Wortenia Senki – Tome 9

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Prologue

Le rideau de la nuit tombait lourdement sur la ville de Lentencia. Il était un peu plus de 22 heures. Un horaire bien trop tardif pour être considéré comme le soir, mais bien trop matinal pour être considéré comme la fin de la nuit selon les normes japonaises. Mais ce monde ne possédait pas la puissance de l’électricité, et selon leurs normes, c’était vraiment la nuit.

La plupart des gens n’avaient pas les moyens de garder des bougies et des lampes à huile allumées en permanence. Même pour les gens issus de la noblesse et de la royauté, le coût de l’éclairage permanent était loin d’être négligeable. Et pourtant, comme le maintien des apparences faisait partie de leur manière de vivre, ils laissaient les bougies allumées, bien que ce soit certainement une charge financière, même pour eux.

Et pourtant, dans ce monde, il y avait des exceptions à cette règle. À savoir, les quartiers de plaisir des villes. Fidèles à leur surnom, « les villes sans nuit », ces quartiers étaient éclairés toute la nuit.

Cela dit, cette illumination ne s’étendait qu’aux rues principales et aux entrées des échoppes. Dès que l’on s’engageait dans les ruelles, l’obscurité régnait en maître, et la seule lumière que l’on pouvait trouver était due au scintillement des étoiles et de la lune.

Tandis que les ivrognes pénétraient dans ces ruelles, ne laissant que des cris d’ivresse dans leur sillage, un groupe de personnes plus sobres se mêla à eux. Les membres de ce groupe avaient tous des couleurs de peau différentes. Certains avaient la peau claire et les cheveux dorés typiques du nord, tandis que d’autres étaient des hommes barbus d’âge moyen à la peau sombre rappelant une origine arabe. Et à leur suite se trouvait un vieil homme aux yeux bridés. Un homme d’origine asiatique.

Un véritable melting-pot de races et d’âges différents. Ils étaient vêtus de vêtements banals. Ils ne portaient pas d’armes, ni d’armures ou de vêtements noirs qu’un ninja pourrait porter pour se faufiler. Leurs vêtements étaient faits de coton et de lin, comme il était d’usage dans ce monde.

Personne ne leur avait prêté une attention particulière alors qu’ils avançaient dans la ruelle baignée par l’obscurité. Ils avaient fini par s’arrêter devant un immeuble résidentiel. Devant leurs yeux se trouvait une sorte de statue, faite d’innombrables pierres plates empilées ensemble.

Le fait d’appeler ça une statue était une exagération. Cela ressemblait plutôt à un jeu d’enfants, une forme instable et fragile qui pouvait s’effondrer si quelqu’un la frappait avec la semelle de sa chaussure.

Mais quelques rares personnes pouvaient voir cette forme pour ce qu’elle était, et ils savaient que ce n’était en aucun cas le résultat d’un jeu d’enfant.

Les membres du groupe sortirent leurs cartes de guilde de leurs poches et les montrèrent devant la sculpture de dragon placée contre la porte du bâtiment. Pour faire simple, ce n’était pas différent de la sécurité que l’on pouvait voir dans une grande entreprise. C’était une sorte de carte-clé. Quelqu’un dans l’Organisation avait dû travailler dans une telle entreprise auparavant, et avait utilisé son expérience pour reproduire ce système en utilisant la magie.

Les yeux de la sculpture du dragon s’illuminèrent un bref instant, puis la porte s’ouvrit sur l’extérieur, signalant ainsi qu’elle avait été déverrouillée. Le groupe entra dans le bâtiment, où ils virent un homme assis, dos à eux.

« Ils sont tous là maintenant », chuchota quelqu’un à l’oreille de Zheng, qui hocha la tête.

Zheng s’était alors retourné. C’était un homme d’âge moyen, aux cheveux noirs. Les cheveux de l’homme étaient balayés en arrière, et il était vêtu d’une queue de pie sans un seul pli et d’un nœud papillon.

Il se tenait debout, le dos bien droit, donnant l’impression d’être un individu strict. Il se comportait comme le majordome ou l’assistant d’un noble ou d’un marchand influent. En mettant de côté quant à qui il pouvait servir, ce n’était sûrement pas le genre d’homme que l’on pourrait rencontrer dans la ruelle d’un quartier de plaisir. C’était comme si on agissait pour sortir les poubelles et qu’on tombait par hasard sur un homme en smoking.

Bien sûr, ce n’était pas comme s’il était interdit de se promener dans une telle tenue, mais il y existait une chose qui se nomme bon sens. Certains styles vestimentaires s’adaptaient à certaines situations, tout dépendait de l’occasion. Il n’y avait pas de lois en la matière et personne ne serait puni pour avoir choisi de ne pas suivre ce raisonnement.

Mais même si la loi ne l’interdisait pas, cela ne voulait pas dire qu’il n’y avait pas de forces en place pour empêcher quelqu’un de le faire. Le regard des autres avait une manière invisible et pourtant brutale d’empêcher quelqu’un de se distinguer. Et à cet égard, cet homme s’était certainement distingué comme un pouce endolori.

Néanmoins, personne ne s’était moqué de Zheng pour son apparence. Chaque personne présente ici savait à quel point il était redoutable.

« Je vous remercie d’être venu si rapidement. Liu Daijin nous a donné des ordres urgents. », dit Zheng.

À ces mots, tous les autres hommes présents s’étaient visiblement crispés, mais ils avaient aussitôt hoché la tête. À en juger par leurs expressions raides, Zheng pouvait dire qu’ils avaient été informés de la situation dans une certaine mesure.

C’est logique… Cette pensée traversa alors l’esprit de Zheng. Ce n’est pas souvent que Liu Daijin convoque des gens à ses côtés comme ça…

Pendant les cinq années où Zheng avait servi Liu, les fois où le vieil homme avait donné des ordres aussi urgents étaient très rares. Mais à chaque fois que de telles exceptions se produisaient, il s’agissait toujours d’une situation où quelque chose de critique s’était produit pour l’Organisation.

Dans ce cas, les expressions sévères sur les visages de ces agents étaient à prévoir. Mais le fait de savoir comment cet incident allait tourner était encore en suspens.

C’est un cas assez inhabituel…

Le travail de Liu Daijin consistait à gérer et à administrer la division sud-ouest de l’Organisation sur le continent occidental, tout en étant chargé du renseignement et du contre-renseignement contre leur ennemi juré, l’Église de Meneos. Et si Lentencia était la base d’opérations de Liu, il n’avait jamais vraiment participé à la gestion de la ville elle-même.

Dans la plupart des cas, quelque chose de cette nature tombait sous la juridiction de Ruqaiya Redouane, l’agent chargé de gérer les affaires de cette ville. Et bien que Ruqaiya ait approché Liu pour obtenir des conseils concernant la familiarité de l’homme mystérieux avec les codes de l’Organisation, elle ne lui avait pas réellement demandé son aide.

D’après ce que Zheng savait de Liu, il respecterait normalement la position de Ruqaiya et ne ferait pas de démarche de son propre chef. Le rang de Ruqaiya au sein de l’Organisation était inférieur à celui de Liu, mais elle faisait tout de même partie des échelons supérieurs.

Quelle que soit la façon dont on examinait cette situation, cela n’avait aucun sens.

Et malgré cela, Liu avait ordonné à son serviteur et garde du corps, Zheng, de réquisitionner une force de frappe. Il devait y avoir une raison précise pour qu’il fasse cela.

Pour autant que je puisse le dire, aucune des informations que nous avons ne devrait être si alarmante…

Cette pensée fit naître une très légère ondulation dans le cœur ferme de Zheng. Ce n’était pas quelque chose dont il se vanterait, mais toutes les informations qui parvenaient à Liu étaient filtrées par lui. Les informations livrées à Liu chaque jour provenaient de tout le continent, et leur volume même signifiait que quelqu’un devait les filtrer pour que chaque élément d’information atteigne le département concerné.

Cela signifiait que la quantité d’informations que Zheng possédait sur l’homme mystérieux était égale ou supérieure à ce que Liu savait.

Si quelque chose me vient à l’esprit, c’est l’incident où Misha Fontaine et son mari ont été tués… ? Mais…

Ils avaient été informés que la mage de la cour du royaume de Beldzevia, l’un des royaumes du sud, était morte, tuée par quelqu’un. Tout comme son mari, capitaine de la garde royale. La mort de personnes d’un tel rang était une grande nouvelle dans ce monde.

En effet, le royaume de Beldzevia utilisait toute son autorité pour empêcher que cette information ne devienne publique, sachant que cela plongerait son régime dans le chaos. Les pays environnants recueillaient des renseignements de manière sérieuse, et l’ensemble du sud du continent était dans un état très douteux.

Mais inversement, il s’agissait d’une situation limitée aux royaumes du sud. Comparée à l’échelle de l’échiquier qu’était le continent occidental, la situation à Beldzevia équivalait effectivement à la perte d’un seul pion. Et bien que la perte d’un pion soit un coup douloureux en soi, même l’Organisation comprenait que parfois les choses ne se passaient pas comme elles le voulaient.

De la même manière qu’un joueur professionnel ne se lamenterait pas sur la perte de chaque pion, la mort des Fontaine, et en fait l’existence de Beldzevia dans son ensemble, n’était pas si importante à leurs yeux.

Au moins, je doute que l’incident de Beldzevia ait quelque chose à voir avec ça… Mais même si c’est le cas, qu’est-ce qu’il compte faire… ?

En tant qu’aide de confiance de Liu, Zheng avait loyalement exécuté les ordres du vieil homme, car il comprenait, au moins dans une certaine mesure, ce que Liu pensait. Mais cette fois, Zheng n’avait pas la moindre idée de ces intentions.

A-t-il une idée de qui pourrait être cet homme ? Peut-être que c’est quelque chose qui s’est passé avant que j’entre à son service ?

Zheng avait servi Liu pendant des années, et une grosse partie de son travail consistait à comprendre naturellement ce que le vieil homme pensait. Un aide qui refusait d’agir à moins d’en recevoir l’ordre explicite n’avait pas sa place aux côtés de Liu Daijin. Il devait savoir ce que son maître pensait, et commencer les préparatifs à l’avance.

Mais depuis qu’il avait reçu ses ordres jusqu’à aujourd’hui, Zheng s’était efforcé de parvenir à une conclusion sur ce que Liu prévoyait, et il n’était toujours pas près de le savoir. Honnêtement, il souhaitait pouvoir retourner auprès de Liu et le lui demander. Malheureusement, il avait reçu des ordres explicites, et Zheng devait les exécuter.

Il m’a placé à la tête d’une force d’attaque, ce qui signifie qu’il est assez prudent pour se préparer au pire…

Même maintenant, Zheng était un serviteur au service de Liu, mais son véritable rôle était celui d’un officier commandant à la tête de la force d’élite de l’Organisation, les Chiens de chasse. Ses prouesses martiales et ses capacités stratégiques lui permettaient de rivaliser avec les généraux de Qwiltantia, Helnesgoula et O’ltormea, les trois plus grands pays du continent occidental. Ce n’était pas pour rien qu’il avait survécu aux champs de bataille de ce monde fou et assoiffé de sang.

À vrai dire, il était probablement le plus fort de tous les agents de Lentencia, à part Liu lui-même. C’était pour cela qu’il était le majordome personnel de Liu Daijin, l’une des douze têtes de dragon, les dirigeants de l’Organisation. Le fait qu’un homme de son statut et de ses capacités ait été envoyé sur cette mission signifiait que Liu estimait que cet étranger était exceptionnellement compétent.

Je ne sais toujours pas ce qu’il pense, mais… Je ferai simplement ce qu’on m’a ordonné de faire.

Zheng expira lourdement, comme pour évacuer tout l’air de son corps, puis prit une profonde inspiration. Et à ce moment-là, tous les doutes avaient disparu de son cœur, comme s’il avait changé de vitesse dans son esprit.

Il avait utilisé une méthode d’autosuggestion qui lui avait été inculquée lors de son entraînement dans les forces spéciales du GIGN. À ce moment-là, Liu s’était transformé en un instrument de précision qui n’existait que pour atteindre un objectif unique.

« Nous sommes face à une seule cible. Sa force est actuellement inconnue. Il pourrait s’agir d’un espion envoyé par un pays ou par l’Église. Liu Daijin ordonne de tester ses capacités et de vérifier son affiliation. »

L’une des silhouettes qui le suivaient leva la main.

« Avez-vous une question ? », lui demanda Zheng.

« En supposant que la cible soit compétente, devons-nous donner la priorité à sa capture ? Ou… ? »

Zheng considéra la question avec un hochement de tête satisfait. Aussi minutieux qu’ils aient été, ils ne pouvaient pas être sûrs de leur succès. Surtout compte tenu du peu d’informations qu’ils avaient sur leur cible. Ce genre de situation était sujet à des développements inattendus.

Et cela soulevait la question de savoir comment ils étaient censés réagir face à une situation inattendue. Le fait que la question ait été soulevée était la preuve que les personnes réunies ici prenaient cette mission au sérieux.

« Dans le pire des cas, si la cible s’avère trop difficile à gérer, Liu Daijin nous a donné la permission de l’éliminer. Cependant, peu importe ses compétences, ce n’est qu’un seul homme. Et étant donné notre force et notre nombre, les chances que nous échouions à le capturer sont minces. »

Un sourire vicieux s’était alors glissé sur les lèvres de Zheng.

« Bien sûr, en supposant que votre travail quotidien ne vous ait pas fatigué… »

Les autres silhouettes haussèrent les épaules et sourirent amèrement. Peut-être s’agissait-il d’un rire ironique face à ce défi lancé à leurs compétences martiales, ou peut-être d’une réaction glaciale à la tentative d’humour de leur supérieur. Quoi qu’il en soit, l’air oppressant qui accompagnait le briefing de Zheng s’était quelque peu dissipé.

Les personnes réunies ici étaient des agents travaillant à Lentencia, notamment ceux qui étaient les plus spécialisés dans le combat. Cela ne signifiait pas pour autant qu’ils étaient des aventuriers ou des mercenaires. Seules trois des dix personnes réunies ici avaient affiné leurs compétences martiales grâce à ce genre de travail. Les sept autres exerçaient des professions qui, du moins en apparence, n’avaient rien à voir avec une telle violence.

Un boucher, un boulanger, un messager, un serveur de pub… Et même aussi un mendiant. Toutes ces professions étaient très éloignées de la violence et des conflits. Mais ces quatre-là étaient tous assez puissants pour être considérés comme des combattants de niveau quatre selon les normes de la guilde, ce qui signifiait qu’ils étaient des guerriers de première classe. Avec leurs prouesses, ils pouvaient aller dans n’importe quel pays du continent et s’y voir accorder une affectation en son sein.

Ainsi, les personnes que Zheng avait rassemblées ici étaient fortes.

Et même s’ils étaient quelque peu fatigués, comme l’avait suggéré Zheng en plaisantant, les chances qu’ils échouent dans cette mission étaient extrêmement faibles.

« Tu n’as pas à t’inquiéter, Zheng. Nous n’échouerons pas à un ordre qui nous a été donné par Liu Daijin. En fait, j’ai des affaires à régler demain, alors je préfère qu’on en finisse rapidement… », répondit l’une des silhouettes.

Les neuf autres gloussèrent.

« Je vais prendre cela en compte et en informer Liu. Je suis sûr qu’il sera prêt à ajouter un petit supplément à votre compensation. »

« Heheh, c’est gentil de ta part. Gérer la boulangerie est devenu un peu difficile ces derniers temps », dit la silhouette sans se gêner.

Zheng hocha légèrement la tête en réponse.

Bien, bien… Ils sont suffisamment tendus pour la situation, mais suffisamment calmes. Merveilleux.

S’ils étaient trop stressés avant un travail comme celui-ci, il y avait une chance pour qu’ils se figent sur place lorsque cela serait important. Donc, même s’il ne pouvait pas les laisser se débarrasser complètement de la tension que cette situation nécessitait, il ne pouvait pas non plus les laisser être trop nerveux.

Un fil sur lequel on exerce trop de tension finira par se rompre.

*****

Quelque temps plus tard, un homme s’approcha des portes du bâtiment depuis la rue principale. À en juger par sa coiffure et sa tenue, il était probablement le gérant d’un des commerces de ce quartier de plaisir. Il avait l’apparence soignée et ordonnée typique d’un homme dont les affaires tournent autour des plaisirs de la nuit.

« Monsieur Zheng, le client que vous avez mentionné est en mouvement. Nous avons quelqu’un du magasin qui le suit. »

Apparemment, c’était l’un des membres de l’Organisation.

« Je vois… commençons, alors. Vous êtes tous au courant du plan, non ? », dit calmement Zheng.

Les silhouettes hochèrent la tête et disparurent dans la nuit noire, l’une après l’autre.

***

Chapitre 1 : Rencontre inattendu avec un vieil ami

Partie 1

Traversant d’un pas tranquille une ruelle sombre qui dégageait une odeur nauséabonde, Koichiro Mikoshiba rabattit sa capuche sous ses yeux. Et vu comment il marchait d’un pas régulier, on ne pouvait pas imaginer qu’il avait bu depuis le matin à la taverne.

Tout cela était bien sûr calculé.

Koichiro avait toujours bien tenu l’alcool, et il avait adopté un rythme approprié sachant le travail qu’il était sur le point d’entreprendre. Le nombre de bouteilles qu’il avait vidées était impressionnant, mais comme il avait également pris soin de manger convenablement, il était très sobre. Ses membres étant pleins de vigueur, il était prêt à faire face à n’importe quelle situation.

De plus, il était tout à fait normal qu’il soit aussi prudent. Après tout, c’était Rearth. S’il avait été assez fou pour se saouler dans une taverne aussi suspecte, il aurait été dépouillé de tous ses biens avant même d’être assez sobre pour s’en rendre compte.

Ou pire, il aurait pu être vendu comme esclave avant même qu’il s’en aperçoive. Il repensa à l’un des quatre grands romans classiques chinois, Au bord de l’eau, dans lequel un homme recevait du saké empoisonné. Il était alors dépouillé de tout ce qu’il possédait, et après avoir succombé au poison, sa chair était découpée et vendue pour de l’argent. (NdT : dans le roman des couples de taverniers tuent les voyageurs riches et se débarrassent de leur chair dans la farce de leurs petits pains, mais les consommateurs desdits petits pains ne sont pas au courant du contenu de leur nourriture.)

Koichiro avait eu la chance de ne pas tomber sur un endroit assez bas pour faire cela, mais il ne serait pas surpris si un tel commerce existait dans ce monde.

C’était un monde où toute sorte de folie, aussi absurde soit-elle, pouvait se produire.

Héhé. Ils ont mordu à l’hameçon…

Depuis qu’il avait quitté le taverne, il avait senti un regard fixé sur lui. Et ce n’était pas le regard d’un spectateur curieux, mais plutôt un regard plus collant, accrocheur, qui semblait toujours venir de l’ombre.

Koichiro avait un objectif clair. Mais pour l’atteindre, il devait s’appuyer sur une méthode ancienne et archaïque.

Très bienJ’aimerais penser que tout s’est passé comme prévu, mais est-ce vraiment le cas… ?

Il était face à une Organisation qui avait étendu ses tentacules aux quatre coins du continent, tout en cachant son existence à la population. Ils n’avaient pas véritablement de plaque à leur porte comme une entreprise ordinaire en ville. Bien sûr, Koichiro connaissait son existence, et avait des moyens de contacter ses membres.

Après tout, avant qu’il ne retrouve son chemin vers Rearth, Koichiro était l’un de leurs principaux membres.

Mais c’était une chose du passé maintenant. Il n’avait aucun moyen de savoir si le signal qu’il avait envoyé au pub de Lentencia était encore utilisé. Pour autant qu’il le sache, tous ceux qui l’avaient vu pensèrent qu’il s’agissait d’une mauvaise idée de plaisanterie d’un idiot ivre.

En fait, étant donné la nature de l’Organisation, la probabilité qu’elle continue à utiliser ce code pendant tant d’années était inexistante. Il croyait vraiment que cela avait été aboli il y a des années. Il était vrai qu’il avait été suivi depuis qu’il avait quitté la taverne, mais il ne savait pas pourquoi.

Après tout, il avait quitté les lumières de la rue principale pour s’enfoncer dans les ruelles sombres. Et les ombres projetées par les lumières éblouissantes de la ville et de son quartier des plaisirs cachaient une grande quantité de boue et de crasse. En bref, ces ruelles étaient essentiellement les bidonvilles de Lentencia, le côté obscur de la ville.

Ceux qui vivaient ici n’avaient aucun espoir pour l’avenir. La seule façon de gagner sa vie dans ces bidonvilles était le travail manuel. Les femmes pouvaient vendre leur corps pour de l’argent. Et dans tous les cas, les salaires étaient terriblement bas. Si bas, en fait, que dans certains cas, on ne pouvait pas se permettre d’acheter le nécessaire. Dans ces cas-là, même l’esclavage était préférable.

Il n’y avait aucun moyen honnête et respectable d’échapper à l’étreinte sombre de ces bidonvilles obscurs. C’était pourquoi toute personne confiante dans sa force brute se tournait vers le crime. Et à cet égard, il n’y avait aucune différence entre les deux mondes.

Il était donc tout à fait plausible que quelqu’un ait pris Koichiro pour un ivrogne ayant de l’argent à dépenser, et qu’il ait pensé à rassembler son groupe de voyous afin de l’agresser.

Vu ces compétences, je doute que celui qui me suit soit un simple passant. La question est de savoir s’il est lié à l’Organisation…

Il savait qu’il avait continué à le suivre depuis qu’il avait quitté la taverne, mais qui que ce soit, il le suivait furtivement. Ils n’étaient pas tout à fait au niveau de Koichiro, mais il était certainement compétent. Il était silencieux et gardait sa présence masquée.

Et plus important encore, la façon dont il semblait coincer sa proie était parfaite. La plupart des gens ne le remarqueraient même pas avant d’avoir été égorgés. Non, peut-être qu’ils ne s’en rendraient même pas compte à ce moment-là. Celui qui suivait Koichiro était un chasseur spécialisé dans la traque des êtres humains.

Non, si quelqu’un d’aussi doué ne travaille pas pour un pays ou un groupe, cela pourrait signifier…

Sentant un soupçon inquiétant surgir dans son esprit, Koichiro secoua la tête comme pour chasser ces pensées. Bien sûr, ce n’était pas un adversaire qu’il ne pouvait pas vaincre. Les prouesses de Koichiro étaient hors du commun, et peu de gens sur ce continent pouvaient l’égaler au combat.

Il avait donné l’un de ses katanas bien-aimés à Asuka, mais cela n’enlevait rien à l’habileté et à la létalité de Koichiro. Et pourtant, Koichiro pensait que la personne qui le suivait ne choisirait pas volontairement de se battre avec lui sans raison.

Après tout, il n’y avait aucun monde dans lequel des gens aussi doués s’abaisseraient à agresser des gens dans une ruelle d’un quartier de plaisir. Ce serait comme faire travailler un chef cinq étoiles dans un fast-food.

Bien sûr, il n’y avait pas d’absolu dans ce monde. Peut-être qu’un tel « chef » aurait connu des difficultés et serait assez malchanceux pour travailler dans un endroit aussi bas. Mais le fait que de nombreux chefs de ce type soient rassemblés pour travailler dans un même endroit n’avait aucun sens. Donc, par ce raisonnement, Koichiro doutait qu’il soit un simple voyou.

La question restait cependant posée. Qui que soit cette personne, pouvait-elle travailler pour ceux qu’il recherchait ?

Soudainement, le bruit de pas contre les dalles parvint aux oreilles de Koichiro.

Je peux sentir leur présence tout d’un coup… Deux, trois… Non, ils sont cinq… Ce qui veut dire…

Les présences qui l’entouraient devenaient de plus en plus évidentes et semblaient se rapprocher de lui de toutes les directions. Ses poursuivants cherchaient probablement à le forcer à se rendre à un endroit précis.

Bien, je vais mordre à l’hameçon… Voyons comment ça se passe. Je suis curieux de voir ce qu’ils peuvent faire…

Le katana de Koichiro trembla légèrement à sa taille, apparemment par souci pour lui.

Ne t’inquiète pas, ma fille… Si le pire devait arriver, je te mettrais à contribution.

Il tapota doucement le fourreau à deux reprises, comme pour apaiser la lame en attendant que le moment soit venu.

« Toi là, avec la capuche », une voix l’avait interpellé par derrière.

C’était juste au moment où il était sur le point de faire demi-tour après s’être engagé dans une ruelle sans issue. Ses assaillants avaient probablement vu là l’occasion de frapper. Koichiro s’était retourné dans la direction de cette voix.

Hmph… Ils essaient donc de me couper la route de fuite. Ils n’ont pas l’intention de me laisser m’échapper.

Un groupe d’hommes se tenait à l’entrée de la ruelle, lui bloquant la sortie. De grands murs de pierre l’entouraient de trois côtés et, avec la seule sortie de la ruelle bloquée, Koichiro était à toutes fins utiles piégé. C’était une situation vraiment banale, mais du point de vue des attaquants, ils tenaient Koichiro fermement dans leur main.

« Puis-je vous aider ? », demanda Koichiro calmement aux hommes suffisants qui se tenaient sur son chemin.

« Oh, rien de spécial. Nous avons juste un peu trop bu au pub. Nous espérions que vous pourriez nous aider avec certaines de vos pièces. Vous voyez, nous sommes un peu malchanceux. Nous sommes de tristes bougres qui ne peuvent pas garder un emploi, hein ? », dit un homme au visage arabe et aux traits finement ciselés.

Il avait évidemment dit « aidez-nous à avoir un peu de vos pièces », mais l’intention réelle derrière ces mots était claire comme le jour. Les autres hommes éclatèrent de rire.

« Nous avons entendu parler de toi. Tu es celui qui a bu toute la journée au Hall de l’Écho, non ? », dit un autre homme.

« Vous avez la belle vie, hein ? Allez, partagez un peu de votre fortune avec nous. », ajouta un autre homme.

Le groupe éleva une fois de plus la voix en riant, après quoi ils regardèrent Koichiro avec un sourire méchant. Leurs yeux brillaient d’une sombre cupidité.

Hm, c’est donc ça leur angle d’attaque… Je m’attendais à ce qu’ils me sortent une mise en scène, mais ce sont des acteurs convaincants.

À première vue, ils ne ressemblaient à rien d’autre qu’à des voyous avides d’argent, mais Koichiro était bien plus malin qu’ils ne l’auraient supposé. Il n’en était pas fier, mais il avait vécu sa vie engluée dans les mensonges des gens, et il savait reconnaître quand quelqu’un jouait la comédie. La façon dont ils regardaient autour d’eux avec vigilance et gardaient une distance prudente lui disait que ce n’était pas de simples bandits.

Il devait donc y avoir une raison pour laquelle ils avaient décidé de l’approcher de cette façon. Ils voulaient probablement évaluer les compétences de Koichiro. Et c’était certainement quelque chose que l’Organisation aurait fait. Après tout, c’était une société secrète. Par nature, ils rejetaient l’idée d’être connus des autres.

C’était pourquoi leurs agents exerçaient des professions discrètes, et pourquoi ils ne connaissaient pas les noms et les visages des autres agents. Koichiro savait donc que si quelqu’un de l’Organisation le voyait faire ce cryptage, ils enverraient quelqu’un à sa poursuite.

Mais dans quel but ? Tel était la question ici.

Sont-ils ici pour me tuer, ou pour m’interroger… ?

En supposant que le code qu’il avait utilisé dans la taverne soit utilisé, ils soupçonneraient Koichiro d’être l’un des leurs. L’Organisation était une grande société secrète, dont l’influence s’étendait sur tout le continent. Connaître les noms et les visages de chaque agent leur était impossible. Dans ce cas, connaître le code était ce qui leur permettait de reconnaître un agent.

Mais si le code que Koichiro connaissait était encore utilisé, ils l’auraient probablement déjà approché dans la taverne. Toute cette mise en scène deviendrait donc inutile.

Donc le code a été modifié… Je suppose qu’il n’y a pas grand-chose que j’aurais pu faire différemment. Mais quand même…

L’astuce derrière le cryptage consistait en une mauvaise répartition des assiettes ou en versant la mauvaise quantité d’eau dans la tasse, il était clair que l’on faisait semblant. Alors comment l’organisation traiterait-elle un homme qui aurait laissé un faux cryptogramme ?

***

Partie 2

D’ordinaire, Koichiro aurait pensé qu’ils ne feraient rien. Il était difficile de croire qu’un faux cryptogramme pouvait être le fruit d’une coïncidence, mais il y avait toujours la possibilité qu’un civil ignorant ait accidentellement empilé des assiettes de manière à ce qu’elles ressemblent à un cryptogramme Chawanjin.

Et puisqu’il y avait une chance minime que cela se produise, l’Organisation ne pouvait pas prendre le risque de s’exposer. C’était une société secrète, qui s’efforçait de cacher son existence au grand public, ce n’était pas une organisation criminelle comme la mafia.

Mais cette fois, la situation était différente. Le cryptage Chawanjin n’était probablement plus utilisé, mais un agent avait vu Koichiro exécuter correctement un cryptage obsolète et avait supposé qu’il était un espion d’un autre groupe rival. La question était de savoir si l’Organisation allait décider de le tuer sur place ou de le capturer pour obtenir des informations de sa part. La situation sera donc bien différente selon le choix qui serait fait.

« Pourquoi es-tu si silencieux, hein ? Quoi ? Ta mâchoire s’est-elle bloquée par peur ou quoi ? », lui demanda un des hommes de manière provocante.

En disant cela, les hommes sortirent de leurs poches des sacs en cuir allongés, avec un bord épais. Il s’agissait d’un type de matraque appelé blackjack, une arme qui serait normalement considérée comme inutile dans ce monde. En la voyant, Koichiro avait compris pourquoi ils étaient là.

Ils sont donc là pour m’interroger…

Un blackjack offrait plusieurs avantages. Il était généralement fait de cuir ou de tissu, si on le remplissait avec quelque chose de lourd, comme des pierres, du sable ou même des pièces de monnaie, il pouvait être transformé en une arme assez mortelle.

C’était un peu comme si un sac plastique de supermarchés pouvait servir d’arme s’il était rempli et balancé, à condition de ne pas accorder d’importance à sa durabilité. Un coup ou deux pouvait le déchirer, bien sûr, mais sa commodité en tant qu’arme impromptue n’était pas à négliger.

Et le fait qu’il soit lourd, mais souple signifiait que les coups qu’il portait étaient violents, mais ne laissaient pas de traces. On pouvait faire entrer en douce une arme comme celle-ci dans un tribunal. D’une certaine manière, ce n’était pas une arme pour tuer, mais une arme conçue pour infliger de la douleur. Le fait que les policiers américains aient eu l’habitude de porter ces armes au lieu de matraques dans le passé n’était pas surprenant.

Mais ces avantages n’étaient significatifs que dans les pays qui adhéraient aux droits de l’homme et cherchaient à préserver la loi. Ce monde n’interdisant pas le port d’armes, porter quelque chose d’aussi ésotérique que le blackjack n’avait donc aucun sens. S’ils cherchaient à tuer, une épée ou une matraque métallique serait bien plus efficace.

Et cela rendait leurs intentions claires. S’ils voulaient le tuer, ils seraient libres de porter et de manier des épées ou des lances.

« Pourquoi ne dis-tu rien ? Quoi ? As-tu si peur que ça ? Hein ? »

Ils répétaient la même raillerie comme une sorte de voyou caricatural.

Koichiro les regardait simplement avec un sourire sardonique. Il avait l’impression qu’on lui montrait une sorte de tour de magie dont il connaissait déjà le secret. Pourtant, il souhaitait vraiment observer leurs méthodes un peu plus longtemps.

J’imagine que je devrais essayer de les secouer un peu et voir ce qu’ils font…

Après tout, les compétences d’un subordonné reflètent les capacités de son supérieur. Faisant semblant de réfléchir pendant une seconde, Koichiro fouilla dans sa poche et en sortit une pièce d’or. Il semblait pourtant bien trop calme pour donner l’impression qu’il avait été menacé de remettre son argent. Les deux hommes échangèrent un regard, comme s’ils se demandaient comment réagir.

« Je vois, je vois… Eh bien, ne pas avoir assez à manger rendrait la vie difficile. Et je peux certainement compatir à la douleur de ne pas pouvoir boire son alcool préféré… »

Sur ces mots, Koichiro utilisa son pouce pour lancer la pièce d’or.

« Bien. Prenez-la. »

La pièce d’or roula sur le sol, s’arrêtant finalement lorsqu’elle heurta l’homme arabe qui avait choisi de se battre avec lui.

« N’allez-vous pas la ramasser ? », demanda Koichiro, sa voix grave résonnant dans la ruelle.

Apparemment, ces hommes ne s’attendaient pas à ce qu’il réponde à leur provocation flagrante par une raillerie de son cru, et la confusion se lisait sur leurs visages.

Maintenant, comment vont-ils réagir… ?

Une pièce d’or représentait une petite fortune, mais aucun d’entre eux ne semblait vraiment réagir au fait qu’une pièce venait littéralement d’atterrir à leurs pieds. Ce que Koichiro avait fait leur parut si inattendu que leur esprit s’était arrêté momentanément.

La réaction à laquelle on pouvait s’attendre était qu’ils laissent tomber leur jeu, perdent leur calme et attaquent Koichiro. Cela signifiait un combat sans aucune coordination ou planification. Un déferlement de violence aveugle. Mais tout de même, ces hommes étaient tous puissants et en position de force dans cette situation. Ils savaient qu’ils ne devaient pas se laisser prendre à une telle raillerie.

Les deux hommes qui se tenaient à l’avant-garde du groupe échangèrent des regards et hochèrent la tête. Ils chargèrent ensuite en avant, faisant tournoyer leurs blackjacks dans les airs. Il s’agissait de mouvements entraînés qui faisaient bon usage des muscles de leur taille, de leurs épaules et de leurs bras. Ils bougeaient parfaitement leurs corps, qui étaient renforcés par la magie martiale.

C’était la preuve que leur cœur, leur technique et leur physique, les trois qualités qui composent un guerrier, étaient en parfaite harmonie. D’après l’estimation de Koichiro, leur force avoisinait le niveau quatre, mais leurs mouvements organisés et leur coordination les mettaient au niveau d’un guerrier de niveau cinq.

Je vois… Ils attaquent de deux côtés, tandis que les autres servent de renfort.

S’ils étaient tombés dans le piège de Koichiro, les cinq auraient sauté sur lui en même temps, le maudissant peut-être inutilement. Mais à la place, ils avaient décidé de laisser tomber la comédie et de commencer leur attaque. Ils avaient pris en compte l’espace confiné de la ruelle, laissant trois d’entre eux en arrière pour couvrir les avant-gardes.

Les blackjacks sifflaient en volant dans les airs. Les esquivant de justesse, Koichiro analysa la situation calmement. L’homme de gauche avait balancé son blackjack horizontalement, essayant de frapper l’arrière de la tête de Koichiro. C’était un coup lourd, renforcé par une grande force centrifuge. Un coup direct rendrait Koichiro immobile. Selon la façon dont le coup frappait, il pourrait même lui écraser le crâne.

Bonne coordination. Pas mal.

Accroupi, Koichiro évita le coup et recula d’un pas rapide pour créer une distance entre lui et ses attaquants.

« H-Hé ! »

Le premier à l’attaquer, un homme d’Asie du Sud-est, s’écroula soudainement à genoux et s’écrasa face première sur le sol.

« C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce que tu as fait ?! »

L’un des hommes accrochés en renfort éleva la voix en signe de surprise, s’avançant pour prendre la place de son camarade tombé.

Il était clair que chacun d’entre eux était individuellement bien entraîné, mais leur coordination en tant qu’équipe était également considérable.

« Oh, pas grand-chose. J’ai juste donné un coup sur sa mâchoire quand nous nous sommes croisés. », dit Koichiro d’un ton posé.

Même si ses adversaires le regardaient avec une inimitié et une soif de sang évidentes, Koichiro leur montrait toujours son sourire. Il tapa deux fois du doigt contre sa propre mâchoire, comme pour illustrer son propos. C’était néanmoins suffisant pour faire comprendre ce qu’il avait fait. La soif de sang des hommes était devenue plus palpable.

Koichiro n’avait pas porté ce coup avec son poing, mais avec le bas de sa paume. En raison de cela, la mâchoire de l’homme n’avait pas été brisée par le coup, mais l’impact sur son cerveau avait été sévère. La commotion garderait cet homme inconscient pendant au moins dix à vingt minutes.

Je les ai peut-être sous-estimés… Je savais qu’ils seraient durs, mais on dirait qu’ils ont vu leur part de batailles.

Koichiro n’avait pas été blessé par l’échange, mais en toute honnêteté, il ne pouvait pas dire qu’il l’ait parfaitement géré. Il avait surtout évité le deuxième coup à l’arrière de sa tête par pure chance. Individuellement, ces gens étaient tous assez compétents, mais leur capacité à se battre en groupe était ce qui les rendait vraiment redoutables.

Bien sûr, les choses seraient différentes s’il avait le droit de les tuer. Briser une colonne vertébrale ou détruire un cœur à mains nues était tout à fait dans ces cordes. Les jeter au sol et bloquer leurs articulations était également un jeu d’enfant. Et si les choses tournaient vraiment mal pour lui, il pouvait dégainer l’épée rengainée à sa taille.

Pourtant, tuer les agents de l’Organisation ne serait pas sage… Et les blesser d’une manière dont ils ne pourront jamais se remettre est aussi une mauvaise idée.

Il n’y avait actuellement aucune relation entre Koichiro et l’Organisation. Koichiro était un ancien membre, mais c’était du passé maintenant.

Si seulement j’étais capable de les rencontrer…

Il y avait quelques dizaines de personnes que Koichiro connaissait dans l’Organisation. Bien sûr, étant donné la nature féroce de ce monde, il y avait une chance que certains d’entre eux ne soient plus en vie. Mais en même temps, il savait qu’il n’y avait aucune chance qu’ils soient tous morts.

Tous ses vieux amis étaient des guerriers hors pair, chacun d’entre eux était une armée à lui tout seul. Et même à l’époque où Koichiro était dans l’Organisation, ils étaient déjà des membres de très haut rang. Tant que l’Organisation conservait au moins un semblant de ce qu’elle était auparavant, Koichiro était persuadé que si seulement il rencontrait l’un de ses anciens camarades, ils lui prêteraient volontiers leur aide.

Et même si l’un d’entre eux avait atteint un statut élevé dans la société, il était peu probable qu’il refuse la demande d’aide d’un vieil ami. En supposant, bien sûr, que les deux soient effectivement des amis. Naturellement, cela ne signifiait pas que l’ami en question pouvait demander n’importe quoi. Il y a des limites au bon sens, et une compensation serait bien sûr de mise.

Mais tout cela dépendait du fait que Koichiro ne tue aucun des membres de l’Organisation.

Même s’il s’agissait de ses vieux amis, Koichiro éliminerait toute chance de négociation en tuant leurs subordonnés. Vieux amis ou pas, ils ne pouvaient pas négliger la mort de leurs subordonnés.

Peut-être que je devrais faire bouger les choses… Bien que j’aimerais ne pas avoir à le faire.

Honnêtement, ce que Koichiro était sur le point de faire était un pari risqué. Mais à ce rythme, il serait obligé de tuer ses attaquants.

Koichiro brisa silencieusement sa posture. L’aura de combat qui émanait de chaque centimètre de son corps, il y avait encore un instant se dissipa soudainement.

« Mais qu’est-ce que tu fais ? », lui siffla l’homme arabe.

Atteindre la mâchoire de quelqu’un en le croisant était plus facile à dire qu’à faire, et l’homme qu’il avait assommé était de la même taille que Koichiro. Aux yeux de l’assaillant arabe, le fait qu’il ait pu si facilement esquiver une attaque et asséner un tel coup paralysant montrait clairement à quel point l’homme encapuchonné devant lui était habile. Mais cela rendait encore plus incompréhensible la façon dont il avait rompu sa position. Il pouvait s’agir d’une ruse pour les prendre au dépourvu, mais quelqu’un d’aussi fort que lui n’aurait pas besoin de s’abaisser à ce genre de ruse pour les percer et s’échapper.

***

Partie 3

« C’est assez », dit Koichiro.

Les mots qui quittèrent ses lèvres laissèrent les attaquants surpris.

Que… fait-il ?

Ils le regardèrent attentivement, afin de se méfier d’une potentielle attaque-surprise, mais Koichiro ne fit rien de tel.

« J’en ai assez dit. Nous pouvons arrêter de nous tester l’un l’autre », dit Koichiro en retirant sa capuche.

Ses yeux brillaient d’un éclat rouge comme un démon. Face à sa force de volonté intense, semblable à une lame, les hommes durent retenir nerveusement un cri de surprise.

« Je m’appelle Koichiro Mikoshiba. Quel est le vôtre ? »

Son ton indiquait clairement qu’il n’allait pas les laisser argumenter contre lui. Il n’y avait pas la moindre trace de l’attitude désinvolte qu’il affichait lorsqu’il vivait au Japon. Il y avait une pression écrasante dans son attitude, celle du genre qui non seulement commandaient les gens, mais considéraient cela comme leur manière naturelle de vivre.

« Kalim… », dit l’homme, toujours anxieux.

Le fait que son adversaire l’ait suffisamment accablé pour divulguer son nom était une source de grande honte pour Kalim. Mais il réalisa également que lancer une autre attaque contre cet homme n’était pas une option pour le moment.

« Hmm… Très bien. J’ai besoin que tu me rendes un service, Kalim. », dit Koichiro tout en tendant son épée toujours rengainée devant Kalim.

Hm. Cette saveur est aussi proche que possible de celle que je connaissais chez moi…

Un petit bol à thé en porcelaine se trouvait dans les mains de Liu, il contenant une petite quantité de thé, juste assez pour une gorgée. Un arôme doux s’élevait du thé, rappelant les olives parfumées. Il s’agissait d’un type de thé conçu pour ressembler au Huangjin Gui, une variété de qualité supérieure originaire de Chine.

Bien sûr, malgré toute sa ressemblance, il était différent à bien des égards. C’était toujours une imitation du Huangjin Gui. Pendant sa jeunesse, Liu Daijin vivait dans la province chinoise de Fujian, dans le comté d’Anxi à Quanzhou. Comparé au thé qu’il prenait avec son père à l’époque, c’était comme le jour et la nuit.

Cela dit, ces imitations nous sont toujours nécessaires.

Ce thé n’existait pas seulement pour satisfaire les goûts de Liu. Il existait de nombreux types de thé différents, selon la région où les feuilles avaient été récoltées et la façon dont elles étaient raffinées. Les mêmes types de feuilles pouvaient donc donner des arômes et des saveurs différents.

Le thé noir et le thé vert étaient deux types de thé totalement différents, fabriqués selon des méthodes différentes. Le thé chinois était divisé en six types généraux de thé, ce qui permettait un large éventail de saveurs et de parfums. Ils étaient vendus pour répondre à différents besoins et occasions.

Au début, ces substituts de thé étaient fabriqués simplement pour compenser un sentiment de nostalgie. Mais à mesure que l’Organisation prenait de l’ampleur et commençait à s’infiltrer dans le monde souterrain du continent occidental et dans l’ensemble de sa société, des choses comme ce thé prirent un rôle plus important.

Normalement, les cultures de ce monde et de Rearth étaient fondamentalement différentes. L’avancée de la culture et de la société avait une façon d’affecter les gens d’une manière similaire aux narcotiques. Au début, l’Organisation ne vendait des produits comme le thé qu’à la noblesse, mais au fil du temps, ils avaient fait leur entrée dans les foyers ordinaires. À présent, les recréations de produits connus de Rearth étaient devenues l’une des principales sources de revenus de l’Organisation.

Liu Daijin était responsable de la production de feuilles de thé, mais d’autres membres de l’Organisation avaient réussi à reproduire des plats et des objets artisanaux. Pourtant, aucun d’entre eux n’était authentique. C’était tout simplement des contrefaçons. Et du point de vue d’une personne vivant dans le Rearth moderne, leur qualité n’était pas particulièrement élevée.

Mais encore une fois, on dit que l’imitation est la manifestation la plus sincère de la flatterie…

Dans les arts martiaux chinois, la première chose que l’on apprenait était les formes, c’est-à-dire imiter mécaniquement les mouvements de l’art, tels qu’ils avaient été transmis par ses prédécesseurs. D’une certaine manière, on pourrait dire que l’on imitait simplement, voire que l’on arnaquait ses propres professeurs. Les apprentis cuisiniers essayaient également d’imiter les saveurs de leurs professeurs. Et au fur et à mesure, ils maîtrisaient les bases et finissaient par créer leurs propres plats originaux.

À cette fin, l’imitation ne pouvait être qualifiée de mauvaise action en soi. On ne pouvait l’appeler ainsi que lorsqu’on ignorait complètement l’existence de l’original.

Mais ce n’est pas comme si c’était quelque chose dont on doive s’inquiéter dans ce monde, non… ?

Les concepts de droit d’auteur et de propriété intellectuelle ne s’étendaient certainement pas à d’autres mondes parallèles. Liu l’avait noté pour lui-même avec une sorte d’amusement sardonique. Mais au moment où cette pensée lui traversa l’esprit, on frappa à la porte de sa chambre.

« Pardonnez l’interruption, j’ai un rapport urgent à faire… »

C’était son aide de confiance et majordome, Zheng. Le bras droit d’un des anciens de l’Organisation, Liu Zhong Jian, ou Liu Daijin, comme l’appelaient les Japonais.

« Entre. J’écoute », dit Liu tout en séparant brièvement ses lèvres du bol pour permettre l’entrée de l’homme.

« Excusez-moi, monsieur. »

Zheng ouvrit la porte et regarda Liu avec une révérence respectueuse. Normalement, Zheng était du genre à entrer dans la pièce et à en finir avec le rapport aussi vite que possible, mais pour une raison quelconque, il se tenait maintenant à l’entrée, la tête basse. Et de plus, il tenait un katana dans sa main droite.

« Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ? »

Liu hocha la tête devant le comportement inhabituel de Zheng.

Ses mains, revêtues de gants blancs, tremblaient visiblement. La première chose qui vint à l’esprit de Liu à cette vue fut la possibilité que Zheng et ses hommes aient échoué.

Non. Zheng ? Il n’aurait pas pu…

Il avait dix agents agissant sous ses ordres pendant cet assaut. Liu avait été briefé sur le plan de Zheng pour l’opération. Leur force serait divisée en avant-gardes et en renforts, et ils coinceraient leur cible dans une ruelle. L’utilisation de dix personnes et de l’espace confiné de la ruelle semblait être un bon plan, peut-être même trop prudent.

Mais le résultat, contrairement aux attentes de Liu, était apparemment défavorable. Bien sûr, c’était tout ce que Liu pouvait comprendre de la situation pour le moment.

Liu le regarda alors avec son habituel sourire doux : « Zheng, je ne peux pas t’entendre de là-bas. Approche-toi. »

Liu avait servi à Zheng une nouvelle tasse de thé. Peu importe que Zheng eût échoué ou réussi dans sa tâche, il aurait besoin de savoir ce qui s’était passé et s’ils devaient prendre une contre-mesure. Il essaya donc d’éviter de mettre la pression sur Zheng, et ceci pour qu’il ne déforme pas le contenu du rapport à cause de son stress.

« Viens donc. Bois. »

Il le traitait de la même manière qu’il considérait Ruqaiya Redouane, l’agent chargé de diriger Lentencia. C’était un moyen simple, mais efficace de calmer les nerfs.

« Merci beaucoup, monsieur… »

Mais il semblerait que la considération de Liu ne faisait que le mettre encore plus mal à l’aise. Plus Liu était prévenant, plus cela semblait creuser le cœur de Zheng.

« Eh bien ? Que s’est-il passé ? », demanda Liu doucement, compatissant aux sentiments de Zheng.

Mais il semblait que répondre à cette question était trop difficile pour Zheng, vu le mal qu’il avait à entrouvrir les lèvres.

« Eh bien, je… »

En vérité, si tout ce qu’il avait à faire était de signaler que leur attaque avait échoué, les choses seraient d’autant plus simples. En ce qui concernait la logique établie de ce monde, il aurait dû être impossible pour Zheng d’avoir à faire ce rapport. Pourtant, il savait que se taire ne les mènerait nulle part. Zheng prit donc une profonde inspiration. Se ressaisissant, il posa le katana sur la table.

« Oh… Vu la qualité de fabrication, il s’agirait d’un katana japonais, non ? » dit Liu tout en plissant les yeux et en regardant l’arme.

Elle avait un fourreau en laque noire, et la poignée était ornée de fils de soie. La lame avait toutes les caractéristiques que Liu savait être associée à un katana japonais.

Hmm… On l’a fait venir du continent oriental ? J’admets que c’est inhabituel, mais est-ce vraiment si surprenant ?

Des lames similaires aux shamshirs étaient utilisées sur le continent central, tandis que des armes proches de la forme du shotel éthiopien étaient populaires sur le continent sud. Le continent oriental, en comparaison, produisait des épées semblables au liuyedao et au katana.

Il était néanmoins rare de voir ce type d’épée sur le continent occidental. Les épées utilisées sur ce continent étaient entretenues et trempées de manière complètement différente de celle d’un katana. Ces derniers nécessitaient des pierres à aiguiser différentes pour conserver leur tranchant effilé, et il n’y avait pratiquement aucun artisan capable de tremper ces lames sur ce continent.

On pouvait en dire autant du fourreau et de la poignée. Des anecdotes racontent que les katanas ne pouvaient jamais se plier ou se casser, mais ces épées nécessitaient un entretien approprié pour montrer leurs véritables prouesses. À cet égard, les katanas étaient rarement vus sur le continent occidental. Leur utilité était limitée, car il n’y avait personne pour les garder aiguisés après usage.

Mais aussi peu pratiques qu’ils soient, cela ne signifiait pas qu’il n’y avait absolument aucune chance d’en trouver sur ce continent. Il y avait bien des villes portuaires, et bien que beaucoup ne faisaient du commerce qu’entre les différents pays du continent, certaines d’entre elles avaient des marchands qui naviguaient vers des terres de l’autre côté de la mer.

Ces marchands revenaient avec leurs navires remplis d’objets exotiques qui étaient ensuite vendus à des prix élevés aux nobles curieux. Des objets tels que des vases, des bijoux et des portraits représentaient une partie de leur marchandise, mais certains marchands apportaient également des armes.

Et donc, croyant que ce katana était arrivé sur le continent de cette façon, Liu tira la lame de son fourreau. La lame blanche scintillait, son tranchant était si net que Liu avait l’impression que son champ de vision pouvait être coupé rien qu’en la regardant.

La qualité de cette épée était incontestable. Et ce n’était pas tout, il s’agissait d’une épée magique à laquelle avait été appliqué un puissant enchantement. Mais au moment où il vit l’écusson gravé sur la lame, Liu sentit une secousse le traverser.

Est-ce que je lis mal ? Non… La crête et le tranchant sont indéniables. Cette épée lui appartient…

Liu n’était pourtant pas un expert en matière de katana. Il pouvait en général à peine distinguer les types d’armes. Mais le katana qu’il regardait maintenant était une tout autre histoire. Il était convaincu que même si cette lame singulière était mêlée à un millier d’autres katanas, il serait capable de la reconnaître et de la distinguer des autres.

Et il était tout à fait naturel qu’il le fasse. Après tout, cette épée, Kikka, et sa sœur, Touka… Ces deux lames jumelles lui avaient sauvé la vie de nombreuses fois dans le passé. Il n’aurait jamais manqué de reconnaître les épées brandies par son ami Koichiro Mikoshiba.

Mais cela n’aurait pas dû être possible.

Retirant précipitamment le rivet de la poignée de l’épée, il examina l’inscription gravée sur la soie de l’épée.

Mais ce n’est pas possible… À l’époque, il avait Kikka avec lui…

C’était un grand projet, auquel l’Organisation avait consacré beaucoup de fonds et d’efforts. Et pourtant, malgré tous leurs efforts, il s’était terminé de la pire façon possible. Il y a cinquante ans, des gens de Rearth avaient essayé d’exécuter un rituel de contre-appel, destiné à ramener les gens dans leur monde d’origine, mais le processus avait mal tourné. Et ce fut alors que Koichiro Mikoshiba disparut, avec ses deux épées à la main.

« Zheng… Comment as-tu acquis Kikka… cette épée ? », demanda Liu avec une expression sévère qu’il n’aurait pas montrée normalement.

« As-tu appréhendé l’homme de tout à l’heure ? »

« Oui… L’homme a aussi appelé cette épée Kikka. »

« Vraiment ? Dans ce cas… »

Alors que Liu parlait, Kikka tremblait légèrement dans ses mains, comme pour répondre à la question de Liu. Et puis, Zheng prononça les mots décisifs qui verrouillèrent tout.

« Oui, l’homme mystérieux que nous avons attaqué s’est identifié comme étant Koichiro Mikoshiba, le chef de l’Organisation qui a disparu il y a plusieurs décennies… »

« Tu ne veux pas dire que… Il est toujours en vie ? »

À cette réponse inattendue, l’expression de Liu se contorsionna.

Il ne se demandait pas pourquoi son bras droit, d’ordinaire si distant, calme et posé, avait hésité à donner ce rapport.

***

Partie 4

Dans une maison close située dans un coin du quartier commercial de Lentencia, Koichiro Mikoshiba était allongé sur un canapé dans l’une des chambres d’hôtes, apparemment très calme.

« Liu Daijin devrait bientôt arriver », dit Zheng tout en versant du thé frais dans le bol de Koichiro.

« Hm », répondit Koichiro d’un air posé.

Il n’y avait plus le moindre soupçon de cette aura dangereuse qui émanait de son corps plus tôt dans la nuit.

Mais nous l’avons affronté plus tôt, cet endroit doit donc être un territoire ennemi pour lui. Et pourtant, la façon dont il reste calme… C’est comme les légendes le disent…

C’était la première fois que Zheng rencontrait Koichiro face à face. Quelques décennies s’étaient écoulées depuis que Zheng avait été amené dans ce monde, et Koichiro avait déjà disparu. On avait dit à Zheng qu’il était apparemment mort.

Alors c’est vraiment lui…

Zheng avait entendu d’innombrables légendes sur Koichiro Mikoshiba. Toutes les histoires évoquaient l’image d’un démon enragé, une sorte de dieu guerrier. Durant les premières années de l’Organisation, Koichiro Mikoshiba était considéré comme le plus grand guerrier de l’Organisation.

Parmi ses premiers exploits, citons la bataille du château de Dergstein, dans le royaume d’Helnesgoula, et le siège de Truesta, une ville située dans les régions méridionales de Myest. Sans compter les innombrables escarmouches contre l’Église de Meneos, dont il reste peu de traces.

Il avait combattu dans au moins dix guerres majeures. Et si l’on comptait les escarmouches et les affrontements mineurs, il avait parcouru des centaines de champs de bataille. On ne pouvait pas compter le nombre de mérites que cet homme avait gagnés. Il était fermement convaincu que sans cet homme, l’Organisation n’aurait pas connu une telle expansion.

Et c’était pourquoi l’Organisation chantait encore ses louanges des décennies plus tard. Il était vrai que certaines histoires semblaient exagérées, comme celle où il aurait tué tout un ordre de chevaliers à lui tout seul. Mais lorsque Liu lui avait dit que cette histoire était vraie, le cœur de Zheng dansa d’excitation, comme s’il était à nouveau un jeune garçon.

Et face à un tel héros, Zheng ne pouvait s’empêcher de laisser tomber légèrement son masque. Après tout, il était aussi un guerrier.

« Goûtez-le et donnez-moi votre avis », dit Zheng tout en encourageant Koichiro à goûter le thé.

Il n’était évidemment pas empoisonné. Mais étant donné la situation tendue dans laquelle ils se trouvaient il y a peu de temps, Koichiro considérait toujours cet endroit comme un territoire ennemi. Un imbécile pacifique qui ne savait rien de la bataille aurait pu être assez crédule pour accepter son offre. Mais un guerrier expérimenté réfléchirait deux, voire trois fois, avant de consommer la nourriture ou la boisson que lui offrait l’ennemi.

Zheng s’attendait à ce qu’il refuse poliment, ou au moins qu’il attende d’abord que Liu soit présent.

« Oui, bien sûr », dit Koichiro, à la grande surprise de Zheng.

En hochant la tête, il prit le bol et sirota le thé tranquillement. Son goût unique se répandit de façon rafraîchissante sur sa langue. La saveur était un peu mince et diluée, mais elle contenait une qualité particulière et noble qui fit naître un sourire sur les lèvres de Koichiro.

« Hm, il possède une noble saveur. On a dû passer du temps à le préparer. L’eau que tu as utilisée est de bonne qualité. »

À ces mots, l’expression rigide de Zheng s’effondra.

« Vous pouvez le dire ? Je l’ai fait en utilisant de vraies feuilles de Junshan Yinzhen que j’ai eu la chance d’acquérir. J’ai rarement l’occasion de les brasser. »

Cela aurait pu passer pour de l’impudence, mais même Liu Daijin aurait eu du mal à acquérir un thé du niveau de celui que Koichiro venait de boire. Selon la situation, il pourrait être considéré comme si précieux que personne ne pourrait y attacher un prix.

Après tout, ce thé jaune était originaire de l’île de Junshan, dans la province chinoise du Hunan. Seuls mille kilogrammes de feuilles de thé sont produits chaque année, dont la majorité est achetée par les personnes les plus riches de Chine ou par les grands fabricants de thé. Les gens du peuple avaient peu de chances d’en acquérir.

Cent grammes de feuilles de thé coûtent plusieurs milliers de yens, ce qui montre bien à quel point ces feuilles de thé sont une denrée précieuse. En comparaison, des paquets de cinq cents grammes de thé de qualité moyenne se vendaient au même prix. Les empereurs de Chine favorisaient ce thé depuis l’antiquité, et on pouvait vraiment dire que c’était un thé digne d’une maison impériale.

Quant à savoir ce que faisait un thé aussi rare que celui-ci dans ce monde… la raison en était ridiculement simple. Il n’y avait que deux possibilités de trouver un objet de Rearth dans ce monde. Soit ils avaient été apportés par une personne invoquée dans ce monde, soit il avait été attiré dans ce monde par une disparition surnaturelle. Dans les deux cas, ils avaient été transportés ou se trouvaient à proximité de la personne qui avait été amenée dans ce monde.

Par ailleurs, ce thé avait été obtenu par un jeune Chinois qui avait eu la malchance d’être appelé dans ce monde. Il avait travaillé dans la production de thé. Et comme la plupart des jeunes gens de notre époque, il ne posait jamais son smartphone, mais il avait aussi beaucoup de passion pour son métier. C’était un homme un peu excentrique qui parcourait les champs en produisant des feuilles de thé pour la recherche.

Les feuilles de Junshan Yinzhen qu’il avait sur lui lorsqu’il fut convoqué étaient le résultat du fait qu’il avait supplié un maître artisan de lui fournir un échantillon de feuilles pour ses recherches. C’était l’article authentique. Et quand il avait été amené dans ce monde, le pays qui l’avait appelé trouva le sac avec les feuilles à côté de lui. De toute évidence, il s’était accroché à ce qu’il avait à proximité lorsqu’il fut appelé.

Par la suite, il connut de nombreux hauts et bas avant de trouver un emploi dans l’une des usines de production de thé de l’Organisation. Lorsqu’il avait rejoint l’Organisation, Liu avait appris l’existence des feuilles de thé Junshan Yinzhen et les lui avait achetés pour une grosse somme d’argent.

On pourrait très bien dire que ce thé n’était parvenu à Koichiro que par une série de coïncidences, un véritable alignement des planètes. Pourtant, quelques centaines de personnes étaient convoquées chaque année, donc tant que l’on n’était pas difficile sur la marque, il était possible que le thé de Rearth se retrouve dans ce monde. Mais il s’agissait le plus souvent de thé noir ou rouge, ou même simplement de thé en bouteille plastique.

En tant que tel, ce thé n’était certainement pas quelque chose que l’on servirait à une personne qui n’avait aucun goût pour le thé haut de gamme. En fait, si Liu ne lui avait pas ordonné d’utiliser ces feuilles, Zheng n’aurait pas pensé à le lui servir. Néanmoins, le fait qu’il ait obéi le rendait d’autant plus heureux d’entendre l’impression honnête et positive de Koichiro.

« Excusez-moi », une voix étouffée était venue de derrière la porte, accompagnée d’un léger coup.

Sur ce signal, Zheng se dirigea rapidement vers la porte et fit entrer le propriétaire. Mais lorsque la porte s’était ouverte, Liu n’était pas entré dans la pièce. Il était resté debout, figé sur place, et regarda la pièce avec un étonnement choqué. Ses yeux se fixèrent sur l’homme qui se leva du canapé pour le saluer. Les deux hommes étaient restés debout un long moment, les regards fixés l’un sur l’autre.

« C’est vraiment toi, Koichiro… ? »

Liu avait finalement réussi à cracher les mots.

Ce n’était pas vraiment une question, mais plutôt une façon pour Liu de mettre en mots sa propre conviction. Après tout, le vieil homme qui lui faisait face avait encore un semblant du jeune homme qu’il avait connu autrefois dans ses traits de visage durcis.

« Oui. Ça fait… longtemps. Liu Zhong Jian. Non… »

Les lèvres de Koichiro se retroussèrent en un profond sourire.

« J’ai entendu dire qu’on t’appelle Liu Daijin maintenant. »

Aah, il n’a pas changé… Il a toujours été comme ça.

Il y a un demi-siècle, Liu Zhong Jian et Koichiro Mikoshiba avaient traversé le champ de bataille comme des camarades, luttant pour défendre les valeurs de l’Organisation. Les mains de Liu tremblaient tandis que son champ de vision se troublait d’émotion.

« Mon ami, appelle-moi comme tu veux. Je t’appellerai aussi comme je veux. »

« Je vois. Alors je t’appellerai Zhong Jian, comme je l’ai fait autrefois. »

Sur ces mots, les deux hommes se sourirent l’un à l’autre.

***

Partie 5

Après avoir savouré un moment la joie de leurs retrouvailles, ils s’étaient assis sur des chaises préparées dans la chambre d’amis. Il y avait tellement de choses qu’ils avaient besoin de demander à l’autre.

« Tu peux rester et écouter, Zheng, mais tu ne dois pas parler. », dit Liu à son assistant.

« Compris », Zheng s’inclina silencieusement et retourna dans l’un des coins.

Le regardant d’un air absent, Liu entama la conversation. De son point de vue, un ami que l’on croyait mort depuis longtemps était soudainement revenu à la vie. Il voulait naturellement savoir ce que Koichiro avait traversé. Surtout si cela concernait le souhait le plus cher de l’Organisation.

« J’avoue que je ne pensais pas que nous nous reverrions comme ça, Koichiro. Quand le rituel a mal tourné et que tu as été pris dans l’engrenage, nous avions tous cru que tu étais mort… »

S’interrompant, Liu dirigea un regard perçant vers Koichiro. Ses yeux étaient remplis d’une volonté de fer qui ne permettait aucun mensonge.

Il était logique qu’il devienne si sérieux, retourner à Rearth était ce qu’ils avaient tous cherché pendant de nombreuses années, et l’une des principales raisons de l’existence de l’Organisation.

« Alors… As-tu réussi à retourner sur Rearth ? Sur… notre Terre ? »

Liu Daijin mit des mots sur la question qui brûlait dans son cœur comme un hurlement.

Koichiro hocha lentement la tête.

« Oui… J’ai réussi à revenir. J’avais vécu ma vie de ce côté jusqu’à il y a quelques mois. »

En entendant ces mots, un sanglot s’échappa des lèvres de Liu Daijin. Il se pencha en avant, pressant Koichiro pour obtenir plus de réponses.

« Et quoi d’autre ? Est-ce que les autres sont revenus aussi ?! »

Lors de leur tentative de mener le rituel de contre-sommation, ils avaient essayé d’envoyer quelques personnes considérées comme des traîtres à l’Organisation à titre expérimental. Lorsque le rituel avait mal tourné, vingt-neuf membres de l’Organisation furent aspirés dans l’interstice dimensionnel. Les dirigeants de l’Organisation n’avaient eu d’autre choix que de les déclarer tous morts.

Mais puisque Koichiro avait survécu, il était possible que les autres soient encore en vie. Étant donné les résultats tragiques du rituel de contre-appel, l’Organisation avait scellé toutes les informations à ce sujet, et toute nouvelle recherche sur le sujet était strictement interdite. Mais en fonction des réponses de Koichiro, ils pourraient très bien les reprendre. Et dans le meilleur des cas, ils seraient en mesure de renvoyer leurs compagnons d’infortune sur Rearth à tout moment.

Mais tout en réalisant l’espoir fugace dont Liu était envahi, Koichiro devait relayer la dure vérité.

« Non, je n’ai pas vu les autres depuis lors… Ils sont probablement… Je suis désolé », Koichiro secoua la tête en silence.

En voyant l’espoir fugace dans les yeux de Liu se briser, Koichiro ne pouvait que s’excuser. Mais il ne pouvait pas mentir à ce sujet. Des vies humaines étaient en jeu.

« N’y a-t-il pas une chance qu’ils aient simplement atterri ailleurs et que tu ne les aies pas rencontrés ? »

Liu regarda Koichiro avec un regard accroché, comme s’il refusait d’abandonner tout espoir.

C’était en effet une possibilité, mais Koichiro y avait naturellement pensé lui aussi.

« Non. Cela me fait mal de le dire, mais je crois que les chances que cela se produise sont assez minces. Lorsque j’ai été pris dans le rituel, je me suis retrouvé dans l’État de l’Indiana aux États-Unis. J’avais été transporté dans une chambre d’une maison délabrée. »

À ces mots, l’expression de Liu était devenue amère.

« Donc la théorie d’Adelina Berezhnaya selon laquelle toute personne renvoyée se retrouverait à l’endroit d’où elle a été convoquée était vraie… »

« Oui. Il semblerait que oui. »

En entendant le nom d’un de ses camarades, qui avait été pris dans l’interstice dimensionnel à ses côtés, les yeux de Koichiro se remplirent de larmes. Le rituel de contre-sommation fut mis au point à partir d’une théorie créée par ce membre de l’Organisation, une Russe de génie.

L’idée derrière tout cela était simple. Lorsque quelqu’un était invoqué dans ce monde, cela signifiait que les barrières des deux mondes étaient levées. On pouvait comparer cela à un hôtel où les chambres étaient toutes gardées par un système de verrouillage automatique. Rearth était la chambre A, tandis que ce monde était la chambre B, et le couloir était l’interstice dimensionnel. Les portes étant les barrières de chaque monde

Dans cet exemple, le rituel d’invocation signifie que quelqu’un dans la pièce B appelle quelqu’un de la pièce A dans sa pièce. Le chant utilisé pour le rituel est comme une ligne téléphonique interne entre les pièces. La personne appelée de la chambre A ouvre la porte de l’intérieur et sort facilement, et la porte de la chambre B est également ouverte de l’intérieur.

Le problème commençait lorsque l’on se rendait compte que la personne A n’avait pas la clé de sa chambre et qu’elle se retrouvait enfermée à l’extérieur. C’était une situation courante qui, dans la plupart des cas, pouvait être résolue en demandant à la réception de déverrouiller la porte de la chambre.

Mais il existait une autre méthode, convoquer quelqu’un d’autre de la chambre A (Rearth) à la chambre B (ce monde). Au moment où cela se produisait, les deux portes s’ouvraient, mais le problème était de trouver le bon timing. Néanmoins, si tout se passait bien, il était possible d’infiltrer la porte verrouillée en suivant quelqu’un d’autre.

Bien que cette explication simplifiée puisse faire paraître l’exploit relativement trivial, plusieurs problèmes se posaient. Ils pouvaient se résumer à deux obstacles majeurs.

Le premier étant le timing mentionné plus haut. Ce rituel impliquait un déplacement entre les dimensions, et on ne savait toujours pas combien de temps les barrières restaient levées. Cela pourrait être des jours, des mois, ou de simples secondes, peut-être même une fraction de seconde. Et contrairement à une porte d’hôtel, qui produisait un bruit lorsqu’elle se fermait, les barrières n’indiquaient pas qu’elles avaient été levées ou fermées.

Et comme aucune recherche n’avait été effectuée sur le sujet, il serait donc impossible d’affirmer avec certitude que c’était le cas, mais au vu des quelques exemples existants, il était fort probable que les gens ne pouvaient pas survivre dans l’interstice dimensionnel.

En tant que tel, essayer de traverser les dimensions était comme essayer de patauger dans l’espace pour tenter de passer entre deux vaisseaux spatiaux. Et même si l’on n’avait pas le choix, il ne s’agissait pas seulement d’un pari risqué, mais d’un acte quasi suicidaire.

Et quand bien même on réussissait à franchir l’obstacle du temps, un autre problème subsistait : il fallait invoquer quelqu’un d’autre pour prendre sa place dans ce monde infernal. Pour pouvoir rentrer chez soi, il faudrait condamner quelqu’un d’autre à prendre sa place, un peu comme dans un jeu de pouilleux.

Ce dernier problème était le plus grand sujet de débat au sein de l’Organisation à l’époque. Il s’agissait d’un groupe de personnes qui avaient été appelées de force dans ce monde pour servir de pions jetables, et elles avaient toutes subi de grandes épreuves depuis leur convocation.

Certains avaient été contraints à l’esclavage et avaient été dépouillés de leur dignité et de leur liberté. Certains avaient vu leurs proches violés sous leurs yeux. Et ils devaient laisser quelqu’un derrière eux dans ce monde pour prendre leur place. Ils voulaient tous rentrer chez eux, bien sûr, mais ils ne voulaient pas le faire au détriment des autres. Ils voulaient rentrer chez eux d’une manière dont ils pourraient tous être satisfaits.

C’était ce que croyaient Koichiro Mikoshiba, Liu Zhong Jian et les autres membres dirigeants de l’Organisation. Mais ceux qui avaient été blasés par la nature de ce monde ne voyaient là que de l’idéalisme. De nombreuses personnes au sein de l’Organisation n’hésiteraient pas à prendre tous les moyens possibles, aussi affreux soient-ils, pour rentrer chez elles.

Et cela créa un schisme au sein de l’Organisation. Elle se divisa entre la faction du retour au pays, qui insistait pour rentrer chez elle quoi qu’il arrive, et la faction de l’opposition, qui refusait de s’abaisser à ce point, quelle que soit la gravité de la situation.

Si seulement nous avions pu en parler davantage à l’époque…

Ces regrets avaient hanté Liu depuis, ainsi que de nombreux membres de l’Organisation qui avaient su ce qui s’était passé à l’époque. Mais aucune discussion ne pouvait finalement changer le résultat. Ce n’était comme s’ils n’avaient pas discuté du tout de la question à l’époque. Après tout, les factions du Retour et de l’Opposition étaient toutes deux inflexibles sur leurs idéaux. Cette insistance et cette détermination étaient quelque chose que les deux factions avaient en commun.

Elles étaient arrivées à leur conclusion après avoir tout mis sur la table, leur avenir, leurs philosophies, leur humanité même. Et donc, quoi qu’on dise, ils ne pouvaient pas revenir sur la conclusion à laquelle ils étaient parvenus.

En conséquence, la faction du retour attaqua Adelina Berezhnaya, qui faisait des recherches sur le rituel de contre-sommation sur ordre de l’Organisation. Ils l’avaient forcée à effectuer le rituel, tandis que Koichiro et Liu avaient mené une force d’attaque sur le domaine où le rituel avait lieu.

Ce qui s’ensuivit fut une bataille entre des camarades qui avaient autrefois partagé joies et peines. Mais qui était en tort ici ? Il était difficile d’identifier une personne en particulier qui avait causé cela. Peut-être la faction du retour avait-elle raison de s’en prendre à la faction de l’opposition, qui poursuivait ses recherches sur le rituel de contre-appel sans avoir l’intention de l’utiliser.

« Tu le regrettes, Koichiro… ? », demanda Liu.

« Oui. Je ne suis toujours pas satisfait de tout cela », acquiesça Koichiro.

Sur le moment, les deux hommes avaient décidé d’arrêter le rituel coûte que coûte. Le résultat, cependant, ne s’était pas déroulé comme prévu. La tentative d’arrêter de force le rituel de contre-sommation fit dérailler le sort, aspirant Koichiro et ses vingt-neuf subordonnés dans l’interstice dimensionnel. Et, par coïncidence ou peut-être par caprice du destin, Koichiro fut ramené dans son monde.

Au moment où il réalisa qu’il était rentré chez lui, le cœur de Koichiro devint lourd de regrets et de culpabilité. Et même maintenant, un demi-siècle plus tard, ces sentiments n’avaient pas disparu. Il est vrai qu’il n’avait jamais eu l’intention de le faire, mais Koichiro avait quand même retrouvé le chemin de la maison, même si cela avait coûté la vie à de nombreuses personnes. On ne pouvait pas le nier.

« Je vois… Je ressens la même chose », dit Liu en poussant un profond soupir.

Suite à cet incident, l’Organisation perdit beaucoup de ses agents, et huit de ses dirigeants, dont Koichiro. Ce fut un coup dur. Il avait fallu plus d’une décennie pour que l’Organisation se remette vraiment des répercussions de cet événement.

Et pendant cette période, ceux qui avaient pu empêcher désespérément l’Organisation de s’effondrer sous son propre poids étaient les douze commandants dirigés par Liu, ceux qui allaient être connus sous le nom d’Anciens.

De la même manière que Koichiro avait retrouvé son chemin par le biais de coïncidences et de miracles, ceux qui étaient restés dans ce monde avaient également dû faire de nombreux sacrifices.

« Nous avons tous deux traversé beaucoup de choses, n’est-ce pas… Koichiro ? »

« On dirait bien, Zhong Jian. »

Et ainsi, les deux hommes s’étaient regardés pendant un long moment. Comme si chacun d’eux réfléchissait à ce que l’autre avait vécu au fil des ans.

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