Mushoku Tensei (LN) – Tome 7

***

Prologue

Trois chariots s’agitaient sur une route étroite, entourée d’un bois dense et sombre.

Il s’agissait des moustaches de la Wyrm, une forêt qui séparait la frontière nord du royaume d’Asura de la vallée connue sous le nom de mâchoire supérieure du Wyrm rouge. La mâchoire supérieure était un point d’étranglement naturel, mais contrairement à son homologue — la mâchoire inférieure — située loin au sud, elle se trouvait à plusieurs jours de voyage de la frontière d’Asura.

Il y avait une bonne raison à cela, bien sûr : la forêt entre la frontière et la vallée était infestée de monstres. Il y avait de nombreuses années, le royaume d’Asura avait construit un mur au sud afin d’empêcher ces créatures d’errer sur son territoire, une mesure qui avait considérablement réduit ses dépenses pour l’extermination des monstres. Largement négligée, la forêt était restée le refuge de monstres vicieux… ainsi que de bandits et de criminels qui avaient fui le territoire d’Asura. Peu de gens étaient prêts à risquer un voyage à travers la forêt. Cependant, certains marchands endurcis se frayèrent un chemin jusqu’aux territoires du Nord et y retournèrent à la recherche de profits.

Le chef de cette petite caravane était l’un de ces hommes. C’était un commerçant du nom de Bruno, un marchand en devenir qui s’était fait un nom l’année dernière et qui venait de rejoindre une importante société commerciale d’Asura. La tâche actuelle de Bruno consistait à faire venir deux chariots remplis de marchandises du royaume d’Asura vers les territoires du Nord. Il s’agissait d’une cargaison importante et précieuse. La perdre signifierait la fin de sa carrière, et peut-être même de sa vie. Il y avait de fortes chances qu’il soit attaqué par des monstres, des bandits, ou les deux.

Avant de rejoindre sa société actuelle, Bruno était un simple commerçant itinérant, n’ayant de comptes à rendre qu’à lui-même. À l’époque, il s’en remettait à son propre sabre et à son instinct pour protéger sa cargaison. Mais maintenant qu’il avait fait son apparition dans le monde, il était confronté à des dangers bien plus grands et à des conséquences bien plus graves en cas d’échec. Il ne pouvait plus tout faire tout seul.

Heureusement, il pouvait s’offrir les services de gardes professionnels.

La troisième voiture de la caravane de Bruno était occupée par un groupe d’aventuriers qu’il avait engagé pour la défendre, en plus d’une poignée de passagers payants.

Les gardes étaient les cinq membres du groupe de rang B des Counter Arrows, qui était actif dans le royaume d’Asura depuis un certain temps. Les passagers étaient au nombre de trois : deux épéistes en formation se dirigeant vers le nord pour parfaire leurs compétences, et un jeune magicien lugubre en robe gris foncé. Et bien qu’ils ne soient pas techniquement des gardes, Bruno s’attendait à ce qu’ils se battent pour défendre la caravane si nécessaire, étant donné que leurs vies seraient en jeu.

D’ailleurs, le jeune magicien lugubre se faisait appeler Rudeus Greyrat. À ce moment-là, il était à l’arrière de la voiture qui se balançait, regardant vaguement vers le ciel. Ses yeux étaient comme ceux d’un poisson mort et sa bouche était à moitié ouverte. Il n’était pas tant assis qu’affalé contre la voiture.

Le garçon semblait totalement creux. Il n’y avait que du néant en lui. Quand on regardait son misérable visage, on pouvait presque entendre ses pensées à voix haute :

Tout est vide de sens. À quoi bon être en vie ? Pourquoi s’en préoccuper ?

Je n’en sais rien. La seule chose que je sais, c’est que je suis vide à l’intérieur.

Je suis le néant. Je suis le zéro. Je suis le cœur de l’espace…

Le garçon poussa un soupir faible et sans vie.

En raison de sa seule présence, l’ambiance du carrosse ressemblait à celle d’une morgue.

« Tu as beaucoup soupiré ces derniers temps, petit. Qu’est-ce qu’il y a ? », déclara l’un des passagers du garçon.

La femme qui avait parlé, membre du groupe de rang B les Counter Arrows, avait la peau foncée et des dreadlocks mis en chignon. Elle portait un protège-poitrine et des gantelets — une armure relativement légère, mais était pourtant plus grosse que ce qu’une épéiste typique rechercherait. Elle devait sans doute appartenir à la classe des guerriers.

Le jeune magicien la regarda lentement et fit de son mieux pour sourire. Cela ne fit que l’effrayer. Le garçon avait peut-être l’intention de lui faire un sourire amical, mais il n’y avait mis aucune émotion. C’était comme le sourire sinistre d’une statue de cire.

« Je suis désolé, est-ce que je soupirais ? Ne vous inquiétez pas, mademoiselle. Je vais très bien. »

Il avait parlé fortement et énergiquement, mais ses yeux étaient toujours sans vie et son expression était toujours lugubre. Il était évident qu’il voulait qu’on le laisse tranquille.

La guerrière n’était pas prête à abandonner.

« Très bien. Alors, pourquoi te diriges-tu vers le nord ? »

Elle s’attendait à ce que le jeune magicien l’ignore complètement. En gardant cela à l’esprit, obtenir une réponse était un bon début.

« Hein ? Euh, est-ce que… ça compte vraiment, mademoiselle ? »

« Je veux dire, je suppose que tu es un magicien, mais tu n’as pas encore atteint l’âge adulte, hein ? Viens-tu d’être diplômé d’une académie ? Si tu cherches l’aventure, je commencerais dans un endroit un peu plus sûr que les territoires du Nord. »

Pour être honnête, ce sombre magicien avait l’air jeune. Il avait peut-être douze ou treize ans, presque un enfant, en fait. Avant de répondre, il fit une nouvelle tentative de sourire. Cela ne s’était pas mieux passé qu’avant.

« Désolé, mais y a-t-il une raison pour laquelle je dois répondre à ces questions ? »

Sa réponse s’était traduite par un refus catégorique de participer à la conversation. Ce jeune homme n’avait manifestement aucun intérêt pour le bavardage. De toute évidence, il voulait se vautrer dans sa misère jusqu’à ce que la calèche arrive à destination.

Certains avaient pu trouver son attitude désagréable. Pourtant, au final, il s’agissait d’une conversation entre voyageurs. Le ton du garçon aurait pu en effet être plus poli, mais il y avait une règle tacite selon laquelle il ne fallait pas trop fouiner avec les gens que l’on rencontrait sur la route. Lorsque vous aviez été rejeté explicitement, la chose normale à faire était de hausser les épaules et de laisser tomber le sujet.

Ce qui était, en fait, exactement ce que fit la femme aux dreadlocks. Mais l’aventurière assise à ses côtés avait réagi de manière très différente.

« OK, quel est ton problème ? ! Suzanne essayait juste d’être gentille ! »

Pour une raison inconnue, la fille jetait un regard furieux sur Rudeus. Au premier regard, elle ressemblait à une personne de forte volonté, blonde et en armure légère comme une épéiste, mais elle ne portait pas de lame. Un arc était plutôt passé dans son dos. Elle avait peut-être quinze ans, ce qui était plutôt jeune pour une aventurière, même si elle était plus âgée que le garçon magicien. Il était probable qu’elle ne comprenait pas bien les coutumes qui s’appliquaient dans cette situation.

Rudeus se tourna vers la jeune fille et étudia son visage de près pendant un moment, puis se rattrapa et détourna les yeux.

« Calme-toi, Sara. Ce n’est pas comme s’il essayait de se battre. Il a juste été un peu brusque, c’est tout. »

« Mais tu t’inquiètes pour lui depuis hier, Suzanne ! Tu as dit qu’il avait l’air un peu déprimé, non ? Et maintenant, il agit comme si tu le harcelais… »

La femme avec les dreadlocks était donc Suzanne, et la plus jeune fille était Sara. Bien que le garçon ait détourné les yeux, il n’était pas totalement désintéressé par leur conversation, à en juger par la façon dont il leur lançait de petits regards. Son sourire avait cédé la place à une expression mélancolique. Il était difficile de savoir ce qu’il pensait.

Au bout de quelques secondes, il reprit la parole. Tout comme avant, sa voix était forte et claire, mais en quelque sorte moins que rassurante.

« Hum, je me dirige vers le nord pour chercher ma mère. Elle a disparu depuis l’incident de la téléportation de Fittoa. »

« Oh… »

« Fittoa, hein… ? »

Les deux aventurières avaient l’air de s’excuser.

La calamité magique de Fittoa avait été un événement choquant pour les citoyens d’Asura. Ni Suzanne ni Sara n’étaient originaires de la région, mais leur groupe avait travaillé sur place pour aider à la reconstruction et elles avaient rencontré des réfugiés déplacés dans de nombreuses villes au cours de leur voyage. L’expression lugubre de ce jeune magicien était la même que celle qu’ils avaient vue sur le visage de ces personnes. C’était l’expression de quelqu’un qui avait vécu une perte écrasante.

Suzanne n’avait rien dit à voix haute, mais d’après son visage, il était évident qu’elle se sentait mal pour l’avoir autant pressé.

« OK, j’ai compris… mais ça ne veut pas dire qu’il faut être impoli… »

Elle ne semblait toujours pas entièrement satisfaite, mais le garçon ignora ses grognements et s’était détourné, s’attendant à ce qu’il soit maintenant laissé en paix.

L’atmosphère dans la voiture n’avait fait que s’alourdir. Les deux autres épéistes se tortillaient un peu dans leurs sièges, des expressions inconfortables sur leurs visages.

« Mais comment comptez-vous la rechercher ? Les territoires du Nord sont immenses. »

À la surprise générale, Suzanne choisit d’aller de l’avant. Elle savait que le jeune magicien allait trouver cela ennuyeux, mais elle ne voulait pas passer le reste de ce voyage assise dans un silence gênant et morne.

L’exaspération s’empara du visage du garçon, mais il retrouva un sourire artificiel et se retourna vers Suzanne.

« … Oui, je suppose que vous avez raison. Je vais devoir procéder pas à pas. »

« D’accord, mais avez-vous une idée par où commencer ? Une sorte de piste, ou quelqu’un que vous connaissez là-haut ? Voyager seul là-bas n’est pas facile ? »

« … »

Quelles pensées traversaient la tête du garçon en ce moment ? Peut-être quelque chose comme : Est-ce qu’elle va continuer à me parler pendant le reste de ce voyage ? Ou peut-être que je ne veux pas que cela dure plus longtemps. Mais si je la faisais à nouveau, cette fille pourrait se mettre en colère contre moi.

« Si vous voulez, je pourrais vous donner un petit aperçu des Territoires du Nord. Il vaut mieux savoir quelques trucs sur l’endroit que rien du tout, non ? »

Le garçon hésita un moment, puis il poussa un petit soupir.

« Hum, bien sûr. Je vous en prie, faites-le. »

Son expression ne suggérait aucun intérêt ou curiosité.

Suzanne, apparemment, était d’accord avec ça. Elle choisit de prendre sa réponse au pied de la lettre.

« Très bien, alors. Enlève la cire de tes oreilles et écoute bien, petit. »

« Les Territoires du Nord » était le nom le plus utilisé par les gens pour désigner la région nord du continent central. C’était principalement une terre rude. Les choses n’étaient pas aussi désolantes que sur le continent du Démon, mais comme la neige recouvrait le sol pendant un tiers de l’année, il était difficile d’y faire pousser des cultures. La nourriture était loin d’être abondante. La majorité des nations de cette région étaient pauvres et faibles, et se battaient souvent pour des miettes de ressources pendant que leurs citoyens vivaient de maigres existences. Il y avait aussi de nombreux monstres, et la plupart d’entre eux étaient bien plus forts que ceux que l’on trouvait dans le royaume d’Asura. Cela attirait des guerriers en formation et des aventuriers chevronnés dans la région, mais cela ne suffisait pas à rendre la région encore plus proche de la prospérité.

Cependant, une poignée de pays avaient réussi à s’épanouir même dans cet environnement difficile. Il s’agit des États appelés « nations magiques » :

Le Royaume de Ranoa, connu pour ses institutions d’apprentissage de la magie.

Le Duché de Neris, connu pour sa fabrication d’instruments magiques.

Enfin, le Duché de Basherant, connu pour son expertise dans la recherche sur les arcanes.

Ces trois pays avaient formé une alliance étroite, mis en commun leurs connaissances magiques collectives et atteint une position dominante dans la région.

Après avoir atteint le rang B en tant qu’aventuriers, Suzanne et son groupe avaient plus ou moins perdu leur emploi à Asura. Ils se déplaçaient vers le nord pour s’établir à nouveau dans les nations magiques. Et il se trouvait que Rudeus Greyrat se dirigeait dans la même direction.

Ce n’était pas comme s’il s’était donné la peine de choisir une destination précise.

***

Chapitre 1 : Le magicien au cœur brisé

Partie 1

La ville de Rosenburg, située à deux mois de voyage au nord de la frontière d’Asura, était parfois appelée la « Porte des Territoire du Nord ». Si elle n’était pas la plus grande ville du duché de Basherant, elle la suivait de près. L’exportation d’instruments de magie de là vers Asura fournissait plus de la moitié des revenus du pays.

« C’est donc ici que… »

J’étais descendu de la calèche et je m’étais arrêté pour jeter un coup d’œil. Le ciel au-dessus de moi était complètement couvert de nuages blancs. Les rues étaient pleines d’aventuriers et de marchands, qui semblaient tous très occupés. Cela avait probablement un rapport avec les deux chariots pleins de marchandises avec lesquelles nous étions arrivés en ville. Les marchandises qui arrivaient jusqu’ici depuis le royaume d’Asura étaient très chères.

« … Il fait froid. »

Beaucoup de gens qui allaient et venaient portaient des vêtements très épais. C’était compréhensible, vu le froid qui régnait dans l’air. Les hivers dans cette région étaient apparemment très enneigés. Il fallait que j’aille chercher des vêtements appropriés pour le temps froid le plus tôt possible.

Je devrais peut-être m’en occuper tout de suite, en fait…

Non, trouver une auberge devait venir en premier. Je n’avais pas beaucoup de bagages, mais tout aventurier expérimenté savait que la sécurisation d’une base d’opérations devait toujours être sa priorité absolue. Cette décision prise, j’étais parti dans les rues de Rosenburg.

Il n’y avait pas beaucoup de stands extérieurs dans notre voisinage immédiat. C’était vraiment inhabituel. Peut-être que les calèches étaient entrées par une autre entrée que celle utilisée par les aventuriers locaux ? À bien y réfléchir, le soir allait bientôt tomber. Dans un endroit aussi froid, il ne serait pas surprenant que les marchands ambulants ferment boutique avant que le soleil ne commence à se coucher.

J’avais vite trouvé une rue bordée d’auberges. J’avais erré un moment en regardant les tarifs affichés devant, mais j’avais fini par en choisir une plus ou moins au hasard. L’endroit s’appelait « L’auberge du Bouclier Circulaire » et s’adressait à des aventuriers de rang B. C’était un nom un peu étrange. Au début, je l’avais presque confondu avec un magasin d’armures, car l’enseigne à l’avant avait la forme d’un bouclier.

Normalement, je me serais contenté d’un endroit moins cher destiné aux personnes de rang C ou D, mais selon Suzanne, les auberges bon marché du coin n’étaient pas équipées de chauffage. On pouvait littéralement mourir de froid en hiver, il était donc plus judicieux de trouver un endroit pour rang B au minimum. Je n’avais écouté qu’à moitié les discours de cette femme, mais elle m’avait certainement donné quelques précieuses pépites de connaissances. J’avais besoin de prendre un peu plus au sérieux toute cette histoire de « collecte d’informations. »

« Hm ? »

Quand j’étais entré, j’avais trouvé un homme en train de nettoyer. C’était probablement le propriétaire. Le type me regarda et fit une grimace comme s’il venait de voir un cafard se faufiler sur le sol. C’était très amical.

« Je voudrais une chambre pour, euh… un mois, s’il vous plaît. »

« … Bien sûr. J’ai besoin d’une signature et d’une empreinte de pouce ici. Une fois que vous aurez payé, vous pourrez avoir la dernière chambre au troisième étage. »

Le visage de l’aubergiste était moins qu’accueillant, mais il n’avait pas hésité à me remettre une clé et la feuille d’enregistrement. Je l’avais remplie comme demandé, puis j’avais payé d’avance pour tout mon séjour. Heureusement, la monnaie d’Asura était encore valable dans cette région. Il se pourrait que je doive l’échanger contre la monnaie locale à un moment donné, mais cela pouvait attendre. D’après ce que m’avait dit Suzanne, les pièces d’Asura étaient de toute façon plus fiables et plus précieuses.

L’aubergiste avait les yeux écarquillés lorsque je comptais pour lui mes pièces d’argent d’Asura sur la réception. J’avais eu l’impression qu’il n’aimait pas mon apparence, mais au moins il était content de mon argent.

J’avais encore en main pratiquement tout l’argent que mon groupe avait gagné au cours de notre voyage du continent des démons à Asura. Nous aurions dû partager ces fonds à parts égales entre nous trois, mais cela n’avait pas finalement pu se faire. En plus de cela, j’avais aussi économisé un peu de l’argent qu’Alphonse m’avait donné pour m’aider au camp de réfugiés de Fittoa. Un mois dans une auberge comme celle-ci n’était pas vraiment bon marché, mais à ce moment-là, il me restait encore un bon coussin financier. Bien sûr, il faudrait que je recommence à gagner de l’argent un jour.

J’étais monté au troisième étage. J’avais trouvé ma chambre et j’étais entré pour jeter un coup d’œil. Il y avait un lit, un placard, une table et une chaise. C’était assez typique. Les seuls éléments de la pièce qui se détachaient au premier coup d’œil étaient les murs de briques nues, que l’on ne voyait pas souvent dans d’autres pays, et le poêle encombrant qui était intégré à l’un d’entre eux. À côté du poêle, il y avait un petit tas de bois et quelques silex. Vous deviez sans doute le faire démarrer vous-même dès que vous aviez froid. Je n’avais aucune idée de la façon de faire fonctionner ce truc, mais je pouvais toujours demander à l’aubergiste plus tard.

« Ha… »

J’avais jeté mes bagages par terre et je m’étais écroulé sur mon lit en soupirant. Le ciel devant ma fenêtre était encore d’un blanc pur. Peut-être que le ciel couvert était la norme dans les pays enneigés comme celui-ci.

À Asura, le ciel était bleu. Parfois, on pouvait scruter d’un horizon à l’autre sans voir un seul grain de nuage. J’avais regardé cette grande étendue bleue pendant la majeure partie de mon voyage ici, c’était vraiment une belle couleur. Mais la seule couleur à laquelle je pouvais penser était son opposé, le rouge, et ce qu’elle symbolisait.

« … ! »

OK, non. Ne nous engageons pas dans cette voie à nouveau. Ne pensons pas aux couleurs pour l’instant.

J’avais décidé qu’il valait mieux regarder les rues à la place. J’étais sorti du lit, j’étais allé à la fenêtre et j’avais regardé Rosenburg. Du troisième étage de cette auberge, on pouvait voir presque toute la ville. Il y avait une quantité surprenante de verdure dehors. Le duché de Basherant avait tendance à aligner ses rues avec des arbres plantés à intervalles réguliers. J’avais entendu dire que c’était pour assurer à chacun un approvisionnement d’urgence en bois de chauffage en cas de besoin, mais le résultat esthétique n’était pas mal non plus. Cela me rappelait la forêt que nous avions traversée juste après avoir laissé Asura derrière nous. C’était un bel endroit. Tous ces arbres massifs partout… le doux bruissement des feuilles dans le vent…

Oui. Les arbres, c’est bien. La nature est si belle.

Il n’y a rien de tel que le grand air pour vous aider à oublier les parties du monde les plus laides et les plus horribles. Restez un bon moment dans la verdure, et vous rincerez toute la boue de votre cœur.

« Éris… »

Ce mot m’échappa sans le savoir, et mon humeur piqua du nez encore une fois. On pouvait se rincer le cœur autant qu’on le voulait, cela ne servait pas à grand-chose quand il avait été brisé en quelque cinquante mille morceaux.

Pour être honnête, la façon dont cela s’était terminé avait été un véritable choc. J’étais tellement convaincu qu’Éris et moi étions un couple. J’étais tellement convaincu que nous nous aimions l’un et l’autre. Je pensais que nous allions vivre ensemble à Asura, je pensais qu’elle aurait besoin de mon soutien maintenant qu’elle avait perdu ses parents. J’étais prêt et disposé à m’engager avec elle. Peut-être que ça ne devrait pas vraiment compter, mais… elle était ma première, et je voulais faire ce qu’il fallait. Je voulais rester avec elle. La famille Greyrat restait encore noble. Il y aurait donc peut-être quelques obstacles à surmonter, mais j’étais déterminé à la protéger. Cela pouvait signifier que l’on devrait se dresser contre nos ennemis ou les fuir ensemble.

Mais ce n’était pas le cas. Éris ne ressentait pas du tout la même chose. En fin de compte, je ne représentais rien pour elle.

Je m’étais retrouvé à renifler un peu. Une sensation de chaleur et de picotement s’était installée dans mon nez.

Je devrais arrêter de penser à ça.

Cela faisait des mois qu’Éris m’avait quitté. Combien de fois allais-je laisser les mêmes pensées résonner dans ma tête ? La fille avait disparu. Elle en avait fini avec moi. Et j’avais mes propres problèmes à régler. Nous nous étions séparés, c’était aussi simple que ça. Nous avions des objectifs différents, nous suivrons donc des chemins différents maintenant. Était-ce vraiment si terrible ?

Ce n’était pas comme si j’étais quelqu’un de spécial. Personne n’allait tomber amoureux de moi. Je devrais être reconnaissant pour tous les moments de bonheur qui m’étaient arrivés… aussi brefs soient-ils.

Oui, c’est bon. Ça suffit. Concentrons-nous sur ce que nous sommes venus faire ici. Tu te souviens pourquoi tu es ici, non ?

Je venais chercher ma mère, Zenith Greyrat. Je n’étais certainement pas parti pour me distraire suite à une rupture douloureuse. Non, vraiment. Ma décision de laisser Asura derrière moi n’avait rien à voir avec le fait que chaque jour passé là-bas me rappelait les souvenirs de la fille qui m’avait largué ! J’étais ici pour rechercher le seul membre de ma famille qui était toujours porté disparu. Elle avait disparu depuis des années et j’avais promis à mon père, Paul, que je ferais de mon mieux pour la retrouver.

Cela dit, je n’avais pas vraiment de plan pour le moment. Que faudrait-il faire pour la retrouver ? Qu’est-ce qui serait même considéré comme une « recherche » de disparue ?

« Haa… »

Dernièrement, je n’avais pu que soupirer. Et tout ce à quoi je pouvais penser, c’était aux derniers moments qu’Éris et moi avions passés ensemble. J’avais été si heureux durant cette nuit-là, mais ensuite…

« OK, non. Stop. »

J’avais poussé ces pensées dans les coins sombres de mon esprit et j’avais essayé de me concentrer sur la tâche à accomplir. Mon cerveau n’était pas d’humeur à coopérer, mais cette fois, je n’avais pas lâché l’affaire. D’accord. Tout d’abord, essayons de faire des suppositions éclairées.

Des années s’étaient écoulées depuis l’incident de la téléportation. Il semblait peu probable que Zenith se trouvait à un endroit où quelqu’un pourrait facilement la trouver. Cette ville était suffisamment grande pour qu’il soit tentant de croire qu’elle pourrait s’y trouver, mais si c’était si facile, quelqu’un l’aurait trouvée il y a des années.

Néanmoins, il était logique de concentrer mes efforts dans les zones très peuplées. Il était difficile d’imaginer Zenith campant dans les bois ou quoi que ce soit d’autre. Il y avait une chance qu’elle soit piégée dans un endroit sur lequel l’équipe de recherche et de sauvetage n’avait pas pu enquêter. Si je voulais trouver des zones probables, je devais fouiner dans des villes comme celle-ci.

Pourtant, j’étais seul. Peu importe les efforts que j’aurais déployés, je ne serais probablement pas capable de fouiller la ville aussi minutieusement qu’il le faudrait. Où cela m’avait-il donc mené ?

« D’accord… Je suppose que ma meilleure chance est qu’elle me trouve à la place, non ? »

Je m’étais laissé tomber sur mon lit et j’avais bien réfléchi à l’idée. Maintenant que je l’avais dit à haute voix, ça me semblait être un plan plutôt convenable. Le monde était grand, il sera toujours difficile de retrouver une personne seule qui pouvait être littéralement n’importe où. Chercher Zenith, c’était un peu comme… essayer de trouver un seul gaucher dans une foule de dix mille personnes. Cela demandait une quantité ridicule de temps et d’efforts.

Mais que se passerait-il si vous disiez à cette foule de gens ce qui se passait, au lieu de les passer un par un ? Si vous criiez « Y a-t-il un gaucher ici ? » dans la foule, peut-être que le type que vous cherchiez lèverait simplement la main et s’avancerait.

En gros, si je devenais assez célèbre, il y avait de bonnes chances pour que Zenith vienne me trouver.

Vu le temps qu’elle avait disparu, il était possible qu’elle soit coincée quelque part, tout comme Lilia et Aisha l’avaient été. Mais si elle entendait que j’étais tout près, elle essaierait au moins de me faire passer un message, non ? Oui. Ça pourrait fonctionner, non ? Je vais devenir célèbre d’une manière ou d’une autre, et alors Zenith pourra me contacter. Allons-y.

« Par contre, par quel moyen je me rendrais célèbre… ? »

Au minimum, j’avais besoin que beaucoup de gens apprennent mon nom. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire, non ?

Hmm… voyons voir. Ces dernières années, j’avais fait beaucoup de travail de relations publiques pour Ruijerd en faisant de bonnes actions en son nom. J’essayais en gros de créer des avis positifs pour ce type. C’était difficile de dire à quel point cela avait été efficace, mais j’avais le sentiment que nous avions eu au moins un impact sur le Continent Démon.

Si j’adoptais la même approche générale ici et que je me faisais un nom en tant qu’aventurier, je pourrais probablement devenir connu avant longtemps. Contrairement à Ruijerd, je n’avais pas eu à faire face à une étrange malédiction. Tout ce que j’avais à faire était de réaliser quelques exploits impressionnants, et les gens apprendraient qui j’étais. Je ne devrais même pas avoir à trop déformer la vérité cette fois-ci. Le but était de faire connaître dans toute la région de cette façon : « un garçon magicien nommé Rudeus, à la recherche de sa mère Zenith, qui a disparu après l’incident de téléportation. »

À ce moment-là, Zenith ou quelqu’un qui la connaissait pourrait venir me trouver.

Je devrais probablement faire face à de fausses pistes, ce qui pourrait m’exaspérer. Mais cela ne me dérangerait pas de payer pour des informations authentiques si je devais le faire.

« Franchement… je ne veux pas vraiment faire ça… »

Me faire un nom tout seul dans cette ville misérablement froide et enneigée n’allait pas être amusant. Et même si je réussissais à devenir une célébrité locale, il n’y avait aucune garantie que je trouverais réellement Zenith. En fait, les chances étaient minces. L’équipe de recherche et de sauvetage de Fittoa était une organisation relativement importante, et ils l’avaient cherchée partout sans succès. Il faudrait que j’aie une chance incroyable pour faire mieux.

Dans un groupe de la taille de l’équipe de recherche et de sauvetage, il devait y avoir des gens plus intelligents et plus consciencieux que moi… et d’autres plus compétents pour rassembler des informations ou les diffuser. Ces personnes avaient mis en place toutes sortes de plans, avaient fait de leur mieux, et n’avaient toujours pas trouvé Zenith. Est-ce que ça servait à quelque chose que j’essaie ?

Est-ce que c’était juste une perte de temps inutile ?

Plus j’y pensais, plus j’avais envie de soupirer. Mais ce n’était pas comme si des alternatives se présentaient, et je ne pouvais pas rester assis à ne rien faire. Si j’essayais tout ce qui me venait à l’esprit, il y avait une chance que je trouve de meilleures idées ou que je tombe sur une piste.

« Je suppose que je devrais dormir un peu… »

Décidant que j’avais suffisamment réfléchi dans cette journée, j’avais laissé mes yeux se fermer. Je pensais que j’étais maintenant habitué à voyager, mais apparemment cette longue et pénible promenade en calèche avait été plus épuisante que je ne le pensais. J’avais dormi pendant ce qui m’avait semblé être quelques secondes.

***

Partie 2

Le lendemain, je m’étais rendu à la Guilde des aventuriers de Rosenburg. Contrairement à la plupart des autres, elle était située à une bonne distance de l’entrée de la ville et des auberges locales. Peut-être y avait-il une raison logique à cela… Non pas que je m’y intéressais particulièrement.

« Guh… »

Au moment où j’avais franchi les doubles portes, beaucoup de têtes s’étaient tournées vers moi. Je pensais que je m’étais habitué à ce que les gens me regardent pendant notre voyage vers le continent central, mais apparemment, c’était une autre histoire quand j’étais seul. Jusqu’à présent, j’avais toujours eu Ruijerd et Er-

Oui, ne continuons pas dans cette voie.

« Hé, regarde. Un gamin vient d’entrer. »

« Quoi ? Est-ce un nouveau ? »

« Héhé. Il veut probablement jouer à faire semblant. »

Même à distance, je pouvais entendre quelques personnes s’amuser à mes dépens. Ils ne se moquaient pas vraiment de moi, mais ça faisait quand même mal. Avant ça, ce genre de choses ne me dérangeait pas vraiment, mais aujourd’hui, je ressentais des petits coups de poignard de douleur à chaque mot désagréable.

Pourtant… Quiconque avait l’air aussi jeune que moi allait se distinguer s’il entrait tout seul dans une guilde. Je devais apprendre à faire avec. Si j’atteignais vraiment mon but ici, j’attirerais l’attention, que je le veuille ou non.

C’est vrai. Il y avait quelque chose dont je devais m’occuper avant d’accepter un emploi.

Lentement et à contrecœur, je m’étais dirigé vers la réception. La dame derrière le comptoir n’était pas particulièrement jolie, mais elle portait une tenue qui révélait beaucoup de son décolleté. J’avais vraiment l’impression qu’ils n’engageaient que des femmes d’une certaine taille de bonnet pour ce travail. J’avais poussé ma carte d’aventurier à travers le comptoir.

« Hum… pourriez-vous s’il vous plaît… dissoudre mon groupe pour moi ? »

Les mots « Dead End » brillaient encore faiblement en bas de ma carte. C’était le nom de mon ancien groupe… celui que j’avais formé avec Ruijerd et Éris. Les deux étant partis, donc à toutes fins utiles, Dead End n’existait plus. J’avais besoin de dissoudre le groupe. C’était une chose du passé…

Tout d’un coup, je reniflais bruyamment. Un instant plus tard, j’avais réalisé que des larmes coulaient sur mon visage. Je n’avais pas l’intention de pleurer, mais je ne pouvais pas m’en empêcher.

Ruijerd et Éris n’étaient plus à mes côtés. J’étais vraiment tout seul. Et c’était vraiment douloureux d’être confronté à ce fait.

« Bien sûr. Je vais m’occuper de ça tout de suite. »

La réceptionniste prit ma carte et se mit au travail avec une expression un peu sympathique. J’étais sûr que ça avait dû être un peu effrayant de voir un type se mettre à pleurnicher devant elle comme ça, mais elle resta professionnelle.

« Voilà. »

« … Merci. »

J’avais essuyé mes larmes avec la manche de ma robe et j’avais repris ma carte. Les mots « Dead End » avaient disparu, laissant un espace vide derrière eux.

La prochaine fois où ils apporteront leurs cartes à une branche de la guilde, Éris et Ruijerd apprendrons que j’avais dissous le groupe. Comment réagiront-ils en voyant ces mots disparaître ? Peut-être que Ruijerd se sentira un peu triste. Mais Éris…

Arrête ça. Arrête. Ça n’a pas d’importance. C’est fini maintenant.

« … »

Lorsque je m’étais détourné du comptoir, j’avais constaté que la moitié des membres de la guilde me regardaient. Qu’est-ce qui était si intéressant chez moi ? Aucune de ces personnes n’avait jamais vu un enfant pleurnichard avant ?

« Euh, pourquoi pleure-t-il ? »

« … Je parie que son groupe a été anéanti. »

« Pauvre enfant. Je suppose qu’il est le seul survivant… »

Apparemment, j’avais été mal compris. C’était des regards de sympathie. Tout le monde semblait croire que les autres membres de mon groupe avaient été tués au combat. J’étais sûr qu’aucun d’entre eux ne soupçonnait même que je pleurais parce qu’une fille m’avait largué.

… J’étais vraiment pathétique. Si mon groupe était mort, j’aurais au moins une raison de me comporter comme un bébé. Mais ce n’est pas comme si je voulais qu’il arrive quelque chose à Ruijerd ou à Éris.

Sans un mot, je m’étais tourné et m’étais dirigé vers le tableau d’affichage central.

Il était presque entièrement recouvert de feuilles de papier. Il n’y avait pas autant d’emplois que dans les guildes du Continent Démon, mais c’était très différent de ce que j’avais vu dans le Royaume d’Asura. Les aventuriers étaient clairement très demandés ici, et les emplois classés B et C semblaient être les plus courants.

À Asura, la plupart des emplois disponibles étaient d’assez faible difficulté, et on trouvait de moins en moins de travail dans les rangs supérieurs. Par conséquent, les aventuriers qui avaient gravi un peu les échelons avaient tendance à quitter le pays, se dirigeant vers le sud vers le royaume du Roi-Dragon ou vers le nord vers les nations de l’Alliance magique.

« Bon, voyons voir… »

J’étais actuellement un aventurier de rang A, et les règles de la guilde m’autorisaient également à accepter des emplois d’un niveau inférieur ou supérieur à celui-là. Il n’y avait pas de quêtes classés S pour le moment, donc je devais choisir quelque chose dans les rangs A ou B. Heureusement, il y avait une bonne quantité de missions disponibles à ces niveaux. C’était vraiment rare sur le continent central. Cela montrait bien à quel point la vie était dure ici.

◇ ◇ ◇

A : Tuez la meute de grizzlis brillants au bord du lac Cucuru.

B : Surveillez une importante opération d’exploitation forestière dans la forêt de l’Hadra.

B : Escortez une caravane transportant des marchandises vers le duché de Néris.

◇ ◇ ◇

Hmm… Bon, peu importe. N’importe laquelle d’entre elles devrait convenir.

Sans trop y penser, j’avais retiré le papier de rang A que j’avais repéré en premier. Ces « grizzlis brillants » étaient probablement une race d’ours, mais les détails étaient un peu flous. Je ne m’en souciais pas vraiment, et je ne voulais pas avoir à me renseigner sur les monstres locaux.

J’étais retourné à la réception avec le papier à la main.

« Excusez-moi. Je peux prendre celui-ci, s’il vous plaît ? »

Le réceptionniste prit le papier avec ma carte, y jeta un coup d’œil, puis cligna des yeux, surprise.

« Hein ? Hum… où est votre groupe ? »

« Oh. Eh bien, euh… j’espérais en fait m’occuper de celle-ci en solo. »

« Quoi ? »

Pour une raison inconnue, la femme semblait sérieusement désorientée. Je venais de dissoudre mon groupe juste à ce comptoir, donc je ne comprenais pas pourquoi elle supposait que j’en avais un.

« Euh, je pense que c’est un peu trop pour un magicien seul… Voyez-vous, les emplois de rang A sont vraiment faits pour être pris par un groupe… »

« Euh, d’accord… »

« Je suis désolée, mais je ne pense pas qu’on puisse vous donner celui-là. »

La réceptionniste avait raison. Normalement, vous n’essaieriez pas d’éliminer toute une meute de monstres tout seul. Pourtant, ça me semblait être un risque acceptable. Je n’allais pas devenir célèbre si je ne me forçais pas un peu. Il était difficile de dire à quel point ce travail spécifique pouvait s’avérer dangereux… mais je ne m’en souciais pas vraiment. Ce n’était pas comme si je voulais profiter de ma vie. Peu importe les efforts que je faisais, tout ce qui m’importait m’échappait tôt ou tard. Je serais finalement toujours malheureux. Et cela n’allait pas changer.

Je n’avais rien à espérer. Alors, qu’est-ce que ça pouvait bien faire que je vive ou que je meure ?

Alors que cette pensée me traversait l’esprit, la douleur me poignarda quelque part au plus profond de la poitrine. Je mis ma main dans ma poche par réflexe, j’avais saisi ce que j’y avais caché et j’avais serré les dents. La douleur dans ma poitrine n’avait pas disparu, mais lorsque j’avais serré cet objet très fort, je m’étais senti au moins un peu mieux.

« Salut, toi. T’es-tu disputé ? »

Quelqu’un m’avait parlé par-derrière. C’était suffisant pour me ramener à la réalité. Je m’étais retourné en marmonnant : « Non, ce n’est pas ça »… et j’avais trouvé un visage familier. C’était cette même guerrière à la peau sombre et aux dreadlocks qui m’avait parlé sans cesse pendant le voyage jusqu’ici. La fille qui m’avait crié dessus se tenait aussi à ses côtés. De mémoire, la guerrière se nommait Suzanne et l’autre fille Sara.

Il y avait deux hommes qui se tenaient un peu derrière elles et que je reconnaissais aussi. C’était probablement les autres membres du groupe, mais je ne me souvenais d’aucun de leurs noms.

J’étais tombé sur le groupe de rang B : « Les Counter Arrows. »

« Eh bien, je n’ai pas pu m’empêcher d’écouter. Ton ancien groupe a été anéanti, mais tu as besoin d’argent pour chercher ta mère, n’est-ce pas ? C’est pour ça que tu essaies d’accepter un tel travail tout seul ? Très touchant. »

Juste pour info je n’avais rien dit de tel. Mon groupe n’avait pas été « anéanti », et je n’étais pas vraiment fauché. J’avais assez d’argent pour tenir au moins un certain temps.

« Mais voilà le truc, gamin… ton regard est vraiment problématique. Tu n’as pas l’air de quelqu’un qui est prêt à affronter le monde seul. Tu as l’air d’un gars qui ne se soucie même pas de savoir s’il vit ou meurt. »

« … »

Je m’étais levé et j’avais touché mon visage de manière expérimentale. Mon expression à ce moment précis indiquait probablement qu’elle avait vu à travers moi.

« Sur ce, j’ai une proposition à faire. Et si nous faisions ce travail ensemble ? »

« Ensemble ? »

« Ouais. On vient d’arriver aussi, tu sais ? Normalement, on devrait essayer de s’attaquer à ce genre de choses par nous-mêmes, mais on est sur un terrain inconnu. Ça ne peut pas faire de mal de coopérer pendant qu’on se fait une idée des choses, tu ne crois pas ? »

« Euh, je voulais me faire un nom en tant qu’aventurier solo… ça faisait partie de mon plan pour retrouver ma mère… »

« Allez. Personne n’est jamais devenu célèbre en travaillant en solo, gamin. Si tu veux te faire une réputation, tu dois rencontrer beaucoup de gens pour qu’ils passent le mot à ton sujet. Cela signifie que tu dois participer à des missions en groupe et faire de ton mieux pour rester en vie. J’ai raison, les gars ? »

Les hommes du groupe hochèrent la tête à l’unisson. Sara, par contre, faisait la moue. J’avais l’impression qu’elle n’était pas très emballée par cette idée, et je ne l’avais pas blâmée. Si vous vouliez vous faire une idée de la région, vous vous associiez à un vétéran qui connaissait bien le terrain et les monstres locaux, et non à un gamin dépressif qui n’avait aucune idée de ce qui se passait. Ce n’était pas non plus comme si je les avais aidés à faire leur travail de garde pendant le voyage jusqu’ici. J’étais sûr qu’ils savaient que j’étais un magicien vu ma tenue, mais ils n’avaient aucun moyen de connaître mes compétences, les types de sorts dont je me spécialisais, ou la puissance que j’avais.

En gros, Suzanne avait pitié de moi. Elle m’invitait à me joindre à eux par sympathie. C’était tout.

Elle avait quand même fait valoir quelques bons arguments. Peu importe tout ce que j’avais accompli par moi-même, il était difficile d’imaginer que des rumeurs précises puissent circuler à mon sujet. Les aventuriers n’étaient généralement pas très intéressés par les autres aventuriers, ils n’allaient pas faire tout ce qu’ils pouvaient pour en savoir plus sur un enfant dont ils ne se souciaient pas. Au mieux, on pourrait entendre dire qu’un jeune magicien réalisait des choses impressionnantes par lui-même. Mais j’avais besoin qu’ils incluent les détails : le fait que je venais de Fittoa, que j’étais capable de faire des incantations silencieuses et que je cherchais ma mère qui avait disparu dans l’incident de téléportation.

Si je voulais que les gens diffusent mon histoire, je devais leur permettre de me connaître. Et le moyen le plus simple de le faire était de participer à un groupe.

Pas seulement un groupe, en fait. Il serait préférable que je travaille avec le plus grand nombre possible de personnes.

Bien que beaucoup d’aventuriers préfèrent rester dans une seule ville, il arrivait parfois que vous rencontriez des groupes qui gagnaient de l’argent en allant ailleurs, comme nous l’avions fait sur le Continent Démon. Peut-être que si je me concentrais sur la connaissance de ces gens…

« Tu as l’air assez jeune, mais si tu es de rang A, je suppose que tu peux te défendre dans un combat. Quelle est ta spécialité ? »

« Eh bien… dans mon ancien groupe, j’étais resté à l’arrière de notre formation. Je suis bon pour soutenir les combattants de première ligne avec ma magie. »

« Alors, ça semble parfait. On pensait justement que notre groupe pourrait avoir besoin de quelqu’un d’autre à l’arrière. »

En fin de compte, accepter l’offre de cette Suzanne était une bonne idée.

« Alors d’accord… Je vais venir, si vous voulez bien de moi. »

« Fantastique. Alors, prenons le reste de la journée pour nous préparer. Et si on se retrouvait à la porte nord demain matin ? Nous t’informerons de notre formation pendant notre voyage. »

« Bien sûr. »

Tout cela m’avait paru un peu superficiel, mais ça ne m’avait pas dérangé.

Mais cette fille, Sara, était toujours aussi renfrognée.

***

Chapitre 2 : Les grizzlis brillants

Partie 1

Le lendemain matin, je m’étais dirigé consciencieusement vers la porte nord de la ville. Je n’étais pas très enthousiaste à l’idée de cette expédition, mais mon corps s’était déplacé en mode pilote automatique. J’avais en fait recueilli quelques informations sur les grizzlis brillants et sur ce lieu nommé lac Cucuru avant de me coucher. Les habitudes que j’avais prises sur le Continent Démon avaient dû s’imposer.

J’avais regardé dans les rues sombres et tranquilles. Suzanne n’avait pas précisé l’heure exacte de la rencontre, alors j’étais venu aussi tôt que possible. On dirait qu’ils n’étaient pas encore là. C’était difficile à dire sans horloge, mais il était probablement quatre heures du matin. Peut-être qu’ils dormaient encore.

Honnêtement, je n’avais pas pris beaucoup de repos la nuit dernière. Pour commencer, il faisait froid ici. Et j’étais peut-être un peu nerveux à l’idée de faire équipe avec un groupe de personnes que je ne connaissais pas très bien.

« Ils prennent leur temps… »

Lorsque des aventuriers partent en mission, la règle générale était de se retrouver le matin à la première heure. J’étais peut-être venu trop tôt cette fois, mais c’était mieux que de se présenter en retard. La dernière chose dont j’avais besoin était de me laisser distancer et de finir par me morfondre tout seul toute la journée.

Ce n’était pas non plus comme si j’étais le seul ici. Il y avait aussi un autre groupe qui traînait près de la porte. Ils semblaient attendre un dernier traînard.

Mais était-il possible que je me sois fait une fausse idée à un moment donné. Peut-être qu’ils ne viendraient pas avant midi ? Il serait peut-être logique de partir plus tard si vous décidiez d’arriver à votre destination à une heure précise. Mais là encore, je leur avais dit à quelle auberge je logeais. S’ils avaient convenu d’une heure de départ différente, n’auraient-ils pas pris contact avec moi ?

« Oh. »

Au moment où mes pensées commençaient à tourner en rond, j’avais repéré un petit groupe de personnes qui marchaient vers moi dans la brume matinale.

« Hé là ! Tu es là de bonne heure. Tu n’avais pas l’air très enthousiaste hier, alors j’ai supposé que tu nous ferais attendre », dit Suzanne depuis la tête de la colonne.

« … je me suis juste réveillé un peu plus tôt aujourd’hui, c’est tout. »

« Hmmm… »

Suzanne semblait amusée. Peut-être pensait-elle que j’étais arrivé plus tôt parce que je me sentais secrètement seul et que j’avais envie de contacts humains ? Ce n’était pas vraiment vrai, mais… je n’avais pas envie de me donner la peine de le nier.

« D’accord. Merci de m’avoir accueilli comme membre temporaire de votre groupe. Je m’appelle Rudeus Greyrat. Je suis un magicien et un aventurier de rang A. Comme je l’ai dit hier, je suis bon pour soutenir la magie. », lui avais-je dit tout en retirant ma main de ma poche et en la lui offrant.

Suzanne clignea des yeux, surprise. Je n’avais pas été très amical pendant le voyage jusqu’ici, et elle ne s’attendait probablement pas à ce que je sois très poli à ce stade. Je n’avais pas prévu cela, j’avais juste eu l’impression que je devais au moins me présenter officiellement.

« Eh bien, je m’appelle Suzanne. Je suis la sous-chef du groupe Counter Arrows, et une guerrière de métier. Je me bats en première ligne. »

« Sous-chef ? Ce n’est pas toi qui commandes ? »

« Je donne parfois des ordres, mais on a aussi un vrai chef. »

Suzanne secoua le menton d’un des hommes derrière elle, qui hocha la tête et s’avança. Ma première impression sur ce type était qu’il semblait un peu… morose. À en juger par sa robe rouge brunâtre et le long bâton qu’il portait, c’était probablement aussi un magicien.

« C’est un plaisir de vous rencontrer. Je suis Timothy, magicien. Ma spécialité est la magie offensive, et je me bats sur la ligne de fond. Techniquement, je suis aussi le chef de ce groupe. »

« Ravi de vous rencontrer. »

J’avais l’impression que Suzanne détenait probablement le vrai pouvoir ici. Mais ce n’était pas forcément une mauvaise chose d’avoir quelqu’un d’un échelon inférieur à la tête du groupe qui mène le combat. Je veux dire, n’êtes-vous pas censé mettre les paresseux et les stupides aux commandes ou quelque chose comme ça ? Non pas que je traite ce type d’idiot, bien sûr…

De plus, une chaîne de commandement stricte pouvait être assez fragile. Une fois que quelqu’un désobéit à un ordre unique, tout s’effondre. Mais avec un tel dispositif, Timothy pourrait intervenir pour passer outre Suzanne si les choses devenaient risquées. Ou peut-être que Timothy avait-il décidé de leur stratégie générale, et que Suzanne s’était contentée de s’occuper de tous les détails ? Pendant qu’elle mettait leurs plans en œuvre, il pouvait surveiller la situation dans son ensemble et corriger les choses si elles s’écartaient trop des objectifs fixés.

En tout cas, le duo avait clairement trouvé un moyen de travailler ensemble en douceur. C’était une sacrée différence entre Éris et moi… Sniff…

« Hein ?! Qu’est-ce qu’il y a ?! »

« Désolé. Ça m’a juste rappelé quelques souvenirs, c’est tout. »

« Je vois… Mes condoléances, Rudeus. Le chef de votre ancien groupe devait être une personne merveilleuse. »

« Euh, pas vraiment… »

Le leader de Dead End avait été un idiot inutile du début à la fin. Le type dont nous avions donné le nom au groupe était un homme bien meilleur à tous points de vue.

« Quoi qu’il en soit, je ferai de mon mieux pour ne pas vous causer de problèmes. »

« Bon, très bien alors… J’ai hâte de travailler avec vous. »

Timothy se retira, et les autres membres du groupe se présentèrent.

« Salut, toi. Mon nom est Mimir, et je suis le guérisseur. Je suis de rang intermédiaire en magie de guérison et de rang débutant en désintoxication. »

Mimir était un homme de taille et de poids moyens qui portait une simple robe blanche.

« Je suis le mage guerrier, Patrice. Mais n’attendez pas trop de moi niveau magie. Je ne connais que les sorts de vent de niveau débutant. »

Ce Patrice était un chef de file musclé qui portait une épée à la hanche et une petite baguette de débutant dans une main.

Ils semblaient tous les deux avoir entre 20 et 30 ans, à peu près le même âge que Timothy. Je ne savais pas depuis combien de temps ils s’aventuraient, mais s’ils avaient atteint le rang B, ils étaient sans doute des vétérans chevronnés.

Enfin, il restait le dernier membre du groupe…

« Je m’appelle Sara. Je suis une archère. Je me bats généralement au centre. »

… qui, pour une raison quelconque, me regardait encore.

Sara était nettement plus jeune que les quatre autres membres de son groupe. Elle était probablement au milieu de l’adolescence, au bord de l’âge adulte, selon les normes de ce monde. Je ne savais pas si c’était son expression tranchante ou le fait que ses traits de visage étaient classiquement asuriens… mais j’avais l’impression qu’elle ressemblait un peu à Éris. Au moins un peu.

« Quoi ? As-tu quelque chose à dire ? »

« Désolé, non. Ce n’est rien… »

Son regard devenant encore plus féroce, j’avais détourné les yeux.

« Juste pour ton information, je ne suis pas contente de ça. Je te supporte seulement parce que Suzanne a insisté, d’accord ? Si tu fais une erreur et que tu fais tuer quelqu’un, je te promets que tu le regretteras. »

« … Bon. »

Je n’avais pas pris la peine d’essayer de l’apaiser. C’était toujours mieux de s’entendre avec ses coéquipiers, bien sûr, mais ce n’était pas comme si on allait travailler ensemble très longtemps. Si elle devait être aussi hostile, autant garder mes distances.

« Arrête, Sara. »

« Mais Suzanne… »

« Regarde. Un jour, nous pourrions prendre des chemins différents, non ? Tu pourrais finir par devoir rejoindre un nouveau groupe plein d’étrangers. »

« Attends, quoi ? Tu vas vraiment dissoudre le groupe ? »

« Ça pourrait arriver un jour. Et si l’un d’entre nous meurt, nous devrons faire venir quelqu’un pour le remplacer, tu sais ? »

Suzanne soupira et secoua la tête : « À Asura, tu pourrais t’en tirer en rejetant des coéquipiers qui t’ont ennuyé. Mais à partir de maintenant, ce n’est peut-être plus une option. Il est temps que tu apprennes à travailler avec d’autres personnes que nous. »

Ah. Maintenant, les choses avaient un peu plus de sens. Suzanne ne m’avait pas seulement invité par sympathie. Elle m’utilisait comme un outil pédagogique. Cela expliquait pourquoi elle avait été si tenace. Il était logique de choisir un gars plus jeune comme moi si elle pensait avec cinq ou dix ans à l’avance. À ce moment-là, Sara serait plus expérimentée et pourrait se retrouver à faire équipe avec des enfants plus jeunes et moins expérimentés. De plus, une fois qu’elle aurait réussi à travailler avec un connard inamical comme moi, tous les autres sembleraient plus faciles à supporter.

Je n’étais pas sûr de ce que je ressentais… mais cela n’avait pas d’importance. Ça ne pouvait pas faire de mal de jouer le jeu, non ? Ça ne me coûtait rien.

« Tu as compris le message ? Bien. Maintenant qu’on s’est tous présentés, allons-y. »

Cela dit, nous étions partis tous les six pour notre expédition de chasse aux grizzlis.

***

Partie 2

Trois jours plus tard, après avoir parcouru une distance décente au nord de Rosenburg, nous avions installé notre campement près de notre destination. Le lac Cucuru, lieu où cette meute de monstres était censée se trouver, n’était qu’à quelques heures de route. Les grizzlis brillants ne voyaient pas très bien dans le noir et se déplaçaient lentement la nuit. Notre plan était d’attendre le coucher du soleil avant de lancer notre attaque-surprise.

En attendant, nous avions eu une réunion de groupe pour discuter de nos performances dans les batailles que nous avions livrées durant le trajet. Les Counter Arrows n’était franchement pas un mauvais groupe. Avec un duo à l’avant-garde, un combattant à distance et deux sur les lignes arrières, ils semblaient être un groupe bien équilibré.

Ils m’avaient mis dans un rôle de soutien à distance, ce qui signifiait qu’ils allaient me faire lancer des enlisements dès que nous aurions repéré des ennemis au loin. Après que je les aurais ralentis, Timothy utilisa sa magie du feu pour réduire leur nombre à longue distance. Une fois que les survivants se seraient rapprochés, Suzanne et Patrice allaient avancer pour combattre, et Sara les soutiendrait à moyenne distance. Quand l’un des deux sera blessé, Mimir les soignera immédiatement.

Nous avions éliminé beaucoup de monstres sur la route menant au nord, et ce plan avait toujours fonctionné assez bien. Suzanne, Timothy, Mimir et Patrice savaient parfaitement ce qu’ils faisaient. Ils n’étaient pas vraiment du niveau de Ruijerd, bien sûr, mais quand il s’agissait de travailler en équipe, ils faisaient honte à Éris.

Cela dit… Je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir un peu sous-utilisé, puisque les incantations d’enlisement étaient littéralement mon seul travail. J’avais décidé de faire quelques propositions.

« Euh, peut-être que je pourrais passer en soutien quand les ennemis atteindront notre ligne de front ? »

Malheureusement, Sara rejeta toutes mes idées une par une.

« Tu ne sais pas encore comment Suzanne et Patrice se battent ! On n’a pas besoin que tu les frappes par accident ! Reste juste sur place ! »

« OK alors. Pourquoi n’aiderais-je pas Timothy à réduire leur nombre après les avoir ralentis ? »

« Les magiciens sont censés garder un peu de mana en réserve pendant les longs combats, idiot ! Tu les arrêtes juste dans leur élan. C’est tout ce dont on a besoin de ta part ! »

« Euh… pourrais-je au moins avancer une fois que l’ennemi s’est rapproché de nous ? »

« Veux-tu que je te tire dans le dos ou quoi ? »

Pour être honnête, j’avais l’impression de me battre avec les mains attachées dans le dos. Si j’avais rejoint l’attaque avec Timothy, nous aurions probablement pu anéantir la plupart des groupes de monstres à longue portée, au lieu de les laisser s’approcher suffisamment pour blesser les combattants de la ligne de front.

Mais l’efficacité n’était pas tout. Après tout, Sara s’entraînait de plus en plus de cette façon. J’avais moi-même fait quelque chose de similaire sur le Continent Démon. En fin de compte, je n’étais qu’un membre temporaire de ce groupe. Je n’avais pas vraiment d’autre choix que de me taire et d’essayer d’apprendre leur façon de faire. Tant que je pouvais agir dans les situations d’urgence, il était logique de se retenir au lieu d’essayer de tout faire moi-même. Le travail d’équipe était une compétence qu’il fallait après tout acquérir par la pratique.

Je n’étais cependant pas sûr de pouvoir agir rapidement sous la pression…

« Écoute, tu n’es pas vraiment membre de ce groupe, d’accord ? Fais juste ce qu’on te dit et essaye de ne pas te faire de mal. »

« Très bien. »

Sara ne semblait certainement pas très intéressée à apprendre à travailler avec moi non plus. J’avais comme l’impression qu’elle me détestait, peut-être parce que j’avais fait une mauvaise première impression. Ce n’était pas comme si j’avais besoin de me lier d’amitié avec elle, mais cette hostilité ouverte m’avait rappelé quelques souvenirs qui m’avaient un peu piqué. Lorsque j’avais commencé à être le tuteur d’Éris, elle m’avait traité de la même façon pendant un certain temps.

« Sara, je pense que tu as fait valoir ton point de vue. Pourquoi es-tu si hostile à son égard ? », déclara Suzanne

« C’est juste que… je ne sais pas ! Il est plus jeune que moi, mais son attitude est un peu irrespectueuse… »

« C’est tout à fait normal pour un aventurier, petite. N’es-tu pas toi-même assez désinvolte avec nous ? »

« Oui, sans doute. »

« Alors, essaye de garder ton irritation pour toi. Tu sais que nous allons bientôt commencer la partie principale du travail ? Ce n’est pas le moment de rendre les choses gênantes. »

« Euh, désolée… »

Sara avait un peu grincé des dents au moment où Suzanne l’avait grondée. Mais à en juger par le regard qu’elle lança dans ma direction, elle n’avait pas l’intention de s’excuser. Une fois la réunion du groupe terminée, elle s’était allongée pour faire une sieste et s’était endormie presque instantanément.

Je suppose que c’était ce que vous appeliez la jeunesse, hein. J’avais décidé de dormir aussi une fois que je me serais soulagé. En sortant un peu de notre camp, j’avais trouvé un endroit relativement privé pour pisser. Mais au moment où je commençais, j’avais entendu quelqu’un arriver par-derrière.

C’était Timothy. Il avait pris une place à côté de moi, ouvrit sa robe, révéla une baguette étonnamment grande… euh, et commença également à vider sa vessie.

« Désolé pour ça, Rudeus », dit-il après un moment.

« … À propos de quoi ? »

Je n’étais pas tout à fait sûr de ce pour quoi il s’excusait.

« Sara. Ce n’est pas une mauvaise fille, mais elle devenue un peu arrogante ces derniers temps. »

« On peut difficilement lui en vouloir. Cette fille est une prodige de l’arc. »

Les quatre membres du rang B du groupe étaient effectivement des vétérans chevronnés, mais Sara se démarquait par son pur talent. Je l’avais vue abattre monstre après monstre avec des flèches parfaitement placées, même à longue distance. Sa conscience du champ de bataille et son agilité étaient excellentes, et elle ne semblait jamais déraper. En matière de combat, elle était déjà au niveau d’une aventurière de rang A.

Les archers n’étaient pas particulièrement nombreux dans ce monde. Les mages pouvaient frapper à une plus grande distance et faire plus de dégâts avec leurs attaques, et tandis qu’un mage pouvait récupérer son mana après une bonne nuit de sommeil, un archer était limité par ses flèches. Plus vous ameniez, plus vous aviez de poids à porter. Ce n’était pas comme dans les jeux RPG où vous pouviez cacher dix mille choses dans votre sac à dos. Généralement, il valait mieux apprendre la magie que l’arc.

Cela dit, un talent vraiment spécial pouvait faire paraître tous ces inconvénients sans importance. Lorsque vous pouviez tirer cinq flèches dans le temps qu’il fallait à un magicien pour lancer un seul sort, ou obtenir un coup critique à chaque fois, vous pouviez vous en sortir comme archer. Dans ce domaine, au moins.

Si vous vouliez devenir la personne la plus forte du monde entier, c’était une autre histoire.

En tout cas, Sara était incroyablement douée pour son âge. Son talent brut était probablement comparable à celui d’Éris.

« Tu n’as pas l’air d’être mauvais non plus, non ? C’est assez évident. Je veux dire, tu es le premier lanceur de sorts silencieux que je vois depuis mon professeur à l’académie. »

« … Cela ne sert pas à grand-chose. J’ai quand même perdu tous ceux que j’aimais. »

« Ah. C’est vrai. Mes excuses. »

L’incantation silencieuse était une compétence utile, bien sûr, mais connaître quelques tours de ce genre ne me rendait pas spécial. À quoi cela servait-il si je n’arrivais même pas à rendre une fille heureuse ?

Eh bien, je suppose que cela pourrait m’aider au moins à gagner une certaine notoriété… Il y avait une chance que j’attire une attention non désirée. Mais Zenith savait que je pouvais jeter des sorts silencieux, cela valait donc probablement la peine de le faire savoir.

« En tout cas, je suis désolé pour tout ça, Rudeus. »

« Ce n’est pas grave… »

C’était cependant assez intéressant. Après tout, peut-être que les membres les plus âgés du groupe avaient réalisé que j’étais plus capable que je n’en avais l’air. Je suppose qu’ils avaient appris à évaluer les gens au fil des ans. Ces quatre-là étaient très doués pour utiliser pleinement tous les outils et ressources à leur disposition.

En termes de force de combat brute, ils étaient probablement comparables à des aventuriers hautement qualifiés de rang C. Mais grâce à leur efficacité et à leur coordination, ils se débrouillaient très bien en tant que groupe de rang B. Ce groupe était plus que la somme de ses membres. Ils connaissaient leurs propres capacités, et ils répartissaient les tâches en conséquence.

Mais cela ne laissait pas beaucoup de place à l’improvisation ou à l’expérimentation. Quand Sara m’avait dit de m’en tenir à mes tâches de base, ils l’avaient réprimandée pour son attitude, mais n’avaient pas vraiment contredit ce qu’elle disait. C’était en partie parce qu’ils voulaient qu’elle ait plus de pratique, mais c’était aussi le reflet de leur approche méthodique et systématique.

Il y avait là un inconvénient. Comme nous n’avions jamais expérimenté autre chose que les stratégies qu’ils avaient établies, ils ne savaient pas exactement ce que je pouvais et ne pouvais pas faire. Cela pouvait entraîner de sérieux problèmes, surtout s’ils m’avaient surestimé. Timothy et les autres m’avaient bien sûr à l’œil, mais ils essayaient aussi de voir comment ils pouvaient faire face aux monstres dans ce pays inconnu. Je pouvais leur dire mes propres forces et faiblesses, mais ils prendraient probablement mes revendications avec des pincettes.

Il fallait se demander pourquoi ils m’avaient emmené, vu les circonstances… Je suppose que la « sympathie » était sans doute la principale raison. Les gens n’agissent pas toujours de manière purement rationnelle.

« Ça ne me dérange pas vraiment. »

Pour l’instant, tout ce que je pouvais faire, c’était m’en tenir à mon rôle de lanceur automatique de sort d’enlisement et essayer de ne pas trop réfléchir.

« Merci d’être si compréhensif. Nous partirons au coucher du soleil, alors essaye de te reposer en attendant. »

« Bien sûr. »

En faisant un clin d’œil à Timothy, j’étais retourné au camp pour dormir quelques heures.

***

Partie 3

Le grizzli brillant était un monstre de classe B, l’une des espèces les plus courantes dans la région nord du continent central. En apparence, c’était essentiellement un grand ours avec un pelage blanc et une seule bande noire qui descendait verticalement en son milieu. Mais il différait de la plupart des ours sur quelques points importants : il se déplaçait en grands groupes et, à l’approche de l’hiver, ils travaillaient ensemble pour constituer d’énormes réserves collectives de nourriture. À cette époque de l’année, leurs attaques contre les humains devenaient beaucoup plus fréquentes.

Cela dit, ils étaient relativement calmes pendant les mois d’été, lorsqu’ils avaient tendance à traîner autour des sources d’eau pour s’accoupler. Les aventuriers profitaient souvent de cette occasion pour les exterminer. La méthode standard pour gérer une grande meute était de les trouver pendant la saison des amours et de lancer une attaque-surprise la nuit.

« Très bien… »

Après avoir grimpé au sommet d’une légère colline près du lac de Cucuru, nous avions aperçu les grizzlis brillants au loin. Nous étions sous leur vent et bien cachés par les broussailles. Il n’y avait pas beaucoup de risque qu’ils remarquent notre présence… d’autant plus qu’ils dormaient profondément après avoir copulé tout l’après-midi et toute la soirée. Les grizzlis brillants n’avaient pas pris la peine de creuser des trous pour dormir. Quand ils étaient fatigués, ils s’effondraient sur le sol comme des otaries.

Nous allions leur tirer dessus à distance avec de la magie, en espérant en tuer beaucoup et faire paniquer les autres. Une fois qu’ils se seraient mis à courir dans notre direction, il n’y en aurait plus assez pour donner du fil à retordre à nos guerriers à l’avant-garde.

En supposant que tout se passe comme prévu, bien sûr.

« Combien y en a-t-il, Sara ? »

« On dirait qu’ils sont une vingtaine… »

Alors que nous étions allongés sur le sommet de la colline, Sara jeta un coup d’œil sur le groupe de monstres qui se trouvait au loin. Sans surprise, elle avait les meilleurs yeux du groupe. Si elle pensait qu’ils étaient vingt, je devais la croire sur parole. Dans l’obscurité, je ne pouvais distinguer que quelques petits points blancs éparpillés à environ trois cents mètres de distance.

De cette distance, Ruijerd aurait pu nous donner un rapport précis sur leur nombre en un instant… mais il n’était pas là, cela ne valait donc pas trop la peine d’y penser.

« Tu penses qu’on peut les attaquer ? », murmura Suzanne.

« On va s’en sortir ! N’est-ce pas, les gars ? » dit Sara, se retournant vers nous avec un visage plein de confiance.

Je ne savais pas à quelle vitesse les grizzlis brillants pouvaient courir, mais nous avions un avantage positionnel. Je pouvais ralentir leur charge avec un enlisement bien placé, et comme nous avions tous pris un peu de repos avant, Timothy, Patrice et Mimir avaient beaucoup de mana en réserve pour cette tâche.

« Très bien alors. Commençons. », dit Timothy.

Soudainement, tout le monde était concentré sur la tâche à accomplir. Vingt grizzlis semblaient être un nombre gérable, mais ce n’était pas une raison pour être trop confiant. Je serrais mon bâton dans mes mains et regardais attentivement dans l’obscurité, comme les autres.

« Que la vaste et bénie flamme converge à ton commandement ! Ô, feu furieux, offre-nous un grand et flamboyant cadeau ! Grande boule de feu ! »

« Enlisement ! »

Au moment où Timothée terminait l’incantation de son sort de feu intermédiaire, j’avais transformé une grande parcelle de terrain en une tourbière épaisse et boueuse. J’avais essayé de le placer juste à l’intérieur de la zone de feu de Sara. Si les grizzlis brillants étaient arrêtés dans leur course ici, elle pourrait facilement les terrasser.

« Que la vaste et bénie flamme converge à ton commandement ! Ô, feu furieux, offre-nous un grand et flamboyant cadeau ! Grande boule de feu ! »

Timothy avait déjà rapidement lancé une deuxième grande boule de feu. La chose devait avoir deux mètres de diamètre, mais elle fut lancée dans les airs avec une vitesse impressionnante. J’avais regardé la boule de feu frapper un des grizzlis brillants. Même à cette distance, je pouvais dire que le monstre était mort instantanément. J’avais vu Timothy faire cela plusieurs fois en venant ici, mais sa Grande Boule de Feu était vraiment très puissante, rapide et précise. On pouvait dire qu’il avait une grande expérience du lancer.

« Ils nous ont repérés ! »

Un par un, les grizzlis brillants rugissants et furieux commencèrent à courir dans notre direction.

Certaines des boules de feu de Timothy manquèrent leur cible maintenant que les monstres étaient en mouvement, mais il avait quand même réussi à en frapper un certain nombre alors qu’ils se rapprochaient. Jusqu’à présent, tout se passait bien. Lorsqu’ils atteignirent l’endroit où j’avais placé mon enlisement, la moitié des grizzlis brillants étaient mort. Comme Sara allait en abattre d’autres à partir de ce moment, il semblait possible que nous éliminions les créatures avant même qu’elles ne s’approchent.

Plutôt facile pour un travail de Rang A, vraiment…

… Ou du moins, c’était ce que j’avais pensé pendant une fraction de seconde.

« Hein ?! »

Juste avant que la meute de grizzlis brillants ne touche mon enlisement, une des boules de feu de Timothy avait brièvement illuminé la zone tout autour d’eux. Il y avait d’autres formes qui se déplaçaient dans l’obscurité. Beaucoup d’autres formes se déplaçaient sur le côté de la tourbière que j’avais créée.

Quoiqu’elles soient, elles étaient noires comme du jais… et de la même taille que les grizzlis brillants.

« Quoi ? ! Serait-ce des grizzlis noirs ? ! » s’écria Sara.

Quand j’entendis ces mots, quelque chose cliqua dans mon esprit.

Ces formes étaient bien des grizzlis brillants, mais ils étaient juste couverts de boue. À toutes fins utiles, ils portaient un camouflage.

Bien sûr, ce n’était pas la boue de mon enlisement. Il devait y avoir une autre meute au lac, dormant dans une zone marécageuse non loin du groupe que nous avions repéré. Quand la meute à côté d’eux avait été attaquée, ils s’étaient réveillés et nous avaient repérés.

« Ils sont beaucoup trop nombreux ! »

« Retraite ! Retraite ! »

Surpris, Timothy cria l’ordre de se replier.

C’était une réaction compréhensible. Ce deuxième groupe était énorme, il devait y en avoir plus de soixante. Et ils se précipitaient droit sur nous, à peine visibles grâce aux petits feux laissés par la magie de Timothy.

J’imagine qu’ils avaient rapidement jugé que nous ne pouvions pas espérer gagner ce combat… mais pour être honnête, il était maintenant un peu tard pour battre en retraite. Idéalement, nous aurions dû remarquer cette meute avant d’attaquer l’autre, mais nous avions décidé de ne pas prendre ce risque. Ne pas avoir fait de repérage dans la zone pendant la journée était une grave erreur.

« On ne peut pas les combattre ici ! Repliez-vous à l’endroit que nous avons trouvé en chemin ! », cria Suzanne de quelque part dans l’obscurité.

Plus tôt, nous avions trouvé un point d’étranglement naturel où nous pourrions mener les grizzlis brillants au cas où leur nombre serait trop élevé. Si nous y arrivions et que nous nous regroupions… Mais là encore, il était trop tard pour ça. Pour atteindre ce point d’étranglement, il nous faudrait une distance bien plus grande entre nous et les monstres, et un énorme bourbier sur leur chemin pour les ralentir. Nous ne pouvions pas espérer échapper à une meute de grizzlis brillants qui courait à toute allure sans aucun obstacle sur leur chemin.

Il n’y avait tout simplement plus aucune option.

« Ce n’est pas bon ! Ils vont nous rattraper ! »

« Tch ! Je vais les occuper ! Vous autres, courez ! »

« Suzanne ! »

Suzanne s’était arrêtée net. Sara lui tournait autour, le visage pâle et effrayant.

« Non ! Je reste derrière ! C’est de ma faute ! C’est moi qui ne les ai pas remarqués ! »

« Tu ne pourras même pas les ralentir, petite ! »

« Ne sois pas idiote, Suzanne ! Ils sont trop nombreux pour que tu puisses les retenir tout seul ! Si tu ne fuis pas, personne ne fuit ! », dit Patrice.

« D’accord ! Montrons-leur de quoi nous sommes faits ! », annonça Mimir.

Abandonnant la tentative de retraite, chacun leva ses armes et se prépara à se battre. La meute de grizzlis brillants s’était abattue sur nous avec une vitesse féroce, forte et violente comme un tremblement de terre. Même dans l’obscurité, c’était un spectacle terrifiant.

Les jambes de Sara tremblaient. Elle n’était pas non plus la seule. Suzanne, Mimir, Patrice et Timothy semblaient tous regarder la mort droit dans les yeux.

Mais pas un seul d’entre eux n’avait essayé de fuir.

En les regardant tous les cinq, j’avais senti mon cœur battre avec force dans ma poitrine. Était-ce parce que les grizzlis se rapprochaient de nous ? Non, certainement pas. Cela n’avait même pas l’air important.

C’était Suzanne. Et Sara. Et Timothy, Mimir, et Patrice.

Pour une raison inconnue, les regarder réveilla quelque chose en moi. Mon souffle devenait rude. Je ne savais pas exactement quelle était cette émotion, mais elle était intense. Quelque chose dans la façon dont ils faisaient face à cette horde de monstres… m’avait vraiment touché.

« Ah… »

À un moment donné, j’avais mis la main dans ma poche pour y mettre ce que j’avais dedans.

« Qu’est-ce que tu fais, Rudeus ? ! » cria Patrice.

Les autres avaient tous jeté un coup d’œil dans ma direction. Pendant un instant, j’avais vu leurs visages. Il n’y avait de désespoir sur aucun d’entre eux. Pas même sur celui de Sara. Ils étaient tous déterminés à trouver un moyen de survivre. Même maintenant, aucun d’entre eux n’avait abandonné. Aucun d’entre eux n’avait accepté sa propre mort.

J’avais su, à cet instant, pourquoi ils avaient choisi de tenir bon et de se battre. J’avais lu la réponse sur leurs visages. Je l’avais sentie dans ma poche. Et je l’avais vu dans un souvenir qui m’avait brièvement traversé l’esprit.

Je connaissais la réponse depuis longtemps maintenant.

Et maintenant que je m’en souvenais…

« Tout va bien. Je m’en occupe. »

Je leur avais parlé si calmement que je m’étais moi-même surpris.

Gardant mes émotions cachées du mieux que je pouvais, j’avais dirigé mon bâton directement vers le groupe de grizzlis lustrés couverts de boue qui s’approchait.

« Exodus Flame. »

Une énorme vague de feu magique traversa le groupe comme un couteau chaud à travers du beurre.

◇ ◇ ◇

Une heure passa. La zone autour du lac avait été réduite à une friche calcinée. Les cadavres des grizzlis brillants étaient partout. La plupart avaient été brûlés, mais quelques-uns avaient encore leur peau raisonnablement intacte. En ce moment, nous en dépouillions autant que possible.

Ma magie du feu avait anéanti la majorité des grizzlis brillants. Après cela, ils s’étaient séparés et avaient commencé à courir dans toutes les directions. Une poignée continua à nous charger, mais Suzanne et les autres s’étaient occupés de ceux-là, et j’avais éliminé ceux qui avaient essayé de s’enfuir avec le canon de pierre.

Une fois le dernier monstre abattu, tout le monde resta silencieux pendant un long moment, jusqu’à ce que je propose finalement de s’occuper des corps. Nous y travaillions depuis un moment déjà.

Nous devions rapporter les queues des grizzlis brillants pour prouver que nous avions fait notre travail, et leurs peaux que nous vendrions pour de l’argent. Naturellement, leur fourrure se vendait à un prix assez raisonnable. Les aventuriers avaient l’habitude d’en rapporter autant qu’ils pouvaient en porter. Nous nous séparions en équipes de deux pour la partie la plus compliquée. J’avais été jumelé avec Timothy, mon collègue magicien. Il était silencieux depuis un certain temps. J’avais eu le sentiment qu’il ne savait pas exactement quoi me dire.

Mais il n’y avait pas que Timothy. Tous les autres étaient aussi silencieux. Mais ce n’était pas la pire sorte de silence au monde. Je n’avais pas ressenti le besoin de le rompre.

Le temps que nous dépouillions les grizzlis brillants, que nous ramassions leurs queues et leurs peaux et que nous commencions à brûler leurs corps en une pile, le ciel commençait à s’éclaircir. L’air se remplissait de l’odeur de la viande grésillante. C’était une odeur que j’en étais venu à associer à la fin d’un travail d’abattage de monstres réussi.

Alors que je regardais le feu, Suzanne était venue se mettre à mes côtés : « Je suppose qu’on t’en doit une, hein ? Si tu n’avais pas été là, nous serions tous morts. J’avais l’impression que tu étais plus fort que tu en avais l’air, mais je ne m’attendais pas à une telle performance. », dit-elle en haussant les épaules.

« Je ne sais pas. Sans moi, vous n’auriez jamais accepté ce travail, n’est-ce pas ? Vous auriez probablement commencé avec une quête de rang B ou même C pour vous faire une idée du secteur. »

« Eh bien, c’est assez vrai… »

Suzanne se gratta la joue avec un regard gêné, mais je pensais sincèrement chaque mot. J’étais même reconnaissant à son groupe. Ils m’avaient aidé à réaliser quelque chose au milieu de cette bataille, et je m’étais senti un peu mieux grâce à cela.

« Cependant, je suis heureux que vous m’ayez amené ici. Merci encore. »

« … Quand tu veux, gamin. Es-tu prêt à rentrer ? »

« Bien sûr. »

Suzanne m’avait regardé en face et m’avait souri, puis s’était retournée pour aller vers notre tas de peaux. L’étape suivante consistait à faire notre retour triomphal à Rosenburg, en trimballant autant de ces choses que possible. Les monstres avaient été tués, mais cela ne signifiait pas que notre travail était terminé. Ce n’était pas fini tant que vous n’aviez pas rapporté les preuves et vendu votre butin.

Quelques instants plus tard, alors que je portais un paquet de peaux par-dessus mon épaule, j’avais remarqué que quelqu’un était venu se mettre devant moi. Ce n’était pas Suzanne cette fois-ci, c’était une fille de ma taille.

« … Merci pour le sauvetage. »

Après ces quelques mots, Sara s’était vite retournée et avait couru vers Suzanne.

***

Partie 4

Lorsque nous étions rentrés à six à la guilde des aventuriers de Rosenbourg avec des douzaines de peaux, nous avions été accueillis par les habitants de la région qui nous avaient jeté un regard peu amical. De nombreux aventuriers avaient travaillé dans une seule ville pendant de nombreuses années, voire toute leur carrière. Lorsque des étrangers arrivaient de nulle part et effectuaient immédiatement un travail important et lucratif, cela suscitait toujours au moins un peu d’hostilité de ce genre. Dans les villes les plus tordues, des gens venaient vous harceler et exiger une réduction de vos revenus.

J’avais jeté un coup d’œil à Timothy, en me demandant comment il allait gérer cela. À ma grande surprise, je l’avais trouvé en train de regarder dans la pièce avec un sourire éclatant, comme si les autres aventuriers étaient de vieux amis au lieu d’étrangers rayonnants et pleins de ressentiment.

« Ce soir, nous fêtons l’arrivée de mon groupe à Rosenburg. Allons au bar, tout le monde. C’est moi qui paie ! », cria-t-il à la foule.

Pendant un instant, les autres aventuriers furent trop surpris pour réagir, mais ils savaient déterminer rapidement si ce qu’ils entendaient était vraiment une bonne affaire. Des acclamations s’étaient élevées tout autour de la salle.

« Hé, pour une fois que les nouveaux en ville ont l’air sympas ! »

« Hahaha ! Je vous aime bien, les gars ! »

« Putain, ouais ! De l’alcool gratuit ! »

Pour être honnête, j’étais stupéfait. Est-ce que Timothy avait vraiment jeté les gains d’un travail de sept jours aussi simplement ?

Suzanne vit le regard que j’avais et sourit, regardant fièrement son chef.

« C’est comme ça que Timothy fait toujours les choses. Si vous payez à tout le monde quelques verres de temps en temps, personne ne va vous détester, non ? C’est un petit prix à payer pour que les gars les moins amicaux ne soient pas sur votre dos. »

Huh. Vu la manière dont elle le disait, cela avait l’air vraiment logique. Plus vous aviez d’argent et de succès, plus les gens étaient jaloux. C’était une réalité. Les aventuriers devaient vivre de l’argent qu’ils gagnaient lors de leurs quêtes, ce n’était donc certainement pas quelque chose que vous pouviez faire si souvent… mais si vous faisiez preuve d’un peu de générosité les jours de paye importante, cela réduirait l’hostilité qui se mettait en travers de votre chemin.

« Très bien, tout le monde ! Souvenez-vous juste de nos noms, d’accord ? On est le groupe Compteur de Flèches, et lui, c’est Rudeus Greyrat ! Nous sommes impatients de travailler avec vous ! »

« Compteur de Flèches ! Compteur de Flèches ! »

« Rudeus ! Rudeus ! »

En se basant sur les chants chaleureux qui nous entouraient, Timothy nous avait à tous les coups fait gagner une popularité temporaire. Si sa stratégie était aussi efficace, je devrais essayer de suivre son exemple. Ce serait bien si je pouvais éviter les disputes inutiles avec des gens comme Sara.

Avec cette pensée, j’avais laissé la foule me porter tout en se dirigeant vers le bar le plus proche.

 

◇ ◇ ◇

J’étais finalement rentré à mon auberge quelques heures plus tard. Les autres m’avaient convaincu de prendre quelques verres au bar. Malheureusement, je n’étais pas habitué à l’alcool, et la seule sorte qu’ils avaient dans cette ville était du whisky assez fort. J’avais rapidement eu mal à l’estomac et j’avais dû me lancer un sort de désintoxication. Ce n’était pas une erreur que je referais.

En utilisant un sort de base de guérison sur ma tête encore douloureuse, j’avais traversé ma chambre pour allumer un feu dans le poêle de chauffage.

« Ouf… »

Très vite, de petites flammes dansaient sur le bois à l’intérieur de la boîte métallique. Il faudrait probablement un certain temps pour que la pièce se réchauffe de manière significative, mais le simple fait de regarder le feu était étrangement réconfortant.

En regardant les flammes vacillantes, j’avais mis la main dans ma poche et j’avais récupéré un certain objet. C’était un morceau de tissu blanc. Pas un simple mouchoir, bien sûr. C’était quelque chose que Lilia m’avait livré contre toute attente, malgré tout ce que nous avions perdu lors de l’incident de déplacement.

C’était ma sainte relique. Je l’avais gardée en sécurité dans ma poche tout au long de mon voyage jusqu’ici. Je l’avais saisie à deux mains et je l’avais pressée fermement contre mon front.

Quand j’avais vu les membres du groupe se tourner pour combattre cette horde de grizzlis brillants, c’était une image de Roxy qui m’avait traversé l’esprit de façon si vive.

Roxy était la personne la plus forte et la plus déterminée que j’avais jamais connue.

Je ne l’avais jamais vue dans une situation de vie ou de mort, mais je savais qu’elle avait elle-même été une aventurière. Lorsque son groupe s’était retrouvé en danger, elle s’était probablement retournée et avait dû l’affronter, tout comme les membres de ce groupe. Elle avait protégé ses amis avec courage, et elle avait été protégée en retour. Elle avait survécu.

Et puis… elle était devenue ma tutrice. Elle m’avait appris tout ce qu’elle avait appris dans sa vie d’aventurière. Elle m’avait appris ce que ça signifiait d’être en vie.

Mais elle n’était pas née en sachant tout ça. Elle l’avait compris par elle-même, au cours des années qu’elle avait passées à se battre aux côtés des autres.

« Bien sûr que ça compte si tu meurs, crétin… »

J’avais serré le tissu blanc contre ma poitrine pendant un moment.

« Tu as perdu tout ce à quoi tu tenais ? Qui l’a dit ? ! »

J’avais pressé l’étoffe blanche sur mon front pour que mes larmes ne le tachent pas, je m’étais alors recroquevillé en boule et je m’étais mis à sangloter. Peu après, j’avais commencé à pleurer, mon corps frémissant à chaque hoquet douloureux.

Je n’avais pas tout perdu. Pas du tout. J’avais perdu quelque chose qui me tenait à cœur. C’était vrai. Mais cela ne signifiait pas que je n’avais plus de raison de vivre.

Souviens-toi du jour où tu es arrivé dans ce monde. Souviens-toi de Roxy. Souviens-toi du jour où elle t’a montré le monde extérieur. Tu as appris toutes sortes de choses d’elle. Elle t’a tant appris. Tu ne peux pas la trahir maintenant.

Roxy n’était pas la seule qui m’avait donné quelque chose. J’avais touché le pendentif en bois que je portais autour de mon cou. C’était un cadeau de Lilia — un cadeau qu’elle avait probablement fait à la main. Lilia avait toujours été si gentille et dévouée envers moi. Elle attendait sans doute avec impatience le jour où nous nous reverrions. Et quelque part à Millis, Paul faisait de son mieux pour réunir notre famille. Nous étions très éloignés l’un de l’autre, oui. Mais quand même, je n’étais pas seul au monde.

« Roxy… s’il te plaît, montre-moi le chemin… »

Je ne pouvais pas m’allonger et mourir ici au milieu de nulle part. Oui, je souffrais encore. Ça ne servait à rien de prétendre le contraire. Mais j’avais déjà vécu pire que ça il y a longtemps.

Tu ne peux pas tomber en morceaux maintenant, bon sang. Continue d’avancer. Fais ce que tu dois faire.

« … Très bien. »

J’avais ouvert mon bagage et j’avais sorti un autre morceau de tissu. C’était mon souvenir d’Éris, celui que j’avais trimballé avec moi tout ce temps, même si cela me faisait me sentir malheureux.

Sans un mot, je l’avais jeté dans le fourneau de chauffage.

 

Sara

Pour être honnête, je l’avais sous-estimé.

La première chose qui m’était venue à l’esprit lorsque j’avais entendu le nom de « Greyrat » était le noble qui avait régné sur la ville où j’étais née. La famille Nostos Greyrat contrôlait toute la région de Milbotts. Je n’avais vu le seigneur lui-même qu’une seule fois, quand j’étais très jeune. Il était venu dans notre village avec un groupe de soldats pour chasser quelques monstres dans les environs. Mes souvenirs de l’époque étaient pour la plupart assez flous, mais je me souvenais très clairement de son visage à l’air rusé. Et Rudeus lui ressemblait beaucoup.

« Greyrat » n’était évidemment pas un nom de famille si rare dans le royaume d’Asura. Mais la plupart des gens qui l’avaient étaient des nobles de rang inférieur ou moyen. Vous n’en trouverez pas beaucoup parmi les villageois ou les citadins ordinaires. En fait, les gens ordinaires n’avaient généralement pas de nom de famille. Je sais que je n’en avais pas. J’étais née d’un chasseur et de sa femme, et le nom « Sara » était tout ce qu’ils pouvaient m’offrir. Ma mère et mon père n’en avaient pas non plus.

Pour faire court, ce « Rudeus Greyrat » était manifestement un enfant riche. Il mettait une robe bon marché et se laissait pousser les cheveux à l’état sauvage pour tenter de se déguiser en aventurier ordinaire, mais ce bâton à l’allure coûteux qu’il portait ne laissait aucun doute. On pouvait pratiquement sentir l’ignorance sur lui.

Pourquoi le fils d’un noble asurien quitterait-il son pays pour se rendre dans les Territoires du Nord ?

L’expression de son visage le montrait clairement. Le gamin parlait assez poliment, mais il avait toujours l’air sombre comme l’enfer, et son attitude criait simplement « laissez-moi tranquille ». Il avait probablement eu des problèmes au pensionnat pour enfants riches, ou s’était battu avec ses parents. En d’autres termes, il s’enfuyait de chez lui.

Ce n’était vraiment pas très inhabituel. Je n’arrivais pas à le comprendre, mais il semblerait que certains jeunes nobles asuriens ne supportaient pas que tout ce qu’ils voulaient leur soit donné sur un plateau d’argent. Et après avoir fui leurs écoles ou leurs demeures, ils essayaient généralement de devenir des aventuriers.

Les enfants de la noblesse étaient éduqués dès leur plus jeune âge. L’accent était mis sur des choses normales comme la lecture, l’écriture et le calcul, mais beaucoup de familles avaient aussi formés leurs enfants au maniement de l’épée. Certaines maisons nobles considéraient la magie comme moins importante, mais de nombreuses académies exigeaient également que leurs élèves apprennent des sorts de niveau débutant.

Ainsi, certains enfants avaient acquis des compétences de combat de base, puis ils commençaient à apprendre un peu sur le monde extérieur dans leurs académies. À ce stade, pour une raison ou une autre, beaucoup d’entre eux décidaient d’abandonner leur vie facile. C’était particulièrement fréquent chez les garçons de l’âge de Rudeus. J’avais déjà monté la garde pour des enfants comme lui quelques fois auparavant, bien qu’aucun d’entre eux n’ait été assez courageux pour essayer de quitter Asura. La majorité d’entre eux n’avaient tenu qu’un ou deux jours avant de prendre peur et de retourner d’où ils venaient. Bien sûr, de temps en temps, l’un d’entre eux se révélait avoir un vrai talent et devenait un véritable aventurier, mais je n’en avais jamais rencontré.

Je m’étais dit que Rudeus n’était qu’un autre de ces enfants riches. Et j’avais toujours détesté ces enfants. Ils étaient nés dans des foyers riches et avaient reçu une excellente éducation. Ils pouvaient vivre dans le luxe et ils n’auraient jamais à travailler. L’idée que des gens comme ça puissent devenir des aventuriers me rendait furieuse.

Peut-être que cela ne me dérangerait pas tant s’ils étaient réellement engagés. Mais d’après mon expérience, ils n’étaient jamais prêts à risquer leur vie comme nous le faisions tous les jours. Lorsqu’un monstre les frappait ou qu’un autre membre de leur groupe était en danger, les enfants riches se mettaient toujours à courir.

La raison était en fait assez simple : ils avaient encore un endroit où retourner. Quand les choses devenaient trop laides ou trop effrayantes, ils pouvaient toujours rentrer chez eux. Même lorsqu’ils essayaient de devenir des aventuriers, ils avaient toujours ce plan de secours planqué dans le coin de leur esprit. Il ne leur venait même pas à l’esprit que certains d’entre nous n’avaient pas cette option. Ils ne se rendaient même pas compte que certaines personnes devaient passer le reste de leur vie en tant qu’aventuriers. Et ils nous entraînaient dans leurs petits jeux inutiles, n’épargnant même pas une pensée pour ce qui pourrait nous arriver si nous étions blessés assez gravement pour perdre notre gagne-pain.

Je pensais que Rudeus n’était qu’un autre de ces gosses inutiles. L’histoire de sa mère disparue m’avait choquée au début, mais après un certain temps, j’avais commencé à penser que c’était probablement un mensonge. Il semblerait plus probable qu’il voulait juste prouver à quel point il était « différent » et « spécial » en jouant à être un aventurier dans les Territoires du Nord, plutôt qu’être un aventurier d’Asura. Je m’étais dit qu’il s’enfuirait si les choses devenaient un tant soit peu risquées. J’avais donc essayé de limiter son rôle au sein de notre groupe, en espérant au moins l’empêcher de nous saboter.

Pour être honnête, je l’avais sous-estimé.

Au lieu de fuir pour sauver sa vie, il avait anéanti presque à lui seul cette énorme meute de Grizzlis Brillant. C’était clairement un magicien de niveau Avancé ou même de niveau Saint. Et pour une raison inconnue, il nous avait caché cela.

Cela ne faisait que m’ennuyer encore plus. Il était indéniable qu’il avait sauvé notre groupe, alors je l’avais remercié. Mais je ne me sentais toujours pas particulièrement reconnaissante.

« Viens, Sara. Combien de temps vas-tu bouder ? »

« Qui dit que je boude ? ! »

Mon irritation n’avait pas disparu, même après notre retour à l’auberge. Je ne voulais pas admettre que ce gosse de riche était différent des autres. C’était toujours un aristocrate, et je détestais les aristocrates.

« Qu’est-ce qui t’arrive ces derniers temps, Suzanne ? Pourquoi continues-tu à t’occuper de ce type ? »

« Allez, Sara, qu’est-ce que j’étais censé faire ? Un enfant aussi jeune ne devrait pas voyager tout seul, non ? Ça m’aurait laissé un très mauvais goût dans la bouche s’il se faisait tuer. Je veux dire, on dirait qu’il peut prendre soin de lui-même, mais quand même… »

« Qui s’en soucie ? S’il se fait tuer, ce sera à cause de sa foutue stupidité ! Cette histoire sur sa mère est de toute façon forcément fausse. Il est probablement juste en train de s’enfuir de chez lui. »

« Sara, je sais que tu ne veux pas l’admettre, mais il dit manifestement la vérité. Ne prétends pas que tu ne le sais pas. »

Suzanne n’avait pas tort. Si Rudeus mentait, il n’aurait pas tenu bon avec nous. Il n’aurait pas craqué et pleuré au milieu de la guilde des aventuriers. Je le savais.

Je savais que ce qu’il disait était vrai. Il avait vraiment été victime de l’incident de téléportation de Fittoa. Il avait vraiment passé des années à apprendre la magie afin de rentrer chez lui, pour se rendre compte que sa maison avait disparu. Il s’était vraiment mis à la recherche de sa mère disparue. Ce n’était pas seulement une histoire triste, c’était vraiment arrivé. Maintenant que j’avais travaillé avec l’enfant, j’étais presque sûre de tout cela.

Mais une partie de moi voulait vraiment le traiter d’escroc. Je suppose qu’il y avait quelque chose à propos de Rudeus que je ne pouvais pas tolérer. Ou peut-être que c’était trop humiliant d’affronter le fait qu’un gosse de riche m’avait sauvé la vie.

« Hmph. Ce travail ne semblait de toute façon pas être un grand défi pour lui. Je suis sûre qu’il va se mettre à courir dès qu’il sera en danger. »

Faisant fi des paroles de Suzanne, je m’étais enfoncé dans mon lit et lui avais tourné le dos.

Pour une raison inconnue, je m’étais sentie incroyablement frustrée.

***

Chapitre 3 : Rudeus le Quagmire

Partie 1

« Ouff… Ouff… »

Tout en haletant doucement, j’avais fait du jogging dans les rues de Rosenburg dans la pénombre de l’aube. Je pouvais voir mon souffle dans l’air, et les routes étaient couvertes d’une couche de givre à peine visible. Chaque pas que je faisais était accompagné d’un petit « crunch » et d’un crépitement agréable sous mes pieds. Alors que je réfléchissais à ceci en courant, la ville semblait défiler devant moi toute seule.

« Ouf… »

J’avais finalement ralenti jusqu’à m’arrêter au moment où j’étais arrivé à mon auberge. En respirant fortement, j’avais regardé vers le bas et j’avais murmuré à mes mollets tremblants : « Comment avez-vous aimé la course aujourd’hui, les garçons ? »

Soit dit en passant, j’avais récemment baptisé ma jambe droite Tindalos et ma jambe gauche Baskerville. Je voulais les inspirer pour qu’elles deviennent aussi rapides et agiles qu’une paire de limiers.

« Ah oui ? Heh. Bons garçons. Bons garçons ! »

Mes deux chiots s’amusaient beaucoup en ce moment, j’avais donc fait une pause pour les caresser un peu. J’avais toujours fait en sorte de faire suivre nos promenades d’un bon massage complet. La magie guérisseuse était hors de question. Les sorts pouvaient engourdir les douleurs musculaires, certes, mais ils ne pouvaient pas transmettre ma gratitude.

« C’était un grand effort aujourd’hui, les gars », murmurai-je tout en serrant doucement mes mollets douloureux entre mes doigts.

Plus je leur donnais de l’amour, plus ils m’en offriraient en retour. Mes muscles, au moins, ne me trahiraient jamais. Ils me rendaient toujours mon affection en nature. Bien sûr, notre relation s’effondrerait rapidement si je les blessais gravement ou si j’arrêtais de leur accorder de l’attention. Je devais les traiter tous les deux avec le plus grand soin. Mais si jamais je me retrouvais dans un vrai pétrin, nos liens s’avéreraient inestimables.

« Oups. Ne vous inquiétez pas, je ne vous ai pas oubliés. »

Maintenant que j’en avais fini avec mes jambes, j’avais tourné mon attention vers mes bras. Mon bras droit était maintenant « Hulk », et mon bras gauche était « Hercule ». J’espérais que cela pourrait les encourager à devenir une paire de monstres musclés. Je m’étais fait le devoir d’accorder un peu d’attention à ces garçons après m’être occupé de mes jambes. En tant que magicien, je n’avais pas besoin de me fier si souvent à la force de mes bras, mais cela s’avérait utile de temps en temps. Les gens utilisaient leurs bras pour toutes sortes de choses, si vous ne les travaillez pas du tout, vous finirez par le regretter tôt ou tard.

Hulk et son frère étaient très jaloux, et grâce à leurs excellentes relations, ils savaient tout de suite si j’avais l’intention de les négliger. La dernière chose dont j’avais besoin, c’était que les garçons commencent à bouder.

« D’accord, essayons une centaine de pompes. En commençant par le haut… »

Je m’étais allongé sur le sol, face contre terre, et j’avais commencé à lever et à baisser mon corps à un rythme tranquille. Réussir à en faire un certain nombre n’était pas vraiment l’important ici, le but était bien sûr d’entraîner mes muscles. Très vite, Hulk et Hercule avaient commencé à frémir de joie. Je murmurais des mots d’encouragement et les poussais encore plus fort.

Ce n’était pas facile pour moi, mais c’était dur pour eux aussi. Pourtant, les souvenirs de notre lutte commune allaient nous rapprocher et nous rendre plus forts.

« Ouf… d’accord, nous y voilà. Beau travail, les gars… »

Une fois que j’avais terminé, j’avais massé et glacé mes muscles endoloris tout en leur offrant quelques mots de gratitude. Hulk et Hercule semblaient tous deux satisfaits. J’avais clairement gagné quelques points d’affection supplémentaires aujourd’hui. Un autre entraînement solide sur les livres. Excellent.

Après m’être nettoyé à fond dans la baignoire, j’avais offert ma prière habituelle à l’autel que j’avais installé dans un coin de ma chambre.

« Très bien… Veillez sur moi aujourd’hui, Maître. »

J’avais retiré ma sainte relique de son sanctuaire, l’avais pliée avec soin et l’avais glissée dans ma poche. D’ordinaire, retirer un tel artefact de son lieu de repos serait un acte de blasphème, mais je ne pouvais pas risquer qu’on me la vole. Il était de bon sens de ne pas laisser traîner d’objets vraiment précieux dans une pièce louée.

« D’accord. Espérons qu’il y ait un ou deux emplois décents à la guilde… »

Après avoir mis ma robe, j’avais quitté l’auberge et m’étais dirigé vers la guilde.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée dans cette ville. Outre la reprise de mon entraînement physique, j’avais travaillé à m’établir comme aventurier, en suivant mon plan initial.

« Hé, Quagmire ! Merci encore pour ton aide l’autre jour ! »

« C’est toujours un plaisir d’avoir quelqu’un sur lequel on peut compter, gamin. »

« Ouais, ton timing avec ces sorts de soutien est vraiment quelque chose. Je crois que j’ai appris une chose ou deux. »

Tout bien considéré, j’avais l’impression d’avoir pris un bon départ.

« Je devrais vous remercier, tout le monde. J’aidais juste un peu. Les choses ne se sont bien passées que grâce à vos talents. »

« Heh. Tu es trop modeste, gamin ! Après tout le travail que tu as fait, je m’attendais à des propos injurieux. »

« Bon sang, on te laisserait entrer dans notre groupe pour de bon si tu le voulais. »

« Euh, eh bien, je… »

« Hé ! On n’est pas censé le recruter, tu te souviens ? »

« Oups. Désolé. »

« Ahaha… »

Je fonctionnais encore essentiellement comme un aventurier solitaire. Chaque fois que je voyais un groupe débattre de l’opportunité d’accepter un travail difficile, je l’approchais et lui proposais mes services en tant que mercenaire. Au cours des derniers mois, j’avais aidé de nombreux groupes différents. Le prix que je demandais était un dixième des récompenses monétaires, en plus d’une réduction de cinquante pour cent sur le butin que je pouvais rapporter. La guilde des aventuriers désapprouvait apparemment ce genre d’arrangements temporaires, mais je n’enfreignais aucune règle et, jusqu’à présent, ils laissaient passer les choses.

Les employés de cette branche avaient sans doute entendu dire que j’avais « perdu » mon groupe et que je cherchais désespérément ma mère. J’avais le sentiment qu’ils me ménageaient par sympathie. Si je déménageais dans une nouvelle ville, je devrais probablement commencer à rejoindre temporairement les groupes pour lesquels je travaillais. Mais pour l’instant, je n’étais toujours pas à l’aise à l’idée d’ajouter le nom d’un nouveau groupe au bas de ma carte — même pour quelques jours.

« De toute façon, on a bien fait de t’emmener, gamin. J’ai hâte de retravailler avec toi ! »

Ma stratégie générale était de me comporter de manière modeste et amicale, tout en faisant sentir ma présence au combat. Cela avait assez bien fonctionné jusqu’à présent. Mon nom était relativement bien connu dans la région de Rosenburg à ce moment-là.

« Hé, Quagmire ! », une voix m’appela alors que je m’avançais dans la salle.

« Oh, c’est Quagmire ! Viens nous donner un coup de main, mec ! On était sur le point de partir ! », cria une autre voix.

« Merci pour l’offre, les gars, mais je ne fais juste que passer aujourd’hui. »

À la réflexion, peut-être que mon vrai nom n’était pas si connu. La plupart des gens semblaient me connaître sous le surnom de « Quagmire ». C’était compréhensible, puisque j’avais tendance à ne jeter que ce sort au combat. Parfois, je lançais d’autres sorts de soutien comme « Brouillard Profond » lorsque la situation l’exigeait.

En tout cas, la plupart des aventuriers de cette guilde souriaient maintenant à la vue de mon visage. Faire de mon mieux pour imiter Timothy semblait porter ses fruits, et cela ne m’avait pas fait de mal de me présenter comme un jeune magicien naïf et serviable qui ne connaissait pas la valeur de ses propres services. Il était facile d’être apprécié quand on se rendait utile à ce point.

Pourtant, les habitués de cette ville me reconnaissaient et connaissaient mon nom. À ce rythme, il ne faudrait pas longtemps pour que quelques rumeurs à mon sujet se répandent dans toute la ville.

« Hé, Quagmire ! Nous quittons la ville aujourd’hui. Je t’envoie un mot si j’entends parler de ta mère là-bas, d’accord ? »

« Oh. Merci, j’apprécie vraiment. »

J’avais également réussi à convaincre quelques groupes de voyageurs comme celui-ci de garder les yeux ouverts sur Zenith lorsqu’ils avaient quitté Rosenburg. Dans l’ensemble, les choses se passaient assez bien. En supposant que ma mère se trouvait quelque part dans les environs, elle entendra parler de moi tôt ou tard.

Bien sûr, c’était une grosse supposition. Mais de toute façon, je n’avais pas l’impression de perdre mon temps ici. Une fois que j’aurais trouvé une bonne routine à Rosenburg, je pourrais facilement faire exactement la même chose dans d’autres villes. Si je passais d’une ville à l’autre, en me déplaçant régulièrement vers l’est à travers les Territoires du Nord, je pourrais faire passer le mot dans toute cette région. Je finirais par tomber sur Zenith.

Il m’avait fallu trois mois pour en arriver là, mais je commençais enfin à sentir que je faisais de réels progrès. Si je voulais être minutieux, je devrais peut-être passer un an environ dans chaque ville où je m’arrêtais. En d’autres termes, mon plan pourrait prendre beaucoup de temps à réaliser.

Pourtant… je devais continuer à avancer, une étape à la fois. N’est-ce pas, Roxy ?

« Hé, regarde. Il prie encore ! »

« Laisse-le tranquille. Quagmire est juste un enfant pieux. Je l’ai vu s’y adonner au milieu de la rue l’autre jour… »

Oups. C’était négligent de ma part.

À un moment donné, j’avais mis la main dans ma poche et j’avais incliné la tête dans une prière réfléchie. Tant que j’avais ma sainte relique, tout allait bien. Je pouvais endurer tout ce que le monde me lançait. Avec Roxy qui veillait sur moi, rien ne pouvait me faire de mal. J’étais invincible. J’étais Méca-Rudeus, l’indestructible !

« Pfft. »

« Quagmire Rudeus ? Fous-nous la paix. »

« Ce gamin est tellement imbu de lui-même… »

Naturellement, il y avait aussi quelques personnes qui n’avaient pas une opinion très favorable de moi. Mais je n’allais pas laisser cela me déranger, puisqu’ils n’interféraient pas activement avec mes activités. Tant que j’aurais une attitude docile et soumise, je garderais une grosse majorité de la guilde de mon côté. Dans un monde parfait, je finirais par gagner la minorité qui me détestait encore, mais pour l’instant je les évitais, tout simplement.

« Oh… »

Alors que j’étais sur le point de quitter la guilde, je m’étais retrouvé face à face avec une de mes connaissances. Pour être précis, c’était Sara.

Elle fit la grimace en me voyant. Ce n’est pas le meilleur sentiment du monde.

« Qu’est-ce que tu regardes ? »

« Euh, rien. »

Notre relation n’avait pas beaucoup changé ces derniers mois. J’étais clairement devenu pour elle un ennemi dès le début, et son ton de voix ne semblait jamais être moins agressif.

« Tu retournes à l’auberge ou quoi ? »

« Euh, oui. J’ai fini un travail hier, alors j’avais prévu de me reposer aujourd’hui. »

« Bien. Nous étions nous-mêmes sur le point de prendre un nouveau travail. Tu veux venir avec nous ? »

« Oh. Hmm… »

Son groupe m’avait régulièrement invité à les rejoindre dans leur travail, probablement en raison de ma performance lors de notre première sortie ensemble. J’avais travaillé avec eux plus qu’avec tous les autres groupes. Compte tenu de mon objectif global, faire équipe à plusieurs reprises avec un seul groupe n’était pas particulièrement efficace. Une fois que j’avais établi une bonne relation avec un groupe et que je lui avais fait part de mon objectif, je n’avais plus grand-chose à gagner en les accompagnant.

***

Partie 2

« Euh… vous partez demain ? »

Et pourtant, pour une raison inconnue, j’avais du mal à refuser les offres de ce groupe. Je n’étais pas tout à fait sûr de la raison. Peut-être voulais-je les rembourser pour m’avoir aidé à identifier certaines de mes faiblesses.

Sara fronça les sourcils de façon irritante.

« Tu es toujours si réticente à ce sujet. Si tu ne veux pas venir, tu n’as qu’à le dire. Ce n’est pas comme si on te suppliait de nous aider. »

Comme toujours, le ton de la fille était froid. Pourtant, j’avais l’impression que son attitude était légèrement meilleure qu’au tout début. L’hostilité ouverte que j’avais ressentie de sa part au début n’était plus aussi présente. Ce n’était pas non plus comme nous étions devenus copains maintenant…

De toute façon, cela n’avait pas d’importance. Je n’avais pas besoin que tout le monde dans cette ville m’aime.

« Désolé pour ça. Je suppose que je suis juste une personne indécise. Il me faut du temps pour me faire une opinion sur quoi que ce soit. »

« … Pourrais-tu aussi arrêter de t’excuser pour chaque petite chose ? C’est un peu pathétique. »

À en juger par le regard légèrement exaspéré de Sara, elle exprimait ses pensées réelles et n’essayait pas de me blesser. Pourtant, je n’allais pas changer mon comportement juste parce qu’elle le trouvait « pathétique ». J’avais déjà décidé de conserver une attitude douloureusement polie dans un avenir immédiat.

« Arrête, Sara », dit une voix depuis l’entrée.

Les autres membres du groupe avaient suivi Sara dans la Guilde. Suzanne était à la tête du groupe, suivie de près par Timothy dans sa robe rouge. Patrice et Mimir s’étaient mis à l’arrière.

« Bien, peu importe », murmura Sara, en faisant la moue alors qu’elle tournait son visage sur le côté.

« Qu’en dis-tu, Rudeus ? Tu viens avec nous ? », demanda Suzanne en souriant.

Je m’arrêtai un instant. Bien que je me dise indécis, j’avais déjà pris ma décision sur ce point. Pour une raison inconnue, je voulais juste faire comme si j’étais incertain.

« Oui. Je viens avec vous, si vous voulez bien de moi. »

« Ça sonne bien ! Choisissons juste un travail aujourd’hui. »

« Bien sûr. »

Si vous mettiez de côté la mauvaise attitude de Sara, Counter Arrow était un groupe facile à vivre. J’aimais être avec eux. Suzanne était une personne attentionnée et prévenante. Timothy était bon enfant et sociable. Les deux autres gars étaient discrets, mais ils étaient assez gentils. Le groupe était bien équilibré et ils avaient appris à m’intégrer dans leur stratégie, les combats se déroulaient donc généralement très bien. Ils avaient essayé de laisser Sara et les combattants de première ligne acquérir une certaine expérience dans chaque combat, j’avais donc dû limiter soigneusement mes sorts, mais j’avais l’impression de travailler avec eux, au lieu de simplement les aider.

En d’autres termes, j’avais l’impression de faire partie de l’équipe.

« Bon alors, voyons voir. On a Rudeus avec nous cette fois, alors… »

« Hé, Suze ! Et celle-là ? »

« Whoa. Un travail de collection de Rang A ? Oh, ils veulent un tas d’écailles de Drake des neiges… Hmm. Je ne sais pas, Patrice. Ça a l’air un peu risqué. »

« Ouais, mais on a Rudeus, non ? Autant en prendre un qui paie bien. »

Les regarder parler devant le tableau d’affichage m’avait mis d’humeur un peu nostalgique. Il n’y avait pas si longtemps, j’avais regardé Éris et Ruijerd avoir des conversations comme celle-ci dans des guildes à l’autre bout du monde. À l’époque, c’était moi qui prenais les décisions…

« … Qu’en penses-tu, Rudeus ? »

« Hm ? Oh. Bien sûr. Je pense que ça sonne personnellement bien. »

Ces jours-ci, tout ce que j’avais à faire était de donner mon avis quand on me le demandait. C’était un rôle très différent de celui que j’avais joué dans Dead End. Je n’avais aucune autorité dans ce groupe, j’étais vraiment un étranger. Je pouvais juste dire ce que je pensais, et quelqu’un d’autre prenait la décision. Pas de stress.

« Très bien, je pense que nous sommes d’accord. Prenons ce travail. », dit Suzanne.

Juste comme ça, la décision était prise. La quête n’était pas très différente de celles que nous avions abordées dans le passé, mais obtenir des résultats de manière persistante faisait partie de la façon dont on se construisait une réputation. Il faudra que je me donne à fond, comme toujours.

◇ ◇ ◇

Le lendemain, j’avais rassemblé mes affaires et j’étais parti de Rosenburg avec les membres du groupe. Nous nous étions dirigés vers une ancienne ruine située à environ deux jours au sud de la ville. Je n’y étais jamais allé auparavant.

Par mesure de précaution, j’avais fait quelques recherches la nuit précédente. Comme notre objectif était de collecter les écailles de Drakes des neiges, j’avais commencé par me renseigner sur eux. Il s’était avéré que le Drake des neiges était un monstre que l’on ne trouvait qu’autour de ces ruines spécifiques, du moins dans cette zone. Comme son nom l’indiquait, il s’agissait d’une espèce de dragon de moindre importance avec des écailles d’un blanc pur. Ils n’avaient pas d’ailes et mesuraient généralement trois ou quatre mètres. Au lieu de s’envoler dans le ciel, ils nichaient profondément dans les grottes et les donjons, généralement en grands groupes.

Les Drake des neiges étaient des créatures puissantes, et on les trouvait généralement en meute. Ils étaient donc considérés comme des menaces de rang S au combat. Mais ils détestaient la lumière vive, ce qui signifiait qu’ils ne s’aventuraient pas très souvent en surface. De plus, ils étaient relativement dociles et n’attaquaient que rarement, à moins que leur nid ne soit menacé. Dans l’ensemble, la plupart des aventuriers ne les considéraient pas comme particulièrement dangereux. Ils étaient peut-être considéré au pire comme des monstres de rang A avancé.

Cette fois, notre travail consistait à nous rendre chez eux, dans les ruines de Galgau, et à ramasser toutes les écailles que nous pourrions trouver dans les environs. Ces écailles étaient de superbes isolants et étaient souvent utilisées dans la construction. Les habitants de cette région du monde avaient trouvé toutes sortes de moyens pour se protéger du froid, et pour ceux qui pouvaient se les offrir, les écailles de Drake des neiges étaient l’une des meilleures. Outre leur fermeté et leur durabilité, elles étaient d’un beau blanc pur, avec un beau reflet bleuté à la lumière. On les trouvait souvent en carrelage dans les chambres des maisons de la noblesse locale.

Les écailles pouvaient également être utilisées pour fabriquer des armures ou des boucliers. Il n’y avait pas beaucoup d’aventuriers ordinaires équipés de cette manière, mais un vétéran classé S pouvait en avoir une ou deux pièces, et les chevaliers du duché de Basherant portaient soi-disant des mailles en Drake des neiges. Les monstres les plus forts de cette région étaient plus résistants que tout ce qui existait sur ce continent. Il était facile de comprendre pourquoi les gens voulaient en faire du matériel haut de gamme.

Bien sûr, pour obtenir ces écailles, il fallait faire irruption sans y être invité sur le territoire de certaines créatures très puissantes. Nous n’avions pas l’intention de lancer une attaque sur le nid des Drake des neiges, mais ces ruines abritaient de nombreux autres monstres… et si les Drakes étaient généralement dociles, ils pouvaient toujours décider de nous attaquer de nulle part. Tout le monde semblait un peu sur les nerfs lorsque nous descendions vers le sud.

Une fois que nous avions atteint les ruines, nous avions campé à l’extérieur et tenu notre réunion de groupe habituelle pour revoir le plan.

« J’ai apporté des flèches en os de Wyrm pour celle-ci, mais je ne suis pas sûre qu’elles passent les écailles de Drake des neiges. »

« Hmm. Je suppose qu’on devrait aussi essayer le poison. »

« Ils n’aiment pas la lumière vive, hein ? On pourrait les effrayer avec de la magie du feu ? »

« Si c’était suffisant pour les effrayer, ils ne seraient pas des monstres de rang S. »

Comme d’habitude, les membres de ce groupe avaient pris les préparatifs au sérieux. Ils avaient tous rassemblé des informations de leur propre chef, et essayé de trouver comment maximiser leur contribution. S’ils avaient été un peu plus talentueux individuellement, ou s’ils avaient eu un groupe complet de sept personnes, ils auraient probablement pu atteindre le rang A sans trop de difficultés.

Pour être honnête, il était rare de trouver un groupe aussi assidu dans son travail. La plupart des gens se débrouillaient bien.

« Tu n’as pas dit grand-chose, Rudeus. Essai de ne pas nous foutre en l’air là-dedans, d’accord ? »

« Bien sûr. Je vais faire ce que je peux. »

« Sérieusement, tu as intérêt. Je veux dire, mes flèches pourraient ne pas fonctionner sur ces choses… Si l’une d’elles se rapproche de toi, nous pourrions ne pas pouvoir t’aider… »

Sara semblait vraiment nerveuse à ce sujet. Elle pouvait tirer des flèches avec une vitesse et une précision incroyables, mais cela ne signifiait pas grand-chose contre des ennemis aux défenses naturelles aussi solides. Bien qu’elle puisse trouver des points faibles à viser, comme les yeux ou la bouche, la précision requise la désavantageait vraiment, surtout face à des groupes d’ennemis plus importants.

Et bien sûr, il y avait un certain nombre de monstres de Rang A qui pouvaient ignorer une flèche, ou même les esquiver en plein vol. Les Drake des neiges faisaient définitivement partie de cette catégorie. Les autres monstres qui habitaient ces ruines n’étaient pour la plupart pas trop menaçants. Mais si nous nous retrouvions face à un monstre de rang A, il était difficile de dire si Sarah pouvait faire beaucoup de dégâts. C’était clairement frustrant pour elle.

Mais c’était comme ça que les choses se passaient dans ce secteur d’activité. Peu d’aventuriers pouvaient accomplir beaucoup de choses hors d’un groupe. Je n’étais pas non plus très bon tout seul. Quand vous commenciez à devenir arrogant, ce n’était qu’une question de temps avant que quelqu’un de mieux ne vous le montre. Et quand vous pensiez avoir compris comment le monde fonctionne, il ne fallait pas longtemps pour que cela vous fasse basculer. Rester humble était la seule solution.

Sara était encore jeune. Elle n’avait probablement pas encore connu beaucoup de vrais revers et semblait donc plus préoccupée par ce qui pourrait arriver aux autres membres du groupe si elle ne pouvait pas jouer son rôle. Le fait qu’elle puisse être elle-même en danger ne semblait pas s’imposer.

Bien sûr, nous autres pouvions toujours intervenir pour lui offrir une aide discrète lorsqu’elle en avait besoin. Si cela ne suffisait pas, eh bien… nous devions traverser ce pont quand nous en arriverons là.

« Ne t’inquiète pas trop, Sara. Notre travail consiste à ramasser des écailles, pas à combattre les Drake des neiges. En gros, nous ramassons les déchets pour eux. », lui dis-je.

« Il a tout à fait raison. Essayons de ne pas les combattre si c’est possible. », dit Timothy tout en hochant doucement la tête.

« Si le pire devait arriver, nous pourrions toujours nous enfuir », ajouta Patrice.

« Tu es vraiment bon pour t’enfuir, Patrice. Je te donne tout ce que tu veux », dit Mimir.

« Ne sois pas si modeste, Mimir. Tu es de loin notre meilleur sprinter. », dit Timothy.

Tout le monde éclata de rire, et la tension dans l’air sembla s’atténuer un peu. Timothy était un homme à la voix douce, mais il savait comment faire une blague ou une suggestion quand on lui en demandait une. C’était une autre chose que je voulais apprendre à imiter.

« D’accord. On y va, les amis ? », dit Suzanne en frappant dans ses mains.

Tout le monde s’était levé, l’expression était à nouveau sérieuse.

L’entrée des ruines était située au bord d’un ruisseau de montagne sinueux. En fait, ce n’était rien de plus qu’un trou dans la paroi de la falaise. L’espace à l’intérieur était à moitié couvert de glace, avec d’épais glaçons suspendus à l’entrée. De là-haut, on pouvait facilement le surplomber. Pour être honnête, l’endroit ressemblait moins à une ruine qu’à une grotte où les ours pouvaient hiberner pour l’hiver. On avait presque l’impression d’être au mauvais endroit.

***

Partie 3

Cependant, cela correspondait à la description générale de l’entrée des ruines du Galgau, qu’un aventurier avait apparemment découvert par hasard il y a dix ans. Mais personne ne pouvait me donner une description précise de l’intérieur, il était donc difficile d’en être sûr.

« Est-ce vraiment ça ? », dit Suzanne d’une voix emplie de doutes.

« Je pense que ça doit l’être. Tu vois ? Il y a des traces de pas là-bas. », dit Sara, en pointant du doigt.

Quand j’avais louché sur la neige à l’extérieur de l’entrée, j’avais repéré les faibles restes d’empreintes de pas humaines. Il était difficile de dire exactement combien de personnes étaient venues ici récemment, mais l’endroit avait clairement attiré un nombre décent de visiteurs.

« Hmm. Ce sont des empreintes fraîches ? J’espère que nous n’avons pas une double réservation sur les bras ici… »

« Nan. Elles ont l’air d’avoir cinq ou six jours. »

« Quand même, il y a une chance qu’un autre groupe soit encore à l’intérieur. »

« Certains d’entre eux sortent de la grotte, vous voyez ? Je parie qu’ils sont déjà rentrés chez eux. »

J’avais à moitié écouté la conversation de Sara et Suzanne en fouillant dans notre matériel pour trouver l’équipement dont nous aurions besoin à l’intérieur de la grotte. Il s’agissait surtout des torches que nous avions préparées. Je les avais sorties et je les avais allumées une par une.

Les torches étaient des outils essentiels pour l’exploration de la grotte. Les lampes étaient aussi une option, mais une torche enflammée pouvait servir d’arme de fortune, et continuait à éclairer même si on l’utilisait un peu rudement. Vous pouviez la jeter quand une bataille commençait sans vous plonger dans l’obscurité. Il pouvait être dangereux d’errer dans une chambre pleine de gaz emprisonnés, ou d’allumer tant de feux que vous consommiez tout l’oxygène de la zone… mais si ce genre de risques vous dérangeait, il valait mieux pour vous de rester à l’écart des grottes.

Cela dit, il aurait été bon d’avoir une alternative plus lumineuse et plus fiable à ces bâtons de bois enflammés. Peut-être quelque chose comme une solide lanterne LED ?

« Le sol est gelé par endroits, les gars. Attention quand vous marchez ici. »

J’avais distribué les torches à tout le groupe, en commençant par Suzanne et en travaillant à l’envers. Certains groupes préféraient que seules quelques personnes désignées portent leurs torches, mais Counter Arrows avait demandé à tout le monde d’en prendre une. Nous n’avions personne qui puisse voir parfaitement dans le noir, et comme il y avait un archer dans le groupe, nous voulions la meilleure visibilité possible.

Une fois que nous étions entrés dans la grotte, le bavardage inutile prit fin. Nous nous étions déplacés en file indienne et avions emprunté le chemin qui descendait en silence, en restant attentif aux dangers éventuels.

Il n’y avait pas beaucoup de monstres au début. Parfois, des créatures ressemblant à des mille-pattes géants surgissaient et attaquaient, mais notre avant-garde Suzanne les avait facilement éliminés toute seule. Ces rencontres pouvaient à peine être qualifiées de combats.

Non pas que je me plaignais. Le chemin que nous suivions était si étroit qu’il aurait été sérieusement gênant de combattre un véritable essaim d’ennemis. Si les monstres commençaient à nous attaquer plus fréquemment, nous devrions peut-être envisager de nous retirer… même s’ils n’étaient concentrés que dans quelques sections de la grotte.

Les plaques de glace sur le sol n’aidaient pas. Nous devions faire très attention à chaque pas que nous faisions pour éviter de tomber sur la tête. Nous portions tous des bottes à crampons, mais parfois cela ne suffisait pas à empêcher nos pieds de glisser sous nous.

« Ah ! »

« Oups… »

Sara, qui marchait juste devant moi, s’était précipitée brusquement sur le côté, j’avais alors rapidement tendu la main pour la rattraper. Mon œil de clairvoyance s’était avéré utile dans des moments comme celui-ci. Non pas qu’il n’ait pas été utile tout le temps.

« … Est-ce que tu me tripotes ? »

« Euh, non. »

J’avais déposé Sarah sur une parcelle de terrain dégagée. Elle avait réagi en se couvrant la poitrine d’un bras et en me regardant fixement. Son visage était rouge, et ses yeux étaient assassins.

Était-elle sérieusement bouleversée que je l’aie touchée à cet endroit ? Honnêtement, je n’avais rien senti, à part le cuir rigide de son protège-poitrine. Peut-être que cela aurait fait remonter mon pouls dans le temps, mais je n’étais plus un petit garçon innocent, si vous voyez ce que je veux dire.

Pourtant, j’avais finalement décidé qu’il était plus sûr de m’excuser.

« Désolé. »

En mettant ces bêtises de côté… Nous étions tellement entassés qu’avancer commençait à être un peu gênant, mais cette grotte était si étroite que nous n’avions pas vraiment le choix. Pour l’instant, nous avançons en rangées serrées de deux, avec Suzanne et Patrice à l’avant, suivis de Mimir et Sara, Timothy et moi étions à l’arrière.

Je pouvais toujours regarder par-dessus la tête de Sara quand elle était devant moi, mais comme elle était un peu plus petite, il lui était probablement impossible de voir quoi que ce soit quand Patrice était directement devant elle. Nous avions l’habitude d’aligner la rangée du milieu pour qu’elle puisse viser les ennemis devant elle, mais il n’y avait pas assez de place dans ce passage. Cette formation semblait être notre seule option pour le moment. Si les choses se gâtaient, je pourrais avoir à lancer un mur de terre juste devant notre ligne de front…

« … Oh. »

À ce moment-là, le passage que nous avions suivi s’était soudainement terminé. Nous étions arrivés dans un grand espace dégagé, si bien éclairé qu’on avait presque l’impression d’être de retour dehors.

« Ouah… »

J’avais levé les yeux, je m’étais alors rendu compte que tout le plafond était couvert de plaques de quelque chose qui émettait une lueur blanc-bleuâtre. De cette distance, je ne pouvais pas dire si c’était de la mousse ou une sorte de minéral, mais, quelle que soit la substance, cela donnait l’impression que nos torches étaient presque inutiles.

Notre chemin était également beaucoup plus large qu’il ne l’était il y a une minute. Tout à coup, il y avait assez de place pour que cinq personnes puissent marcher confortablement de front. Devant nous, une paroi rocheuse abrupte s’inclinait dans l’obscurité d’un côté du chemin. Il était difficile de distinguer ce qui se trouvait au fond, mais cela semblait être une sorte de lac ou de rivière souterraine. J’avais un mauvais pressentiment sur ce qui pouvait se cacher là en bas. Tomber dedans ne serait probablement pas la meilleure idée.

Plus loin sur le chemin se trouvait l’endroit que nous étions venus visiter : une structure massive, semblable à une forteresse, qui s’effondrait par endroits, mais qui était structurellement intacte.

Il s’agissait des ruines du Galgau.

« L’endroit a servi de forteresse pendant la première guerre entre les humains et les démons. Apparemment, il a été construit par l’un des cinq plus grands Rois-Démons de l’époque. Ils ont appelé le souterrain Largon-Hargon. », déclara Timothy sans ambages.

Hargon, hein ? Je me demande s’il a invoqué le Dieu de la destruction quand ils l’ont tué.

« D’après ce que l’on dit, c’était un mage de terre de niveau dieu. Il élevait régulièrement des forteresses comme celle-ci dans des endroits où aucun humain ne pouvait les trouver, puis créait des tunnels à la surface pour que ses forces puissent lancer des attaques-surprises. »

« Sans blague ? Tu es vraiment bien informé, Timothy. »

« Eh bien, les combats souterrains entre les humains et le Roi-Démon étaient très féroces dans cette région, nous avons donc beaucoup d’histoires sur la guerre qui ont été transmises de génération en génération. Je me souviens d’un certain nombre d’entre elles dans mon enfance. »

Ah. Tout cela n’était donc que de l’histoire populaire. Mais cela semblait plausible. Je n’avais aucune idée de la façon dont vous auriez pu construire une forteresse massive comme celle-là, si profondément sous terre. Si ce que Timothy a dit était vrai, ce Largon-Hargon aurait pu canaliser ses forces vers le haut pour attaquer n’importe où et n’importe quand, sans le moindre avertissement. Les murs défensifs auraient été totalement inutiles. Chaque soldat humain devait être constamment sur les nerfs, sans jamais savoir quand le prochain assaut pourrait avoir lieu… Penser que l’humanité ait réussi à gagner cette guerre me paraissait vraiment bizarre.

« N’as-tu pas dit que tu avais grandi à Ranoa, Timothy ? », dit Suzanne tout en nous regardant avec une expression un peu curieuse sur le visage.

« C’est vrai. Je suis né dans un village sans nom là-bas, et j’ai passé mes années de formation dans la ville de Charia. Vous la connaissez peut-être pour son université de magie. Finalement, je suis descendu à Asura pour poursuivre mon rêve de devenir un grand aventurier… c’est ainsi que j’ai fini par être celui que je suis aujourd’hui, un homme beaucoup plus humble. »

Le royaume de Ranoa, hein ? Je suppose que je finirai probablement par y aller moi-même un jour…

À ce stade, notre conversation fut brutalement interrompue.

« Nous sommes attaqués », cria Sara tout en laissant tomber sa torche afin de s’emparer de son arc.

J’avais regardé devant moi et je vis un groupe de formes noires qui volaient vers nous à une vitesse considérable. Chacune d’entre elles semblait mesurer un mètre environ.

« Des chauves-souris géantes ! »

« Mettez-vous en formation ! Laissez ça à notre arrière-garde ! », cria Suzanne immédiatement.

Patrice fit un pas protecteur devant moi. Suzanne et Mimir s’étaient déplacées pour former un mur humain devant Sara et Timothy.

Cette fois, nous étions face à des monstres volants. Et bien qu’il y ait maintenant un peu d’espace pour manœuvrer, nous devions faire attention, étant donné que nous n’étions pas trop loin du bord d’une falaise. Il était plus sûr pour notre avant-garde de simplement absorber les attaques des chauves-souris pendant que nous les abattions tous les trois par-derrière.

« Yaaah ! »

Sara n’avait pas perdu de temps pour tirer sa première flèche. Sa flèche s’était dirigée vers l’une des chauves-souris qui volaient rapidement, la transperçant en plein dans la tête. Son corps tomba dans l’obscurité au bas de la falaise. C’était toujours impressionnant de la voir travailler. La jeune fille était une artiste avec cet arc.

« Que ce petit feu qui couve appelle une grande et brûlante bénédiction ! Lance-flammes ! »

L’approche de Timothy était un peu moins subtile. Il pointa les deux mains vers le ciel et déclencha un sort de feu à grande portée qui envoya deux chauves-souris géantes vers leur perte.

« Vent destructeur ! »

J’avais opté pour une méthode encore plus simple, en levant les mains et en déclenchant une puissante explosion en plein vol. Vu la taille modérée de ces chauves-souris, je m’étais dit que l’onde de choc suffirait à les neutraliser. Comme je l’avais espéré, le vent explosif leur fit des trous dans les ailes, ce qui les empêcha de voler correctement. En regardant les chauves-souris survivantes descendre lentement vers le lac, j’avais poussé un petit soupir de soulagement… qui s’était pris dans ma gorge un instant plus tard.

« Whoa… »

« Argh ! »

Une énorme grenouille était sortie de l’eau en bas et avait avalé une des chauves-souris en une seule bouchée. Les hommes du groupe avaient regardé avec une sorte d’émerveillement. Sara, en revanche, fit une grimace de dégoût.

L’amphibien était d’un bleu et d’un noir éclatant qui me rappelait les grenouilles empoisonnées de mon monde. Je devais supposer qu’elle n’était sûrement pas comestible. De cette distance, il était difficile de dire exactement sa taille, mais étant donné la facilité avec laquelle elle avait mangé cette chauve-souris géante, je devais supposer qu’elle mesurait au moins cinq mètres de haut. Et elle était aussi énergique pour sa taille. Je pouvais la voir jeter un regard anxieux tout autour d’elle, se demandant si d’autres proies pourraient tomber dans son repaire. Si la chose pouvait être aussi active dans un froid aussi intense, elle devait être remarquablement résistante, même pour un monstre.

***

Partie 4

« Essayons de ne pas tomber là-dedans, hein ? », murmura Suzanne.

Sara fit un signe de tête véhément. Je pouvais voir la chair de poule sur sa peau.

D’une certaine façon, j’avais eu l’impression que notre archère n’était pas une personne qui aimait les grenouilles. J’avais pensé que le grand amphibien avait un visage peu charmant, mais à chacun le sien. Cela dit, j’avais rencontré plus d’un peuple à face de grenouille sur le Continent Démon. C’était quelque chose dont Sarah devrait se remettre un de ces jours.

« Dépêchons-nous, tout le monde. Faites attention à vos pas. », dit Timothy

Nous partîmes tous les six vers la forteresse, en surveillant attentivement les alentours.

Le fort Galgau était une structure vraiment massive. Le fait de le regarder depuis son entrée était assez impressionnant. La forteresse en ruine mesurait peut-être cinq étages de haut et était aussi large qu’un collège ordinaire. Il était impossible de dire jusqu’où elle remontait, car elle semblait être partiellement enfouie dans le rocher derrière elle. Mais à première vue, sa profondeur était probablement encore plus impressionnante. Ce n’était pas le plus grand bâtiment que j’avais vu dans ce monde, mais son impact était certainement renforcé par le fait qu’il était d’une certaine manière sous terre. Est-ce qu’une seule personne avait sérieusement créé cette chose avec la magie de la terre ?

Notre point d’entrée dans les ruines n’était pas la porte d’entrée. L’entrée nous fit passer par quelque chose qui aurait pu être une porte latérale, ou peut-être juste un trou dans le mur. De là, nous avions une vue vraiment spectaculaire de la caverne qui nous entourait. À gauche se trouvait la route sinueuse de la falaise que nous avions suivie jusqu’ici, à droite se trouvait un énorme espace ouvert avec un lac tranquille et sombre au fond.

Le monde d’où je venais avait sa part de paysages spectaculaires, bien sûr, mais il n’y en avait pas beaucoup qui pouvaient se comparer à cela. Le seul endroit où l’on pouvait trouver quelque chose de comparable était dans un jeu vidéo ou une œuvre d’art fantastique. Et bien sûr, il y avait une énorme différence entre le fait d’être ici et celui de regarder une illustration. Je pouvais sentir l’odeur de la grotte, sentir l’air stagnant, et entendre le plouf occasionnel d’une grenouille géante qui sautillait dans l’eau en dessous. La réalité tangible de cette grenouille m’avait donné un petit frisson. En regardant le vaste lac souterrain, je m’étais demandé ce qui arriverait à quiconque tenterait de s’y baigner.

« Tu vas rester là à regarder toute la journée ou quoi ? », demanda Sara.

« Oh. Désolé, j’arrive », lui dis-je tout en me dépêchant de retourner à ma place dans notre formation.

« Tu aimes les grands bâtiments ou quoi ? »

« Pas vraiment. C’est juste que je n’ai pas vu beaucoup d’endroits comme ça avant. »

« Hmm. »

On était en train de travailler. J’aurais pu être tenté de prendre quelques photos si j’avais un appareil photo, mais je n’avais pas le temps pour ce genre de choses. Il fallait que je récupère ces écailles et que je revienne en ville le plus vite possible.

Oui. Dépêchons-nous de rentrer… dans ma chambre vide et solitaire à l’auberge…

J’avais secoué la tête pour la débarrasser des pensées désagréables et j’avais tourné mon attention vers la forteresse en ruine elle-même.

« Cette chose est là depuis la première guerre entre les humains et les démons, hein… ? »

Après tout le temps que j’avais passé à parcourir le Continent Démon, j’avais vu mon lot de bâtiments construits par des démons. Parmi eux, il y avait quelques grands châteaux et forts à l’allure particulière, dont le château de Kishirisu dans la ville de Rikarisu. Cette forteresse leur ressemblait un peu, mais elle était clairement plus ancienne et faisait une impression légèrement différente de celles que j’avais vues jusqu’à présent. Peut-être était-ce logique, cependant, puisqu’il s’agissait d’un avant-poste fonctionnel construit pour être utilisé dans une véritable guerre. Tout y était à grande échelle, les plafonds étaient à près de cinq mètres au-dessus de la tête. Mais bizarrement, les passages avaient tendance à être excessivement étroits.

La hauteur était au moins logique. Les démons pouvaient être physiquement très différents des êtres humains, ce qui signifiait qu’ils étaient généralement plus grands. Quant aux couloirs étroits… peut-être était-ce une tentative délibérée de rendre l’endroit plus facile à défendre ?

« Hmm… prends à droite à la prochaine bifurcation, Suze. »

« Compris. »

J’avais été légèrement surpris de constater que Timothy tenait dans une main une véritable carte des ruines. Des aventuriers semblaient visiter cet endroit régulièrement, je supposais donc qu’il n’était pas surprenant que quelqu’un ait fait l’effort de cartographier la disposition.

« Bon Dieu. À quoi pensaient les démons quand ils ont conçu cet endroit ? », marmonna Timothy en soupirant doucement.

Un coup d’œil à la carte avait suffi pour voir que ces ruines étaient une sorte de labyrinthe. Cela ressemblait un peu aux gribouillages d’un enfant qui préférait que ses labyrinthes soient enchevêtrés et absurdes parce qu’ils « paraissaient plus naturels » de cette façon. Compte tenu de ce que je connaissais de la manière de vivre des démons, cela avait peut-être été une partie de leur motivation ici, mais…

« Ils ne construisent pas de la même manière que nous. Cela aurait pu être plus pratique pour eux, d’une manière ou d’une autre. »

« Hmm, je suppose que tu as raison… »

Même dans une forteresse souterraine comme celle-ci, ils auraient probablement équilibré leurs forces avec une variété de démons, dont certains pouvaient voler et d’autres ramper sur les murs. Cela pourrait expliquer les hauts plafonds et les couloirs étroits, ainsi que la disposition étrangement complexe. Et si les trous dans le plafond qui ressemblaient à des conduits d’aération conduisaient en fait à des passages que seuls les démons rampant sur les murs pouvaient utiliser ? Le fait d’avoir des passages que seuls les démons pouvaient utiliser leur aurait donné un avantage majeur sur les humains qui s’infiltraient à l’intérieur.

En tout cas, cela faisait très longtemps que nous n’avions pas vu de monstres. Tout ce que j’avais entendu en ville me faisait penser que ces ruines étaient peuplées de nombreuses créatures de type insectes et amphibiens, mais nous n’avions pas été attaqués une seule fois depuis notre entrée dans la forteresse elle-même. Il y avait des os gisant ici et là, parfois encore tachés de sang, mais les monstres eux-mêmes n’étaient nulle part.

Mais bien sûr, cela ne signifiait pas que nous pouvions baisser notre garde.

Soudainement, une longue rafale nous dépassa avec un sifflement inquiétant. Et pour une raison quelconque, les poils à l’arrière de mon cou s’étaient dressés.

« Nous sommes attaqués ! », cria Mimir instantanément.

J’avais regardé devant, derrière et de chaque côté, mais je n’avais rien vu qui ressemblait à une menace.

« Où sont-ils ? ! »

« À tes pieds ! »

Il s’était avéré que l’ennemi était en dessous de nous.

Les os que j’avais remarqués, éparpillés tout autour du chemin, s’élevaient lentement du sol, en s’agitant à mesure qu’ils se déplaçaient. Nous avions quelques garçons osseux sur les bras. Ou des squelettes, si vous préférez.

Alors qu’ils commençaient à se reconstituer, une chose partiellement translucide… était apparue plus loin dans le couloir, flottant lentement vers nous. C’était une silhouette humanoïde élancée, mais elle n’avait ni tête ni jambes. Vêtue d’une vieille robe, elle flottait vers nous en apesanteur, comme si elle nageait dans l’air. Je n’étais pas un expert, mais cela devait être une sorte de fantôme.

« Nous avons des Squelettes et un Spectre, patron ! »

« Rapproche-les, Patrice ! »

« Bien sûr ! »

« Sara, Timothy, Rudeus, surveillez nos arrières ! Concentrez-vous sur les Squelettes ! »

« OK ! »

Je m’étais tourné et j’avais découvert qu’un certain nombre de Squelettes portant de vieilles épées rouillées venaient déjà vers nous par-derrière. Ils pouvaient en fait se déplacer étonnamment vite.

« Dégagez le chemin ! » cria Sara tout en nous dépassant, Timothy et moi, vers une position avancée. Elle avait mis son arc sur l’épaule et avait plutôt dégainé un grand couteau.

« Les squelettes sont faibles aux attaques de force brute, Rudeus ! », dit Timothy.

« C’est ma spécialité ! »

J’avais pointé mes deux mains vers les squelettes qui avançaient. Si la force était suffisante pour les faire tomber, ce ne serait pas si mal.

« Canon de pierre ! »

Mon projectile mortel préféré frappa le premier Squelette de la file et le pulvérisa. La pierre avait continué à bouger, détruisant également un deuxième Squelette.

« Réponds à mon appel, Dieu des Obscurités, et brise mon ennemi ! Canon de pierre ! »

Une fraction de seconde plus tard, Timothy tira son propre canon à pierre, qui brisa un seul Squelette avant de s’arrêter.

Je suppose que je gagne ce round… Bon ce n’était pas comme si c’était une compétition.

« Très bien, on a fini ici. On va… »

« Pas encore ! »

Alors que je me retournais pour soutenir Suzanne et les autres, l’appel urgent de Timothy me fit reculer. Un squelette prenait forme sous mes yeux. Les mêmes que j’avais brisés se reconstituaient lentement.

« Tant que ce Spectre est vivant, les Squelettes sont immortels ! »

Oh. C’est vrai. Bien sûr.

Les Squelettes étaient des créatures immortelles. Vous pouviez les briser et les mettre en feu, ils venaient toujours vers vous pendant qu’ils brûlaient. Vous les réduisez en cendres, et ils se reconstituaient toujours. Les attaques contondantes étaient le moyen le plus simple de les rendre incapables de se déplacer, mais ce n’était qu’une mesure temporaire. Pendant que vous les rendiez incapables, vous deviez éliminer le Spectre qui les animait. La magie du feu pouvait brûler un Spectre, mais cela ne faisait pas grand-chose à part vous faire gagner un peu de temps. Comme les squelettes qu’elle contrôlait, elle finissait par revenir.

La magie de type Divine était de loin la réponse la plus efficace à un Spectre. Elle pouvait effacer leurs formes spectrales beaucoup plus rapidement et complètement que n’importe quel sort de feu; et un Spectre vaincu de cette façon était parti pour de bon. De plus, les squelettes touchés par les sorts divins se transformaient en particules de lumière et disparaissaient définitivement. Mais tant que le Spectre lui-même restait intact, il pouvait en invoquer de nouveaux à l’infini.

« Je t’appelle, Dieu qui bénit la terre qui nous nourrit ! Délivre le châtiment divin à ceux qui sont assez stupides pour défier les voies naturelles ! Exorcisme ! »

De toute évidence, Mimir s’était entraînée dans cette école de magie.

J’avais jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule au son d’une incantation peu familière et je vis la boule de lumière que Mimir avait convoquée dans le corps spectral du Spectre.

« Gyyeeeeeaaaaa ! »

D’un cri perçant, le fantôme disparut. Son corps partiellement transparent éclata et se réduisit à de petites mottes de lumière, qui s’effacèrent bientôt dans l’oubli. Instantanément, les Squelettes s’étaient effondrés, leurs os s’effritant sans vie sur le sol.

« OK, c’est bon ! Retournez en formation, tout le monde ! », dit Suzanne.

Sara s’était retournée et courue devant moi pour prendre sa position normale au milieu. Mimir l’avait rejointe, et nous étions revenus à notre arrangement initial. Ce combat avait été un peu troublant, mais au moins j’avais pu voir un nouveau sort pour la première fois.

« C’est la première fois que je vois de la magie divine… ou un fantôme, d’ailleurs », dis-je doucement en regardant Timothy.

« Ce n’est que la deuxième fois que je vois moi-même un Spectre. La première fois, mon groupe était complètement ignorant, et cela fit tuer un de nos amis. C’était une leçon très douloureuse. », avait-il répondu.

« Mimir n’était-elle pas avec vous à ce moment-là ? »

« Non. C’était bien avant que nous ne formions ce groupe. Je me suis cependant fait un devoir de nous entraîner pour ce scénario. Je suis très heureux de l’avoir fait. »

Sara nous regarda par-dessus son épaule et mit un doigt sur ses lèvres. Notre conversation lui rendait probablement plus difficile l’écoute des menaces.

« Désolé », lui avais-je chuchoté.

***

Partie 5

Ce n’était certainement pas le lieu ni le moment pour bavarder. Dans un endroit comme celui-ci, l’imprudence pouvait vous faire tuer en un rien de temps.

En tout cas, apparemment, cette ruine était par-dessus tout hantée. C’était plus qu’un peu inquiétant. À en juger par son apparence, ce fantôme aurait pu être un guerrier dans la vie… Serait-ce un soldat de la première guerre entre humains et démons ?

Non, cela semblait vraiment peu probable. Il était certain qu’un fantôme d’un passé aussi lointain ne serait pas encore dans un endroit que les gens visitaient assez régulièrement. Il s’agissait probablement d’un aventurier qui était mort ici ces dernières années. Toutes mes condoléances. J’espère que vous reposerez en paix.

« Ah, bien. Nous y sommes ! »

La voix de Suzanne me ramena à la réalité. Je m’étais rendu compte que nous étions enfin sortis de ce labyrinthe de couloirs sinueux pour entrer dans un espace plus grand et plus dégagé. Il semblerait que nous nous trouvions dans un large couloir d’une centaine de mètres de long. Un escalier effondré au milieu menait au deuxième étage, et les deux côtés du passage étaient bordés de sculptures de pierre géantes. Il était assez évident qu’une partie importante de la forteresse se trouvait juste devant nous.

« Oh, wôw… »

Et puis il y avait le sol.

Il était pratiquement recouvert d’un tapis de belles écailles blanches, presque comme les pétales d’un cerisier en fleurs. Ce devaient être les écailles de Drake des neiges pour lesquelles nous étions ici. Vu leur valeur, il y en avait certainement beaucoup qui traînaient.

D’après les recherches que nous avions faites au préalable, cette salle faisait partie du trajet emprunté par les Drake des neiges pour se rendre de leur nid à leur terrain de chasse. Ils s’arrêtaient souvent ici pour faire leur nettoyage pendant leurs déplacements. Il était bien connu que c’était le meilleur endroit pour trouver leurs écailles dans tout le complexe.

« Au-delà de cette salle, nous entrerons dans le territoire des Drake des neiges », dit Suzanne de l’avant.

« N’allez pas plus loin que la dernière statue du couloir là-bas. C’est clair, tout le monde ? »

Mimir et Patrice avaient crié « Ouais ! » à l’unisson, puis ils s’étaient mis au travail pour ramasser les écailles.

Nous avions soigneusement planifié cette partie de l’opération. Avec Sara et Timothy, j’étais censé surveiller les menaces de toutes parts. On savait que les Drake des neiges émergeaient de l’extrémité de ce couloir, et parfois d’autres monstres surgissaient du deuxième étage ou du couloir que nous venions de traverser. Nous étions principalement à l’affût des chauves-souris géantes, des taupes aux yeux rouges, des myconides et des spectres.

Si les Drakes des neiges eux-mêmes apparaissaient, alors nous nous retrancherions dans le passage où nous nous cacherons. Si les autres monstres apparaissaient, nous alerterions les autres et les éliminerons. Pendant ce temps, le reste du groupe rassemblait autant d’écailles qu’il était humainement possible. Une fois que nous avions rempli les six sacs que nous avions apportés, nous en avions plus qu’assez pour retourner à la Guilde.

Cela pourrait devenir très dangereux si nous nous retrouvions d’une manière ou d’une autre à combattre contre les Drakes des neiges… mais à part cette possibilité, ce travail était honnêtement si simple qu’il était en fait à peine digne de son rang A. Je m’attendais à ce que nous rencontrions beaucoup d’autres ennemis en venant ici. Il semblerait y avoir étrangement peu de monstres dans les environs aujourd’hui. Ce spectre était la seule menace réelle que nous ayons rencontrée.

Pour une raison inconnue, cela m’avait mis un peu mal à l’aise. Je devais m’assurer de ne pas baisser ma garde.

Avec cette pensée en tête, j’avais concentré mon attention sur la direction du nid des Drakes des neiges. La dernière statue dans le couloir représentait une femme voluptueuse avec ses jambes plantées loin à l’écart — une femme ne portant rien d’autre qu’un pantalon chaud, un protecteur de poitrine et une cape. Elle tenait ses mains au niveau des hanches… et pour une raison quelconque, il y avait des chaînes sur elles. Je me sentais un peu triste que sa tête soit tombée à un moment donné au cours des siècles.

Il y avait une porte entre les jambes de cette statue. Un peu plus bas dans ce passage se trouvait apparemment l’endroit où vivaient les Drakes des neiges, c’était donc probablement de là qu’ils viendraient s’ils faisaient une apparition.

Non pas que cela ait vraiment de l’importance, mais les vêtements de cette statue me semblaient étrangement familiers.

Oh ! Attendez, est-ce censé être Kishirika Kishirisu ?! La dernière fois que je l’avais vue, elle ressemblait plus à un petit enfant qu’à une beauté à la poitrine généreuse, mais… peut-être ? Non, non, ça ne peut pas être vrai… Hmm.

Mais encore une fois, les statues comme celle-ci avaient tendance à exagérer l’impression qu’ont les gens, non ? Il ne serait pas surprenant que le sculpteur ait pris une petite liberté artistique. Pourtant, cela semblait un peu trop exagéré. Surtout dans le domaine de la hauteur. Et aussi au niveau du buste.

Hmm… ces choses étaient tout simplement énormes…

« Whoops. Et voilà que je recommence… »

Concentre-toi, Rudeus. Concentre-toi. J’avais besoin d’être prêt et d’attendre si des ennemis surgissaient de nulle part.

Pourtant, la vue d’une paire de seins gigantesques ne m’excitait plus autant qu’avant. C’était peut-être parce que j’avais touché de vrais seins. Mon innocence avait disparu à jamais…

« Quel est ce bruit ?! » cria Timothy.

Un instant plus tard, des cris perçants venant de quelque part au loin avaient atteint mes oreilles.

« J’ai un mauvais pressentiment sur celui-là, patron… »

« Tout le monde, préparez-vous au combat ! Poussez les sacs sur le côté ! », s’écria Suzanne.

Malheureusement, l’appréhension de Mimir s’était avérée justifiée. Nous nous étions regroupés à six en formation serrée, en cherchant l’ennemi. Les cris qui résonnaient dans le couloir venaient de quelque part au plus profond des ruines, et ils devenaient progressivement plus forts. Tendus et incertains, nous échangions des regards les uns avec les autres.

D’après le bruit, il y avait beaucoup de monstres qui criaient. Si nous étions sur le point de nous faire frapper par une horde d’ennemis géants, la meilleure chose à faire serait de nous emparer des écailles que nous avions réussi à rassembler et de battre en retraite précipitée. Mimir, Patrice et Suzanne avaient déjà rempli un sac entier, c’était probablement suffisant pour répondre au strict minimum requis pour notre tâche.

Pendant quelques longs moments, Suzanne avait écouté attentivement les cris, puis elle regarda les écailles et à nos sacs à moitié remplis.

« On ne dirait pas qu’ils se dirigent vers nous. Je pense que nous devrions probablement continuer à en rassembler, mais rapidement. », finit-elle par dire.

Cela ne semblait pas être une opinion déraisonnable. Les cris étaient encore loin, et on n’avait pas l’impression qu’ils venaient droit sur nous. Peut-être que quelqu’un d’autre avait mis les Drakes des neiges en frénésie, mais c’était peut-être la distraction dont nous avions besoin pour finir de rassembler leurs écailles.

Mais ce n’était qu’une possibilité. Il y avait aussi une très forte chance que nous soyons mêlés à ce qui se passait. Était-il plus intelligent de jouer la sécurité et de réduire nos profits, ou de prendre le risque de rechercher une plus grande récompense ?

Quoi qu’il en soit, chaque seconde que nous passions à attendre ne faisait que nous mettre davantage en danger. Il y avait une chance que rien du tout ne se passe, c’est vrai, mais, quelle que soit la ligne de conduite que nous voulions adopter, nous devions nous décider rapidement.

« Je pense que nous devrions aussi en finir », proposa Sara.

« Oui, je suis d’accord », dit Mimir.

« De toute façon, on a presque fini, non ? » a dit Patrice.

Ce qui mit une solide majorité du parti du côté de Suzanne. Pour être honnête, je préférais l’idée de m’enfuir. Mais contrairement aux autres, échouer dans cette mission ne m’apporterait aucune conséquence. Comme je n’étais pas membre de leur groupe, je n’aurais pas à payer les frais de la Guilde. Comme je n’avais rien à perdre dans cette histoire, il m’était difficile de dire quoi que ce soit.

« Très bien. Nous allons rassembler les écailles encore un moment. Mais faisons vite. », dit Timothy doucement.

Sur ce, tout le monde reprit rapidement ses tâches précédentes. Nous étions tous beaucoup plus vigilants qu’auparavant, mais je ne pouvais pas m’empêcher de penser que ces cris ne faisaient que s’amplifier et devenaient plus violents. Serrant mon bâton fermement, je fixais la statue de pierre au fond du couloir.

Les cris étaient encore loin. Si la meute se dirigeait vers nous, ils viendraient probablement de cette direction… mais pour une raison inconnue, j’avais l’impression de les entendre derrière nous aussi. Peut-être qu’ils faisaient juste de l’écho à l’intérieur des ruines.

Pourrais-je utiliser la magie de la terre pour sceller toutes les entrées, sauf celle que nous avions prise ? Non. C’était une mauvaise idée. Si les monstres entraient par là, nous aurions vraiment des ennuis.

Calme-toi, Rudeus. Tu ne sais même pas encore ce qui se passe. Tout ce que tu fais maintenant pourrait se retourner contre toi.

Heureusement, aucun d’entre nous n’était encore épuisé. Même si nous avions des ennuis, nous avions l’énergie nécessaire pour nous en sortir, ce qui était probablement la seule raison pour laquelle Suzanne avait choisi de prendre ce risque. La seule chose dont j’avais à me soucier était de tuer les monstres s’ils apparaissaient. C’était simple et efficace.

J’avais attendu que les autres aient terminé. J’avais essayé de garder l’esprit aussi clair que possible, en essayant d’ignorer les cris effrayants qui me faisaient frissonner.

« … Hm ? »

Au moment où nous remplissions nos derniers sacs, les cris des monstres commençaient à s’estomper. Suzanne leva les yeux et regarda d’un air suspect dans la direction du son qui s’évanouissait.

Peut-être que nous nous étions tous inquiétés pour rien. Peut-être que c’était juste les cris d’accouplement des Drakes des neiges, ou quelque chose comme ça ? Certains animaux devenaient très bruyants quand ils étaient en chaleur. Peut-être que nous nous étions arrêtés au milieu de leurs rituels de parade nuptiale.

En me détendant un peu, j’avais commencé à desserrer ma prise sur mon bâton…

« Oh merde ! Ils foncent sur nous ! »

À cet instant, un flot de formes blanches et élancées arriva devant la statue avec une vitesse féroce. Elles se précipitèrent entre ses pieds et descendirent de l’espace où se trouvait sa tête. D’un seul coup d’œil, elles ressemblaient à d’énormes geckos d’un blanc pur.

C’était des Drakes des neiges. Et en quelques secondes, ils étaient plus nombreux que je ne pouvais en compter dans la salle.

Alors qu’ils se précipitaient vers l’avant, leurs yeux injectés de sang trouvèrent notre petit groupe, et les premiers s’arrêtèrent soudainement juste avant de nous atteindre. J’en avais compté six. Il y en avait beaucoup plus, bien sûr, mais mon champ de vision ne pouvait en contenir qu’un certain nombre.

Tout était arrivé si soudainement. Timothy était figé sur place, tout comme nous tous. Il ne pouvait même pas crier le mot : « Retraite. »

Cependant, nos amis à écailles semblaient réagir exactement de la même façon. Je n’avais jamais vu un lézard effrayé avant, mais c’était probablement à ça qu’il ressemblait. Leurs yeux s’étaient ouverts en grand, ils se figèrent et ouvrirent leur bouche à moitié pour nous menacer avec leurs crocs.

Pendant un long instant, j’avais eu l’impression que le temps s’était arrêté.

Et puis, j’avais finalement réussi à crier le mot « Courrez ! »

Timothy et les autres s’étaient retournés et avaient sprinté vers la sortie comme s’ils avaient été tirés d’un canon.

« Gaaaaah ! Pas encore ça ! »

Peut-être provoqués par les cris terrifiés de Patrice, les Drakes des neiges se mirent aussi à bouger.

« Mur de Terre ! »

J’avais jeté un mur de terre massif sur leur passage, bloquant leur progression. C’était une barrière solide et épaisse, qui s’étendait jusqu’à l’épaule de la statue de pierre la plus proche. Comme je pensais nous avoir fait gagner un peu de temps, j’avais fait demi-tour et m’étais moi-même dirigé vers la sortie.

***

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