Wortenia Senki – Tome 1

***

Prologue

L’Empire d’O’ltormea, l’état suprême du centre du continent occidental. Dans un domaine situé à la périphérie de sa capitale, la ville d’O’ltormea, deux hommes se tenaient face à face.

L’obscurité de la nuit couvrait le monde. D’épais nuages masquaient le clair de lune, ne permettant même pas au scintillement des étoiles de passer à travers. Le lustre suspendu au plafond du domaine brillait grâce à une puissance magique. Sa lumière passait à travers la fenêtre, mais même cela se limitait à un petit rayon.

Et au-delà de cette lumière faible s’étendait un environnement qui était hostile à toute vie humaine.

La plupart des éclairages de ce monde provenaient de lampes éclairées par de l’huile de poisson ou de l’huile végétale, très peu de gens pouvaient employer la magie. En plus de cela, le pétrole était plutôt cher étant donné le revenu moyen de la planète, et donc la majorité des gens ne pouvaient pas l’utiliser aussi librement que l’eau. Et s’il n’y avait pas de grosse urgence, la classe moyenne de ce monde, les soi-disant « roturiers » rentraient chez eux avec le coucher du soleil et s’endormaient à la tombée de la nuit.

S’il y avait des exceptions à cette règle, ce seraient les quartiers des plaisirs, comme celui sur lequel ce domaine avait été érigé, et les secteurs où avaient été construites les maisons particuliers de la noblesse.

Même O’ltormea, qui était considéré comme une grande puissance par ses voisins, ne pouvait égaler le niveau de vie du Japon.

« C’est étrange. Je n’aurai jamais cru que l’obscurité puisse être aussi profonde, n’est-ce pas ? », chuchota un homme, regardant à travers les rideaux avec des épaules tremblantes.

« J’ai presque l’impression que ça pourrait t’enlever ton âme… Cela fait presque huit ans que j’ai été convoqué dans ce monde, et je n’arrive toujours pas à m’y faire. Pour être honnête, mon ancienne vie au Japon me manque tellement que cela en est exaspérant. »

L’obscurité était pure et impénétrable, et il n’y avait aucun éclairage public, aucun distributeur automatiques ni maisons résidentielles pour l’éclairer. On imaginait rarement que la nuit puisse frapper le cœur de l’homme d’une telle terreur.

… Mais non, c’était plus que l’obscurité de la nuit. Cet endroit était complètement différent du Japon à tous points de vue. De la religion à la culture, et ceci jusqu’à la moindre habitude, en passant par les modèles de vêtements et de coiffures, rien dans ce monde ne semblait s’aligner sur la vie des habitants du Japon.

Et tout cela lui avait donné d’autant plus de raison à vouloir retourner au Japon. C’était sans parler du fait que le Japon se trouvait dans une période calme. Plus le présent paraissait terrible par rapport au passé, plus le désir de rentrer chez lui palpitait dans le cœur.

« Eh bien, on ne peut s’empêcher de ressentir ça, du moins quand il s’agit de ça. Cet endroit n’a après tout rien à voir avec notre douce patrie. Mais de là à te trouver si sentimental, Saitou… C’est vraiment inhabituel. Il est vrai que nous ne nous sommes pas rencontrés en personne depuis quelques mois, et pourtant… Je devrais faire de ça un sujet lors de notre prochaine réunion ordinaire. Je suis sûr que les autres représentants vont bien rire de tout ça. »

L’homme d’âge moyen qui le taquinait était assis confortablement sur un canapé, en sirotant un verre de vieux vin.

« S’il te plaît, épargne-moi l’embarras, Sudou. J’ai une position et une réputation à maintenir. »

Saitou se retourna rapidement pour faire face à l’autre homme, mais Sudou le regarda simplement avec son sourire habituel.

« Non, non. Tu es la personne qui surpasse tous les autres candidats pour le poste de futur gestionnaire de notre organisation, et tu es aussi jeune. C’est normal que les managers plus âgés veuillent un peu te taquiner. De leur point de vue, tu dois sûrement avoir le même âge que leurs enfants ou petits-enfants. Penses-y comme l’un des seuls plaisirs qui restent à la disposition d’un groupe de vieillards solitaires, arrachés à leur famille, et qui jouent le jeu. Toi aussi, tu sais ce que c’est que de perdre une famille. Tu peux sûrement compatir avec leurs sentiments. »

Ces mots avaient été prononcés en plaisantant, mais il était évident qu’ils touchés une corde sensible chez Saitou. Pendant un moment, son visage s’était violemment déformé.

« Sudou… »

Un léger grognement trahissait sa voix.

Quelle était donc la portée émotionnelle qui se cachait derrière cet énoncé ? L’intention meurtrière qui s’était échappée de lui avait gelé l’air de la pièce. C’était sa véritable volonté, une facette de lui-même qu’il n’exposait jamais d’habitude.

Une lueur inquiétante scintilla dans les yeux de Saitou alors qu’il fixait le visage de Sudou. Sudou, par contre, avait simplement incliné la bouteille de vin posée sur la table, comme si rien d’inhabituel ne se passait.

« Hehehehe, oui, c’est une belle expression. Ce reflet me dit que ta rancune n’a pas encore diminué. Ce sentimentalisme inattendu, comme tu l’as dit tout à l’heure, m’a fait un peu craindre que tu aies fait preuve de laxisme à notre égard… Mais, hah, je vois que ce n’est pas du tout le cas. C’est bien sûr un soulagement. Rien d’autre n’aurait suffi. »

Ces mots firent que Saitou détourna son regard sans mot dire. Il semblerait que Sudou l’avait mis délibérément en colère. L’atmosphère tendue qui avait envahi la pièce commença progressivement à se dissiper.

« Franchement… tu es… un homme odieux. »

Oubliant sa tendance habituelle à parler poliment à ses aînés, ces mots glissaient venimeusement des lèvres de Saitou.

En entendant ces paroles, Sudou avait laissé échapper un rire exubérant.

« Mes excuses, mon ami. Pas besoin de s’indigner pour ça. Sonder les motivations de ses subordonnés fait partie du travail d’un supérieur, vois-tu, surtout dans une organisation comme la nôtre. »

Il posa alors son verre de vin sur la table et, le sourire disparaissant de ses lèvres, il tourna son regard vers Saitou. Il ne lui restait plus un soupçon de frivolité dans ses traits.

« Soit dit en passant, j’ai une grande foi en ton bras armé et ta tête brillante… Tu es l’image même de la personne idéale pour notre organisation. Et cela inclut la sombre luxure qui sommeille dans les profondeurs de ton cœur. »

Ses yeux noirs fixaient Saitou, comme s’il était capable de voir dans son cœur. Comme un trou noir, il ne montrait aucune émotion.

« Et c’est pourquoi j’ai choisi de te sauver, toi plus que tous les autres candidats. Tu n’es pas un militaire expérimenté ni un espion. Mais tu… tu n’es pas un simple employé, fraîchement sorti de l’école. C’est pourquoi nous t’avons confié une tâche vitale, sur laquelle reposent nos aspirations tant attendues. J’attends de toi que tu ne trahisses pas mes attentes. »

En entendant ces mots, un ricanement était visible sur les traits de Saitou. Il se souvient de l’impuissance du jeune qu’il était à l’époque, une version plus jeune, hautaine et ignorante de lui-même, qui avait cru aveuglément que rien ne lui échappait. Une bêtise qui lui coûterait en fin de compte tout.

« Je peux te l’assurer. À ce stade, je le sais même sans que tu aies à me le rappeler. »

Son poing serré tremblait d’humiliation et de rage.

« C’est pour ça que je réfrène mon envie de crier, même maintenant. »

Il avait dû se battre contre des ennemis détestés qui l’humiliaient, lui faisant faire pour eux leur sale besogne de façon proactive. Il avait fait tout ce qu’il devait faire pour atteindre cet objectif secret. Et tout cela parce qu’il savait très bien que cela empêcherait les ténèbres de pénétrer dans son cœur. Au moins jusqu’à ce que le jour arrive enfin…

Et pourtant, il ne pouvait s’empêcher de rêver du passé qu’il avait perdu à un moment donné.

Est-ce ma faiblesse, je me le demande ? Pendant un bref moment, un léger doute flotta dans l’esprit de Saitou. Mais ce que Sudou avait dit ensuite avait effacé ce doute sans laisser de traces.

« Je n’essaie pas de dire qu’il y a quelque chose de mal à se rappeler de son passé. Après tout, nous sommes des compatriotes ayant vécu la même situation. Je peux malheureusement comprendre tes sentiments. Mais nous ne devons jamais oublier notre objectif. Après tout, il nous est impossible de revenir en arrière. C’est pourquoi l’avenir est tellement plus précieux. Travaillons ensemble pour nous bâtir un meilleur avenir. »

Saitou hocha la tête silencieusement en entendant les mots de Sudou, qui semblaient presque voir à travers lui. On ne pourrait malheureusement pas changer le passé. Même s’il luttait, il ne pourrait jamais récupérer les choses qui lui avaient glissé entre les doigts et cela même s’il essayait éternellement…

C’était pourquoi il avait dû fixer son regard vers l’avenir.

« Oui, c’est splendide. », dit Sudou avec satisfaction, voyant les flammes sombres brûler dans les yeux de Saitou.

« Si c’est clair pour toi, je n’ai plus rien à dire. Reprenons la discussion sur le travail, afin que nous puissions accomplir notre noble objectif et peindre ce continent avec les flammes de la souffrance et l’ombre pourpre du sang. »

Le murmure qui jaillissait des lèvres de Sudou résonna dans les oreilles de Saitou comme le murmure doux et séduisant du diable lui-même.

***

Convocation

Partie 1

Le soleil matinal ne faisait que commencer à apparaître de l’autre côté de l’horizon. Dans le jardin d’un certain domaine du quartier Suginami de Tokyo, deux hommes se faisaient face, avec une épée à la main.

« Dépêche-toi et viens vers moi ! ». Le cri d’un homme en colère résonnait dans les locaux, s’opposant au silence habituel d’un quartier résidentiel à l’aube.

Cependant, ce domaine était spacieux. Des bosquets de bambous poussant dans la cour et des murs en mortier séparaient ce domaine du reste du quartier. Peut-être en raison de cela, aucune personne n’était là pour assister à leur entraînement.

La source de ce cri était un vieil homme. Il avait les cheveux blancs attachés au dos. Il mesurait environ 170 centimètres. La poitrine épaisse qui jaillissait de la fente de sa tenue de kendo était finement façonnée et divisée en un six-pack bien défini. Son bras était épais et musclé, et il tenait un katana incurvé de 63 centimètres de long.

Sans les rides gravées sur son visage et ses cheveux blanchis, personne n’aurait jamais pu deviner que c’était un vieil homme. Son corps était si bien formé et entraîné. Et pour couronner le tout, son regard avait un reflet vif. C’était le genre de lueur qui ferait sourciller le commun des mortels.

La combinaison de ses traits, de son physique, de l’éclat de ses yeux et de la lueur de l’ensemble, le katana parfaitement entretenu dans ses mains, donnait à ce vieil homme une silhouette qui frapperait de stupeur et de terreur tout homme qui poserait les yeux sur lui.

Mais l’expression du jeune homme qui lui faisait face n’était pas obscurcie par le doute ou l’hésitation. Au contraire, il semblait apprécier cette situation.

« Grand-père, si je viens vers toi avec une épée non gainée, tu vas mourir ! Ce n’est pas comme si ça m’importait beaucoup, mais avoir affaire à la police serait une vraie plaie. »

Tandis que le jeune homme parlait, ses lèvres se recouvraient d’un sourire provocateur. Mais ce n’était pas du bluff. Il n’avait vraiment et honnêtement pas peur de l’aura menaçante du vieil homme ni de l’épée se trouvant dans ses mains.

Ce jeune homme taquin mesurait plus de 190 cm, et pouvait même atteindre deux mètres. Les muscles qui ornaient son corps étaient tout aussi toniques que ceux du vieil homme qui se tenait en face de lui. Au contraire, son corps plus jeune semblait encore plus souple et puissant.

Compte tenu de sa taille et de son armure de muscles, le poids de ce jeune homme dépassait sans doute les 100 kg. C’était un véritable Goliath, orné d’un corps aussi éloigné que possible du physique japonais ordinaire.

S’il avait aussi eu un visage vicieux, personne n’oserait s’approcher de ce jeune homme. Mais peut-être qu’en raison de sa bonne éducation, il avait été béni d’un comportement doux et amical, et d’un visage qui dégageait une certaine sérénité, qui mettait les gens autour de lui à l’aise.

 

 

« Hmph. Tu te crois capable de me tuer ? »

Le vieil homme considérait les paroles du plus jeune avec mépris.

Mais le mépris ne se limitait qu’à ses paroles. Il croyait sûrement aux capacités du jeune homme, et il y avait de la chaleur dans le regard aiguisé du vieil homme.

« Qui sait ? », dit le jeune homme en regardant l’aîné d’un regard interrogateur.

« J’ai fait beaucoup d’entraînement, il est temps que tu ne bloques plus mon épée afin que je puisse te faire passer de la vie à trépas. »

« Ton épée, hein ? Eh bien, si ce moment arrive, je te demanderai pardon pour t’avoir fait subir toutes ses séances d’entraînement, et tu pourras même avoir tout mon héritage. »

Souriant de manière satisfaite à la suite des propos du garçon, le vieil homme avait saisi son katana des deux mains, le tenant dans une position à la hauteur des yeux.

« Papy, si tu mourais, alors qui donc pourrait se tenir face à moi durant l’entraînement matinal ? »

Souriant aux paroles du vieil homme, le jeune avait adopté une position similaire avec son propre katana, dont la longueur totale était de 90 cm.

« Ton héritage est une récompense tentante ! »

Après s’être échangé des insultes, ils jetèrent un coup d’œil sur chaque partie du corps de l’autre. Dans leur état actuel, quel que soit l’endroit où l’un regardait l’autre, il ne pourrait pas se concentrer. C’était presque comme si l’air entre eux était gelé. Il ne restait plus aucune trace de l’atmosphère amicale et intime qui les unissait.

Une véritable intention meurtrière émanait de leurs deux corps. Rien d’autre que la volonté de tuer l’autre n’existait entre eux.

« Aaaaaaaaaaaaaaaaah! »

« Gaaaaaaaaaaaaaaaah! »

Ils expirèrent tous les deux en même temps et la soif de sang qui avait atteint son zénith se répandit. Toute personne ordinaire serait devenue immobile, balayée par un tel désir de tuer.

Les deux personnes se croisèrent, et le bruit de l’acier s’opposant à celui de l’acier retentit au moment de leur rencontre. Une brève pluie d’étincelles dansait dans la forêt de bambous.

Traversant les deux mètres qui les séparaient en un clin d’œil, les deux individus échangèrent de position, tenant une fois de plus leurs lames à hauteur des yeux.

« Espèce de petit morveux de merde ! »

Le vieil homme regarda le garçon avec fureur.

« Tu t’en es pris à ma gorge après t’être mis en position médiane ! »

Toute discussion sur la transmission de son héritage semblait avoir été complètement oubliée à ce moment-là. La frappe du jeune homme visait vraiment à séparer l’aîné de son âme. Mais il en était de même pour le vieil homme, et il n’avait pas le droit de blâmer le plus jeune pour ses actions.

« Un certain professeur m’a même appris à abattre mes propres parents quand il s’agissait d’un combat à l’épée… En plus, si tu veux parler du coup que tu m’as donné à bout portant, tu visais aussi ma gorge ! »

Le vieil homme qui s’offusquait injustement de lui avait rendu le ton du garçon plus épineux que d’habitude, ce qui était compréhensible.

Tout d’abord, les techniques et la mentalité du garçon lui avaient été inculquées dès son enfance par ce vieil homme. C’était son grand-père qui lui avait enseigné la façon de penser comme quoi on ne doit prendre l’épée que lorsqu’on était résolu à mener un vrai combat à mort. Et c’était la raison pour laquelle le jeune homme avait estimé qu’il était absurde de le contrarier de ne pas avoir respecté ces méthodes.

« Il est évident que je la visais ! Mon épée tue toujours en un seul coup ! »

De tels appels raisonnables n’atteindraient pas le vieil homme, maintenant que tout ce sang lui était monté à la tête.

« On ne prend l’épée que lorsqu’on est résolu à prendre la vie d’un autre ! »

Le jeune homme considéra le cri de colère de son grand-père avec une expression exaspérée.

« Tu vois, c’est justement ça le problème. Ce genre de chose dangereuse ne sert à rien ! Dans quel endroit au Japon peut-on utiliser ce genre de techniques !? D’ailleurs, où est-ce que l’on peut s’amuser à essayer quelque chose d’aussi mortel sur son propre élève ? »

Il est vrai que dans le Japon moderne, il était interdit de porter de vraies épées, et encore moins de se battre en duel avec elles. Le vieil homme avait le droit d’avoir cette conviction en tant qu’artiste martial, mais lorsqu’il s’agissait d’en faire usage, les affirmations du jeune homme seraient très probablement considérées comme non valables.

On pouvait perfectionner ses techniques de mises à mort autant qu’on le souhaite, mais il serait inutile de le faire sans un endroit où les utiliser. Mais en entendant la voix de son élève, ces affirmations tout à fait raisonnables n’avaient fait que jaillir des veines sur les tempes du vieil homme.

« Tais-toi, tais-toi ! Arrête tes bavardages prétentieux et retourne à l’entraînement ! », cria le vieil homme tout en déplaçant de nouveau son épée vers le garçon.

C’était une frappe qui, si le garçon ne l’avait pas bloquée, aurait sûrement fendu son crâne en deux.

« Mais je n’arrête pas de te le dire ! Quelle est la grande idée derrière ces duels de vie et de mort si on ne peut pas le mettre en pratique !? »

Le bruit de leurs épées résonnait dans le quartier résidentiel tranquille. Cependant, rien de tout cela ne dérangerait les voisins, si bien que les deux étaient libres de s’entraîner aussi vigoureusement qu’ils le souhaitaient.

Au début, les deux semblaient correspondre parfaitement l’un à l’autre. Mais à la fin, l’un d’eux était âgé et l’autre jeune, et la balance de la victoire penchaient progressivement en faveur du garçon. Aussi assidue que sa formation eût pu être, le vieil homme n’avait aucune chance de l’égaler. Au contraire, le fait qu’il l’avait suivi aussi longtemps qu’il le faisait était stupéfiant.

Poussant le vieil homme avec force, l’épée du garçon s’approcha du cou de son professeur. Mais avec l’épée à quelques centimètres de sa trachée, le vieil homme avait soudainement relâché son emprise, faisant perdre l’équilibre à son élève à cause du manque soudain de pression, celui-ci tomba en réponse.

Saisissant cette chance, le vieil homme avait poussé son pouce vers l’œil du plus jeune. Se rendant probablement compte qu’il ne pouvait pas égaler son élève en termes de force pure, il avait laissé sa main gauche loin du pommeau de l’épée et avait plutôt essayé de lui arracher l’œil. Cette attaque soudaine avait incité le garçon à reculer et à créer une distance entre eux.

« Bon sang. Tu dis qu’il n’y a pas d’acte criminel si ce n’est que de l’entraînement ! Arrête d’agir comme un gamin de merde ! »

La patience du jeune homme était visiblement à sa limite, car son langage envers le vieil homme devenait de plus en plus profane.

« Hmph. Rien de tout cela n’a d’importance dans un vrai combat, que ce soit pourri ou merdique, ou peu importe la manière dont tu veux l’appeler ! »

Le vieil homme prétendait qu’il n’y avait pas d’acte criminel dans une bataille où la vie était en jeu. Il n’y avait dans ses paroles pas le moindre soupçon de honte en employant une attaque de sa main au milieu d’un exercice de maniement de l’épée. Au contraire, le fait que le garçon était suffisamment conscient et capable pour anticiper et juger cette attaque non armée signifiait qu’il n’était pas aussi raisonnable ou normal qu’il le prétendait…

Leur entraînement comportait toujours des risques de blessures, voire de mort. Mais c’était uniquement parce qu’ils étaient parfaitement conscients des compétences de l’autre. Ils arrêtaient toujours leurs attaques au tout dernier moment. Leurs frappes étaient peut-être remplies d’intentions meurtrières, mais il n’y avait aucune intention réelle de tuer. C’était un entraînement qui imitait parfaitement le vrai combat.

Sautant en arrière, le vieil homme remit son katana dans son fourreau et le plaça contre les piles de bambous. Il s’était ensuite tourné lentement vers le jeune homme, détendant les muscles de son corps et laissant ses bras s’affaisser calmement. C’était une posture vraie et naturelle. L’absence de position était la position ultime, comme on dit.

« Viens vers moi désarmer ! Je vais te montrer à quel point ta force exagérée n’est bonne à rien ! »

« En es-tu sûr ? »

Le jeune homme ricana.

« Je me ferai un plaisir de répondre à ta demande ! Mais penses-tu vraiment que tu puisses me battre à mains nues, alors que tu ne pouvais même pas me battre avec une épée ? »

Mais le vieil homme ne dit rien, faisant simplement signe au garçon de ranger son épée. Respectant cette demande, le garçon rengaina son épée et la plaça également contre les piles de bambou, puis se tourna pour faire face au vieil homme.

***

Partie 2

Il avait soutenu son poing gauche le long de son visage et avait abaissé son point droit afin de couvrir sa ligne médiane. Déplaçant son centre de gravité vers sa jambe gauche, il enroula les orteils de son pied droit vers l’intérieur. C’était une position qui équilibrait attaque et défense, lui permettant à la fois de donner aléatoirement des coups de poing ou des coups de pied tout en protégeant ses points vitaux de toutes attaques.

Pour ces deux-là, la bataille sans armes était aussi meurtrière que la bataille à l’épée. Le suspense les empêchait de respirer. Mais le silence fut bientôt brusquement dérangé… par le son de l’estomac du garçon qui grognait. Celui-ci se plaignait certainement.

Il s’était réveillé avant l’aube, et leur entraînement avait duré plus d’une heure. C’était à ce moment-là que son estomac commença lui indiquer bruyamment qu’il avait faim. Mais son professeur et son grand-père n’étaient pas assez indulgents pour abréger l’entraînement simplement parce que son petit-fils avait faim.

Merde, je meurs de faim… Allez, papy, finissons ça tout de suite…

Mais il pouvait le supplier autant qu’il le voulait, le vieil homme ne montrait aucune ouverture dans sa position. Au contraire, il était visiblement prêt à y aller, prêt à tirer parti de toute ouverture imprudente que le garçon pourrait exposer.

Celui-ci avait été expulsé du lit tôt le matin et forcé de participer à un entraînement mortel le ventre vide… Quand soudainement, un ange était descendu pour le sauver.

« Voulez-vous bien arrêter !? Je me donne la peine de vous faire le petit-déjeuner et voici ce que vous faites ? Mon dieu. Pourquoi jouez-vous si tôt le matin ? »

Une fille vêtue d’un tablier, les cheveux noirs attachés en queue de cheval, apparue au bord de la ligne de visée du garçon. C’était une jeune femme séduisante aux yeux noirs et volontaires, qui mesuraient environ 170 cm.

Elle s’appelait Asuka Kiryuu.

« Moi ? En train de jouer ? Et avec ce type ? Tu devrais travailler un peu plus ton sens de l’humour… »

À tout le moins, le jeune homme n’était pas en train de s’entraîner tôt le matin, agitant de vraies épées ou se battant dans un combat semi-mortel sans armes pour le plaisir.

« Eh bien, alors qu’est-ce que tu faisais ? »

Asuka rétrécit les yeux vers le garçon, qui secoua la tête d’une manière presque offensante.

Sa question posée obligea le garçon à pencher la tête avec perplexité, cherchant les mots appropriés pour décrire ce qui était trop dangereux pour être considéré comme un entraînement normal.

« … on essayait de s’entretuer. »

Au moment où ces mots sortirent de sa bouche, un son émoussé résonna sur les piles de bambous, et avec lui, le bruit d’un poing se heurtant contre une paume ouverte.

« O-Ouch… »

« Commence déjà par arrêter de parler comme un abruti ! »

Asuka le menaça avec une louche à la main.

Mais d’où est-ce qu’elle sort ça ?

Asuka avait porté un coup à la tête du jeune homme avec la louche qu’elle tenait actuellement. Elle l’avait brandie à une vitesse que l’on pourrait vraiment qualifier d’éclair.

Même si ses capacités physiques étaient extrêmement raffinées, le coup qu’elle avait donné n’en était pas moins très douloureux.

Preuve de ses capacités, il avait paré l’attaque que le vieil homme l’avait lâchée — un poing avec la deuxième articulation du troisième doigt tendue comme une corne — au moment où il tressaillait après l’attaque d’Asuka. Celui-ci n’avait pas l’impact d’un coup de poing normal, mais en échange, il était optimal pour pénétrer dans les organes vitaux de l’adversaire.

De cette manière, le garçon avait bloqué le coup porté à sa tempe par une réaction imputable également à l’instinct et aux réflexes développés à partir d’un entraînement impitoyable. Et malgré cela, il n’avait pas réussi à bloquer l’attaque de la fille.

Bien que cela fût de loin préférable à ce qu’il avait lu dans de vieilles bandes dessinées. Chaque fois que le héros de ces bandes dessinées essayait de mettre la main sur une autre fille, l’héroïne le frappait à la tête avec un marteau. Il pouvait généralement éviter les balles rapides, mais curieusement, il n’avait jamais réussi à éviter le marteau de l’héroïne. (NdT : coucou Ryo Saeba)

En effet, cette situation était sûrement le moindre de deux maux. Aussi bien construit que puisse être son corps, un coup de marteau le tuerait toujours…

« Ah, Asuka. Tu vas encore nous faire ta querelle de jeunes mariés ? »

La personne qui venait d’être responsable du fait que le garçon avait été battu à la tête avec une louche s’adressa à Asuka avec une expression nonchalante.

Pas une trace de la vigueur intimidante qu’il avait pendant l’entraînement ne restait dans sa voix, il ressemblait à un aimable vieil homme que vous pourriez trouver n’importe où.

J’aurais peut-être bloqué ça, mais il a quand même lancé une attaque-surprise sur moi, et le voilà qui rigole comme si rien ne s’était passé. C’est pourquoi je déteste ce type…

Honnêtement, même si c’était son grand-père, il n’arrivait pas à comprendre cette disparité dans son comportement.

« Qu’est-ce que tu dis, papy ? J’ai déjà un petit ami… Et en plus, comme c’est de Ryoma qu’on parle. »

En disant cela, Asuka avait dirigé un regard significatif dans la direction du garçon. Le genre de regard qu’un chat peut avoir sur une souris. Il semblerait que, peu importe comment il répondait à cela, cela le mènerait tout droit sur le chemin de l’enfer.

Sérieusement, ce n’est pas une blague. Je n’en veux pas plus que toi.

Si on la considérait comme une jeune femme, Asuka Kiryuu était en effet très séduisante, et le jeune homme n’avait aucune intention de le nier. Mais c’est aussi un fait que les années qu’ils avaient passées ensemble avaient invalidé quelque chose qui aurait pu transformer leur relation en une relation romantique. Aux yeux de ce jeune homme, Asuka Kiryuu était en quelque sorte une sœur.

Ce n’était pas qu’il n’avait pas eu le courage de prononcer ces mots n’importe où sauf dans son cœur. Il ne connaissait que trop bien la personnalité de sa cousine, ce qui lui en avait fait passer l’envie. Il avait ainsi tenu sa langue. C’était la seule voie sûre à sa disposition. Personne ne devrait être blessé de cette façon.

« Ne dis pas ça, Asuka. »

Mais il y avait quelqu’un ici qui voulait absolument perturber cet équilibre pacifique.

« Tu ne viendrais pas tous les matins pour lui préparer le petit-déjeuner s’il n’était qu’un ami d’enfance, n’est-ce pas ? »

Le vieil homme n’arrêtait pas de taquiner Asuka. Était-ce par curiosité, ou avait-il une arrière-pensée en tête ? Quoi qu’il en soit, le résultat final ne serait pas celui que le jeune homme apprécierait.

Mais contrairement aux attentes du garçon, Asuka avait simplement souri innocemment.

« Non, pas vraiment. Après tout, je ne le fais pas gratuitement. Mon allocation mensuelle est augmentée de 20 000 yens si je fais ça ! »

Ces mots avaient fait en sorte que tout s’était mis en place dans l’esprit du jeune homme. Donc elle ne faisait pas ça par bonté d’âme. Apparemment, sa tante avait négocié des choses avec Asuka pour augmenter son argent de poche en échange de cela.

« Ahh… Penser que ma propre chair et mon propre sang seraient si avares… »

Tandis que le vieil homme murmurait ces mots avec exaspération, une certaine pensée flotta au fond de l’esprit du garçon.

C’est vrai, ma tante a fait un carton dans le commerce des actions, n’est-ce pas… ?

Telle mère, telle fille, semblerait-il.

Asuka Kiryuu avait l’honneur d’avoir un visage attrayant et une silhouette bien formée, ainsi qu’une tête pointue et vive sur les épaules. En plus de cela, elle était amicale, sans pour autant prendre les gens de haut. Cette combinaison gagnante avait fait d’elle l’une des filles les plus populaires à l’école.

Elle excellait dans la cuisine, et elle était capable de faire le ménage, la lessive et diverses tâches manuelles, entre autres les travaux ménagers. Elle était, à bien des égards, parfaite. Il était vrai qu’elle pouvait être stricte lorsqu’il s’agissait de gérer un budget, mais cela signifiait simplement qu’elle avait le sens de l’économie, cela ne pouvait pas vraiment être perçu comme un mauvais point contre elle.

Et bien qu’elle avait pu sembler être la fille idéale pour n’importe qui d’autre, le garçon n’avait pas pu s’empêcher de rire à cette idée. Il était bien trop proche d’Asuka pour la considérer comme une femme.

« Aaah ! »

Asuka éleva soudain la voix, examinant la montre de sa main droite.

« Je dois aller à l’entraînement du club de tir à l’arc, alors je m’en vais. Fais la vaisselle quand tu auras fini, compris, Ryoma !? »

Avec cette remarque d’adieu, Asuka enleva son tablier (il y avait sur ce tablier une caricature exagérée d’un chat calicot dessiné dessus), et courut vers le bâtiment principal.

« Hmph… Être si pressée si tôt le matin. », dit le vieil homme, croisant les bras avec une expression satisfaite.

« N’aurions-nous pas plus de temps pour manger si tu ne la taquinais pas autant, grand-père ? »

Le jeune homme fit une remarque tout à fait valable.

Dans la pratique, la tendance de ce vieil homme à dire systématiquement des choses gênantes tout en ruinant l’atmosphère pour son propre plaisir était vraiment problématique.

« C’est parce que tu ne montres pas assez de respect à tes aînés. » Dis le vieil homme, gonflant sa poitrine sans la moindre trace de remords.

Il n’avait pas l’intention de répondre à la plainte du jeune homme. Apparemment, le mot « introspection » n’existait pas dans son vocabulaire.

Foutu vieux schnock ! Je finirai par t’étrangler un de ces jours…

Grand-père ou pas, il était vraiment gênant.

« Haaah... »

Le garçon avait poussé un long soupir, un soupir qui trahissait ses vrais sentiments.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Ignorant la question du vieil homme, le garçon s’était dirigé vers le bâtiment principal. Perdre son temps à s’occuper de son grand-père lui laissait peu de temps pour manger, sans parler du fait qu’il devait enlever toute cette sueur. Aussi détaché que l’enfant soit de son apparence, il n’était pas question d’aller à l’école quand il puait la sueur comme ça.

Il se rendit donc vers la salle de bain et, comme tous les matins, il s’était lavé. Puis, après avoir revêtu l’uniforme de son école, il s’était approché de la table à manger et s’était rendu compte que son petit-déjeuner était devenu froid depuis longtemps. Comme prévu.

Le garçon s’appelait Ryoma Mikoshiba. Il était, comme on pourrait probablement le supposer, c’était un jeune homme qui n’avait pas la joie de vivre, du moins du point de vue du commun des mortels. Mais Ryoma voyait les choses différemment.

Chaque jour, il pratiquait les arts martiaux avec son grand-père, ce genre d’entraînement intensif qui ne serait probablement perçu que comme abusif aux autres spectateurs. Quand il était encore un enfant sans qualification, les éraflures et les marques bleues étaient monnaie courante, et étant donné qu’il s’entraînait avec une épée en bois et sans aucun équipement de protection, il fallait s’attendre à une fracture ou à deux.

Et bien que le vieil homme ait parfois été indulgent avec lui, il était toujours hospitalisé après avoir reçu un coup d’épée en bois à la tête. C’était ce genre d’entraînement intensif, mais Ryoma s’y était quand même tenu. Il avait gardé cette routine aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir, c’est-à-dire depuis au moins plus de dix ans.

Il avait eu néanmoins beaucoup d’occasions de mettre fin à ces séances d’entraînement, s’il l’avait vraiment voulu. Le service de protection de l’enfance de la paroisse était une option, de même que les parents d’Asuka, les Kiryuu. Ils avaient tous offert leur aide à Ryoma, mais il avait quand même choisi de les rejeter de sa propre volonté.

***

Partie 3

L’une des raisons était que son grand-père n’était pas une personne purement stricte. En dehors de l’entraînement, le vieil homme traitait son petit-fils avec affection. Dans tous les cas, il n’avait pas le genre de cœur cruel et déformé qui prendrait plaisir à faire du mal à un enfant.

Et l’autre raison était que Ryoma lui-même aimait l’entraînement de son grand-père. Sa théorie du combat était la suivante : chaque combat était authentique, et il devait être mentalement prêt à y mettre sa propre vie en jeu. C’était intrinsèquement différent des arts martiaux modernes, qui avaient pour la plupart été convertis en sports. Si l’on devait le classer correctement, l’entraînement que Ryoma avait suivi s’apparentait davantage à un entraînement militaire.

C’était un art martial qui semblait être une hérésie du point de vue du Japon moderne, mais il semblait correspondre parfaitement à Ryoma. En fait, une fois à l’école primaire, un professeur l’avait invité à une session de formation de judo, mais Ryoma n’y était jamais retourné après sa première visite. Son jeune cœur avait senti que ce n’était pas ce qu’il cherchait.

Et depuis, Ryoma s’était consacré à cet entraînement avec plus de vigueur. Il avait beau jurer et se plaindre tous les jours, il avait volontiers choisi de vivre avec son grand-père dans ce quartier tranquille de Suginami.

Les parents de Ryoma étaient apparemment décédés quand il était enfant. C’est du moins ce qu’il pensait, parce que son grand-père n’avait jamais précisé comment ils étaient morts. Il ne savait pas si c’était par maladie ou par accident, car il n’avait jamais vu leur tombe. Ils pourraient encore être quelque part vivants et en bonne santé, c’était tout ce que savait Ryoma.

Cependant, honnêtement, il ne se souciait pas de ses parents, vu qu’ils n’avaient jamais été là pour lui. Vivant ou mort, ça n’avait pas changé le fait qu’ils ne l’avaient jamais élevé. Ainsi, il ne s’intéressait pas à eux. Ryoma Mikoshiba était, pour le meilleur ou pour le pire, un réaliste.

Bien que différentes personnes aient des notions différentes sur ce qui comptait pour attirer l’autre, Ryoma n’était pas du tout un homme laid. Mais il n’était pas très beau non plus. Ses traits faciaux étaient ce que l’on pourrait qualifier de viril, ou plus négativement, de distinct. Cela pourrait se résumer plus simplement à un visage typiquement japonais.

Il était de grande taille. Son bras était aussi épais que la taille d’une femme mince. Mais cette masse n’était pas le résultat de la graisse, mais de muscles d’acier parfaitement développés et tempérés. Ses bras et ses cuisses étaient aussi épais que des bûches, ce qui le mettait en contraste avec les machos minces qui étaient populaires de nos jours.

Ses camarades de lycée lui avaient donné le surnom d’« Ours endormi », inspiré par sa douceur habituelle et son physique bestial. Ou du moins, c’était l’explication que l’on donnait aux autres. Seul un petit nombre de personnes choisies connaissaient la véritable signification de ce nom, et ce n’était pas à elles de parler ouvertement de la question.

Non, même eux ne connaissaient pas le vrai Ryoma.

Ryoma avait son propre complexe, son visage le faisait paraître plus vieux qu’il ne l’était vraiment. Les gens avaient estimé son âge entre vingt-quatre et trente ans, ce qui était embarrassant. Le genre d’estimations qui choquait tellement Ryoma qu’il restait dans son lit à se morfondre.

Cela dit, ce n’est pas que son visage semblait beaucoup plus vieux. Il n’avait pas le visage d’un bébé ou quoi que ce soit du genre, mais c’était un ensemble. Il aurait pu passer pour avoir un an ou deux de plus, mais c’est tout. Si des facteurs pouvaient être attribués au problème, c’était son comportement calme associé à son physique distinct, qui convenait mal à un Japonais ordinaire.

S’il y avait un côté positif à tout cela, c’était de lui permettre d’acheter de l’alcool dans les supérettes sans que le caissier se donne la peine de demander une pièce d’identité. Une fois, quand Ryoma était enfant, son grand-père s’était soûlé et lui avait offert de l’alcool en guise de blague, ce qui l’avait amené à développer un goût pour l’alcool.

Son grand-père n’était pas du genre à le reprendre, ne l’avertissant jamais trop strictement à ce sujet. Au contraire, il semblait heureux d’avoir quelqu’un avec qui boire.

Les passe-temps de Ryoma étaient de regarder des films, de lire des livres et de jouer à des jeux vidéo. Bien que ses aptitudes athlétiques soient loin d’être mauvaises, il était le genre de personne qui aimait être seul dans sa chambre. Il n’était pas antisocial, mais il n’appréciait pas les endroits trop animés. En raison de ces caractéristiques, il n’attirait pas beaucoup l’attention à l’école, sauf quand il s’agissait de sa taille, et il n’avait naturellement pas de petite amie.

Ainsi, du point de vue du commun des mortels, Ryoma semblait probablement être un jeune homme qui n’avait pas de joie de vivre. Et c’était probablement la valeur de la personne appelée Ryoma Mikoshiba. Mais s’il avait vécu plus longtemps au Japon comme ça, il rencontrerait sûrement un jour une femme qu’il aimerait et créerait un foyer chaleureux avec elle.

Mais la déesse du destin n’avait pas l’intention de permettre à son humble rêve de se réaliser. Car aujourd’hui même, à l’heure du déjeuner, il sera jeté en enfer.

« Ouf, enfin l’heure du déjeuner… »

Ryoma Mikoshiba soupira alors que sa dernière leçon du matin touchait à sa fin.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’une école axée sur l’entrée des étudiants à l’université, c’était quand même un lycée public avec un taux d’admission assez élevé. Ryoma ne s’y était inscrit que depuis le printemps, et les cours étaient déjà très difficiles à suivre.

Ryoma n’était pas particulièrement bête, mais il avait tendance à faire preuve d’une intelligence exceptionnelle lorsqu’il s’agissait de sujets qui lui convenaient, tout en n’étant pas aussi intelligents quand il s’agissait de sujets qu’il n’aimait pas. En d’autres termes, il avait une personnalité fondamentalement capricieuse et libre.

Ryoma s’allongea sur sa chaise. Ses sujets de prédilection étaient l’histoire et la littérature. On pourrait dire qu’il s’intéressait aux sciences humaines, mais malgré cela, il était très mauvais quand il s’agissait de l’anglais.

Et bien, je vis au Japon. Pourquoi ne pourrais-je pas simplement étudier le japonais et en rester là ?

Le quatrième cours du jour était ce détestable anglais, et le poids épuisant de ce fait pesait énormément sur les nerfs de Ryoma.

Eh bien, peu importe. Je vais déjeuner sur le toit, et peut-être faire une sieste. Il fait beau dehors aujourd’hui.

Alors qu’il marmonnait des plaintes qui n’étaient plus particulièrement vraies dans la société internationale d’aujourd’hui, Ryoma avait mis la main dans son sac et en avait sorti une boîte à lunch enveloppée. Asuka l’avait fait pour lui ce matin-là.

Avec sa boîte à lunch et une bouteille en plastique pleine de thé à la main, Ryoma s’était dirigé vers la porte de la classe.

Mais l’une de ses camarades de classe, qui s’apprêtait à déjeuner avec ses amis dans la classe, l’avait soudainement appelé alors qu’il allait partir.

« Mikoshiba… Vas-tu encore manger sur le toit ? Et si tu déjeunais avec nous pour une fois ? Je voulais aussi te parler des activités du club. »

Sa voix avait arrêté Ryoma près de la porte. Et après un moment d’hésitation, il se tourna vers elle et lui dit avec le sourire :

« Désolé, je ne peux pas. Peut-être la prochaine fois ! »

Ce n’était pas que Ryoma ne voulait pas manger avec les filles. Non, l’attrait de déjeuner avec les filles de sa classe ne lui était pas du tout inopportun. Mais il avait deux raisons pour refuser son offre.

La première raison pour laquelle il avait refusé de déjeuner avec ses camarades de classe était assez simple, il ne voulait pas qu’ils voient sa boîte à lunch. Asuka l’ornait toujours de jolies garnitures, et elle ne correspondait pas à son image, du moins le pensait-il.

Quelqu’un avait eu l’idée d’inventer ce qu’on appelait le chara-ben. Il s’agissait d’un bento dont les ingrédients avaient pris la forme de divers personnages de dessins animés. C’était depuis devenu une forme d’art que les mères de tous les milieux souhaitaient ardemment maîtriser.

Et Asuka était aussi très douée pour les faire. Ses créations allaient d’une certaine souris électrique d’un jeu vidéo à n’importe quel autre personnage auquel on pourrait penser.

Ryoma avait dû admettre que son habileté à le faire était certainement impressionnante, voire même admirable. Chaque fois qu’il se tenait dans la cuisine et qu’il essayait de cuisiner, il en venait à apprécier à quel point Asuka était habile.

Mais s’il avait le droit d’être honnête, il souhaiterait qu’elle arrête finalement d’en faire. Porter l’un de ces bentos au lycée, c’était… Eh bien, ça pouvait bien se passer auprès des filles, mais ça gaspillerait la dignité qu’il avait auprès des garçons. Jusqu’au collège, il avait mangé à la cafétéria, donc cela ne posait pas de problème. Mais avec l’avènement du lycée, il avait dû commencer à apporter son propre déjeuner.

Ryoma n’avait pas de parents et son grand-père n’était pas le genre de personne à lui préparer un bento, alors il s’était contenté du pain de la cafétéria de l’école. Mais à la mi-avril, Asuka avait eu l’idée de lui préparer un déjeuner. Il avait accepté avec reconnaissance cette offre généreuse, mais il n’avait pas été tout à fait surpris lorsqu’il avait ouvert la boîte à la pause de midi suivante.

Heureusement que personne n’avait vu ça…

Le souvenir le faisait encore frissonner un peu. Il l’avait dévorée avant que tout le monde puisse le voir, conservant ainsi les petites traces de dignité qu’il avait réussi à accumuler jusqu’à ce jour. Mais lorsqu’il l’avait appelée pour se plaindre après l’école, son déjeuner du lendemain était le déjeuner le plus basique que l’on puisse imaginer : du riz avec une seule prune marinée.

Le petit-déjeuner était aussi plutôt mauvais… Elle nous avait servi des cornflakes avec du lait et rien d’autre…

Ce n’était pas qu’il ait eu l’intention de prendre un léger déjeuner avec des flocons de maïs avec du lait, mais c’était une véritable torture après une dure séance d’entraînement matinale.

Il avait ainsi souffert de la faim jusqu’au déjeuner, mais il avait de nouveau été désemparé lorsqu’il avait ouvert le couvercle de son bento habituel. À la fin, il ravala son orgueil et s’excusa auprès d’Asuka, se maudissant au fond de son cœur tout le temps. Il savait très bien qu’acheter du pain ou préparer son propre déjeuner ne ferait qu’agacer l’humeur d’Asuka.

C’était ainsi que les bentos de Ryoma Mikoshiba avaient tous été décorés de cette manière, l’incitant à s’enfuir sur le toit et à manger seul à chaque fois. C’était l’autre raison pour laquelle il avait refusé l’offre de son camarade ce matin.

« Tu n’arrêtes pas de dire que tu nous rejoindras la prochaine fois ! », dit-elle.

« Et tu rentres toujours directement à la maison quand l’école se termine. Avec un corps comme le tien, tu perds ton temps dans les clubs littéraires ! Allez, mes camarades de classe supérieure n’arrêtent pas de me harceler à ce sujet. Viens voir le club de karaté. Tout ce que tu as à faire, c’est regarder, alors veux-tu venir ? »

Elle le regarda d’un regard penché. C’était un geste assez adorable, le genre de regard qui ferait que la plupart des hommes seraient incapables de faire autre chose que de hocher la tête à sa suggestion. Mais Ryoma s’était obstinément débarrassé de cette tentation. Ce genre de tactique de recrutement était devenu une routine quotidienne dans le mois qui avait suivi son entrée dans cette école.

« Je ne te l’ai pas déjà dit ? Je n’ai pas l’intention de faire du kendo, du karaté ou de me joindre à l’équipe d’athlétisme. Je suis vraiment désolé, mais je ne peux pas venir. »

***

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