Wortenia Senki – Tome 4

***

Prologue

Alors que le soleil s’apprêtait à plonger sous l’horizon, un vieil homme seul se tenait sur la pelouse d’une propriété à l’ancienne construite dans le quartier Suginami de Tokyo.

Il y est toujours…

Après avoir admis leurs invités inattendus dans le salon, les yeux d’Asuka s’étaient fixés sur la silhouette de son grand-oncle, qui s’entraînait au maniement du sabre. Les rayons du crépuscule se reflétaient sur les deux lames tirées qu’il tenait dans ses mains.

Des mouvements fluides. C’était le genre de pratique qui se faisait en suivant une forme spécifique systématique. Ce qui se déroulait devant les yeux d’Asuka ressemblait plus à une pièce de théâtre ou une danse. Elle possédait quelque chose, comme une grâce raffinée, une beauté qui frappait le cœur de tous ceux qui la regardaient.

Mais comme pour contraster avec cette grâce, la sévérité de cet entraînement était inimaginable. Balancer à plusieurs reprises un katana lourd à une vitesse fixe, sans que la lame ne bouge jamais, frisait l’impossible si l’on possédait une condition physique normale. Toute lenteur dans les mouvements qui aurait pu tuer l’élan de ces balancements aurait remis en question son habileté.

Et en plus de cela, il maniait deux katanas lourds. Tenir et manier deux épées séparément n’avait fait qu’accroître la difficulté de son exploit.

C’était une méthode d’entraînement dont l’objectif différait en fonction du type d’entraînement qui durait de l’aube à la tombée de la nuit. Ses mouvements pouvaient sembler simples aux non-initiés, mais la tension mentale et physique qu’ils apportaient était au moins égale, sinon supérieure, à celle causée par un entraînement prolongé.

Et Kouichiro s’entraînait comme ça depuis plus d’une heure.

Regarde toute cette sueur… Il a passé plus de temps à s’entraîner qu’avant la disparition de Ryoma.

Le calendrier marquait la fin de l’été et l’arrivée de l’automne, ce qui en faisait une saison plus ou moins agréable. Mais en raison des conditions météorologiques inhabituelles de ces derniers temps, cette journée avait été chaude et humide, ce qui en faisait l’un des jours où l’on serait particulièrement reconnaissant de la gracieuse protection de son climatiseur.

Et malgré cela, la sueur coulait du corps de Kouichiro comme une cascade. Asuka pensait pouvoir voir quelque chose comme de la vapeur blanche s’élever de son corps, mais rien de tout cela ne pouvait être attribué au temps.

Cela faisait maintenant plusieurs mois que Ryoma Mikoshiba avait disparu sans laisser de trace de son lycée, et l’entraînement quotidien de Kouichiro ne faisait que s’intensifier depuis.

Bien sûr, Asuka comprenait parfaitement sa peine d’avoir perdu son petit-fils bien-aimé. Et pourtant…

Il semblerait que ce ne soit pas la seule raison. C’était comme s’il essayait de mettre quelque chose en bouteille… C’était comme si… oui, c’est comme s’il sait pourquoi Ryoma a disparu…

Depuis qu’elle était toute petite, Asuka accompagnait souvent sa mère et sa grand-mère dans cette propriété, et sa relation avec Kouichiro allait bien plus loin que celle de simples parents éloignés. Pour dire les choses simplement, ils se considéraient comme une famille proche.

Et c’était d’autant plus vrai qu’en grandissant, elle rendait des visites quotidiennes à Kouichiro et Ryoma, deux hommes vivant ensemble, pour les aider à faire la lessive et d’autres tâches.

C’était ce qui ressortait de la façon dont Asuka et Kouichiro s’appelaient l’un et l’autre. Le grand-père d’Asuka étant décédé lorsqu’elle était jeune, son grand-oncle avait fini par assumer ce rôle pour elle, même si le mot signifiait généralement une relation formelle avec un autre membre de la famille.

Mais même s’ils étaient très proches, il serait parfaitement normal qu’ils ne se comprennent pas parfaitement.

Peut-être que je ne sais pas vraiment ce qui se passe dans le cœur de grand-père…

Pour Asuka Kiryuu, Kouichiro Mikoshiba était une personne vraiment exceptionnelle. La famille Mikoshiba était un ménage fondamentalement riche. Apparemment, ils étaient descendants d’une lignée de serviteurs d’un certain daimyo d’un certain domaine, ou peut-être même du daimyo lui-même. (NdT Ce terme désigne les principaux gouverneurs de provinces issus de la classe militaire qui régnaient sur le Japon sous les ordres du shogun, de l’époque de Muromachi [1336-1573], à celle d’Edo [1603-1868].)

En raison de cette relation, ils possédaient un domaine avec un grand jardin dans l’un des vingt-trois quartiers de Tokyo, le bâtiment lui-même abritant de nombreux objets précieux : des dizaines de katanas japonais et une abondance d’objets qui pourraient très bien être considérés comme des trésors nationaux et des biens culturels importants.

Le domaine abritait également des urnes et des bols à thé dont certains avaient été créé par Sen no Rikyū, ainsi que des parchemins et des paravents suspendus qui feraient saliver toute personne intéressée par les anciennes œuvres d’art. (NdT : Sen no Rikyū est un maître du thé japonais du XVe siècle)

La vente d’un seul de ces produits pourrait rapporter entre plusieurs millions et des dizaines de millions de yens, ce qui lui permettrait de vivre dans le luxe, de porter les plus beaux vêtements et de se régaler de la nourriture la plus exquise.

Si Kouichiro le souhaitait, il pourrait acheter une villa ou un yacht et passer le reste de ses jours à manger dans des restaurants de grande classe. Il pourrait s’habiller avec des vêtements de marque et échanger des montres-bracelets qui coûtent des millions de yens chacun avec la même frivolité que celle avec laquelle on change une cravate.

Il en allait de même pour les travaux ménagers. Kouichiro n’était en effet pas familiarisé avec les tâches ménagères et le nettoyage, mais vu la situation financière du ménage Mikoshiba, il n’avait pas besoin de s’en préoccuper. En mettant de côté les options quelque peu irréalistes d’une bonne ou d’un majordome français, l’embauche d’une femme de ménage aurait été parfaitement possible.

Mais Kouichiro avait choisi de vivre dans le calme et la frugalité.

Lorsqu’il quittait la maison, il se déplaçait uniquement dans le quartier commerçant voisin. Il n’avait jamais voyagé à l’étranger et n’avait aucun passe-temps lui permettant de dépenser son argent.

Le seul luxe auquel il s’adonnait, à la connaissance d’Asuka, était de déguster chaque jour des marques locales de saké célèbres. Cela ne représentait que quelques dizaines de milliers de yens par mois.

À l’aube, il se rendait directement à l’entraînement et, à midi, il s’enfermait dans sa chambre pour lire. Le soir, il s’amusait en jouant au go ou au shogi tout seul, et après le dîner, il retournait à l’entraînement.

Il menait une vie sans désir ni vanité.

Si l’on ne regardait que la surface, les mots « retraite tranquille » pouvaient sembler tout à fait appropriés pour décrire sa vie.

Mais… cela ne peut pas être ça. Après tout…

Bien qu’il avait vécu en reclus, Kouichiro n’avait en aucun cas rejeté ce monde. Son attitude et sa façon de penser à l’entraînement l’avaient clairement démontré. L’intensité pouvait sembler excessive à première vue, mais il avait aussi une soif de connaissances qui le poussait à consommer des livres et des manuels spécialisés tournant autour de sujets comme la politique, l’économie et les tactiques militaires.

Avec tous ces éléments pris en considération, Kouichiro ne donnait vraiment pas l’impression d’être un vieil homme reclus.

Comment devrais-je le dire... J’ai l’impression qu’il travaille jusqu’à l’os dans un but bien spécifique.

L’histoire d’un manga historique qu’elle avait lu l’autre jour, basé sur les archives historiques chinoises, refit surface dans l’esprit d’Asuka. Un prince dont les parents avaient été tués avait utilisé sa soif de vengeance comme source de motivation, construisant ainsi son pouvoir national.

Bien sûr, Asuka n’avait pas supposé que Kouichiro complotait pour se venger de quelqu’un. L’image qui lui semblait la plus proche était celle d’un samouraï rêvant du jour où l’honneur de sa famille serait restauré.

Ah… Oh, que je suis bête. J’ai passé trop de temps à regarder l’entraînement de grand-père alors que les inspecteurs attendent…

L’esprit d’Asuka était revenu aux détectives qui attendaient dans le salon.

La zone où se trouvait la propriété de la famille Mikoshiba était sous la juridiction du commissariat central de Suginami, et ces détectives étaient affiliés au département de la sécurité de la communauté du commissariat.

Plus simplement, il s’agissait d’officiers appartenant au département chargé de la délinquance juvénile.

Ce rappel fit naître un certain doute dans l’esprit d’Asuka.

À propos, grand-père n’a pas immédiatement appelé la police lorsque Ryoma a disparu… Il n’a pas vraiment empêché maman d’appeler à la place, mais…

peu importe ses capacités athlétiques et sa maturité, le cousin bien-aimé d’Asuka n’était encore qu’un lycéen normal, et quoi qu’en pense Ryoma lui-même, si l’on regardait la loi du pays, il était encore mineur.

Il y avait eu quelques cas de personnes indifférentes à la fuite d’un enfant, surtout dans des cas de récidives, mais Ryoma n’avait auparavant jamais quitté la maison sans autorisation. Dans ce cas, pensait Asuka, il serait normal que ses proches signalent immédiatement son absence à la police et demandent qu’elle le recherche.

Je comprends qu’il ait attendu la première nuit après l’école pour signaler l’absence de Ryoma, mais même après cela, grand-père n’a pas contacté la police… Quel en pourrait être la raison ?

Il ne serait pas étrange pour un étranger de penser que Kouichiro était exceptionnellement froid et distant envers son petit-fils, mais Asuka savait très bien qu’il avait élevé Ryoma avec amour, et cela rendait le comportement de son grand-père d’autant plus incompréhensible.

Même si l’on devait faire un compromis et prétendre qu’il avait simplement fait une confiance aussi profonde à Ryoma, il était impossible qu’il ne s’inquiète pas pour son petit-fils alors qu’il avait disparu depuis près de six mois.

Asuka avait plutôt interprété la formation accrue de Kouichiro et le fait qu’il n’avait pas beaucoup dîné dernièrement comme une preuve de son irritation et de son anxiété face à l’absence de Ryoma. En fait, elle en était très convaincue. Il était impossible qu’il ne soit pas inquiet, et c’était pourquoi l’indifférence de Kouichiro à l’idée de demander à la police de rechercher Ryoma lui semblait d’autant plus contre nature.

Il n’a jamais dit qu’il n’aimait pas la police en particulier…

La première chose que l’on faisait quand un parent disparaît, c’était de demander à la police de le rechercher. Le Japon était un pays légaliste, pour le meilleur ou pour le pire, avec 250 000 fonctionnaires occupant des postes dans tout le pays. Bien sûr, cela ne signifiait pas que chacun d’entre eux participerait aux recherches, mais même un enfant saurait que cela offrait quand même de meilleures chances qu’une personne qui chercherait toute seule.

Il y avait encore des gens qui ne comptaient pas sur la police, pour toutes sortes de raisons et de circonstances. Mais la famille Mikoshiba n’avait pas eu de relations douteuses, pour autant qu’Asuka le sache, et même si Kouichiro avait ses propres raisons de ne pas aimer la police, il pouvait toujours engager un détective privé pour enquêter.

Les choses seraient peut-être différentes s’il était confronté à des problèmes financiers, mais cela ne changerait rien au fait que la fortune de ses proches soit entachée comme le font les hyènes affamées.

Il agit comme s’il savait qu’il est inutile de le chercher… Grand-père sait certainement quelque chose… Et quoi que ce soit, il le cache.

Il ne pouvait pas ou ne voulait pas le dire, mais, quelle que soit la vérité, Kouichiro la détenait.

« Grand-père, des inspecteurs sont arrivés. Ils ont dit qu’ils avaient quelques questions à te poser… »

Asuka écarta les lèvres pour parler, faisant taire le doute qui s’était installé dans son cœur.

***

Chapitre 1 : Péché originel

Partie 1

Après avoir retiré toute la sueur qui s’écoulait de lui avec un bain chaud, Kouichiro avait mis ses vêtements de travail de moine bleu et s’était dirigé vers le salon, où les inspecteurs l’attendaient.

« Merci d’avoir attendu. J’étais au milieu de mon entraînement quotidien, donc il a fallu du temps pour arranger mon apparence. »

Kouichiro inclina la tête en s’excusant auprès des détectives assis devant lui, le dos tourné aux épées japonaises qui ornaient le sol de la pièce.

Il s’était assis dans une posture droite propre aux arts martiaux. Même les détectives, qui étaient très ennuyés de devoir attendre pendant près de trente minutes, étaient gênés à la vue de cet homme plus âgé qui leur inclinait poliment la tête.

« Pas du tout, M. Mikoshiba… »

Le détective principal Tachibana inclina la tête maladroitement, tandis que le détective junior Kusuda se dépêchait de suivre son exemple.

« Nous devons nous excuser de vous avoir dérangé sans rendez-vous. »

Après que le vieil homme et les deux détectives aient échangé de modestes excuses, Kouichiro était entré dans le vif du sujet.

« Alors, à quoi dois-je votre visite aujourd’hui… ? Y a-t-il des avancés concernant l’endroit où se trouve mon petit-fils ? »

« Non, rien pour l’instant… Nous sommes venus vous voir aujourd’hui, car nous avons quelques questions sur ce qui s’est passé que nous souhaitons confirmer. »

Le ton direct et le regard de Kouichiro avaient donné à Tachibana un air découragé, même s’il était face à quelqu’un qui aurait dû être un civil normal.

Mais qu’est-ce que… ? Il va déjà droit au but ? Et il est terriblement calme à ce sujet, en plus… C’est ce que je pensais aussi la première fois, mais ce vieil homme est vraiment ingérable… Il y a vraiment quelque chose qui pue vraiment chez lui.

Dire qu’il est resté calme peut sembler incroyable, mais Tachibana n’avait pas vu une seule fois Kouichiro perdre son calme. Pas même une seule fois.

Bien sûr, chaque personne avait sa propre façon de traiter la colère et le chagrin, avec des degrés d’intensité différents. Le fait de laisser ces émotions remonter à la surface différait selon la personnalité de chacun.

Mais même si la façon d’exprimer ou de supprimer ces émotions diffère, les êtres humains avaient tendance à réagir à des événements particuliers avec des modèles de comportement bien définis. Par exemple si sa famille disparaissait sous ses yeux, ou bien des parents qui avaient perdu leur enfant, un enfant qui avait perdu ses parents. Au cours de sa longue carrière de détective, Tachibana avait vu de nombreuses familles frappées par un tel chagrin.

Et c’était pourquoi Tachibana regardait ce vieil homme avec beaucoup de suspicion.

Du point de vue de Tachibana, cet homme donnait une impression presque mécanique, ne donnant que les réponses les plus courtes et les plus minimales à ses questions.

« Oui, nous avons quelques questions concernant votre petit-fils… Êtes-vous sûr de ne pas avoir d’idées sur les raisons de sa disparition ? Vraiment, n’importe quelle petite chose pourrait nous aider. »

Alors que son cadet, Kusuda, lisait quelques questions dans un petit carnet, Tachibana s’était assis à côté de lui, regardant Kouichiro avec attention.

Honnêtement, Tachibana n’avait jamais eu une impression favorable de Kouichiro Mikoshiba. Les circonstances l’avaient amené à travailler pour le département d’observation et de protection des mineurs de la division de la sécurité communautaire, mais il était à l’origine un inspecteur adjoint de la quatrième division d’enquête des affaires criminelles.

Ils s’occupaient généralement de la criminalité organisée et de la violence des gangs de type yakuza et mafia étrangère, une occupation vraiment rudimentaire où l’on était confronté quotidiennement à des criminels dangereux.

Il fallait du cran, de l’endurance et de l’ingéniosité, domaines dans lesquels Tachibana excellait. Il excellait particulièrement dans sa capacité à voir à travers les gens.

Et dans le concret, la plupart des suspects que Tachibana soupçonnait d’être de véritables coupables s’étaient révélés être de véritables criminels, ce qui prouvait à quel point son intuition était juste.

Et c’était dans cette perspective qu’il considérait ce vieil homme comme un individu particulièrement suspect.

Tachibana ne le soupçonnait pas d’avoir commis un crime, ou quoi que ce soit de ce genre. En tout cas, une recherche dans la base de données de la police n’avait pas permis de trouver des traces d’un passé criminel, ni rien de suspect concernant ses proches. C’était un citoyen tout à fait ordinaire.

Le fait qu’il ne semblait pas avoir de passé professionnel enregistré était assez curieux, mais apparemment la fortune qu’il avait héritée de sa famille était assez considérable, il n’avait donc probablement pas besoin d’argent.

Si Tachibana devait en faire une image négative, cet homme était un peu comme un NEET qui se débarrasserait de ses parents.

Au moins, en ce qui concernait les documents officiels, Kouichiro Mikoshiba n’était rien d’autre qu’un membre modérément aisé de la population âgée. Mais en rencontrant l’homme face à face, l’impression que Tachibana avait de lui était complètement renversée.

Je suis moi-même entraîné au kendo, à l’aïkido, au karaté et aux arts martiaux, mais… Quand même.

Tachibana approchait de la cinquantaine, mais il avait des muscles trempés comme de l’acier. Le travail d’un policier consistait à réprimer les criminels, aucune formation ou compétence n’était superflue.

Bien sûr, abattre les criminels serait la solution la plus facile, mais c’était terriblement problématique compte tenu du type de nation qu’était le Japon. Même un coup de semonce en l’air pouvait provoquer des scandales dans la presse et auprès des organisations de défense des droits de l’homme.

Et bien sûr, la bureaucratie policière se souciait peu des difficultés des agents sur place, leur faisant porter toute la responsabilité. Le traitement des situations où l’usage de la force était remis en question n’avait jamais été traité de manière cohérente dans tous ces cas.

Il était vrai que les jugements portés sur les lieux n’étaient pas toujours corrects, mais cela ne signifiait pas non plus que ceux qui n’étaient pas sur place étaient en mesure de fournir une critique valable de ces jugements.

Bien sûr, il y avait eu des cas où l’utilisation d’armes à feu était inévitable, mais cela pouvait prendre des mois, voire des années, pour arriver à cette conclusion officiellement.

Un policier ne serait pas en mesure de travailler si la légitimité de la manière dont il avait empêché un seul crime était constamment remise en question, des mois étant gaspillés à essayer de discerner si c’était la bonne ligne de conduite.

Il ne faisait aucun doute que les armes à feu étaient excessivement puissantes pour le maintien de l’ordre public, mais les difficultés quasi inextricables que l’on pouvait rencontrer en les utilisant signifiaient qu’elles n’étaient pas utilisables, sauf dans les situations les plus graves.

C’était des armes qu’il était permis d’avoir, mais pas permis d’utiliser. On aurait pu tout aussi bien interdire l’utilisation de munitions réelles, et donner aux officiers des balles d’entraînement non mortelles, mais les pistolets paralysants étaient plus pratiques que cela.

Bien sûr, ce genre de plaintes n’avait jamais été transmis aux échelons supérieurs et, en fin de compte, les seules véritables armes dont disposaient les officiers étaient leurs propres corps entraînés, des bâtons pliants et leurs collègues. Et cela ne leur laissait pas d’autre choix que de pratiquer les arts martiaux.

Ils le faisaient non pas pour le sport, mais par nécessité, comme une arme pratique permettant de défendre leur propre vie, ainsi que la vie et les biens du citoyen lambda contre les criminels.

Ainsi, les officiers et autres professions impliquant un danger, comme les membres des forces d’autodéfense, avaient été formés jusqu’au niveau ceinture noire, puis ils avaient été entraînés au-delà même, ce qui les plaçait bien au-dessus des praticiens civils de ce rang.

Ils avaient une plus grande expérience du combat, et une différence de résolution et de disposition. Il était facile de prétendre que la violence était un mal et, d’une certaine manière, cette évaluation n’était pas fausse. Mais des gens comme Tachibana et d’autres comme lui savaient pertinemment que la justice sans pouvoir était vraiment diabolique.

Mais même en tenant compte de tout cela, Tachibana estimait que l’homme assis devant lui était une anomalie.

Cela ne voulait pas dire qu’il se sentait sur les nerfs ni que le vieil homme représentait une menace pour lui. Mais des années d’expérience avaient permis à Tachibana de comprendre quel homme était Kouichiro.

C’est vrai… J’ai déjà fait face à quelqu’un qui semblait être comme lui… Je crois que c’était à l’époque.

Il repensa à un homme qui avait travaillé comme assassin professionnel pour une organisation mafieuse de Hong Kong. Il avait d’abord été formé dans une unité des forces spéciales de l’Armée de libération du peuple et, comme beaucoup de membres de la mafia, il avait trouvé sa voie dans les rues aisées de Hong Kong après avoir connu des moments difficiles.

D’après les documents que Tachibana avait reçus à l’époque, l’homme avait effectué des tâches assez violentes au nom du maintien de la paix pendant son séjour dans l’armée, se salissant directement les mains avec du sang des dizaines de fois.

On disait que les hommes qui avaient l’habitude de tuer des gens dégageaient une aura différente, et en effet, en voyant l’homme, Tachibana remarqua que l’air qu’il dégageait était différent de celui de son entourage.

Ce vieil homme lui ressemble énormément… C’est juste une intuition, mais…

Sur la base d’informations obtenues auprès de l’Organisation internationale de police criminelle, le détective principal Tachibana de l’époque avait reçu l’ordre d’arrêter cet homme qui était entré sur le territoire japonais.

Au départ, il était douteux que cette opération puisse relever de la compétence de la quatrième division d’enquête, mais celle-ci avait reçu un appel visant à coopérer parce que la branche japonaise de l’organisation de l’homme avait pris contact avec un grand groupe de la mafia organisé.

Au début, l’enquête s’était bien déroulée. L’informateur que Tachibana avait infiltré dans le groupe criminel avait fourni des informations rapides et précises. Ils avaient la date, l’heure et le lieu où la cible allait entrer au Japon. Tachibana savait tout, de l’hôtel dans lequel la cible allait séjourner au faux nom qu’il allait utiliser.

Mais juste au moment où il était à deux doigts de l’arrêter, le jeune Tachibana s’était écarté du droit chemin avec un empressement excessif, ce qui avait donné lieu à une contre-attaque sauvage de l’assassin.

Ce fut la pire issue possible et la plus grande bévue de sa carrière : deux membres de l’opération moururent dans l’exercice de leurs fonctions et, une fois son travail terminé, l’assassin disparut de leur radar, pour ne plus jamais être revu, comme s’il avait disparu de la surface de la Terre.

Depuis, Tachibana avait évité de justesse la démission, mais ayant pris la responsabilité de l’ensemble de l’événement, il avait été retiré de la quatrième division d’enquête et du bureau du gouvernement central, pour travailler au contraire pour le département de police régional.

Il avait donc été rétrogradé à un poste au sein du département d’observation et de protection des mineurs, où il se trouvait depuis lors.

Il n’avait nullement l’intention de mépriser le travail du département de la sécurité communautaire, mais c’était certainement une punition assez sévère pour quelqu’un qui avait travaillé en première ligne et qui avait affronté des criminels professionnels.

Cela dit, Tachibana n’était pas mécontent. Il était important de défendre les citoyens contre les criminels professionnels, mais il comprenait que veiller sur les jeunes, ceux qui porteront l’avenir de la nation, était un travail tout aussi important.

D’ailleurs, de temps en temps, je suis confronté à des cas comme celui-ci…

Même du point de vue d’un vétéran comme Tachibana, cette disparition était mystérieuse.

Normalement, les affaires comme celle-ci commençaient par une demande de recherche, suivie d’une enquête officielle pour vérifier s’il y avait des preuves d’un incident, et c’était généralement là que ça se terminait.

Aussi cruel que cela puisse paraître, même la police ne pouvait pas retrouver toutes les personnes disparues. Bien entendu, les cas où il existait des preuves d’une intention criminelle ou d’une urgence, comme l’enlèvement d’un enfant ou une personne disparue qui avait laissé une lettre de suicide, étaient traités différemment. Même si, au fil du temps, il restait de moins en moins de personnes pour travailler sur l’affaire.

La plupart des personnes qui en entendaient parler accusaient la police d’un traitement froid et injuste, et pour ainsi dire, ces plaintes étaient justifiées. Mais le fait qu’il était impossible de défendre chaque citoyen avec des ressources et des effectifs limités était tout aussi vrai.

Cependant, dans cette affaire, il s’agissait effectivement d’un cas inhabituel. Après tout, l’élève disparu avait un physique inhabituellement grand et costaud. Il était mineur, mais contrairement à un élève du primaire ou du collège, il était à un âge plus autonome.

De plus, il n’était pas seulement grand, il était clairement entraîné. Tachibana avait reçu une photo de lui prise lors de son admission au lycée, et le physique imposant du jeune homme se distinguait d’un simple coup d’œil.

***

Partie 2

À moins qu’il ne soit attaqué par un groupe important, il était douteux que la plupart des gens puissent faire quoi que ce soit à ce garçon, Ryoma Mikoshiba, aussi impudent que cela puisse paraître. En d’autres termes, il était peu probable qu’il soit victime d’un crime.

Dans ce cas, la possibilité qu’il disparaisse de sa propre volonté devenait plus convaincante, mais cela posait un autre problème : il n’y avait aucune raison discernable pour qu’il le fasse.

Il a laissé son sac à l’école, avec tous ses cahiers et ses manuels scolaires. Son téléphone portable aussi. La seule chose qui manquait était une boîte à lunch qu’il aurait reçue d’Asuka Kiryuu. Et cela correspond au témoignage de ses camarades de classe, selon lequel il a quitté la classe avec son déjeuner à la main… S’il s’est enfui de chez lui, le moment où il l’a fait n’est pas naturel. Et il n’y a aucun témoin, il n’est apparu sur aucune caméra de surveillance des gares ou des magasins de proximité. Il aurait pu les éviter délibérément, il aurait pu utiliser une voiture, mais…

Il y avait des caméras de surveillance aux quatre coins du monde moderne, et il était extrêmement difficile d’éviter d’être filmé, au moins dans une certaine mesure. Même s’ils n’avaient pas pu obtenir une image claire de lui, il n’était pas naturel qu’il n’apparaisse sur aucune caméra dans un rayon de plusieurs kilomètres. Et même s’il s’était enfui de chez lui, laisser son téléphone portable dans son sac était impensable à notre époque.

Quelque chose ne va pas chez ce vieil homme, mais il n’y a rien de sensé non plus dans la façon dont le gamin a disparu. D’après la photo, je peux dire qu’il n’est pas seulement grand. D’après la largeur de sa poitrine et de son cou, il a manifestement suivi un entraînement considérable, bien au-delà de la portée d’un passe-temps.

Asuka Kiryuu était debout à côté de lui sur la photo, et son corps correspondait à sa taille et à ses cuisses en tailleur.

Il avait également inspecté la photo à la loupe et avait constaté que ses poings avaient des callosités considérables, du genre de celles que l’on obtenait en s’entraînant quotidiennement et pendant une longue période avec un poteau de paille de karaté.

Mais il n’y a aucune trace de la participation officielle de Ryoma Mikoshiba à un art martial ou à une forme de sport… Tout comme ce vieil homme… On dirait que cela a été délibérément caché, mais pourquoi ?

Plus il essayait de le comprendre, plus Tachibana sentait qu’il y avait quelque chose qui clochait avec Ryoma Mikoshiba. Ou plutôt, il y avait quelque chose de pas naturel dans la famille Mikoshiba…

Il y a aussi le problème de ses parents…

L’interrogatoire s’était terminé à peu près comme prévu, et Kusuda tourna son regard vers Tachibana.

« Y a-t-il autre chose, M. Tachibana ? »

À première vue, rien ne semblait changer dans l’expression de Kusuda, mais Tachibana remarqua un léger changement sur son visage.

Il n’est pas incompétent, mais il veut vraiment clore ce dossier dans les règles… Je suppose que c’est logique, vu son jeune âge…

Kusuda n’était pas enthousiaste à l’idée de travailler sur cette affaire, il n’y avait participé que parce que Tachibana, le senior responsable de sa formation, y avait été affecté. Il était franchement apathique dans son enquête, et Tachibana pouvait vaguement dire qu’il voulait en finir le plus vite possible.

Je peux comprendre qu’il ne veuille pas perdre plus de temps sur une affaire qui ne semble pas porter ses fruits…

Basiquement, il y avait deux façons de gravir les échelons en tant qu’officier de police. La première consistait à se présenter à un examen qui vous permettrait de monter en grade. C’était la méthode la plus prudente, la plus sûre et la plus fatigante pour être promu.

L’autre consistait à gagner suffisamment de mérite et de réalisations pour être promu à l’une des affectations souhaitées. Ceux qui prenaient ce chemin restaient dans sa division, tandis que son poste passait du commissariat local au bureau de la juridiction. C’était l’équivalent d’un homme d’affaires passant d’une succursale au siège social d’une entreprise.

Pour tout ce qui concernait le jeune Kusuda, il voulait quitter ce poste et son travail ennuyeux et peu attrayant, et passer au département des enquêtes criminelles, plus tape-à-l’œil et plus attrayant. Tachibana savait qu’à cette fin, il cherchait désespérément une chance de gagner des mérites.

Tachibana n’avait pas l’intention de justifier cette façon de penser, mais vue d’où il venait, il ne pouvait pas non plus lui en vouloir.

Bien sûr, compte tenu de son rôle d’officier de police, cela lui avait semblé faux. Au moins en ce qui concernait les apparences, aucun travail n’était plus ou moins important qu’un autre dans le domaine de la police, il ne suffisait pas que d’attraper les criminels. Retrouver des objets perdus, aider les gens à trouver leur chemin dans les rues et même garder l’entrée du poste de police était des éléments importants du maintien de l’ordre public.

Mais il s’agissait de tâches simples et ennuyeuses qui n’étaient pas appréciées par les citoyens.

Et vu le chef de section que l’on a…

Les lèvres de Tachibana se recourbèrent alors que le visage de leur chef, qui les poussait toujours à obtenir des résultats et à augmenter les chiffres, fit surface dans son esprit. Il n’avait pas une très bonne opinion de lui. Non. Franchement, il le considérait comme la vermine de la terre. Mais là encore, s’il mettait une telle pression sur ses subordonnées, c’était parce qu’il subissait la même pression de la part de ses propres supérieurs.

La société mettait l’accent sur les résultats et l’efficacité, et cela ne se limitait pas au seul travail de la police. Le Japon moderne fonctionnait entièrement sur une logique chiffrée, et une fois que la plupart des gens avaient vu au-delà des faux-semblants et des apparences, ils agissaient comme Kusuda le faisait. En d’autres termes, la société avait une façon d’écraser ceux qui ne se conformaient pas à cette ligne de pensée.

« Non, je n’ai rien à demander. »

Sentant le regard perçant de Kusuda, Tachibana hocha la tête, étouffant le sentiment de tristesse qui germait dans son cœur.

Ils avaient presque atteint leur but. Tachibana était convaincu que son intuition était la bonne.

Ce vieil homme est la clé de cette affaire. Il ne fait aucun doute qu’il sait quelque chose… La seule question est de savoir comment je devrais aborder cette affaire à l’avenir. Je devrais probablement rassembler plus d’informations.

Il ne pouvait rien faire de plus pour l’instant. Même s’il inondait le vieil homme de questions, il doutait qu’il obtienne une réponse convaincante de sa part.

« Je vois… Alors je suppose que nous allons partir. Après tout, il se fait tard. »

Kusuda fit un sourire, soulagé qu’ils puissent enfin rentrer chez eux.

« Oh, voulez-vous que je prépare le dîner ? », demanda Asuka.

« Non, nous apprécions l’offre, mais nous sommes en service en ce moment », déclina Tachibana avec gratitude tout se levant.

« Je vois… Je suis désolé que nous n’ayons pas eu grand-chose à vous offrir. S’il y a quoi que ce soit d’autre, venez nous voir quand vous voulez… Asuka, si tu veux bien… », dit Kouichiro.

« Je vous raccompagne jusqu’à la porte. »

Asuka avait légèrement hoché la tête.

Cela dit, elle suivit Tachibana et Kusuda hors du salon, tandis que Kouichiro les regardait partir.

« Ce détective, Tachibana… »

Kouichiro avait pris son bol de thé préféré, prenant une gorgée de son thé maintenant tiède et laissant le goût s’attarder sur sa langue.

« Hmm. Il a peut-être remarqué quelque chose, mais ça ne doit pas représenter grand-chose. »

Pour Kouichiro, qui connaissait toute la vérité, rien n’était plus irritant que d’avoir un détective comme Tachibana, tout simplement trop fidèle à ses devoirs, qui fouinait partout. Cela dit, Kouichiro ne pouvait pas offrir à Tachibana une réponse qu’il accepterait.

Une invocation depuis l’Autre Monde.

À eux seuls, les mots ne semblaient pas si étranges. De nombreuses œuvres de fiction japonaises en faisaient usage. Mais dire ces mots dans la réalité était une tout autre histoire. Si Kouichiro avait été à la place de Tachibana, il n’aurait pris ces mots que comme les divagations d’un fou.

Pourtant, il n’y a qu’une chose que je puisse faire…

Kouichiro portait cette culpabilité depuis qu’il était revenu de l’autre monde. Le simple fait de se demander pourquoi les compagnons qui auraient dû le suivre n’étaient pas avec lui le rendait fou.

En suivant un chemin pavé de nombreux sacrifices, Kouichiro avait retrouvé le chemin du retour au Japon, et au moment où tout semblait pouvoir enfin être oublié, c’était arrivé.

Un trou s’était ouvert à ses pieds, entraînant son fils et la femme de son fils dans sa sombre étreinte. Ils avaient tous deux entendu parler de son histoire, et bien qu’ils n’y croyaient qu’à moitié, ils savaient maintenant ce que la situation signifiait. Leurs derniers cris, l’implorant de prendre soin de leur fils, résonnaient encore aujourd’hui dans ses oreilles.

La culpabilité de ne pas être retournés sur l’autre Terre avec eux, et de les avoir laissés derrière, coula au fond du cœur de Kouichiro comme une sorte de boue. Mais il continua à vivre jusqu’à ce jour pour tenir la promesse finale qu’il leur avait faite et prendre soin de leur fils.

Mais aujourd’hui, même son petit-fils bien-aimé était devenu une victime de son karma.

Je récolte ce que j’ai semé. On dit que bien que tout doit finir par se payer, et ces mots ne sont que trop vrais.

Kouichiro pensait que tout cela s’était terminé par le sacrifice de son fils et de la femme de son fils. Qu’il avait expié ses péchés ! Mais les chaînes du destin avaient rejeté ses sentiments, revendiquant également Ryoma.

Il n’y avait pas de preuve, mais Kouichiro était convaincu que Ryoma avait été convoqué dans l’autre monde.

J’aurais peut-être dû le dire à Ryoma, même s’il ne m’avait pas cru…

Le regret et le remords formèrent des vagues dans le cœur de Kouichiro. Il regarda dans le bol de thé vide qu’il tenait dans ses mains.

Mais ses émotions s’étaient vite dissipées au son des cris d’Asuka.

« Asuka ! »

À ce moment, Kouichiro se leva, surpris, et entendit un léger bourdonnement provenant de la poignée d’une épée. Le regard de Kouichiro se posa sur ses katanas bien-aimés, qui se trouvaient dans une alcôve.

Comment... Ouka et Kikuka bourdonnent… ?

Ces épées bien-aimées lui avaient sauvé la vie d’innombrables fois dans l’autre monde. Même en retournant sur la Terre, Kouichiro n’avait jamais négligé de les entretenir chaque jour. C’était de véritables lames, des outils d’homicide.

Et maintenant, de nombreuses lunes et des années plus tard, elles parlèrent et chantèrent à Kouichiro une fois de plus.

Est-ce qu’elles me disent de les prendre… ?

C’était, en quelque sorte, une décision de mauvais augure. Prenant les deux épées de l’alcôve, Kouichiro se précipita vers l’entrée.

Impossible… Non, ce n’est pas possible !

Maudissant la taille de sa propre maison, Kouichiro se précipita vers l’entrée.

« Non… Ce n’est pas possible… Pas aussi elle… Tu ne peux pas aussi emmener Asuka. Est-ce la punition que vous me feriez subir ? »

Il avait déjà payé une fois avec son fils et la femme de son fils. Il ne s’attendait pas à devoir supporter un autre sacrifice, mais cette malédiction avait ensuite frappé son petit-fils. Et maintenant, la tragédie allait frapper une troisième fois.

Kouichiro arriva dans le hall d’entrée en prenant deux virages, mais il fut accueilli avec la pire des visions possibles.

Il n’y avait personne. Ni les deux inspecteurs ni Asuka. À leur place, un trou noir béant était ouvert dans le sol. Une ouverture sans fond vers les profondeurs de l’enfer. Et Kouichiro savait très bien ce que cela impliquait s’il plongeait dedans.

Mais je ne peux pas abandonner Asuka. Si je ne la poursuis pas, elle va certainement…

Contrairement au petit-fils qu’il avait élevé et entraîné personnellement, Asuka n’avait pas été aussi bien formée. De corps et de cœur, elle n’était qu’une fille amateur de l’ère moderne. C’était plus que suffisant pour vivre au Japon, et le fait qu’elle devienne trop forte pourrait en fait lui rendre la vie plus difficile à l’avenir, cette pensée avait empêché Kouichiro de la former davantage. Et même aujourd’hui, il ne pensait pas avoir eu tort de prendre cette décision.

Mais dans un monde où la loi avait une présence moins contraignante et où les droits de l’homme étaient un concept douteux, les choses étaient différentes. La non-agression ou l’autodéfense rendaient une personne incapable de se défendre, sans parler des autres.

Pour survivre dans ce monde, il fallait être capable de tuer impitoyablement son adversaire, et il fallait avoir les compétences en gestion de crise pour savoir comment faire face aux menaces à l’avance.

Bien entendu, si l’on parvenait à trouver un moyen de survivre, on en viendrait à développer ces compétences dans ce monde, qu’on le veuille ou non. Mais avant d’atteindre cet état, Asuka devrait vivre l’enfer.

Oui, tout comme Kouichiro l’avait fait une fois, dans sa jeunesse…

Il y a beaucoup de choses que j’aimerais emporter avec moi si je le pouvais, mais… Je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Je vais devoir me contenter de ces deux-là…

Le trou dans le sol se refermait progressivement. Il ne lui restait que quelques instants. En quelques secondes, les deux mondes seraient à nouveau séparés.

Kouichiro resserra son emprise sur les deux épées qu’il chérissait tant. À ce stade, il n’y avait aucun moyen de savoir quel pays les avait invoquées, mais il ne faisait aucun doute qu’il allait devoir se battre.

Pardonnez-moi… Finalement, même Asuka s’est retrouvée impliquée dans tout cela, même si je craignais que cela n’arrive… Mais je vais la protéger. Je le jure. Je la garderai en sécurité, même si cela doit me coûter la vie. Alors, s’il vous plaît… Pardonnez à votre frère pécheur.

Kouichiro s’avança pour exprimer sa gratitude à sa jeune sœur, qui l’avait toujours soutenu, lui et Ryoma.

« Attends-moi, Asuka ! »

L’épée à la main, Kouichiro s’envola à nouveau dans ce monde barbare, afin de ne plus perdre de membres de sa famille.

Avalant Kouichiro, le trou fermait lentement sa gueule, laissant dans son sillage un domaine privé de son maître. Le seul témoin de ce qui se passait entre ces murs était la lune pâle, qui dominait tout depuis une fissure dans les nuages gris.

***

Chapitre 2 : Un messager inattendu

Partie 1

Lupis examina avec soin l’homme qui lui était soudainement apparu. Il s’appelait Akitake Sudou. Il avait les cheveux noirs, les yeux noirs et la peau jaune. Il semblait avoir la quarantaine, et bien qu’il ne fût pas très grand, son corps semblait plutôt solide dans l’ensemble. Il avait un peu d’instinct, mais cela pouvait probablement être attribué au fait que son âge le rattrapait. Ses bras et son cou, cependant, avaient une épaisseur qui le faisait ressembler à un guerrier chevronné.

Elle avait déjà vu des gens avec une combinaison de ces traits, mais c’était la première fois qu’elle voyait quelqu’un les remplir tous. Oui, à l’exception d’une personne. Ryoma Mikoshiba…

« S’il vous plaît, ne me regardez pas avec autant d’intensité. Je pourrais rougir. »

Vu qu’il parlait à la princesse du pays, le ton de Sudou était bien trop grossier, mais l’expression de son visage lui faisait pardonner ses paroles. Cela était dû à l’aura qu’il dégageait. Cependant, ses mots faciles à prononcer n’avaient fait que renforcer d’autant plus la prudence de Lupis.

« Je réalise qu’il est naturel que vous vous méfiiez, étant donné que je suis apparu au milieu de la nuit sans rendez-vous, mais… pourrais-je au moins m’asseoir ? Vous savez, rester debout très longtemps devient difficile à mon âge. »

Tout en disant cela, Sudou s’était assis sur la chaise sans attendre l’accord de Lupis. C’était une approche vraiment impudente. Lupis n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi effronté auparavant, si ce n’est plus.

« Je demande à nouveau : qui êtes-vous ? », dit Lupis tout en pointant son épée sur le cou de l’homme qui croisait ses jambes sur sa chaise.

« Je m’appelle Akitake Sudou. Vous pouvez me considérer comme une sorte de médiateur. Je suis engagé par un certain individu. »

Les mots de Sudou étaient paisibles, mais leur contenu était assez dangereux. Contrairement aux marchands officiels, les émissaires secrets comme lui mettaient leur vie en jeu. Selon ce qu’il laissait échapper, il pouvait très bien être exécuté.

Il ne ressemble pas à un imbécile qui ne sait pas où est sa place… Mais il est terriblement calme.

Quelque chose dans ce calme avait attiré l’attention de Lupis.

« Qu’est-ce qui vous pousse à venir ici ? »

« Négocier avec vous, Votre Altesse Lupis Rhoadserians. Quoi d’autre ? »

« Comment êtes-vous entré ? »

« J’ai nagé en amont à contre-courant de la Thèbes pour atteindre l’arrière du camp. Franchement, votre commandant… Mikoshiba, je crois… Il est vraiment compétent. Il ne s’est pas contenté de veiller à ce que les douves soient bien gardées, il a aussi étendu son filet de sécurité jusqu’à la Thèbes. La natation est très éprouvante à mon âge, et j’ai failli me faire prendre par les gardes… C’est horrible, je vous le dis. Tout simplement horrible. »

Sudou avait lancé un rire insouciant.

Mais Lupis ne pouvait pas s’empêcher d’être choquée par ses paroles.

Il… a nagé dans la Thèbes… ?

Il y avait des gens qui savaient nager si le besoin s’en faisait sentir, de sorte que cela n’était pas si invraisemblable. Même s’il n’y avait pas beaucoup d’occasions de nager, certaines personnes de ce monde savaient nager ne serait-ce que pour gagner leur vie, comme les pêcheurs et les marins. Il était vrai que l’arrière de la base était patrouillé, mais pas aussi étroitement que l’avant.

Mais la Thèbes était un fleuve massif qui fertilisait l’ensemble de la Rhoadseria, et elle était toujours riche en eau, jamais à sec. Au plus profonds, elle était quatre à cinq fois plus haute qu’un homme, et non seulement elle était assez large pour qu’on ne puisse pas la traverser sans bateau, mais ses courants étaient aussi assez rapides.

À moins que son bateau n’ait coulé et que sa vie ne soit en jeu, personne n’envisagerait sérieusement de traverser cette rivière à la nage, même s’il était marin ou pêcheur. Tout au plus iraient-ils dans les bords. C’était pourquoi le côté faisant face à la Thèbes était moins sécurisé.

La question devint alors la suivante : pourquoi Sudou était-il si désespéré au point de se faufiler dans le camp ?

« Quelles sont vos intentions ? Quelles négociations… ? »

« Pourriez-vous, s’il vous plaît, mettre cette chose dangereuse de côté d’abord ? Je suis après tout un homme timide… Avoir une épée pointée sur moi par la femme connue sous le nom de princesse générale est très perturbant », dit Sudou tout en éloignant la pointe de l’épée de sa poitrine avec un doigt.

Il était difficile de dire s’il était honnête ou s’il essayait simplement de la complimenter, mais Lupis ne pouvait pas discerner l’intention de la personne assise devant elle. Il n’en restait pas moins vrai que saluer un homme qui venait négocier avec une épée pointée sur lui était cruel. Même s’il se faufilait dans la tente d’une princesse au milieu de la nuit.

Lupis hésita à rengainer son épée, bien qu’elle la garda à portée de main, afin de pouvoir réagir à tout assaut surprise.

« Très bien… Nous pouvons maintenant discuter en paix. »

« Vous n’avez pas à commenter tout. Pourquoi êtes-vous ici ? »

Lupis fixa son regard sur Sudou.

Mais Sudou restait désinvolte.

« Eh bien, comme vous l’avez sûrement imaginé, j’ai été envoyé par un certain duc Gelhart… Bien que la vérité soit un peu plus nuancée que cela mais pour l’instant cette explication fera l’affaire. »

Lupis ignora son ton insolent. Si elle s’accrochait à chaque remarque imprudente qu’il faisait, la conversation n’irait nulle part. Sudou, pendant ce temps, devinait ses pensées à partir de son regard, et endurcissait son expression alors qu’il continuait.

« Ce qui m’amène à ceci… Je vais être direct. Le duc Gelhart souhaite vous prêter allégeance, Votre Altesse. »

« Il veut prêter serment d’allégeance ? Vous êtes sûr que vous ne voulez pas dire que vous vous rendez ? »

Lupis s’était moquée.

Aussi inexpérimentée qu’elle fût, c’était une personne de la famille royale. Elle avait ainsi reçu une éducation considérable. Elle savait que si le Duc Gelhart ordonnait quoi que ce soit à ce stade, ce serait soit sa reddition, soit l’assassinat de Lupis.

Bien sûr, puisqu’il se rendait avant l’épreuve de force finale, on pouvait se demander avec quelle sévérité elle pouvait le punir, mais, quelle que soit la manière dont cela se passerait, le pouvoir et l’autorité du Duc Gelhart seraient sévèrement diminués. Il n’y aurait pratiquement aucune chance qu’il retrouve sa place initiale.

Mais s’il se rendait, elle ne pourrait tout simplement pas le faire exécuter. Son territoire serait également une préoccupation, car même si elle pouvait le diminuer, elle ne pourrait pas lui enlever toutes ses terres, et il en serait de même pour sa fortune.

Il y avait une différence entre se rendre après la fin de la guerre et se rendre au milieu de la bataille. Le vainqueur ne pouvait pas faire pression sur le perdant pour obtenir des conditions aussi dures.

Mais étant donné que les forces des deux camps n’étaient pas à l’égalité, il n’y avait donc aucune raison pour que le duc Gelhart décide de prêter serment d’allégeance à la princesse Lupis à ce stade de la guerre.

La faction de la noblesse détenait la supériorité numérique, mais la princesse Lupis l’emportait parce qu’elle avait un plus grand nombre de chevaliers, qui étaient formés et compétents en magie. Ryoma Mikoshiba privait la faction de la noblesse de son avantage géographique. Et surtout, la faction de la noblesse n’était finalement rien d’autre qu’une foule désordonnée. Ils feraient n’importe quoi pour maintenir la position de leurs familles.

Si le Duc Gelhart avait offert son allégeance avant que les forces de la Princesse Lupis ne traversent le fleuve, elle aurait peut-être accepté à contrecœur. Faire traverser le fleuve à une armée était plus facile à dire qu’à faire.

C’était pourquoi les réalisations de Mikoshiba avaient été si importantes.

Lupis l’avait compris, elle avait donc jugé les paroles de Sudou inacceptables. Tout cela mis à part, c’était le duc Gelhart qui avait utilisé cette enfant illégitime et qui l’avait fait sortir de nulle part, Radine, ainsi que le contenu de la volonté pour former une juste cause de bataille. C’était tout simplement un traître à la couronne.

Pour tout ce qui concernait Lupis, le duc Gelhart était la source et le chef de file de ce conflit politique. Lui épargner la vie n’était pas une option pour elle.

Du moins, pas avant qu’elle n’entende les mots que Sudou prononça ensuite.

« Avez-vous entendu parler d’un chevalier du nom de Mikhail Vanash ? »

Au moment où il dit ces mots, Lupis était devenue pâle. Elle ne s’attendait pas à entendre le nom d’un homme dont elle avait pleuré la mort jusqu’à présent, et sa surprise était compréhensible.

« Hein… ? Qu’est-ce que vous voulez dire par… ? Ce n’est pas possible ! »

Un messager venu pour des négociations mentionnait le nom d’un homme qui devrait être mort. Cela fit germer une seule possibilité dans le cœur de Lupis.

« Ce n’est pas possible… Mikhail est… »

Mais quelque chose déchira le tissu de la tente et s’introduit de force, comme pour lui couper les mots.

« Hein ? »

Lupis était alors restée muette devant les mouvements que Sudou avait exécutés sous ses yeux. Son corps lourd, d’âge moyen, avait à un moment donné disparu de la chaise. Il se tenait maintenant sur ses deux pieds. Ses yeux ne pouvaient pas percevoir le moment où il s’était levé. Quelque chose s’était à nouveau fracassé en l’air, mais poignarda la chaise sur laquelle Sudou était assis il y a un instant.

« C’est dangereux. Attaquer sans aucun avertissement est terrible, même si je suis un intrus », déclara Sudou tout en fixant fixement le chakram qui avait était planté dans la chaise.

« Mais oh, c’est inhabituel. Un chakram… Si quelqu’un devait utiliser cette arme, ce serait Ryoma Mikoshiba lui-même, correct ? »

La voix de Sudou résonnait à travers la tente, mais aucune réponse n’était venue. Au lieu d’une réponse, un autre chakram flotta dans l’air, cette fois-ci depuis l’entrée de la tente, tout en rugissant et en se dirigeant vers le visage de Sudou.

« Mon Dieu, en m’ignorant, es-tu… ? »

Sudou bloqua le chakram entrant en ramassant la chaise.

Même si plus de la moitié de la lame avait traversé le bois, le ton de Sudou était resté aussi léger qu’avant. Alors même que de plus en plus de chakrams lui étaient jetés dessus.

« S’il te plaît, pourrais-tu te montrer maintenant ? J’ai l’impression de me parler à moi-même, et ça me fait me sentir assez stupide. »

D’autres chakrams s’envolèrent alors même qu’il disait cela. Bien sûr, Sudou lui-même ne savait pas s’il parlait vraiment à Ryoma, mais il avait simplement essayé de provoquer l’autre partie. Son ton restait désinvolte, mais sa concentration était entièrement fixée sur l’entrée de la tente… Sans savoir que c’était exactement ce que Ryoma voulait qu’il fasse.

« Votre Altesse ! Par ici, dépêchez-vous ! »

***

Partie 2

Tout à coup, la toile de la tente s’était déchirée et Meltina s’était précipitée à l’intérieur derrière Lupis. Après tout, même une tente solide, faite pour résister à la pluie et au vent, était en tissu et pouvait facilement être déchirée par une épée.

« Meltina ! »

« Venez, Votre Altesse, nous devons nous dépêcher ! »

Meltina fit sortir Lupis de la tente par la déchirure, dans un périmètre qui était complètement entouré de chevaliers. Alors que la princesse Lupis était encore sous le choc, incapable de suivre l’évolution rapide de la situation, Meltina haussa la voix.

« Seigneur Mikoshiba, j’ai sécurisé Son Altesse ! »

Comme pour répondre à ses paroles, les chevaliers avaient tous incliné les torches qu’ils tenaient en avant.

« Très bien. Faites-le ! »

Sur l’ordre de Ryoma, plusieurs dizaines de torches furent lancées sur la tente, éparpillant braises et étincelles qui s’envolèrent dans les airs.

« Attendez, non, vous ne pouvez pas le tuer… ! », cria Lupis aussi fort qu’elle le pouvait.

« Meltina, s’il vous plaît ! Vite, allez chercher de l’eau ! Éteignez ces flammes ! »

Au moins pas tout de suite ! D’après ce qu’a dit ce Sudou, Mikhail est peut-être encore…

Cette émotion avait fait avancer la princesse Lupis. Elle savait que les chances étaient faibles, mais les gens avaient une façon de s’accrocher à l’espoir qui se trouvait devant eux. Mais ses paroles arrivèrent bien trop tard, et la rafale de torches avait déjà enflammé la tente. En outre, les chevaliers avaient déjà dégainé leurs épées, s’attendant à ce que Sudou sorte de la tente. Toutes les personnes présentes étaient déterminées à livrer la mort à l’intrus qui s’était glissé dans la tente de la princesse.

« Que dites-vous, Votre Altesse ? N’est-ce pas un assassin ? », demanda Meltina.

Elle avait elle aussi du mal à comprendre la situation. On l’avait réveillée de son lit, on lui avait dit que la princesse Lupis était en danger. Elle s’était alors précipitée vers elle après avoir mis son armure. Elle s’était alors contentée de suivre les instructions de Ryoma.

Meltina ne savait pas ce qui se passait, et ne pouvait pas comprendre ce que la princesse Lupis disait. Elle n’avait aucune idée de l’allusion que Sudou avait faite quand à la survie de Mikhail.

« Oubliez tout ça, sauvez-le, sauvez Sudou ! »

Lupis ordonna à ses hommes de sauver Sudou de la gueule de la mort.

Accablée par les cris de colère de la princesse Lupis, Meltina déplaça son regard vers la tente en feu.

« Mais… À ce stade, c’est… »

Le feu avait complètement dépassé la toile qui constituait la tente, qui était maintenant réduite à un énorme feu de camp. Entrer dans cette tente serait se jeter dans l’un des deux destins suivants : suffoquer par manque d’oxygène ou prendre feu et brûler à mort. Peu importe ce qui s’était passé, il était peu probable que Sudou survive.

Mais c’était alors que le son des voix choquées des chevaliers parvint aux oreilles de Meltina.

« Oh ! Il vient de… ! »

« Préparez les lances ! En avant ! En avant ! »

« Ne le laissez pas s’échapper ! »

Les chevaliers de l’autre côté de la tente crièrent.

« Meltina ! »

« Oui ! »

Meltina ne comprenait toujours pas la situation, mais elle savait que la princesse Lupis souhaitait que la vie de cet assassin soit sauvée. Meltina s’était donc mise à réaliser les souhaits de sa maîtresse, bien qu’elle ne comprenait pas les raisons.

« Ma parole… C’était une chose horrible à faire… Je suis peut-être un ennemi, mais vous pourriez faire preuve d’un peu plus de pitié. Brûler une personne vivante… C’est inacceptable. Tout simplement inacceptable. Je dirais que ça va à l’encontre de la décence humaine. »

Sudou était apparu devant Ryoma. Ses vêtements étaient carbonisés ici et là, mais il n’avait aucune blessure visible.

« Es-tu vraiment humain… ? »

Même s’il était calme, Ryoma ne pouvait pas retenir sa surprise à la vue de Sudou sortant calmement de l’entrée de la tente en feu.

« Ah, tu t’es enfin rappelé comment parler, hein ? Comme c’est heureux. »

Mais Ryoma avait simplement ignoré ses mots, dégainant son katana.

« Hmm, tu es redevenu calme ? Même la brusquerie devrait avoir ses limites… »

Mais Ryoma ignora les sarcasmes de Sudou, cachant le katana avec son corps en le tenant dans une position de flanc, il réduisit ainsi l’écart entre eux en un instant. Et puis, le regard fixé sur l’abdomen de Sudou, il fit avancer son épée.

À ce moment, le bruit sourd du métal qui s’entrechoquait retentit, tandis qu’une gerbe d’étincelles s’épanouit entre les deux.

« Pourrait-on régler cela un autre jour, vu la légèreté de mon armement ? Cela devient vraiment trop lourd à porter, même pour moi. »

À un moment donné, un poignard était apparu dans les mains de Sudou. Celui-ci parla tout en l’utilisant pour parer l’attaque de Ryoma. Il était difficile de dire s’il parlait sincèrement ou non, s’il avait vraiment le loisir de rester calme ou non. Aucun des chevaliers environnants ne pouvait dire ce que pensait Sudou, même Ryoma ne pouvait pas le savoir. Mais Ryoma ne se souciait que d’une seule chose en ce moment, et ce n’était pas les intentions de cet homme.

Après tout, les intentions d’un homme mort n’avaient pas la moindre importance.

La jambe droite de Ryoma heurta le sol de plein fouet. Sudou évita de marcher sur l’avant de sa jambe, ce qui fit perdre à Ryoma sa concentration pendant une fraction de seconde, ce que Sudou avait pris comme une chance de creuser l’écart entre eux.

« Hmph… C’est affreux. Tu n’écoutes pas un mot de ce que je dis… Je ne peux pas me permettre de te combattre ici… »

Mais si Sudou n’avait aucune volonté de se battre, c’était tout le contraire pour Ryoma. Il tenait silencieusement le katana au-dessus de sa tête, sollicitant ses muscles pour lui porter une taillade. Ses yeux brillaient d’une sombre soif de sang, qui menaçait Sudou.

« Une position au-dessus de la tête, la position de frappe… C’est problématique… » murmura Sudou de façon presque résignée.

J’ai essayé de le secouer autant que je pouvais, mais rien ne marche. J’ai pensé que ça pourrait faire vaciller son jeu d’épée, mais ça n’a rien fait. Il lit même calmement mes actions… Il a probablement réalisé que tout ce que j’ai, c’est cette dague pour me défendre…

Il avait laissé derrière lui son épée habituelle et les nombreuses armes qu’il avait gardées cachées dans ses vêtements, car elles l’auraient alourdi dans sa nage à travers Thèbes. Sa seule arme était ce poignard, et ayant réalisé cela, Ryoma avait choisi la position du feu. La position la plus agressive, qui était aussi la moins adaptée à la défense, une position qui était à bien des égards imprudente. Mais avec seulement un poignard en main, Sudou ne pouvait pas bloquer le coup d’épée qui arrivait.

Il était évident que même s’il parvenait à la bloquer, il serait maîtrisé. Le katana levé s’abattrait sur lui avec toute la force de Ryoma et son poids, qui était le double de celui de l’homme du commun. Le mieux qu’il pouvait faire était de prévoir sa portée et d’essayer d’éviter complètement la taillade oblique.

Quel ennui… Je ne peux pas me permettre de mourir ici… Mais en même temps, je ne peux pas le tuer sans l’évaluer correctement…

Sudou tourna sa conscience vers ses propres chakras, mais c’était alors que la déesse du destin lui sourit.

« Seigneur Mikoshiba, arrête ! Ça suffit ! »

Meltina s’interposa entre eux, pour finalement apparaître sur la scène.

Elle avait dû sprinter, car sa poitrine bien galbée se soulevait et s’abaissait avec une respiration fatiguée.

« Qu’est-ce que tu fais… ? Pourquoi m’arrêtes-tu ? » demanda Ryoma tout en gardant sa position.

Son regard était toujours fixé sur Sudou.

Sa voix était aussi aiguisée qu’une lame, c’était contraire à son ton habituel.

« Je ne le sais pas moi-même ! Mais Son Altesse l’a ordonné ! »

« La princesse Lupis… ? Est-ce vrai ? »

« Oui, il n’y a pas d’erreur. Elle m’a donné l’ordre direct de l’épargner. »

Sur ses paroles, Ryoma expira et baissa son épée. Mais il avait seulement changé sa position pour se mettre en position basse, afin de pouvoir couper Sudou au cas où il ferait quelque chose de suspect. Il n’avait pas laissé l’insouciance se faufiler dans son cœur.

« Bien. Je ne vais pas l’abattre pour l’instant, mais nous devons comprendre la situation. Je suis désolé, mais pourriez-vous faire venir Son Altesse ? »

« Je suis là ! »

La princesse Lupis s’était précipitée, en courant entre les chevaliers.

Ryoma lui demanda alors. Son attitude était peut-être trop grossière, vu qu’il s’adressait à la royauté, mais personne ne reprochait à Ryoma cette situation. Même si c’était un ordre de la princesse Lupis, personne ne voyait de raison de maintenir en vie un intrus qui s’était faufilé dans le camp sous le voile de la nuit.

« J’ai entendu ce que Dame Meltina a dit… Pourriez-vous expliquer ce qu’elle voulait dire ? »

« Très bien. Mais d’abord, je dois demander quelque chose à cet homme. », dit la princesse Lupis en faisant un signe de tête.

Elle tourna ensuite son regard vers Sudou.

« Vous vous appelez Sudou, oui ? Je voudrais vous parler. Pourriez-vous venir avec moi ? »

« Oui, oui. Bien sûr. »

Sudou avait accepté avec plaisir la proposition de la princesse Lupis.

« J’aimerais que les choses se calment et que nous poursuivions notre conversation de tout à l’heure. »

« Alors, Mikoshiba, faites préparer une nouvelle tente, s’il vous plaît. Meltina, va appeler Helena et les autres. »

« Très bien… Mais faites attention… »

Alors que Ryoma n’était pas du tout convaincu, il était parti avec Meltina pour faire ce que la princesse Lupis lui avait ordonné.

« Votre Altesse… Pourquoi rassemblez-vous des gens ? Je préférerais de loin vous parler en privé, » demanda Sudou avec suspicion après avoir entendu les mots de la princesse Lupis.

Il avait jugé d’après son comportement que la princesse Lupis était intéressée par des négociations, et le fait qu’il n’avait pas été tué signifiait qu’elle était intéressée par l’état de Mikhail. Mais elle avait quand même réuni des gens.

Pourquoi ?

La princesse Lupis laissait ses émotions personnelles s’exprimer, et elle ne voulait pas que les gens le voient.

« Lorsqu’il s’agit de décider des affaires de l’État, même un dirigeant ne peut pas faire de choix arbitraires. Ou me direz-vous que vous ne parlerez que si nous sommes tous les deux ? »

Sudou réalisa qu’il avait pris la princesse à la légère.

Hmm… Il semblerait qu’elle ne soit pas aussi idiote que je le pensais. Mais cela ne m’oblige qu’à reformuler un peu les choses… Ce n’est encore qu’une princesse inexpérimentée… Le problème, c’est cet homme… Je savais qu’il serait impressionnant, puisqu’il a tué Gaius Valkland, mais… Il est vraiment gênant. Je peux comprendre comment il a réussi à échapper à Saitou.

Sudou avait lutté pour contenir la soif de sang noir qui montait dans son cœur. Il n’était pas encore temps de s’impliquer avec Ryoma Mikoshiba. Sudou avait une mission à accomplir.

Même si je finis par le faire tuer, il ne peut pas être traité de la même façon qu’une autre cible… S’impliquer avec lui inutilement serait dangereux… Mais qu’il en soit ainsi. Pour l’instant, je dois me concentrer sur la tâche à accomplir.

Il avait ainsi rapidement calculé ses choix et s’était incliné devant la princesse Lupis pour donner son accord.

Dans une tente nouvellement préparée se tenaient seize personnes. La princesse Lupis, Meltina, Helena et Ryoma étaient naturellement présents, mais aussi les confidents personnels de Ryoma, Laura, Sara, Lione et Boltz, ainsi que le comte Bergstone et d’autres nobles de la faction neutre. En d’autres termes, tous ceux qui constituaient le noyau de la faction de la princesse.

Leurs regards étaient tous tournés vers l’homme mystérieux qui se présentait sous le nom de Sudou, qui avait finalement écarté les lèvres et parlé avec détermination.

***

Partie 3

« Ainsi, comme je l’ai déjà expliqué, le duc Gelhart souhaite prêter allégeance à Son Altesse… Et pour preuve, il promet de rendre Mikhail Vanash, qui est actuellement sous sa protection à Héraklion. À cette fin, il m’a envoyé comme médiateur. »

Sudou avait conclu ses paroles, et un profond silence s’était abattu sur la tente. Ou plutôt, l’offre avait été si soudaine que tout le monde n’avait pas pu suivre l’évolution de la situation. Le chef de la rébellion était venu leur prêter allégeance à la veille de la bataille finale. Rien ne pouvait être plus inattendu.

« Laura… C’est mauvais, n’est-ce pas… ? », chuchota Sara à l’oreille de Laura.

« C’est… Cela pourrait avoir un effet sur les plans de Maître Ryoma… » répondit Laura, fixant son regard sur Ryoma, qui regardait Sudou parler.

« Il est presque certains que cela aura… »

« Oui… Très certainement… »

Les chuchotements des deux femmes furent noyés par le tumulte qui remplissait la tente. Lione parlait à Boltz, Meltina chuchotait à la princesse Lupis, et les nobles se consultaient à voix basse. Les deux seuls qui s’étaient parfaitement tus étaient Ryoma et Helena.

« Que va faire Maître Ryoma… ? » demanda Sara, mais Laura n’avait pas de réponse.

Finalement, les sœurs ne purent que veiller anxieusement sur Ryoma. On pourrait aller jusqu’à dire que la conclusion à laquelle ils étaient parvenus à la fin de cette réunion n’avait pas d’importance pour les sœurs. Elles n’avaient qu’à agir en faveur de Ryoma Mikoshiba.

Ryoma ferma les yeux et ajusta calmement sa posture. Ce faisant, il avait pu contenir les émotions qui montaient dans son cœur, et c’était sa seule façon de surmonter la situation actuelle. Une fois que Sudou avait terminé son explication, Ryoma jeta un seul regard à la princesse Lupis, qui s’était tue.

Elle ne bougera donc pas… Ça me donne mal à la tête…

Honnêtement, alors que Ryoma faisait confiance à la princesse Lupis en tant que personne, il n’avait pas ou peu confiance en ses compétences. Elle avait reçu une éducation de noble et n’était en aucun cas stupide, et elle avait pas mal de connaissances en matière d’affaires militaires, ce qui signifiait qu’en tant que souveraine, elle était qualifiée.

Mais Ryoma avait vaguement remarqué que Lupis Rhoadserians manquait d’un trait essentiel pour un dirigeant, et pourtant il ne s’attendait pas à ce qu’elle passe pour une idiote.

Ce que Sudou a dit… Qu’ils n’ont commencé la rébellion que par respect pour la volonté du défunt roi, et qu’ils ne voulaient pas se retourner contre la famille royale ? Des conneries… Ils en ont fait bien trop pour que ce soit leur motivation… Et il a dit qu’il voulait se mettre de notre côté parce qu’il ne pouvait pas pardonner à Hodram Albrecht de s’être retourné contre la famille royale et d’avoir fomenté une rébellion ? Il doit penser que nous sommes stupides.

C’était ce que Ryoma avait ressenti en entendant l’histoire de Sudou. Le duc Gelhart espérait s’en tirer en disant qu’il n’avait agi que selon la volonté de feu le roi, et pour lui demander des faveurs et montrer sa loyauté en disant qu’il était indigné par le fait que le général Albrecht l’ait trahi. Il allait faire porter toute la faute de la rébellion sur le général Albrecht, s’en tirant ainsi à bon compte.

Habituellement, on ne réunissait pas tout le monde pour écouter cette proposition, mais personne n’avait élevé la voix pour exprimer sa colère face à cette perspective insensée.

Tout le monde pense la même chose…

Aussi impoli que cela puisse être de penser cela d’un dirigeant, Ryoma ne faisait pas confiance à ces compétences politiques, et pensait donc qu’elle ne devrait pas être autorisée à prendre une décision arbitraire concernant la proposition de Sudou. Lupis elle-même savait qu’elle n’était pas inadéquate dans cette situation, mais Ryoma ne pouvait que louer ce jugement si, après avoir entendu l’explication de Sudou, elle le rejetait de son propre gré.

Finalement, la princesse Lupis ne veut pas que Mikhail Vanash meure…

Le cœur de Ryoma s’était refroidi. Il était vrai que Mikhail était un chevalier passionnément loyal et habile, et qu’il était l’un des serviteurs les plus fidèles de la princesse Lupis aux côtés de Meltina. Il était dans la nature humaine de la princesse Lupis de ne pas vouloir l’abandonner, et Ryoma ne voulait pas la blâmer pour cela en soi. Mais un souverain ne pouvait pas laisser de telles émotions personnelles prendre le dessus. Elle devait les contenir.

La question n’était pas de savoir si Mikhail était digne de confiance ou loyal. Aucun serviteur, aussi cher ou compétent soit-il, ne devait lui enlever la possibilité de réclamer la tête du duc Gelhart.

Le duc Gelhart était un traître qui avait soulevé une rébellion contre la princesse Lupis. Aucune vie, aussi proche et loyale qu’elle puisse être, ne valait la peine d’être sauvée si cela impliquait de lui pardonner…

Était-ce vraiment plus important que de gagner la guerre, plus important que de garder la Rhoadseria unifiée en tant que pays… ?

Il est vrai que la princesse Lupis n’avait pas encore exprimé ses sentiments à ce sujet, donc pour le moment, Ryoma supposait seulement qu’elle voulait que Mikhail soit sauvé. Mais Ryoma était convaincu que c’était le cas.

Non, il était probable que toutes les personnes présentes pensaient la même chose. Elle n’aurait pas gardé Sudou en vie après qu’il se soit faufilé dans la tente royale sans permission si elle ne le pensait pas. Aucune punition ne lui aurait semblé clémente, mais elle avait insisté pour que Sudou soit épargné et amené ici, afin qu’elle puisse entendre ce qu’il avait à dire. Ce seul fait lui avait permis d’exprimer pleinement ses sentiments.

Elle ne veut pas que Mikhail meure, elle doit donc accepter l’offre de Duke Gelhart. Mais la princesse Lupis sait qu’elle n’a aucune légitimité pour prendre cette décision, c’est pourquoi elle a réuni tout le monde ici. Il n’y aura donc pas que son nom qui sera traîné dans la boue.

Si la princesse Lupis devait accepter cette offre sur la base de son propre jugement, d’autres personnes s’opposeraient sûrement à sa décision. C’était pourquoi elle avait réuni tout le monde ici, pour dissimuler qu’elle était responsable de ce choix.

« J’aimerais donc entendre vos opinions. »

Ryoma avait dû retenir un claquement de langue en entendant ces mots sortir des lèvres de la princesse Lupis. Mais aussi furieux que cela l’eût rendu, il ne pouvait rien dire ici.

« Quelqu’un voudrait-il partager ses pensées ? »

Les mots de la princesse Lupis furent accueillis par le silence. Alors que tout le monde se taisait, le regard de la princesse Lupis se promenait sur la table ronde. Ryoma lui-même ne pensait pas que la vie de Mikhail était suffisante pour donner le pardon au duc Gelhart, et toutes les personnes présentes, y compris la princesse Lupis, pensaient la même chose. La simple comparaison semblait insensée.

Ainsi, ce qu’il fallait dire était clair, mais comme la princesse Lupis souhaitait épargner Mikhail, personne ne pouvait se résoudre à le dire. Ce que la princesse Lupis voulait, c’était faire approuver sa volonté sous le couvert d’un avis.

Si Ryoma leur suggérait de se débarrasser de la vie de Mikhail, la princesse Lupis lui en voudrait sans doute après cette rencontre. Et cette rancune grandirait avec le temps, la conduisant finalement à ignorer l’opinion de Ryoma pour des raisons émotionnelles. Et en plus de cela, d’autres chevaliers comme Mikhail se révolteraient contre cette décision.

« Vous laissez Mikhail mourir ?! »

« À quoi bon si tu ne sauves pas tes propres hommes ? ! »

« Comment oses-tu dire ça, espèce d’étranger ! »

Ryoma serait absolument couvert de ces insultes. Parfois, la raison doit prévaloir sur l’émotion. C’était certain. Mais si le dirigeant devait se noyer dans ses propres émotions, cela provoquerait une distorsion qui se formerait ailleurs. Une distorsion qui blesserait de manière décisive quelqu’un d’autre.

À ce moment, Ryoma avait senti Helena lui tourner un regard perçant.

« Je ne peux pas… »

Ryoma secoua la tête en chuchotant à Helena.

Il avait réalisé, grâce à son regard, ce qu’elle essayait de lui dire.

« Alors, laisse-moi… » lui chuchota-t-elle en retour, mais il secoua à nouveau la tête.

« Ne fais pas ça. Si la princesse Lupis se méfie de toi ici, il sera difficile de tout réorganiser plus tard… »

Helena serait même considérée comme la méchante si elle lui disait de renoncer à Mikhail. La princesse Lupis ne lui faisait pas autant confiance qu’à Meltina et Mikhail. Helena était suffisamment puissante pour être connue comme la Déesse blanche de la guerre de Rhoadseria, de sorte qu’il y aurait moins d’opposition à ce qu’elle fasse cette suggestion par rapport à un néophyte comme Ryoma.

Mais Ryoma ne voyait pas la princesse Lupis choisir de se débarrasser de la vie de Mikhail sur les conseils d’Helena.

« Alors que faire ? La façon dont les choses se passent est… »

Comme Ryoma, Helena semblait penser que la situation était dangereuse.

Accepter les excuses du Duc Gelhart et lui permettre de prêter serment d’allégeance signifierait indirectement reconnaître la Princesse Radine. Il n’agirait ainsi que conformément aux dernières volontés du défunt roi.

Accepter le traître connu sous le nom de duc Gelhart dans le royaume de Rhoadseria élèverait aussi automatiquement la princesse Radine au rang de deuxième dans la succession pour le trône. La princesse Lupis créerait son plus grand adversaire politique par ses propres actions, rendant sa position déjà précaire d’autant plus instable.

La seule personne pouvant régler ce problème serait Meltina, mais…

Les yeux de Ryoma s’étaient tournés vers Meltina, qui était assise à côté de la princesse.

Ce n’est pas bon… Elle est juste heureuse que Mikhail soit vivant… Je comprends que tu sois heureuse que ton collègue et ami soit vivant, mais… Elle ne voit pas à quel point les choses vont mal. Il est inutile d’attendre quoi que ce soit d’elle… Ce qui veut dire…

Abandonnant Meltina, qui souriait simplement de soulagement et de joie, Ryoma s’était creusé la tête pour trouver un moyen de sortir de cette impasse.

Tuer le duc Gelhart est une chose à ne pas faire… Mais se débarrasser du général Albrecht serait suffisant… Le problème, c’est ce qui vient après… La Princesse Lupis ne pourra pas maîtriser le Duc Gelhart… Même si elle le dépouillait temporairement de son pouvoir, il finira tôt ou tard par acquérir un pouvoir politique…

Une pensée froide avait alors fait surface dans l’esprit de Ryoma. Tuer le duc Gelhart était un choix qu’il ne devait faire que parce qu’il considérait l’avenir du royaume de Rhoadseria en tant que pays. C’était le problème de la princesse Lupis. Pourquoi une personne étrangère à ce pays comme Ryoma devrait-elle risquer sa position pour tuer le duc Gelhart ?

Si elle veut à ce point sauver Mikhail… Je suppose qu’on devrait la laisser…

À ce moment, Ryoma avait renoncé à la princesse Lupis.

Ou pour être exact, il avait renoncé à son avenir. À partir de ce moment, l’avenir de Lupis Rhoadseria allait dépendre de ses propres capacités.

Décontractez-vous, Votre Altesse. Je ne vous trahirai pas. Mais vu la façon dont les choses se passent, vous allez absolument mourir. Je ne sais pas combien d’années il faudra attendre, mais je le vois clairement… Je laisserais donc mon avertissement à Helena et aux autres. Mais c’est la dernière fois que je vous aide. Les gens de Rhoadseria devront s’occuper du reste. Je surveillerais Gelhart de très près si j’étais vous.

Chuchotant ainsi dans son cœur, Ryoma leva la main pour recevoir la permission de parler.

« Alors, puis-je parler, si vous le voulez bien ? »

Quand ces mots avaient résonné à travers la tente, Lupis avait été momentanément prise de peur. Elle savait que sa décision était mauvaise. Mais son émotivité, sa gentillesse l’empêchaient de choisir de mettre la vie de Mikhail de côté.

« Très bien. Vous pouvez parler. »

« Merci. »

Ryoma se leva à l’approbation de la princesse Lupis.

« Je suis d’accord pour accepter l’offre de M. Sudou et d’accepter l’allégeance du duc Gelhart ! »

Les mots de Ryoma firent trembler la tente.

« Quoi ?! Vous êtes sérieux, Seigneur Mikoshiba ?! »

« Oui, Comte Bergstone. Très sérieux. »

« Incroyable. Je n’aurais jamais imaginé que de tels mots puissent quitter vos lèvres… »

***

Partie 4

Le comte Bergstone avait passé toutes ses journées dans le palais, aux prises avec cette agitation politique. En tant que noble, il avait une connaissance approfondie des questions d’importance nationale et de la diplomatie. Et cette expérience lui avait fait comprendre à quel point il serait dangereux pour la princesse Lupis d’accepter cette offre.

« Avez-vous… une sorte de plan… ? »

Le comte Bergstone fut tellement déconcerté par les paroles de Ryoma qu’il posa la question même si le messager de l’ennemi, Sudou, était présent.

« Pas du tout. Mais nous ne pouvons pas nous permettre d’abandonner un chevalier loyal comme le Seigneur Mikhail, et les paroles du Duc Gelhart ont une part de vérité. Il est préférable d’éviter la guerre chaque fois que c’est possible. Héraklion est entourée de terres agricoles, donc endommager ces terres aura une influence sur la collecte des impôts. Le fait que le Duc Gelhart ait juré allégeance à la Princesse Lupis ne nous épargnerait-il pas ce problème ? »

Rien de ce que Ryoma avait dit n’était un mensonge. Endommager les terres du duc nuirait en effet à la collecte des impôts, et à court terme, lui faire jurer son allégeance à leur côté n’était pas une mauvaise option.

Mais le comte n’avait pas été convaincu. Ils avaient expliqué l’effet qu’aurait la marche sur Héraklion sur les impôts, et Ryoma avait déjà tenu compte de ce fait.

« Mais Votre Altesse ! Avant d’accepter la proposition du duc, je suggère que nous ajoutions nous aussi quelques conditions. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Même s’il n’a pas agi par malveillance, nos armées ont déjà croisé le fer une fois. La libération du Seigneur Mikhail ne suffira pas à équilibrer les choses. Que diriez-vous si nous le révoquions de son poste de duc et exigions des indemnités ? »

La princesse Lupis avait réfléchi aux paroles de Ryoma. Elle n’était pas non plus assez bête pour penser que la proposition de Sudou en valait la peine. Elle ne l’aurait même pas envisagée si le retour de Mikhaïl n’avait pas été mentionné, et l’opinion de Ryoma était donc très claire pour elle.

Mais si on pousse les négociations si loin, elles finiront par s’effondrer… Mikhail pourrait ne pas être sauvé…

Elle l’avait déjà supposé mort une fois, mais s’il était encore en vie, elle voulait le sauver à tout prix. Le cœur de Lupis hésitait entre la raison et l’émotion. Mais sans se soucier de son conflit, Sudou avait fait son prochain coup.

« Très bien. Le duc Gelhart m’a confié toute l’autorité nécessaire au cas où de telles exigences se présenteraient… Donc, j’accepte à ce qu’il renonce à son titre de duc et verse cinquante mille pièces d’or d’indemnités. »

Ses paroles avaient une fois de plus rempli la tente de tumulte.

« Cinquante mille ?! »

Le montant offert par Sudou ne se limitait pas à couvrir les dépenses de guerre. Les nobles avaient poussé un soupir de soulagement. Au moins, ils seraient en mesure de rembourser leurs subordonnés pour avoir mis leur vie en danger et de garantir les revenus occasionnels de leur ménage.

Sudou sourit, sentant l’atmosphère de la tente s’adoucir.

Hmph, les nobles donnent toujours la priorité à leur maison. Avoir choisi une aussi grosse somme était une bonne chose, cela laissera un impact durable. Cela n’aurait pas été le cas si j’avais commencé à marchander petit à petit…

Cinquante mille pièces d’or, c’était une très grosse somme d’argent, même pour une maison noble aisée comme celle du duc Gelhart. Il n’avait offert cette somme que pour prendre le contrôle de la situation. Mais quand Ryoma parla ensuite, le visage de Sudou s’était contorsionné amèrement.

« Non, je voudrais aussi demander qu’en plus de ces demandes, il n’ait aucun poste dans le palais pendant une période de cinq ans. »

Hmph… Il a donc prédit que je ferai cette proposition. C’était un risque que j’étais prêt à prendre avant de venir ici… Mais lui interdire d’avoir une affectation est inattendu.

Mais c’était une condition sur laquelle Ryoma ne reculerait pas. Si cette condition n’était pas respectée, la princesse Lupis et ses prouesses politiques inférieures seraient tout simplement victimes du Duc Gelhart. Et donc, il a dit cinq ans. Dans cinq ans, la princesse Lupis et les nobles sous ses ordres s’habitueraient à diriger le pays et seraient peut-être capables de faire fi des tentatives de prise de pouvoir du duc Gelhart.

Bien sûr, la réalisation de cet objectif dépendait de Lupis et de ses serviteurs, et même Ryoma ne pouvait pas prendre la responsabilité de le voir se réaliser. C’était sa façon d’assurer l’avenir potentiel du pays tout en respectant le souhait de Lupis de sauver Mikhail.

« Et il y a une chose pour laquelle j’aimerais que le duc m’aide », dit Ryoma de manière significative. Sudou baissa à ce moment-là les yeux.

Hmph… Il veut probablement parler de ces espions déguisés en marchands qu’il employait auparavant… Il veut aussi que le duc Gelhart répande ces rumeurs à travers la faction des nobles… Il est vrai qu’une rumeur provenant de plusieurs sources semble plus crédible…

Sudou commençait déjà à voir ce que Ryoma avait prévu. Ayant vécu dans un monde différent de celui-ci qui avait la chance d’être doté de technologie et de science, il savait assez bien à quel point l’information et le renseignement pouvaient être importants.

Quoi qu’il en soit, je dois faire ce que je peux pour préserver la position du duc Gelhart.

Le duc Gelhart était un outil très utile pour l’Empire d’O’ltormea et pour l’organisation. Ils pouvaient s’en débarrasser et le remplacer si nécessaire, mais Sudou voulait franchement continuer à l’utiliser le plus longtemps possible. Après tout, la recherche d’un nouvel outil nécessiterait du temps et des efforts.

« Bon, très bien… Je vais accepter ces conditions à la place du duc Gelhart. Ce sera tout, Votre Altesse ? »

Sudou tourna la conversation vers la princesse Lupis, qui se tenait là, abasourdie, et qui n’avait pas d’autre choix que de hocher la tête.

« Oui… C’est bon… »

En entendant ces mots, Sudou fit un signe de tête satisfait. Ces négociations n’avaient pas été faciles pour lui non plus.

« Bien. Je retourne donc à Héraklion pour faire mon rapport au duc Gelhart et veiller à la libération du Seigneur Mikhail. Après cela, nous parlerons de la demande de M. Mikoshiba. »

Cela dit, Sudou inclina la tête devant la princesse et quitta la tente.

Sudou étant parti, la réunion s’était terminée. Les participants étaient retournés dans leurs tentes respectives, ne laissant que Ryoma, Lione, Boltz et les sœurs Malfistes dans la tente où les discussions avaient eu lieu.

« Est-ce que ça te va vraiment ? », demanda Lione.

« J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai essayé de faire le plus possible vu la situation… Demander plus que ça sans renoncer à Mikhail serait demander la lune. »

Ryoma haussa les épaules.

Ryoma était convaincu d’avoir obtenu le meilleur résultat possible étant donné les circonstances. Il voulait presque se complimenter pour avoir réduit les dégâts à ce point sous l’ivresse émotionnelle de la princesse Lupis.

« Cinq ans seront-ils suffisants ? », demanda Sara.

« Qui sait ? Honnêtement, je ne peux pas me soucier d’eux aussi longtemps. »

Ryoma haussa encore les épaules.

Les actions de Ryoma lors de cette conférence n’avaient pour but que de donner un peu de répit. Si toute cette affaire pouvait être résumée en termes médicaux, alors le duc Gelhart et le général Albrecht étaient des maladies mortelles qui rongeaient le royaume de Rhoadseria.

Mais la princesse Lupis, la soi-disant patiente ayant besoin d’une opération, ne voulait pas que l’on retire le Duc Gelhart, ou plutôt, elle refusait le coût de cette opération. Le coût pourrait être assimilé aux honoraires du médecin ou au temps passé à l’hôpital. Pour gagner quelque chose, il fallait renoncer à une autre, et cela était vrai, que ce soit dans ce monde ou dans celui de Ryoma.

Ainsi, puisque la patiente, Lupis, avait refusé l’opération, Ryoma n’avait pas eu d’autre choix que de prendre la deuxième meilleure solution tout en étant bien conscient des risques. Il avait contenu l’épidémie de la maladie appelée Duc Gelhart pendant cinq ans, espérant que pendant ce temps, le patient gagnerait la vitalité nécessaire pour combattre cette maladie.

Il n’avait pas d’autre choix. Il ne pouvait qu’espérer que la princesse Lupis utiliserait à bon escient les cinq années qu’il lui avait gagnées. Mais les habitants de Rhoadseria devraient s’en inquiéter. Ce n’était pas quelque chose dont Ryoma, qui ne s’était impliqué dans ce pays que par hasard, devait s’inquiéter.

« Je suppose que cela signifie que le seul ennemi qu’il nous reste à vaincre est le général Albrecht et ses deux mille chevaliers… Maintenant que le Duc Gelhart s’est tourné vers la légitimité, les autres nobles vont se démener pour préserver leurs positions. »

Lione et les autres hochèrent la tête face au sourire de Ryoma. La présence des nobles était non négligeable, en raison de la force financière et militaire de leurs territoires, mais ils avaient un défaut majeur. Les nobles étaient un rassemblement de dirigeants individuels, et une fois que la situation se retournerait contre eux, ils se précipiteraient pour défendre leur territoire, quelle que soit la mauvaise image que cela leur donnerait, même s’ils devaient pousser leurs soi-disant alliés, les autres nobles, à s’en écarter pour le faire.

Et Ryoma avait déjà inventé l’histoire qui les pousserait à se défendre.

« C’est donc le général Albrecht qui sera considéré comme étant le seul coupable, hein… ? »

« Même les autres nobles se sacrifieraient s’il le fallait, afin de ne jamais donner la priorité au général Albrecht, qui était à l’origine leur ennemi. Mais oubliez cela, le général sera tellement occupé à se protéger qu’il ne se souciera même pas de ce qui se passe autour de lui. Il lui serait pratiquement impossible de rester maintenant sur le territoire de Rhoadseria. Sa seule option serait de fuir vers un autre pays. On peut supposer que le cas d’Albrecht est déjà géré. La question est de savoir combien de nobles nous pourrons abattre… »

Avec la mort du général Albrecht, la guerre actuelle va se terminer. Mais pour ce qui est de ce qui arrivera au royaume à l’avenir, cela ne ferait que marquer le début des mesures d’après-guerre.

« J’aimerais qu’au moins un tiers d’entre eux disparaissent, mais cette princesse peut-elle faire un choix aussi décisif… ? Qui sait ? »

« Tout cela s’accorde à ton scénario, mon garçon… Ça me refroidit jusqu’à l’os », dit Lione en blaguant tout en haussant les épaules.

« J’ai dû cependant faire beaucoup de changements sur mon plan à mi-chemin », répondit Ryoma avec un sourire amer.

La participation d’Helena, la désobéissance de Mikhail, la trahison du général Albrecht et l’allégeance du duc Gelhart. Ryoma ne pouvait pas vraiment dire que tout s’était passé exactement comme il l’avait prévu. Mais tout allait bientôt se terminer.

« Soit demain, soit après-demain… »

« Nous attaquerons Héraklion », dit Laura.

« Oui. Et c’est la bataille finale ! »

Ryoma fit un signe de tête.

Ainsi, la bataille finale du Royaume de Rhoadseria approchait de son point culminant, d’une manière différente de ce que Ryoma avait initialement conçu.

***

Chapitre 3 : Clash

Partie 1

« Tout le monde ! Nous avons enfin atteint ce champ de bataille… ! La dernière confrontation va commencer. Cette bataille va décider du sort du royaume de Rhoadseria. L’ennemi est peu nombreux. Je suis convaincu que si chacun d’entre vous se bat au mieux de ses capacités, notre victoire sera inébranlable. Je crois en votre loyauté et votre force… ! Que la victoire soit sur nous ! Gloire au royaume de Rhoadseria ! »

La princesse Lupis se tenait sur une plate-forme, parlant devant les chevaliers. Ils répondirent à son oraison par des acclamations qui firent trembler les plaines d’Héraklion.

« « « Victoire ! Que la victoire soit sur nous ! Gloire au royaume de Rhoadseria ! » » »

Levant leurs poings vers le ciel, les chevaliers applaudirent en enfonçant le bout de leurs lances dans le sol. Les rancunes que le général Albrecht avait accumulées au fil des ans parmi les chevaliers étaient maintenant sur le point d’entrer en éruption comme un volcan. Enfin, ils avaient leur chance de se venger.

Et, à ce moment-là, dans des conditions extrêmement favorables, les effets de la défection du duc Gelhart aux côtés de la princesse Lupis furent rapides et visibles. Ce n’était pas pour rien qu’il avait passé ses années au palais, mêlé à des luttes de pouvoir politiques.

Le duc Gelhart avait accepté toutes les conditions de Ryoma et avait immédiatement commencé à travailler pour saper les autres nobles, notamment ceux qui se trouvaient sous le comte Adelheit. Combiné aux efforts de Ryoma lui-même, les résultats de ces actions furent extrêmement puissants.

Tout cela s’était passé la veille du discours de Lupis aux chevaliers. Le comte Adelheit ne put contenir sa surprise en apprenant la visite inattendue du duc Gelhart, mais le salua quand même par politesse.

« Ah, duc Gelhart… Mes excuses pour l’autre jour… »

Le comte Adelheit se trouvait actuellement dans un camp près d’Héraklion, où il rassemblait ses forces pour rencontrer celles de la princesse Lupis. Le comte Adelheit avait été très surpris de découvrir que le duc Gelhart avait quitté la sécurité des murs d’Héraklion pour les zones dangereuses du champ de bataille.

« Oh, non, pardonnez mon intrusion soudaine. »

C’était le genre de discours auquel on s’attendrait à ce moment-là. Il était indéniable que le duc Gelhart était très amer de la trahison du comte Adelheit. Il avait servi à ses côtés pendant de nombreuses années dans la faction des nobles. Il était normal qu’il soit bouleversé.

Cependant, on ne pouvait pas voir cette colère brûler dans les yeux du duc Gelhart. C’était un homme hautain, certes, mais il était capable de se déprécier autant qu’il le fallait, si cela répondait à ses besoins. On pourrait peut-être dire que c’était un bon acteur. Ou simplement un adulte.

Bien sûr, il ne pouvait pas vraiment tromper le comte Adelheit, qui avait été son numéro deux pendant des années, mais cela servait quand même à apaiser la conversation. Les gens étaient plus enclins à écouter quelqu’un lorsqu’ils parlaient calmement, et à ne pas écouter lorsqu’on les regardait de haut.

« Quand même, vous voir venir jusqu’ici… Je dois me demander ce que vous pourriez faire avec moi. Nous nous préparons à combattre comme l’a ordonné le général Albrecht, je n’ai donc pas beaucoup de temps libre… Notre combat contre la Princesse Lupis va bientôt commencer… »

Les paroles du comte Adelheit étaient correctes, mais elles avaient des implications. En d’autres termes, il n’avait pas de temps à consacrer au duc Gelhart, un homme sur le déclin.

« Ah, je suis désolé d’apprendre que je vous ai trouvé à un mauvais moment… Mais comte Adelheit, avez-vous entendu parler des mesures draconiennes que prend la princesse Lupis en ce moment ? » demanda le Duc Gelhart, d’un ton inquiétant.

Le comte Adelheit savait ce que le duc Gelhart allait faire, mais il ne pouvait pas s’empêcher de demander.

« Des mesures drastiques… ? Qu’est-ce que la princesse complote au juste ? »

« Êtes-vous intéressé ? »

« Bien sûr. Dites-le. »

Si la princesse Lupis essayait une sorte de tactique, le comte Adelheit ne pouvait pas l’ignorer, même si c’était le duc Gelhart qui délivrait la nouvelle. L’instinct des nobles les poussait à assurer la sécurité de leur foyer. Être poussé par l’émotion et ignorer cela ne suffirait pas. Il lui faudra simplement confirmer la vérité de ce qu’il avait entendu ici plus tard.

Le duc Gelhart parla brusquement, le comte Adelheit le regardant avec suspicion, essayant de vérifier l’authenticité de ses paroles.

« La princesse Lupis a envoyé de petits groupes de ses chevaliers pour brûler les territoires des nobles associés au général Albrecht. »

À ce moment, le comte Adelheit était devenu complètement pâle.

« Ce n’est pas possible ! C’est impossible… La princesse Lupis n’est pas de ceux qui permettraient une telle conduite ! »

Adelheit ne pouvait s’empêcher d’élever la voix. Il était vrai que brûler des territoires était une tactique viable dans les guerres prolongées. Ravager les territoires de l’ennemi, c’était mettre en pièces leurs fondements financiers et exercer une pression psychologique. Cela permettait également à l’autre partie d’acquérir plus de biens pour financer son effort de guerre. C’était une stratégie vraiment efficace.

Mais cette guerre était différente. C’était une guerre entre compatriotes rhoadseriens. La princesse Lupis, en brûlant les territoires des nobles, porterait un coup à l’économie de son propre pays. C’était en fait une tactique suicidaire qui lui causera autant de dommages qu’à ses ennemis.

Et pour commencer, Lupis Rhoadseria, connue pour être miséricordieuse, emploierait-elle une tactique qui accablerait ses roturiers ?

« J’ai du mal à le croire… La princesse ne ferait pas ça… Êtes-vous sûr de ne pas avoir mal entendu ? »

La question du comte Adelheit était compréhensible. Il l’avait vue dans quelques audiences et ne pensait pas qu’elle était une personne de ce calibre. C’était précisément ce que visait le duc Gelhart. Il était convaincu d’avoir réussi à tromper le comte Adelheit avec ses mots.

« C’est vrai. La princesse Lupis est gentille, comme vous dites… »

« Effectivement, donc vous devez vous tromper. Elle n’accepterait jamais de faire du mal aux citoyens de Rhoadseria ! »

Son ton semblait indiquer que, bien qu’il soit du côté des rebelles, le comte Adelheit ne semblait pas comprendre qu’il était opposé à la princesse Lupis. C’était peut-être la preuve qu’il ne comprenait pas le vrai sens de cette guerre. Dans une guerre conventionnelle, attaquer les territoires de l’ennemi lorsqu’ils étaient relativement peu surveillés était une tactique évidente.

Mais la perception quelque peu complaisante du comte Adelheit était celle que partageaient la plupart des nobles qui avaient rencontré la princesse Lupis en public. En d’autres termes, c’était sa nature gentille et miséricordieuse qui au départ les avait poussés à se rebeller.

Oui, le point de vue du comte aurait en fait été correct… Jusqu’à présent.

Le duc Gelhart supprima le sourire qui s’élevait à ses lèvres et continua à parler avec une expression humble.

« Cependant… Cet homme servant sous les ordres de la princesse ne reculerait pas devant des moyens aussi ignobles… »

L’expression du comte Adelheit se raidit. Il avait deviné ce que le duc Gelhart essayait de dire.

« Cet homme… Vous voulez dire, ce diable dont parle les rumeurs… »

« En effet… Ils l’appellent le diable d’Héraklion »

Le duc Gelhart hocha lentement la tête.

« Ryoma Mikoshiba… »

Le comte Adelheit prononça son nom avec crainte.

Le duc Gelhart acquiesça en silence.

Ryoma Mikoshiba. L’homme qui avait noyé des milliers de personnes lors d’une inondation et qui avait sauvagement tué les survivants. Les habitants d’Héraklion et de ses environs l’avaient surnommé avec terreur le « Diable d’Héraklion. »

C’était une fausse image qui résultait des rumeurs que Ryoma avait répandues et qui étaient grandement exagérées, mais les masses non éduquées y croyaient. En effet, même dans ce monde de luttes sans fin, un commandant qui n’acceptait aucune reddition et ne faisait aucun prisonnier était inhabituel. La plupart prenaient tous les prisonniers qu’ils pouvaient dans l’espoir de demander des rançons pour eux, ou les vendaient à des marchands d’esclaves.

Les rumeurs avaient déjà atteint les oreilles du comte Adelheit. Après tout, de nombreux roturiers les avaient mises en avant lorsqu’ils avaient supplié qu’on leur permette de rentrer chez eux.

« Mais… Ce ne sont que des rumeurs, pas vrai ? Ne me dites pas que c’est un vrai diable ? »

Le duc Gelhart se mit à rire avec force et secoua la tête.

« Je ne m’attendais pas à entendre de telles absurdités de la part d’un comte comme vous. Les seuls qui le croiraient diabolique étant le bas peuple. »

Mais il s’arrêta de rire, et toute émotion quitta son visage. Il regarda autour de lui, comme s’il était inquiet que ce diable puisse se cacher dans les environs.

« Mais je pense certainement que ce Mikoshiba est assez cruel et impitoyable pour être appelé un diable. Cette attaque par inondation et ses actions après cela m’indique clairement qu’il n’hésitera pas à brûler des territoires. »

Son murmure était rempli de terreur envers Ryoma. Bien sûr, ce n’était pas un vrai diable. Aussi impitoyable qu’il puisse être, il ne prenait aucun plaisir à tuer. Mais cette image de diable était importante, et le Duc Gelhart nourrissait une peur réelle envers Ryoma. Il ne faisait qu’à moitié la comédie. L’autre moitié, c’était ses sentiments sincères.

« Eh bien, oui, je suppose que c’est quelque chose que le Diable d’Héraklion pourrait faire, mais… êtes-vous sûr que ce que vous me dites est vrai ? »

Le comte Adelheit ne semblait pas encore y croire. Ou plutôt, il ne voulait pas y croire. Et le duc Gelhart comprenait parfaitement ce qu’il ressentait. Mais il n’était venu ici que pour semer les graines de la peur et de la suspicion dans son cœur.

« Oh, j’ai simplement entendu cette rumeur et j’ai pensé que je devrais la partager avec vous. Que vous y croyiez ou non, c’est à vous de décider, mon cher comte… Alors, maintenant. Je suppose que je ne devrais pas prendre plus de votre précieux temps. Je vais prendre congé. »

« H-Huh… Vous rentrez déjà ? Vous ne devriez pas vous dépêcher ! »

Le comte Adelheit semblait avoir oublié ce qu’il avait dit au début, il essayait maintenant de convaincre le duc de rester. Une partie de lui pensait qu’il ne pouvait pas le laisser partir après l’avoir laissé dans l’angoisse. Il voulait des informations plus claires.

« Oh, non, je n’osais pas m’imposer à vous plus longtemps… Ah, je sais. Si vous voulez en savoir plus, demandez aux commerçants de la ville. C’est là que j’ai appris cette rumeur. Je suis sûr qu’ils pourront vous donner une réponse plus claire. »

Le comte Adelheit ne pouvait plus le retenir après avoir dit tout cela.

« Je vois. Merci d’avoir partagé cette information avec moi. »

« Oh, non, excusez-moi de vous avoir dérangé alors que vous êtes si occupé. Je vous dis adieu. »

Cela dit, le duc Gelhart quitta la tente. Alors qu’il regardait cet homme partir, l’esprit du comte Adelheit s’affola.

« Venez ! J’ai besoin de quelqu’un ! »

Il sonna une cloche, ce qui incita un assistant à entrer. Le comte Adelheit lui ordonna de rassembler les commandants de son armée. Il les enverrait enquêter sur l’authenticité des rumeurs du duc Gelhart.

L’information lui était parvenue le soir même. Apparemment, certains de ses subordonnés avaient eu vent des rumeurs.

« Alors c’est vrai ?! »

Le comte Adelheit avait été surpris par le rapport de ses subordonnés.

« Il est difficile de dire si c’est vrai, mais… C’est effectivement ce que disent les marchands d’Héraklion… »

Les paroles de ses aides lui firent mal au cœur. Les nobles avaient toujours été ceux qui pariaient uniquement sur le cheval gagnant. Préserver le prestige, la richesse et le territoire de leur famille était toujours la première chose à laquelle ils pensaient. Ils s’accrochaient obstinément à leurs territoires, et même s’ils ne chérissaient pas leurs sujets, aucun gouverneur ne restait inactif et ne laisserait sa terre brûler.

Après tout, les nobles ne produisaient rien. Ils vivaient en se régalant des richesses produites par leur peuple. Ils ne pouvaient donc pas se permettre de laisser leurs terres. Et pour couronner le tout, cette expédition de soldats avait pris la plupart des hommes de leurs terres, n’y laissant que les femmes et les enfants. Il était impensable de mettre en place une telle ligne de défense, et les nobles qui quittaient leurs domaines pour venir ici seraient particulièrement touchés.

C’est mauvais… Terrible, même… Mais… qu’est-ce que je peux faire ?

Le comte Adelheit sentit l’anxiété le gagner. Si les rumeurs étaient vraies, il n’avait qu’un seul choix : retirer son armée et l’utiliser pour défendre son territoire et sa famille. Mais s’ils devaient faire demi-tour et rentrer chez lui sans avoir rien montré, il ne leur resterait que des dettes. Ses propres hommes n’avaient pas encore croisé leurs épées avec l’ennemi, mais ils mettaient pourtant leur vie en danger. Ne pas leur offrir de récompense serait trop demander.

Il en allait de même pour les roturiers. Ils avaient mis de côté leur gagne-pain quotidien pour s’engager. Ils n’avaient pas besoin d’une récompense, mais il faudrait au moins les exempter de l’impôt de l’année prochaine. Ainsi, quoi qu’il fasse, revenir les mains vides ne ferait qu’engendrer du mécontentement.

***

Partie 2

Mais si c’est vrai, ma famille… Ma femme et mes petits-enfants…

S’ils devaient être emmenés en captivité, il paierait leurs rançons. S’ils étaient vendus à des esclavagistes, il rachèterait leur liberté. Mais s’ils tombaient entre les mains du diable d’Héraklion… Cet homme ignorerait toute dignité envers les nobles et massacrerait femmes et enfants.

Le cœur du comte Adelheit était enchaîné par la peur. Ses fils, qui se tenaient à ses côtés, comprenaient parfaitement la raison de l’expression perplexe de leur père, mais ne trouvaient pas les mots. Non, il était probable que tous ceux qui étaient présents dans la tente ne voulaient rien d’autre que quitter cet endroit pour aider leur famille…

« Monsieur le comte ! Toutes mes excuses ! »

Un soldat était entré dans leur tente, apparemment pour signaler quelque chose.

« Qu’est-ce qui se passe ?! »

Le comte Adelheit le regarda froidement, agacé d’avoir été distrait de ses pensées, et lui fit un signe dédaigneux de la main.

« J’ai dit que nous ne devons pas être dérangés ! »

« Oui, j’en suis conscient, mais… Le vicomte Romane et plusieurs autres nobles sont arrivés, disant qu’ils veulent une audience avec vous… Je leur ai fait part de vos ordres, mais ils insistent sur le caractère urgent… Euh… Que dites-vous ? », bégayait timidement le soldat.

Le comte soupira. Il devait savoir pourquoi le vicomte Romane était arrivé.

« Très bien. Guidez-les ici… »

En regardant le soldat partir, le comte Adelheit parla à son fils aîné.

« Qu’en penses-tu ? Alors, c’est vraiment… »

« Mon opinion est probablement la même que la tienne, père… »

« Alors tu le penses aussi… Que devons-nous faire ? »

Le comte Adelheit était fier d’avoir élevé son fils aîné en homme sage.

Il est du même avis que moi. Au moins, ce n’est pas un imbécile… Cependant…

« C’est sans doute mieux si nous retirons nos troupes, même si c’est par la force… Rester ici ne va pas nous remonter le moral et je ne crois pas que nous allons gagner. Et plus on mettra de temps à nous retirer, plus il y a de chances que nos soldats enrôlés se révoltent. »

Ils voulaient rentrer chez eux s’ils le pouvaient, mais les nobles ne pouvaient pas se retirer de cette bataille aussi facilement. En agissant de manière irréfléchie, ils seraient simplement considérés comme des traîtres et le reste de la faction de la noblesse se retournerait contre eux. Mais son fils avait suggéré le retrait, même en ayant cela à l’esprit.

Alors, que faisons-nous… ? Est-ce qu’on se retire, ou est-ce qu’on reste ici… ?

De multiples possibilités avaient surgi puis s’étaient évanouies dans son esprit, mais ses pensées avaient vite été perturbées par la voix d’un homme.

« Les mots de ton aîné sont des plus appropriés ! Cette guerre est presque terminée. »

Le soldat lui avait probablement montré le chemin. Six hommes vêtus d’une armure étaient entrés dans la tente.

« Oh, vicomte Romane… »

Le comte Adelheit s’adressa à l’homme d’âge moyen qui se tenait au milieu de la rangée.

« C’est un plaisir de vous voir… Mais quand même, pourriez-vous expliquer ce que vous vouliez dire ? Nous ne pouvons pas simplement faire demi-tour et retourner sur nos territoires avec la princesse Lupis qui nous marche dessus. »

Romane était un petit homme d’âge moyen, qui s’installa impoliment sur une chaise sans y être incité et croisa les bras effrontément. Sa conduite était bien plus grossière que ce qui était normalement toléré par la noblesse, mais personne ne lui en avait fait porter le blâme. Ils savaient que dire n’importe quoi serait un effort gaspillé.

« Épargnez-moi mon manque de courtoisie, cher comte. Nous n’avons pas le temps pour ça maintenant… Nous allons retourner sur nos territoires », dit le vicomte sans ambages.

Mais la brutalité de tout cela n’avait fait que donner plus de crédibilité à ses paroles.

« Quoi ?! »

Le comte Adelheit avait pâli.

Est-il devenu fou… ?!

Le vicomte Romane faisait partie de la faction du comte Adelheit, mais il avait toujours été un homme très hautain et extrêmement difficile à traiter. Mais cette nature lui conférait aussi quelques traits positifs. C’était un guerrier habile, il était devenu une sorte de chef de file des nobles de bas rang.

Les nobles de rang inférieur n’avaient chacun qu’une force comprise entre plusieurs dizaines et une centaine de soldats, ce qui en soi n’était pas une force avec lequel on pouvait faire la guerre. Tout au plus pouvait-elle être utilisée pour la sécurité des camps ou la gestion des réserves de nourriture. Mais même de si petites forces pouvaient devenir des effectifs importants lorsqu’elles étaient rassemblées.

Mais bien sûr, la simple coopération ne suffisait pas. Lorsque des personnes de même rang se rassemblaient, elles ne faisaient que se gêner mutuellement. C’était tout simplement comme cela que les nobles avaient tendance à être. Cependant, tant que quelqu’un détenait une autorité sur les soldats en tant que commandant, tout rassemblement d’hommes pouvait devenir une force utile.

Cela pouvait se faire par la dignité, l’intimidation ou la richesse. Tant que les gens étaient dirigés par quelqu’un ayant quelque chose qui les rendait supérieurs aux autres, n’importe quel pion sur l’échiquier pouvait être transformé en chevalier. C’était pourquoi le comte Adelheit supportait tacitement l’attitude du vicomte Romane.

Mais sa déclaration selon laquelle ils partiraient de leur propre chef était une chose sur laquelle il ne pouvait pas rester silencieux.

« C’est impossible ! », lui cria-t-il, rassemblant toute la dignité qu’il pouvait.

« Comment osez-vous faire cela selon vos propres désirs ?! Avez-vous l’intention de trahir le Duc Gelhart ?! »

Le comte Adelheit et le reste des nobles avaient déjà usurpé la faction du duc Gelhart en faveur du général Albrecht, mais étaient encore considérés techniquement comme l’armée du duc. Même s’il n’avait aucune autorité ou aucun pouvoir effectif, il était toujours nominalement la bannière sous laquelle ils se rassemblaient.

Mais le vicomte Romane considérait simplement le comte avec un ricanement.

« Vous dites cela maintenant, après tout ce qui vient de se passer ? Nous avons tourné le dos au duc Gelhart il y a seulement quelques jours. Aussi vieux que vous puissiez être, cher comte, je suis sûr que votre vieil esprit se souvient encore de ce qui s’est passé il y a quelques jours. »

Sa voix était épaisse et clairement méprisante, ce à quoi les aides du comte avaient réagi en sortant leurs épées.

« Arrêtez ! »

Le comte Adelheit empêcha ses hommes d’abattre le vicomte. Il avait alors montré une expression résignée vers l’homme.

« Vous avez raison. Il est inutile d’essayer de sauver les apparences à ce stade. Alors, venons-en à la question principale… Pourquoi ? »

Il demanda au vicomte pourquoi il avait décidé de se retirer sur son territoire. Il avait déjà une assez bonne idée de ce qu’il allait dire, mais il voulait l’entendre directement de sa bouche. Ce faisant, il pourrait aussi décider lui-même de la manière d’agir.

« Est-ce que ça a besoin d’être dit… ? »

Le vicomte Romane était devenu rouge d’irritation.

« À cause des rumeurs… »

Il était probablement très irrité.

« Je le savais… Alors elles sont vraies… ? »

Le vicomte Romane secoua la tête.

« Vous battez donc en retraite sans confirmer les rumeurs… Vous tous… ? »

Le comte Adelheit regarda les jeunes hommes qui se tenaient derrière le vicomte.

Un jeune homme s’avança pour rencontrer son regard.

« Nous ne pensons pas que l’authenticité de ces rumeurs soit importante à ce stade, monsieur le comte », dit-il.

Le comte Adelheit ne se souvenait pas de son nom.

C’était sûrement un des nobles de bas rang sous le vicomte Romane.

« De quelle maison êtes-vous originaire, jeune homme ? »

« De Lechre, c’est le fils aîné de la famille du baron Mondo. Je l’ai pris sous mon aile. Son père est un parfait bon à rien, mais Lechre est un jeune homme très prometteur. C’est mon aide le plus précieux. », répondit le vicomte Romane.

Le regard du comte Adelheit prit en considération cette introduction.

Le fils aîné de la famille Mondo… On dit que son père, l’actuel gouverneur, est un imbécile, mais j’ai entendu dire que son fils est assez impressionnant… Et bien sûr…

Il y avait plusieurs centaines de nobles à Rhoadseria. La plupart des nobles connaissaient la plupart des autres, mais le comte Adelheit était le numéro deux de la faction des nobles. Pour lui, la majorité des nobles n’était pas différente de la populace.

Mais il connaissait un peu la maison des Mondo. Le gouverneur actuel, le père de Lechre, avait soudainement commencé à augmenter les taxes pour entrer sur son territoire. À cause de cela, les commerçants employés par le comte s’étaient beaucoup plaints.

Après avoir déterré ce qu’il pouvait de ses souvenirs, le comte avait de nouveau fixé son regard sur Lechre.

« Je vois. Alors, Seigneur Lechre, laissez-moi vous reposer la question. Que vouliez-vous dire par là ? »

« La rumeur circule déjà parmi les roturiers, et ils refusent d’écouter nos ordres, insistant pour qu’ils rentrent chez eux. »

C’était les roturiers qui seraient les plus touchés par le rasage des territoires, car leurs maisons et leurs biens seraient réduits en cendres. Les nobles pouvaient toujours recevoir les faveurs de leurs parents, mais les roturiers se battaient juste pour défendre leur gagne-pain durement gagné. Ils ne pouvaient plus guère se soucier de la vie d’autrui à ce stade. Ils voulaient donc rentrer chez eux et protéger leur maigre fortune et leur famille.

Le comte Adelheit, cependant, avait simplement claqué sa langue et lança au garçon un regard exaspéré et moqueur.

« Une telle bêtise… Y a-t-il un moment où ils ne se plaignent pas pour une raison ou une autre ? Blessez quelques-uns d’entre eux pour donner l’exemple et cela devrait faire l’affaire. »

Si quelqu’un disait quelque chose comme ça dans le monde de Ryoma, cela causerait un énorme scandale. Il serait étiqueté comme fasciste et militariste et recevrait l’équivalent verbal d’un lynchage en termes de critique.

Mais ce qu’il venait de décrire était un moyen couramment utilisé pour maintenir l’ordre public et gouverner le territoire d’un noble dans ce monde. C’était en plus un moyen très efficace… Du moins, normalement. Mais cette fois-ci, les choses étaient différentes.

« Eh bien, vous voyez… Les roturiers sont prêts à se révolter… Ils nous ont résisté physiquement. », dit Lechre en secouant la tête.

« Les roturiers ont fait quoi ?! »

Le comte Adelheit se leva de sa chaise.

Il était très choqué par ce qu’il venait d’entendre. Il ne pensait pas que les roturiers étaient si bien soutenus.

« Oui, nous avons étouffé leur résistance cette fois, mais plusieurs chevaliers ont été gravement blessés. Les choses se sont terminées favorablement cette fois, mais ils auraient pu mourir à ce rythme. Nous nous sommes penchés sur la question, et des choses similaires se produisent dans toute la faction des nobles… Et… »

« Et quoi ? Il y a plus ?! »

Le comte Adelheit ne voulait pas que Lechre en dise plus. Si les choses s’aggravaient, même un homme audacieux comme lui ne pourrait pas le supporter.

« Le marquis Schwartzen et sa clique battent déjà en retraite. »

Tout le sang se retira du visage du comte Adelheit au son de ce nom.

« Ce n’est pas possible… Comment ose-t-il ?! »

Le marquis Schwartzen était le troisième homme le plus puissant de la faction des nobles. Le duc Gelhart faisait plus confiance au comte Adelheit, il était donc au-dessus de lui au sein de la faction. Mais en termes de taille de territoires et de nobles de bas rang sous leur aile, le marquis Schwartzen était le deuxième homme le plus puissant après le duc Gelhart lui-même. Les forces qu’il avait fournies formèrent la deuxième plus grande partie du total des rangs de la faction des nobles dans cette guerre. Son retrait du champ de bataille ne pouvait être ignoré.

« Avez-vous signalé cela au général Albrecht ?! »

C’était ce qui intéressait le plus le comte Adelheit. Il était naturel de respecter les décisions du général Albrecht, puisqu’il détenait l’autorité suprême sur l’armée. Mais Lechre avait simplement répondu avec un sourire malicieux et tordu.

« Vous devez sûrement plaisanter. Qu’est-ce que cela changerait si on le lui reportait maintenant… ? L’armée du marquis Schwartzen nous a notifié qu’ils nous attaqueraient si nous entravions leur retraite. Nous ne pouvons donc rien faire… L’armée du marquis Schwartzen forme un quart des forces de la faction des nobles. Si nous nous heurtons à eux, eh bien, peut-être que nous nous en sortirons victorieux, mais nous n’en sortirons pas indemnes. »

« C’est… vrai. »

« Dans ce cas, que devraient faire les nobles maintenant ? Qu’est-ce qui garantirait notre survie ? L’obtiendrons-nous en rendant des comptes au général Albrecht ? »

Comprenant le sens caché derrière ces mots, l’expression du comte Adelheit s’était déformée de façon désagréable.

« Sacrifier les forces du général Albrecht… Et vous êtes tous d’accord avec ça ? »

Ils répondirent à ses mots par le silence. Un silence qui signifiait le consentement. C’était écœurant, mais même s’il était dégoûté par leur approche, il comprenait pourquoi ils faisaient cela. C’était le fruit de l’instinct de la noblesse, qui lui avait été inculqué dès sa naissance. Cela les avait poussés à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour défendre leur statut et leur nom de famille.

Et le comte Adelheit savait que faire un esclandre à ce stade ne servirait à rien. Appuyé sur le dossier de sa chaise, il poussa un soupir résigné dans l’air.

« Très bien… Si vous êtes décidé à aller aussi loin, je n’ai plus rien à dire. Je respecterai votre décision. »

Tous les autres acquiescèrent en silence.

« Je suis heureux que vous compreniez. Nous allons donc battre en retraite immédiatement. Que les rumeurs soient vraies ou non, nous devons veiller à la défense de nos territoires ! », dit le vicomte Romane en tournant les talons.

Alors qu’il le regardait partir, un murmure échappa aux lèvres du comte Adelheit.

« Nous trahissons le duc Gelhart, puis nous nous faisons de même envers le général Albrecht… Maintenir le pouvoir de ses familles peut nécessiter de se salir les mains, mais quand même… »

Les aides qui se tenaient à ses côtés étaient tous uniformément silencieux. Ils ressentaient eux aussi l’amertume de ce que signifie être un noble.

***

Partie 3

« Mais Votre Altesse ! Vous devez donner l’ordre de marcher ! »

Alors que la princesse Lupis était figée sur place, incapable de donner l’ordre de marcher sur Héraklion, Meltina l’implora. Grâce aux manigances de Ryoma, les armées nobles déployées autour d’Héraklion étaient toutes rentrées sur leur territoire.

Avec le duc Gelhart à leurs côtés, il ne restait plus qu’à vaincre le général Albrecht, les 2 500 chevaliers sous son commandement et la petite armée de mille hommes appartenant à des nobles de bas rang qui ne comprenaient pas ce que faisaient les autres et restaient derrière. Ils s’étaient terrés dans un coin d’Héraklion. Leur moral était, bien sûr, au plus bas.

En comparaison, la princesse Lupis avait 25 000 hommes sous son commandement. Il n’y avait pas si longtemps, la princesse Lupis était en position de faiblesse, mais maintenant, la situation avait complètement changé. Les chevaliers qui se tenaient devant elle attendaient tous avec impatience ses ordres. Leur nombre étant dix fois plus élevé que celui de l’ennemi, leur moral était naturellement au plus haut.

Mais le cœur de la princesse Lupis était saisi d’une émotion sombre qui était à l’opposé de l’exaltation de ses chevaliers. Elle ne pouvait pas se réjouir d’une situation où il ne serait pas étrange qu’elle virevolte de joie.

La terreur qu’elle éprouvait pour lui planait sur elle comme une ombre.

C’est donc son pouvoir… Il a renversé une telle position de faiblesse… Ryoma Mikoshiba… Il me fait peur. Son intelligence et son esprit me font peur. Son caractère impitoyable me fait peur. Son cœur, qui ne montre aucun respect pour la royauté, me fait peur… Et si nous vainquons Albrecht, cet homme quittera ce pays. C’est bien… C’est ce sur quoi nous nous étions mis d’accord dès le départ. Mais s’il se retourne contre moi… Je ne serai pas capable de l’égaler, quoi qu’il arrive… Y a-t-il au moins quelqu’un dans ce pays qui le puisse ? Même Helena admet qu’il est meilleur qu’elle… Si jamais il se retournait contre nous… Ce pays tombera dans une crise bien plus grande que celle de Gelhart ou d’Albrecht…

Elle le savait depuis le début. Non, il serait peut-être plus correct de dire qu’elle s’était trompée en pensant qu’elle le savait. L’anxiété dont elle avait pris conscience, et à laquelle elle s’était efforcée de ne pas penser, venait juste de surgir dans son cœur, alors qu’ils étaient sur le point de mettre en déroute l’armée du général Albrecht.

Elle devait cependant repousser cette peur.

Non… Je devrai y penser plus tard. Pour l’instant, je dois me débarrasser d’Albrecht !

La Princesse Lupis, en faisant un signe de tête à Meltina, fixa son regard vers l’avant.

Je ne peux rien faire d’autre… pour le moment !

« À toutes les forces, en marche ! »

Meltina fit un signe de tête à la Princesse Lupis et pointa la direction d’Héraklion. À présent, ce qui comptait, c’était de battre Albrecht.

« Ooooh ! »

En élevant la voix une fois de plus, les soldats se mirent immédiatement en route. Ils n’avaient qu’un seul but : réclamer la tête du général Albrecht.

« Maître Ryoma… En es-tu sûr ? »

Les chevaliers conduits par la princesse Lupis se dirigèrent vers Héraklion, soulevant un nuage de poussière dans leur sillage. Un groupe de personnes surplombait la marche depuis les hauteurs, située à une courte distance des chevaliers.

« Oui, notre participation à l’invasion d’Héraklion ne servirait à rien », répondit Ryoma à la question de Laura.

La centaine de mercenaires dirigés par Lione et Boltz, ainsi que les sœurs Malfists étaient présentes ici. Tout le monde était prêt à partir au front, mais leur commandant, Ryoma, ne s’était pas rendu sur le champ de bataille.

« Mais mon garçon… Tu sais que cette guerre ne se terminera pas si nous n’attaquons pas Héraklion ? »

Boltz exprima ses doutes, exprimant la question que tous les participants se posaient.

« Elle ne se terminera pas si nous n’attaquons pas la ville, hein… ? Je vois… Est-ce que vous ressentez tous cela ? »

Tout le monde acquiesça à la demande de Ryoma. Le général Albrecht n’allait pas déplacer son armée hors de la ville, la guerre ne se terminerait donc pas avant qu’ils ne prennent Héraklion. Après tout, le duc Gelhart s’était déjà tourné vers la princesse. Ryoma sourit, réalisant le sens de la question de Boltz.

« Alors, laissez-moi vous demander quelque chose à la place. En ce moment même, le général Albrecht est dans la ville avec ses chevaliers et les nobles qui n’ont pas pris la fuite à temps. Maintenant que Gelhart est du côté de la princesse, le général est le dernier ennemi qu’il nous reste. Vous me suivez jusqu’à présent ? »

Tout le monde hocha la tête. Les rumeurs que Ryoma avaient répandues sur ses soi-disant tactiques de la terre brûlée firent que les nobles ennemis avaient retiré leurs forces et s’étaient repliés chez eux. Grâce à cela, il n’y avait aucun signe de soldats dans les environs d’Héraklion. C’était ainsi que la princesse Lupis avait pu mener à bien cette bataille finale. Le duc Gelhart ayant prêté serment d’allégeance à la princesse Lupis, ses seuls adversaires restants étaient le général Albrecht et ses laquais.

« Quelle est la taille des forces de la princesse Lupis ? »

« Vingt-cinq mille hommes. »

« Comme l’a dit Sara. Et celles d’Albrecht ? »

« Trois mille, à plus ou moins cinq cents hommes ! » dit Boltz.

« Exactement. »

Ryoma regarda tout le monde.

« Ils sont pratiquement dix fois moins nombreux, alors crois-tu vraiment qu’Albrecht s’est caché à Héraklion dans cette situation ? »

Tout le monde comprit alors ce que Ryoma voulait dire.

« Alors tu dis qu’il ne se cache pas en ville, mon garçon ? », demanda Lione.

« Oui. En toute honnêteté, je dirais qu’il y a une chance sur deux… D’après ce que je sais, Albrecht est un vieil homme très hautain et désagréable, mais en même temps, il ne sait pas quand abandonner. »

« Alors, qu’est-ce que tu penses que Monsieur le Général-qui-ne-sait-donc-pas-abandonner va faire ? »

« Eh bien, pour commencer, s’il se terre à Héraklion, il ne peut pas espérer des renforts. La faction des nobles lui a tourné le dos une fois et n’enverra plus de troupes pour l’aider. Le Duc Gelhart ne l’abritera pas non plus. S’il se montre, il organisera son armée et l’enverra écraser Albrecht. Il a donc deux options : accepter la défaite ou s’enfuir… Mais je ne vois pas cette fouine choisir une défaite honorable. »

« Quoi, donc sa fuite est la seule option qui reste… Mais peut-il vraiment le faire avec un tel désavantage ? On parle d’une armée dix fois plus nombreuse ici. Dix fois plus. La fuite est plus facile à dire qu’à faire, il devra traverser le siège et échapper à la poursuite. »

Il n’acceptera pas la défaite, et tenir un siège ne fonctionnera pas. Son seul choix consistera à quitter Héraklion et à s’enfuir. Même un enfant pourrait en arriver à cette conclusion. Mais la réponse de Lione était appropriée. Elle avait vu de nombreuses batailles et savait combien une retraite pouvait être difficile.

Faire avancer une armée était relativement simple, mais une fois que l’on voulait battre en retraite, les choses devenaient soudainement beaucoup plus compliquées.

En plus de cela, les chevaliers avaient de superbes aptitudes au combat individuel, mais leurs performances chutaient lorsqu’il s’agissait de travailler en formation. Et ce qui importait le plus dans une stratégie de retraite n’était pas la force individuelle, mais spécifiquement le travail d’équipe et le travail en formation. Un groupe ne peut survivre que si tout le monde se couvre les uns les autres.

Inversement, lorsque les gens commençaient à ignorer les formations et à partir seuls, ceux qui restaient derrière ne feraient que mourir. Bien sûr, en fonction des conditions de la bataille, différentes tactiques donnaient des résultats différents, comme l’histoire l’avait montré à maintes reprises.

Ainsi, non seulement les chevaliers avaient été contraints à une bataille de retraite, à laquelle ils n’étaient pas préparés au départ, mais ils avaient dû le faire avec un désavantage numérique écrasant. Leurs chances de survie étaient pratiquement nulles.

« Oui, je pense que tu as raison. »

Ryoma fit un signe de tête face aux doutes de Lione, et poursuivit en exprimant ses propres inquiétudes.

« Eh bien, j’ai un peu modifié les choses pour en arriver là… Mais tout cela en supposant que le général Albrecht avait battu en retraite avec ses hommes… Je pense qu’au pire, il a peut-être abandonné ses chevaliers et s’est enfui seul… »

Tout le monde avait été stupéfait par la suggestion de Ryoma.

« Non, mon garçon… C’est trop. »

« Garçon ! Ce n’est pas un peu… ? »

C’était vrai, il pouvait s’échapper sans ses hommes, mais un chevalier qui arrivait au rang de général ferait-il ce choix ? Un roi ou un noble l’aurait peut-être fait, mais les chevaliers s’accrochaient obstinément à leur honneur et à leur bonne réputation. Alors, abandonner ses hommes et battre en retraite, et avant une bataille finale décisive, est-ce possible ?

Même Boltz et Lione, qui avaient vu d’innombrables batailles, avaient du mal à se souvenir de quelqu’un d’aussi effronté. Mais Ryoma envisageait toujours cette possibilité. Il savait que certaines personnes ne s’arrêteraient devant rien si cela pouvait assurer leur survie.

« Je veux dire, tout est possible jusqu’à présent… Ça ne change rien au fait que notre camp doit attaquer Héraklion. Mais une force de notre taille ne va pas influencer l’issue de cette bataille ? Alors j’ai demandé à la princesse Lupis la permission d’agir en groupe séparé. », dit Ryoma en haussant les épaules.

Je vois. Lione avait jeté un regard exaspéré sur Ryoma. Le général a donc caché ses forces dans la ville afin qu’elles servent de leurre pour attirer l’attention sur lui. Il a ordonné à ses hommes de mourir pour lui… Un vieil homme méchant jusqu’à la fin. Mais quand même, le garçon a lu les actions de cette fouine et a agi en conséquence. Bon sang…

Lione maudissait dans son cœur le vieux général. Ryoma n’avait pas fait de déclaration définitive, mais toutes les personnes présentes ne pensaient pas que c’était du 50-50 comme il l’avait dit. Ils avaient l’impression que ce qu’il avait dit allait à tous les coups se réaliser. Et il était vrai qu’avec un tel avantage, peu importait que Ryoma et son groupe participent à l’attaque d’Héraklion.

Mais si l’on considérait leur récompense après la guerre, leur décision de ne pas participer ne les avait peut-être pas désavantagés, mais cela ne les avait certainement pas aidés. Ryoma étant présent malgré cela, la probabilité qu’Albrecht tente de s’échapper était extrêmement élevée.

« Toujours pas convaincu ? » demanda Ryoma

Tout le monde se mit à secouer la tête.

Il semblerait que son explication était suffisante.

« Très bien. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre le retour de Gennou… »

« Gennou ? » demanda Laura, en regardant autour d’elle.

Bien sûr, Gennou et Sakuya n’étaient pas en vue.

« Oh, ne t’inquiète pas… Je les ai juste envoyés pour entrer en contact avec nos gens à l’intérieur de la ville… Oh ! En parlant du loup, les voilà… Comment ça s’est passé, Gennou ? »

Les mercenaires qu’il avait déguisés en marchands étaient éparpillés dans tout Héraklion, travaillant sous couverture. La plupart de leur travail consistait à faire circuler des rumeurs aux roturiers concernant Ryoma Mikoshiba, tandis que certains s’infiltraient également dans la ville elle-même et faisaient des rapports sur les mouvements de l’ennemi. Sous le couvert du Duc Gelhart, ils avaient concentré leurs enquêtes sur le Général Albrecht.

Gennou et Sakuya s’étaient faufilés à Héraklion pour leur servir de contacts, et Ryoma venait de les apercevoir s’approcher.

« Nous vous avons fait attendre, seigneur. »

« Pardonnez notre retard. »

Les deux individus baissèrent la tête devant Ryoma, s’excusant d’avoir mis trop de temps à revenir avant d’aborder le sujet principal.

« Votre supposition était exacte, seigneur… Les rapports des gens qui surveillaient le général disent qu’il a convoqué des marchands hier encore, et qu’il a apparemment négocié une sorte de marché avec eux. »

Ryoma fit un signe de tête aux paroles de Gennou.

« Des négociations, hein ? Savent-ils ce que c’était ? »

Ryoma anticipa le rapport de Gennou, mais n’avait pas encore prévu de tirer des conclusions hâtives sur les motivations du général Albrecht.

« Oui, ils ont demandé à un des marchands qui partait. Apparemment, il a vendu des vêtements et quelques titres de propriété. On dirait qu’il a liquidé ses biens à la hâte. »

« Bien… Donc ça veut dire… »

***

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