Le Maître de Ragnarok et la Bénédiction d'Einherjar – Tome 8 – Acte 1 – Partie 1

***

Chapitre 1 : Acte 1

Partie 1

La douce lumière du soleil entrant par la fenêtre avait fait que Tetsuhito Suoh avait lentement ouvert les yeux.

Au-dessus de lui se trouvaient les planches de bois du plafond et le luminaire japonais à l’ancienne qui y pendait : une ampoule à l’intérieur d’un cadre en bois recouvert de papier washi fibreux.

Il se redressa et jeta un coup d’œil dans sa chambre. L’espace au sol était couvert de vêtements et de déchets jetés au hasard, si bien qu’on ne pouvait même pas voir le tapis de tatami en dessous.

Du temps où sa femme était encore en vie, les choses étaient différentes, même s’il jetait négligemment ses vêtements sales sur le sol, ils étaient toujours rangés pendant qu’il était au travail.

Et le matin, en sortant de la chambre, son nez avait toujours été accueilli par la délicieuse odeur de la soupe miso fraîche.

Mais maintenant, de telles choses ne seraient plus jamais — .

« Hm ? » Dès que Tetsuhito avait quitté sa chambre, il s’était mis à renifler l’air. C’était faible, mais certain : l’odeur du miso et du riz fraîchement cuits.

Comme s’il était attiré par l’odeur, il se dirigea vers le salon. Sur la table, du riz avec des œufs au plat, du poisson grillé salé et de la soupe miso — tous les éléments d’un petit-déjeuner japonais traditionnel, alignés et en attente.

« Oh, hey. Bonjour, papa. J’étais justement sur le point d’aller t’appeler. » Le jeune homme qui l’avait salué l’avait fait d’un ton légèrement brusque, le visage détourné comme s’il était gêné. Ce visage avait une légère ressemblance avec la défunte épouse de Tetsuhito.

Il s’agissait de Yuuto Suoh, le fils unique de Tetsuhito, qui avait disparu depuis trois ans, sans que l’on sache où il se trouvait.

Comparé à il y a trois ans, il était beaucoup plus grand.

Sa voix était aussi plus profonde.

Ses traits étaient plus adultes, son visage plus proche de celui d’un homme.

Tetsuhito s’était retrouvé plusieurs fois face à face avec son fils depuis son retour, mais il ne pouvait s’empêcher d’éprouver un sentiment étrange face au décalage entre le Yuuto qu’il voyait maintenant et celui d’il y a trois ans.

Tetsuhito cacha ses sentiments intérieurs troublés derrière son expression habituelle, légèrement grincheuse, et baissa les yeux sur la nourriture. « Bonjour. Qu’est-ce qui a provoqué tout ça ? »

Dès qu’il avait prononcé ces mots, il les avait regrettés.

Il était sûr qu’il y avait une meilleure façon pour lui de dire des choses comme ça. Cette partie de lui était la cause de la haine de son fils, mais ce n’était pas une chose facile à réparer.

Cependant, bien que son fils fronça les sourcils et sembla un peu de mécontentement, il n’interrompit pas la conversation pour autant. Yuuto avait juste émis un petit rire. « Héhé, tu m’as aidé hier. Et, bien. C’est aussi une sorte d’excuse pour m’être trompé sur toi tout ce temps. »

Il avait dit cela avec son visage toujours tourné vers le côté. La façon dont il était embarrassé dans des situations comme celle-ci — peut-être que cette partie de Yuuto ressemblait plus à Tetsuhito.

« Hmph, » dit Tetsuhito. « Eh bien, si tu l’as déjà fait… Je vais le manger. »

« O-okay. »

Ils s’étaient assis sur leurs chaises, tous les deux avec une certaine gêne.

Comme Yuuto l’avait dit, leur conversation d’hier avait, au moins, soulagé la tension et les mauvais sentiments entre eux. Cela dit, ils avaient quand même été totalement séparés depuis presque trois ans. Tetsuhito n’avait pas la moindre idée de ce qu’il fallait dire ou discuter avec son fils.

Il était par nature très mauvais en conversation, et il avait passé sa vie à fabriquer des épées et rien d’autre (ou plutôt, il s’était bêtement autorisé à vivre ainsi). Et donc, il était extrêmement peu habile pour traiter avec les autres personnes.

Ici, mon fils fait l’effort de combler le fossé, et pourtant je suis une telle déception, se dit Tetsuhito avec reproche.

Pendant qu’il réfléchissait, Yuuto prit une gorgée du bol de soupe brun-rouge devant lui, puis il fit un sourire en coin et reprit la parole.

« Désolé. La soupe miso n’est même pas à la bonne température, n’est-ce pas ? Et le goût est trop faible. Je suis très loin d’être aussi bon que maman. »

« Aujourd’hui, c’était la première fois que tu essayais, » lui avait assuré Tetsuhito. « Bien sûr, tu ne vas pas approcher son niveau de compétence aussi facilement. »

« Oui, c’est vrai. Maman était vraiment quelque chose, n’est-ce pas ? »

« … Ouais. » Enfin capable d’être simplement et honnêtement d’accord avec son fils, Tetsuhito avait ressenti un sentiment de soulagement, ainsi qu’un sentiment de gratitude envers sa femme.

Comparé à son propre comportement maladroit et obstiné, il trouvait que les réponses de Yuuto étaient beaucoup plus matures. C’était un peu émouvant de voir à quel point son fils avait grandi au cours de ces trois années.

Tetsuhito était heureux de voir son fils grandir, mais le fait qu’il n’ait pas pu être là pour le voir le rendait triste. De la solitude, même.

Les mots suivants de Yuuto ne firent que confirmer ses soupçons. « Je sais que ce n’est pas bien de dire ça si tôt après qu’on se soit réconciliés. Mais… Je dois repartir. »

Tetsuhito le savait déjà.

Son fils avait depuis longtemps quitté le nid, quitté sa protection, et était devenu un homme indépendant.

 

« Je… ne reviendrai probablement plus jamais ici, » dit Yuuto en regardant Tetsuhito droit dans les yeux. « Mais ce n’est pas parce que je te déteste, rien de tout ça. C’est juste que les circonstances ne me le permettent pas. »

La bouche de Yuuto était sèche à cause des nerfs, et ses poings étaient fermement serrés sous la table, ses paumes transpirant. En fin de compte, dire cela à son père était assurément difficile pour lui.

En partie à cause de leur manque de communication pendant trois ans, leurs interactions ce matin avaient été un peu tendues et maladroites, mais toute la haine qu’il avait pour son père avait complètement disparu maintenant.

La rancune de Yuuto envers son père provenait de l’incident impliquant sa mère, mais maintenant il savait que ce n’était qu’un malentendu. Il y avait aussi le fait qu’il avait grandi psychologiquement au cours des trois dernières années, et qu’il comprenait mieux le fait que Tetsuhito n’était qu’un homme maladroit dans ses relations avec les autres.

Il n’y avait plus de rancune, et Yuuto reconnaissait à nouveau cet homme comme son père. C’était exactement la raison pour laquelle il ressentait un fort sentiment de culpabilité à l’idée de laisser derrière lui le seul parent de sang qui lui restait pour se retrouver seul dans cette maison.

Tetsuhito prit une gorgée de son thé, puis poussa une longue expiration. « … Yggdrasil, c’est ça ? »

« Ah ! Tu es au courant ? » Yuuto haussa le ton en signe de surprise.

Son père avait répondu à sa question paniquée en haussant les épaules et en émettant un rire en coin. « J’ai appris l’essentiel par Mitsuki-chan. Régulièrement. C’est une bonne fille. »

« Je vois. Maudite soit cette Mitsuki. Elle est allée faire ça derrière mon dos et ne m’a même pas dit un foutu mot. » Yuuto avait grogné et s’était plaint, mais il avait affiché un sourire subtil.

Je suis sérieusement en train d’épouser une fille que je ne mérite pas, se dit-il.

Si elle avait abordé le sujet à l’époque où il vivait encore dans Yggdrasil, il n’était pas difficile d’imaginer qu’il se serait montré orgueilleux et obstiné et qu’il aurait dit : « Tu n’as pas besoin de faire ça ! » ou quelque chose de ce genre.

Mitsuki avait compris cela à son sujet, et avait donc dû délibérément ne pas demander sa permission, et faire des rapports sur son bien-être à Tetsuhito, qui se serait inquiété pour lui.

En suivant ce train de pensées, Yuuto avait réalisé autre chose. « Mon smartphone… Papa, merci de ne pas avoir annulé le forfait téléphonique, et d’avoir payé la facture tous les mois pour moi. Ça m’a vraiment aidé. »

Yuuto avait incliné la tête et avait exprimé sa sincère gratitude.

C’était quelque chose qu’il aurait dû être capable de comprendre avec juste un peu de réflexion. En fait, il l’avait probablement réalisé au fond de lui depuis longtemps maintenant.

Si le smartphone de Yuuto était encore capable de passer des appels et de se connecter à Internet, c’est parce que quelqu’un continuait à payer la facture.

Il avait simplement été incapable de l’admettre lui-même, et avait fait semblant de ne pas s’en rendre compte, s’empêchant d’y penser.

Mais maintenant, il avait pu se rendre compte de la réalité et l’accepter.

« J’ai juste oublié, c’est tout, » dit Tetsuhito. « Tu as vu la maison, je suis du genre à laisser les choses sans surveillance. »

« Oui, bien sûr, je me suis dit que ça pourrait être le cas, mais quand même, ça m’a vraiment aidé, alors laisse-moi au moins te remercier. »

« Ne te donne pas la peine. Être remercié alors que je n’ai rien fait ne me semble pas correct. » Tetsuhito fronça les sourcils et son expression normalement aigre devint encore plus aigre.

À première vue, on aurait dit qu’il était contrarié, mais Yuuto réalisa que c’était simplement sa façon de cacher son embarras.

Cela avait été long à venir, mais Yuuto comprenait enfin le genre d’individu qu’était son père.

Il était timide et maladroit, le type d’homme démodé qui pensait qu’il était honteux d’exprimer ses émotions, dévoué à l’artisanat et sérieux à l’excès.

Quel père casse-pieds j’ai là, se dit Yuuto avec un sourire ironique.

« Bon, je vais te le demander comme il se doit, » dit Yuuto. « Désolé, mais pourrais-tu continuer à payer la facture de mon forfait téléphonique à ma place ? Je te donne ça en guise d’avance sur le paiement. »

Yuuto tendit la coiffe en or pur qu’il avait portée avec sa tenue à Yggdrasil.

En tant qu’ornement servant de symbole au patriarche du Clan du Loup, c’était un objet très précieux pour le clan, mais il n’avait pas beaucoup d’autres choix ici.

Compte tenu de ce que l’avenir pourrait lui réserver, il était de la plus haute importance de maintenir la capacité de son téléphone à communiquer avec le réseau dans le monde moderne.

« Tu ne demandes pas seulement une faveur, tu veux toi-même le payer, hein ? » fit remarquer Tetsuhito. « On dirait que tu as un peu grandi. »

« J’aurais dû, avec tout ce que j’ai vécu dans l’autre monde. »

« Hmph, tu parles comme un sage. » Tetsuhito s’était tu et avait marmonné dans son souffle : « Tu n’avais pas à faire ça, je l’aurais payé pour toi de toute façon. Ne traite pas un membre de ta famille comme un étranger. »

« Hm ? Qu’est-ce que tu as dit ? » demanda Yuuto.

« Rien. Je me parle à moi-même. » Tetsuhito croisa les bras et il grogna. Bien qu’il ait accepté la demande de Yuuto, pour une raison inconnue, il avait l’air un peu maussade.

« Allez, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Yuuto. « Est-ce que j’ai fait quelque chose qui t’a contrarié ? »

« Ce n’est pas important. Ne t’inquiète pas pour ça. D’ailleurs, au lieu de moi, tu devrais être occupé à réfléchir à la façon de rembourser ce que tu dois à Mitsuki-chan. Elle t’a beaucoup aidé pendant ces trois années, non ? Et si tu ne rentres plus jamais à la maison, alors c’est d’autant plus important… »

« Ah, d’accord, c’est pour ça que je l’emmène avec moi. »

« Assure-toi de montrer ton — quoi !? » Tetsuhito avait écarquillé les yeux, ce qui avait creusé les rides de son front, et il avait poussé un cri de surprise.

***

Si vous avez trouvé une faute d’orthographe, informez-nous en sélectionnant le texte en question et en appuyant sur Ctrl + Entrée s’il vous plaît. Il est conseillé de se connecter sur un compte avant de le faire.

Un commentaire :

Laisser un commentaire