas le seul à être devenu grand et fort — c’est ce que j’avais pensé en regardant l’ample buste d’Eliza.

« Cependant, c’est vraiment dommage pour le Baron Nommes. Selena et moi nous trompions l’un l’autre, mais à cause de cet abruti de Sullivan, ils ont reçu toute la punition. S’ils avaient utilisé toutes mes maîtresses comme raison pour rompre les fiançailles, ils auraient pu nous forcer à payer à la place. »

« Peut-être qu’ils ne connaissent tout simplement pas la relation que le jeune maître entretient avec nous ? »

« Hmm… peut-être que Selena ne le sait pas, mais je doute que le baron ne sache rien. Je suis allé plusieurs fois au quartier rouge de la capitale et je n’ai jamais rien fait pour le cacher. Il n’est pas rare que les nobles entretiennent des relations avec plusieurs femmes, alors peut-être faisait-il simplement semblant de ne pas savoir… de toute façon, si Sullivan avait au moins quelque chose ressemblant à un cerveau, il serait d’abord allé chez Nommes pour discuter de la question… et l’histoire aurait changé. »

« C’est la première fois que j’entends parler du quartier des plaisirs… à quel point es-tu cruel, de me dire quelque chose comme ça sans la moindre excuse ? »

Eliza fit la moue et me pinça la poitrine.

Le fait de regarder son geste adorable, en contraste avec son charme mature, me fit sourire.

« Je voulais te rendre jalouse. Les hommes veulent voir toutes sortes d’expressions de la femme dont ils sont tombés amoureux, tu le sais bien. »

« Oh, tu dis ça comme si c’était bien de le dire… tes mauvaises habitudes avec les femmes n’ont pas changé, même à l’académie. Après tout le mal que le maître a fait pour t’inscrire… »

« Hmph. S’il m’avait mis là-dedans dans l’espoir de me réparer, ce serait un vrai gâchis. Père doit aussi être assez affligé par la tournure des événements. »

Je m’étais rappelé la réaction de mon père quand je lui avais parlé de l’affaire de l’annulation des fiançailles et j’avais souri amèrement.

Mon père, le maréchal, avait une personnalité complètement différente de la mienne : c’était un homme austère, sérieux et droit.

J’étais prêt à être grondé et à subir des sermons pendant quelques heures, comme cela arrivait souvent, mais après avoir entendu mon rapport, mon père avait réagi d’une manière à laquelle je ne m’attendais certainement pas.

« … Fais ce que tu veux. Je ne m’en soucie plus. »

Il s’était ensuite affalé sur sa chaise, comme s’il était terriblement épuisé.

En regardant mon père si dévasté, je ne pouvais m’empêcher de ressentir moi-même de la douleur.

J’avais continué ma conversation avec Eliza : « De toute façon… le prince doit assumer la responsabilité de ce qu’il a fait. »

« Oh ? Il a été déshérité et rétrogradé au statut de vassal, non ? N’a-t-il pas déjà été puni ? »

Eliza pencha la tête sur le côté, curieuse.

« Oui, la maison royale a donné sa punition, mais c’est juste sa responsabilité en tant que prince héritier, non ? Il n’a pas encore payé pour m’avoir humilié en tant qu’homme. Ni pour avoir insulté la maison de Maxwell. Il s’est d’abord battu avec moi : j’ai le devoir de le rembourser, jusqu’à ce qu’il pleure et implore sa pitié. »

Sullivan était peut-être fini comme membre de la famille royale, mais ce n’était pas une punition suffisante pour cet homme. Même s’il devenait marquis ou comte, il pourrait toujours mener une vie de liberté et de luxe… à moins que je ne fasse quelque chose pour y remédier.

« Il a enlevé ma femme et a même osé insulter la fierté de tous les soldats qui se battent pour défendre ce pays, le bâtard. Je ne serai pas satisfait tant qu’il n’aura pas pleinement appris de quel genre de personne il s’est fait un ennemi. Il ferait mieux de profiter du calme avant la tempête… »

« … tu es un homme à craindre, jeune maître. »

Eliza avait alors levé la tête et m’avait embrassé. Nos langues s’entrechoquèrent et s’entremêlèrent sauvagement, puis elle posa son corps sur le mien.

Grâce à notre longue relation, Eliza savait à quel point j’étais excité, frénétique avant une bataille, et comment j’apaisais cette pulsion en recherchant la compagnie d’une femme.

« Prends tout, Eliza… »

« Oui, jeune maî.…hnn… »

J’avais échangé ma position avec Eliza et j’avais avidement fait corps avec elle, en faisant l’amour avec elle, qui était devenu beaucoup plus mature que la première fois, il y a cinq ans.

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En fin de compte, mon désir n’avait été satisfait qu’à midi le lendemain.

Eliza avait haleté, gémi et crié toute la nuit, si bien qu’au matin, elle était couchée, épuisée, incapable de bouger. J’avais donc pris la bonne nouvellement embauchée qui était venue annoncer que le petit déjeuner était prêt et je l’avais traînée dans le lit.

J’avais écouté ses misérables cris alors que je possédais son corps vierge, tout en pensant que les jeunes filles n’étaient pas mal non plus.

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Chapitre 3 : Le fils prodigue se déplace dans l’ombre

Point de vue du Maréchal Maxwell

« … Dyn est toujours au lit ? »

« Oui… après tout, il a eu une nuit éprouvante. »

Ainsi répondit l’intendant de la maison Maxwell d’une voix troublée.

J’avais pressé mes doigts contre mes tempes, en essayant de maîtriser la migraine que je sentais venir.

Je m’appelle Dietrich Maxwell, maréchal responsable des provinces à la frontière orientale du royaume de Lamperouge.

Les nobles qui gouvernaient les territoires situés à la frontière avaient de quoi être inquiets. Nous devions être prêts à tout moment à faire face à des invasions ennemies, ainsi qu’à empêcher tout voyou étranger d’entrer dans le pays ou tout criminel national de franchir les frontières.

La maison des Maxwell était également le chef de l’alliance des nobles des provinces de l’Est. Nous avions le devoir d’agir en tant que médiateur en cas de conflits entre les familles nobles, ainsi que de négocier au nom des nobles locaux avec la maison royale ou les nobles du centre.

Ma plus grande inquiétude, ces derniers temps, était toutefois l’attitude de mon propre fils, Dyngir Maxwell.

« Il y est allé tous les soirs depuis son retour… les deux années passées à l’académie n’ont rien fait pour corriger ses habitudes de coureur de jupons, alors… »

Il y a un mois, les fiançailles de mon fils avec la jeune femme de la maison des Nommes avaient été rompues de force par le prince héritier, il était donc rentré dans sa province natale.

Je pensais qu’un tel événement l’aurait fait tomber, mais j’avais dû rapidement revoir ma position. Depuis ce jour, il avait commencé à emmener les servantes avec lesquelles il batifolait autrefois et s’était livré à une indescriptible débauche chaque nuit.

« Mon seigneur, je ne sais pas quoi dire… c’est la faute de ma fille. »

L’intendant de la maison s’inclina profondément.

« Non, ce n’est pas ta faute… je dois plutôt m’excuser. »

« Non, mon seigneur… »

L’intendant de la maison semblait en conflit.

Mon fils avait plusieurs maîtresses, mais la « première dame », faute d’un meilleur terme, était la fille de l’intendant, Eliza.

Comment un père se sentirait-il lorsque sa fille unique, élevée avec amour et attention, finit par coucher avec le fils de son maître ? Honnêtement, j’étais terrifié quant à le savoir. Je n’avais donc jamais demandé.

« Le jeune maître Dyngir est… comment dire, il a des traits héroïques. Je suppose qu’il ne peut pas se satisfaire d’une seule femme. »

« Les héros sont amoureux, comme le dit le proverbe… ça sonne bien si tu le dis comme ça, mais… »

« … En tant que père, c’est une source inépuisable de préoccupations… »

« En effet… s’il n’était pas qualifié, je l’aurais volontiers renié. »

J’avais froncé les sourcils et j’avais poussé un profond soupir.

Mon fils, Dyngir, était ce qu’on pourrait appeler un fils prodigue. Mais si vous me demandiez si c’était un idiot incompétent, je devrais secouer la tête fermement.

Dyngir avait montré des traits d’excellence dès son enfance. Il apprenait incroyablement vite en termes de politique, d’économie, de stratégie, de tout. Son instructeur d’arts martiaux avait même dit qu’il avait un talent incroyable pour le combat.

Il était très populaire auprès des vassaux : les enfants des autres nobles le considéraient avec respect et affection comme un grand frère.

Il y a cinq ans, il avait participé à sa première bataille, une petite escarmouche avec un de nos pays voisins — dans laquelle il avait réussi à mener un petit bataillon. Il avait alors tendu une embuscade à l’ennemi et avait même pris la tête du commandant ennemi.

Un génie, un prodige, un héros qui restera dans l’histoire — même sans mes préjugés parentaux, je croyais que de tels mots lui étaient destinés.

La seule chose à laquelle un fils aussi formidable ne pouvait pas résister était le sexe opposé.

Dyngir avait eu son réveil à l’âge de treize ans, en se liant d’amitié avec Eliza, la fille de l’intendant de la maison. Depuis lors, il était devenu obsédé par les femmes.

À partir d’Eliza, Dyngir avait mis la main sur la plupart, sinon la totalité, des servantes de la résidence. Je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir mal à chaque fois que je les voyais.

Je voulais honnêtement le gronder, mais tout l’argent que Dyngir utilisait pour les femmes venait de sa propre poche.

Il avait utilisé l’argent que je lui avais donné comme allocation pour lancer une petite entreprise avec d’autres nobles : en cinq ans, les bénéfices du commerce diplomatique avaient doublé.

C’est son succès qui le rend si terrible… Je n’ai aucune raison de le gronder…

« Si seulement il pouvait se débarrasser de son appétit pour les femmes, je pourrais le laisser prendre la relève sans le moindre souci… »

« Les talents du Seigneur Dyngir sont après tout exceptionnels… d’ailleurs, il semblerait avoir établi de nouvelles transactions avec des amis qu’il a rencontrés à l’académie. »

« … Je vois, donc même s’il a l’air de toujours s’amuser, il a aussi établi de nouvelles relations… il comprend au moins ce que sont les devoirs d’un noble… »

« Oui, en effet, bien qu’il se rende également dans le quartier des plaisirs une fois par semaine, il est donc également vrai qu’il s’amusait. »

« … »

J’avais perdu le compte du nombre de fois où j’avais déjà soupiré. Découragé, je m’étais affalé sur la table.

Avoir un fils idiot était effectivement problématique, mais un fils trop compétent était également gênant. Surtout s’il était à la fois habile et fou…

« Eh bien, c’est quand même… avec un peu d’effort… avec beaucoup d’effort, on peut passer à côté de ça… à la place, sais-tu ce qui est arrivé à la fille du Baron Nommes après ça ? »

J’avais changé de sujet, comme pour échapper à la réalité pendant un moment.

Le baron Nommes était un vassal de la maison Maxwell : sa fille Selena avait été la fiancée de mon fils.

Lorsque j’avais appris que les fiançailles avaient été rompues par elle, j’avais commencé à avoir des sueurs froides, pensant que les habitudes de coureurs de jupons de mon fils avaient été découvertes… Je ne me serais jamais attendu à ce qu’elle soit l’infidèle, et avec le prince héritier en plus.

Malgré son air si timide et doux, elle avait réussi à séduire le prince héritier du royaume… J’avais dû changer mon opinion sur elle.

« Le baron Nommes semble incertain sur la façon de la punir lui aussi. Ses fiançailles avec… l’ancien prince héritier ont été après tout annoncées en public. »

« Hmm… Je ne connais pas l’étendue de leur relation, mais elle pourrait déjà être enceinte d’un enfant de sang royal… »

« Si cela se produit… cela risque d’engendrer un conflit politique. »

Après la rupture des fiançailles, le prince héritier Sullivan avait été déshérité.

Sullivan était le fils aîné, mais le statut de sa mère était relativement bas. Sans le soutien du duc Rosais, il était peu probable qu’il devienne roi. Ayant insulté la maison de Rosais, une telle punition était inévitable.

Le sort de Selena était également très probablement scellé. Elle finira par être utilisée par une faction en rébellion contre la famille royale ou éliminée avant cela. Je ne pouvais prévoir aucun espoir dans son avenir.

« Si seulement tout cela s’était passé en privé, cela aurait pu être réduit au silence d’une manière ou d’une autre. Mais pour exposer un problème délicat comme la rupture d’un engagement en public… je ne le considérais pas comme un idiot. »

« Bien qu’il était prince héritier, il n’en reste pas moins homme. Quand une femme est impliquée, les hommes deviennent fous… comme quelqu’un d’autre que je connais. »

« … Est-ce du sarcasme ? »

« Bien sûr que non, mon seigneur. »

J’avais regardé en silence les yeux de l’intendant, puis j’avais lentement secoué la tête.

« … Il semble que Sa Majesté le roi, le Baron et moi avons mal élevé nos enfants. Au moins, mon propre idiot a un bon jugement. Je dois être au moins reconnaissant pour cela. »

« En effet, monsieur. »

« Haah… »

J’avais soupiré en même temps que l’intendant de la maison, puis la porte de mon bureau s’était ouverte. Une seule personne dans cette résidence pouvait entrer dans le bureau du maréchal sans frapper.

« Bonjour, vieil homme. J’ai quelque chose à te dire, tu as le temps maintenant, non ? »

« … »

« … »

Mon idiot de fils coureurs de jupons, bien sûr.

L’intendant de la maison et moi nous étions regardés, nos expressions devenaient aigres.

« Quoi ? Vous vous plaigniez tous les deux de moi ou quoi ? »

« … Y a-t-il quelque chose dont on devrait se plaindre ? »

« Pas que je sache. Je suis aussi pure et honnête qu’elles le sont. »

« Pouvez-vous aussi dire cela de votre propre corps, jeune maître ? Bien que vous ayez passé une nuit agréable apparemment, c’est très bien. »

« Hé, pas de sarcasme. J’ai pris un bain, d’accord. »

Tu devrais maintenant te taire, idiot… ne vois-tu pas l’intention meurtrière dans les yeux de l’intendant de la maison ? Honnêtement, j’aimerais bien que les poignards qu’il jette le frappent vraiment…

De telles pensées m’étaient venues à l’esprit, mais j’avais décidé de l’écouter pour l’instant.

« Quelles sont tes affaires ? Tu n’es pas venu ici pour m’aider dans mon travail ? »

« Mon travail ? Si tu veux parler de l’irrigation de la région ouest, j’ai déjà envoyé les travailleurs. Pareil pour les bandits autour du village de Zess, le corps d’expédition est déjà en route. Les éclaireurs pour le fort de l’est partent demain matin, donc c’est aussi réglé. Pour ce qui est des bandits à cheval sur le territoire du vicomte Silfis, j’ai un plan donc tu peux me laisser gérer ça. Je vais m’occuper d’eux dans les prochains jours. »

« … Tu es vraiment un fils idiot… »

Cet excellent côté de sa personne le rend d’autant plus méprisable. Je parie que je suis le seul père à être gêné par les compétences de son fils…

« … De toute façon, pourquoi es-tu présent ici ? »

« J’ai une faveur à te demander, c’est tout. Tiens. »

« Hmm ? »

Mon fils m’avait remis une enveloppe. Comme elle n’était pas fermée, j’avais sorti le papier à l’intérieur et je l’avais lu, trouvant que son contenu était assez bizarre.

« C’est… »

« Je veux que tu envoies cela avec ton nom, adressé à Sa Majesté le roi. »

« À quoi penses-tu ? »

J’avais regardé le visage de mon fils et j’avais trouvé le sourire d’un farceur sur ses lèvres. C’était le même visage que celui montré lorsqu’il m’avait apporté la tête du commandant ennemi lors de sa première bataille.

Les dix-huit dernières années m’avaient appris, dans une certaine mesure, à quel point ce visage signifiait que quelque chose de méchant approchait.

« L’ancien prince héritier et mon ancienne fiancée vont passer un mauvais moment. Ce n’est qu’une farce, rien de plus. »

« Hmgh… »

« Quand je suis revenu, tu m’as dit de faire ce que je voulais, non ? Je m’en tiens à tes mots, mon vieux. »

J’avais scruté la lettre à nouveau et j’avais senti le mal de tête se renforcer.

+++

Quelques jours après que le prince héritier Sullivan avait été déshérité et que l’agitation se soit calmée…

Une lettre du maréchal Maxwell avait été remise à la maison royale de Lamperouge.

C’était une lettre très succincte :

« Je présente mes félicitations les plus sincères pour le mariage du prince Sullivan dans la famille du baron Nommes »

+++

Chapitre 4 : Fausse célébration

Point de vue du Duc Rosais

Cette canaille de Maxwell est encore en train de faire du grabuge…

Dans la capitale royale du royaume de Lamperouge, dans le bureau des offices royaux.

Moi, Burt Rosais, l’actuel chef de la maison de Rosais, avait lu le contenu de la lettre envoyée par la maison Maxwell et je m’étais mis à grogner.

« Je présente mes sincères félicitations pour le mariage du prince Sullivan dans la famille du baron Nommes. »

Félicitations… c’était ce que disait la lettre, mais il s’agissait, à toutes fins utiles, d’une menace.

La malveillance contenue dans cette courte phrase était si intense que je ne pouvais pas, en tant que chancelier du royaume, m’empêcher d’être impressionné par sa ruse.

Il y avait environ un mois, ma fille bien-aimée Marianne avait appris par le prince héritier Sullivan que leurs fiançailles n’avaient plus lieu d’être. La raison était qu’il aimait en fait quelqu’un d’autre… c’était vraiment enfantin.

L’expéditeur de cette lettre, Dyngir Maxwell, n’était autre que le fiancé de la maîtresse du prince Sullivan, Selena Nommes.

La responsabilité des fiançailles rompues incombait exclusivement à Sullivan.

Sullivan continuait apparemment de répéter qu’il avait trouvé le véritable amour, tout en se plaignant pathétiquement que Marianne n’était pas faite pour être sa fiancée.

En tout cas, il avait posé les mains sur une autre femme malgré ses fiançailles, il n’y avait donc aucun doute qu’il était en faute. La femme sur laquelle il avait posé les mains était elle aussi fiancée.

Peu importe le nombre d’excuses que cet abruti de prince héritier pouvait trouver, abuser de l’autorité de la famille royale pour enlever la fiancée d’un vassal le marquerait d’infamie.

+++

« Hum, chancelier… pouvons-nous faire quelque chose à ce sujet… ? »

Ce ton pitoyablement faible n’avait été produit par nul autre individu que celui ayant l’autorité royale… Sa Majesté le roi.

Cet homme âgé, bien trop faible de volonté pour sa position, avait deux fils, mais il favorisait surtout son premier né, Sullivan. Il me regardait avec une expression pleine d’inquiétude pour l’avenir de ce dernier.

Sa Majesté, le roi Saloucha Lamperouge, était un homme plutôt ordinaire par rapport à son rang.

Il n’avait pas d’exploits militaires impressionnants à son actif ni assez de sagesse pour qu’on s’en souvienne. Son seul point positif était qu’il était bien conscient de ses capacités limitées.

Il n’avait jamais imposé son opinion sur des questions politiques ou militaires, écoutant toujours attentivement les opinions de son entourage.

Néanmoins, on peut aussi dire qu’il ne peut rien décider tout seul.

Tout en le jugeant sévèrement sur le plan mental, j’avais répondu à la question du roi.

« Rien, j’en ai peur. Maxwell, la victime de cette série d’événements, demande que le “mariage du prince Sullivan avec la famille du baron Nommes soit célébré”. Notre seule option est que le prince se marie effectivement dans la famille Nommes. »

Indépendamment de ce qu’ils pensaient réellement, en apparence, la victime renonçait à ses droits, de sorte qu’ils ne pouvaient pas être niés.

« Quoi qu’il en soit, si cela arrive… »

Le roi hésita et bafouilla.

Sullivan se marierait dans la famille du baron Nommes — même sa médiocre intelligence avait saisi le terrible châtiment que c’était.

Un baron était effectivement un noble, mais son statut était extrêmement proche de celui d’un roturier. Le territoire sur lequel un baron pouvait régner se résumait à un ou deux villages au maximum, avec des recettes fiscales minimales.

Une telle maison ne pouvait naturellement pas mener une vie somptueuse. Sullivan ne pourra jamais supporter le fait qu’il doive se marier dans une telle famille, vu que, en tant que membre de la famille royale, il avait vécu toute sa vie dans le luxe.

De plus, les Nommes étaient les vassaux de la maison Maxwell et leur devaient même de l’argent. Ils devaient obéir à presque tous les ordres de la maison Maxwell. En cas de conflit armé, ils seraient probablement envoyés en première ligne.

Sullivan deviendrait ainsi le subordonné de l’homme qu’il avait mis en colère en lui volant sa fiancée : une vie de tourment l’attendrait. Y avait-il une punition plus terrifiante que celle-là ?

Le roi semblait vouloir dire quelque chose, alors je l’avais encouragé à parler. Les mots avaient commencé à jaillir de sa bouche.

« Hmgh… hmm… je sais… je sais ce que Maxwell veut dire… mais n’est-ce pas trop… ? Qu’un membre de la famille royale se marie dans la maison d’un baron… il ne pourrait y avoir pire humiliation. Sullivan a déjà été déshérité… pourquoi ce pauvre garçon doit-il subir un sort aussi cruel ? »

« … que la punition ne suffit pas. Du moins, c’est ce que Maxwell semble penser. »

Un jugement avec lequel ma maison Rosais est entièrement d’accord.

Dans la lettre envoyée à la maison de Maxwell, il était écrit que Sullivan serait sévèrement puni. Sa Majesté, le roi faible et gentil, n’avait cependant pas l’intention d’administrer une punition stricte à son fils.

Le rang de Sullivan fut rétrogradé à celui de vassal de la famille royale, mais selon la situation, cela n’équivalait pas à une punition très sévère.

Car il pourrait être adopté par un marquis sans héritiers et mènerait ainsi une vie stable.

Ils ont probablement compris que le roi n’était pas assez strict pour punir réellement Sullivan… mmph, bien que ce soit une question gênante, c’est un développement favorable pour moi en tant que Rosais.

La famille Rosais était également victime de cette série d’événements et avait été tout aussi insatisfaite de la tape sur les doigts que Sullivan avait reçue.

Malgré notre insatisfaction, nous avions été contraints d’accepter cette conclusion, car, en tant que représentant des familles nobles centrales, il était de notre devoir de minimiser toute menace à la stabilité de la capitale.

Cependant, le visage de ma précieuse fille avait été maculé de boue… en tant que père, j’aimerais au moins mettre en pièces cet idiot d’ancien prince héritier.

« Quoi qu’il en soit… oh oui, chancelier, si vous vous inclinez personnellement devant Maxwell, alors… »

C’était la proposition que le roi avait faite.

« Je devrais… faire ça, pour le bien de Sullivan ? »

« Oui, un roi ne peut pas courber la tête devant ses vassaux, mais si vous, le chancelier, le faite, alors… peut-être… »

J’avais regardé le roi avec toute l’intention meurtrière que je pouvais rassembler, et ses paroles s’étaient avérées vaines.

« Permettez-moi de vous le demander une fois de plus, Votre Majesté. Je devrais jeter mon orgueil et baisser la tête, pour l’homme qui a trahi ma fille ? »

« Gh… »

Le roi semblait enfin comprendre l’énormité de sa bévue.

Tel père, tel fils…, soupirais-je mentalement.

Sa Majesté ne prononçait pas de telles absurdités normalement. Mais, comme Sullivan, il avait apparemment tendance à laisser ses émotions prendre le dessus par moments.

S’il souhaitait vraiment protéger son fils, il devrait le faire, même au prix d’offenser les nobles Maxwell ou Rosais. Avait-il si peur de nous ? Cependant, sa lâcheté le rendait idéal pour diriger ce royaume. Un roi vraiment compétent serait mal vu par les Quatre Maisons.

Dans le royaume de Lamperouge, les quatre maisons maréchales qui protégeaient les frontières dans les quatre directions cardinales jouissaient d’un pouvoir considérable. Elles étaient normalement appelées les Quatre Maisons.

La véritable capacité d’un roi dans ce pays se mesurait à sa capacité à gouverner sans se faire ennemi des Quatre Maisons.

Sa Majesté le roi était trop faible pour être le dirigeant d’une nation.

Mais à cause de cela, les privilèges et l’autorité des Quatre Maisons n’étaient pas menacés. Il était considéré comme une figure de proue facile à manipuler.

Les rois vraiment capables ne durent jamais longtemps, après tout… Sullivan devrait se considérer comme chanceux de n’avoir eu aucun accident malheureux…

Les Quatre Maisons ne devaient pas être contre vous.

Les rois enterrés dans les ténèbres à cause d’eux étaient trop nombreux pour être comptés.

+++

Chapitre 5 : Il faut payer le prix fort quand on traite avec des imbéciles

Point de vue du Duc Rosais

Dans une salle privée du palais royal...

« N'importe quoi ! Moi, le prince héritier, je dois me marier dans la famille d'un baron !? Tu te rends compte à quel point ça semble stupide !? »

« ... »

Devant moi, un fou criait et gesticulait.

Il s'appelait naturellement Sullivan Lamperouge, c’était l'ancien prince héritier du royaume.

« Malheureusement, Sa Majesté le roi en a décidé ainsi. Nous devons demander à Votre Altesse d'accepter. »

J'avais choisi mes mots avec soin. Gérer les conséquences des événements était déjà assez épuisant : j'en avais déjà assez de traiter avec des imbéciles bavards.

Mais d’abord, pourquoi dois-je faire cela... ?

J'avais ainsi maudit sans qu’il puisse m’entendre.

Normalement, c'était le devoir de Sa Majesté de prononcer des édits royaux et d'annoncer de telles décisions. Mais cette fois, moi, le chancelier, avait été envoyé pour agir à la place de Sa Majesté.

Il va sans dire que Sa Majesté le roi détestait l'idée d'annoncer une telle chose à son fils bien-aimé, aussi la tâche pénible avait-elle été placée sur mes épaules...

Non seulement il n'a pas assumé sa responsabilité de roi, mais aussi celle de père...

Combien de fois la famille royale m'avait-elle déçu le mois dernier ?

Je n'étais pas un homme aux ambitions extrêmes, mais les événements récents firent apparaître le mot "rébellion" dans mon esprit.

« Il doit y avoir une erreur ! Je vais parler avec mon père !! »

Sullivan avait grossièrement enroulé l'édit royal en boule et l'avait jeté par terre.

« ... »

J'avais senti mes muscles faciaux se tendre.

Un édit royal n’était pas seulement signé par le roi en personne, mais portait également le sceau royal du royaume de Lamperouge. Traiter un édit royal de cette manière était un acte barbare, de même niveau qu’une trahison.

Même si cet homme avait encore le rang de prince héritier, si un tel acte se produisait en public, son exécution serait inévitable.

Je pourrais tout aussi bien m'en servir pour le faire exécuter... mais si je le faisais, Sa Majesté mourrait de chagrin.

J'avais gardé mon calme en répétant les faits.

« Malheureusement, cela a déjà été décidé. Pourriez-vous confirmer le contenu de ce document une fois de plus ? Vous pouvez voir que le sceau royal a été apposé. »

« Uuh... »

Sullivan réalisa finalement ce qu'il avait fait et ramassa l'édit royal à ses pieds, une expression maladroite sur son visage. Il étala le parchemin de haute qualité, en étira soigneusement les plis et le lut à nouveau.

« Oui, il y a le sceau royal... mais je ne peux pas le croire, je ne peux pas croire que mon père m'abandonne... je pensais que je serais rétrogradé jusqu'à ce que les choses se tassent... mais me marier dans la famille d'un baron... ? Qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça ? »

« Avez-vous bien dit : qu'est-ce que j'ai fait... ? »

Se pourrait-il que cet homme n'ait pas encore saisi l'étendue de ses actes ?

Le maréchal Maxwell était le gardien des provinces de l'Est. Il possédait la plus grande force militaire du royaume.

La maison de Rosais était le chef des nobles du centre et le pivot du monde politique du royaume.

Cet homme avait fait de ces deux grandes familles nobles ses ennemis et avait créé une fissure infranchissable entre elles et la famille royale, mais il agissait toujours comme s'il était la victime.

Je devrais peut-être me considérer comme chanceux vu que les fiançailles ont été rompues. Au moins, ma précieuse fille n'a plus à épouser ce bouffon.

Tout en soupirant de soulagement, j'avais recommencé à expliquer, aussi patiemment que possible.

« Seigneur Sullivan, même si je pense que vous le savez, dans ce royaume, il y a quatre maisons maréchales, les « Quatre Maisons », qui possèdent de vastes pouvoirs. La famille royale et les familles ducales ont un rang officiel plus élevé et une plus grande autorité politique, mais comme ces maisons sont chargées de défendre les frontières, leur pouvoir militaire est quelque chose que même Sa Majesté le roi ne peut ignorer. »

« Hmm, hmm... »

« Vous avez enlevé la fiancée de l'héritier d'un de ces maréchaux et les avez mis en colère. Sans une punition appropriée, un fossé s'ouvrirait entre la famille royale et les maréchaux. Veuillez comprendre que Sa Majesté le roi a pris cette décision avec le cœur lourd. »

« N-non... je ne peux pas... »

Sullivan était devenu pâle et s’était mis à trembler. Apparemment, il avait finalement compris la gravité de ses actes.

« Je... je suis juste tombé amoureux de Selena, et... est-ce que j'avais tort ? Est-ce mal de poursuivre le véritable amour... ? »

Sullivan s'effondra faiblement sur le sol, marmonnant de telles paroles avec un regard sans vie.

« Le véritable amour, monsieur ? C’est si beau. »

Mes lèvres s’étaient tordues, et j'avais lentement secoué la tête.

« C'est vraiment malheureux, Seigneur Sullivan, mais beau et juste sont deux choses différentes. Si vous souhaitiez vraiment simplement maintenir votre amour avec Selena Nommes, vous auriez dû faire les préparatifs nécessaires. Au moins, si vous vous étiez d'abord excusé auprès de Maxwell, puis aviez parlé correctement avec Marianne, votre punition n'aurait pas été aussi sévère. »

« N-nonnn... n... aaaahhhhhhhh !! »

Sullivan, les paumes de ses mains sur le sol, criait de désespoir.

Comme c'est pitoyable...

Si Sullivan n'avait pas fait cette erreur, il serait devenu mon beau-fils.

Si je l'avais surveillé de plus près, j'aurais pu l'empêcher de tomber si bas, non ?

Je suppose que je lui apporterai mon soutien pour ne pas offenser davantage Maxwell. C'est ma responsabilité.

C'était ce que je pensais lorsque, comme dernier geste de bonne conscience, je m’étais mis à genoux et j'avais tendu la main à Sullivan.

Cependant - .

« ... Je sais. »

« Quoi ? »

« Je sais, je sais ! Je dois juste réparer l'erreur !! J'ai juste besoin de faire comme si rien ne s'était passé !! »

« Seigneur Sullivan ? »

Submergé par l'élan soudain de Sullivan alors qu'il se relevait, j'avais fait deux pas en arrière. Je ne pouvais pas dire pourquoi, mais j'avais un sentiment terrible.

« Chancelier ! »

« Oui, monsieur... ? »

« J’annule la rupture des fiançailles avec votre fille ! »

« Haah !? »

Mon corps s’était plié en arrière et mes yeux s’étaient ouverts en grand.

Est-ce que cet homme avait vraiment dit ça... ?

« Si je me fiançais à nouveau avec Marianne, je n'aurais pas à me marier avec la famille du Baron Nommes ! Et puisque j'ai une famille de duc comme soutien, je peux aussi redevenir le prince héritier ! Je pourrais donc utiliser les finances des Rosais pour payer une compensation à Maxwell ! Selena... eh bien, je peux la prendre comme concubine, et tout est réglé ! »

Jusqu'où cet homme s'abaissera... ?

Je pouvais dire qu’il n’y avait plus aucune forme d’émotion sur mon visage.

À quel point peut-on être égoïste ? Forcer les gens qui l'entourent à se déplacer pour lui, sans tenir compte de leur propre situation...

« Bien, bien, c'est décidé ! Va appeler Marianne ! Dis-lui que je vais laisser nos fiançailles se terminer et... »

« Silence. »

« Gwah !? »

Avant que je ne m'en rende compte, ma main droite avait saisi le cou de Sullivan.

Il ne s'attendait sûrement pas à ce que quelque chose comme ça arrive : il n'y avait rien d'autre que du choc et de la surprise dans ses yeux.

« Chan... cel... lier... ? »

« Avez-vous sérieusement pensé que la vie de ma chère fille, que l'avenir de la noble maison de Rosais, pouvait être décidé par vous sur un coup de tête ? Qui pensez-vous être ? »

« Je... suis... le prince... hérit... »

« L'ancien prince héritier, plutôt ? »

Le visage de Sullivan avait perdu de sa couleur, il était devenu violet. Je l’avais donc finalement libéré.

Il s’était à nouveau effondré sur le sol, toussant plusieurs fois.

« Soyez heureux que nous soyons dans le palais royal... si nous nous étions rencontrés dehors, je vous aurais étranglé. »

« Kaah... haah... haah... ne pense pas... que tu t'en sortiras... comme ça... »

« Oh ? »

Il n'avait donc apparemment toujours pas débité toutes ses bêtises.

J'avais levé un pied et écrasé mon talon sur la main droite de Sullivan.

« Gheh !? »

« Je ne m'en sortirai pas comme ça ? Que ferez-vous alors ? Vous, le fils adoptif d'un baron, sans la moindre once de pouvoir ou d'autorité ? Que pouvez-vous faire au chef de la maison Rosais ? Dites-le. »

« Mon père y veillera... !! »

« Ce même père a dit qu'il ne vous rencontrera pas. Il ne veut probablement même pas voir le visage de son idiot de fils. »

« Tu ments !!! Père ne m'abandonnerait jamais... ! »

« Alors, allez le confirmer par vous-même. Bien que, dans l’état actuel des choses, vous n’avez même pas le droit de demander une audience. »

J'avais tourné le dos à Sullivan.

Je n'avais plus rien à dire à cet homme. Comme on dit, il n'y avait pas de remède à la stupidité.

+++

Chapitre 6 : Les vacances sont faites pour la chasse

Clop, clop, clop, clop, clop, clop, clop…

Plusieurs dizaines de chevaux trottaient à travers les plaines avec des hommes armés montés sur eux.

L’atmosphère entourant les hommes était trop décontractée pour qu’on puisse penser qu’il s’agissait de soldats : leurs tenues étaient également complètement dépareillées. Certains d’entre eux portaient des armures de chevalier, d’autres portaient des peaux d’animaux cousues ensemble de façon désordonnée pour former une sorte de vêtement.

Ces hommes étaient les « Tigres Pourpres ». C’était une bande de voleurs à cheval qui, ces dernières années, écumait les territoires du vicomte Silfis, situés dans les provinces orientales du royaume de Lamperouge.

Le territoire de Silfis était l’un des principaux territoires agricoles du royaume de Lamperouge : la majeure partie de la région était composée de plaines. Les voleurs à cheval pouvaient facilement se déplacer à travers les plaines, ce qui les rendait très difficiles à gérer et en faisait une source d’inquiétude sans fin pour le vicomte Silfis.

Les Tigres Pourpres étaient tristement célèbres pour leur caractère impitoyable : plusieurs villages avaient déjà été réduits en cendres par eux. Les villageois étant brutalement assassinés.

« Le village est devant nous, non ? »

« Oui, on est tout près. »

Le grand homme costaud à la tête du groupe cracha sa question, tandis que l’homme maigre chevauchant à côté de lui y répondit.

Le grand homme portait un tatouage en forme de crochet sur son crâne chauve et des muscles robustes sur son corps criblé de cicatrices. Il avait l’aura d’un vétéran de nombreux champs de bataille.

Cet homme était le chef des Tigres Pourpres : bien que son vrai nom soit inconnu, il était recherché et craint sous le nom de « Tigre mangeur d’hommes. »

« Les hommes vont apporter du blé au seigneur aujourd’hui, alors il ne devrait y avoir que des femmes, des enfants et des personnes âgées dans le village, patron. Ça va être un festin, heeheehee. »

L’homme maigre se lécha les lèvres.

En réponse, le « tigre mangeur d’hommes » grogna.

« On ne va pas trouver grand-chose s’ils ont déjà emporté le blé… Je suppose qu’on en laissera juste assez pour qu’ils ne meurent pas de faim. »

« Nous allons trouver des femmes, patron. On peut faire ce qu’on veut avec elles, hein ? »

« Oui, faites ce que vous voulez. Mais n’y passez pas trop de temps. »

« C’est clair et net, patron. Heeheehee. »

Assez rapidement, le village était devenu visible.

Le village était entouré de clôtures relativement hautes, qui servaient à éloigner les loups et autres bêtes. Pour les envahisseurs à cheval, c’était des défenses minces comme du papier.

Le « Tigre mangeur d’hommes » dégaina son épée sur son dos et la tint haut, tout en contrôlant habilement le cheval d’une main.

« Écoutez bien, messieurs ! Nous sommes des bêtes ! Des monstres se régalant de chair humaine ! Tuez, violez, prenez tout ce que vous pouvez !! »

« Wooohhh ! !! »

Les bandits à cheval rugirent en réponse au cri du « tigre mangeur d’hommes ».

Un petit groupe de bandits courut devant le groupe et arracha les clôtures pour que les autres puissent se précipiter dans le village.

Les Tigres Pourpres étaient tous expérimentés dans l’art du pillage et du massacre — et leur chef bien plus que tout autre.

Les habitants d’un si petit et faible village n’avaient sûrement pas les moyens d’arrêter leurs actes barbares. Un banquet de chair et de sang était sur le point de commencer.

« Gwaaahhh !!! »

Le « Tigre mangeur d’hommes » suivit ses subordonnés à l’intérieur, entendant déjà des cris d’agonie provenant du village.

« Ah ? »

Mais là, le « Tigre mangeur d’hommes » resta figé sur place.

Un décor totalement inattendu l’accueillait.

« Préparez vos arcs, feu !!! »

« GWAAAHHH !? »

Pour une raison inconnue, il y avait des rangées de soldats armés d’arcs dans le village. Les cadavres des bandits qui étaient entrés dans le village en premier étaient éparpillés à leurs pieds.

« Merde !!! Pourquoi y a-t-il des soldats dans un endroit pareil !? »

Le « Tigre mangeur d’hommes » déplaça rapidement son sabre pour parer les flèches, mais l’une des flèches qu’il manqua frappa son cheval.

Le chef des bandits sauta loin de son cheval qui s’effondrait, roula sur le sol, et se remit rapidement en position.

« Tch… Vous autres, chargez !! Tuez-les tous !! »

« Wooohhh !! »

Les voleurs à cheval qui n’avaient pas été abattus par les flèches s’étaient précipités vers les soldats. Mais alors qu’ils étaient assez proches pour attaquer, un autre groupe de soldats était apparu dans leur dos, cette fois armé de lances. Ils chargèrent les bandits par-derrière, enfonçant leurs lances dans les bandits.

« Gwaaahhh !!! »

« B-boss… aidez… gwfh… »

« On ne peut pas gagner !!! Courez !! »

La véritable capacité des bandits à cheval se manifestait par leur capacité à manœuvrer librement dans de vastes prairies : dans un petit village avec de nombreux obstacles, leurs capacités étaient réduites de moitié.

Les bandits avaient été éliminés, les uns après les autres.

« Merde !! »

Le « Tigre mangeur d’hommes » s’était décidé rapidement. Il abandonna ses subordonnés survivants et s’enfuit en direction de la clôture déchirée. Il courait désespérément, utilisant son sabre pour assommer tous les subordonnés sur son chemin.

Ils ont dû découvrir que nous allions attaquer ce village ! Merde… où est la sortie ? Où !?

Le leader courait pour sauver sa peau, tandis que les cris de ses subordonnés s’atténuaient en arrière-plan. Ce fut alors que…

« Un cheval, je dois trouver un cheval… »

« Tu es le “Tigre mangeur d’hommes”, hein ? »

« … !? »

Un jeune homme apparu soudainement à ses côtés.

« Je t’attendais. »

Le « Tigre mangeur d’hommes » se retourna et vit un jeune homme vêtu d’une armure de chevalier, avec un groupe de soldats, apparemment ses subordonnés. Il y avait les cadavres de plusieurs bandits à leurs pieds, probablement ceux qui avaient tenté de s’échapper auparavant.

« Qui es-tu, bâtard… !? »

« Certainement pas une personne qui peut être traitée de bâtard par un voleur comme toi… mon nom est Dyngir. »

Non pas que cela signifie quelque chose à ce stade — haussa les épaules du jeune homme.

« Dyngir… Maxwell !? Pourquoi es-tu là ? »

« Les provinces de l’est sont le territoire de Maxwell. Nous ne régnons pas directement sur cette région, mais il n’y a aucune raison pour que nous ne soyons pas là, n’est-ce pas ? »

« C’est des conneries !! »

« Eh bien, si tu veux vraiment savoir, en tant que prochain seigneur de ces terres, je sens que je dois protéger mes “petits frères”. Alors je me suis dit que je pourrais soulager les épaules de mon précieux vassal. »

Dyngir gloussa et dégaina son épée.

L’éclat terne de sa lame était très différent des lames de cérémonie que les nobles brandissaient souvent. Ce n’était pas une décoration, mais un outil fin fait pour tuer.

« Va chercher la tienne. Je vais te faire une faveur et te combattre en un contre un. »

Dyngir pointa son épée vers le « Tigre mangeur d’hommes » et sourit avec amusement.

Aucun des soldats n’avait essayé de dissuader leur seigneur. Ils étaient apparemment sûrs qu’il allait gagner.

« Ne sois pas si arrogant, morveux ! »

Le « Tigre mangeur d’hommes » tint son sabre bien haut, bondit en avant, et profita de l’élan pour le balancer vers le bas. Malgré son grand corps, ses mouvements étaient très agiles.

« Tu as bien l’air d’un tigre. »

Même face à la frappe meurtrière du bandit, Dyngir était aussi nonchalant que jamais.

Il avait facilement esquivé l’attaque et avait frappé avec son épée en réponse.

« Et voilà. »

« !? »

Dyngir donna deux coups d’épée : le premier coup coupa les mains du bandit qui tenaient l’épée large, le second ouvrit une profonde entaille sur ses jambes.

Les mains utilisées pour tenir l’arme avaient disparu, et il avait en plus perdu l’usage de ses jambes pour s’échapper. Le « Tigre mangeur d’hommes », ayant perdu le contrôle de ses membres, ne pouvait que tomber face contre terre.

« Ghaah… haah… ça fait.. maaaaaaaaaal... ! »

« Stoppez l’hémorragie et déposez-le chez l’inspecteur. Assurez-vous qu’il ne puisse pas se tuer. »

« Oui, monsieur ! »

« Mon Dieu, c’était splendide. »

Un homme s’était avancé, félicitant Dyngir pour sa victoire.

« Réussir à vaincre le “Tigre mangeur d’hommes” si facilement… votre maniement de l’épée était quelque chose à voir. Hehehe ! »

Ces louanges et ce gloussement effrayant provenaient de l’homme maigre qui était entré dans le village aux côtés du chef des bandits.

« Ah, merci aussi pour votre aide. Désolé de vous avoir fait faire quelque chose d’aussi pénible. »

« Pas du tout ! Les tâches pénibles sont après tout ma spécialité… héhé. »

L’homme maigre était un espion envoyé par Dyngir pour infiltrer les Tigres Pourpres. Grâce à ses informations, ils pouvaient cette fois-ci préparer un piège pour les bandits à cheval.

« J’enverrai quelqu’un avec ta récompense plus tard. Je compterai à nouveau sur toi si quelque chose se présente. »

« Oui, naturellement, monsieur… au fait, y avait-il une raison de laisser cet homme en vie ? », dit l’homme maigre en regardant les soldats attacher le « Tigre mangeur d’hommes » et l’emporter.

« Mes hommes ont déjà repris la cachette des Tigres Pourpres, donc honnêtement, je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit à gagner en interrogeant cet homme. Heeheehee… »

« Oh oui, à propos de ça. »

Dyngir ramassa l’épée large utilisée par le « Tigre mangeur d’hommes. »

« C’est une assez bonne épée, pas vraie ? Elle est imprégnée de boue et de sang, mais elle a été fabriquée avec du bon métal. Ce n’est pas un objet fabriqué en série, mais un produit unique issu d’une forge de qualité. Ça rapporterait pas mal d’argent sur le marché. »

« Oui ? De quoi parlez-vous, monsieur ? »

L’homme maigre était perplexe face à ce changement soudain de sujet.

Dyngir ne semblait pas s’en soucier, cependant, et continua.

« C’est la même chose pour les armes des autres bandits. On ne peut pas trouver du matériel d’une telle qualité en pillant simplement les villages. Il doit y avoir un sponsor qui les soutient. »

« Quelqu’un qui tire les ficelles, monsieur ? »

« Oui, je parie d’abord sur l’empire. Ensuite, un noble du centre qui voudrait nous rabaisser. L’outsider étant la famille royale de Lamperouge. »

Dyngir jeta le sabre et s’essuya les mains avec sa manche comme s’il avait touché quelque chose de dégoûtant et sale.

« En tout cas, j’ai plein de trucs à lui demander, il ne va pas avoir une mort facile. Pauvre gars. »

« …heehee. »

Quelle personne terrifiante… bien plus que ces voleurs...

L’homme maigre leva les yeux au ciel, tandis que des frissons parcouraient son échine.

+++

Après en avoir terminé avec les voleurs à cheval, je m’étais rendu au puits du village, essuyant le sang sur mes armes.

Nous avions informé les villageois de l’opération à l’avance, alors ils revenaient maintenant des abris, petit à petit. Parmi eux, il y avait aussi quelques filles à l’air innocent.

Hmm, les femmes ici ne sont pas mal non plus. Une beauté pure et naïve, comme une fleur sauvage éclose dans les prairies… Je pourrais m’en faire deux ou trois avant de rentrer…

Alors que je regardais les jeunes villageoises s’assurer joyeusement de la sécurité des autres, un de mes subordonnés s’était précipité vers moi.

« Seigneur Dyngir ! Un messager du Maréchal Maxwell !! Des ordres viennent d’arriver, vous demandant de rentrer au château immédiatement, mon seigneur !! »

« Tch, quelle est cette fichue hâte ? »

Mes attentes d’un bon moment avaient été brusquement interrompues, aussi avais-je répondu d’un ton agacé.

Alors qu’il continuait son rapport, le messager semblait terrifié d’avoir aigri mon humeur.

« Mes plus profondes excuses. A- Apparemment, le Baron Nommes et son gendre veulent vous voir à tout prix… »

« Haha ! Je vois, ils sont donc venus ! »

Peut-être effrayés par ma réaction bruyante, les villageois des environs s’étaient rapidement dispersés.

Les jeunes filles que j’aimais tant regarder avaient disparu, mais j’étais néanmoins de très bonne humeur.

« Je retourne sur le territoire de Maxwell ! Ceux qui peuvent partir maintenant, venez avec moi !! »

« Eeh !? »

« Jeune maître !? »

Ignorant les huées de mes subordonnés, je sautais sur mon cheval et partis au galop.

Hahaha… bienvenue dans les provinces reculées, ô ancien prince héritier… vous allez apprécier votre vie à la campagne.

+++

Chapitre 7 : La fin de la farce

Partie 1

« Seigneur Dyngir, les invités sont là. »

« Oh, ils sont arrivés ? »

Cela se passait le lendemain de l’extermination des bandits à cheval sur le territoire de Silfis et de mon retour au château de Maxwell.

Aujourd’hui était le jour prévu pour la rencontre avec le Baron Nommes et Sullivan.

« Nnh…aah…ah…ah… »

« Eh bien, ce n’est pas comme si c’était des invités importants, ils peuvent attendre un peu plus longtemps. »

« Aahn… jeune maître… ! »

« Hmm… Je me demande quel genre de visage le prince héritier va faire quand il réalisera que l’homme qu’il a toujours méprisé le fait attendre… »

« Jeune… aah… maître… c’est… si bon… »

« Oh vraiment. Je suppose que nous pourrions nous amuser un peu plus. »

Incidemment, j’étais en train de m’entraîner avec Eliza sur le lit.

Il était midi, mais je ne me souciais pas vraiment de l’heure à laquelle je m’entraînais. Quand j’étais de retour chez moi, dès que je ne travaillais pas, j’étais généralement avec les femmes de chambre.

« …*soupir*… »

« Qu’est-ce qui t’arrive, Sakuya ? Si tu as quelque chose en tête, je t’écoute. »

La jeune fille, qui nous regardait maintenant d’un air blasé, était l’une des servantes travaillant au château. C’était elle qui avait annoncé l’arrivée des invités.

Elle s’appelait Sakuya : elle avait les cheveux et les yeux noirs, une combinaison rare dans ce royaume. Son expression froide et stricte montrait clairement qu’elle ne trouvait pas mon comportement correct.

« Je vais donc vous demander la permission de parler. Seigneur Dyngir, bien que vous soyez connu pour votre vigueur, sauter le petit-déjeuner et le déjeuner pour vous livrer à des actes lubriques n’est pas sain. Je dois vous demander de prendre davantage soin de vous. S’il vous plaît, comprenez les sentiments de ceux qui servent sous vos ordres. »

« Nnh…aah…aahn… »

« C’est le devoir d’un serviteur de prendre soin de la santé de son maître. S’il vous plaît, prenez au moins un repas léger. »

Je ne pouvais m’empêcher de me sentir mal à l’aise car je me faisais gronder par une servante plus jeune que moi.

Je m’étais arrêté un moment et m’étais assis sur le lit.

« Sur le champ de bataille, il n’est pourtant pas rare de passer une demi-journée ou plus sans manger. »

« Ceci est votre résidence, monseigneur, pas le champ de bataille. Ce serait une honte éternelle pour une servante de laisser son maître mourir de faim. »

« Hmm… je suppose qu’on ne peut rien y faire. Apporte-moi quelque chose rapidement, n’importe quoi me conviendra. »

« Oui, mon seigneur. Je pensais que vous diriez cela, alors j’ai déjà fait les préparatifs. »

Sakuya sortit un panier d’on ne sait où et me le montra. Il contenait du pain grillé, du bacon, des tranches de fruits, et plus encore.

« Ça a l’air bon, pose-le ici. »

« Oui, si vous voulez bien m’excuser. »

J’avais tendu une main pour attraper le panier, mais Sakuya l’avait esquivé et s’était glissée à l’intérieur du lit.

« … Si tu voulais te joindre à nous, tu aurais dû le dire. »

« Ne pas parler ouvertement de ces questions est ce qu’on appelle la grâce. Dites aah, mon seigneur. »

« ... aah. »

« Prenez des œufs, alors. Aah. »

Sakuya m’avait nourri comme une mère poule le ferait avec son poussin.

Elle était aussi inexpressive qu’avant, mais ses lèvres semblaient se courber en un léger sourire.

« Merci pour le repas… c’est donc maintenant à mon tour. »

« Aaahn… »

Comme prévu, ça ne s’était pas terminé par un simple repas.

Après le repas, j’avais prit Sakuya comme dessert. Je m’étais bien sûr aussi occupé d’Eliza en même temps, oubliant le temps qui passe.

J’avais complètement oublié mes invités et m’étais délecté à plusieurs reprises de mes deux partenaires.

 

+++

« Désolé pour l’attente. »

J’avais fini par jouer avec elles jusqu’à ce que l’intendant n’en puisse plus et fasse irruption dans ma chambre. Je m’étais habillé et j’étais allé dans la salle d’attente.

Il y avait trois individus dans la salle, qui réagirent chacun à leur manière à mon arrivée.

« … Il nous a vraiment fait attendre aussi longtemps. »

Le murmure à peine audible provenait de la cause de toute l’agitation de la rupture des fiançailles, l’ancien prince héritier Sullivan Lamperouge. Mais maintenant qu’il avait été rayé du registre royal, je devrais dire « Sullivan Nommes ».

Je n’avais pas vu Sullivan depuis quelques mois : il avait l’air un peu plus maigre qu’avant. Je pouvais voir l’humiliation sur son visage, cela était certainement dû au fait qu’il avait dû énormément attendre avant que je n’arrive.

« O-oh non, monsieur, nous devons nous excuser d’avoir pris du temps sur votre emploi du temps chargé… »

Le ton complètement suppliant provenait de la tête inclinée du Baron Thomas Nommes.

C’était le même homme qui avait affiché une impeccable posture prostrée lorsqu’il était venu s’excuser pour les méfaits de sa fille il y a un mois.

Il avait également l’air presque émacié en essuyant d’abondantes quantités de sueur sur son front.

Le troisième invité était un jeune homme d’une vingtaine d’années.

« Tu es… le premier né de la maison Nommes, n’est-ce pas ? Ton nom est… »

« Cray Nommes, jeune maître. »

Cray Nommes portait de manière décontractée un élégant costume formel : il semblait assez différent de son père à bien des égards. Il prit une attitude nonchalante tout en envoyant un regard critique dans ma direction.

« Oh oui, je me souviens maintenant. Désolé. »

« Oh non, vous n’avez pas besoin de vous souvenir du nom de l’homme qui, à cause du fiancé de sa jeune sœur, a perdu ses droits à l’héritage, jeune maître. Pas du tout. »

« C-Cray !! Ne manque pas de respect au jeune maître !! »

Cray avait réagi à la réprimande de son père en haussant les épaules et en souriant ironiquement.

Je vois, le mariage de Sullivan dans la famille des Nommes signifiait aussi que Cray perdait sa place d’héritier pour le titre de baron.

Sullivan avait été effacé du registre royal, mais le baron Nommes avait probablement pensé que, puisqu’il avait encore du sang royal dans les veines, il devait nommer Sullivan comme son successeur.

« Je dois m’excuser pour ce que tu as vécu. Je vais préparer un nouveau travail et une nouvelle maison pour toi, Cray. »

« Entendre cela me rend vraiment reconnaissant. Je suppose que cela valait la peine de venir jusqu’ici. »

J’avais rencontré Cray Nommes quelques fois auparavant quand je socialisais, mais c’était la première fois que nous parlions réellement. Il avait l’air d’avoir la tête sur les épaules et aussi d’être courageux… c’était un type assez intéressant.

J’ai peut-être trouvé une perle cachée ici. Il se pourrait que le Baron Nommes puisse avoir choisi la mauvaise personne comme successeur…

Après avoir considéré ces pensées, j’avais demandé de manière formelle la raison de leur visite.

« Alors, à quoi dois-je le plaisir aujourd’hui ? »

« Oh, oui… Sullivan, qui s’est récemment marié dans la famille Nommes, a souhaité vous saluer formellement, mon seigneur. »

« … !! »

Après que le Baron Nommes ait parlé, Sullivan était devenu tout rouge et l’avait regardé fixement. Il était clairement furieux d’entendre un simple baron s’adresser à lui sans aucun titre ou honorifique.

Mph, si tu t’énerves pour la moindre petite chose comme ça, tu ne feras pas long feu ici.

Je m’étais mentalement moqué de Sullivan, puis j’avais répondu d’un ton affecté.

« Oh là là, je vous suis reconnaissant de votre courtoisie. Vous avez un beau-fils droit et poli, Baron Nommes. »

Sullivan avait compris ce que mes mots impliquaient et son expression devint de plus en plus complexe.

Ruisselant de sueur sur son front, le baron Nommes nous avait regardés, Sullivan et moi.

Sullivan fixa les poings serrés sur ses genoux pendant un moment, puis s’était finalement résolu à incliner la tête.

« … Je dois m’excuser pour mon manque de respect dans le passé. En tant que successeur de la maison Nommes, je vais essayer… je vais m’efforcer de prouver ma valeur… ainsi je… suis à votre service. »

« Oui, faites de votre mieux. Faisons ensemble tout notre possible pour la prospérité des provinces de l’Est. Vous comme prochain baron de la maison Nommes, moi comme prochain maréchal de la maison Maxwell. »

« Gh… compris… »

La tête de Sullivan étant toujours baissée, je ne pouvais pas voir son expression.

Les poings serrés sur ses genoux, cependant, tremblaient visiblement, sûrement sous l’effet de la colère et de l’humiliation.

Bien, très bien. Tu as finalement réalisé tes erreurs, n’est-ce pas ? Le coup que j’ai tenté sur le palais royal valait vraiment le coup.

« Hahaha, supprimons les formalités et prenons du thé, d’accord ? Je vais en faire infuser pour vous. »

J’avais senti qu’un poids était enlevé de ma poitrine et j’étais de très bonne humeur en prenant la théière.

L’homme qui insultait la maison du maréchal en la qualifiant de bouseux de la campagne tremblait maintenant et baissait la tête devant moi. C’était une joie à voir et à vivre.

J’avais travaillé pour cela depuis les événements de la rupture des fiançailles.

Tout cela dans le but d’entraîner ce fils ignorant de la royauté, de le faire ramper dans la boue, et de lui marcher dessus.

C’est tout, les amis, avec ça ma dette est remboursée.

Me sentant tout joyeux et le cœur léger, j’avais personnellement fait du thé pour les invités.

« M-merci beaucoup. »

Le Baron Nommes prit la tasse avec des mains tremblantes et en prit une gorgée. Il ne pouvait probablement pas supporter l’atmosphère : la tasse de thé s’était écrasée contre ses dents. Je m’étais demandé s’il goûtait même le thé.

« … »

Sullivan, quant à lui, était toujours là, la tête pendante, et ne voulait même pas toucher la tasse.

« Ooh! Délicieux !! Ce thé vient de la région de Trafalgar dans le sud, n’est-ce pas ? »

L’exclamation d’encouragement venait de Cray Nommes.

Parmi les trois invités, l’un d’entre eux avait non seulement apprécié le thé, mais avait même deviné d’où il provenait.

+++

Partie 2

« Ooh, tu la reconnus ? »

« Oui, la température et le climat agréables qui règnent là-bas permettent de faire pousser des feuilles de thé de grande qualité, c’est donc facile à deviner. Je les apprécie aussi, bien que je n’en aie naturellement jamais bu d’aussi fins que ceux-ci. »

« Hahaha, j’aime aussi ces feuilles. Tenez, prenez une autre tasse. »

« Volontiers, merci. »

Cray et moi avions eu une conversation délicieuse tout en appréciant le thé.

J’ai remboursé ma dette à Sullivan et je me suis même fait un nouvel ami de thé. Aujourd’hui a été une journée vraiment fructueuse.

« Très bien, nous ne devrions pas imposer notre présence au jeune maître trop longtemps, nous devrions y aller maintenant. »

Le baron Nommes avait attendu que la conversation entre moi et Cray se calme et proposa qu’ils partent.

Naturellement, il était impatient de se sortir de cette situation. Et comme il serait inutile de les garder, j’avais accepté.

« Je vois. Merci et désolé d’avoir discuté si longtemps, Cray. »

« Oh non, je me suis beaucoup amusé. Merci pour le thé. »

« Buvons à nouveau un jour. J’ai du bon vin de l’empire. »

« Ce sera un honneur, jeune maître. Alors, à la prochaine fois. »

« Oui, adieu. »

Cray et moi avions fait nos adieux. Normalement, les invités devraient alors simplement partir.

L’un d’entre eux, cependant, ne s’était toujours pas levé de son siège.

« Hé, il est temps pour nous de partir. Sullivan ? »

Et cet invité était Sullivan. Même si le baron, qui s’était déjà levé, le poussait à partir, celui-ci ne bougeait pas d’un pouce.

« … »

« Sullivan, viens. »

Après que son beau-père l’ait poussé plusieurs fois, Sullivan s’était finalement levé, lentement.

« … »

Il avait faiblement vacillé vers moi, le visage aussi pâle qu’un fantôme.

Il n’y avait plus d’humiliation dans son expression. Ses yeux, vides de toute vie, montraient quelque chose comme le regret et l’obsession.

« Monsieur… Dyngir… Maxwell… »

« Hm ? Quoi ? »

Le changement soudain de Sullivan me fit craindre qu’il prépare quelque chose : j’avais répondu en serrant la poignée de mon épée.

J’avais prudemment attendu son prochain mouvement, prêt à tout, mais les mots de Sullivan me prirent complètement par surprise.

« Je suis désolé ! Je suis vraiment désolé d’avoir volé votre fiancée ! !! Je m’excuserai autant que vous voulez, je ferai tout ce que vous voulez, alors laissez-moi redevenir le prince héritier !! »

« Vous, quoi ?! »

J’étais tellement surpris que mon corps s’était plié en arrière.

« Qu’est-ce qui vous a pris !? »

Le baron Nommes était tout aussi surpris : il criait comme s’il avait été mordu par quelque chose sorti de nulle part.

« Je ne peux plus supporter cela ! La maison du baron ou cette province !! Toute ma vie, j’ai été élevé pour être le roi et rien d’autre !! On ne m’a jamais appris à vivre comme un baron sans le sou dans la campagne ! »

Comme si quelque chose de très important s’était brisé dans sa tête, l’expression de Sullivan ne montrait plus que de la folie.

« … et tu n’es marié à la famille du baron que depuis si peu de temps. Tu es assez frêle, n’est-ce pas ? »

J’avais soupiré de pitié.

Je pensais bien que, tôt ou tard, il viendrait pleurer auprès de moi, mais penser qu’il le ferait à ce moment-là…

Si ce type devient roi, ce pays est foutu. Je l’ai fait virer de la famille royale pour lui donner une leçon, mais je suppose que c’était un geste bien plus sage que prévu.

Alors que je savourais ces pensées, le Baron Nommes commença à crier sur Sullivan.

« Quelle bêtise dois-je entendre ! Ce mauvais mariage a déjà été enregistré ! La cérémonie a lieu la semaine prochaine ! Comment peux-tu penser que tu pourrais redevenir le prince héritier à ce stade ? De plus, que ferais-tu de Selena !? »

« Se… Selena… »

Sullivan commença à marmonner après avoir entendu le nom de sa bien-aimée. Après avoir regardé autour de lui, impuissant, pendant un moment…

« Selena, je… je vais la rendre au Seigneur Dyngir. »

« Quoi !? »

« … Aah ? »

Encore une fois, Sullivan déclarait quelque chose d’incroyable.

L’expression du baron Nommes était naturellement devenue sévère, la mienne aussi.

Malgré tout le tapage qu’il avait fait autour du « grand amour », maintenant qu’il était en difficulté, il l’avait trahie en un clin d’œil.

Il n’était vraiment rien d’autre qu’une ordure, à la fois en tant qu’homme et en tant qu’être humain.

Même si notre relation était rompue, il était toujours irritant de voir mon ex-fiancée être traitée aussi légèrement que cela.

Le Baron Nommes était resté sans voix : à sa place, Cray avait élevé la voix.

« Sullivan !!! Est-ce que tu réalises au moins ce que tu dis ? »

L’attitude nonchalante de Cray n’était plus : il lançait maintenant un regard acéré à Sullivan.

« Je-Je veux dire, ce n’est pas comme si je pouvais m’en empêcher ! »

Repris par son beau-frère, Sullivan vacilla un peu, mais recommença rapidement à trouver des excuses.

« Je n’ai jamais pensé qu’on en arriverait là ! C’était juste un petit dérapage, à la fois pour sortir avec Selena et pour larguer Marianne ! Alors pourquoi dois-je supporter tout ça !? C’était juste une erreur, une seule ! J’ai travaillé dur depuis que je suis enfant pour devenir le roi, et tout est fini à cause d’une erreur ? Ça n’a pas de sens ! !! »

C’était à tous les coups ce que Sullivan pensait.

À cause d’un caprice passager, d’une inconstance du cœur, il avait fini par causer tout un tas de grabuge. Une décision précipitée basée sur un coup de cœur : ce n’était certainement pas un événement rare pendant la jeunesse.

J’ai aussi eu des sentiments plutôt embarrassants envers Eliza dans le passé. Néanmoins…

Sullivan, cependant, avait causé trop de problèmes à trop de gens dans cette agitation.

Le fait que les familles d’un maréchal de province et d’un duc en soient les victimes était la pire chose qui pouvait lui arriver.

Si seulement il avait gardé la rupture des fiançailles privée, il aurait été possible de faire comme si rien ne s’était passé… maintenant que le scandale s’est répandu, il n’y a plus de retour en arrière.

Même si les paroles de Sullivan avaient une infime part de vérité, aucune des personnes présentes n’en serait émue.

Après tout, personne ne pouvait remonter le temps.

« Une seule erreur… oui, je suppose que c’est vrai. »

« O-oui ! C’est vrai ! Vous comprenez ! ? »

Le visage de Sullivan s’était éclairci après m’avoir entendu dire oui.

— Tu es complètement fou.

« Je suppose que ça n’a pas de sens de tout perdre après une seule erreur. Mais toutes ces jérémiades ne sont pas dignes de quelqu’un qui est censé être au-dessus des autres. »

« Eh ? »

« Quelqu’un qui se tient au-dessus des autres, que ce soit un roi ou un seigneur local, fait basculer le destin de beaucoup de gens avec une seule décision. Retraités, soldats, citoyens… la vie de beaucoup de gens dépend d’une seule de leurs décisions. Et selon les circonstances, une seule erreur peut entraîner la ruine d’un pays entier. Quelqu’un qui minimise l’importance de ses décisions comme une “simple erreur” n’est pas digne d’être roi. »

« Er, ah.… eh ? »

Sullivan n’avait probablement pas saisi le sens de mes paroles, car il s’était contenté de marmonner de manière incohérente.

Il n’y avait pas de remède à la stupidité… réalisant que ces mots s’étaient avérés exacts juste devant mes yeux, mes lèvres s’étaient tordues.

« Eh bien, en mettant de côté les mots difficiles… les ordures dégoûtantes comme toi ne retourneront jamais dans la famille royale. C’est pour le bien de ce royaume. »

« Quoi… ! »

« Je suis aussi un salaud, mais tu es pire. Laisse tomber. »

Sullivan avait finalement semblé comprendre ce que je voulais dire. Il était devenu rouge comme une betterave.

« J’ai même courbé la tête devant toi !! Moi, le prince héritier !! »

« Tu n’es plus le prince héritier, hein ? Il est temps d’affronter la réalité, beau-fils de baron. »

« T-toi… !! »

La main de Sullivan était allée vers l’épée à sa taille.

Mes yeux s’étaient rétrécis, et j’avais expiré brusquement.

Il n’a pas encore réalisé sa position… C’est sans espoir. Je suppose que je devrais juste le tuer.

J’avais décidé de mettre fin à la vie de l’homme stupide devant moi.

Sullivan avait été déshérité, mais était toujours d’ascendance royale. Si je le tuais, il y aurait certainement une lourde sanction de la part de la famille royale.

Cependant, nous étions dans la province de l’Est. La zone sous l’influence de la maison Maxwell. Il serait trop facile de faire en sorte que la localisation d’une personne devienne inconnue.

Il y avait de nombreuses raisons pour qu’un prince héritier rétrogradé disparaisse mystérieusement, nous avions donc de nombreuses excuses à utiliser auprès de la famille royale.

De toute façon, je n’avais même pas besoin de dégainer mon épée contre une ordure comme lui. Je n’avais besoin que d’un bras pour tuer un morveux qui n’avait jamais mis les pieds sur un champ de bataille de toute sa vie.

J’avais préparé un coup de paume pour m’occuper de sa gorge en premier, quand…

« S’il vous plaît, pardonnez-nous !!! »

« Hbuh ? »

« Quoi !? »

Le Baron Nommes s’était prosterné.

Il avait attrapé les têtes de Sullivan et de Cray, les avait poussées sur le sol, et les avait frottés contre celui-ci.

« Veuillez pardonner le terrible manque de respect de mon gendre ! Son manque d’apprentissage est entièrement ma responsabilité ! !! S’il vous plaît, prenez ma tête à sa place ! »

« … Ooh. »

C’était la prosternation la plus éblouissante que je n’ai jamais vue. Penser que je verrais une prosternation aussi incroyable si rapidement…

« Mes plus profondes excuses, mon seigneur. Mon beau-frère regrette ce qu’il a fait, comme vous pouvez le voir, alors s’il vous plaît accordez-nous votre pardon. »

« Gbah !! Ghah !! Guh ! T-toi, petit… gheh ! »

Boom, boom, boom, boom.

Cray écrasa la tête de Sullivan contre le sol, encore et encore et encore. Finalement, il commença à pulvériser du sang de son visage chaque fois qu’il le soulevait. Il perdit alors progressivement conscience.

« Hahaha… par respect pour ces excellentes excuses, je vais oublier ce qui s’est passé aujourd’hui. Eh bien, comment puis-je dire ça… bonne chance à vous. »

« Notre plus profonde gratitude à vous, monseigneur ! ! »

« Nous vous sommes reconnaissants du fond du cœur… oups ! »

« Gheh… »

Cray donna une dernière impulsion puissante à la tête de Sullivan. Ce fut probablement le coup de grâce à sa conscience : le pitoyable ancien prince héritier cessa complètement de bouger.

« Oh là là, on dirait que mon beau-frère s’est endormi à cause de la fatigue. Il était sûrement nerveux à cause de sa rencontre avec le jeune maître. »

« Ça ne peut pas être le cas ! Nous devrions prendre congé rapidement, de peur de déranger le jeune maître ! »

« … Prenez soin de vous, tous les deux. »

Les deux Nommes firent preuve d’une coordination parfaite en soulevant le corps de Sullivan et en quittant la résidence des Maxwell.

Malgré le peu de ressemblance qu’ils avaient entre eux, il y avait apparemment une grande affinité entre eux. J’avais senti que ce que j’avais fait avait fini par les incommoder aussi et je l’avais un peu regretté.

+++

Chapitre 8 : Une rencontre semblable à celle d’un conte de fée

Partie 1

Point de vue de Selena Nommes

Aujourd’hui, c’est le jour de mon mariage.

J’étais assise seule dans la salle d’attente de la mariée.

Il n’y avait personne d’autre dans la pièce. Les femmes de chambre étaient parties dès qu’elles avaient fini de m’aider à enfiler la robe.

La robe que je portais était la même que celle que ma mère avait portée pour son mariage.

Depuis mon enfance, j’avais toujours rêvé de porter la robe de ma mère pour mon propre mariage.

Plusieurs années plus tard, mon rêve s’était enfin réalisé.

Mon cœur, cependant, était embourbé dans une profonde et sombre tristesse.

« Pourquoi les choses ont-elles tourné comme ça… ? »

J’étais censée être heureuse.

Être fêté par tout le monde, ne faire qu’un avec la personne que j’aimais, avoir une fin heureuse comme dans les contes de fées.

Cependant, la réalité était différente.

Plus de la moitié des lettres d’invitation que j’avais envoyées à mes amies et connaissances avaient été retournées à l’expéditeur, le sceau n’ayant même pas été rompu.

Même les servantes qui avaient préparé la cérémonie avaient l’air de rester de marbre et ne me souhaitaient pas bonne chance.

« Où me suis-je trompée… ? »

La réponse à cette question était claire, mais mon cœur refusait de l’accepter.

Qu’est-ce que j’avais fait de mal ? Où m’étais-je écartée du droit chemin ?

Je m’étais souvenue de ma vie jusqu’à présent.

+++

Depuis que j’étais toute petite, j’avais toujours voulu devenir une princesse.

Une princesse comme celles des livres d’images que ma défunte mère me lisait.

Ma mère était handicapée par une maladie avant même de me donner naissance. Et aussi loin que je me souvienne, elle était confinée dans son lit.

Père avait désespérément cherché un remède pour elle, assez désespérément pour emprunter de l’argent au Seigneur Maxwell, mais il n’avait finalement rien trouvé.

J’aimais ma mère et je me glissais souvent dans son lit, la suppliant de me lire des histoires. En y pensant maintenant, cela aurait pu aggraver son état… mais ma mère écoutait toujours mes demandes, même quand elle se sentait plus mal que d’habitude.

« Ne t’inquiète pas, Selena, un jour un prince viendra pour toi… »

Ma mère me disait cela chaque fois qu’elle finissait de lire un livre d’images, en me tapotant la tête.

Les mots « ne t’inquiète pas »… étaient ceux que ma mère disait sûrement pour se convaincre.

Ma mère pensait probablement qu’elle ne vivrait pas assez longtemps pour me voir grandir, alors elle disait cela pour dissiper ses inquiétudes sur mon avenir.

Quelque temps après la mort de ma mère, un homme prétendant être mon frère aîné était venu à la maison. Père avait engendré un enfant avec une autre femme.

« Tu es Selena, n’est-ce pas ? Enchanté de te rencontrer. »

« … Je ne te connais pas !! »

« Eh ? Ah, attends ! »

J’avais toujours évité mon frère.

Je ne pouvais pas croire que mon père ait trompé ma mère, et je ne pouvais pas le pardonner. Je ne pouvais pas accepter l’existence de mon frère.

Et cela même si la décision venait de la position de mon père en tant que chef de famille, car ma mère malade ne pouvait pas donner naissance à un héritier mâle.

Même si ma mère était au courant de l’infidélité de mon père et avait donné sa permission.

Je ne pourrais jamais leur pardonner.

Ni mon père ni mon frère.

Puis c’était arrivé — mon père m’avait trouvé un fiancé.

« Félicitation Selena : j’ai le parfait fiancé pour toi. »

J’avais treize ans quand je m’étais fiancée.

Mon fiancé était l’héritier de la maison du Maréchal Maxwell – Le Seigneur Dyngir.

« Je suis Dyngir Maxwell. Ravi de vous rencontrer. »

Le seigneur Dyngir s’était présenté d’une manière amicale.

Au début, j’avais prévu d’agir de manière irrespectueuse envers mon fiancé, afin de faire honte à mon père.

Mais dès que je vis le visage du seigneur Dyngir, ces pensées avaient complètement disparu de ma tête.

« Ah… !! »

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

La première chose que j’avais ressentie en voyant le visage du seigneur Dyngir était la peur.

Au premier regard, le Seigneur Dyngir avait l’air d’un jeune homme amical et calme. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que quelque chose d’insondable, quelque chose de terriblement bestial, se cachait en lui.

Oui, quelque chose comme ce dragon qui kidnappait la princesse dans les contes de fées…

Quel est le nom de ce terrible dragon… ? Tout noir, aussi grand qu’une montagne… de plus, ce dragon a un nom qui vous donne des frissons rien qu’en le disant…

Je ne savais pas pourquoi je me sentais comme ça, mais c’était peut-être à cause du sang de ma mère. Ma mère était une prêtresse dans le sanctuaire de la capitale royale jusqu’à ce qu’elle épouse mon père.

« Le Seigneur Dyngir a pris la tête du commandant ennemi lors de la dernière bataille contre l’empire ! »

Père parlait des exploits militaires du Seigneur Dyngir, pour expliquer quelle personne incroyable il était.

Qui se mettrait à aimer une personne en entendant de quelle façon celui-ci a tué d’autres personnes ? m’étais-je demandé.

Mes jours de désespoir avaient commencé à ce moment-là.

Le Seigneur Dyngir était apparemment conscient que le simple fait de le regarder m’effrayait, aussi essayait-il de gagner mes faveurs en m’envoyant des fleurs et d’autres cadeaux dès qu’il en avait l’occasion.

Pour moi, cependant, il me semblait que ce dragon maléfique ne faisait que prononcer des mots doux afin de mieux faire approcher sa proie.

Mon père et même mon frère avaient essayé de m’aider à me rapprocher du seigneur Dyngir, mais leurs actions avaient toujours eu l’effet inverse : après tout, je les détestais tous les deux.

La relation entre le Seigneur Dyngir et moi ne s’était jamais améliorée. Finalement, le jour était venu où nous étions allés à la capitale royale afin de nous inscrire à l’académie royale.

+++

Ce jour était tout simplement inoubliable.

Le jour de mon anniversaire, j’avais visité le jardin de fleurs de l’arrière-cour de l’académie.

L’académie avait un jardin de fleurs dans la cour intérieure et dans la cour arrière, mais la plupart des étudiants visitaient le jardin de fleurs de la cour intérieure, car il était plus grand et proche des bâtiments de l’académie.

Peu de gens visitaient le jardin arrière, il était donc parfait pour réfléchir seul.

« Ouf… qu’est-ce que je dois faire avec ça… ? »

Je m’étais assise sur un banc, avec dans les mains un cadeau d’anniversaire que j’avais reçu de mon fiancé. C’était un bracelet en argent orné de gemmes d’émeraude, de la même couleur que mes yeux.

« … C’est tellement joli. Pourquoi m’envoie-t-il systématiquement de si belles choses… ? »

Les cadeaux du Seigneur Dyngir étaient toujours exquis.

Si seulement il envoyait quelque chose de complètement inapproprié, je pourrais simplement les rejeter… mais ses cadeaux correspondaient toujours si parfaitement à mes goûts que j’avais fini par les accepter chaque fois.

Comment le Seigneur Dyngir connaissait-il si bien mes goûts… ? J’étais terrifiée rien que d’y penser.

« … Une année de plus… »

L’année suivante, le seigneur Dyngir et moi serions diplômés de l’académie. Je deviendrais alors l’épouse du seigneur Dyngir.

J’avais une peur bleue de ce jour.

Je ne voulais pas être avec lui, même pour une seconde… Comment pourrais-je passer ma vie à ses côtés ?

« Uuh.… »

Les larmes avaient commencé à couler naturellement, traînant sur mes joues et dégoulinant sur le bracelet.

« Ah… !! »

« .… Eh ? »

J’avais entendu la voix surprise de quelqu’un et j’avais levé la tête, découvrant un homme qui se tenait là.

Des cheveux brillants comme de l’or, une peau blanche nacrée. Des yeux aussi bleus que le ciel. C’était un jeune homme noble, comme ces princes de conte de fées.

C’était le prince héritier du royaume, Sullivan Lamperouge.

« Je m’excuse si je vous ai dérangé. C’est que je ne pensais pas que quelqu’un d’autre que moi visitait ce jardin. »

« N-Non, c’est moi qui devrais plutôt m’excuser… ! »

Je m’étais levée précipitamment du banc, mais avant que je puisse le faire, le mouchoir de Sullivan caressait doucement mes joues.

« Ah… »

« Je vous en prie, asseyez-vous. C’est le devoir d’un gentleman d’essuyer les larmes d’une femme. »

« C-c’est… »

J’avais timidement baissé les yeux, mais le Seigneur Sullivan avait souri doucement et continuait à essuyer mes larmes.

Avant de m’en rendre compte, j’avais déjà arrêté de pleurer. Mon cœur battait la chamade à la place.

Qui aurait pu penser qu’une noble de basse classe comme moi aurait un jour la chance de parler avec le prince ?

« Quand je vous ai vu, j’ai pensé qu’une fée des fleurs était venue dans ce jardin. »

« Eeh.… !? »

J’avais fini par crier en réponse aux paroles du Seigneur Sullivan.

Je m’étais empressée de m’excuser pour mes mauvaises manières, mais le sourire chaleureux du Seigneur Sullivan me fit tout oublier.

« Je suis pareil que vous, en fait. Quand des choses cruelles m’arrivent et que j’ai envie de pleurer, je viens toujours dans cet endroit. »

« Des choses cruelles… ? »

Je ne pouvais pas croire qu’un prince aussi parfait avait des problèmes.

« Vous voyez, en fait… »

Lord Sullivan avait alors commencé à parler. Étonnamment, ses inquiétudes étaient très similaires aux miennes.

Le Seigneur Sullivan souffrait également à cause de la personne avec laquelle il était fiancé.

La fiancée du Seigneur Sullivan, Dame Marianne, était une jeune femme dont on pouvait dire qu’elle était sans défaut. Cependant, elle était très fière et méprisait les autres élèves, car elle allait être la future reine.

« Elle ne souhaite pas devenir ma femme : tout ce qu’elle veut, c’est être intronisée reine, pour régner sur ce pays. Elle ne fait que m’utiliser à cette fin, il n’y a pas d’amour entre nous. »

« Non… c’est horrible ! Seigneur Sullivan, vous êtes une personne si douce, si merveilleuse, et pourtant… pourquoi êtes-vous forcé d’épouser une telle personne !? »

« Vous êtes la seule personne qui m’ait jamais dit quelque chose comme ça… Marianne est… oui, comme une de ces méchantes sorcières des contes de fées. »

Ces mots firent que je me sentais encore plus proche de lui.

C’était un parfait prince de conte de fées, qui avait les mêmes problèmes que moi.

Pour une raison inconnue, cela m’avait rendue vraiment heureuse.

Quand j’avais révélé mes propres problèmes, le Seigneur Sullivan m’avait gentiment consolée.

« Je vois, nous sommes pareils, non. »

« Oui… »

C’était ainsi que j’avais rencontré le Seigneur Sullivan.

À partir de ce jour, notre relation avait progressé à un rythme rapide.

Mon prince est enfin venu pour moi…

Ce prince allait sûrement tuer le méchant dragon et me sauver, c’était du moins ce que je croyais.

+++

Partie 2

Je croyais qu’il était impossible que le prince perde contre le dragon, même si je n’avais aucune preuve.

Le Seigneur Sullivan et moi avions continué à nous rencontrer secrètement dans le jardin de fleurs arrière, approfondissant notre relation.

Quand nous étions ensemble, je pouvais me sentir en paix. Un sentiment de pure félicité, que je n’avais pas ressenti depuis la mort de ma mère, emplissait mon cœur.

Notre amour interdit, caché à nos fiancés, brûlait de plus en plus fort à mesure que nous nous voyions, et avait fini par dépasser le point de non-retour.

Le Seigneur Sullivan m’avait invité dans une de ses résidences. J’y étais allée, en évitant d’être vue par quiconque, et nous n’avions fait qu’un.

« Selena, je veux que tu m’épouses. »

Sur le lit, enlacée par Sullivan, des larmes coulaient de mes yeux.

Ses bras, aussi chauds que le soleil, remplissaient mon corps de réconfort. Ses mots doux dégelèrent mon cœur gelé.

Le Seigneur Sullivan caressa ma tête alors que je pleurais de façon incontrôlable. Entourée de sa chaleur, j’avais répondu.

« … Volontiers, mon prince. »

 

+++

Finalement, le jour fatidique arriva.

Mon noble prince se mit en route pour tuer le méchant dragon.

« Dyngir Maxwell !! Je déclare par la présente que vos fiançailles avec Selena sont rompues !! »

Le Seigneur Sullivan l’avait annoncé au Seigneur Dyngir.

Le Seigneur Dyngir expliqua que rompre un engagement était quelque chose d’injuste, mais le Seigneur Sullivan l’avait affronté sans crainte. Il était comme un brave héros armé de son épée sacrée.

Ses paroles énergiques chassèrent toute peur de mon cœur. Je n’aurais jamais cru voir le jour où je pourrais exprimer mes vrais sentiments à mon terrifiant fiancé.

« … L’annulation des fiançailles est acceptée, pour l’instant. Nous contacterons officiellement la maison royale dans un avenir proche. »

Lorsque j’avais entendu les mots du Seigneur Dyngir, des larmes de joies commencèrent à couler sur mes joues.

J’étais enfin libérée de l’emprise de ce monstre d’homme, j’étais enfin libre.

« Selena ! »

« Seigneur Sullivan… Je suis si heureuse… ! »

On s’était embrassés, sans se soucier des gens qui regardaient. Le jardin était bondé, tout le monde nous regardait. Mais cela avait peu d’importance pour moi.

« Je t’apporterai le bonheur, Selena. Je ne te laisserai jamais partir… jamais. »

« Seigneur Sullivan… Seigneur Sullivan… Je t’aime, Seigneur Sullivan… !! »

Tout cela ressemblait à un rêve, comme la fin de notre conte de fées.

Le méchant dragon était tombé devant le courageux prince et la princesse avait été sauvée.

Les deux individus ne feraient plus qu’un et vivraient heureux pour toujours.

 

+++

Le temps de félicité, que je pensais durer éternellement, s’était plutôt terminé immédiatement.

« … Et alors ? C’est tout ce que vous avez à dire ? Seigneur Sullivan ? »

« Ah… non… je… »

Nous étions ravis de l’acceptation rapide et inattendue des fiançailles rompues par le Seigneur Dyngir, mais cela n’avait pas duré longtemps : des mots aussi glaçants que de l’eau froide tombèrent sur nous.

Ils provenaient de la fiancée du Seigneur Sullivan, Dame Marianne Rosais. Devant elle, le Seigneur Sullivan, qui était un vaillant prince de conte de fées il y a quelques instants à peine, vacilla terriblement.

Dame Marianne, entourée de gens — probablement ses serviteurs — regardait un Seigneur Sullivan effrayé depuis son siège, comme si elle s’ennuyait complètement.

Le Seigneur Sullivan m’avait parlé de l’horrible personnalité de Dame Marianne, mais je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit une personne aussi dure.

Le Seigneur Sullivan avait accusé Dame Marianne de me maltraiter, soulignant les rumeurs selon lesquelles elle avait des liens secrets avec l’empire et plus encore.

Je n’avais jamais entendu de telles rumeurs, et je n’avais jamais été maltraitée par elle. C’était après toute la première fois que je rencontrais Dame Marianne.

J’étais surprise et j’avais regardé le Seigneur Sullivan, mais il ne m’avait pas accordé un regard.

« Je crains que tout ceci ne soit tout simplement ridicule. Ai-je établi des liens secrets avec l’Empire ? Avez-vous des preuves ? »

Il n’y avait aucune preuve, bien sûr : les excuses du Seigneur Sullivan étaient toutes faites sur le champ. Il était clair qu’il n’y avait aucune vérité en elles.

Dame Marianne soupira d’impuissance, puis se mit à prêcher indéfiniment sur la façon dont la conduite du Seigneur Sullivan était indigne de son titre de prince héritier.

Et alors que le Seigneur Sullivan était complètement dévasté, Dame Marianne prononça ses derniers mots.

« Vous souhaitez annuler les fiançailles ? C’est bien. Que notre relation prenne fin ici et maintenant. »

L’expression du Seigneur Sullivan s’était éclaircie. Les mots qui suivirent, cependant, le figèrent à nouveau.

« Je vais dûment informer mon père, le chancelier, de l’infidélité du Seigneur Sullivan et de vos fausses accusations à mon égard. Soyez assuré que je n’épargnerai aucun détail. Préparez-vous à recevoir une punition appropriée pour vos actions. J’espère que vous ne croyez pas que vous serez roi sans le soutien de la maison Rosais, hein ? »

« Ah… et bien… c’est que… »

Le Seigneur Sullivan était visiblement secoué et ne pouvait pas parler clairement.

Mon prince bien-aimé était troublé et acculé, j’avais alors surmonté ma peur et j’avais réussi à parler.

« Dame Marianne ! Le Seigneur Sullivan est le prince héritier !! Vos paroles dépassent votre rang !! »

« Savez-vous à qui vous parlez ? Ceux de rang inférieur ne devraient pas parler à ceux de rang supérieur, comme le veut la règle tacite de la haute société. Honte à vous, misérable fille de baron ! »

Fouettée par les mots durs de Dame Marianne, j’avais tremblé de colère.

C’est vraiment une sorcière maléfique… comme l’a dit le Seigneur Sullivan…

« Je… je suis l’amoureuse du Seigneur Sullivan… »

« Ah, vous êtes la maîtresse. C’est dégoûtant. »

« Dégoûtant… ? Non, c’est… »

« Je n’ai strictement rien à faire de ce que vous ferez après la rupture de mes fiançailles avec Son Altesse. Jusqu’à ce que les procédures appropriées soient prises, cependant, nous sommes engagés. Je ne pas envie de souiller mes oreilles en écoutant les mots d’une femme qui convoiterait un homme fiancé. Ne dites plus un mot, s’il vous plaît. »

« Comment pouvez-vous dire quelque chose de si cruel… ? Qu’est-ce que je vous ai fait… ? »

« Que m’avez-vous fait ? Eh bien, je suppose que vous devriez me dire où vous êtes allé dans la soirée d’il y a deux jours. Vous avez laissé une demande pour passer la nuit à l’extérieur du dortoir, n’est-ce pas ? »

« Ah… »

Les mots de Dame Marianne m’avaient aussi laissée de glace. C’était le jour où le Seigneur Sullivan et moi ne faisions plus qu’un pour la première fois.

« M’avez-vous peut-être prise pour une idiote ignorante ? L’héritier du Maréchal Maxwell n’était apparemment pas au courant de votre relation, mais c’est uniquement parce qu’il n’a manifesté que le moins d’intérêt possible pour vos affaires. Pensiez-vous vraiment que vos tentatives puériles de dissimuler votre rendez-vous galant tromperaient les yeux de la maison Rosais ? »

« Ah, je… c’est… mais… »

« J’avais prévu de tout passer sous silence s’il s’agissait d’une broutille, mais maintenant que les choses ont tourné ainsi, je n’aurai aucune pitié. J’ai suffisamment de preuves de votre infidélité, que je vais soumettre à l’attention de Sa Majesté le roi. Combien de temps Sa Majesté vous protégera-t-elle avant de devoir vous abandonner ? Ce sera quelque chose que j’aimerais voir. »

Le Seigneur Sullivan et moi étions tous deux trop choqués pour bouger.

Notre relation était exposée depuis je ne sais quand. Nous avions été découverts, mais laissés seuls.

« Si vous voulez bien m’excuser, alors… oh, et… au revoir, mon ancien fiancé. »

« A-a-attends… !! »

« Oh non, je ne ferai pas ça. Je n’ai plus le devoir d’obéir à vos paroles. »

Le Seigneur Sullivan tenta néanmoins de s’accrocher à Dame Marianne, mais ses serviteurs l’en empêchèrent.

Dame Marianne s’en alla donc, ses manières gracieuses ne quittant pas sa personne un seul instant.

Sa silhouette noble et fière me fit penser un instant qu’elle était l’image parfaite d’une reine.

Inquiète, j’avais pris la main du Seigneur Sullivan.

La main qui caressait ma tête si doucement lorsque nous étions au lit ensemble tremblait maintenant très légèrement.

« Seigneur Sullivan… »

« Tout va bien, ne t’inquiète pas. Selena… Je te protégerai quoi qu’il arrive. Père ne m’abandonnera jamais… alors, ne t’inquiète pas… »

« … »

Le visage du Seigneur Sullivan était étiré, ses yeux étaient grands ouverts et injectés de sang. Il parlait comme s’il voulait se convaincre lui-même plus que moi.

Le noble prince qui avait bravement affronté le Seigneur Dyngir avait complètement disparu, me montrant un visage rempli d’inquiétude, de peur et de traces de regret.

Ce n’était plus un prince de conte de fées, mais la figure très réaliste d’un homme poussé au désespoir.

Mon cœur, quant à lui, était rempli d’inquiétude pour un avenir que je ne pouvais plus prédire.

 

+++

Ce qui nous attendait ensuite ne fut qu’une suite incessante de chute.

Avant que nous ne puissions faire quoi que ce soit, le Seigneur Sullivan fut rayé du registre royal et forcé de se marier à la maison des Nommes.

Père et frère avaient condamné le Seigneur Sullivan et moi : à cause de nous, le maréchal Maxwell voyait désormais les Nommes d’un mauvais œil.

Après s’être marié dans ma famille, le Seigneur Sullivan était tout d’abord confiant qu’il retournerait bientôt dans la famille royale et envoyait de nombreuses lettres à Sa Majesté le roi et à ses amis parmi les puissants nobles de la capitale royale.

Cependant, le Seigneur Sullivan s’était progressivement irrité du fait qu’aucune réponse ne lui parvenait et avait fini par me crier dessus.

Le gentil prince n’était nulle part. Non, peut-être que c’était la vraie nature du Seigneur Sullivan.

Si seulement tu n’existais pas

J’avais fait semblant de ne pas remarquer les lueurs de tels sentiments dans les yeux du Seigneur Sullivan et j’avais continué à vivre en interagissant le moins possible avec mon père et mon frère.

Puis ce jour était finalement arrivé — j’allais devenir l’épouse du Seigneur Sullivan.

J’étais la fiancée d’un homme qui avait tout perdu, une mariée qui n’avait pas été bénie par sa famille, ses amis, ou qui que ce soit.

« Dame Selena, les préparatifs de la cérémonie sont terminés. Par ici, s’il vous plaît. »

« … Oui, je viens. »

Je répondis à la servante venue m’appeler et me levai de ma chaise.

La magnifique robe laissée par ma mère bien-aimée. La robe blanche et pure que je rêvais de porter semblait maintenant souillée par des taches invisibles et indescriptibles.

+++

Chapitre 9 : La puberté est gênante aussi bien pour le parent que l’enfant

Bureau du manoir du Maréchal Maxwell.

J’étais assis devant le bureau, regardant des documents, ce qui était rare pour moi.

J’étais plutôt une personne d’extérieur : même pour le travail, je préférais généralement être sur le terrain, à donner des ordres directement.

Bien sûr, tout ne pouvait pas être fait de cette façon, je devais donc parfois m’occuper de la paperasse.

Actuellement, il n’y avait que deux personnes dans le bureau : moi et mon père, l’actuel Maréchal Maxwell.

C’était un peu gênant de travailler seul avec mon père. Je n’avais rien à dire avec lui et l’ambiance était plutôt tendue.

Mon père aussi semblait mal à l’aise : je l’avais vu jeter des coups d’œil dans ma direction à plusieurs reprises pendant que nous travaillions. Il aurait pu prendre la parole s’il avait eu quelque chose à dire, mais apparemment il avait autant de mal que moi à trouver un sujet.

L’ambiance gênante avait finalement été interrompue lorsqu’une troisième personne entra dans le bureau.

« Excusez-moi, mon seigneur, jeune maître. »

Ce tiers était l’intendant de la maison.

Il m’appelait habituellement « Seigneur Dyn », comme il le faisait lorsque j’étais enfant, mais, lorsque je travaillais, il utilisait le terme « jeune maître ».

« Je viens de rentrer. Je m’excuse de vous avoir fait attendre. »

« Oui, merci pour ton dur labeur. »

Mon père, très soulagé, salua l’intendant.

L’intendant avait participé à la cérémonie de mariage de la maison Nommes à ma place.

« La cérémonie de mariage de la jeune Dame Nommes et du Seigneur Sullivan s’est déroulée sans accroc. Ils ont été extrêmement heureux des cadeaux de félicitations et m’ont confié également un cadeau en retour. »

« Je vois, c’est bon de savoir que tout s’est bien passé. »

Mon père soupira de soulagement.

Naturellement, j’avais tout rapporté du déchaînement de Sullivan lorsqu’il était venu me rendre visite.

Sullivan avait été jusqu’à dire qu’il me rendrait sa fiancée, Selena. Son père s’inquiétait sûrement de savoir s’il serait effectivement présent à la cérémonie.

« Excellent, comme l’a dit le vieux. Comment s’est déroulée la cérémonie ? »

L’intendant de la maison hocha la tête et commença à expliquer.

« Les proches parents de la maison Nommes ont tous participé à la cérémonie, mais la maison Efreeta, la maison Silfis, la maison Ondine et les autres serviteurs directs de la maison Maxwell n’étaient pas présents. »

« Eh bien oui, je savais bien qu’ils ne s’y rendraient pas. Et les nobles de la capitale ? »

« Quelques amis du Seigneur Sullivan étaient présents, mais ils étaient tous comtes ou nobles de rang inférieur. Les maisons de ducs et de marquis n’ont apparemment envoyé que des messagers. »

« Je vois. »

Les puissants nobles de la famille royale avaient alors complètement abandonné Sullivan.

À peu près au même moment où le mariage de Sullivan et Selena avait été officiellement enregistré, la famille royale avait annoncé que le frère cadet de Sullivan, le prince second-né, était le nouveau prince héritier.

La raison pour laquelle Sullivan avait été démis de son poste de prince héritier n’était pas qu’il s’était battu contre les maisons Rosais et Maxwell, mais parce qu’il avait trouvé le grand amour.

Selon l’annonce de la famille royale, Sullivan était tombé amoureux d’une noble de bas rang.

Un amour interdit entre un homme et une femme déjà fiancée à d’autres.

Afin d’être avec son véritable amour, Sullivan avait volontairement renoncé à son titre de prince héritier et avait coupé tout lien avec la famille royale.

Émues par leur amour pur, la maison Rosais et la maison Maxwell avaient donné leur bénédiction à cette union. Sullivan s’était donc marié dans la maison du Baron Nommes… du moins, c’était ce que disait l’annonce.

Je suppose que le duc Rosais a monté toute l’intrigue. C’est presque admirable de voir comment ils peuvent servir la famille royale malgré une telle trahison.

J’avais silencieusement loué le duc Rosais, un modèle de noblesse à mes yeux, puis j’avais croisé les bras et pensé tout haut.

« Maintenant, il n’y a plus aucune chance pour Sullivan de revenir un jour dans la famille royale. Mais cet imbécile instable acceptera-t-il cette situation… ? »

« Tu parles comme si tu n’avais rien à voir avec ça… tout ça est arrivé parce que tu l’as poussé trop fort, pas vrai ? »

Père soupira désespérément et me réprimanda.

« Il s’est battu avec moi en premier. Sans représailles appropriées, la réputation de la maison Maxwell en aurait souffert, non ? »

On m’avait enlevé ma fiancée et j’avais été humilié publiquement : si je me contentais d’encaisser et de ne rien faire, la maison Maxwell aurait donné l’apparence d’être le toutou de la famille royale. Même si la famille royale était supérieure en rang, nous devions montrer qu’elle ne pouvait pas faire tout ce qu’elle voulait.

« De plus, en regardant les résultats, je suis presque sûr que c’est une bonne chose que ce type ne soit plus le prince héritier. S’il devenait roi, le pays tomberait définitivement dans le chaos. »

« Je le sais bien. »

Père secoua la tête encore plus désespérément, puis continua.

« Ce que je veux dire, c’est qu’il n’était pas nécessaire de l’imposer à la maison des Nommes ! Si ce misérable imbécile devient le prochain Baron Nommes, la province en souffrira certainement ! »

Misérable imbécile ? Le vieil homme savait aussi manier les mots.

Eh bien, après avoir connu le récent déchaînement de Sullivan, je suppose qu’il serait normal de le décrire ainsi.

« Je suis tout à fait d’accord sur ce point. Le marier aux Nommes aurait pu être une idée superficielle de ma part. »

J’avais écarté les bras et exprimé mon accord avec les mots de mon père.

Père se frottait les tempes, comme s’il essayait de supprimer un mal de tête.

Je l’ai rendu inquiet… ses cheveux vont devenir encore plus blancs qu’avant.

J’avais regardé la tête de mon père et j’avais un peu regretté le fait de lui avoir donné plus de raisons de s’inquiéter.

Je n’avais aucune intention de troubler mon père, et je ne souhaitais pas non plus que la province de l’Est tombe dans le désarroi.

Je regrettais donc sincèrement que mes actions aient abouti à ce résultat.

« Quoi qu’il en soit, ne t’inquiète pas, Père. J’ai une idée sur la façon de traiter avec Sullivan. »

J’avais semé les graines, il était donc temps de les récolter.

Pour être parfaitement honnête, maintenant que je l’avais arraché de sa position de prince héritier et jeté dans la maison du baron, je n’avais plus guère d’intérêt pour Sullivan, mais je devais assumer mes responsabilités jusqu’au bout.

« … Que complotes-tu cette fois-ci ? »

« Seigneur Dyn, s’il vous plaît, n’en faites pas trop… »

« Haha, ne m’appelle pas comme ça quand je travaille. C’est bon, je n’en ferai pas trop, et je ne dérangerai pas le vieux cette fois-ci. »

Je voulais apaiser leurs inquiétudes, mais l’intendant et Père avaient l’air encore plus inquiets qu’avant.

Ils ne me font pas confiance du tout, hein… oh, très bien.

« Vous n’avez vraiment pas besoin de vous inquiéter, d’accord ? Je ne vais rien faire de compliqué. Si Sullivan agit d’une manière adaptée à son statut actuel, alors c’est bon. S’il ne le fait pas, alors je ferai simplement ce que ma position d’héritier du maréchal m’oblige à faire. Je vais juste donner à Sullivan un test de loyauté, pour voir s’il est apte à devenir un noble de la province orientale. »

« … Qu’il en soit donc ainsi, je m’en remets à toi. »

« Et tu ne le regretteras pas. Tu pourrais aussi bien me laisser ces documents, j’ai déjà fini ma part. »

« … »

Je pris les documents des mains épuisées de mon père et continuai à faire mon travail d’héritier du maréchal.

Il restait encore un peu de temps avant qu’une nouvelle agitation ne frappe la province orientale du royaume de Lamperouge.

+++

Chapitre 10 : La vie nocturne est pleine de dangers

La plus grande ville du territoire de Maxwell était la capitale du district, Avalon.

Située au cœur du territoire, Avalon était une ville à deux visages.

Le premier était celui du jour : en tant que plus grand quartier commercial des provinces de l’est, elle abritait un marché fréquenté par les commerçants allants et venants des provinces du centre, du nord et du sud.

Le marché était également bondé de marchands de la province orientale, à la recherche de nouvelles marchandises, ainsi que de la population locale, de sorte qu’il était animé comme un festival chaque jour.

L’autre visage de la ville apparaissait la nuit. Au coucher du soleil, les tavernes et les bordels ouvraient leurs portes. Dans la rue, on commençait à voir des ivrognes vacillants et des femmes invitant les hommes à les suivre dans leurs ruelles. Des torches brûlaient brillamment dans les rues remplies de l’odeur du parfum et de l’alcool.

Je marchais dans les rues de cette Avalon, me dirigeant vers une certaine ruelle. Je ne connaissais que trop bien le chemin, après l’avoir emprunté tant de fois, je n’avais donc pas besoin de guide.

Le quartier dans lequel je me trouvais maintenant s’était transformé en bidonville, on pouvait donc voir des vagabonds et des orphelins affamés ici et là.

« Aussi morne que jamais… »

La capitale du district semblait bondée et animée dans les rues principales, mais un pas au-delà de celles-ci révélait un environnement désolé.

Les ruelles étaient les endroits laissés pour compte par le développement urbain, où se rassemblaient des gens qui gagnaient à peine de quoi vivre le lendemain.

Chaque fois que je visitais cet endroit, j’avais l’impression que des épines acérées de glace me transperçaient la poitrine. En tant que membre de la classe dirigeante, je me sentais responsable.

Ce n’est pas non plus comme si les politiques du vieux avaient échoué. Peu importe le nombre d’institutions publiques que nous créons et les emplois que nous donnons aux pauvres, il y a toujours des gens qui se ruinent.

Certains se ruinaient avec l’alcool ou les femmes.

Certains jouaient jusqu’à ce qu’ils se noient dans les dettes.

Certains étaient trompés dans leur investissement.

Peu importe la capacité du seigneur, de la manière dont il aimait et chérissait le peuple, il y aura toujours des gens qui tomberont dans les fosses de la société.

Il n’y avait pas de raison d’y réfléchir. Je le savais dans ma tête, mais…

« Nous devons au moins faire quelque chose pour les enfants. Construire un nouvel orphelinat, afin de s’assurer qu’ils puissent recevoir un minimum d’éducation… mais on ne peut rien faire sans argent… »

J’avais avancé dans les ruelles sans hésiter, tout en grommelant pour moi-même.

J’étais venu rendre visite à un homme qui vivait dans ces taudis.

Il était déjà tard dans la nuit. Ce n’était certainement pas une heure où un jeune héritier devait se promener seul, mais personne du manoir ne m’avait arrêté, pensant que je me rendais de toute façon dans un bordel.

Dois-je prendre cela pour de la confiance ou de l’irresponsabilité… ? C’est bien là le problème.

Je sortais pour une raison très sérieuse, mais tout le monde pensait que je ne cherchais que le plaisir, ce qui était assez irritant.

La personne que j’allais rencontrer n’était pas quelqu’un que je pouvais voir en public, il fallait donc agir en secret.

« Mais d’abord, pourquoi doivent-ils vivre dans un endroit comme celui-ci ? C’est ce que je ne comprends pas à propos de ces types de la pègre… hm ? »

J’avais soudainement senti une présence et m’étais arrêté dans mon élan.

« … On dirait que j’ai un invité. »

Quelqu’un se cachait dans les environs. Ce n’était certainement pas quelqu’un des bas-fonds : une aura poisseuse et lourde d’intention meurtrière se dégageait d’elle.

C’était l’aura typique d’un assassin, quelque chose que j’avais appris à reconnaître après des années d’expérience.

« C’est bien ma chance… si je dois m’amuser la nuit, je ne veux le faire qu’avec de jolies filles, par contre… »

J’avais tourné au coin de la rue et j’étais arrivé sur une parcelle vide.

Heureusement, il n’y avait pas de vagabonds dans le coin. C’était l’endroit parfait pour faire un peu de folie.

J’avais soufflé la flamme de la lampe que je portais et l’avais posée sur le sol. Le seul éclairage restant était le clair de lune, mais je voyais assez bien dans le noir, donc ce n’était pas un problème pour moi.

Je dégainai l’épée à ma taille et posai une question à l’obscurité.

« Je suis prêt et je t’attends ici… et toi ? »

La réponse était venue sous la forme d’une flèche.

Je l’avais esquivée sans trop d’effort, mais une deuxième, puis une troisième flèche avaient suivi.

« Hm, là… ! »

Alors que je continuais à esquiver les flèches, j’avais senti une présence au-dessus de ma tête.

« Prends ça !!! »

Un homme sauta du bâtiment situé à côté de la parcelle vacante. Les attaques de flèches étaient apparemment destinées à me conduire ici.

« Qu’est-ce que tu fais, tu cries pendant une embuscade ? Ordure de troisième ordre. »

« Gah… ! »

J’avais rapidement esquivé la dague de l’homme et lui avais tranché la tête.

J’avais ensuite attrapé la dague tombée de sa main et l’avais jetée à l’endroit d’où provenaient les flèches.

« Ghaah !! »

« Bingo ! Qui est le suivant ? »

Je doutais qu’ils aient réellement répondu à mon appel, mais deux hommes armés d’épées étaient apparus par devant, puis un avec une hache par-derrière, tentant de me prendre en tenaille.

« Yaaahhhhh !!! »

« Meuuuuuuurt !!! »

Les deux épées à l’avant étaient arrivées en premier. Je m’étais penché sur le côté et m’étais glissé dans l’ouverture qui les séparait.

« Quoi !? »

« Viens ici. »

« Gwaah !? »

J’avais tiré la main d’un des hommes pour lui faire perdre l’équilibre, puis j’avais tourné derrière lui et lui avais donné un coup de pied dans le dos.

Je lui avais donné un coup de pied dans la direction précise où se trouvait l’homme à la hache, qui visait à me frapper par-derrière, mais il avait fini par fendre la tête de son camarade en deux.

« Ne croyez pas que ce genre de travail d’équipe bâclé va marcher sur moi !! »

Après avoir nargué les agresseurs, j’avais abattu l’autre épéiste. Seul l’homme à la hache était resté.

« Merde !! »

« Attends, toi !! »

Le bûcheron avait jeté son arme au sol et s’était enfui. Surpris par la tournure soudaine des événements, je ne l’avais pas immédiatement poursuivi.

« Tu as tué ton propre camarade et maintenant tu t’enfuis ? Alors, pourquoi es-tu venu ? Tu ne vas pas les venger !? »

« Tais-toi !!! Ma propre vie est plus importante que tout cela ! !! Camarades ? On s’en fout ! »

Tout en faisant preuve d’un égoïsme presque rafraîchissant, l’homme et sa présence disparurent dans l’obscurité.

Il serait assez dangereux de le poursuivre dans les ruelles noires, j’avais donc décidé de le laisser partir.

« Aah, merde… j’ai oublié de demander qui les a lancés sur moi. »

Je m’étais gratté la tête en rengainant mon épée, puis j’avais attrapé la lampe que j’avais laissée sur le sol.

« GWAAAHHHHH !!! »

« Hm ? »

À ce moment précis, un cri d’agonie était sorti des ténèbres.

Un cri qui, si j’avais bien entendu, provenait de l’homme que je venais de perdre de vue.

« Ce n’était pas… quelqu’un de mon côté, n’est-ce pas ? »

« Correct, je ne suis pas votre allié. »

Je ne m’attendais certainement pas à une réponse, mais j’en avais reçu une des ténèbres. C’était une voix féminine claire et légère, comme une brise soufflant dans les plaines.

J’avais entendu des pas se rapprocher, et finalement, la propriétaire de la voix s’était avancée dans la lumière de la lune.

« Oh, une fleur de clair de lune… pas mal du tout. »

(NdT : Dyngir utilise le nom de la fleur comme un jeu de mots. En japonais, c’est littéralement « Beauté au clair de lune »)

« Je ne suis pas exactement sûr de ce que vous voulez dire, mais je vais prendre cela comme un compliment. Je suppose que je devrais vous remercier. »

C’était une belle femme avec des cheveux argentés s’étendant jusqu’à sa taille. Dans ses mains, elle portait une lance.

Elle tourna la poignée et dirigea la pointe de la lance vers moi.

Chacun de ses mouvements était gracieux et raffiné, presque mystique.

Je vois… sortir jouer ce soir en valait vraiment la peine… !

La nuit s’avérait être plus amusante que je ne le pensais.

Mes lèvres s’étaient courbées en un sourire féroce alors que je pointais mon épée vers la beauté au clair de lune.

Mes yeux s’étaient rétrécis tandis que je l’examinais attentivement de la tête aux pieds, puis j’avais hoché vigoureusement la tête.

Elle est sans aucun doute habituée à tuer.

Je n’avais pas pu trouver de réelle ouverture dans sa position.

Son aura indiquait clairement que toute hésitation ou frappe imprudente se terminerait avec sa lance empalée dans son corps.

Elle était soit une mercenaire vétéran, soit un chevalier.

Un tout autre niveau que les gars en noir d’avant. C’est à tous les coups ma plus grande menace aujourd’hui, ou peut-être…

La femme portait une simple robe blanche avec une demi-plaque de cuir par-dessus. La robe avait de longues fentes qui exposaient généreusement ses jambes nues. Une peau claire et pâle qui brillait à la lumière de la lune. Honnêtement parlant, elle avait l’air terriblement appétissante.

« C’est une robe très provocante que vous portez -là. Ça ne vous gêne pas pendant vos assassinats ? »

C’était vraiment dommage qu’elle soit un assassin. Si elle était une femme d’un autre métier, je remplirais volontiers ses poches d’or.

Sa réponse, cependant, était plutôt inattendue.

« Oh, s’il vous plaît, ne vous méprenez pas. Je ne suis pas un assassin, mais une aventurière. »

« Une aventurière ? »

Les aventuriers étaient des personnes qui exploraient des ruines anciennes et d’autres terres inconnues, déterraient des trésors, exterminaient des bêtes dangereuses, et d’autres choses similaires pour gagner leur vie.

Il y avait peu de ruines de ce type sur le territoire des Maxwell, donc j’en rencontrais rarement, mais dans la province du Nord, où les ruines étaient éparpillées partout, la guilde — une organisation créée pour gérer les aventuriers et leurs activités — avait suffisamment de pouvoir et d’autorité pour rivaliser avec l’État.

« Aux dernières nouvelles, je ne suis pas un monstre. Je n’ai rien fait non plus pour devenir la cible d’une extermination. »

« Peut-être pas dans ce pays, mais malheureusement je viens de l’empire de l’Est. La guilde des aventuriers a mis à prix la tête de Dyngir Maxwell, assez d’argent pour acheter un château. »

« Eh bien, n’est-ce pas un honneur. »

Il s’était avéré que la dame était une tueuse envoyée par nos voisins, l’Empire.

L’Empire occupait les terres au nord et à l’est du royaume de Lamperouge : nous avions eu plusieurs conflits militaires par le passé.

J’avais participé de nombreuses fois à ces batailles. J’avais fait tomber des commandants célèbres, et plus d’une fois. Je comprenais pourquoi j’étais une personne visée.

La belle aventurière pointa sa lance vers l’un des cadavres étendus sur le sol.

« Bien que je doive dire que j’ai uni mes forces avec ces gens pour la première fois aujourd’hui, et je ne sais pas d’où ils viennent. Ils semblaient habitués aux embuscades dans l’obscurité, donc ils pourraient être de véritables assassins. »

« C’est le cas. Quoi qu’il en soit, vous avez tué le gars qui s’est enfui plus tôt, non ? Cela ne va-t-il pas être un problème pour vous ? Même si ce ne sont pas des aventuriers, je pensais que tuer ses camarades était tabou dans votre métier. »

J’avais évoqué le fait qu’elle avait tué un de ses camarades, mais elle s’était contentée de rire.

« Non, ce n’est pas un problème, merci. Nous avons juste été engagés par les mêmes personnes, ils ne sont pas considérés comme des camarades pour moi. En fait, j’étais opposé à cette embuscade. Se battre contre un guerrier de renom comme Dyngir Maxwell comme ça, à plusieurs contre un, en se cachant dans l’obscurité ? Ce serait une opportunité complètement gâchée. »

« Ce serait un gâchis ? » j’avais demandé avec un froncement de sourcils suspicieux.

« Oui. J’ai proposé de vous défier en duel, de vous affronter un par un, dans l’ordre. Cependant, ils ne l’ont même pas envisagé et ils m’ont écartée de toute discussion ultérieure. »

Ainsi s’expliqua la belle aventurière, avec un ton déçu dans la voix.

Je trouvais sa volonté de se battre à la loyale louable, mais ce n’était pas une stratégie intelligente.

Malgré son extérieur calme et posé, se pourrait-il qu’elle ne soit qu’une idiote ?

« Eh bien, maintenant il n’y a plus que vous et moi, donc je suppose que tout est bien qui finit bien. En fait, j’ai accepté cette demande parce que je voulais me battre contre vous. Il n’y a plus personne sur le chemin, alors croisons les épées à notre guise, d’accord ? »

« … Je vois, vous êtes donc ce genre d’individu. »

Il y a des gens qui se sentaient plus vivants quand ils se battaient en mettant leur vie en jeu. On les appelait les « drogués du combat », mais pour moi, ce n’était que des idiots gênants. Apparemment, elle en était une aussi : la seule chose à laquelle elle pensait était de me combattre dans un duel à mort.

« … Personnellement, je préfère me battre au lit avec de belles femmes. », avais-je soupiré tout en exprimant honnêtement mon opinion.

La dame aventurière m’avait répondu avec un air sérieux.

« Vous pourrez faire ce que vous voulez après m’avoir tuée. Je ne pourrai plus résister, alors vous pourrez y aller à fond, d’accord ? »

« Vous me prenez pour un maniaque ou quelque chose comme ça… ? Si je couchais avec une femme après l’avoir tuée, je parie que je ferais des cauchemars plus tard. »

« Vous êtes difficile, n’est-ce pas. Vous avez pu en supporter autant. »

« Quoi ? C’est moi qui suis bizarre ici ? »

De toute évidence, parler ne me menait nulle part.

J’avais pris une longue inspiration, puis j’avais préparé mon épée dans une position de combat.

Ma lame avait ensuite été pointée vers la poitrine généreuse de mon adversaire.

« Ça ne sert à rien de gaspiller des mots, hein. On dirait qu’il sera plus rapide de laisser nos armes parler. Je vais vous capturer vivante : je vais vous frapper jusqu’à ce que vous ne puissiez plus bouger, puis vous traîner jusqu’à l’auberge la plus proche. »

« Comme c’est intéressant… Voyons si vous êtes vraiment assez habile pour me capturer vivante !!!. »

« Rassurez-vous, je le ferai… je suis Dyngir Maxwell. Nommez-vous, princesse de la nuit. »

Après m’être présenté, ma belle adversaire dévoila ses crocs, telle une lionne visant sa proie.

« Je suis Shana Salazar ! Que nos corps et nos âmes brûlent dans la joie de la bataille ! »

La princesse de la nuit, Shana, avait poussé sa lance, que j’avais rencontrée avec mon épée.

Les deux armes s’étaient heurtées bruyamment, projetant des étincelles vives dans l’obscurité.

+++

Chapitre 11 : Lance magique et épée magique

Dans un terrain vague des bas-fonds d’Avalon, des bruits de métal s’entrechoquant résonnaient de façon répétée.

« Ha, ha, ha, hahaha !! C’est tellement excitant !! Dyngir Maxwell !! »

« Heureux d’entendre ça ! Mais je me bats pour ma vie ! »

Alors que je pensais avoir paré la lame venant de la gauche, elle poussa sa lance vers la droite.

Et quand je bloquais ses coups d’en haut, elle tentait une attaque d’en bas.

Les attaques incessantes de Shana m’avaient forcé à prendre une position défensive.

La lance était supérieure à l’épée dans deux domaines.

Le premier était, évidemment, sa portée. Le second était la capacité d’attaquer avec ses deux extrémités, la lame et la hampe.

La lance de Shana était un peu plus courte que celles utilisées par les soldats dans les batailles rangées. Grâce à sa longueur réduite, elle pouvait la faire tourner et utiliser la force centrifuge pour déclencher des attaques continues.

Et alors que je ne pouvais attaquer avec mon épée qu’une fois, Shana pouvait effectuer deux attaques avec la lame et la hampe de son arme. Notre vitesse était plus ou moins la même, ce qui signifiait que j’avais un énorme désavantage en termes de fréquence d’attaque.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Est-ce tout ce à quoi se résume le prodige Maxwell !? »

Shana était probablement confiante en sa supériorité : elle cria tout en continuant à attaquer, sans me laisser le temps de retrouver mon équilibre.

« Hah, je ne peux pas faire le malin devant une belle femme comme toi ! Je suppose que je devrais faire des efforts ! »

J’avais esquivé le coup de lance de Shana et utilisé ma main libre pour effectuer un coup de paume. Ma cible était le centre de la lance de Shana, l’axe de ses rotations.

« Khuh !? »

Peu importe la vitesse à laquelle elle faisait tourner son arme, tant qu’elle tournait de manière circulaire, il devait bien y avoir un centre de rotation.

Puisque l’axe ne bougeait pas, il n’y avait aucun moyen d’esquiver ma frappe.

Shana prit tout le poids de l’impact et fut renversée en arrière.

« Impressionnant… ! Voir à travers ma lance en si peu de temps… ! »

« Après tout, j’excelle à trouver les points vulnérables d’une femme ! »

J’avais utilisé la pointe de mon épée pour donner une pichenette à l’un des cailloux à mes pieds, l’envoyant voler.

Même si ce n’était qu’un caillou, il pouvait facilement assommer quelqu’un à cette vitesse si ce dernier était touché au front.

« Quoi !? »

Shana s’était empressée de bloquer l’attaque venant d’au-delà de la portée de mon épée.

C’était enfin mon tour. J’avais continué à la bombarder de cailloux, sans lui laisser une seconde de pause.

« Tch ! Ah ! Tu es vraiment agile, hein !! »

Shana s’était progressivement rapprochée, tout en parant mes projectiles de pierre.

J’avais fait un pas en arrière en même temps qu’elle, afin que la distance entre nous ne change pas.

J’avais bien sûr continué à lancer des pierres tout en me déplaçant. Je n’allais plus jamais me retrouver à portée de sa maudite lance.

« Haha, j’admets que c’est agréable d’être poursuivi par une si jolie femme ! »

« Grr, sois maudit, toi et tes trucs… ! Il est temps de changer de plan… »

Shana arrêta de parer les cailloux. Elle recula un peu et mania sa lance dans une position différente.

Elle semblait à première vue pleine d’ouvertures : mes pierres frappaient ses épaules et ses jambes, mais elle ne semblait pas affectée.

Qu’est-ce qui se passe… ?

J’avais eu un mauvais pressentiment et m’étais concentré davantage sur ses mouvements.

L’instant d’après, j’avais constaté que mon instinct avait vu juste.

« Serpent d’eau !! »

« Quoi !!? »

Shana poussa sa lance en avant et un véritable serpent de mer s’était matérialisé à son extrémité.

Un serpent, aussi épais que le bras d’un homme adulte, fonça vers moi à grande vitesse.

J’avais instinctivement roulé sur le sol pour esquiver les crocs du serpent. La créature aquatique s’était alors écrasée sur le mur de pierre derrière moi.

« Cette lance… est un outil magique !? »

« En effet ! C’est ma partenaire bien-aimée, Léviathan ! »

Dans ce monde, la force mystérieuse appelée « magie » n’existait plus.

Elle n’apparaissait que dans les contes de fées et autres histoires similaires : les « utilisateurs de magie » faisaient partie de la légende.

Cependant, mille ans en arrière, les techniques magiques étaient répandues : les objets magiques, vestiges d’une telle époque, étaient parfois retrouvés dans des ruines anciennes.

Les objets magiques étaient les derniers témoignages d’une époque où les civilisations magiques étaient florissantes. À l’époque actuelle, alors que l’usage de la magie se perdait, ils étaient considérés comme des objets miracles.

« J’ai trouvé cet objet magique moi-même lorsque j’ai exploré les ruines de l’Empire. Ses capacités sont réelles, comme tu viens de le constater ! »

Shana balança sa lance deux fois, envoyant ainsi deux serpents d’eau m’attaquer.

« Tch ! »

Les deux serpents m’avaient attaqué de gauche et de droite, et je n’avais pas pu m’esquiver complètement : l’un d’eux m’avait frôlé le bras gauche, qui s’était mis à dégouliner de sang.

« Cette lance me permet de créer des serpents faits d’eau et de les envoyer attaquer mes ennemis. Au final, ce n’est que de l’eau, ils ne sont donc pas assez forts pour endommager le métal, mais ils peuvent détruire la pierre, ou déchirer facilement le cou de quelqu’un. »

« Oui, je le sens bien. C’est vraiment impressionnant !! »

Mon visage était tordu de colère.

J’avais finalement rencontré une beauté à couper le souffle, mais il s’était avéré que c’était une tueuse envoyée pour me tuer, et qu’elle était en plus armée d’une arme magique. C’était fou.

« … Tu as raison, ça va être difficile de te prendre la vie. »

« Tu dis cela comme si c’était facile de me tuer. Hehehe, tu peux vraiment faire brûler mon corps et mon âme… ! J’ai presque envie de t’embrasser et de te donner un baiser. »

« Je l’accepterai avec plaisir, n’importe quand ! »

« Oh, je le ferai — mais à ton cadavre !! »

Shana balança sa lance plusieurs fois, créant chaque fois un serpent d’eau.

Une fois de plus, j’avais été forcé de me mettre sur la défensive et j’avais couru autour de la parcelle vide des bidonvilles.

Cependant, mettre plus de distance entre nous s’était avéré être en ma défaveur. J’avais commencé à m’essouffler sans trouver d’ouverture pour contre-attaquer.

C’est vraiment une sacrée femme… !

La situation était dangereuse, mais je n’étais pas vraiment inquiet.

Je ne pouvais pas contre-attaquer immédiatement, mais j’étais sûr qu’elle ne pouvait pas continuer un tel barrage éternellement.

« Pendant combien de temps vas-tu courir dans tous les sens ? Ne voulais-tu pas me capturer vivante ? »

« Nan, courir comme ça me convient très bien. Tu vas de toute façon t’effondrer d’un moment à l’autre. »

« Qu’est-ce que tu as dit !? »

Les sourcils bien dessinés de Shana s’étaient redressés.

« J’ai combattu plusieurs fois des utilisateurs d’outils magiques, je sais qu’on ne peut pas les utiliser éternellement. Tu finiras par être à court de force. »

Les outils magiques se nourrissaient de l’énergie physique de l’utilisateur, de son esprit, et peut-être d’une « énergie mystérieuse » que nous ne connaissions pas.

« Tu as déjà beaucoup balancé cette lance, et je sais que tu te fatigues. Tu devrais essuyer cette sueur de façon sexy sinon tout le monde peut le voir. »

« Ngh… »

Shana avait balancé sa lance avec un abandon insouciant tout le temps, mais après avoir utilisé ses capacités d’outil magique, elle avait commencé à transpirer abondamment.

À en juger par le fait que ses jambes, exposées par les fentes de sa robe, transpiraient clairement aussi, elle devait être déjà assez fatiguée.

« Je n’ai même pas besoin d’attaquer. Je vais juste attendre que tu t’effondres, puis je te ramènerai à la maison avec moi. »

« Oh ? Penses-tu vraiment pouvoir esquiver mes serpents jusqu’à ce que je sois à court d’énergie ? »

« Ouaip, et sans transpirer en plus. »

Je m’étais moqué tout en raillant Shana, puis j’avais pointé un doigt sur elle.

« Les serpents qui sortent de ta lance peuvent sembler pouvoir se déplacer librement n’importe où, mais en fait, ils ont des motifs fixes, non ? Si tu balances la lance vers le bas, les serpents viennent du haut. Si tu la balances de la droite, ils viennent aussi de la droite. En fait, ils se déplacent de la même façon que la lance. Tant que j’observe ta lance, esquiver les serpents est un jeu d’enfant ! »

« Donc tu l’as découvert… ! »

« Avoir un atout caché dans sa manche ne veut rien dire si tu n’élimines pas immédiatement ton adversaire avec. Si tu continues à frapper au hasard comme ça, c’est comme si tu me suppliais de trouver une solution. Peut-être que tu as besoin d’un peu plus d’expérience dans le combat réel, hmm ? »

Elle n’avait probablement jamais combattu un adversaire assez habile pour esquiver les serpents de mer à plusieurs reprises.

Son style de combat était simplement trop simple. Les atouts cachés devraient être cachés jusqu’au dernier moment : mais elle n’avait aucune tactique ni aucun stratagème de ce genre.

Shana était restée silencieuse pendant un moment, puis finit par parler.

« … Je vois. C’était une expérience très enrichissante. »

« Vraiment. Tu sais que tu peux te rendre à tout moment. »

« Cependant… il y a un malentendu. Quand ai-je dit que les Serpents de mer étaient mon atout ? »

« Hm ? »

« Voici ce qu’on appelle un atout !! »

Shana leva sa lance très haut, puis la balança vers le bas.

Un torrent d’eau jaillit ensuite de la pointe de sa lance.

« Oooh !? »

« Défends-toi contre la compétence secrète de ma lance — Serpent de mer ! »

Shana libéra un dragon d’eau massif de la taille d’un raz-de-marée, tel que les serpents d’eau semblaient chétifs en comparaison.

Sa taille et sa vitesse étaient bien supérieures à celles des serpents.

« Si tu as tant de confiance en toi, essaie d’esquiver ça ! !! Goûte à ma pleine puissance ! ! »

« Oui, pas possible… Je ne peux pas esquiver ça. »

Il était physiquement impossible d’esquiver un dragon d’eau aussi massif à cette distance. J’avais donc dû renoncer à toute tentative d’esquive.

« Je crois que je n’ai pas d’autre choix… que de passer à travers. »

« Quoi !? »

J’avais fait directement face au dragon d’eau.

J’avais sauté dans la gueule béante de la bête de mon plein gré.

« Ne tiens-tu donc plus à ta vie !? »

« Non, pas vraiment ! C’est parti !!! »

J’avais balancé mon épée dans les airs.

La lame traversa le dragon d’eau, le coupant en deux.

« Ce n’est pas possible… ! »

« Siegfried !! »

Le dragon d’eau, fendu en deux par mon épée, était redevenu une simple masse d’eau. Il perdit tout son élan et éclaboussa le sol. Le dragon d’eau s’était transformé en une simple flaque d’eau : il ne représentait plus une menace.

J’avais utilisé l’élan de mon saut et j’avais frappé une Shana stupéfaite d’un coup de pied volant.

« Là !!! »

« Gah… !! »

Peut-être parce qu’elle était à court d’énergie après avoir utilisé la puissance de son outil magique au maximum, Shana ne pouvait pas bouger. Mon coup de pied l’avait carrément frappée à l’abdomen, l’envoyant voler.

Sa lance, Léviathan, était tombée de ses mains et roula loin d’elle.

« Ton… épée… est aussi… un outil magique… ? »

Shana réussit à se remettre sur ses pieds et à dire ces mots.

« Je te l’ai dit, tu dois garder ton atout caché jusqu’au tout dernier moment. »

Mon Siegfried était un outil magique ayant le pouvoir de couper toutes les formes de pouvoir magique.

Dans un âge sans magie, ce n’était qu’une épée très tranchante, mais contre des adversaires armés d’outils magiques, comme Shana, sa véritable capacité brillait.

« Si tu avais utilisé cette épée dès le début… tu m’aurais vaincue plus facilement… ! »

« Cependant, je n’aurais pas pu te capturer vivante comme je te l’aie promis, non ? Je vais te traîner jusqu’à une auberge. »

Même en faisant abstraction des pouvoirs de l’outil magique, Shana était un maître de la lance.

Si j’avais utilisé mon épée pour neutraliser ses serpents d’eau dès le début, elle aurait simplement continué à se battre uniquement avec ses compétences de lance.

Si le combat s’était déroulé ainsi, je n’aurais peut-être pas pu l’épuiser et la capturer indemne.

« Je vois… donc tu t’es retenu dès le début. Haha… tu voulais donc que je sois à toi à ce point… ? »

« Je crois effectivement que tu es une femme qui mérite que je mette ma vie en jeu. »

« Je dois dire… que ça ne fait pas de mal d’être si convoité… aah, honnêtement… ta force est tout simplement irrésistible… »

Après avoir murmuré de tels mots, Shana s’était à nouveau effondrée sur le sol. Elle avait complètement perdu connaissance.

J’avais remis mon épée dans le fourreau et j’avais soulevé son corps.

« Hmm, c’est plus léger que prévu. »

J’avais tranquillement observé son corps de la tête aux pieds, puis j’avais reniflé, satisfait.

« Aussi excellent que je le pensais… pouvoir trouver des femmes comme elle est ce qui fait que la vie nocturne vaut la peine d’être vécue… Mais au fait, ne pourrais-tu pas sortir maintenant. Tu es là, non ? »

« Heeheehee, vous m’avez trouvé, monsieur ? »

Un homme maigre était sorti de l’ombre.

Il était la raison même pour laquelle je visitais les bidonvilles à cette heure de la nuit.

« Tu es là depuis un moment, non ? Tu aurais pu me donner un coup de main. »

« Monsieur, s’il vous plaît. Je ne pourrais pas participer à une bataille d’un tel niveau avec mes maigres compétences. Heehee. »

Le nom de l’homme que j’avais précédemment envoyé pour infiltrer les bandits du « Tigre mangeur d’hommes » était « Clown ». Ce n’était certainement pas son vrai nom, mais je ne pouvais pas m’en moquer.

« J’ai un nouveau travail pour toi. As-tu du temps en ce moment ? »

« Bien sûr, monsieur. Avec le monde aussi pacifique qu’il l’est ces jours-ci, les gens comme moi ont malheureusement très peu de travail. »

« Vraiment. Eh bien, tout d’abord, porte mes bagages. »

« Heehee ? Les bagages ? »

J’avais fait un geste du menton vers le Léviathan couché sur le sol.

« Comme tu peux le voir, j’ai les mains pleines. Prends ça et suis-moi à l’auberge. Je dois m’occuper de la dame jusqu’à ce qu’elle récupère. »

Elle avait peut-être été blessée lors de la bataille, j’avais donc le devoir de la surveiller de très près et de prendre soin d’elle.

« Ah… hee… est-ce votre demande, monsieur ? »

« Oui, pour aujourd’hui. C’est ma priorité absolue. »

Clown était perplexe, mais ma réponse était ferme.

Peu importe les demandes de travail que j’avais, rien n’était plus important que le corps d’une belle femme.

« Je te contacterai une autre fois pour l’autre travail. Il n’y a de toute façon rien d’urgent. »

« Heehee… c’est comme ça… »

Clown semblait un peu déprimé mais ne protestait pas, il ramassa docilement la lance et me suivit.

Je levai les yeux et remarquai que la lune avait atteint son zénith,

« C’est une très belle nuit. », chuchotais-je, captivé, tout en caressant les belles cuisses de Shana, recouvertes de sueur.

+++

Chapitre 12 : La mélancolie d’une servante

Point de vue d’Eliza

Je m’appelle Eliza.

J’étais une servante de la maison Maxwell, le chef des nobles de la province orientale. J’étais plus précisément la servante personnelle de Dyngir Maxwell, le prochain en lice pour être maréchal.

« Alors, je sors. Je serai de retour en fin de journée. »

« Très bien. Prenez soin de vous, jeune maître. », avais-je dit au jeune maître qui partait tout en m’inclinant profondément.

J’étais restée inclinée tant que la calèche du jeune maître était visible, puis j’avais finalement levé la tête après que celle-ci avait tourné au coin et disparu.

En tant que servante de la maison du Maréchal Maxwell, et en tant que servante du jeune maître, j’avais toujours veillé à ce que ma conduite soit impeccable.

« Le jeune maître est encore sorti quelque part aujourd’hui… »

Une de mes préoccupations récentes était que le jeune maître quittait le manoir plus fréquemment que d’habitude. Il rentrait souvent tard et passait aussi parfois la nuit dehors.

J’avais aussi l’impression qu’il recherchait moins souvent notre compagnie qu’auparavant… mais je n’étais certainement pas mécontente. Au contraire, j’étais honnêtement soulagée qu’il ne me fasse pas l’amour jusqu’à ce que je m’évanouisse… mais laissons cela de côté.

« Sakuya, tu es là. »

« Bien sûr, Mlle Eliza. »

J’avais appelé le nom de Sakuya et celle-ci apparu de nulle part derrière moi.

Sa présence était comme d’habitude difficile à détecter. On pouvait à peine entendre ses pas lorsqu’elle marchait. Je me demande quel genre de travail elle faisait avant de servir au manoir des Maxwell.

« Il y a des choses anormales dans le comportement du jeune maître ces derniers temps. Il est possible que… »

« Une nouvelle femme ? »

Sakuya partageait apparemment ma prédiction.

Je lui avais fait un signe de tête et j’avais continué.

« Si tu le penses aussi, alors tu sais sûrement ce que je veux dire. »

« S’il te plaît, laisse-moi faire. Le travail dans l’ombre est après tout ma spécialité. »

Au moment où elle avait fini de parler, Sakuya s’était volatilisée.

J’avais regardé autour de moi pour voir où elle était passée et je l’avais trouvée en train de courir à toute vitesse sur les murs du manoir, tout en retenant à deux mains la jupe de son uniforme de femme de chambre.

« Ses mouvements sont comme toujours incroyables… franchement, qui pouvait bien être cette fille… ? »

Sakuya avait été amenée au manoir par le jeune maître il y a environ trois ans. À son arrivée, elle avait déjà reçu « l’initiation » du jeune maître.

Seul le jeune maître savait ce qu’elle faisait avant.

Elle était nulle pour le nettoyage ou la lessive, mais était exceptionnellement douée avec les lames.

Elle connaissait aussi très bien le poison.

Elle avait également attrapé un voleur qui s’était introduit dans le manoir une fois, en utilisant des techniques de combat bizarres.

Elle faisait probablement un travail très particulier… mais il n’était pas convenable de fouiller dans le passé de quelqu’un, non ?

« Eh bien… je dois aussi faire les tâches ménagères de Sakuya aujourd’hui. »

J’étais retournée à l’intérieur du manoir et j’avais repris mes fonctions de femme de chambre.

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« Le nom de la femme est Shana Salazar ? »

« Oui, il semblerait qu’elle soit la nouvelle amante du Seigneur Dyngir. »

Sakuya était rentrée dans la soirée. Je n’avais même pas entendu la porte s’ouvrir, et pourtant elle se tenait soudainement derrière moi : j’étais si surprise que j’avais crié.

Elle avait accompli son travail avec succès : Sakuya me fit un rapport détaillé sur la nouvelle amante du jeune maître.

« Je vois, une tueuse engagée par l’Empire… c’est dangereux. »

« Oui. Elle vit actuellement dans l’autre résidence du seigneur Dyngir. »

Le jeune maître possédait une résidence exclusivement pour lui dans le territoire de Maxwell, qu’il utilisait pour loger ses subordonnés directs. Les femmes qu’il ne pouvait pas amener au manoir des Maxwell y vivaient également, Shana était donc devenue un nouveau membre de ce groupe.

« Devrais-je me débarrasser d’elle ? Elle semble être une guerrière compétente, mais il ne devrait pas être impossible de l’empoisonner. »

Sakuya proposa avec désinvolture une contre-mesure très agressive, mais j’avais secoué la tête.

« Non, ne le fais pas. Voyons comment la situation évolue pour l’instant. »

« … Tu es vraiment sûr ? »

Sakuya était toujours aussi inexpressive, mais sa voix me disait qu’elle était un peu mécontente.

« Oui, ce n’est pas un problème pour moi si le jeune maître a une autre femme. Tant qu’elle ne lui pose pas de problème, bien sûr. »

Afin d’éviter tout malentendu, permettez-moi de dire que je n’enquête pas sur les relations du jeune maître avec les femmes par jalousie.

Sakuya et moi étions aussi les amantes du jeune maître, mais certainement pas ses épouses. Même si le jeune maître commençait à avoir des relations avec d’autres femmes, nous n’avions pas le droit de l’accuser de quoi que ce soit.

La seule raison pour laquelle je veillais à ce que toutes les femmes qui approchaient le jeune maître fassent l’objet d’une enquête approfondie était de confirmer si elles étaient dangereuses pour lui.

« Le jeune maître n’est pas toujours prudent lorsqu’il a affaire aux femmes, ou plutôt, il y a des ouvertures dans sa garde lorsqu’il le fait. Nous devons donc le soutenir dans l’ombre. »

Je m’étais rappelé des souvenirs du passé et j’avais continué.

Notre jeune maître était rusé et intelligent, mais il pouvait être naïf lorsqu’il s’agissait de femmes.

Il n’avait apparemment pas remarqué que Dame Selena le trompait, il pourrait donc finir par être trompé par une femme peu recommandable.

Jusqu’à présent, Sakuya et moi avions neutralisé plusieurs femmes qui avaient tenté de se rapprocher du jeune maître dans le but de prendre le contrôle de l’autorité ou des finances de la maison Maxwell.

« D’après le rapport, je ne pense pas que Mme Shana deviendra une menace pour le jeune maître. Elle semble être du type guerrier, quelqu’un qui ne trompe pas les autres. S’ils se battent en un contre un, le jeune maître ne sera jamais vaincu, même s’il se retient à cause de sa beauté. »

« En effet. Même si elle est une assassin, je suis sûr que le Seigneur Dyngir s’en sortira. Je n’ai après tout pas pu le tuer, donc je doute qu’un autre assassin le puisse. »

« … »

Je crois bien avoir entendu quelque chose d’absolument impardonnable, mais je suppose que je devrais faire semblant de ne pas l’avoir entendu, non ?

.… oui, je le devrais vraiment. Poser d’autres questions pourrait conduire à des développements terrifiants…

« Eh bien, dans tous les cas… nous ne devrions bouger que pour empêcher le jeune maître de se faire piéger par les pots de miel. Laissons Shana tranquille pour l’instant. »

« Compris. Oh, au fait, Mlle Eliza. J’ai une bonne technique pour séduire le Seigneur Dyngir, puisque les contacts se sont faits un peu rares ces derniers temps. »

« Eh ? »

« S’il te plaît, écoute. D’abord, tu dois enlever tes vêtements, puis t’asseoir, les jambes serrées. Ensuite, tu prends un verre et… »

Alors que Sakuya m’enseignait ses mystérieuses techniques orientales, j’avais attendu le retour de mon maître bien-aimé une fois de plus aujourd’hui.

Incidemment, la nouvelle technique de Sakuya avait réussi au-delà de toute attente : cette nuit-là, nous avions toutes les deux été aimées jusqu’à l’épuisement pour la première fois depuis un bon moment. Mais ceci est une autre histoire…

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