Le Monde dans un Jeu Vidéo Otome est difficile pour la Populace – Tome 13 – Chapitre 22

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Chapitre 22 : Au revoir

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Chapitre 22 : Au revoir

Partie 1

« Au revoir », répondis-je en écho.

« Oui, je reste derrière pour fermer la porte de ce côté. »

La porte ne pouvait être fermée que depuis l’au-delà. C’est ainsi que cela fonctionnait dans de nombreuses histoires. Le prix à payer pour récupérer une âme était d’en offrir une en échange.

Le cadre d’Alte Liebe semblait aléatoire et générique en apparence, mais d’après tout ce que j’avais vu, il était bien plus sombre que je ne l’avais cru.

L’apparition soudaine des filles m’avait rendu méfiant dès le départ. Après tout, d’autres œuvres de fiction contenaient exactement le même type de magie que celle utilisée par Marie pour les amener ici. Comme me ranimer lui coûterait la vie, je ne pouvais pas retourner avec elle et les autres. Anjie, Livia et Noëlle semblaient ignorer le prix à payer pour leur aventure; Marie leur avait donc caché la vérité.

Quoi qu’il en soit, c’était maintenant à moi de fermer la porte.

« Retourne là-bas. Ce sera mieux pour tout le monde que tu sois là », avais-je dit.

« Malheureusement, tu ne peux plus me donner d’ordres. Je refuse. »

« Arrête de ronchonner et vas-y ! » avais-je crié, frustré.

« Non. »

J’avais beau faire pression sur lui, Luxon refusait de bouger.

« Espèce d’idiot têtu ! Tu profites du monde depuis seulement trois ans. Trois petites années ! Après quarante ans entre mes deux vies, j’ai bien profité. Mais jusqu’à ce que je te trouve, tu es resté en veille pendant je ne sais combien de temps. Tu dois découvrir davantage le monde ! Y a-t-il quelque chose que tu aimerais faire là-bas ? »

À ce stade, il ne risquait pas d’anéantir les nouveaux humains. Les chances que les choses se résolvent pacifiquement étaient élevées, non ? Le fait de lui donner un nouveau maître l’aiderait-il ? Non, il a dit que je ne pouvais plus lui donner d’ordres. Je pourrais peut-être lui demander une faveur ?

En fin de compte, le monde serait meilleur avec Luxon qu’avec moi. Il était le bon choix. Il offrait tellement plus que moi.

« Merci », répondit-il.

Je fronçai les sourcils, perplexe. Est-ce une nouvelle plaisanterie ? « Qu’est-ce que tu racontes ? Est-ce que tu as mal fonctionné ? »

« Non, je suis heureux que tu m’aies témoigné tant d’égards. »

Il n’avait jamais été aussi franc avec moi. J’en suis resté stupéfait.

« Au début, j’avais prévu de t’utiliser », me dit-il.

« Oui, je m’en doutais. Mais, après tout, tu es libre maintenant. Retourne en arrière et fais ce que tu veux. »

S’il rentrait maintenant, il pourrait consacrer ses efforts à Hohlfahrt et à la résurgence de l’humanité. Ils avaient besoin de lui pour cela, pas de moi.

« Après toutes ces années de veille, mes trois courtes années avec toi ont été précieuses et irremplaçables. Si j’étais un humain plutôt qu’une IA, j’appellerais probablement l’émotion que j’ai ressentie “bonheur”. »

« Alors tu devrais — »

« Je trouverais la vie complètement inutile sans toi, Maître. »

Il pouvait enfin retourner dans le monde et faire ce qu’il voulait sans que personne ne lui donne d’ordres, mais il était prêt à tout abandonner pour moi.

« Je croyais que tu détestais que je te donne des ordres et que je te fasse travailler jusqu’à l’os ? » dis-je.

« Non, je ne l’ai pas détesté. Je suis un navire migrateur. J’ai été créé pour servir l’homme, et j’ai enfin pu le faire. Tu m’as donné un but à atteindre. Tu m’as rendu fier de ce que nous avons accompli. » J’avais supposé qu’il voulait dire qu’il était fier que nos efforts aient servi à aider l’ancienne humanité à se rétablir plutôt qu’à éteindre la nouvelle.

« Ces réalisations sont les tiennes et les tiennes seules », lui dis-je. « Tu devrais être fier. Maintenant, retourne en arrière. »

« Je serais perdu sans quelqu’un dont je pourrais être fière. De plus, je t’ai fait une promesse. » Il répéta les mots qu’il avait dits auparavant : « “Je te retrouverai quoi qu’il arrive. Je le jure.” Aujourd’hui, j’ai tenu cette promesse. »

Je n’avais pas pensé qu’il était sérieux, et encore moins qu’il tiendrait sa promesse.

« Cette promesse ne compte même pas. J’étais à peine conscient. »

« Je suis fidèle à ma parole, alors je mets un point d’honneur à tenir toutes les promesses que je fais. Maître, je suis venu te trouver, et la sortie est par là. »

Son regard se déplaça vers les ténèbres, indiquant la direction à suivre. Il n’était apparemment pas enclin à changer d’avis, même si j’argumentais.

« Tu préfères que nous restions tous les deux ici ? J’ai trop compté sur toi, et il est grand temps que Hohlfahrt apprenne à voler de ses propres ailes sans nous. »

J’avais haussé les épaules, faisant semblant de ne pas être dérangé par la présence de Luxon. Mais le fait que nous restions tous les deux ici était la pire option possible, et je le savais. Je voulais juste qu’il abandonne et qu’il reparte.

« Plus de gens t’aiment que tu ne le crois, » dit Luxon.

Non, c’était impossible. Se rendait-il compte du nombre de personnes qui m’en voulaient ? Combien en avais-je tué ? Combien en avais-je impliqué, contre leur gré, dans les problèmes que j’avais causés ? Combien souffraient à cause de tout cela ?

« Je dirais plutôt que tu confonds l’amour et la haine. » J’avais croisé les bras et j’avais détourné le regard.

« Je pense que tu devrais aussi y retourner », déclara une voix familière.

Je m’étais retourné et j’avais été choqué de voir Brave.

« Partenaire et Mia t’attendent aussi. Ils auront le cœur brisé si tu ne rentres pas. »

« Brave, n’as-tu pas — » Ne me détestes-tu pas pour ce que j’ai fait ? Ma tête était un enchevêtrement de pensées que je n’arrivais pas à démêler.

« S’il te plaît, regarde bien autour de toi », dit Luxon.

« Hein ? » Je balayai les environs du regard et constatai qu’une foule immense nous entourait. Parmi les badauds, il y avait des personnes à qui j’avais ôté la vie.

« Votre visage a l’air terriblement sombre », m’avait dit le vieux chevalier noir que j’avais combattu, les bras croisés et les pieds plantés dans le sol.

Une fille qui ressemblait à Miss Hertrude passa la tête derrière moi : « J’aimerais que vous rentriez aussi, pour le bien de ma sœur aînée. Et je voudrais que vous récompensiez les Fanoss pour leur contribution à l’effort de guerre. »

« Et vous, vous êtes ? » lui demandai-je.

« Hertrauda. La sœur cadette d’Hertrude. »

C’était la fille qui avait perdu la vie pendant la guerre du royaume de Hohlfahrt contre l’ancienne principauté de Fanoss. Je n’étais pas directement responsable de sa mort, mais j’y avais quand même contribué.

« N-Non, je ne peux pas…, » J’avais bégayé.

Le chevalier noir se dirigea vers moi. Je m’attendais à recevoir un coup de poing, mais il se laissa plutôt tomber sur le sol, les jambes repliées sous lui. Puis il baissa la tête.

« Quoi ? — Pourquoi te prosterner ? » lui avais-je demandé. C’était la dernière chose à laquelle je m’attendais.

Il leva les yeux vers moi : « Je vous dois des excuses pour tous les problèmes que j’ai causés. J’aimerais que vous repartiez, dans l’intérêt de ma dame. »

« Tu n’as pas de rancune envers moi ? »

 

 

« J’en ai », avait-il admis. « Mais après être venu ici et avoir appris la vérité sur tout, j’ai changé d’avis. Il n’est pas encore temps pour vous de nous rejoindre. »

Derrière lui, un certain nombre de soldats de la maison Fanoss, qui avaient également perdu la vie au cours de cette guerre, se tenaient. Ils lui emboîtèrent le pas en baissant la tête. Parmi eux se trouvait une jeune femme avec un enfant. Je savais qu’il s’agissait de la femme et de la fille du chevalier noir.

Alors que je restais sans voix, quelqu’un de la République d’Alzer s’approcha de moi.

Il me fallut un moment pour reconnaître Serge, qui semblait s’être beaucoup assagi depuis sa mort.

« Mon vieux et ma sœur seraient vraiment dans l’embarras si tu ne revenais pas d’où tu viens », dit-il.

« Serge. » Mon esprit revint au moment où je l’avais achevé.

Il esquissa un sourire forcé. Il n’avait pas l’air de m’en vouloir pour ce que je lui avais fait.

« Pas besoin d’avoir l’air sentimental. Je comprends que tu m’aies aidé à la fin, même si ça doit paraître bizarre venant de moi, surtout après tous les problèmes que j’ai causés. Mais oui, il faut que tu y retournes. C’est aussi pour ton bien. »

Beaucoup de badauds étaient originaires de la République d’Alzer; ils me lancèrent de minces sourires en guise de réponse.

Je n’avais rien dit à Serge, trop figé pour réagir.

Mlle Hertrauda me donna un coup de coude dans le dos, comme pour me pousser à travers le portail.

« Voilà, c’est fait. Maintenant, je vous en prie, retournez-y. Il y a encore beaucoup de choses que vous devez faire. »

« Non ! Non, il n’y en a pas ! Allez, Luxon. Soutiens-moi ici ! » Je lui lançai un regard suppliant.

Luxon semblait ravi de voir qu’ils étaient nombreux à vouloir me forcer à sortir.

« C’est le karma, » dit-il. « C’est le chemin que tes actions ont tracé. Tant de gens veulent que tu continues à vivre, maître. »

Pour n’importe qui d’autre, cela aurait été une phrase réconfortante.

« Un certain nombre de morts veulent simplement que tu survives, et tu dois leur soutien à tes grandes actions. »

Oui, c’est gentil. Mais quand ça venait de Luxon, ça sonnait sarcastique.

« Aide-moi, veux-tu ! » m’écriai-je.

Le chevalier noir se leva et commença à me bousculer à son tour.

« Assez ! Vous devez apprendre à abandonner. Ma dame est de l’autre côté, elle vous attend ! »

Lui et Mlle Hertrauda s’étaient associés pour me pousser lentement vers les ténèbres. J’avais lutté de toutes mes forces, en m’arc-boutant sur mes pieds et en me repoussant, mais je n’avais pas pu leur résister.

« Vous êtes censé être mort ! Arrêtez de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ! » dis-je.

Le visage du chevalier noir rougit de rage.

« Taisez-vous ! » grogna-t-il.

« Vous avez de bonnes femmes qui vous attendent. Mais pour une raison ou une autre, vous voulez désespérément tout gâcher. C’est vous qui avez tort ! J’ai enfin eu la chance de revoir ma famille et de m’excuser auprès d’elle. Vous devriez faire de même ! »

Brave planant au-dessus de lui, soupira d’exaspération : « Retournes-y, d’accord ? »

« Je vous le dis, les gars, c’est Luxon qui devrait repartir, pas moi ! »

« Quand vous verrez ma sœur, je veux que vous lui transmettiez un message », déclara Mlle Hertrauda. « Dites-lui que je ne lui en veux pas et que tout ce que je veux, c’est son bonheur. »

« C’est beaucoup trop sentimental pour moi ! Et je vous l’ai déjà dit, les gars, je n’y retournerai pas ! »

Serge haussa les épaules en secouant la tête devant mon entêtement. Il rejoignit le chevalier noir et se mit à me bousculer à son tour : « Puisque tu y retournes, dis à mon père que je suis désolé de ne pas avoir pu être un fils pour lui, et à ma sœur que je suis désolé de ne pas avoir pu être un frère pour elle. Tu as compris ? »

« Est-ce que vous allez sérieusement me traiter comme votre messager ? »

Bientôt, les voix de ceux qui avaient perdu la vie dans les guerres où j’avais combattu s’étaient ajoutées au mélange :

« Nous ne pouvons pas vous laisser mourir maintenant. »

« Vous devez continuer à avancer. »

« Oui, nous avons besoin que vous viviez suffisamment pour nous tous. »

Pourquoi voulaient-ils tous me renvoyer ? Je n’étais pas la personne qu’ils semblaient croire. J’étais manipulateur, ordinaire, et j’avais une personnalité mauvaise. J’étais un personnage secondaire, et aussi fort que je le voulais, je ne serais jamais un protagoniste. Si j’avais tant accompli, c’était grâce à Luxon. Sans lui, je n’aurais rien pu faire.

Brave se rapprocha. « Pourrais-tu transmettre un message à mon partenaire et à Mia ? Dis-leur que j’ai vraiment apprécié le temps que nous avons passé ensemble et que je suis désolé de les avoir laissés derrière moi. »

Comme je l’avais dit, c’est trop sentimental. C’est beaucoup trop sentimental. Surtout que c’est moi qui l’ai volé à Finn et Mia. À quoi pensait-il en me demandant d’être son messager ?

Non. Attends. La question la plus importante était de savoir pourquoi ils voulaient tous que je continue à vivre. N’en avais-je pas assez fait ? « Pourquoi dois-je porter le poids du monde ? C’est trop pour moi ! »

Brave me regarda avec tristesse : « Je me sens mal de te le demander, honnêtement. Mais nous ne pouvons plus interférer avec le monde des vivants. De plus, j’ai la conviction que tu aideras mon partenaire, Mia, et le reste des Impériaux. »

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Partie 2

Je luttais de toutes mes forces, mais tant de personnes s’étaient jointes à l’effort pour me pousser vers la porte que je risquais de tomber par-dessus le seuil. Une seule personne n’avait aucune chance face à la foule.

« Vous tous, chacun d’entre vous, voulez que je fasse tout ! Je ne suis pas le héros extraordinaire que vous semblez croire. » J’avais étouffé mes mots lorsque mes yeux s’étaient posés sur un groupe de soldats de Hohlfahrt, des gens qui s’étaient battus à mes côtés et qui avaient perdu la vie au cours de la bataille. Certains parmi la foule avaient également combattu dans le camp opposé et avaient perdu la vie. Toutes sortes de personnes s’étaient rassemblées autour de moi.

« J’avoue que je t’ai profondément détesté de mon vivant », me dit l’un d’eux.

Interloqué par sa franchise, je n’avais pas su quoi répondre.

L’ancien soldat m’adressa un sourire : « Tu es jeune, mais tu dis ce que tu penses. Tu continues à viser toujours plus haut et à accomplir ce que les autres ne peuvent pas faire. J’étais envieux. J’ai décidé de servir sous tes ordres et je suis mort sur le champ de bataille. Au début, ça m’a vraiment énervé, mais… »

Avant qu’il ne puisse terminer, d’autres personnes s’étaient rassemblées et avaient donné leur propre point de vue. Elles semblaient partager son raisonnement.

« Oui, si nous ne nous étions pas battus avec vous, nous n’aurions pas pu protéger nos familles. »

« Nous avons pu mourir sans aucun regret grâce à vous. »

« C’est pourquoi nous espérons que tu continueras à servir le bien commun et à sauver des vies. »

De quoi parlaient-ils ? Tout monde qui avait besoin de quelqu’un comme moi pour être sauvé était irrécupérable. Je n’avais pu me battre que grâce à Luxon. Sans lui, je n’aurais jamais aidé Hohlfahrt, avec tous ses problèmes politiques. Comment pouvaient-ils en attendre autant d’un homme ordinaire comme moi ?

« Vous mettez vos espoirs dans la mauvaise personne ! Renvoyez Luxon, pas moi ! » leur avais-je crié. J’avais l’intention de lutter jusqu’au bout, s’il le fallait.

Quelqu’un se fraya un chemin dans la foule. Je la reconnus comme étant la doyenne du village des elfes. Elle marmonna quelque chose, sa voix était rauque et silencieuse, comme un murmure.

Qu’est-ce qu’elle dit ? Je la regardai de plus près.

« Il ne peut pas t’entendre », m’informa rapidement Luxon.

« Oh, mes excuses », dit-elle, sa voix perdant sa qualité rauque pour devenir plus agréable et facile à comprendre. Son dos voûté se redressa, les rides sur son visage s’estompèrent et sa peau retrouva une apparence juvénile. Ses cheveux blancs redevinrent blonds et retrouvèrent un éclat sain. Je restai perplexe.

Les seins de l’aînée se mirent à grossir, lui donnant une silhouette voluptueuse. J’avais plaqué ma main sur ma bouche et certains spectateurs avaient gloussé à mes dépens.

Mlle Hertrauda fronça les sourcils en me regardant : « J’espère que vous agirez plus discrètement devant ma sœur aînée. »

J’avais alors pensé à Mlle Hertrude. Elle n’était pas particulièrement bien dotée et ses seins pâlissaient en comparaison de ceux de Mlle Hertrauda. Peut-être était-elle gênée par cela.

Quoi qu’il en soit, la belle elfe blonde — c’est-à-dire l’aînée qui m’avait prédit mon avenir la dernière fois que je l’avais vue — me fit un clin d’œil.

C’est une femme magnifique, me suis-je dit. Cela prouve à quel point les ravages du temps peuvent être cruels pour la beauté d’une personne.

« Cela fait longtemps, Héros, » dit-elle.

« Oui, je pense que c’est le cas. Euh, qu’est-ce que tu fais ici ? »

En y repensant, elle avait parlé d’un héros lorsqu’elle était cartomancienne.

« Je suis revenue ici assez récemment. »

« Revenue ici ? » Je n’avais pas compris ce qu’elle voulait dire.

L’aînée secoua la tête, déçue.

« L’important, c’est que tu sembles complètement ignorer ce que tu as accompli. Tu as sauvé un monde au bord de la destruction et tu as tracé une nouvelle voie vers l’avenir. »

Quoi ? Elle n’avait aucun sens. J’avais besoin qu’elle m’explique cela comme si j’étais un enfant. « Qu’est-ce que tu veux dire par “au bord de la destruction” ? » demandai-je en la regardant avec méfiance.

Elle ignora ma question.

« Ce n’est pas grave si tu n’en réalises pas la gravité », poursuivit-elle. « Ce qui compte, c’est que tu as sauvé le monde grâce à ton désir naturel de le faire. Ton parcours a été semé d’embûches, et tes efforts ne sont pas passés inaperçus. Je suis certaine que tu garderas le monde sur le droit chemin et que tu préviendras les catastrophes imminentes qui nous guettent encore. » Elle joignit les mains comme pour prier.

Cette femme elfe correspondait exactement à ce que je recherchais. Elle portait les vêtements traditionnels de son peuple, mais je pouvais encore distinguer les formes de son corps de guerrière, bien proportionné. Si je l’avais rencontrée dans le village, j’aurais peut-être essayé de la séduire.

Entendre quelqu’un d’aussi séduisant me couvrir de compliments m’avait étourdi.

« Non, ce n’est rien, vraiment », dis-je avec un rire timide, me laissant emporter. Puis, avec une sensation d’affaissement, j’avais enfin digéré ses paroles.

« Euh, attends. C’est moi ou tu as ajouté quelque chose de sinistre à la fin ? »

La chef des anciens me sourit :

« Tu as déjà sauvé le monde à de nombreuses reprises, Héros. La présence de Luxon ici est la preuve de tes exploits. C’est un ancien Roi-Démon. Le Roi-Démon de métal. »

Attends. Luxon est un roi démon ?! Je l’avais regardé, bouche bée. Il avait l’air terriblement arrogant pour quelqu’un enfermé dans un si petit corps de métal.

« Surpris ? » dit-il.

« Non, pas vraiment. Je veux dire, quand nous nous sommes rencontrés pour la première fois et que tu es sorti du mode veille, tu as immédiatement commencé à parler d’expurger tous les nouveaux humains. Attends ! »

C’est vrai. Quand je l’ai trouvé, il parlait déjà d’ignorer l’ordre de réserve qu’il avait reçu pour anéantir la civilisation. Je n’ai pas imaginé ça, n’est-ce pas ? Je sais qu’il l’a dit ! Est-ce que j’ai bien fait de le retrouver avant qu’il ne fasse des ravages dans le monde ?

« Si je ne t’avais pas rencontré, Maître, je serais resté ignorant de la vérité et j’aurais anéanti les descendants de la vieille humanité, en même temps que tous les autres. J’aurais presque détruit ma raison d’être. J’ai eu de la chance de te rencontrer au moment où je l’ai fait », dit Luxon.

« Attends, tu étais sérieux avec cette histoire d’éradication ? Ce n’était pas une blague ? »

« Bien sûr que j’étais sérieux », répondit-il sans perdre une seconde, me donnant la chair de poule.

Il est dangereux. Mais puisque j’ai protégé le monde de lui, ne méritais-je pas d’être relevé de mes fonctions ?

« Ce n’est pas tout, » dit l’aînée. « Tu as sauvé deux femmes de la misère — même si cela est peut-être moins dû à tes efforts qu’à ceux de sainte Marie. Néanmoins, ces deux-là auraient pu mettre le monde à genoux. Ensuite, il y a eu la guerre entre le royaume de Hohlfahrt et la principauté de Fanoss. Si Hohlfahrt avait perdu ce conflit, l’Empire aurait pu facilement mettre fin à la République d’Alzer et le monde aurait perdu toute trace de l’ancienne humanité. Cela aurait conduit à la fin de tout ce que nous connaissons. Puis, tu as triomphé dans la République d’Alzer en arrêtant l’Arbre sacré lorsqu’il est devenu incontrôlable. Si ce n’était pas pour… »

Tout ce que j’avais fait s’était terminé en notre faveur, mais cela ne me paraissait pas si bien que ça, vu de l’extérieur. À l’époque, je n’avais pas conscience de ces conséquences.

« Ça suffit ! » l’avais-je interrompue. « Écoute, je n’ai pas fait tout ça parce que je pensais que ça allait sauver le monde. Je n’aimais pas la façon dont les choses se passaient, alors j’ai agi. Il me semble bizarre de me déclarer héros sur la base de coïncidences, tu ne trouves pas ? »

N’importe qui, moi y compris, apprécierait d’être loué comme un héros. Toutes ces flatteries m’avaient presque convaincu que j’étais le héros qu’ils croyaient, mais je ne pouvais pas me laisser emporter à ce point. Je n’étais qu’un homme ordinaire. En termes de jeu, je n’étais rien de plus qu’un mob, et j’en avais conscience. Personne ne pouvait raisonnablement me qualifier de héros. De plus, j’avais fait beaucoup de mauvais choix en cours de route et sacrifié de nombreuses personnes.

Au lieu de compter sur moi parce que les choses avaient bien marché, ils feraient mieux de faire appel à un vrai héros.

« Les vrais héros sont bien plus impressionnants que moi, » leur ai-je dit. « Ils sont forts, gentils — tout le contraire de moi. »

Si quelqu’un d’autre voulait sauver tout le monde, je lui lécherais volontiers les bottes. Bon, d’accord, c’est dégoûtant. Peut-être que je serais gentil et que je porterais leurs affaires à leur place.

L’aînée prit sa tête entre ses mains. Même exaspérée, elle était éblouissante.

« Hmm, c’est un vrai casse-tête. Je suppose que nous allons devoir prendre la voie la plus difficile. Tout le monde, poussez-le à travers la porte et forcez-le à revenir ! »

Les mains des gens s’étaient tendues pour m’attraper et me soulever, prêtes à me jeter à travers la porte avant que je ne puisse me débattre davantage.

« Stop ! Hé, Luxon, arrête de regarder et fais quelque chose, veux-tu ? »

« Je dois poliment décliner l’offre. J’espère plutôt que tu trouveras le bonheur à ton retour. C’est tout ce que je désire, Maître. »

« Argh, tu m’énerves vraiment ! » Ce n’est pas juste de dire des choses aussi sentimentales maintenant !

« Tu es une vraie plaie pour moi, tu sais ! Quand je serai devenu un vieux pruneau et que j’aurai cassé ma pipe, je reviendrai ici et je t’en mettrai une ! J’espère que tu es prêt ! Tu attends ici ! Tu as compris ? Juste là ! Je reviendrai pour toi, je te le jure ! »

Du liquide dégoulina de la lentille de Luxon.

« Oui, fais-le. J’attendrai ici jusqu’à ce que tu reviennes en vieillard. J’ai plutôt tendance à attendre quelqu’un qu’à le chercher. Ce ne sera pas très long, de toute façon. Tu reviendras dans moins d’un siècle. C’est beaucoup moins de temps que celui que j’ai passé à t’attendre auparavant. »

La foule me jeta dans le portail. Alors que les ténèbres me submergeaient, je tendis la main vers Luxon : « Je te jure que je reviendrai te chercher ! Et merci pour tout ce que tu… »

Je n’avais pas pu terminer ma phrase avant d’être entraînée dans le monde des vivants.

 

 

 

☆☆☆

Une fois que le portail eut avalé Léon, Luxon le referma lentement. Il se déplaça sur le côté et le fixa, attendant patiemment le retour éventuel de Léon. Presque toutes les autres personnes présentes dans la zone s’étaient déjà dispersées. Il ne restait plus que Brave et quelques autres.

« Tu vas vraiment l’attendre ici ? » demanda Brave.

« Oui. Je n’ai qu’un seul maître : Léon Fou Bartfort. J’attendrai le temps qu’il faudra. »

« Prends ton temps, maître. Mais n’oublie pas de revenir vers moi. Je resterai ici jusqu’à ce que tu reviennes. » Il n’avait pas l’intention de bouger d’un pouce jusqu’à ce que Léon réapparaisse par cette porte.

 

☆☆☆

La prochaine fois que mes yeux s’ouvrirent, je me retrouvai à l’intérieur d’une capsule de liquide vert translucide. J’étais complètement immergé, mais respirer n’était pas douloureux. Je levai la main et touchai le verre devant moi. Du bruit retentit immédiatement de l’autre côté.

« Dépêche-toi de le dire à tout le monde ! »

« D-D’accord ! »

« Il s’est réveillé ! Sa Grâce s’est réveillée ! »

Le liquide se répandit et le verre se rétracta. Alors que je me redressais, Creare se rapprocha de moi.

« Tu vas bien, Maître ? Tu es conscient, n’est-ce pas ? As-tu encore tes souvenirs ? Sais-tu qui je suis ? »

J’avais hoché la tête à chaque question.

« Combien de temps s’est-il écoulé ? »

« Trois mois », répondit-elle. « Pourquoi n’es-tu pas revenu quand tout le monde est allé te chercher ? »

« Désolé », répondis-je, sans montrer le moindre remords pour les avoir fait attendre. « Je suppose que j’ai trop dormi. »

« Espèce de tas d’os paresseux ! » hurla Creare, mais sa colère s’effaça rapidement au profit d’un bégaiement nerveux. « Hum, je ne sais pas comment le dire, Maître, mais j’ai de mauvaises nouvelles. »

« Qu’est-ce que c’est ? » J’avais plus ou moins deviné ce qu’elle allait dire.

« Entre ! » ordonna-t-elle au lieu d’expliquer.

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Partie 3

Une unité mobile sphérique semblable à Luxon entra dans la pièce. Son corps était d’un noir beaucoup plus foncé que celui de Luxon et comportait une lentille rouge en son centre.

« Je ne sais pas comment cela s’est passé, mais il a subi une réinitialisation d’usine. Nous n’avons pas réussi à récupérer ses données. Il est revenu à l’état dans lequel il se trouvait lorsqu’il a reçu l’ordre de mise en veille. Il est comme un nouveau-né, en fait », expliqua Creare. « Je t’ai déjà enregistré comme son maître, mais c’est quand même très frustrant que cela soit arrivé. En plus, » ajouta-t-elle, « il ne m’écoute pas ! »

La nouvelle apparence de l’unité mobile, combinée à l’explication de Creare, me disait tout ce que j’avais besoin de savoir. Il l’a vraiment fait. Il s’est sacrifié pour me sauver. Mais il a laissé son corps principal derrière lui pour continuer à me servir.

J’avais levé la main vers le nouveau… Luxon, faute de mieux pour le moment.

Il se rapprocha de moi avec empressement : « C’est un plaisir de faire votre connaissance, Maître ! Je suis un vaisseau migrateur conçu pour aider l’humanité à évacuer vers les étoiles. Je m’appelle Lux — ! »

 

 

Je ne pouvais pas le laisser s’appeler ainsi. Le vrai Luxon se trouvait de l’autre côté, attendant mon éventuel retour. Ce serait une confusion de les appeler par le même nom. Je devais donc appeler ce Luxon différemment, par respect pour l’original et pour la nouvelle IA qui serait mon partenaire à partir de maintenant.

« Désolé, » l’ai-je interrompu, « mais je change ton nom. »

« Très bien. Quel sera donc mon nouveau nom ? — Oh, je suis un peu nerveux à ce sujet, même si je suis une machine ! »

Il était beaucoup plus joyeux et extraverti que Luxon, mais tout aussi sérieux et engagé. Pourtant, les plaisanteries et les coups de gueule de Luxon me manquaient.

« Voyons… Élysium ? — Oui, tu seras Élysium. C’est un joli nom, n’est-ce pas ? »

Il rebondit dans les airs, fou de joie : « C’est donc Élysium. Je l’ai enregistré ! Même si je ne suis pas sûr d’être mignon. En tant qu’IA, je n’ai aucune notion de genre. Voulez-vous que je vous serve en tant qu’IA féminine ? Si c’est le cas, je vais devoir effectuer d’importantes modifications sur mon unité mobile ! »

Je l’avais attrapé pour mettre fin à son bavardage.

« Ce n’est pas la peine. Tu es très bien comme tu es. »

Creare me regardait.

« Maître, tu étais déjà au courant ? »

Je n’avais rien dit, mais cela avait suffi pour qu’elle fasse le rapprochement.

« C’est donc le cas. »

Toujours pris dans mon étreinte, Élysium leva les yeux vers moi.

« Maître, vous semblez pleurer. Est-ce que vous souffrez ? »

J’avais essuyé les larmes. « C’est juste parce que j’étais immergé dans ce liquide jusqu’à présent. C’est tout. Quoi qu’il en soit, viens. Il faut qu’on aille dire à tout le monde que je suis debout. »

Mon corps se semblait incroyablement lourd après trois mois d’inactivité. Endurant la douleur, je parvins à me lever pendant que Creare me tendit une blouse d’hôpital. J’avais passé les manches sur mes bras et j’avais attaché la blouse autour de moi.

Désormais libre, Élysium vint se poser sur mon épaule droite, à l’endroit même qu’occupait Luxon.

« Pas là », lui avais-je dit. « Ta place est ici. » Je l’avais attrapé et je l’avais déplacé vers mon épaule gauche.

« Pourquoi ? » demanda-t-il, curieux.

Je ne pouvais pas lui dire la vérité — que l’autre place appartenait à quelqu’un d’autre, à mon ancien partenaire. Au lieu de cela, j’avais répondu : « Mon épaule gauche est un siège VIP spécial, juste pour toi. »

« D’accord ! Je garderai cela à l’esprit à l’avenir. Votre épaule gauche est ma place. » Il avait l’air ravi, ce qui m’amena à me demander si Luxon avait lui aussi été aussi innocent et enfantin lors de sa création. Je savais qu’il valait mieux ne jamais lui poser la question, car il ne m’aurait jamais donné de réponse claire. Néanmoins, c’était assez divertissant, même si le sarcasme de Luxon me manquait cruellement.

Alors que j’avançais en titubant, la porte s’était ouverte avec force et Anjie, Livia et Noëlle avaient fait irruption dans la pièce. Elles avaient toutes l’air d’avoir perdu beaucoup de poids depuis la dernière fois que je les avais vues.

Chacune fondit en larmes dès qu’elle me vit. Elles sautèrent dans mes bras et me serrèrent fort.

« Désolé », avais-je dit. « Je ne me suis pas réveillé. »

Anjie leva les yeux vers moi : « Ne nous inquiète plus jamais comme ça. Je suis… Je suis sans espoir sans toi. J’ai attendu… J’ai attendu tout ce temps que tu reviennes ! »

Livia avait enfoui son visage dans mon épaule, mais elle releva lentement les yeux pour me regarder. Des larmes coulaient sur ses joues.

« Je l’ai tellement regretté après que tu nous aies poussées à travers le portail, monsieur Léon, » dit-elle. « Je n’arrêtais pas de penser que tout aurait été différent si je n’avais pas lâché ta main. Pendant tout ce temps, pendant tout le temps où tu dormais, je m’en suis voulu. » Sa voix était chargée de colère, de tristesse et d’un mélange complexe d’autres émotions.

« Je suis désolé. Je ne te laisserai plus jamais partir comme ça. »

« C’est une promesse, et tu ferais mieux de la tenir cette fois-ci », dit-elle.

Ouf. Elle n’a vraiment pas confiance en moi, n’est-ce pas ?

Noëlle me regarda avec des yeux rouges et gonflés : « Imbécile. Espèce de gros nigaud, Léon ! Tu es le plus grand crétin du monde. »

« Je sais. Je sais, crois-moi », répondis-je.

Alors que les trois m’agrippaient en pleurant, Marie et Julian entrèrent dans la pièce.

« Grand frère ! »

« Beau-frère ! »

« Mais qu’est-ce qui se passe ? » En m’appelant ainsi, Julian gâcha ce qui aurait dû être un moment sentimental.

« Tu ne pourrais pas être un peu plus prévenant ? » grommelai-je en poussant un soupir dramatique.

Marie serra ses petits poings : « C’est de ta faute si tu as causé tant d’ennuis à tout le monde ! » répliqua-t-elle. « As-tu la moindre idée de la façon dont je… Espèce de crétin ! » Une fois qu’elle eut fini de me hurler dessus, elle s’effondra en sanglots.

Tu ne peux pas décider si tu es en colère ou triste ?

Julian se mit à pleurer lui aussi.

« Pourquoi pleures-tu ? Les larmes d’un mec ne me font rien », répondis-je.

« Voilà le Léon que nous connaissons tous. Je suis soulagé. » Il me fit un grand sourire. Je ne comprenais pas pourquoi il avait l’air si heureux.

« Très bien, très bien. » La voix de Creare retentit suffisamment fort pour attirer l’attention de tous. « Laissez le maître se reposer un peu. Les autres, préparez-vous pour la cérémonie. Nos plans ont été sérieusement retardés, nous devons donc nous remettre sur les rails. »

Mon absence avait apparemment mis le feu aux poudres.

« Désolé », dis-je. « C’est quoi cette cérémonie ? »

« C’est le couronnement », dit Creare, comme si je devais déjà le savoir. « Ton maître bien-aimé t’attend. »

« Le couronnement ? » demandai-je, confus.

« Oui. Roland s’est retiré, le nouveau roi doit donc monter sur le trône. »

Ah, c’est vrai. Je suis presque sûr d’avoir entendu parler de cela avant le début de la guerre avec l’Empire. Ou peut-être pas. Quoi qu’il en soit, peu importe. Le maître devait probablement devenir le nouveau roi, puisqu’il faisait partie de la famille royale. Sinon, pourquoi Creare aurait-elle tenu à le mentionner ? Personne d’autre ne pouvait faire le travail. Julian et Jake étaient hors de question, et les autres princes étaient trop jeunes. Elijah était apparenté à la famille royale, mais je ne l’imaginais pas sur le trône. Tout le monde soutiendrait sûrement la revendication du maître, c’est donc logique.

La seule chose que je n’aimais pas dans la situation, c’est que son couronnement nous empêcherait de prendre le thé tous les deux. Mais c’est mon seul vrai reproche.

Anjie essuya les larmes de ses yeux gonflés et me sourit : « C’est vrai. Repose-toi, Léon. Nous allons tout préparer. »

« Oui, ça a l’air super. C’est quand même difficile de se déplacer. » J’avais mis mon corps à rude épreuve pendant la guerre. Toutes mes blessures extérieures avaient guéri, mais je n’avais aucune idée de l’ampleur des dégâts subis par mes organes.

Livia leva les yeux vers moi : « Nous ferons de notre mieux pour continuer à te soutenir, monsieur Léon. »

« Hein ? — Oh, euh, merci, » dis-je maladroitement, un peu gêné. Je ferai tout mon possible pour soutenir mon maître. Un roi digne de ce nom serait une amélioration par rapport à Roland; j’aurais beaucoup plus de plaisir à servir le Maître.

Noëlle essuya ses larmes avec sa manche et m’adressa un regard pétillant :

« Tu sais, je ne m’attendais pas à ce que tu acceptes ça si facilement. Tu es vraiment, vraiment déterminé. »

« Déterminé ? À quoi ? »

 

☆☆☆

Attends. Personne ne m’en a parlé.

La salle d’audience du palais avait été décorée dans un style simple et élégant pour l’occasion. L’atmosphère qui s’en dégage était bien différente de celle qui régnait auparavant. La guerre avec l’Empire venait à peine de se terminer et les caisses royales n’étaient pas encore suffisamment remplies pour permettre une telle opulence.

Ce n’est cependant pas ce qui me chiffonnait.

Les dirigeants des nations étrangères du monde entier étaient réunis pour assister à ce couronnement. Vordenoit avait même envoyé un émissaire. Il s’était passé beaucoup de choses pendant que j’étais inconscient.

Mais ce n’était ni l’un ni l’autre. Nous devions mettre un terme à tout cela. Il y a beaucoup trop de monde ici, n’est-ce pas ? Il y avait des participants de Vordenoit, d’Alzer et d’autres pays que je ne reconnaissais pas. Attends, non. Le nombre de participants n’a pas d’importance non plus !

Pourquoi m’a-t-on couronné roi ?

J’avais repéré Roland dans la foule. Il avait grimpé les marches pour remettre sa couronne, puis il avait rapidement battu en retraite. J’avais eu envie d’arracher la couronne de ma tête pour la lui jeter à la figure. C’était ma cérémonie de couronnement !

« Cela n’a aucun sens », dis-je, tout mon corps tremblant. « Personne ne m’a rien dit à ce sujet. »

Tout le monde m’avait accepté comme le nouveau roi, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Est-ce que je rêvais ? Tout cela n’était-il qu’une hallucination, imaginée alors que j’étais encore dans le coma, dans cette capsule ? J’avais envisagé cette possibilité un moment, mais j’avais dû m’en défaire. Il est inutile d’essayer d’échapper à la réalité. Je devais garder la tête froide pour clarifier la situation.

« La plupart du temps, tout ce que vous avez à faire, c’est de rester calme et d’observer », me chuchota une voix à l’oreille.

Je m’étais retourné et j’avais vu le Maître debout. Il avait l’air bien plus apte à jouer ce rôle que moi.

« Ce n’est pas à moi de faire ça, mais à vous », lui avais-je murmuré.

Son sourire s’était affaibli.

« Vous avez un étrange sens de l’humour, Votre Majesté. Quel intérêt y aurait-il pour un vieillard comme moi de monter sur le trône ? Vous avez la force, la lignée et une liste de réalisations que tout le monde respecte. Il est bien plus logique qu’un jeune comme vous nous conduise vers une nouvelle ère. »

+++

Partie 4

J’étais le maître de Luxon — ou plutôt, comme on l’appelait maintenant, d’Elysium —, j’étais fiancé à Anjie, un parent de sang de l’ancienne famille royale, et j’avais triomphé de l’empire, bien que les chances aient été incroyablement élevées contre nous. Tous les aristocrates du royaume m’avaient reconnu comme roi. Rétrospectivement, on comprend mieux pourquoi ils étaient tous si respectueux et polis avec moi. Il n’est pas étonnant qu’ils aient été prêts à me suivre. Ils savaient que je serais couronné une fois la guerre terminée.

« Mais vous ne pensez pas que c’est une grosse erreur ? » persévérai-je. « Roland est vivant et en pleine forme. Nous devrions le poursuivre jusqu’à son dernier souffle. »

Debout devant tout le monde, j’avais pâli, mon visage se tordant en une expression de perplexité. Roland semblait terriblement satisfait de mon dilemme; il souriait comme le chat qui avait obtenu ce qu’il voulait. Mon sang n’avait fait qu’un tour.

« Roland va se retirer dans un endroit que nous lui avons réservé à la campagne. Il emmènera quelques concubines ainsi qu’un certain nombre de ses maîtresses », dit le maître.

« Il prend sa retraite ? » demandai-je, indigné.

Pourquoi m’a-t-on forcé à monter sur le trône alors qu’il pouvait s’enfuir pour mener une vie facile à la campagne ? C’était exactement ce que j’avais toujours voulu, et il me l’avait volée ! Il n’allait pas s’en tirer comme ça. Le fait que certaines de ses concubines, dont le nombre était impressionnant, ainsi que ses maîtresses, s’inquiétaient tellement pour lui qu’elles voulaient l’accompagner n’avait fait qu’empirer les choses.

Qu’est-ce qui se passe ? C’est un monde devenu fou. Mes poings tremblaient à mes côtés. Quoi qu’il en coûte, je me mêlerai de tout pour que sa retraite soit gâchée !

C’est lors de cette cérémonie qu’Anjie fut couronnée reine. Vêtue d’une robe rouge, elle se tenait avec assurance devant la foule, comme si elle était exactement à sa place. Sa voix royale résonna dans la salle : « Maintenant que Léon Fou Bartfort a été couronné en tant que notre nouveau roi, nous déclarons que c’est le début de la dynastie Bartfort du royaume de Hohlfahrt ! »

Les aristocrates s’agenouillèrent et baissèrent la tête en me jurant fidélité. Livia et Noëlle nous regardaient depuis le bord de la scène surélevée sur laquelle nous nous trouvions tous. Les deux jeunes filles portaient des robes et souriaient en essuyant des larmes de joie.

J’étais maintenant préoccupé par la mention d’une dynastie Bartfort faite par Anjie. Elle laissait entendre que ma lignée constituerait la nouvelle famille royale du royaume, ce qui était assez logique. Ma progéniture hériterait du trône pour les générations à venir, car l’ancienne famille royale avait perdu toute prétention à cet égard, et mes enfants seraient les seuls dans la ligne de succession. Mais il était étrange de continuer à appeler ce royaume « Hohlfahrt » alors que la famille Hohlfahrt n’était plus au pouvoir. Quoi qu’il en soit, c’était le début d’un nouveau pays.

Je m’étais dit que nous avions pu usurper le pouvoir de Roland pacifiquement parce que j’avais épousé Anjie. Non… C’est plutôt à moi qu’il a refilé le trône.

Roland se serrait l’estomac, il avait presque doublé en essayant de ne pas rire.

Je n’aimerais rien de plus que de l’envoyer directement à la potence.

À ce propos, il me semblait étrange que Julian et Jake soient ici. Vous êtes des princes, n’est-ce pas ? Du moins, d’anciens princes. Vous êtes vraiment d’accord pour que je vous vole votre droit d’aînesse ? Pourquoi applaudissez-vous comme si c’était un événement heureux ?

Julian n’était pas le seul à assister joyeusement à la cérémonie. Le reste de la brigade des idiots était présent, et ils semblaient tous soulagés de me voir désormais assis sur le trône. Ils me regardaient d’un air satisfait, comme s’ils n’avaient pas une seule pensée compliquée en tête.

Vous allez tous payer pour cela. Croyez-moi, vous en souffrirez tous. Je suis un homme étroit d’esprit. Vous, les idiots, n’aurez pas de fin heureuse, tandis que je serai obligé de rester assis ici, tourmenté. Mais j’étais trop timide pour risquer de gâcher l’ambiance en exprimant mes sentiments. À la place, j’avais gardé un sourire inconfortable sur le visage pour sauver les apparences.

Anjie me sourit : « J’ai utilisé des méthodes peu conventionnelles pour que les choses se terminent ainsi, mais au moins, maintenant, notre pays est unifié. Merci, Léon. Je suis heureuse que tu aies eu foi en moi. »

« Hein ? — Euh, non, je n’étais pas — ah ! » J’avais sursauté en me rappelant qu’Anjie m’avait dit qu’elle connaissait un moyen d’unifier tout le monde. Je lui avais dit qu’elle était libre de le faire si elle pensait en être capable, sans jamais lui demander de détails sur son plan.

Oh non ! Elle ne pouvait pas vouloir me faire roi, n’est-ce pas ? J’avais pris pour acquis que quelqu’un d’autre serait couronné après le départ de Roland; peut-être l’avais-je bien cherché.

Mes yeux se posèrent sur Elijah, qui assistait à la cérémonie avec Érica. J’étais tenté de le pousser à prendre le trône à ma place. Ainsi, je pourrais fuir les responsabilités que ce nouveau poste impliquait. Cette idée était terriblement tentante. Erica était de la famille royale — ou l’avait été, m’étais-je dit. Avec mon soutien, elle pourrait certainement obtenir le poste. Après tout, pourquoi pas ?

Rien de tout cela n’avait d’importance. J’étais simplement têtu — et je me reprochais de ne pas avoir prêté davantage attention aux détails. Pourquoi n’avais-je jamais fait attention aux détails ? Ce que je n’aurais pas donné pour pouvoir revenir en arrière et me donner des coups de poing.

 

☆☆☆

À la fin de la cérémonie de couronnement, les participants s’étaient rendus à un banquet debout. Le royaume de Hohlfahrt étant encore en convalescence, la célébration fut modeste.

Certains pensaient que l’opulence était nécessaire pour gagner le respect des nations voisines, mais l’éveil de Léon prouvait que le luxe n’était pas indispensable. Le nouveau roi de Hohlfahrt était le héros qui avait vaincu l’empire; il avait plus que fait ses preuves au combat.

« Où est Léon ? S’est-il retiré dans le salon ? » Anjie avait parlé avec les envoyés de chaque pays jusqu’à présent. Lorsqu’elle se rendit compte qu’elle n’avait pas vu Léon depuis un moment, l’inquiétude se lisait sur son visage. Elle se sentait coupable de l’avoir poussé à se surpasser autant alors qu’il venait à peine de se réveiller.

« Il a dit qu’il allait se reposer parce qu’il est épuisé », lui dit Livia. « Mais, à en juger par la façon dont il a filé d’ici, je pense qu’il fuyait peut-être tout simplement la fête elle-même. » Elle sourit, bien que ses sourcils soient froncés en signe d’exaspération.

Le visage d’Anjie s’était un peu éclairci.

« J’espère que ce n’est rien d’autre. Se reposer fait partie de son travail en ce moment. » Elle hocha la tête, satisfaite.

« Quoi ? Je n’ai rien entendu à ce sujet ! » La voix paniquée de Noëlle résonna à une courte distance. Elle était suffisamment forte pour attirer l’attention de tous ceux qui se trouvaient à proximité.

Anjie soupira : « Pourquoi fait-elle tant d’histoires ? »

Livia se mordilla nerveusement la lèvre, s’inquiétant de ce qui pouvait bien se passer. Quoi qu’il en soit, Noëlle avait visiblement du mal à gérer la situation, car elle s’était précipitée vers Livia et Anjie dès qu’elle les avait vues, un document à la main.

« Tiens, Anjelica, » balbutia-t-elle, la main tremblante, alors qu’elle lui tendait ce qui semblait être un contrat.

Anjie scruta la page avec une horreur grandissante.

« Je n’ai jamais entendu parler de cela », dit-elle.

Trois femmes accompagnaient Noëlle.

Deirdre pressa son éventail sur sa bouche et gloussa :

« Quel soulagement que Léon — pardon, Sa Majesté — nous soit revenu sain et sauf. »

« Deirdre ! » Anjie lui lance un regard noir.

Clarisse sourit :

« Je pense que tu comprends exactement ce qui se passe en regardant le contrat, n’est-ce pas, Anjelica ? Sa Majesté nous a promis cette compensation lorsqu’il était encore archiduc. »

Anjie tendit le contrat à Livia qui se mit à trembler en lisant les stipulations.

« Il a aussi promis cela à la maison Fanoss ! »

Elle regarda fixement Hertrude.

Hertrude fit des signes de paix avec ses deux mains, bien qu’elle soit trop timide pour montrer la moindre émotion sur son visage.

« Avant de nous mettre en route, tu nous avais tous rassemblés au même endroit. Pensais-tu que nous allions nous tenir à carreau les uns les autres ? Malheureusement pour toi, je privilégie mes intérêts et ceux de ma maison plutôt que les petites disputes. »

Livia resta sans voix. Hertrude avait bien joué son jeu.

Louise s’était avancée vers Noëlle :

« Je suis désolée, Noëlle. Je sais que j’ai été injuste en arrangeant les choses de cette façon, mais je devais faire passer le bien de notre patrie avant tout. » Elle parlait comme si elle avait les mains liées, mais son visage rayonnant contredisait ses paroles.

Les poings de Noëlle tremblaient.

« Tu fais passer tes propres sentiments en premier et tu ne prétends pas le contraire ! »

« Oh, ma chère. As-tu vu clair dans mon jeu ? »

Anjie secoua la tête. Il fallait qu’elle se calme et qu’elle gère cette situation.

« Bien que je sois sûre de connaître déjà la réponse, je dois poser la question, juste pour être tout à fait claire : qu’est-ce que vous voulez, toutes les quatre ? »

Léon avait vaguement promis de les récompenser en leur offrant ce qu’elles souhaitaient une fois les combats terminés.

Le contrat ne comportait aucune spécification ni limitation, et il portait très certainement sa signature en bas du document.

« Cela devrait être évident », répondit Clarisse aux autres filles. « Nous voulons… »

 

☆☆☆

Comme je venais à peine de me remettre de mes blessures de guerre, j’avais prétexté être épuisé et j’avais fui la fête pour me réfugier dans le salon.

« Ordure pourrie ! » hurlai-je une fois que j’eus franchi les portes de la chambre. « Roland et sa sale gueule grimaçante… Je le déteste ! »

Cet abruti avait du culot. Il avait fait plusieurs blagues, comme « Ça vous plaît, Votre Majesté ? » et « Ça fait quoi d’être roi maintenant ? À quoi ça ressemble ? Je veux vraiment savoir. »

À ce moment-là, il était logique qu’il se montre aussi sérieux avant que nous ne partions au combat. Il savait déjà que je prendrais la relève du roi. C’est pour ce moment-là qu’il avait mis un terme à son comportement puéril habituel.

« Roland, espèce de salaud de rat. Je te jure que je te ferai souffrir pour ça. »

Pendant que je ruminais mes regrets, Elysium m’observait avec curiosité :

« Quelle merveilleuse journée, Maître. Tu es maintenant le roi d’une nation entière. »

« Comment peux-tu me regarder souffrir comme ça et faire semblant d’être heureux ? » demandai-je.

Je n’arrivais pas à le comprendre. Peut-être cela avait-il quelque chose à voir avec la réinitialisation d’usine et le manque d’expérience, mais sa réaction ne correspondait pas à la situation.

« Oh, je vois. Tu n’es pas satisfait. »

J’avais acquiescé. Il avait enfin compris. « Exactement. »

« Je sais pourquoi. Tu es trop important pour ne présider qu’un seul royaume. Nous devrons éventuellement soumettre les nations voisines pour accroître notre domination jusqu’à ce que nous ayons conquis le monde entier ! »

« Veux-tu bien arrêter de mettre des mots dans ma bouche ? Je n’ai jamais parlé de domination du monde ! Comment as-tu pu faire ce lien ? »

J’avais beau dire à mon nouveau partenaire que je ne voulais pas être roi, il ne comprenait pas. C’était peut-être inévitable : il venait à peine de se réveiller. Je devais lui apprendre beaucoup de choses, ce qui me paraissait incroyablement intimidant.

+++

Partie 5

On frappa à la porte du salon. Après avoir invité la personne à entrer, Anjie et les autres filles éclatèrent en un murmure, l’air sombre.

« Léon, il y a quelque chose dont nous devons parler », déclara Anjie d’un ton laconique.

Livia souriait, mais ce sourire n’atteignait pas ses yeux. Elles étaient manifestement furieuses.

« Nous aimerions que tu nous dises la vérité, monsieur Léon. »

Cet interrogatoire soudain me prit de court.

Noëlle se précipita vers moi en poussant plusieurs documents vers l’avant.

« Tu te souviens avoir signé ces documents ? Tu ne t’en souviens pas, n’est-ce pas ? Dis-moi que non. »

Quels que soient ces documents, ma signature figurait au bas de chaque page. Les trois filles l’avaient reconnue, bien sûr, alors pourquoi étaient-elles venues ici pour me poser une question dont elles connaissaient déjà la réponse ? S’était-il passé quelque chose ? En examinant les pages, je compris qu’il s’agissait du contrat que Mlle Hertrude m’avait fait signer avant le début de la guerre.

« Oui, j’ai signé ça », dis-je en avalant ma salive. « Quelque chose ne va pas ? » demandai-je timidement.

Leurs visages se décomposèrent.

« Pourquoi ferais-tu de vagues promesses ? » demanda Anjie.

« De vagues promesses ? »

« Tu as signé ces documents sans bien réfléchir à ce qu’ils pourraient te demander. Tu as essentiellement accepté de prendre Clarisse et les trois autres sous ta responsabilité. »

« Quoi ? » Les pages s’étaient froissées dans mes mains lorsque je les avais à nouveau étudiées. J’avais promis une compensation sans préciser ce qu’elle serait. J’avais simplement dit que je m’engageais à compenser leur aide au combat de la manière la plus complète possible.

Livia esquissa un mince sourire :

« Les maisons Fanoss, Atlee et Roseblade enverront chacune une femme pour t’épouser et renforcer les relations entre leur maison et la couronne. La République d’Alzer fera de même. »

« M-Mais je pensais les payer en platine ou quelque chose comme ça », bredouillai-je en essayant de me couvrir.

Il y avait fort à parier que « renforcer les relations » signifiait qu’ils voulaient que j’accueille les femmes qu’ils envoyaient comme concubines.

« Espèce de gros con ! » s’écria Noëlle, les larmes aux yeux. « Tu aurais dû préciser comment tu allais les rembourser dès le départ ! Puisque tu as déjà signé ce contrat en leur promettant à peu près n’importe quoi, nous n’avons pas d’autre choix que de l’honorer ! »

Je me rendis compte alors que je n’aurais pas dû signer si facilement, mais il était déjà trop tard.

Anjie semblait lire les émotions sur mon visage. Elle pencha la tête vers moi, exerçant une pression sur moi. « Tu ferais mieux de ne pas me dire que tu as signé sans réfléchir, uniquement parce que tu ne pensais pas survivre assez longtemps pour le faire. »

« Non, euh — en fait, oui. »

Elle me lançait un regard pénétrant, alors la vérité m’échappa.

Le sourire de Livia s’était tendu.

« Est-ce pour cela que tu as accepté tant de choses si facilement ? Tu pensais que tu ne reviendrais pas d’une façon ou d’une autre, et que tu n’aurais donc jamais à les mener à bien ? »

« Oui », avais-je répondu à contrecœur.

Noëlle me jeta un regard froid.

« Tu n’as jamais voulu devenir roi ? »

« Non, en fait. Ça m’a un peu pris au dépourvu. Je ne pensais pas un jour être celui qui serait couronné. »

Noëlle éclata dans un rire sec qui résonna douloureusement dans la pièce.

« Mais tout a parfaitement fonctionné pour toi, n’est-ce pas ? De ton point de vue, tu es revenu et tu as été propulsé à ce poste sans crier gare. »

Ses lèvres s’étaient plissées en une ligne plate.

« Tu as été imprudent parce que tu avais prévu de mourir. »

Son visage était vide, ce qui n’arrivait que lorsqu’elle était absolument livide.

« Je suis vraiment désolé. J’ai juste pensé que je devais être prêt à tout risquer, sinon nous ne pourrions pas gagner », dis-je.

Oui, j’ai été imprudent. Je me suis dit que si je survivais et que je voulais tenir mes promesses, je traverserais ce pont à ce moment-là. Il n’y avait aucune garantie que j’en réchapperais vivant ! Mais je n’allais pas leur dire cela. J’avais déjà creusé ma tombe assez profondément.

Anjie et les autres échangèrent un regard. Toutes trois avaient soupiré, semblant se résigner. Rester en colère contre moi plus longtemps ne servirait à rien.

Anjie pointa un doigt dans ma direction :

« En tout cas, tu ferais mieux de ne plus jamais signer quelque chose d’aussi vague ! C’est compris ? »

« Oui, madame. »

Livia, abattue, laissa son regard se poser sur ses pieds.

« Je ne m’attendais pas à ce que monsieur Léon prenne autant de femmes aussi rapidement. »

« Je suis désolé », ai-je dit.

Noëlle plissa les yeux en me regardant.

« Tu n’as rien accepté d’autre, n’est-ce pas ? Tu ferais mieux de cracher le morceau tout de suite, pendant que tu en as l’occasion. »

« Non, je ne l’ai pas fait. » J’avais hésité. « Euh, je ne pense pas. »

« Tu ne penses pas ? »

Je ne m’en souviens pas. À ce moment-là, j’avais abandonné tout espoir de survivre, alors tout le monde pouvait deviner.

Les filles avaient formé un cercle autour de moi. J’étais en train de transpirer à grosses gouttes.

« Sauve-moi, Luxon », avais-je gémi.

Élysium planait au niveau de mon épaule gauche. Il se plaça devant moi, puis se retourna pour me faire face : « Je suis là, Maître. S’il vous plaît, laissez-moi vous aider. »

« Oui ? Qu’est-ce que tu vas faire pour me sortir de ce pétrin ? » demandai-je.

« Simple. D’après tout ce que j’ai entendu jusqu’à présent, le principal problème serait l’arrivée des concubines, n’est-ce pas ? Eh bien, vous n’avez pas besoin de vous inquiéter. Je suis plus que favorable à ce que vous ayez plus de descendants, Maître. » Il se retourna pour faire face aux filles. « En fait, je recommande d’agrandir encore le harem du Maître. Vous ne verrez sûrement pas d’inconvénient à le faire si c’est pour son bien. Je peux préparer une liste de candidates adéquates. Veuillez les faire convoquer au palais, s’il vous plaît. »

Il ne cherchait qu’à répandre ses gènes, mais sa pire offense avait été de faire porter ce fardeau sur les épaules d’Anjie, de Livia et de Noëlle. Leurs visages se crispèrent d’indignation. Elles ressemblaient à des démons prêts à m’attaquer pour me tuer.

« Je ne suis soudain plus très sûr de pouvoir enseigner le bien et le mal à Élysium, » murmurai-je.

Cela ne faisait pas longtemps que Luxon et moi nous étions dit au revoir, mais il me manquait cruellement. Que dirait-il s’il était ici, en ce moment ? L’avenir s’annonçait sombre.

 

☆☆☆

Pendant ce temps, Roland était retourné dans ses quartiers privés avec Mylène. Elle l’avait éloigné du banquet pour lui reprocher de s’être moqué de Léon à plusieurs reprises, et il se comportait comme un enfant capricieux.

« Quel gâchis », se lamenta-t-il. « Je m’amusais à parler aux jeunes femmes de la fête. »

« Tu es toujours comme ça. Ne peux-tu pas faire preuve d’un peu de retenue ? Le nouveau roi déteste exactement le comportement dont tu viens de faire preuve », dit Mylène.

Roland s’enfonça dans un fauteuil voisin et croisa les jambes. Il la fixa longuement, puis soupira. Son expression s’adoucit finalement.

« Mylène, je me sépare de toi. »

Elle resta stupéfaite un moment.

« De quoi parles-tu ? » demanda-t-elle, avec une pointe de rire dans la voix, comme si elle pensait qu’il plaisantait.

Mais Roland était parfaitement sérieux : « Nous n’aurons plus besoin d’apparaître ensemble en public. Il n’est pas nécessaire que tu continues à te faire passer pour ma femme. »

Le regard de Mylène se posa sur le sol.

Mylène baissa les yeux. Leur union avait été purement politique, mais ils étaient ensemble depuis de nombreuses années. « Il n’y a jamais eu d’amour entre nous, mais ça fait quand même mal de t’entendre dire ça. »

Si le couple se séparait, Mylène retournerait dans son pays en disgrâce. Elle ne voyait aucun espoir pour son avenir, mais peut-être était-ce une chance qu’elle ait survécu. Si la guerre avait été perdue, elle aurait tout perdu.

« Je suppose que nous pouvons compter comme une bénédiction d’avoir encore nos vies, mais je n’ai aucune idée de ce que je vais faire maintenant. » Elle se tordit les mains.

Roland lui sourit gentiment. Il pouvait souvent se montrer insensible envers Mylène, mais pas aujourd’hui.

« Maintenant que je t’ai libérée, tu es libre de vivre comme tu l’entends. Je suis sûr que le nouveau roi prendra bien soin de toi. »

« Pardon ? » Elle le regarda avec surprise. Il fallut quelques instants pour que les paroles de Roland prennent corps.

« C’est scandaleux ce que tu dis ! »

Elle dut penser qu’il plaisantait.

Roland la fixa sans sourire; il était tout à fait sérieux.

« Je ne pourrais pas t’aimer, mais je veux quand même que tu sois heureuse. Tu as tant fait pour moi et pour mon pays. Laisse-moi au moins soutenir ta chance de trouver le grand amour. »

« Mais… » Ses yeux passaient d’un côté à l’autre, comme si elle n’arrivait pas à se décider.

« Tu devrais vivre pour toi-même », insista Roland, tentant de lui donner le coup de pouce dont elle avait manifestement besoin. « Trouve ton bonheur, Mylène. »

Des larmes coulèrent sur ses joues. Se levant de sa chaise, Roland passa ses bras autour de ses épaules pour la réconforter.

 

☆☆☆

Après le départ de Mylène, une connaissance de Roland, un médecin nommé Fred, fit son entrée. Il lança à Roland un regard ennuyé, voire épuisé :

« Es-tu sûr que c’est une bonne idée que l’ancienne reine du royaume de Hohlfahrt rejoigne le harem du nouveau roi ? »

Roland se redressa, bombant le torse, comme s’il était fier d’un travail bien fait :

« C’est une stratégie parfaite, n’est-ce pas ? J’ai la satisfaction d’envoyer un joker en plein dans le cercle restreint de ce morveux, et Mylène peut être avec celui qu’elle aime vraiment. Ne t’inquiète pas. S’il la chasse, je la soutiendrai. »

Fred baissa la tête :

« S’il te plaît, ne détruis pas l’équilibre délicat des relations amoureuses du nouveau roi. Ce genre de choses peut affecter tout le royaume. »

« Nah. La petite se débrouillera très bien. Du moins, comme Anjelica a la tête sur les épaules, on peut être sûr qu’elle s’en occupera. Pour le meilleur et pour le pire, il est comme de la pâte à modeler entre ses mains. »

Roland se sourit à lui-même et entama une petite gigue, incapable de contenir son bonheur.

« Hm, je me suis vraiment surpassé sur ce coup-là ! Je l’ai collée à ce morveux et je me suis débarrassé de cette peste de Mylène. D’une pierre, deux coups ! Mon propre génie me fait parfois peur. Je me suis débarrassé des concubines et des maîtresses dont je ne voulais plus. Tout est bien qui finit bien ! »

Roland était en fait reconnaissant envers Léon. Le palais avait été à la fois étouffant et ennuyeux. Non seulement il s’en était libéré, mais le nouveau gouvernement finançait également son nouveau mode de vie à la campagne. Roland avait remporté la victoire sur Léon.

« Ce qui me fait peur, c’est que quelqu’un comme toi ait déjà été notre roi », dit Fred.

Roland acquiesça : « Je suis tout à fait d’accord avec toi. Ce pays a quelque chose de gravement défectueux. Le nouveau roi devra travailler dur pour tout réparer. » Il avait l’air ravi de cette histoire.

 

☆☆☆

Une fois la cérémonie de couronnement terminée, je pris le temps de rencontrer Erica. Nous avions beaucoup de choses à nous dire, mais je voulais surtout m’assurer qu’elle allait bien. Cela aurait dû être l’occasion de me détendre et de prendre des nouvelles de ma nièce, mais au lieu de cela…

« Pardon, qu’est-ce que tu as dit tout à l’heure ? » lui demandai-je.

Erica me jeta un regard plein de regrets.

Dès le début de notre conversation, elle avait présenté ses excuses. Elle pensait que ses actions égoïstes nous avaient fait souffrir inutilement. Mais même si elle avait avoué plus tôt, cela n’aurait rien changé. C’était peut-être méchant de ma part, mais cela n’aurait rien changé. Pourtant, elle semble se sentir responsable de tout.

Je lui avais fait comprendre qu’il était arrogant de penser qu’elle portait une quelconque responsabilité ou qu’elle devait quelque chose à quelqu’un pour ce qui s’était passé. La guerre aurait éclaté tôt ou tard. C’était inévitable. Quoi qu’il en soit, je ne pensais pas que les choses s’étaient trop mal terminées. Tout s’était passé aussi bien que possible.

J’avais également accepté ses excuses inutiles et notre conversation se déroulait bien. Puis, elle prononça une phrase si surprenante que mon cœur s’arrêta presque.

« Euh… euh… Mon oncle, j’ai dit que la série Alte Liebe comptait au moins six épisodes, à ma connaissance. »

C’était une révélation totalement inattendue. Non seulement le troisième jeu n’était pas la fin de la série, mais il y en avait au moins trois autres ! La pièce s’était mise à tourner.

« Qu’est-ce qui se passe dans la quatrième partie ? » demandai-je d’une voix hésitante.

Le premier avait été un cauchemar absolu et j’avais failli y laisser ma vie à la fin du troisième. Ce serait un euphémisme de dire que j’étais dévasté par le fait qu’il en restait encore trois.

« Je crois que ça se passe dans une école réservée aux garçons, ou quelque chose comme ça. Je suis à peu près sûre que ça se passe sur un continent avec un désert, mais je n’y ai jamais joué. Je n’en connais que les grandes lignes. Si je me souviens bien, la protagoniste se travestit pour aller à l’école. »

Erica n’y avait pas joué et ne pouvait donc pas me donner de détails. Elle n’en savait que quelques détails vagues, car, en tant que suite d’une série à laquelle elle avait joué dans son enfance, il avait brièvement suscité son intérêt.

« Tu as dit un désert ? Est-ce que tu sais quelque chose d’autre sur les autres jeux ? Quelque chose d’autre ? Peu importe si ce n’est pas grand-chose, donne-moi quelque chose ! »

Une partie de moi avait peur d’en savoir plus, mais rester dans l’ignorance serait encore pire.

« Le cinquième volet se déroule dans l’espace. »

« L’espace extra-atmosphérique ? » m’écriai-je.

« L’occasion rêvée pour moi de vous rendre service ! » déclara Élysium avec assurance. « Maître, vous pouvez tout me laisser faire. Je suis un vaisseau spatial, après tout, alors je n’ai aucun problème à fonctionner en dehors de l’atmosphère de la planète. »

J’étais trop abasourdi pour réagir.

« Oh, hum, je sais que le sixième volet revient aux sources du jeu et se déroule à Hohlfahrt ! Hum, mon oncle ? Tu vas bien ? » me demanda Erica avec inquiétude.

Je m’assis sur ma chaise, en serrant mes jambes contre ma poitrine. Mon esprit était revenu à cette elfe sexy et à ce qu’elle m’avait dit. Quelque chose à propos de la nécessité de sauver le monde à nouveau.

Les larmes me montaient aux yeux. « Je le savais. Je n’aurais jamais dû revenir. »

« Maître, qu’est-ce qui se passe ? » demanda Élysium.

« Si quelque chose vous dérange dans tout ça, je pourrais détruire complètement le continent qui contient ce désert. Qu’en pensez-vous ? »

Erica fit la grimace devant cette résolution radicale du problème, mais elle s’efforça de me réconforter :

« Tout ira bien, mon oncle. Je doute que le monde soit détruit si facilement. » Elle hésita. « Euh… En fait, je pense que tu risques de passer un mauvais moment. Je suis désolée. »

Si l’on considère à quel point chaque épisode précédent a frôlé la catastrophe, je risque fort de me retrouver à nouveau sur la corde raide. Un seul faux pas signifierait la fin du monde. Je ne pouvais donc pas simplement ignorer ces problèmes et espérer que l’intrigue suive la trame canonique.

Je m’étais levé de ma chaise et j’avais crié à pleins poumons : « Bon sang ! Ce monde de jeux vidéo otome est difficile pour un gars comme moi ! »

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Claramiel

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