Mushoku Tensei (LN) – Tome 14

Table des matières

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Chapitre 1 : La forteresse volante

Partie 1

À pied, notre voyage prendrait une demi-journée en allant vers le nord de la Cité magique de Charia, mais à cheval, ça ne prenait qu’une heure. Notre destination était de vieilles ruines, les vestiges d’une forteresse.

Des débris étaient éparpillés sur le sol, vestiges d’un plancher en pierre. D’épais piliers de pierre étaient renversés. C’était comme regarder le Parthénon, sauf que les années avaient été moins clémentes avec cet endroit. Il ne fait aucun doute qu’à une certaine époque, cela aurait été un spectacle majestueux à contempler, mais maintenant ce n’était guère plus qu’un relent de l’histoire.

« Ce sont les restes de la forteresse de Scott. Les humains l’ont construite pendant la guerre de Laplace. On dit qu’un millier d’humains s’y sont barricadés pour s’opposer à l’invasion des démons. Malheureusement, ils n’ont pas pu les vaincre et la forteresse a été prise. »

Cette explication utile me fut donnée par la femme à mes côtés, une blonde aux cheveux tressés. Elle avait un air innocent et était vêtue d’une luxueuse tenue de voyage. Même de loin, on pouvait dire qu’Ariel Anemoi Asura était d’une beauté incomparable et suintait le charisme.

Attendez, est-ce qu’elle pourrait diriger cette explication vers moi ?

J’avais gardé la bouche fermée tout en regardant autour de moi. Luke et Sylphie étaient immédiatement derrière nous, avec Roxy, Zanoba, Cliff et Elinalise à l’arrière. Nanahoshi était devant, en tête de notre groupe. Le regard d’Ariel était fixé sur moi, et il n’y avait personne entre nous. J’avais raison, elle me parlait. Nous avions récemment voyagé avec des nobles de Ranoan pendant un moment, mais nous n’avions jamais vraiment parlé tous les deux, d’où ma confusion.

« Vous êtes bien informée, princesse », avais-je finalement dit.

Elle me fit un doux sourire.

« Il est représenté dans beaucoup de chansons folkloriques de cette région. »

« Je ne savais pas que vous vous intéressiez aux chansons folkloriques. »

« Pour établir des relations avec la noblesse locale, il faut que je les connaisse bien », répondit Ariel.

La connaissance des vieux contes était apparemment essentielle pour se rapprocher de la classe supérieure. Cela devait représenter beaucoup de travail.

« Mais es-tu sûr que nous pouvons rejoindre le Seigneur Perugius d’ici ? »

« C’est une bonne question. Je n’ai aucune idée de comment ça marche, mais… »

J’avais fait une pause tout en regardant Nanahoshi devant nous. Elle portait un énorme sac à dos et avait du mal à marcher, à cause des décombres. Malgré tout, elle continuait à avancer sans un regard en arrière. Je suivais son exemple, mais je me demandais comment elle comptait se rendre à Perugius d’ici. D’autant que je m’en souvienne, mes lectures sur la magie de la téléportation ne mentionnaient pas de tels cercles par ici. Ou peut-être y en avait-il un, mais il n’avait pas été noté parce qu’il était caché.

« Je suis plus inquiet de savoir s’il sera ennuyé par le nombre de personnes que nous amenons. »

« Seigneur Rudeus, tu dis des choses amusantes. C’est le héros qui a gagné le titre de “roi”, tu sais. Notre petit groupe ne l’effraiera pas. », dit Ariel en gloussant.

« J’espère que vous avez raison. »

J’avais jeté un coup d’œil autour de moi, cochant mentalement chaque personne de notre groupe : Nanahoshi, moi, Ariel, Sylphie, Luke, Roxy, Zanoba, Cliff et Elinalise. Nous étions neuf, ce qui était suffisant pour former une grande unité familiale. Même si les membres de la royauté ne considéraient pas cela comme une si grande foule. Ils recevaient souvent des dizaines d’invités en même temps, alors un groupe de moins de dix personnes ne les dérangerait probablement pas.

Norn avait décliné mon invitation, elle était trop occupée par ses études. Elle avait dit qu’elle travaillerait dur pour équilibrer l’étude de l’épée et son rôle de membre du conseil des étudiants. Peut-être que cela avait joué dans son refus. Cependant, si je l’avais amenée avec nous, j’aurais probablement dû aussi amener Aisha. Cela aurait fait de nous un groupe de onze personnes, une véritable foule. Et le fait d’emmener autant de personnes pour rencontrer quelqu’un que je ne connaissais pas vraiment m’aurait vraiment mis mal à l’aise.

« Le Seigneur Perugius passe maintenant ses journées dans la solitude, mais après la Guerre de Laplace, il a vécu dans le Royaume d’Asura pendant un certain temps. Les gens là-bas le considèrent comme l’égal de leur propre roi. On dit qu’une fois, il a amené une centaine de serviteurs avec lui quand il visitait le palais. Quelqu’un comme ça ne sourcillerait pas devant un petit groupe de neuf personnes », dit Ariel.

« Je suppose que oui. »

Soit dite en passant, la voix d’Ariel était agréable à écouter. Il était sûrement naturel d’être ennuyé lorsque des visiteurs venaient frapper à la porte sans préavis, mais les paroles d’Ariel donnaient l’impression que tout irait parfaitement bien. C’était honnêtement déconcertant. Sa voix était comme le murmure du diable.

J’avais jeté un coup d’œil à la princesse.

« S’il en avait assez de la vie au palais, alors peut-être qu’il n’aime pas du tout le concept des visiteurs. »

« Si c’était le cas, Mlle Nanahoshi n’aurait pas accepté de me laisser venir. »

« Je ne pense pas qu’elle y ait vraiment réfléchi », marmonnai-je, me rappelant les circonstances qui avaient conduit Ariel à rejoindre notre groupe…

+++

Lorsque Nanahoshi avait mentionné Perugius pour la première fois, je m’étais senti aussi excité qu’un petit enfant le matin de son anniversaire. C’était le Roi Dragon Blindé dont on parlait tant. Je savais tout de lui. J’avais lu un livre sur lui, peu de temps après m’être réincarné dans ce monde.

Perugius était un héros de la guerre de Laplace, il y a 400 ans. D’après ce que j’avais lu, il pouvait contrôler douze familiers, avait redonné sa gloire à une ancienne forteresse flottante, et avait même combattu Laplace lui-même avec ses camarades. Après que Laplace ait été scellé, les gens avaient tellement chanté ses louanges que le nouveau calendrier fut nommé « Dragon Blindé » en son honneur.

Et bien que Perugius soit connu comme le Roi Dragon Blindé, il n’avait aucun territoire sur lequel régner. Il finit par quitter le palais d’Asura et commença à parcourir le monde dans sa forteresse flottante, le Briseur de Chaos. Nous allions vraiment rencontrer cet homme des légendes. Je ne pouvais pas m’empêcher d’être impatient. Je veux dire, nous allons visiter le château dans le ciel, Laputa !

Il était vrai que j’étais assez occupé entre mon rôle de parent et mes propres recherches, mais je voulais quand même vraiment y aller. Désolé, Lucie, ton papa n’est pas à la hauteur de sa propre curiosité. Mais je te promets que je te ramènerai quelque chose ! J’avais donc décidé de suivre Nanahoshi.

Mais alors que je luttais intérieurement contre mon propre égoïsme, Sylphie n’était pas aussi troublée. Au lieu de cela, elle demanda : « Est-ce que ça irait si j’emmenais la Princesse Ariel ? »

« Ariel ? »

Nanahoshi fronça les sourcils.

Ladite princesse avait essayé de solliciter les faveurs de Nanahoshi un certain nombre de fois. Après tout, Nanahoshi contrôlait un important pipeline commercial entre le Royaume d’Asura et le Royaume de Ranoa. Bien sûr, Ariel voulait la fille dans sa poche. Le problème était que Nanahoshi voulait avoir le minimum de connexion possible avec ce monde, c’était pourquoi elle agissait comme si tout ce qui s’y trouvait l’ennuyait.

En fait, ce n’est pas de la comédie. Je pense qu’elle est vraiment ennuyée.

« Oui. Le Seigneur Perugius vit en reclus depuis de nombreuses années maintenant, mais la cour d’Asura le vénère toujours. La princesse Ariel est… enfin, vu ses projets d’avenir, je pense qu’elle aimerait le rencontrer. », dit Sylphie

Ariel avait cultivé des relations dans un certain nombre d’endroits dans le but de prendre un jour la couronne d’Asura. En fait, elle avait passé des années à faire ces préparatifs, mais ses chances étaient aussi bonnes que celle de gagner à la loterie. C’était un pari pas très sûr, si vous vouliez mon avis. La princesse serait diplômée l’année prochaine, mais je n’avais aucune idée de ce qu’elle comptait faire après. Peut-être qu’elle continuerait à se tourner les pouces et à accumuler plus de pouvoir, ou peut-être qu’elle retournerait à la capitale à Asura pour s’emparer du trône. Je l’aiderais si elle choisissait cette dernière option, mais honnêtement, je me sentais un peu moins enthousiaste maintenant que j’étais marié et que j’avais un enfant. Si cela était possible, je voulais garder mon implication à un niveau où elle n’aurait pas d’impact négatif sur ma famille.

Bon, mes sentiments mis à part, la proposition de Sylphie était probablement une autre tentative d’aider Ariel avec ses relations. Si Ariel pouvait obtenir le soutien du Roi Dragon Blindé Perugius, un homme vénéré comme un héros dans le Royaume d’Asura, sa lutte pour la couronne serait plus facile.

« Eh bien, je te suis redevable pour tout ce que tu as fait… Bien sûr, pourquoi pas. Tu peux l’amener. », dit Nanahoshi en haussant les épaules.

Vu l’évidence des ambitions d’Ariel, je pensais que Nanahoshi refuserait, mais elle accepta sans hésiter. Apparemment, Sylphie avait pris soin de Nanahoshi pendant mon absence. Cela incluait le partage de la nourriture, la fourniture de vêtements et l’utilisation de la magie de désintoxication lorsqu’elle était malade. Nanahoshi était rarement venue depuis l’anniversaire de Lucie, mais Sylphie avait dit qu’elle utilisait souvent notre bain avant cela.

Sylphie leva le poing et sourit : « Vraiment ? Merci. La princesse Ariel sera ravie. »

Et ce fut ainsi qu’Ariel et Luke finirent par nous rejoindre. Sylphie avait dit qu’Ariel était inhabituellement enthousiaste à ce sujet. Je suppose que le fait d’être une princesse ne l’empêchait pas d’être excitée à l’idée de rencontrer quelqu’un d’aussi célèbre. Même moi, j’étais excité. Je veux dire, on parlait là d’un vrai héros. De ces héros dont on entendait parler uniquement dans les livres. J’étais impatient de voir quel genre d’individu il était. Espérons qu’il ne soit pas grincheux.

Maintenant que j’y pense…

Je m’étais soudainement rappelé que j’avais rencontré l’un de ses subordonnés il y a longtemps, avant l’incident de téléportation. L’homme se faisait appeler Arumanfi le Brillant. Il pensait que j’étais le cerveau de l’incident de téléportation et avait essayé de m’attaquer. Et bien que Ghislaine ait réussi à le faire taire, je n’avais pas eu l’impression qu’il était une mauvaise personne. Pourtant, vu qu’il avait essayé de me tuer sans raison, il y avait quelque chose d’indéniablement dangereux chez lui. Qui savait si son maître, Perugius, serait meilleur ? Cette pensée m’avait rendu nerveux.

En effet, mais ce n’est pas parce que son subordonné a pété les plombs qu’il le fera.

De plus, il semblerait que Perugius avait eu une prémonition de ce qui allait se passer et avait essayé d’arrêter l’incident de téléportation avant qu’il ne se produise. Si c’était le cas, il méritait toutes les louanges du monde. Malgré le fait qu’il ait essayé de tuer un innocent dans le processus…

Eh bien, peu importe. Le passé est le passé. Je vais donc passer l’éponge. Agir de façon hostile envers quelqu’un que je rencontrais pour la première fois n’apporterait rien de bon. Le pardon était important.

***

Partie 2

« Nous sommes arrivés. »

Alors que j’étais perdu dans mes pensées, Nanahoshi arrêta finalement notre groupe alors que nous atteignions le centre des ruines. Il n’y avait absolument rien ici. Enfin, c’était ce que je pensais. En regardant de plus près, j’avais remarqué une pierre enterrée sous les décombres, parfaite pour s’asseoir dessus. C’était en fait un monument. Un monument avec un emblème lumineux qui représentait un groupe redoutable : les Sept Grandes Puissances. Ces types de monuments étaient dispersés dans le monde entier, mais qui aurait cru que nous en trouverions un ici ?

Tout de même, ce n’était pas un cercle magique. Peut-être y avait-il une porte quelque part qui s’ouvrirait, révélant des escaliers qui menaient à un cercle de téléportation. Ou peut-être que le monument lui-même avait une sorte de mécanisme de téléportation installé. Ou peut-être qu’il suffisait de réciter quelques mots magiques pour que la pierre nous téléporte automatiquement.

« Alors qu’est-ce qu’on va faire maintenant qu’on est là ? »

« L’appeler. »

Nanahoshi fit tomber son sac à dos et y chercha un sifflet en métal. Elle le plaça contre ses lèvres et souffla fort.

« Fsssh… »

Aucun son n’était sorti, seulement de l’air. Était-ce une sorte de sifflet pour chien ?

« Je n’entends rien ? », dit Cliff tout en rétrécissant ses yeux, sceptique.

« C’est un son que les gens normaux ne peuvent pas percevoir, mais il devrait venir maintenant. »

Nanahoshi s’était assise sur l’une des nombreuses pierres éparpillées autour de nous.

Un son que les gens normaux ne peuvent pas entendre, mais d’une certaine manière Perugius peut l’entendre d’ici ? Cela veut donc dire que cette flûte est un objet magique, où que soit Perugius est un chien.

« Cliff. »

L’expression d’Elinalise était sinistre au moment où elle s’adressa à lui.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Juste un petit avertissement : il se peut que quelqu’un te dise quelque chose d’avilissant pendant que nous sommes là-bas, mais tu ne dois pas perdre ton sang-froid et ouvrir ta bouche. D’accord ? »

Il se renfrogna, faisant la moue comme un petit enfant qui venait de se faire gronder par sa mère à propos de ses études.

« Je le sais. Je ne suis pas un enfant. »

Elinalise se blottit contre lui et lui chuchota quelque chose à l’oreille. L’expression de Cliff se détendit, ce qui signifiait soit qu’elle lui disait des mots doux, soit qu’elle s’était excusée.

« J’ai hâte de voir quel genre de statues se trouvent dans la forteresse flottante ! », déclara Zanoba.

Toujours aussi enthousiaste. Dès qu’il apprit que nous allions rendre visite à Perugius, il avait dit : « Nous devrions profiter de l’occasion pour montrer nos créations au Seigneur Perugius. »

Il fourra alors un certain nombre de figurines que j’avais fabriquées (dont celle de Ruijerd) dans une boîte pour les emporter avec nous. Je ne savais vraiment pas si nous aurions vraiment cette opportunité ou non, mais Zanoba avait l’intention de faire de la publicité pour notre entreprise auprès de Perugius, tout comme j’avais montré mon travail à Badigadi. Il était vraiment passionné par notre travail.

Julie et Ginger n’étaient pas avec nous. Julie était restée dans la chambre de Zanoba, et Zanoba avait ordonné à Ginger de servir de garde du corps à ma famille. Ce n’était pas comme si elles étaient en danger, mais elle pouvait au moins les aider en cas de besoin. J’étais sûr que le véritable souhait de Ginger était d’être aux côtés de Zanoba, mais le fait de savoir que j’avais quelqu’un pour s’occuper de ma famille pendant mon absence était vraiment rassurant.

« Essaye de ne pas trop lui imposer tes intérêts. Nous parlons de quelqu’un qui a vécu pendant plus de 400 ans », avais-je dit.

« Bwahaha ! Le seigneur Badi a vécu encore plus longtemps que cela. Quiconque a vécu aussi longtemps doit apprécier la qualité de tes figurines, Maître. »

« Si tu le dis… »

J’avais incliné la tête.

« Hm ? »

Une lumière était apparue au loin.

« Il est là », marmonna Nanahoshi.

Une silhouette apparut devant nous une fraction de seconde plus tard. C’était presque instantané, en un clin d’œil.

L’homme avait des cheveux blonds et portait ce qui ressemblait à un uniforme scolaire blanc. Il était probablement très beau, mais son visage était caché sous un masque jaune qui ressemblait à un renard. Une longue dague pendait à son côté. Il était exactement comme dans mon souvenir.

« Arumanfi le Brillant, à votre service », dit-il.

La manière dont il était apparu, comme ça, subitement, était vraiment étrange. Un instant auparavant, il n’était pas là, et puis il était là, au milieu de notre groupe. Il s’était probablement envolé de leur forteresse flottante à la vitesse de la lumière. Il avait fait la même chose la première fois que je l’avais rencontré, avant que la région de Fittoa ne disparaisse.

Notre groupe était devenu silencieux. Arumanfi jeta un bref coup d’œil dans ma direction. Je me demandais s’il se souvenait de moi. Une partie de moi craignait qu’il ne m’attaque à nouveau. J’avais secrètement activé mon Œil de démon, en resserrant ma prise sur mon bâton. Cependant, à mon grand soulagement, Arumanfi n’avait pas semblé me reconnaître. Son regard passa sur le reste de notre groupe avant de se diriger vers Nanahoshi.

« Vous êtes assez nombreux », dit-il.

Il devait être en train de compter notre nombre.

« Oui, c’est vrai, mais ce n’est pas un problème, non ? Il a dit que je pouvais amener un groupe de dix personnes. », dit Nanahoshi en hochant la tête.

« Le nombre de personnes n’est pas un problème. Cependant… »

Son regard s’était posé sur Roxy.

« Ce démon en est un. »

« Qu-Quoi ? Pourquoi ? », Roxy ressemblait à un chat qui aurait été aspergé d’eau glacée.

« Les démons sont interdits dans notre forteresse flottante. »

« O-oh, c’est vrai… »

Les épaules de Roxy s’étaient affaissées. Elle était écrasée.

Pendant la guerre de Laplace, Perugius avait combattu les démons. Il leur en voulait peut-être encore. La guerre avait tendance à laisser des traces dans le cœur des gens.

« Ne pouvez-vous pas faire une exception ? »

« Le Seigneur Perugius est un homme très magnanime, mais il déteste les démons. »

J’avais presque oublié qu’une telle discrimination existait, car la plupart des gens n’avaient pas de préjugés particuliers envers les démons dans cette région. Mais on ne pouvait pas en dire autant du reste du monde. Perugius était peut-être un homme légendaire, mais c’était aussi un participant à la guerre. Tout comme Ruijerd portait les cicatrices mentales de ces événements, peut-être que Perugius en portait aussi. Néanmoins, je me sentais mal pour Roxy, puisqu’elle était la seule à ne pas pouvoir venir.

« Non, c’est bon », dit Roxy.

Ses épaules s’étaient affaissées en signe de défaite.

« Si c’est comme ça, je vais rester derrière. De plus, j’avais de toute façon un peu peur de voir Per- le Seigneur Perugius, et j’ai toujours mon travail de professeur ici. C’est mieux comme ça. »

Bien qu’elle ait abandonné, elle ne pouvait pas cacher la déception sur son visage. Une partie d’elle voulait clairement venir avec nous. Pourtant, elle força un sourire en se tournant vers moi, essayant d’être rassurante.

« C’est bon, Rudeus. Je vais m’occuper de tout à la maison. »

« D’accord, mais je te ramène un souvenir. »

Elle rabattit le bord de son chapeau afin de cacher son visage. Après une courte pause, elle marmonna, comme pour plaisanter : « Je n’ai pas besoin de souvenir. Fais-moi un gros câlin quand tu rentreras à la maison et ça me suffira. »

J’avais jeté mes bras autour d’elle, la serrant contre moi pendant dix secondes entières. Son cœur s’était mis à tambouriner fort. J’avais dû me retirer avant que mon bazooka atomique ne se recharge.

« M-Merci… »

« Non, c’est moi qui te remercie. », dis-je

Les joues de Roxy étaient devenues rouges alors qu’elle s’agitait. Elle sourit, malgré son embarras, alors que nous nous éloignions tous les deux. Une fois que je serai rentré à la maison, nous ferons tout ça et plus encore.

« Fini ? », demanda Arumanfi.

Il s’était approché pendant que nous nous disions adieu de bon cœur. Maintenant que mes mains n’étaient plus occupées, il m’avait tendu un bâton. J’avais regardé autour de moi et j’avais réalisé que tout le monde en avait un.

« Tiens ça », dit-il.

J’avais saisi l’objet. Il était en métal et mesurait 20 centimètres de long. Il avait un motif complexe gravé sur sa surface. Il y avait un cristal magique à chaque extrémité. C’était très probablement un instrument magique.

« Et que dois-je faire en le tenant ? »

« Tu n’as qu’à le tenir. Le Seigneur Perugius va utiliser la magie de téléportation pour vous amener tous à sa forteresse. », dit-il.

Donc cet objet était imprégné de magie de téléportation ? Ça existait vraiment ? Si oui, c’était terriblement pratique. Je pensais qu’ils avaient dit que les humains ne pouvaient pas être invoqués ? Attends, peut-être que c’est bon, puisque ce n’est pas de la magie d’invocation. Mais au fait, quelle est la différence entre les deux ?

« Comment sommes-nous censés rentrer une fois que nous aurons terminé ? »

« Vous reviendrez de la même façon, pour la plupart », répondit Arumanfi avec désinvolture.

Cela signifie qu’il y a un moyen pour eux de nous téléporter ici. Lucie serait adulte au moment où nous reviendrions si nous devions rentrer à pied. Le fait de savoir que cela n’arrivera pas était un soulagement.

« Est-ce que tout le monde a un de ces trucs ? Assurez-vous que vous le tenez à mains nues. »

J’avais regardé ma main gauche. Puisqu’elle était artificielle, il n’y avait aucun moyen de saisir le bâton à deux mains nues.

Nanahoshi nous examina pour s’assurer que nous avions suivi les instructions et fit un signe de tête à Arumanfi.

« Il semble que tout le monde soit prêt. »

« Très bien. Attendez juste un moment. »

Il hocha la tête et devint un éclair de lumière qui disparut au loin l’instant suivant. Il devait retourner à la forteresse pour dire à Perugius qu’on était prêts à être convoqués.

« C’est plutôt excitant », dit Ariel tout en souriant à Sylphie.

« Oui, ça l’est. »

Sylphie avait raison. La princesse était certainement plus énergique que d’habitude.

Bref, la téléportation, hein ? Si quelque chose se passait mal, nous pourrions être téléportés vers on ne sait où. Même s’il était une légende vivante, Perugius n’était qu’un homme, et les hommes font des erreurs. Mon dieu, c’était un peu effrayant.

« Hm ? »

Alors que j’imaginais le pire des scénarios, de la chaleur commença à se répandre dans le bâton que je tenais dans mes mains. La chaleur s’était transférée dans mes mains et j’avais eu l’impression qu’on me tirait vers elle. Je m’étais demandé ce qui se passerait si je lâchais prise. Sans aucun doute, la magie de téléportation échouerait. Mais la sensation était si soudaine que cela ne m’aurait pas surpris que quelqu’un d’autre lâche instinctivement le bâton.

« Huh ? »

J’avais jeté un coup d’œil autour de moi et j’avais réalisé que tout le monde était déjà parti. Non, pas tout le monde. Sylphie m’avait regardé une seconde avant de disparaître. Il ne restait que Roxy et moi.

Hum ? Est-ce qu’ils m’ont laissé derrière eux ?

À la seconde où le doute commença à s’insinuer, j’avais vu ma conscience absorbée par le bâton.

***

Partie 3

Au moment où j’avais réalisé ce qui se passait, tout ce qui m’entourait était devenu blanc. C’était un espace vide dépourvu de toute couleur. Une corde invisible me tirait à une vitesse incroyable. C’était comme si quelqu’un utilisait un treuil électrique pour enrouler sa ligne de pêche et que j’étais la prise fraîche accrochée à l’autre bout, filant dans les airs. Au loin, j’avais entrevu Sylphie qui était également tirée par cette force invisible. Voilà donc ce que ça fait d’être à l’autre bout de la magie d’invocation ?

Plus important encore, ce décor me semblait familier. Je l’avais déjà vu auparavant… mais où ?

C’est ça, l’Homme-Dieu !

Je n’y ai jamais vraiment pensé, mais maintenant je vois que cet endroit ressemble à la zone que j’avais vue lorsque j’avais rencontré l’Homme-Dieu dans mes rêves. Sauf que dans ces rêves, j’étais toujours dans mon ancien corps. Cette fois, j’étais toujours Rudeus, avec ma robe flottant autour de moi alors que je m’envolais.

Une énorme lumière m’attendait. Elle était tissée dans un cercle magique mystérieux et complexe, et elle m’avait aspiré à mesure que je m’approchais.

Au moment où j’avais à nouveau ouvert les yeux, il y avait à nouveau un sol solide sous mes pieds.

« Ouf ! »

J’avais pris une grande inspiration. C’était comme être réveillé en sursaut d’un rêve. Avais-je perdu connaissance à un moment donné ? Non, ce n’était pas ça. Je m’étais souvenu d’avoir volé à travers une grande étendue de néant.

« Alors c’est la magie d’invocation de Perugius, hein ? »

C’était une sensation particulière. La dernière fois que j’avais ressenti ça, c’était pendant l’incident de téléportation. À l’époque, j’avais aussi eu l’impression de planer dans les airs. Mais il y avait une différence cette fois-ci : un sentiment de stabilité. La calamité était comme un train qui sortait de ses rails. Cette fois-ci, c’était plutôt comme un taxi, qui m’avait amené en toute sécurité au bon endroit.

« Ça me dit quelque chose », me chuchota Sylphie.

De toute évidence, je n’étais pas le seul à ressentir cela.

« Oui, c’est vrai », dis-je tout en jetant un coup d’œil à notre groupe. Ariel, Luke, Zanoba, Cliff, Elinalise, et Nanahoshi. Tout le monde était là. Et à l’exception de Nanahoshi et d’Elinalise, ils avaient tous l’air absolument déconcertés par ce qu’ils venaient de vivre. Au moins, ils étaient tous en sécurité.

« Ce cercle magique est énorme », marmonna Cliff.

Ce ne fut qu’à ce moment-là que j’avais réalisé sur quoi nous nous trouvions. Sous nous se trouvait un énorme cercle magique d’environ vingt mètres de large. Il était sculpté directement dans un magnifique sol en marbre. De l’eau coulait à travers le motif gravé, émettant une faible lumière. Il était très probablement imprégné d’un certain type de magie. L’eau mise à part, j’avais déjà vu ce même type de lumière auparavant. C’était dans les ruines que nous avions utilisées pour nous rendre à Begaritt. En d’autres termes, c’était une sorte de cercle de téléportation.

« Wow… »

Ce qui vola vraiment mon attention n’était pas le motif en dessous de nous, mais l’énorme château en face de nous. Il devait faire au moins cinquante étages de haut et autant de large, sa forme était massive et imposante. L’intérieur ne devait pas être moins majestueux. Je m’étais creusé la tête pour trouver une comparaison avec ma vie précédente, mais rien de semblable ne m’est venu à l’esprit. La comparaison la plus proche à laquelle j’avais pu penser était de prendre le Tokyo Dome et d’y ajouter un château.

C’était donc la forteresse flottante. Je l’avais déjà vue du sol, mais je n’avais jamais réalisé à quel point c’était un mastodonte. Mais même de loin, elle n’était pas moins impressionnante.

La mâchoire de Sylphie se décrocha : « Incroyable. C’est plus grand que le palais d’Asura. »

Un vaste jardin s’étendait devant l’imposante structure. Il y avait assez d’arbres et de fleurs colorées pour en faire un labyrinthe. Un canal passait devant, son eau étincelait dans la lumière. On pouvait dire que l’endroit était bien entretenu, même de loin.

« R-Rudy, derrière nous », couina Sylphie.

« Hm ? »

J’avais regardé derrière moi. De l’autre côté du cercle, il y avait une clôture métallique. Au-delà, il y avait une mer d’un blanc pur.

« Des nuages, hein ? »

J’avais pris l’avion une fois, à l’école primaire dans ma vie précédente. Cette scène ressemblait à mes souvenirs de l’époque, même si le fait de la voir en personne au lieu de la regarder à travers une fenêtre était différent. Il y avait quelque chose de profondément émouvant à contempler les nuages comme ça.

Cliff et Luke étaient tous les deux bouche bée. Même les yeux d’Ariel étaient ronds de surprise au moment où elle jeta un coup d’œil par-dessus la balustrade, pour voir la mer de blanc en dessous de nous. Tout le monde était resté bouche bée devant cette vue. Je pouvais difficilement les blâmer. Les avions n’existaient pas dans ce monde, et la randonnée en montagne n’était pas un concept connu. Il n’y avait pas d’autre moyen de vivre une telle expérience.

Sylphie s’était accrochée à ma robe.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

« Je ne suis vraiment pas douée pour les endroits élevés. »

Ses jambes tremblaient.

Avait-elle vraiment accepté de venir dans un château volant malgré sa phobie des hauteurs ? Elle était vraiment déterminée. Si elle perdait l’équilibre, je serais sûr de l’attraper et de la porter.

« J’espère que la vue de notre forteresse flottante est à votre goût », dit une voix inconnue derrière nous.

Je m’étais retourné. Une femme se tenait juste à l’extérieur des lignes du cercle, immobile comme une statue. Elle avait des cheveux blond platine aux épaules, et son visage était caché sous un masque d’oiseau blanc. Il était difficile de dire si elle était belle ou non, mais elle avait clairement une silhouette de femme. Ses vêtements étaient tous blancs et elle tenait un bâton surmonté d’une pierre magique noire et presque opaque. Je parie que ça a coûté une jolie somme. Ce n’était pas comme si la seule valeur d’un objet soit sa valeur financière, mais ce truc devait quand même être cher. Encore plus que mon propre bâton bien-aimé.

Cela dit, la partie la plus remarquable de son apparence n’était ni ses vêtements ni son bâton. C’était les énormes ailes noires de jais qui dépassaient de son dos.

« Une des habitantes du ciel… ? »

Ses ailes avaient une présence imposante, mais la femme était si calme qu’on ne l’avait pas remarquée. C’était vraiment bizarre.

Dès que nous avions eu son attention, elle baissa sa tête afin de s’incliner. Même si je n’étais pas très au fait de l’étiquette, je pouvais voir à quel point chacun de ses mouvements était soigné.

« Je vous souhaite de tout cœur la bienvenue à tous. Je suis la première des serviteurs du Seigneur Perugius, Sylvaril du Vide. Je serai celle qui vous guidera dans notre forteresse flottante, le Briseur de Chaos. »

« Je suis Luke Notos Greyrat, chevalier de la deuxième princesse d’Asura, Ariel Anemoi Asura. C’est un grand plaisir de faire votre connaissance. Nous avons hâte de voir plus de votre magnifique forteresse. »

Luke se tenait devant Ariel et lui offrait ses propres salutations polies, souriant doucement à Sylvaril.

Pourquoi est-ce qu’il lui sourit comme ça ? Ce n’est pas comme si elle avait des seins géants. Mais ce n’était pas comme s’ils étaient particulièrement petits également. Est-ce ce qu’il préfère ? Non, ça ne peut pas être ça. Il est probablement juste poli.

« Je suis Ariel Anemoi Asura, la seconde princesse du Royaume d’Asura. »

Ariel pinça le bord de sa jupe, faisant une lente révérence. Ses mouvements étaient si gracieux que je ne serais jamais capable de les imiter.

Néanmoins, les autres membres du groupe s’étaient également présentés de la même manière. Cliff et Zanoba s’étaient comportés de la même manière raffinée que les autres nobles. J’étais probablement le plus ignorant de notre groupe en matière d’étiquette.

« C’est un tel plaisir de vous rencontrer tous », répondit poliment Sylvaril.

Sa voix ne trahissait rien de ses émotions intérieures.

« Ça fait un bail, Mlle Sylvaril. »

Nanahoshi fut la dernière à prendre la parole, hochant la tête en guise de salutation.

« En effet, Mlle Nanahoshi. C’est bon de voir… eh bien, non, il semblerait que tu ne sois pas en très bonne santé. »

« Je ne suis pas dans ma forme optimale, mais je vais bien. »

Leur échange fut plutôt bref, mais si l’atmosphère amicale était une indication, les deux étaient en bons termes.

« Très bien. Suivez-moi, tout le monde. »

Sylvaril tourna sur son talon et s’avança, ses pas étant totalement silencieux. Sa tête ne bougeait pas, et ses vêtements étaient si longs qu’ils cachaient ses pieds. C’était comme regarder un fantôme dériver.

Nanahoshi n’avait pas sourcillé alors qu’elle suivait Sylvaril, le reste d’entre nous avions donc suivi son exemple.

***

Partie 4

Sylvaril prit le chemin qui traversait directement le jardin. Une porte en pierre se profilait devant nous, ressemblant à un arc de triomphe. Et pendant que nous approchions, Zanoba fredonnait en signe d’appréciation.

« Ahh, quel relief époustouflant ! »

Bien qu’il ne s’intéressait vraiment qu’aux poupées et aux figurines, il était tout de même assez bien informé sur les autres formes d’art. Peut-être parce qu’elles avaient toutes quelque chose en commun. D’un autre côté, je n’avais aucun moyen de juger ce genre de dessins. Eh bien, si Zanoba est si impressionné, je suis sûr que ça doit être assez incroyable. Il n’a pas l’habitude d’être aussi impressionné par tout ce qui n’est pas une figurine ou quelque chose de similaire.

J’avais suivi son regard et j’avais levé les yeux.

« Oh, wôw… »

Des reliefs complexes étaient ciselés sur toute la surface de la porte, les motifs fins s’étendant même jusqu’au-dessous de l’arche. On ne pouvait pas résister à l’envie de lever les yeux au ciel. Nous avons regardé en marchant. Sylvaril nous donna une explication.

« Cette porte a été créée par le Roi Dragon Abyssal Maxwell. Le Seigneur Maxwell a un talent pour la construction magique et l’artisanat. Une de ses autres créations est le palais blanc du Pays Saint de Millis… »

« Whoooooa ! », s’exclama Zanoba.

Sylvaril s’arrêta et se retourna.

« Y a-t-il un problème ? »

« Je dois le demander ! Où est Maître Maxwell en ce moment ?! »

La voix de Zanoba était sortie sous une forme de grincement aigu tandis qu’il tremblait, les yeux fixés sur une partie particulière de la porte. Qu’est-ce qui lui prenait ? Je n’avais aucune idée de ce qu’il regardait.

« Le Seigneur Maxwell est du genre vagabond. En supposant qu’il ne soit pas déjà décédé, il est probablement en train de s’aventurer quelque part. », répondit Sylvaril.

« Oh, c’est dommage. Un homme si magnifique… Si seulement j’avais la chance de le rencontrer… »

Zanoba avait du mal à contenir son excitation. Eh bien, pour être honnête, ce n’était pas comme s’il essayait.

« Pouvons-nous continuer ? », demanda Sylvaril.

« Oh, oui, bien sûr. Je vous présente mes excuses. J’étais simplement ému par la grandeur de son travail. »

« Vraiment ? Dans ce cas, vous pouvez trouver un certain nombre de pièces splendides à l’intérieur de la forteresse. J’espère que vous prendrez votre temps pour les apprécier pendant votre séjour. »

Je devinais qu’elle souriait sous ce masque.

Zanoba s’était approché de moi et me chuchota à l’oreille : « Maître, l’as-tu vu ? »

« Oui, je l’ai vu. »

« C’est une énorme découverte. C’est bien que nous soyons venus. Nous avons une énorme dette de gratitude envers Maître Nanahoshi. »

Quelle était cette découverte dont il parlait ? On dirait que je ne regardais pas la même partie du relief que lui.

« Désolé. Je n’ai aucune idée de ce que tu sembles avoir trouvé. Tu m’en parleras plus tard. », avais-je dit

Le visage de Zanoba se décomposa.

« C’est incroyable. De penser que mon maître puisse négliger une information aussi importante… »

Découragé, il s’était mis à marcher derrière moi. Désolé, je n’ai pas l’œil artistique que tu as pour les choses.

« Hm ? »

Mais alors que nous traversions la porte, des particules blanches commencèrent soudainement à tomber du corps de Sylphie qui marchait devant moi. En fait, ces mêmes particules tombaient également de mon corps.

« Oh ? »

Sylvaril fit une nouvelle pause, se tournant vers nous. Son masque cachait son expression, mais son comportement avait sensiblement changé.

« Hum, y a-t-il un problème quelconque ? », avais-je demandé timidement.

Par le passé, Arumanfi m’avait attaqué sans raison. Cela pourrait se reproduire. J’avais pensé qu’il était préférable de dissiper tout malentendu avant cela. Si nous avions vraiment fait quelque chose pour l’offenser, il serait préférable pour nous de partir maintenant plutôt que de nous battre. Il y avait des choses que je voulais demander à Perugius, mais s’il fallait batailler pour arriver jusqu’à lui, je préférais rentrer chez moi.

« Non, rien de trop important. Il y a beaucoup d’autres personnes comme vous dans le monde. »

« Vraiment ? » Qu’est-ce qu’elle voulait dire par là ? Ça m’a rendu nerveux. Ça n’allait pas être comme une sorte de jeu télévisé où ils allaient ouvrir le sol sous nos pieds afin de me retrouver dans un autre champ de force comme avant, non ? Je devrais peut-être activer mon œil de démon, au cas où.

« Cependant, j’aimerais vous poser une question à tous les deux. Cela poserait-il un problème ? », continua Sylvaril.

Cela confirma que quelque chose ne tournait pas non plus rond chez moi. Je n’avais aucune idée de ce qu’étaient ces particules blanches qui tombaient, mais j’avais l’impression d’être surveillé par le scanner à bagages lors du contrôle de sécurité de l’aéroport.

« Qu’est-ce que c’est ? », avais-je demandé.

« Est-ce que les mots “Homme Dieu” signifient quelque chose pour l’un d’entre vous ? »

J’avais forcé mon expression à rester neutre.

Homme Dieu. Dès que j’avais entendu ce nom, des souvenirs d’Orsted m’étaient revenus en mémoire. Il m’avait posé une question similaire, et lorsque j’avais répondu franchement, il avait failli me tuer. Est-ce que la même chose allait se produire ? Je ne le voulais pas.

J’avais hésité. Si je lui disais que je savais qui c’était, cela pourrait déclencher les hostilités. Il était vrai que j’avais déjà dansé dans la paume de la main de cet abruti, et qu’il m’avait aussi aidé. Je n’avais pas l’intention de devenir un de ses sbires, malgré le fait que j’avais suivi beaucoup de ses conseils.

Alors que j’hésitais en silence, Sylphie répondit pour nous deux. Elle secoua la tête.

« Non, je n’ai jamais entendu ce nom auparavant. »

« Alors, ressentez-vous une colère profonde dans votre cœur et une envie indéniable de tuer lorsque vous entendez ce nom ? »

Sylphie secoua de nouveau silencieusement la tête. J’avais fait de même, mais la description toucha une corde sensible. Orsted avait réagi de cette façon quand il avait entendu le nom de l’Homme-Dieu. Si cela les dérangeait, cela signifiait peut-être que Perugius et Orsted étaient en désaccord l’un avec l’autre.

« Dans ce cas, je n’ai plus rien à dire. »

Sylvaril se détourna et reprit sa marche.

*****

Nommer la forteresse flottante Briseuse de Chaos était à peu près la chose la plus geek imaginable, mais son extérieur était vraiment impressionnant. Comment diable avait-on pu créer une structure aussi massive ? Cela semblait impossible, et pourtant il y avait des sculptures incroyablement détaillées éparpillées dans ses halls. Chaque pièce décorative témoignait des talents de maître de son créateur.

L’intérieur était aussi époustouflant que je l’avais imaginé. Il y avait des tapis avec des broderies en or. Les murs étaient peints, et des poteries et des statues de luxe décoraient les couloirs. Zanoba absorba tout, en babillant.

« Cette sculpture ressemble au style de Ganon. Est-ce son œuvre ? » et « Est-ce la statue d’un chevalier Elanjin ? Quelle chance de pouvoir voir la vraie chose en personne comme ça ! »

À mon grand désarroi, il ajoutait des commentaires élogieux à chaque occasion. Sylvaril et Ariel en riaient au début, mais elles s’étaient vite lassées de son enthousiasme et s’étaient contentées de sourires crispés en réponse.

Normalement, un autre membre de notre groupe se serait joint à lui avec ses propres singeries odieuses. Hélas, le pauvre Cliff était si visiblement nerveux que j’en avais pitié. Il avait les yeux écarquillés et la bouche fermée, comme s’il avait décidé de ne pas dire un mot avant qu’on lui adresse la parole. Elinalise le tirait par la main, comme une mère tirant son enfant nerveux. Honnêtement, il était préférable qu’ils ne fassent pas d’histoires tous les deux.

« C’est la salle d’audience. »

Après nous avoir guidés dans un long couloir, Sylvaril s’arrêta devant la porte au bout. Des dragons étaient peints de chaque côté. La porte elle-même était épaisse et ornée d’argent.

Il nous avait fallu environ une heure pour atteindre cet endroit. Cette forteresse était massive. Nous avions presque besoin d’un gyropode pour naviguer dans le lieu en temps voulu.

« Le Seigneur Perugius est un homme très tolérant, mais je vous invite tout de même à faire attention à vos manières », avertit Sylvaril tout en tendant la main vers la poignée de la porte.

Ne devrais-tu pas frapper d’abord ?

« Pardonnez-moi, mais nous sommes encore en tenue de voyage ! Ne serait-ce pas un manque de respect que de se présenter devant sa seigneurie dans cet état ? », demanda Ariel, paniquée.

Il était assez courant pour les nobles et la royauté de faire attendre les gens dans une pièce séparée avant de les accueillir. Les gens profitaient généralement de cette occasion pour se rafraîchir et se changer en tenue de soirée. C’était ce dont je me souvenais du Royaume de Shirone lorsque j’avais rencontré leur roi. Et comme je n’avais pas de tenue de soirée à l’époque, j’y étais donc allé avec ma tenue de mage sale. Attendez, merde. Aurais-je dû apporter des vêtements de cérémonie ?

« Le Seigneur Perugius n’est pas du genre à se préoccuper de la façon dont on s’habille. En fait, il a trouvé l’étiquette du Royaume d’Asura étouffant. Je crois que vous trouverez un accueil plus favorable si vous entrez comme vous êtes maintenant, au lieu de vous changer », dit Sylvaril.

Je n’avais pas été surpris d’entendre ça. Peut-être que la raison pour laquelle il avait commencé à vivre dans cette forteresse flottante était qu’ils l’avaient mis à rude épreuve à Asura.

Pourtant, Ariel pinça les lèvres.

« Entendu, mais pourrions-nous au moins stocker nos bagages et nos vêtements d’extérieur quelque part ? », concéda-t-elle finalement.

« Très bien. Dans ce cas, par ici. »

Sylvaril acquiesça et nous guida vers une pièce annexe. Elle était aussi spacieuse que l’une des pièces de ma maison, mais exiguë par rapport à l’énormité du château. Il y avait une table et une armoire, ainsi que quelques autres meubles. Et bien que le décor soit plus sobre que ce que nous avions vu jusqu’à présent, même les cintres et autres bibelots étaient de grande qualité.

« Nous apprécions sincèrement votre compréhension », dit Ariel.

« Le Seigneur Perugius attend déjà, je vous recommande donc de vous dépêcher. »

Sylvaril nous quitta sur ces mots.

Dès qu’Ariel fut sûre que Sylvaril était parti, elle commença à enlever sa veste. Luke la lui prit, tandis que Sylphie sortit une brosse de leurs bagages et commença à lisser rapidement ses cheveux. De même, Zanoba attrapa un cintre pour mettre sa veste avant de sortir un vêtement plus formel de ses sacs pour la remplacer. Elinalise vérifia les vêtements et les cheveux de Cliff. N’ayant rien de mieux à faire, j’avais dépoussiéré ma robe et ajusté mon col. Je n’avais pas de tenue de soirée, mais les vêtements n’étaient pas vraiment ce qui importait. C’était l’intention. Si Sylvaril nous recommandait de rencontrer Perugius dans nos tenues de tous les jours, c’est ce que je ferais.

De même, Nanahoshi resta là à regarder les autres. Le seul effort qu’elle fit pour son apparence fut de lisser sa frange. Hé, attendez une minute, elle porte son uniforme scolaire.

« Très bien ! »

Une fois que tout le monde en avait terminé, Sylphie fit glisser ses lunettes de soleil. Nous étions tous prêts à partir. En l’espace de dix minutes, Ariel avait radicalement changé d’apparence. Le simple fait d’enlever ses vêtements d’extérieur et de lisser ses cheveux suffisait à lui donner un air radieux. Peut-être qu’une des forces de la royauté était d’affiner sa capacité à se changer en quelques minutes.

« Mes excuses pour l’attente. »

« Pas du tout. Par ici. »

Sylvaril n’avait pas l’air perturbé. Elle nous conduisit vers la porte sur laquelle était gravé l’emblème du dragon. Perugius attendait à l’intérieur. Cette pensée rendit mon corps tout entier tendu.

« Ah. »

Ariel laissa échapper une profonde expiration quand la porte s’ouvrit.

***

Chapitre 2 : Une audience avec Perugius

Partie 1

L’homme au sommet du trône dégageait une présence imposante. Il avait des cheveux argentés brillants et des pupilles dorées, petites mais perçantes. Il y avait une aura de majesté autour de lui.

C’est donc le Roi Dragon Blindé Perugius.

Mes jambes commencèrent à trembler dès que je posais les yeux sur lui. J’avais tout de suite su ce qui m’effrayait. Il ressemblait étrangement à l’homme aux cheveux d’argent qui m’avait tué et que je n’oublierais jamais. Certes, leurs vêtements, leurs coiffures et leurs visages étaient différents, mais il y avait quelque chose d’indéniablement similaire chez Perugius et le Dieu Dragon Orsted.

« Avancez », ordonna Sylvaril.

Nanahoshi prit la tête du groupe, avec Ariel juste derrière elle. Je les avais suivis comme si je voulais me cacher.

La pièce était vaste, avec un haut plafond et des piliers qui ressemblaient à des arbres massifs. Un lustre éblouissant nous éclairait. L’extravagance m’avait presque fait décrocher la mâchoire. Les murs étaient tendus de bannières peintes d’emblèmes complexes. J’en avais reconnu certains, comme les armoiries du Royaume d’Asura et du Saint Pays de Millis. D’autres me semblaient familiers, mais il y en avait certains que je n’avais jamais vus auparavant.

Onze hommes et femmes étaient alignés de part et d’autre du tapis de velours que nous traversions. Ils étaient tous vêtus de blanc pur, seuls les motifs de leurs tenues différaient légèrement. Mais chacun portait un masque différent. Certains avaient la forme d’animaux, d’autres ne couvraient que les yeux, ressemblant à la visière que portait Cyclope des X-Men. Un autre portait un casque qui le faisait ressembler à une sorte de robot flic, un autre encore avait ce qui ressemblait presque à un seau sur la tête.

Ce devait être les douze familiers de Perugius. Ce n’était pas comme si ce mot convenait vraiment, puisqu’ils ressemblaient tous à des humains. Arumanfi, cependant, avait été l’égal de Ghislaine au combat. Cela signifiait probablement qu’ils avaient tous des pouvoirs du même niveau qu’un Roi de l’Épée. Je ne voulais surtout pas m’en faire des ennemis. Je ferais mieux de faire très attention à la façon dont je parle, juste pour être sûr.

« S’il vous plaît, arrêtez-vous là », dit Sylvaril.

Nanahoshi se figea sur place.

Le trône se trouvait à deux petits escaliers et à dix pas de l’endroit où nous nous trouvions. Perugius nous regardait en silence. Plus précisément, j’étais presque sûr qu’il me regardait. Nos yeux semblaient se rencontrer, et un frisson me parcourut.

Sylvaril passa lentement devant notre groupe et se dirigea vers les escaliers, prenant place à la droite de Perugius. Arumanfi était à sa gauche. Les autres familiers étaient alignés de part et d’autre de nous.

Perugius garda son regard fixé sur nous et dit : « Je suis le Roi Dragon Blindé, Perugius Dola. »

Il a dit Dola ! Comme dans les pirates de l’air ? ! Attendez, non. Le château dans le ciel n’a rien à voir avec ça.

« Ça fait un bail, Seigneur Perugius. Je suis venue, comme je l’avais promis. »

Nanahoshi baissa la tête en parlant. Il était rare qu’elle s’incline ainsi et qu’elle parle avec autant de respect. J’avais remarqué qu’Ariel faisait de même, tandis que Luke et Sylphie avaient posé un genou à terre. J’avais hésité sur la façon dont je devais montrer mon respect, mais j’avais décidé de faire une bonne vieille révérence à la japonaise !

« Alors tu es de retour, Nanahoshi. »

Il y avait quelque chose de si puissant et intimidant dans sa voix que j’avais senti un frisson me parcourir le dos. La peur menaçait de m’engloutir tout entière. Elle avait une telle emprise sur mon cœur que je luttais pour respirer. De la sueur coulait sur mon front. C’était assez incroyable. C’était comme s’il était vraiment un roi.

« Je suppose que cela signifie que tu as trouvé un moyen d’invoquer des choses d’un autre monde ? »

« Oui. Je ne suis pourtant pas sûre que les résultats soient ceux que vous souhaitiez. », dit Nanahoshi.

« C’est la poursuite de la connaissance qui donne un but à nous, les draconiens, pas les réalisations elles-mêmes. »

Attendez, draconiens ? Il fait partie du peuple dragon ?

Je n’y avais jamais vraiment réfléchi avant, mais c’était logique. Dieu Dragon, Roi Dragon Blindé. Ce n’était pas des humains. C’était donc des draconiens. Je comprenais maintenant pourquoi Orsted et Perugius se ressemblaient, ils étaient de la même espèce.

Imperturbable, Nanahoshi continua sa conversation avec Perugius. Il était étonnamment amical avec elle. Au moins, le temps qu’il avait passé enfermé dans ce château ne l’avait pas transformé en un vieil homme grincheux.

« Comme nous l’avions convenu, j’aimerais que vous m’enseigniez la magie d’invocation de ce monde. »

« Très bien », dit-il.

Ces deux-là avaient dû conclure un accord bien avant ça. Nanahoshi étudierait comment invoquer des objets d’un autre monde, et une fois que son travail porterait ses fruits, elle partagerait ce qu’elle avait découvert avec Perugius. En retour, il lui apprendrait les mystères de la magie d’invocation dans ce monde.

« Au fait, c’est un groupe assez important que tu as amené avec toi. Qui sont ces gens ? »

« En fait, ils m’ont aidé dans mes recherches. Je les ai amenés pour vous rendre visite en guise de récompense pour leur aide. »

« Oh. »

Perugius laissa échapper un soupir d’ennui.

Appeler ça une récompense ne me convenait pas vraiment, mais elle n’avait pas tout à fait tort.

« C’est un plaisir de faire votre connaissance. Je suis Ariel Anemoi Asura, seconde princesse du Royaume Asura. Je suis très honorée d’être en présence d’un homme aussi grand que vous, mon seigneur. », dit Ariel tout en s’avançant.

« Ariel Anemoi Asura, dis-tu ? »

« Oui, j’espère que nous pourrons bientôt apprendre à mieux nous connaître. »

« Je sais déjà qui tu es. Tu as perdu dans cette bataille sournoise et répugnante pour la couronne qu’ils organisent à Asura, mais tu refuses de concéder. Au lieu de cela, tu entraînes tout le monde autour de toi dans les eaux boueuses du conflit. Petite idiote. », dit-il en riant.

La tête de Luke s’était levée. La colère crispa son expression, mais avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit, Ariel leva une main pour le retenir. Elle garda sa voix égale en répondant : « C’est une façon dure de voir les choses, mais vous avez raison. »

Ses lèvres s’étaient recourbées en un doux sourire alors qu’elle le fixait, inébranlable.

« Je suppose que tu es venue ici en espérant que je te prête ma force. »

« Pas du tout. Vous êtes un héros de renommée mondiale. Je voulais simplement vous rencontrer. »

« Hmph. Je vois clair dans ton jeu. »

Comme toujours, sa voix suintait le charisme, mais son visage s’était vidé de toute couleur. Une sueur froide perlait sur sa peau. Perugius avait lu en elle comme dans un livre ouvert, et il n’avait clairement pas une bonne impression d’elle. Elle avait du mal à s’en sortir.

Perugius la fixait, souriant comme s’il se moquait d’un enfant mal élevé.

« Mais tu es venue ici. Cela doit aussi être le destin. Je vais te donner une chance. Tu peux rester ici dans mon château. »

« Je-je suis… honorée par votre générosité. »

Ariel s’était inclinée une fois avant de se retirer. Son expression devint plus soulagée, mais il y avait toujours de l’anxiété dans ses yeux.

*****

« Eh bien, alors, et toi ? »

Après qu’Ariel ait reculé, le regard de Perugius se porta sur moi. C’était comme s’il me considérait comme la personne au second rang après elle. Puis j’avais regardé les autres et j’avais réalisé que tout le monde avait un genou à terre. Les seules personnes debout étaient Nanahoshi, Ariel, et moi. Il était donc tout à fait naturel que son attention soit attirée par moi.

J’avais mis une main sur ma poitrine et j’avais incliné ma tête à nouveau.

« C’est un plaisir de vous rencontrer. Mon nom est Rudeus Greyrat. »

« Rudeus Greyrat ? »

Il prononça mon nom comme s’il le mâchait.

« J’ai eu beaucoup de mal à te téléporter ici. »

J’avais incliné la tête en signe de confusion.

« Normalement, quand on utilise la magie de téléportation, on ne peut pas faire appel à quelqu’un qui a plus de mana que soi. Ton mana ressemble beaucoup à celui de Laplace. Si tu étais déterminé à me résister, je n’aurais probablement pas pu te téléporter. », dit-il en grognant.

« Oh. Eh bien, je m’excuse pour le dérangement. »

Laplace était le Dieu Démon que Perugius avait scellé il y a 400 ans. À chaque fois que quelqu’un évaluait ma magie, il en parlait. Je suppose que notre mana doit être très similaire.

« Peu importe, mais je te déconseille d’essayer d’utiliser ta magie répugnante dans mon château. »

« Je n’en rêverais même pas », dis-je.

C’était comme s’il essayait de me dissuader d’essayer quelque chose de stupide. Non, c’était plus que ça, c’était un avertissement. Mais pourquoi était-il si méfiant à mon égard ? Je n’étais pas du genre à devenir fou furieux sans raison. Je ne deviendrais même pas fou furieux si j’avais une raison.

Ah, peut-être qu’il se souvient de ce qui s’est passé juste avant l’incident de déplacement. Plus précisément, le moment où Arumanfi avait essayé de me tuer. Peut-être qu’il pensait que je lui en voulais et que c’était sa demande pour faire comme si de l’eau avait coulé sous les ponts.

« Hum, si c’est à propos de ce qui s’est passé avant l’incident de téléportation, je ne vous en veux pas. Donc… »

« Hm ? De quoi parles-tu ? », dit Perugius en penchant la tête.

Arumanfi était apparu à côté de lui en un clin d’œil, lui murmurant les détails à l’oreille.

« Ah, maintenant je me souviens. Il y avait un garçon qui essayait de faire de la magie dans le ciel — un enfant protégé par un Roi de l’Épée. C’était donc toi, hm ? »

Il ne s’en souvenait donc pas. Eh bien, ça voulait dire que je venais de m’enfoncer encore plus. Sortir ça de nulle part, c’était comme annoncer que j’avais de la rancune. Au moins, ils ne semblaient pas m’en vouloir. Je n’avais quand même rien fait de mal… non ?

« Rudeus Greyrat, d’après ce que j’ai entendu, est aussi le nom de la personne qui a réussi à blesser Orsted. »

Si par « blesser », il voulait dire que j’avais donné à Orsted l’équivalent d’une coupure de papier, alors oui. Orsted et lui devaient bien se connaître pour qu’il en sache autant. Je me doutais que c’était le cas. Orsted était le seul lien commun entre Nanahoshi et le roi de ce château flottant. On dirait que j’avais raison.

« Ceux qui ont du talent comme toi deviennent parfois trop confiants dans leurs capacités. Être capable de blesser le Dieu Dragon t’a sans doute donné un sentiment d’estime de soi exagéré. Cependant, si tu choisis de te battre contre moi, la mort est tout ce qui t’attend. »

À cet instant, ses familiers commencèrent à émettre une soif de sang. Arrêtez, s’il vous plaît. Je ne veux me battre contre aucun d’entre vous. Je suis seulement venu ici pour me renseigner sur la maladie de Zenith et apprendre un peu de magie d’invocation.

***

Partie 2

Peut-être que Perugius avait eu la fausse impression que j’avais combattu Orsted d’égal à égal et que c’est pour cela que je l’avais blessé. Pourtant, il avait douze familiers ici. Je connaissais plus ou moins leurs capacités, mais seulement d’après ce que j’avais lu dans les livres. Mais ce n’était pas la même chose que de les voir en action sur le champ de bataille. De plus, le nombre était toujours un avantage énorme dans un combat. C’était ce qui rendait les zombies si terrifiants : ils étaient faibles par eux-mêmes, mais en grand nombre, ils pouvaient facilement vous submerger. Si l’on en croyait Arumanfi, ils étaient tous au moins aussi capables que Ghislaine. Et sans parler des capacités que possédait Perugius lui-même, il était sans aucun doute aussi fort. Il n’y avait aucune chance que je puisse survivre en les affrontant tous. Et je n’avais pas non plus l’intention de le faire.

« Bien sûr, je n’ai pas l’intention d’essayer de m’opposer à vous, Seigneur Perugius », avais-je dit.

« Une sage décision. J’aime les gens intelligents. Les idiots ne font qu’aveugler les autres, mais les intelligents s’aident mutuellement à grandir. »

En d’autres termes, les « gens intelligents » étaient ceux qui ne s’opposaient pas à lui. Je ne me considérais certainement pas comme une personne intelligente, mais j’étais au moins assez intelligent pour ne pas me battre avec lui.

« Seigneur Perugius. Si je peux me permettre, hum… son énorme réserve de mana m’a été d’une grande aide dans mes recherches. Il n’est pas un ennemi. Ne pourriez-vous pas le traiter un peu plus gentiment ? », coupa Nanahoshi.

Je savais que je pouvais compter sur toi pour intervenir ! Oui, tu as tout à fait raison. Je n’ai aucun intérêt à me faire des ennemis. Jouons gentiment les uns avec les autres.

« Hm. Très bien, je vais être “gentil”, alors. Puisque tu as aidé Nanahoshi, que désires-tu en retour ? De l’argent ? Ou est-ce le pouvoir que tu recherches ? », dit Perugius en hochant la tête.

Sa voix était plate, comme si la conversation l’ennuyait maintenant. Il avait au moins accepté de me traiter comme un invité, mais les gens étaient-ils généralement si hostiles avec quelqu’un qu’ils venaient juste de rencontrer ? C’était d’autant plus rébarbatif que je me montrais très déférent.

Peu importe. Autant lui poser la question qui me trottait dans la tête.

« Si je peux me permettre… j’ai une chose à demander. »

« Quoi ? »

« C’est à propos de la maladie de ma mère. »

J’avais commencé à expliquer les détails de l’état de Zenith.

Il avait hoché la tête après que j’ai fini de parler.

« Je vois. J’ai entendu dire qu’il existe de vieux labyrinthes qui retiennent les gens captifs. Cette personne devient le “cœur” du labyrinthe, lui permettant de fonctionner. Le mana qui circule à travers eux en conséquence les transforme. Ils perdent tous leurs souvenirs, sans exception, et en retour, leur corps est imprégné d’un pouvoir mystérieux. »

« Un pouvoir mystérieux ? », dis-je en faisant écho, confus.

« Je crois que vous appelez ces personnes un enfant maudit ou un enfant béni. »

Alors Zenith avait une malédiction sur elle ? Une malédiction qui l’empêchait de pleurer ou de rire ?

« Mais pourquoi ces labyrinthes utilisent-ils des gens ? »

« Je ne sais pas. Il existe une théorie selon laquelle les anciens démons ont donné naissance à ces labyrinthes et à leurs créatures dans le but de créer un paradis pour eux-mêmes. Le cristal magique au centre de ces labyrinthes est censé distribuer du mana à tous ses habitants. Là, ils peuvent prospérer sans jamais avoir faim. Il ne serait pas surprenant que ces anciens labyrinthes prennent des humains en captivité pour augmenter leur efficacité. »

Les anciens démons avaient donc essayé de créer un paradis où ils ne mourraient jamais de faim ? En y réfléchissant, il y avait un tas de monstres dans le labyrinthe de téléportations. L’endroit était pratiquement infesté par ces effrayants Démons Dévorants. Je m’étais demandé ce qu’ils pouvaient bien festoyer dans ces tunnels, mais cette explication était logique.

Mais attendez une seconde. Roxy a dit qu’elle était à court de mana dans le labyrinthe. Alors évidemment, il est exagéré de dire qu’il nourrit de mana ceux qui l’habitent. A moins que les monstres aient un moyen d’absorber le mana de l’espace vide ?

Eh bien, rien de tout cela n’avait vraiment d’importance pour le moment. Zenith était ma priorité.

« Connaissez-vous un moyen de guérir ma mère ? »

« Je ne connais pas les détails moi-même, mais… »

La voix de Perugius s’était tue alors qu’il jetait un regard à quelqu’un derrière moi.

« Il y a une femme dont le destin a suivi un chemin similaire. Une femme qui est toujours en vie aujourd’hui. Si c’est une information que tu cherches, elle serait la mieux placée pour le savoir. »

J’avais suivi son regard vers l’elfe de notre groupe aux cheveux blonds éblouissants.

Elinalise releva lentement la tête.

« Elinalise Dragonroad, un de mes compagnons t’a sauvé d’un labyrinthe il y a environ 200 ans. »

« Oui, c’est exact », dit-elle.

« Tu es la femme elfe qui a perdu ses souvenirs. Je t’ai déjà rencontrée une fois. Tu as certainement grandi depuis. M’as-tu oublié ? »

« Non, je ne vous ai pas oubliée. »

Elle détourna son regard de moi, une expression maladroite sur le visage.

Mais qu’est-ce qui se passait ? Est-ce que ça voulait dire qu’Elinalise avait vécu la même chose ? Quelqu’un d’autre l’avait sauvée d’un labyrinthe il y a 200 ans ? Attendez, une minute. Je n’étais pas au courant.

« Pourquoi ne lui en as-tu pas parlé ? Puisque vous êtes tous les deux ici, je suppose que vous devez vous connaître. », demanda Perugius.

« Oui, mais… »

« Tu l’as vécu par toi-même. Tu en sais donc plus que quiconque. »

Ses mots calmèrent sa protestation pendant un moment, mais elle resta résolue la fois suivante.

« Je n’ai jamais retrouvé mes souvenirs. Je n’ai rien dit parce que je pensais que le cas de Zenith pourrait être différent. »

Son visage se contorsionnait de douleur, malgré le courage dont elle faisait preuve en parlant. Cliff enroula doucement un bras autour de son épaule. J’étais trop confus pour parler. Bien sûr, je trouvais qu’Elinalise avait agi de façon un peu étrange à l’époque, mais je n’aurais jamais imaginé qu’une telle chose lui était arrivée dans le passé.

« Je suis désolée. Je sentais que j’avais besoin de te le dire, mais tu as été si heureux ces derniers temps que j’ai hésité à en parler. De plus, la malédiction de Zenith ne représente pas une menace pour sa vie. J’ai pensé qu’elle était peut-être un enfant béni ou qu’elle se remettrait et qu’il n’y aurait pas du tout d’effets indésirables. »

Elle continua à bafouiller des excuses.

« Nous pourrons en discuter plus tard. », c’était tout ce que j’avais été capable de dire et faire.

« D’accord. »

Je n’avais vraiment pas l’intention de la blâmer. Elle n’avait peut-être pas partagé son histoire, mais elle avait donné pas mal de conseils sur l’état de Zenith lorsque nous étions sur le continent de Begaritt. À l’époque, je pensais qu’elle ne faisait que partager la sagesse qu’elle avait accumulée au fil des ans, mais apparemment, elle parlait en connaissance de cause.

Connaissant Elinalise, elle avait probablement ses raisons. Elle pensait peut-être que le cas de Zénith serait différent, qu’elle pourrait retrouver la mémoire. Ou peut-être qu’elle ne voulait tout simplement pas remuer le couteau dans la plaie après avoir déjà perdu Paul. Il ne faisait aucun doute qu’elle ne l’avait gardé pour elle que par égard pour moi. Pourtant, j’aurais aimé qu’elle en dise un peu plus sur la malédiction dont Zenith pourrait être affligée.

« Y a-t-il autre chose ? », demanda Perugius, désintéressé.

« Non », dis-je en secouant la tête.

La conversation n’avait duré que quelques minutes, mais elle m’avait laissé comme épuisé, comme si nous avions parlé pendant des heures. J’avais encore d’autres questions à poser — sur la magie d’invocation, par exemple, ou la guerre de Laplace ou l’incident de téléportation, mais mon cerveau était si plein. Je ne pourrais pas faire entrer plus d’informations, même si je le voulais.

« Et pour le reste d’entre vous ? Désirez-vous quelque chose ? »

Zanoba s’était levé.

« Me permettez-vous de poser une question ? »

« Et tu es ? »

« Je m’excuse de ne pas m’être présenté plus tôt. Je suis Zanoba Shirone, troisième prince du royaume de Shirone. »

« Un prince, hm ? Et tu souhaites également mon soutien afin de pouvoir monter sur le trône de ton pays ? »

« Non, une telle chose n’a aucune valeur pour moi », répondit Zanoba, sans perdre une seconde.

Il sortit un petit carnet de sa poche. Il y avait un blason dessiné sur la surface, un blason que j’avais reconnu.

Attendez une minute. C’est celui qu’on a vu dans mon sous-sol, sur les plans du fabricant de poupées.

« Ces armoiries ressemblent aux vôtres ainsi qu’à celles du Seigneur Maxwell. Je vois qu’il y a d’autres armoiries similaires sur ce mur là-bas. Savez-vous à qui appartient celui-ci ? »

J’avais suivi son regard vers le mur couvert de nombreux blasons. Plusieurs d’entre eux me semblaient familiers. L’un d’eux était le même que celui que j’avais vu graver sur le monument des Sept Grandes Puissances. Un autre appartenait au Dieu Dragon Orsted. Un autre était gravé sur un outil magique qui aidait à garder les ruines de la téléportation cachées. À en juger par l’incantation que nous avions dû utiliser pour cela, le blason appartenait probablement au Saint Empereur Dragon, Shirad. Le blason à côté était le même que celui dessiné sur le carnet de Zanoba.

« Je le sais. Il appartient au Roi Dragon Maniaque, Chaos. »

« Oh ! »

Aha, c’est donc la chose que Zanoba a vue à la porte. Il avait dû voir l’emblème de Maxwell et réaliser sa similitude avec celui des plans. Naturellement, il avait supposé que les deux devaient être liés d’une manière ou d’une autre. C’est incroyable ! Je suis impressionné !

Zanoba s’était avancé, incapable de contenir son euphorie devant cette découverte.

« Puis-je demander où se trouve ce Dieu Dragon Maniaque Chaos ? »

« Il est mort. Il est décédé il y a quelques décennies, et je ne sais pas s’il a un successeur. », dit Perugius en secouant la tête.

Le carnet glissa entre les doigts de Zanoba, atterrissant sur le sol. Ses épaules s’étaient affaissées.

« Je… c’est vrai… »

En un instant, son visage avait semblé avoir vieilli de cinq ans. Ce qui n’était pas peut dire, car Zanoba paraissait déjà bien plus vieux qu’il ne l’était.

Perugius glissa vers l’avant sur son siège.

« Au fait, où as-tu trouvé ce blason ? »

Zanoba continua à avoir l’air déprimé en répondant : « Oh, je l’ai trouvé dans la maison de mon maître, dans une propriété délabrée de la Cité magique de Sharia. Il a été dessiné sur les plans d’une poupée automate. »

« Hm. Une poupée automatisée, dis-tu. »

Perugius hocha la tête pour lui-même.

« Et comment était la poupée ? Incroyable ? »

« Oh, oui, et bien plus que les mots ne peuvent l’exprimer ! Les détails de l’artisanat étaient tout à fait enchanteurs. Rien qu’en la regardant, on pouvait voir à quel point l’amour du créateur pour les poupées était grand ! Je partage cet amour, j’ai donc pu ressentir la profondeur de son adoration ! »

Un sourire s’étira sur le visage de Perugius, jusqu’à ses yeux.

« Il semblerait que tu aies du goût pour les arts. Cela me fait plaisir. J’ai un certain nombre d’œuvres de Chaos dans mon trésor. Je te les montrerai plus tard. »

Sa voix était si douce que je n’arrivais pas à croire que c’était le même homme qui m’avait parlé de façon si bourrue quelques minutes auparavant. Pourquoi Zanoba avait-il droit à un traitement spécial ? Mais pour être honnête, ce n’était pas comme si je m’en souciais vraiment.

« Vous m’honorez ! »

Le visage de Zanoba s’était éclairé et il se prosterna sur le sol. De toute évidence, il était aussi heureux que Perugius. Mieux encore, il avait gagné les faveurs du roi dragon. Je l’enviais pour cela. J’avais voulu faire la même chose.

***

Partie 3

« Y a-t-il autre chose ? », demanda Perugius.

La main de Sylphie s’était levée.

« Oui, j’ai quelque chose — enfin, si cela ne vous dérange pas, il y a quelque chose que j’aimerais demander. »

Elle s’inclina maladroitement.

« Et tu es ? »

« Sylphie Greyrat, épouse de Rudeus Greyrat et garde du corps de la princesse Ariel. »

Sylvaril s’était penché et murmura quelque chose à l’oreille de Perugius. L’homme grogna, son humeur se dégrada.

« Alors c’était vous deux… », marmonna-t-il.

C’était nous deux ? Avions-nous fait quelque chose pour le contrarier ? Sylphie avait une sacrée réserve de mana, mais elle n’était pas aussi importante que la mienne. Est-ce que le fait qu’elle avait eu des cheveux verts dans le passé le dérangeait ?

« Avant de répondre à ta question, je veux que tu répondes à la mienne d’abord. Est-ce que vous avez tous les deux un fils ? »

Sa question sortait tellement de nulle part que Sylphie hésita un moment, confuse. Elle secoua lentement la tête.

« Hein ? Non. Mais par contre j’ai une fille. »

« Très bien. Si jamais tu donnes naissance à un garçon, amène-le devant moi. Je lui donnerai un nom pour vous. »

« Euh, euh, très bien… »

Il montra alors un mince et étrange sourire.

Eh bien, c’est légèrement inconfortable. Insinuait-il que quelque chose n’irait pas chez notre enfant si on avait un garçon ? Ou cherchait-il à donner à notre fils un nom super excentrique ? C’était quand même l’homme qui avait appelé son château Briseur de Chaos.

« Très bien. Quelle est ta question ? », dit Perugius en s’éclaircissant la gorge.

« J’aimerais vous interroger sur l’incident de téléportation. Savez-vous par hasard qui en est la cause ? »

C’était une chose à laquelle je n’avais pas pensé dernièrement. L’incident de déplacement était ce qui avait téléporté Nanahoshi ici depuis le Japon. Qu’une magie assez puissante pour arracher quelqu’un à sa propre dimension ait un certain recul était sans aucun doute logique. Dans mon cas, je m’étais juste réincarné ici, mais peut-être que les lois de la physique ou de la magie étaient différentes lorsque quelqu’un venait ici avec son corps d’origine. Bien sûr, le contraire pourrait être vrai. Peut-être que quelqu’un essayait d’accomplir quelque chose d’autre, et que le recul de sa magie avait convoqué Nanahoshi à la place. Ce qui signifiait que tout cela n’était qu’un accident.

« Je n’ai rien confirmé avec certitude. Sur le moment, j’ai pensé que c’était l’œuvre d’un proche de Laplace, mais… »

Il jeta alors un coup d’œil à Nanahoshi avant de poursuivre.

« Même moi, je ne suis pas capable d’invoquer quelqu’un comme elle, et si je n’en suis pas capable, personne dans ce monde ne l’est. »

« Ce qui veut dire ? »

« Cette calamité n’était pas d’origine humaine. C’était un accident. »

C’est ce que je pensais. Il était possible que quelqu’un de plus capable d’invoquer la magie que Perugius soit responsable, comme Orsted. Bien qu’il serait impoli de soupçonner un coupable derrière les choses alors que Perugius avait déjà déclaré qu’il n’y en avait pas. Je vais garder mes pensées pour moi. Je n’ai pas envie d’énerver ce type plus que je ne l’ai déjà fait.

« Oh, très bien, alors. Merci. »

Alors que j’envisageais différentes possibilités dans ma tête, Sylphie baissa les yeux et mit fin à la conversation.

« Quelqu’un d’autre ? » demanda à nouveau Perugius.

Cette fois, personne n’avait répondu. Elinalise gardait les yeux rivés sur le sol, et Cliff était trop nerveux pour même bouger. Quant aux autres, Ariel s’était déjà esquivée, et Luc était toujours tranquillement agenouillé.

« Dans ce cas, profitez de votre séjour ici dans ma belle forteresse. »

Il fit alors un signe de tête exagéré. Ainsi notre audience avec lui prit fin.

*****

Sylvaril nous guida vers la zone des invités, où près de vingt chambres identiques étaient vacantes. À l’intérieur se trouvaient des meubles en bois sombre, des lits avec des couettes, et d’énormes miroirs cristallins. Chaque chambre était équipée d’une armoire garnie de ce que je supposais être de l’alcool. La seule chose qui différait entre elles était les peintures dans chacune d’elles. L’hébergement était bien plus luxueux que votre hôtel d’affaires typique. Pour faire une comparaison avec ma vie précédente, c’était comme une suite royale à l’Empire Hotel. Bon ce n’était pas comme si j’avais eu l’occasion de séjourner dans une suite ou à l’Empire Hotel.

« Vous n’êtes que douze à gérer un château aussi vaste ? », lâcha Ariel.

Elle avait raison. Il y avait à peine un grain de poussière dans les coins des chambres. Elles donnaient l’impression que personne n’y avait jamais mis les pieds. Je ne dirais pas que c’est effrayant, mais cela dégageait une aura de solitude. C’était comme acheter une manette supplémentaire pour sa console alors qu’on n’avait pas d’amis avec qui jouer. Pourtant, Perugius avait laissé entendre qu’ils recevaient occasionnellement des visiteurs ici.

Après avoir choisi nos chambres, nous nous étions séparés pour vaquer à nos propres affaires. Zanoba et Ariel étaient partis explorer un peu plus le château. Luke et Sylphie ayant bien sûr accompagné leur princesse.

Quant à moi, j’étais resté dans ma chambre. J’étais épuisé. Notre audience n’avait duré qu’un peu plus d’une heure, mais c’était comme si j’avais entassé dans ma tête la discussion de toute une journée. Une partie de moi voulait voir plus de la forteresse, mais pour l’instant, je voulais me reposer.

Je m’étais effondré sur le lit.

« Ahh, c’est si doux. »

Tellement doux, en fait, que j’avais l’impression que j’allais passer à travers, jusqu’au sol. Je me demande si on pourrait ramener un de ces lits à la maison…

Non. Laissez les lits de côté pour l’instant. J’avais été surpris par les blasons que j’avais vus. Un tas de noms impressionnants étaient apparus dans nos conversations que je n’avais pas reconnues, comme le Roi Dragon Abyssal et le Roi Dragon Maniaque. Si je me souvenais bien, ils faisaient partie des Cinq Généraux du Dragon. À l’époque mythique, ils avaient affronté le Dieu Dragon dans une bataille qui avait coûté la vie à tous. Mais ce n’était sûrement pas les mêmes personnes que dans les mythes ? Ceux de l’histoire étaient probablement de nombreuses générations avant les personnes qui avaient été évoquées dans notre conversation.

De ces cinq personnes, trois furent mentionnées aujourd’hui : Le Roi Dragon Blindé Perugius, le Roi Dragon Abyssal Maxwell, et le Roi Dragon Maniaque Chaos. Il y avait aussi celui dont j’avais entendu le nom dans l’incantation pour les ruines de téléportation, le Saint Empereur Dragon Shirad. Ils étaient donc quatre. Il était censé y avoir un Empereur Dragon et quatre Roi Dragon, ce qui signifiait qu’il restait un Roi Dragon de plus. Maintenant que j’y pense, je n’avais vu que quatre blasons ressemblant à ceux des Dieux dragons sur ce mur. Peut-être que le dernier de leur groupe était en mauvais termes avec Perugius ?

En tout cas, j’avais été assez surpris par le lien avec la poupée. Je savais que j’avais déjà vu le blason sur ces plans quelque part, mais de penser qu’il appartenait à l’un des rois dragons… Je ne savais rien de la langue sur ces mémos, mais peut-être pourrions-nous demander à Perugius de la déchiffrer pour nous. Cela nous ferait faire un bond en avant par rapport à ce que nous étions maintenant. Je devrais peut-être donc le lui demander.

Ou pas. Il ne semblait pas trop m’apprécier. En fait, il semblait se méfier de moi. Je vais demander à Zanoba de le harceler à ce sujet. Ils semblent partager le même goût pour l’art.

Attendez un peu. Si ce blason appartenait au Roi Dragon Maniaque, cela signifiait qu’il avait vécu dans ma maison. Un Roi Dragon, s’était donc enfermé dans mon sous-sol pour jouer avec des poupées. Quelque chose avait dû mal tourner dans sa tête. La façon dont cette poupée fonctionnait était assez folle. Eh bien, étant donné que Chaos et Zanoba semblaient être sur la même longueur d’onde, le titre « maniaque » avait beaucoup de sens. Il devait vraiment aimer les poupées.

Cela mis à part, j’espérais apprendre la magie d’invocation avec Perugius, mais à ce rythme, ça ne semblait pas très probable. Il était si hostile envers moi. Si je lui demandais de m’apprendre, il pourrait dire : « Quoi ? Tu comptes invoquer Laplace avec tout ton mana ? »

Hmm. Je me demande si une telle chose est possible.

Perugius avait dit qu’il était impossible d’invoquer quelqu’un dont le mana était supérieur au sien. Puisque le mien était égal à celui de Laplace, ça voulait donc dire que je pouvais l’invoquer ? Je pourrais installer un sinistre autel sous terre et ramener le Dieu Démon à la vie ? Je ne le ferais pas, bien sûr, mais je pourrais comprendre son animosité envers moi si cela était possible.

« Eh bien, ça aurait pu être pire. »

Et bien que Perugius me détestait, il ne m’avait pas chassé de son château et n’avait pas essayé de se battre avec moi. Pour le moment, je pouvais respirer tranquillement. Ça ne s’était pas passé parfaitement, mais au moins ça s’était bien passé.

Et ce fut ainsi que ma première journée dans la forteresse flottante s’était achevée, dans une contemplation silencieuse.

***

Chapitre 3 : Passé, malédiction, invocation et jalousie

Partie 1

Il y a deux cents ans, une fille fut sauvée d’un labyrinthe. Elle avait perdu tous ses souvenirs et ses émotions. Elle n’avait aucune idée de qui elle était. Elle savait seulement qu’elle devait être une elfe parce qu’elle y ressemblait. Elle fut donc placée dans un village elfique et y reprit une vie normale. Les habitants du village l’accueillirent même si elle était une étrangère pour eux. Les souvenirs de la jeune fille ne revinrent jamais, mais ses émotions revinrent après quelques années. Elle était joyeuse et sociable, et très vite, elle tomba amoureuse d’un des hommes du village.

Ce ne fut qu’une fois que le couple devint intime qu’elle commença à avoir un problème : sa libido augmenta soudainement. Elle voulait faire l’amour tous les soirs.

Les elfes n’étaient pas enclins à une intimité fréquente, du moins pas autant que les humains et les gobelins. Son partenaire avait du mal à répondre à ses besoins, mais les deux vivaient toujours en harmonie. Cependant, quelque chose d’étrange arriva à son corps à cette époque. Après qu’ils aient commencé à avoir des rapports sexuels, elle commença à donner naissance à un petit cristal magique rond chaque mois. À l’intérieur se trouvait une accumulation incroyablement dense de mana. Lorsqu’elle en parla à son mari, celui-ci fut un peu troublé par ce phénomène anormal, mais il lui assura qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.

Peu de temps après, le mari commença à vendre ces cristaux dans une ville humaine. Et bien qu’il semblait avoir les yeux embués par la cupidité, on pouvait difficilement lui reprocher de convoiter l’argent que ces cristaux lui rapportaient. Il n’avait jamais été riche, et sa femme ne travaillait pas. Au moins, l’homme n’avait jamais traité sa femme comme si elle était sa poule aux œufs d’or.

La tragédie les frappa cinq ans plus tard. Le mari mourut, ou plutôt, il fut assassiné. Avec sa cargaison de cristaux extrêmement chers, il attira l’attention de quelques bandits. Ils l’attaquèrent donc, prenant à la fois sa vie et sa richesse.

Avec lui parti, la femme était maintenant devenue veuve. Et bien qu’elle soit tombée dans une profonde dépression, elle continua à endurer. Malheureusement, il y avait un problème avec son corps, sa libido insatiable avait encore augmenté. Dix jours après le décès de son mari, l’envie vint du plus profond d’elle-même, forte et rapide. Elle n’avait pas pu la réprimer et agressa l’un des hommes du village. Elle savait que c’était mal, mais elle l’avait fait quand même. Au moins, l’homme en question n’était pas réticent, et rien ne s’était produit après qu’ils aient fait l’acte une fois.

Dix jours de plus passèrent, et elle s’en était prise à un autre homme. Dix jours passèrent encore et elle recommença. Son appétit était si indomptable que la rumeur se répandit bientôt sur sa promiscuité sauvage. Les femmes du village l’avaient toutes dénoncée et l’avaient chassée. Cette femme devint ensuite une prostituée, puis une esclave, et enfin une aventurière. On disait qu’aujourd’hui encore, elle continuait à parcourir le monde.

*****

« … Et c’est en gros ce qu’a été ma vie », dit Elinalise.

Elle était venue me raconter son histoire à la première heure ce matin.

« Tu n’avais pas besoin de tout me raconter. »

Honnêtement, entendre tout cela me laissa pantois. La malédiction était la seule chose que je devais savoir, mais Elinalise n’avait pas épargné un seul détail.

« C’est ma façon de me rattraper pour ne pas t’avoir dit tout ça plus tôt. »

« Alors, euh, Cliff sait déjà tout ça ? »

« Bien sûr. Je le lui ai dit avant notre mariage. »

« Oh, ok. Et pour Sylphie ? »

« Elle ne le sait pas. Et je doute qu’elle veuille savoir que sa grand-mère a un jour vendu son corps pour de l’argent. »

« Je ne pense pas que Sylphie s’intéresse à ce genre de choses. », dis-je en haussant les épaules.

« J’espère juste que tu ne la regarderas pas d’un autre œil si tu entends de mauvaises rumeurs à mon sujet quelque part. Elle a peut-être mon sang qui coule en elle, mais c’est juste une fille normale. »

« Je le sais. Je ne lui ferais jamais ça. »

De plus, Sylphie n’était pas responsable des choses qu’Elinalise avait pu faire dans le passé.

Cela dit, après avoir entendu tout ce qu’elle avait traversé, je pouvais comprendre pourquoi elle gardait le silence sur son histoire et sa relation avec Sylphie. Personne ne voulait que les gens la regardent différemment. De toute façon, le passé est le passé. Il y avait des choses de mon passé que je ne voulais pas non plus révéler. Je ne pouvais pas prétendre que les choses que j’avais faites dans ma vie antérieure n’existaient pas, mais cette histoire resterait dans ma tête et dans ma tête seulement.

« Alors, quelle est donc exactement ta malédiction ? », avais-je demandé.

« Le mana dans mon corps se développe et se fusionne en un cristal magique lorsque je reçois la semence d’un homme. Si je ne reçois pas la semence d’un homme, le mana continuera à se développer jusqu’à ce qu’il me tue. »

« Mais tu allais bien les deux premières années, non ? »

« Honnêtement, je ne comprends pas tout à fait cela non plus. À l’époque, je n’avais pas de cycle mensuel, alors peut-être que ça avait quelque chose à voir avec ça. »

« Ton cycle mensuel… »

J’avais répété ses mots avant de m’interrompre. Si cela avait quelque chose à voir avec son cycle menstruel, alors peut-être que c’étaient ses ovules qui se transformaient en ces cristaux magiques. Dans ce cas, la malédiction de Zénith était probablement quelque chose de tout à fait différent. Je suppose qu’elle avait toujours ces règles. Après tout, elle avait déjà donné naissance à deux enfants, et bien que Lilia ne m’ait donné aucun détail, elle n’avait encore que 35 ans environ.

« Mais tes souvenirs ne sont jamais revenus ? »

« Non. Même maintenant, je ne me souviens de rien. », dit-elle en secouant la tête.

Je m’étais tu. Elle ne se souvenait donc toujours pas de son passé, ce qui signifiait qu’elle n’avait aucune idée de qui elle était exactement. Il y avait une infime possibilité qu’elle s’en souvienne subitement un jour, mais si elle ne l’avait pas fait en 200 ans, il semblerait peu probable qu’elle le fasse un jour.

« L’état de Zénith est différent du mien. À en juger par sa façon d’agir, il semble qu’elle sache qui sont ses enfants. Peut-être qu’elle peut retrouver tous ses souvenirs. », dit Elinalise.

« J’espère que tu as raison. »

Mais il valait peut-être mieux ne pas trop prendre ses désirs pour des réalités.

« Et sa malédiction ? », avais-je demandé.

« Pour l’instant, elle ne montre aucun signe de malédiction comme la mienne. »

« Ah. Je suis d’accord. »

« Elle a très probablement une malédiction différente sur elle. »

« Vraiment ? »

« Je pense qu’il y a une forte possibilité. As-tu une idée de ce que pourrait être sa malédiction ? », dit-elle en acquiesçant.

Une idée, hein… Hm. Peut-être une vague idée, mais rien de concluant. Après une courte pause, j’avais admis : « Non, rien. »

« Très bien, il vaut mieux continuer à garder un œil sur elle. »

Quoi que ce soit, ce n’était pas quelque chose de mortel, mais il pourrait y avoir un déclencheur là-bas qui la ferait se manifester.

« Je suppose que c’est tout ce qu’on peut faire pour le moment, hein ? Continuer à la surveiller ? »

« Oui. »

Je n’allais pas me faire de faux espoirs, mais je ne pouvais m’empêcher de prier pour que rien de grave n’arrive.

« C’est tout ce que je sais. Je suis désolée. Il y avait trop de choses que je ne voulais pas dire, et j’ai tardé à te dire la vérité. », dit Elinalise tout en baissant la tête.

Je comprenais qu’elle ne veuille pas parler de son passé. En fait, je me sentais coupable de ne pas avoir partagé les événements de ma vie antérieure avec Sylphie et Roxy. Il était vrai que le fait qu’Elinalise ne m’en ait pas parlé plus tôt était nul, mais je n’allais pas être hypocrite et lui en vouloir pour ça.

« Non, j’apprécie que tu en parles même si tu ne te sens pas à l’aise. Merci. »

J’avais tendu ma main et elle la serra, assez fortement même.

« Eh bien, je vais donc retourner chez Cliff. »

« Je vais me reposer un peu plus, puis aller voir Nanahoshi », avais-je dit.

« Très bien. Passe une bonne journée. »

Elinalise s’était retournée et glissa hors de la pièce.

Au final, je n’avais rien appris de nouveau sur l’état de Zénith. Il y avait une forte probabilité qu’elle ait une malédiction sur elle, mais elle n’avait encore causé aucun problème. Tout ce que je pouvais faire était de me préparer à agir au cas où quelque chose se produirait plus tard.

Après le petit-déjeuner, nous nous étions rassemblés dans une pièce avec une longue table et avions pris place. Nanahoshi et Cliff s’étaient assis à l’un de mes côtés et Zanoba de l’autre. Juste en face de moi se trouvait Sylvaril du Vide, la femme aux ailes noires qui servait Perugius.

« Très bien, maintenant commençons notre leçon. »

L’accord prévoyait que Perugius enseigne la magie d’invocation à Nanahoshi, mais Nanahoshi avait eu la gentillesse de demander que nous soyons inclus. Comme nous commencions par les bases, Perugius n’était pas celui qui nous enseignait. Il se montrerait quand il serait temps de mettre ce que nous avions appris à l’épreuve. Il était probablement en train de prendre le thé avec Ariel en ce moment.

Euh, je devrais probablement me concentrer sur la leçon au lieu de m’inquiéter de savoir où est Perugius.

« Tout d’abord, assurons-nous que nous sommes tous sur la même longueur d’onde. Qu’est-ce que la magie d’invocation ? Vous là… », dit Sylvaril.

« Cliff. Cliff Grimor. »

« Cliff, s’il vous plaît, répondez pour moi. Qu’est-ce que la magie d’invocation ? »

Il y avait deux types de magie d’invocation. La première était l’effusion, qui était principalement utilisée pour créer des outils magiques, en d’autres termes, le dessin de cercles d’invocation. Cliff s’était spécialisé dans ce domaine, et c’était un art florissant dans la Cité magique de Sharia.

Le deuxième type était l’invocation, qui permettait d’invoquer tout ce qui existait, de simples animaux comme les chiens et les chats aux bêtes très intelligentes. Cette liste comprenait des monstres doux, faciles à apprivoiser pour les humains, ainsi que des animaux peu intelligents, comme les gobelins et les tréants. Vous pouviez également invoquer des esprits qui existaient quelque part dans le monde.

Il n’y avait aucun professeur à Sharia qui pouvait pratiquer la magie d’invocation. Même la guilde n’avait que quelques personnes qui pouvaient le faire, et elles étaient toutes des amatrices. Peut-être qu’un autre pays monopolisait cette école de magie, ou peut-être que c’était simplement parce que personne à Sharia ne pouvait l’enseigner. Quoi qu’il en soit, c’était l’étendue de mes connaissances. Et Cliff devait être à peu près aussi versé que moi, car il relaya la même réponse.

« C’est incorrect. Il est vrai que l’invocation nécessite un cercle magique par nature, mais le tracé d’un cercle ne fait pas partie en soi de cette école de magie. », dit Sylvaril en secouant la tête.

« Ce qui veut dire que seule cette dernière peut donc être qualifiée de magie d’invocation ? », avais-je demandé.

L’atmosphère ici me rappelait l’époque où Roxy me donnait des leçons quand j’étais enfant.

« Oui, mais Cliff n’avait pas tort quand il a dit qu’il y avait deux types de magie d’invocation. »

« En d’autres termes, l’effusion n’est pas l’un de ces types. »

« En effet. »

Elle parlait d’une voix douce, mais comme il n’y avait ni tableau ni manuel, je devais prendre des notes en utilisant la pile de papiers et la plume d’oie que j’avais apportée. Cela donnait l’impression d’être dans un vrai cours.

***

Partie 2

« Il existe deux types de magie d’invocation : l’invocation de démons et l’invocation d’esprits. »

J’avais noté les deux noms. D’après mes souvenirs, les esprits étaient des êtres qui existaient dans notre monde, mais qui se montraient rarement. Les seuls types que j’avais déjà vus étaient les esprits de lumière que j’avais invoqués avec ces parchemins.

« Quelle est la différence entre ces deux-là ? », avais-je demandé.

« L’invocation de démons, comme vous le savez bien, vous permet de faire appel à une bête vivant quelque part dans la nature. Selon un ancien pacte, tout ce qui est considéré comme une personne ne peut être invoqué. Cependant, tout ce qui existe dans le monde peut l’être. »

Donc toutes sortes de créatures pouvaient être invoquées avec cette magie, même les dragons.

« C’est quoi cet “ancien pacte” ? »

« Lorsque la magie d’invocation est née dans ce monde, nos ancêtres ont conclu un pacte. La magie ne peut pas briser ces anciennes règles. »

Donc les gens ne pouvaient pas être invoqués ? Était-ce vraiment la vérité ? Quelle était la différence entre téléporter une personne et l’invoquer ? Ce n’était pas vraiment important. L’important était d’avoir les bases. Je pourrais poser des questions plus nuancées plus tard.

« Désolé. Continuez s’il vous plaît. », avais-je dit.

« Très bien. Dans l’invocation de démons, on ne peut pas invoquer une créature avec plus de mana que ce que l’on possède soi-même. Et même s’ils le font, il y a de fortes chances qu’ils ne soient pas capables de contrôler la créature qu’ils invoquent. »

En y repensant, j’avais lu cela dans un livre il y a longtemps. Je crois qu’il s’appelait Magie d’invocation de Simm. Il contenait l’histoire de quelqu’un qui avait invoqué une créature plus forte que lui, qui l’avait mangé vivant. Compte tenu de l’étendue de ma propre réserve de mana, je n’aurais probablement pas de problèmes, peu importe ce que j’invoquais, mais je ne savais vraiment pas s’il m’obéirait ou non. Mais ce n’était pas comme si j’avais prévu d’invoquer quelque chose de puissant. De plus, nous avions déjà trois animaux domestiques dans la maison. Je n’avais pas besoin d’invoquer quoi que ce soit.

« Oh, oui, les créatures vivantes sont-elles les seules choses que vous pouvez invoquer ? », avais-je bafouillé.

« Oui. Vous ne pouvez pas invoquer les morts. »

« Non, je voulais dire des choses. Comme… je pourrais invoquer des vêtements qui sont chez moi en ce moment ? »

« J’ai bien peur que ce soit impossible. »

Je ne pouvais donc pas invoquer la culotte de Roxy. Attendez, attendez une seconde. Nanahoshi avait réussi à invoquer une bouteille en plastique. Ce n’était pas forcément impossible. Peut-être était-il préférable de dire que personne dans ce monde n’avait encore trouvé comment le faire. Cela expliquerait pourquoi Perugius était si intéressé par les recherches de Nanahoshi, parce que cela signifiait que cette magie était possible. Je comprenais maintenant pourquoi il avait accepté de l’aider.

« Puis-je continuer ? », demanda Sylvaril, interrompant mes pensées.

« Oh, oui. Je m’excuse d’intervenir à plusieurs reprises. »

« Pas du tout. Vos interrogations indiquent à quel point vous êtes passionné par l’apprentissage. »

Elle hocha lentement la tête avant de poursuivre.

« L’invocation d’esprit, comme son nom l’indique, implique la création d’un esprit. »

« La création ? Vous le fabriquez vraiment ? »

« C’est exact. Vous dépensez du mana dans le processus et créez un esprit avec certaines capacités. C’est ainsi que fonctionne l’invocation d’esprit. »

En d’autres termes, en utilisant les parchemins que Nanahoshi m’avait fournis, je n’invoquais pas des esprits de lumière venus d’ailleurs, je les invoquais avec mon propre mana.

« Les esprits possèdent un faible niveau d’intelligence et obéiront aux ordres de l’invocateur jusqu’à ce qu’ils utilisent tout leur mana », expliqua Sylvaril.

« Est-ce un absolu ? »

Il y eut une pause avant qu’elle ne réponde : « Non. Si vous construisez spécifiquement le cercle pour qu’ils ne suivent pas vos ordres, alors un esprit ayant un libre arbitre sera créé à la place. »

Mais si tu ne faisais pas ça, est-ce qu’ils suivraient tous tes ordres ? C’était presque de la programmation. Attendez, en parlant de programmation, j’avais l’impression d’avoir entendu parler d’un concept similaire…

« Cela me semble étrange. Tous ceux qui servent Perugius étaient des esprits invoqués il y a 400 ans, non ? Vous êtes terriblement intelligents si c’est le cas, et il est étrange que vous n’ayez pas disparu dans les siècles qui ont suivi. », dit Cliff, la voix remplie de mécontentement.

C’est exactement ce que j’attendais de toi, Cliff. Il était trop vif pour laisser passer cette incohérence.

Sylvaril acquiesça joyeusement : « Je suis heureuse de voir que vous ayez soulevé cette question. Le prédécesseur du Seigneur Perugius, le premier Roi Dragon Blindé, a transmis son savoir pour créer onze anciens esprits très intelligents et puissants. D’ordinaire, des esprits de ce calibre ne durent pas plus d’un jour, mais le Seigneur Perugius a développé un moyen de les maintenir pendant des siècles. »

Elle était vraiment vantarde. Mais je pouvais comprendre pourquoi. C’était un véritable exploit de maintenir pour l’éternité ce qui ne durerait normalement qu’un jour. En d’autres termes, le mouvement perpétuel, un concept tout aussi incroyable dans mon ancien monde que dans celui-ci.

Hm, attendez une seconde. Elle a dit onze esprits anciens. Ce n’est pas un de moins ?

« Ne voulez-vous pas dire “douze” ? », avais-je demandé.

« Non, onze. Je ne suis pas l’un des esprits du Seigneur Perugius. »

J’avais cligné des yeux sur elle : « Vous n’en êtes pas un ? »

« Pas du tout. Le Seigneur Perugius m’a sauvée pendant la guerre de Laplace, et je l’ai toujours servi depuis. Je suis simplement un membre du peuple du ciel. »

Le peuple du ciel ? Ça explique donc les ailes. Si les autres étaient ses serviteurs, elle était peut-être plutôt une confidente. Ou une amante ? Non, ce n’était pas possible. La romance n’était pas le seul lien qui existait dans le monde.

« Alors, lequel allons-nous apprendre ? », avais-je demandé.

« Nous nous concentrerons principalement sur l’invocation de démons. Cependant, le Seigneur Perugius considère que l’invocation d’objets d’un autre monde ressemble à l’invocation d’esprits, donc je suis sûre que nous en parlerons aussi. », dit-elle.

Nous allions donc apprendre les deux ? J’avais hâte d’y être. Ça pourrait être amusant d’invoquer des monstres du monde entier et d’ouvrir un zoo.

« J’aimerais en apprendre davantage sur l’invocation d’esprits, si possible », déclara Zanoba.

« Le sujet m’intéresse aussi. », acquiesça Cliff.

Alors que je remarquais à quel point ils étaient tous les deux investis dans ce sujet, quelque chose dans mon cerveau cliqua finalement. La programmation. C’était bien ça. La façon dont le noyau de cette poupée automatisée fonctionnait m’avait rappelé la programmation.

Attendez. Si nous étions capables d’apprendre l’invocation d’esprit, nous pourrions être en mesure de compléter cette poupée. Bien sûr, je ne pensais pas qu’il serait facile de réussir là où le Roi Dragon Maniaque Chaos avait échoué, mais j’étais sûr que cette magie serait tout de même utile. On ne savait jamais quand de telles connaissances pouvaient être utiles.

« Très bien, maintenant commençons par apprendre les bases de l’invocation. Tout d’abord, veuillez regarder ce cercle magique… »

Ce fut ainsi que Sylvaril commença la leçon. Malheureusement, j’étais en retard sur les trois autres lorsqu’il s’agissait de savoir comment dessiner un cercle magique, presque comme un décrocheur qui avait soudainement décidé de rejoindre ses pairs. Peut-être aurais-je dû apprendre les bases au lieu de laisser les autres s’en charger.

De toute façon, il n’était pas trop tard pour commencer maintenant. On n’était jamais trop vieux pour apprendre quelque chose de nouveau, et je n’avais que 18 ans. Regardez Zanoba. Il avait une vingtaine d’années lorsqu’il était entré à l’académie, et il avait fait un long chemin pour affiner sa capacité à fabriquer des poupées. Je devrais apprendre de son exemple. Même si je partais sur de mauvaises bases pour le moment. Après la fin de cette leçon, je devais réviser et m’entraîner.

« Au fait, c’est presque l’heure du déjeuner. Si vous souhaitez manger quelque chose de particulier, faites-le-moi savoir. », dit Sylvaril

Et ce fut ainsi que notre leçon se termina.

La veille, nous avions mangé de l’ancienne cuisine d’Asura pour le dîner, qui comprenait des boulettes de viande et des pommes de terre bouillies avec une soupe aux herbes. Et parmi les plats se trouvait du pain fait à partir de blé et d’autres céréales. Ce n’était pas très différent de ce que nous mangions à Sharia. Vu l’aspect grandiose de la forteresse de l’extérieur, c’était un repas assez simple, bien que délicieux. Mais du point de vue de Perugius, ce n’était pas du tout une cuisine ancienne. Il considérait qu’il s’agissait de la cuisine traditionnelle d’Asura, la nourriture standard que les gens faisaient il y a 400 ans. J’avais lu quelque part un dicton selon lequel la technologie progresse en temps de guerre et la cuisine en temps de paix. Les plats d’Asura avaient beaucoup changé au cours des 400 dernières années.

Le dîner fut apporté dans chacune de nos chambres, mais j’avais mangé le mien avec Sylphie. Peu importe le luxe des chambres, manger seul était bien trop triste. Mais le fait que je n’avais jamais ressenti cela dans ma vie précédente était étrange. J’avais vraiment changé depuis.

Je devais par contre prendre le petit-déjeuner seul. C’est la vie.

C’était maintenant l’heure du déjeuner, et Sylvaril s’était proposé de nous préparer ce que nous voulions. Comme Arumanfi était à bord et pouvait faire des courses à la vitesse de la lumière, ils pouvaient aller chercher des ingrédients dans n’importe quel pays du monde. En fait, ils pouvaient simplement commander dans n’importe quel restaurant et lui demander de ramener la nourriture. Sa vitesse était très utile pour les livraisons à domicile.

« Puis-je avoir quelque chose de Millis ? », demanda Cliff.

« Hm, je voudrais bien quelque chose de Shirone », répondit Zanoba.

Ils voulaient tous les deux de la cuisine de leur pays d’origine respectif. Même s’ils agissent comme s’ils étaient à l’aise ici, leur pays leur manquait certainement.

« Très bien. Je vais le préparer pour vous. »

La voix de Sylvaril était douce alors qu’elle répondait à leurs demandes, son masque cachant toute émotion sur son visage.

« N’importe quel type de plat me conviendra », dit Nanahoshi.

Peut-être ne l’avait-elle pas réalisé, mais c’était notre chance. Je n’étais pas le genre d’homme à laisser passer une bonne occasion. Comme le charismatique Char Aznable le disait souvent, exploitez au mieux chaque occasion qui se présente !

« Je pense à du riz blanc assaisonné de vinaigre avec du poisson frais et cru coupé en petits morceaux sur le dessus. Connaissez-vous un tel plat ? », avais-je dit.

« Quoi ?! Est-ce que ça existe ici ? »

Le visage de Nanahoshi s’était éclairé.

Malheureusement, Sylvaril secoua la tête.

« Non, je n’ai jamais entendu parler d’une telle chose. Mais nous avons du riz ici. »

Les épaules de Nanahoshi s’étaient affaissées.

J’avais cependant été ravi d’entendre cela. Tant que nous avions du riz, nous pouvions facilement trouver autre chose pour l’accompagner.

« Et pourquoi pas de l’eau froide avec de l’œuf cru et de la farine de blé, mélangés en une fine pâte à frire dans laquelle vous pouvez plonger des crevettes, des calamars ou des légumes, et que vous ferez frire dans de l’huile à haute température ? »

« Je n’ai jamais entendu parler de cela. Mais nous avons de la farine de blé et des œufs. »

Ooh, donc ils ont des œufs ! Ce qui veut dire que je peux toujours avoir de l’œuf cru sur du riz chaud et humide !

Sans surprise, les sushis et les tempuras n’étaient pas disponibles. Cela signifiait probablement que je n’aurais aucune chance d’avoir également des sukiyaki, puisqu’il fallait faire bouillir de la sauce soja, du sucre et du mirin dans une casserole. Ce que nous aurions ici ne serait pas aussi délicieux que ce que l’on pouvait manger dans un restaurant au Japon, mais au moins, avec ces ingrédients, nous pourrions faire quelque chose. Ce dont nous avions vraiment besoin, c’était de la sauce soja. C’était la vraie saveur japonaise que nous recherchions.

« Et pourquoi pas une sauce faite à partir de graines de soja fermentées ? De la sauce ou de la pâte de soja, c’est parfait. »

« Nous n’avons rien de tel ici à la forteresse. »

Comme je le soupçonnais, rien de tel n’existe ici.

« J’ai cependant entendu dire que le Royaume de Biheiril utilise une sauce similaire à celle que vous avez décrite. Nous pourrions ordonner à Arumanfi d’aller la chercher. »

Je m’étais réveillé.

« Oui, s’il vous plaît ! »

Je me fichais de la difficulté supplémentaire que cela représentait pour Arumanfi. Si nous pouvions lui demander de la chercher, alors nous pourrions le faire.

***

Partie 3

Au bout d’une heure, il était revenu sans sauce soja. Ce n’était pas une surprise, étant donné le court laps de temps, et c’était ma faute pour avoir soulevé la question alors que c’était presque l’heure du déjeuner. Mais s’il n’avait pas trouvé de sauce soja, il nous avait rapporté autre chose : une substance brun-rougeâtre que les habitants de Biheiril fabriquaient en faisant fermenter des haricots. Ils l’appelaient tofu, mais j’avais décidé de l’appeler miso à la place. Parce que, franchement, c’était vraiment du miso.

Si ma mémoire est bonne, le Royaume de Biheiril était situé dans la partie nord-est du Continent Central. Le miso et la sauce soja étaient les deux faces d’une même pièce. Peut-être avaient-ils déjà inventé la sauce soja dans ce pays. Un jour, il faudra que je me rende dans ce pays pour m’en rendre compte par moi-même. Il faudra que je trouve le temps de m’y rendre, même si ce n’est que dans 10 ou 20 ans.

Cela mis à part, nous avions du riz et du miso, alors naturellement, je leur avais demandé de nous apporter du poisson blanc. Malheureusement, nous n’avions pas de radis râpé ni de gingembre, mais nous avions des citrons. Des légumes marinés auraient été un bon complément, mais il n’y avait pas lieu de s’inquiéter pour quelque chose qu’ils n’avaient pas ici. J’avais fait de mon mieux pour donner à Sylvaril une recette décente, en gardant à l’esprit les ingrédients disponibles.

« Est-ce ce que vous vouliez ? » demanda-t-elle en réapparaissant un peu plus tard avec du riz blanc brûlant. De la vapeur s’élevait des coquillages parfumés au miso. Puis il y avait le poisson blanc joliment grillé avec du citron. Il y avait deux assiettes, une pour moi et une pour Nanahoshi. La mienne était accompagnée d’un œuf cru.

« Parfois, tu dois t’offrir un plat réconfortant comme celui-ci », avais-je dit.

Après une longue pause, Nanahoshi répondit : « Je suppose que oui. »

Bien que les deux plats aient l’air parfaits, Nanahoshi les regarda avec consternation. Peut-être n’aimait-elle pas le fait qu’ils ressemblaient seulement à de la cuisine japonaise sans en reproduire réellement la saveur. Eh bien, je ne pouvais pas la blâmer. Ça n’avait pas le même goût que dans mes souvenirs. Mais c’était quand même amusant d’essayer, même si ce n’était pas authentique.

« Mets tes mains ensemble en remerciement et allons-y », avais-je dit.

« Oui, c’est parti. »

Nanahoshi continua à froncer les sourcils en prenant sa cuillère et sa fourchette et en commençant à manger. Son expression était dégoûtée alors qu’elle désossait le poisson, pressait un peu de citron et prenait une petite bouchée. Elle prit ensuite une bouchée hésitante de riz, en mâchant lentement. Il y avait un bol en porcelaine blanc rempli de soupe miso qu’elle avait également siroté.

« Cette soupe miso n’a pas de dashi dedans. », dit-elle finalement.

De grosses larmes coulèrent de ses yeux. Elle continua à manger alors qu’elles tombaient.

C’était assez terrible. Le riz était sec et sans goût, et la soupe miso était incroyablement salée. Le poisson était assez délicieux, mais il sentait mauvais et n’allait pas du tout avec le citron. L’équilibre était terrible. Ce n’était pas du tout bon. La cuisine japonaise de nos souvenirs avait une saveur beaucoup plus délicate. Malgré tout ça, Nanahoshi continua à l’engloutir à travers ses larmes. Elle n’avait pas reparlé jusqu’à ce qu’elle ait fini, mais ça n’avait pas pris longtemps.

« Merci pour la nourriture. »

Entendre cela était suffisant pour savoir que j’avais fait le bon choix.

Après notre repas, nous avions terminé notre cours de l’après-midi. Les leçons sur la magie d’invocation étaient vraiment très intéressantes, peut-être était-ce dû au fait que Sylvaril était un assez bon professeur. Bien qu’elle ne nous ait rien enseigné d’important aujourd’hui, nous commencerions sûrement à assimiler les concepts tôt ou tard. Pour l’instant, j’avais besoin de faire quelques révisions pour préparer le prochain cours.

Dans cette optique, j’avais passé mon temps après la classe à errer dans les couloirs de la forteresse flottante. À explorer, si vous voulez. Cet endroit était incroyablement grand, et je ne pourrais pas tout voir en un jour ou deux. Encore une fois, j’étais d’abord impressionné par la façon dont quelque chose d’aussi massif pouvait voler comme ça.

Perdu dans mes pensées, j’avais repéré un duo devant moi : Zanoba et Cliff. Ils avaient aussi décidé d’aller explorer après la classe.

Attendez une minute. C’est étrange. Pourquoi ne m’ont-ils pas invité ? M’ont-ils juste laissé tomber ?

« Hé Zanoba, Maître Cliff. Que faites-vous ensemble ? », avais-je demandé tout en me déplaçant. Je préfère faire partie de la meute plutôt que d’être un loup solitaire, si ça ne vous dérange pas, les gars.

« Maître ! En fait, j’errais dans les couloirs quand le Seigneur Cliff m’a appelé. »

« Oui, ça a attiré mon attention, alors… »

Apparemment, ils ne traînaient pas spécialement ensemble, ce n’était donc pas comme s’ils m’avaient abandonné. Quel soulagement ! C’était aussi une bonne chose, vu que je n’étais pas vraiment un loup, sauvage ou autre. J’étais un humain, qui aimait s’entourer d’autres humains, puisque c’était ce qui faisait de nous les plus grands mammifères sur terre.

C’est vrai. Nous devrions nous regrouper, car comme ça, nous serons plus forts ensemble.

« Et quel est donc ce “ça” dont tu parles ? », avais-je demandé.

Cliff indiqua des escaliers proches, qui curieusement descendaient plutôt que de monter. Apparemment, cet endroit n’était pas seulement énorme, il avait aussi un sous-sol.

« Huh. Cela semble intéressant. Si vous avez l’intention d’enquêter, je serais heureux de vous accompagner », avais-je proposé.

« Tu serais plus que bienvenu, mais… »

Cliff fit une pause.

« Quoi ? Il y a un problème ? »

« Ce n’est pas ça. Je me demande simplement s’il est vraiment correct pour nous d’aller là-bas sans permission. »

« Hm, je ne sais pas. »

Ils nous avaient bien dit que nous étions libres de nous promener dans le château, mais le sous-sol était-il considéré comme faisant en partie ? Les gens laissaient-ils généralement les autres entrer librement dans leur sous-sol ? Personnellement, je gardais quelques objets précieux dans le mien et je préférais que personne ne les dérange.

« Cela ne devrait pas être un problème. Pourquoi ne pas jeter un coup d’œil ? Le Seigneur Perugius a dit que nous étions libres d’entrer dans toutes les pièces qui n’étaient pas verrouillées. Ces escaliers ne sont même pas derrière une porte, il ne nous en voudra donc sûrement pas. », dit Zanoba.

« Attendez, attendez une seconde. Parfois, les gens ont des règles tacites sur ce genre de choses. »

Des règles tacites comme des manières qui étaient si profondément ancrées dans les gens qu’ils les considéraient comme du bon sens.

« Tu le penses vraiment ? Hm… »

Zanoba inclina la tête, pas entièrement convaincu. Peut-être qu’étant membre d’une royauté, il ne pouvait pas concevoir d’avoir une pièce dans laquelle on ne voudrait pas que d’autres personnes entrent.

« Oh ? »

Alors que nous étions tous les trois en train de tergiverser, Nanahoshi apparut soudainement. Elle était du genre à préférer la solitude, mais peut-être que notre nombre avait suffisamment attiré son attention pour la faire venir.

« Qu’est-ce que vous faites ici ? »

Nous lui avions expliqué que nous étions intéressés par l’endroit où menaient ces escaliers, mais que nous n’étions pas sûrs d’être autorisés à nous y aventurer librement.

« Bien sûr que vous pouvez », dit-elle.

« Vraiment ? On peut ? »

« Oui. Les portes qu’il ne veut pas que vous franchissiez sont de toute façon verrouillées. »

« As-tu déjà ouvert l’une d’entre elles et pénétré dedans ? »

« Oui, la dernière fois que j’étais ici, j’ai pu en voir quelques-unes. »

Elle devait faire référence à sa précédente visite avec Orsted. Rien que d’y penser, j’avais les jambes en compote. Je pouvais presque l’imaginer ici.

« Vous ne pouvez pas entrer dans la plupart des pièces en bas, car elles sont verrouillées, mais il y a quelque chose d’intéressant en bas. », expliqua Nanahoshi.

« Quelque chose d’intéressant ? »

J’avais fait écho, la curiosité prenant le dessus sur moi.

« Quelque chose qui vous plaira probablement, les garçons. »

Cela faisait longtemps que je n’avais pas entendu quelqu’un utiliser « les garçons » pour désigner collectivement mes amis et moi. Nanahoshi semblait être du genre à utiliser cette expression tout le temps, du moins avant d’être transportée ici.

« Si vous êtes si nerveux, puis-je être votre guide ? »

Nous avions tous les trois échangé des regards. Zanoba et Cliff étaient tous deux impatients d’accepter son offre. Je me sentais un peu moins aventureux, mais je ne voulais pas être le seul à être exclu. Puisqu’elle s’était portée volontaire pour nous guider, il n’y avait aucun danger à y aller.

« Oui, s’il te plaît », avais-je dit après avoir jeté un coup d’œil aux deux autres gars.

Le sous-sol était encore plus massif que les étages principaux. En plus de cela, c’était semblable à un labyrinthe. Les choses étaient devenues plus complexes après que nous soyons descendus de plusieurs étages. Cela s’était transformé en une chose qui ressemblait à un donjon. Je m’étais demandé si le rez-de-chaussée ne servait qu’à divertir les invités et si la véritable forteresse était en fait souterraine.

Nous avions longuement erré dans les couloirs, Nanahoshi nous guidant. Au début, il y avait un certain nombre de portes curieuses que nous avions essayé d’ouvrir, mais elles étaient toutes verrouillées. Les portes déverrouillées ne menaient de toute façon qu’à des pièces vides.

Combien de volées d’escaliers avons-nous franchies à ce stade ? Nous devons être assez loin en dessous du rez-de-chaussée maintenant.

Bien que peu éclairé, le premier étage du sous-sol était au moins entièrement propre. Cependant, plus nous descendions, plus il faisait sombre, et plus il faisait humide aussi. Il y avait moins de portes et plus de chemins divisés et de virages à prendre. Les sols étaient même en pente ici et là, rendant le tout encore plus labyrinthique.

Les couloirs n’avaient pas été nettoyés à ces niveaux, et des souris passaient périodiquement devant nos pieds. Leurs yeux brillaient en vert dans l’obscurité. C’était sinistre, mais au moins ce n’était pas des monstres. De plus, elles se mirent à fuir dès qu’elles nous virent, ce qui était prévisible de la part de rongeurs. Apparemment, nous étions entrés dans une partie inutilisée de la forteresse, mais cela n’avait pas arrêté Nanahoshi. Elle m’avait cependant demandé d’invoquer un esprit de lumière avant que nous allions plus loin.

***

Partie 4

« Hm, je ne suis pas familier avec ce type d’architecture. Le fait que je ne le reconnaisse pas doit signifier qu’il date d’avant la première grande guerre entre humains et démons ou… »

La voix de Zanoba s’était tue. Il prenait beaucoup de plaisir à regarder la disposition du sous-sol. Son moral était resté bon, même si nous nous étions aventurés de plus en plus profondément.

« Hé, Silent, es-tu sûre que tu n’es pas perdue ? », demanda Cliff.

« Non, je sais où on est. »

Et bien qu’il ait trouvé cela divertissant au début, Cliff commençait à perdre patience. Nous serpentions dans les couloirs sans entrer dans la moindre pièce que nous croisions.

« Ah, c’est positivement incroyable. C’est une occasion rare de pouvoir visiter un endroit comme celui-ci. Vois-tu, Maître ? Regarde la façon dont ces pierres sont disposées. C’est une façon spéciale de les superposer. À première vue, leur taille semble aléatoire, mais elles sont toutes naturelles, aucune n’a été modifiée artificiellement. Mais quand on sait qu’elles font partie d’un sous-sol qui soutient un château de cette taille, on se demande comment l’endroit est encore debout. On ne voit pas vraiment de pierres comme ça sur notre continent. Je ne m’intéresse pas beaucoup à l’architecture, mais les mystères de cet endroit sont captivants. Je me demande bien pourquoi ils ont choisi ce genre de méthode… »

Zanoba s’amusait vraiment. Dès qu’il découvrirait quelque chose de nouveau, il se mettrait à continuer comme ça.

« Maître, que penses-tu de la façon dont ces pierres sont disposées ? »

« Je ne connais rien à ce genre… Attends, j’ai déjà vu ce genre d’architecture. C’est un empilement de blocs, je crois que ça s’appelle comme ça. »

« Aha, je n’en attendais pas moins de toi, Maître ! Tu connais donc cette technique. L’empilement par blocs, dis-tu ? Comment cette technique fonctionne-t-elle exactement ? »

« Regarde là, dans le coin. Ces pierres ont été modifiées. Celui qui a construit ce bâtiment les a taillées en forme rectangulaire et les a empilées en alternance. Tu vois ? En faisant cela, tu peux améliorer la stabilité des coins. »

« Oh, je vois. En augmentant la stabilité des coins, tu renforces aussi toute la structure. »

Voir des empilements en forme de blocs ici était un choc. Je m’étais demandé si quelqu’un de la période des États en guerre avait construit ce château. Non, ce n’était pas possible. Ce n’était pas une technique propre au Japon. Les gens d’ici avaient sûrement trouvé la méthode de disposition des pierres pour renforcer la stabilité de leurs bâtiments. De plus, l’architecture en pierre était assez courante dans ce monde. Cette technique avait dû être innovée à un moment donné dans le passé.

« Oh ? »

Après avoir franchi une autre volée de marches, l’atmosphère autour de nous changea. Nous n’étions plus dans un labyrinthe. Au lieu de cela, nous errions dans un vaste couloir avec une seule grande porte devant nous. Elle ressemblait à celle que nous avions vue devant la salle d’audience, avec un blason du Roi Dragon gravé dessus. Cela donnait l’impression que quelque chose de précieux et d’utile était caché à l’intérieur.

« Une impasse ? », avais-je deviné.

« Non. C’est notre destination. », dit Nanahoshi en secouant la tête.

Elle s’avança et appuya sa main contre la porte.

« Ah… »

Bien qu’elle l’ait à peine touchée, la porte céda avec un grincement. Apparemment, celle-ci n’était pas verrouillée. Un gros rat était sorti en courant, passant à côté de nos pieds et se glissant dans la fente au moment où Nanahoshi poussa la porte.

Une vaste pièce s’étendait à l’intérieur, sans aucune autre porte à ce que je pouvais voir. C’était la partie la plus profonde, la plus intérieure du château flottant, une pièce cachée derrière une porte avec un blason gravé dessus, une pièce qui contenait sûrement quelque chose de secret entre ses murs.

« Aussi puéril que cela puisse paraître pour un homme de mon âge, je suis excité », dit Zanoba.

Cliff acquiesça : « Moi aussi. »

Et moi aussi.

« Je savais que les garçons comme vous aimeraient ça », marmonna Nanahoshi.

Je pense que tu comprends mal quelque chose ici. Il y a des garçons qui détestent ce genre de choses ou qui ne sont pas du tout intéressés. Mais pas moi !

« Allons voir », dit Cliff.

Apparemment, il ne pouvait plus retenir sa curiosité. Il entra dans la pièce, et je l’avais suivi de près, en utilisant silencieusement mon esprit de lumière pour éclairer la zone.

« Oooh. »

Un spectacle étrange nous attendait une fois la pièce remplie de lumière.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est incroyable ! »

Zanoba, ému, s’était précipité vers l’une des peintures murales. Je lui avais couru après, comme si nous avions découvert un trésor.

« Des peintures murales, hein ? Elles doivent être assez vieilles. »

La peinture était écaillée à divers endroits, mais grâce à la durabilité des pierres, les peintures n’étaient pas assez endommagées pour être indéchiffrables. Je ne connaissais aucune tradition de dessin de murales comme celles-ci dans ce monde. Elles me rappelaient les fresques égyptiennes de mon monde précédent.

« Je n’ose même pas imaginer à quel point elles doivent être anciennes. Maître, c’est une découverte incroyable ! », marmonna Zanoba.

« Appeler ça une découverte, c’est un peu exagéré. Je suis sûr que le Seigneur Perugius connaissait déjà ces objets avant qu’on les trouve. »

Il serait difficile de décrire ces peintures, mais elles décrivaient plus ou moins une histoire. Toutes les peintures murales mettaient en scène une figure singulière. Il était probable qu’elles étaient destinées à dépeindre ce que cette personne avait vu et vécu au cours de sa vie. Il n’y avait pas de mots pour accompagner les peintures, il était donc difficile de deviner quelles scène ou circonstance ils essayaient de transmettre. Il y avait des montagnes inversées, des personnes avec des ailes, des personnes vénérant ce qui semblait être un roi, une pierre flottante, des personnes rassemblées, un dragon volant, deux personnes se blottissant contre un bébé, une ombre tombée, un roi en deuil, un roi en colère, des personnes se consultant les unes les autres, et enfin une ombre étrange se tenant derrière un groupe de personnes. Le tableau final, qui représentait très probablement la conclusion de l’histoire, n’était qu’à moitié terminé, et tout le monde pouvait deviner ce que l’artiste avait essayé de dépeindre.

« J’ai l’impression d’avoir déjà vu cette histoire quelque part. »

« Moi aussi, mais je n’arrive pas à me souvenir où. »

« Hm… »

Nous avions tous les trois incliné la tête en regardant les peintures murales. Derrière nous, un craquement résonna. Nous nous étions retournés pour trouver Arumanfi. À côté de lui se trouvait un homme aux cheveux argentés et à l’aura imposante.

Perugius…

« Que faites-vous ici ? », demanda-t-il.

« Oh, c’est vous, Seigneur Perugius. »

Zanoba s’était immédiatement agenouillé, Cliff et moi nous étions empressés de faire de même.

En gardant la tête baissée, j’avais jeté un coup d’œil furtif à Nanahoshi, qui était toujours debout. Quelqu’un peut-il enseigner à cette fille l’étiquette s’il vous plaît ?

Cela dit, je pouvais retourner ces mots contre Perugius. Que faisait-il ici ? Peut-être qu’il était vraiment en colère contre nous, car nous étions venus ici sans permission, et qu’il nous avait suivis pour se plaindre.

« Assez. Levez-vous. »

Nous nous étions rapidement mis debout.

« Pardonnez-nous. En explorant votre magnifique château, nous nous sommes retrouvés ici. Et comme on pouvait s’y attendre d’une forteresse aussi grandiose, même les sous-sols sont assez mystérieux pour faire battre le cœur de quelqu’un. Je n’aurais jamais imaginé que nous trouverions quelque chose comme ça ici. »

Comme Zanoba divaguait à un rythme effréné, je m’étais contenté de grogner et d’acquiescer. Il était vraiment utile dans des moments comme celui-ci, et il pensait probablement sincèrement chaque mot qu’il disait.

« Cependant, » poursuivit Zanoba, « Je crains que nous n’ayons laissé notre curiosité prendre le dessus et que nous ne vous ayons offensé par la même occasion. Avec Mlle Nanahoshi comme guide, nous avons pensé que nous pouvions nous promener ici tant qu’aucune porte verrouillée ne nous barrait la route, mais nous avons dû nous aventurer trop loin sans même nous en rendre compte. »

« Ça ne me dérange pas. Quant à ces peintures murales, ce n’est pas moi qui les ai créées. », dit Perugius.

Nanahoshi nous lança un regard triomphant, comme pour dire : « Vous voyez ? Je vous avais dit que c’était bon. »

« Et qu’est-ce que vous voulez dire par là ? », demanda Zanoba.

Il se tourna vers l’un des murs, un regard distant dans les yeux, comme s’il regardait dans le passé.

« Lorsque j’ai obtenu cette forteresse flottante pour la première fois, il ne restait presque plus rien à l’intérieur. Il y avait des traces de ce qui avait existé ici, mais tout s’était effacé et émietté. »

Perugius fixa les peintures murales pendant qu’il parlait, les yeux se rétrécissant alors qu’il s’approchait et traçait ses doigts dessus.

« La seule chose restée intacte était ces peintures murales, et elles sont restées en bon état depuis. Tout le reste a été détruit. »

« Hm… »

« Et à partir d’eux, j’ai réalisé que nos ancêtres avaient un message qu’ils voulaient transmettre — une histoire dont ils voulaient donner en héritage de leurs ancêtres. »

Il tourna alors son regard vers moi.

« C’est pourquoi je n’ai pas verrouillé la porte de cette pièce. Si quelqu’un vient ici en voulant les voir, je n’ai aucune raison de refuser. Bien sûr, une seule personne de ce genre est déjà apparue. »

« Nous apprécions votre explication, » déclara Zanoba, « Et je suis heureux d’entendre que nous ne vous avons pas offensé. Nous ne sommes pas nécessairement venus ici dans l’espoir de voir ces peintures murales, mais il semblerait bien que nos ancêtres aient essayé de transmettre quelque chose en les laissant ici. Il y a quelque chose de profondément captivant dans cette idée. »

« J’aimerais être d’accord avec vous, mais je n’aime pas ces peintures. Elles ont quelque chose d’étouffant. Elles me donnent la nausée. », déclara Perugius.

« Eh bien, chacun son truc, comme on dit. Cela dit, nous ne devrions pas nous attarder ici trop longtemps. J’ai peur de ne pas avoir assez de contrôle sur ma propre force. Si je touchais accidentellement ces murs, je pourrais les détruire, et ce serait dommage. »

Zanoba tourna son regard vers la porte, comme pour indiquer qu’il était prêt à regagner l’étage principal.

Perugius fredonna dans son souffle.

« Arumanfi, guide-les vers le haut. »

« À vos ordres ! »

Nous étions retournés au rez-de-chaussée avec Arumanfi comme guide, mais Perugius ne s’était pas joint à nous. Il devait avoir ses propres sentiments sur ces peintures murales, car il était resté dans cette pièce.

Après cela, notre groupe s’était dissous, et j’étais retourné dans ma chambre sans incident. Il faisait nuit maintenant. Le soleil s’était couché pendant que nous explorions le sous-sol. Un autre jour s’était déjà terminé.

Je m’étais demandé combien de temps nos petites classes allaient continuer. Peu importait le temps que nous prenions hors de l’université tant que nous allions en classe, mais je ne voulais pas être loin de chez moi trop longtemps. Lucie et Zenith pesaient sur mon esprit.

Pour l’instant, il valait mieux faire face à ce qui se présentait à moi. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait avec Zenith, et Lilia s’occupait de Lucie pour moi. La seule chose qui me restait à faire était de pratiquer et de réviser la magie d’invocation.

Mais au moment où je m’installais sur le canapé et commençais à fouiller dans mes bagages pour trouver une pile de papier, on frappa à la porte.

« Rudy ? Es-tu là ? »

Sylphie n’avait pas attendu ma réponse pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. Et dès qu’elle me repéra, elle se glissa à l’intérieur et prit place à côté de moi. Puis, elle laissa échapper une lourde expiration.

J’avais attrapé un pichet à proximité, versé de l’eau et je l’avais tendu à Sylphie.

« Tiens. Tu dois être épuisée. »

« Merci. »

Elle le prit et but avidement le liquide.

« Ouf. »

Elle semblait plus épuisée que d’habitude.

« Comment ça se passe avec la princesse Ariel ? », avais-je demandé.

« Um, eh bien, pas si bien. »

« Comment ça ? »

« Le Seigneur Perugius ne prend pas Son Altesse très au sérieux. »

Apparemment, Ariel voulait que Perugius soit dans son camp, elle faisait donc tout pour énumérer tous les avantages qu’il aurait à la soutenir. Une fois qu’elle serait montée sur le trône, il pourrait avoir un statut de noble, son propre territoire, ou des aménagements spéciaux s’il voulait faire du commerce à Asura. Bien sûr, Perugius l’avait complètement repoussée, disant qu’il n’avait pas besoin de tout cela.

***

Partie 5

« Eh bien, oui, pas étonnant qu’elle ait des problèmes », dis-je.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Je parle du fait qu’il a choisi de vivre ici, loin de tout ça. Donc soit ça ne l’intéresse pas du tout, soit ça le dégoûte activement. »

Sylphie inclina la tête : « Quoi ? Mais je croyais qu’il avait dit qu’il avait choisi de vivre ici parce que c’était plus pratique pour empêcher le Dieu Démon de se relever. »

Avait-il vraiment dit ça ? Eh bien, il ne fait aucun doute que cela soit aussi une des raisons.

« Ce n’est pas ce que je veux dire. S’il veut le pouvoir, il est déjà en position de le prendre pour lui-même. C’est quand même le héros de la Guerre de Laplace. Sylvaril a dit qu’il trouvait l’étiquette de la cour d’Asura étouffante. Si tu essaies de l’amadouer avec le pouvoir et le prestige, ça ne peut que t’exploser à la figure. »

S’il avait vraiment voulu quitter cette forteresse, il aurait pu facilement le faire. Mais il a vécu ici en reclus pendant des décennies. Perugius avait sûrement ses raisons.

« Oui, tu as raison. Peut-être que la Princesse Ariel est trop impatiente… »

Sa voix s’arrêta un moment.

« Hey, Rudy, que penses-tu qu’on doive faire ? »

« C’est une question difficile. »

Je n’en avais absolument aucune idée. J’avais l’impression qu’Ariel sautait un certain nombre d’étapes cruciales. Normalement, une personne devait cultiver ses amitiés avant de demander des faveurs. Si l’autre partie n’était pas disposée, alors vous pouviez lui offrir des conditions en retour. Ariel avait profité de son charisme naturel, l’utilisant à son avantage pour établir des connexions instantanées. Elle n’avait auparavant jamais rencontré quelqu’un qui pouvait résister à ses charmes. Perugius et Nanahoshi étaient construits différemment. J’étais probablement dans la même catégorie qu’eux. J’étais heureux de faire quelque chose pour le bien de Sylphie, mais je n’étais pas tellement enclin à aider Ariel.

« Premièrement, je pense qu’elle devrait essayer d’améliorer sa relation avec Perugius. »

« L’améliorer comment ? », demanda Sylphie.

« En partageant ses hobbies ou en lui demandant des histoires héroïques de son passé. »

« Des hobbies et des histoires héroïques ? D’accord, je crois que je comprends. »

« Amener Zanoba avec toi pourrait vraiment l’aider. Je pense que Perugius l’aime plus que quiconque. »

Zanoba pourrait mener la conversation à sa place, et Ariel pourrait se contenter d’acquiescer. Cela améliorerait probablement la perception que Perugius avait d’elle.

« Hm, OK. Je vais essayer de dire à Son Altesse ce que tu as dit. »

« Ne me prends pas trop au sérieux. Je ne suis pas infaillible. », avais-je prévenu.

« Ehehe, j’apprécie quand même le conseil. »

Sylphie m’embrassa alors sur la joue.

La douceur de ses lèvres avait suffi à me faire oublier mes études. Au lieu de cela, son baiser réveilla des désirs pervers en moi.

Je devrais peut-être l’emmener au lit afin qu’on puisse avoir un deuxième bébé. J’avais rapidement écarté cette idée. Non, je ne peux pas me laisser distraire. Je vais étudier. Je vais devoir me contenter de lui peloter un peu les fesses à la place… Attends, non !

« Au fait, comment ça se passe pour toi, Rudy ? »

« Hum, comme ci, comme ça. »

J’avais chassé mon démon intérieur de la luxure tandis que nous discutions de tout ce qui s’était passé au cours de la journée précédente. Nous avions parlé de la malédiction de Zenith, de la magie d’invocation, du repas que j’avais partagé avec Nanahoshi, et de la façon dont Nanahoshi avait mené notre incursion dans les sous-sols de la forteresse.

« Tu es vraiment très gentil avec Nanahoshi », grommela Sylphie après que j’ai terminé.

J’imagine que manger avec une autre fille et traîner avec elle est quand même vraiment à proscrire. Cela dit, Zanoba et Cliff étaient présents les deux fois, ce n’était donc pas comme si j’étais seul avec Nanahoshi. Mais j’avais fait tout mon possible pour lui préparer ce repas.

Merde. Je dois faire quelque chose pour améliorer l’humeur de Sylphie. Je devais lui faire savoir que mon amour pour elle dépassait de loin l’amitié que je partageais avec Nanahoshi.

« Um, Mlle Sylphiette… »

« Oui ? »

« Puis-je vous prendre dans mes bras ? »

Elle aspira une bouffée d’air, les joues gonflées alors qu’elle faisait la moue et se détournait.

« Tu essaies toujours de m’embrasser comme ça. Pourquoi ? Est-ce parce que tu te sens coupable ? »

Uh oh. Elle est terriblement froide aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il se passe ? Est-elle sérieusement en colère contre moi ? Ne me dis pas que c’est cette période d’accalmie dont on parle souvent dans les mariages. Mais bon, c’est bientôt l’anniversaire de nos trois ans. La maudite marque des trois ans.

J’avais secoué la tête. Non, le nombre d’années n’a pas d’importance ! Mais je suis dans un sérieux problème. Qu’est-ce que je fais ?

« Je plaisante ! Désolé de t’avoir fait marcher comme ça, mais tu avais l’air de bien t’amuser en lui parlant, alors j’ai voulu me venger un peu. »

Sylphie tira la langue en jetant ses bras autour de moi et en me serrant dans ses bras.

Je l’avais serrée contre moi. Elle était si petite, mais elle était toujours aussi douce et chaude. J’aimais la sentir. Peut-être que je méritais qu’elle me déteste, néanmoins, je ne voulais pas qu’elle le fasse. Je devrai être plus prudent à l’avenir.

« Mais honnêtement, pourquoi es-tu autant accroché à Nanahoshi ? », demanda Sylphie.

« Euh, eh bien, je sais beaucoup de choses sur sa situation et d’où elle vient, donc je veux l’aider comme je peux. Mais ce n’est pas comme si j’avais une sorte d’intérêt romantique pour elle, d’accord ? »

La façon dont je radotais rendit la chose encore plus suspecte.

« Ehehe, oui, je le sais. »

Sylphie gloussa en me tapotant la tête. Elle m’avait ensuite tapé doucement dans le dos avant de se retirer.

« Bon, je devrais retourner voir la princesse Ariel. Continue à travailler dur, Rudy. »

« Oui, je le ferai. Et toi aussi. »

Merde. Je pensais que tout se passait vraiment bien, mais les frustrations de Sylphie à mon égard ont dû s’accumuler en arrière-plan. Ça ne peut pas durer. Mettre de la distance entre moi et Nanahoshi pourrait-être une bonne idée. Peut-être que sortir de mon chemin pour faire des choses qui la rendraient heureuse n’était pas une si bonne idée après tout. Hmm…

Sylphie poussa la porte pour partir et se figea.

« Huh ? »

Nanahoshi se tenait dans l’embrasure de la porte.

« Désolée. Je ne voulais pas m’imposer à vous deux, mais… toux, toux… »

Elle s’était mise à tousser, se serrant la gorge et la poitrine alors que son visage se déformait de douleur.

« Désolée. J’ai tout entendu. Toux… Ne t’inquiète pas, je ne m’intéresse pas à Rudeus… Toux… »

« Oh, hum, ok. C’est super, mais, euh, vas-tu bien ? », demanda Sylphie.

« Je vais bi… toux, toux… »

L’état de Nanahoshi était bien pire que ce que j’avais vu. Elle avait des haut-le-cœur comme si quelque chose était coincé dans sa gorge, ce qui ne faisait qu’accroître notre malaise.

« C’est juste que, vous savez, ma toux a empiré… toux, toux… Je suis allée voir Cliff pour qu’il me lance une magie de désintoxication, mais il était préoccupé par Elinalise. Je pensais demander à Rudeus de le faire à sa place, mais si ça ne fait que causer plus de malentendus, je vais attendre et demander à Cliff de m’aider demain. »

« Non, c’est bon. Tout va bien. Je ne suis pas vraiment inquiète à ce sujet », lâcha Sylphie, paniquée.

Alors que Nanahoshi se tournait pour partir, Sylphie l’attrapa par l’épaule.

« Hum, je peux la lancer sur toi, mais si ma magie n’est pas assez efficace, ce serait une bonne idée que Cliff te lance un sort de niveau supérieur plus tard. »

« Merci. J’apprécierais, si ça ne te dérange pas. »

« Très bien, alors c’est parti. »

Sylphie pressa doucement une main sur le cou de Nanahoshi. Elle lança son sort de désintoxication sans jamais réciter d’incantation, un exploit que j’étais resté incapable de réaliser. Bien sûr, peu importe, je ne pouvais pas le faire pour le moment. Mais j’étais sûr que si j’y travaillais, je finirais par y arriver aussi.

« Hm ? »

La voix de Sylphie coupa mes pensées alors qu’elle inclinait la tête en signe de confusion.

L’instant d’après, Nanahoshi recommença à tousser.

« Quoi ? C’est… un peu étrange ? Mon mana est… qu’est-ce que c’est ? »

Sylphie pencha la tête de l’autre côté et essaya de presser sa main opposée sur l’épaule de Nanahoshi. Pendant ce temps, la quinte de toux de Nanahoshi ne faisait qu’empirer.

« Hey, tout va bien ? », avais-je demandé alors que mon anxiété augmentait.

Nanahoshi plaqua une main sur sa bouche.

« Urgh… blegh ! »

Il y eut un bruit d’éclaboussure de liquide.

« Huh ? »

Un caillot de sang tomba sur le sol.

« H-hey… »

Nanahoshi fixait silencieusement sa main, hébétée. Son cerveau ne semblait pas pouvoir digérer ce qu’elle voyait. Elle tourna sa paume vers moi, comme si elle pensait que je pouvais avoir les réponses. Sa peau était couverte de sang. Une seconde plus tard, elle s’effondra sur le sol et perdit connaissance.

« Quoi ? Pourquoi ? »

Je n’étais pas le seul à rester là, abasourdi. Sylphie était également figée sur place.

« Tout à l’heure, quand j’ai essayé de déverser ma magie en elle, ça… pourquoi ? Je ne sais pas… »

Des taches de sang recouvraient le visage et les mains de Sylphie alors qu’elle fixait Nanahoshi. Sa peau était mortellement pâle.

J’avais immédiatement fait un pas vers elle.

« Sylphie. »

Il y avait un tremblement dans ma voix.

Celle-ci tressaillit, les yeux tremblant de peur, et recula d’un pas.

« N-Non ! Ce n’était pas moi. Je ne lui ai rien fait. »

Sylphie continua à reculer jusqu’à ce qu’elle soit coincée dans un coin. Je l’avais suivie silencieusement jusqu’à ce qu’elle soit dos au mur. Quand elle sut qu’elle n’avait plus nulle part où aller, elle ferma les yeux.

« Je sais ce que j’ai dit il y a une minute, mais j’avais seulement l’intention de te taquiner un peu… mais vraiment, je… je ne ferais jamais quelque chose comme ça ! »

Je sortis un mouchoir de ma poche, l’humidifiant avec ma magie de l’eau, et commençai lentement à essuyer le sang sur le visage de Sylphie.

« Eh… ? »

Une fois qu’elle fut propre, j’avais ensuite commencé à frotter sa main. Le pire vecteur de maladie était les fluides corporels d’une personne malade. Je ne pensais pas que le fait d’essuyer le sang de Nanahoshi sur Sylphie allait tout arranger comme par magie, mais je ne pouvais pas la laisser dans cet état. De son côté, Sylphie n’avait pas essayé de résister. Elle était restée là et m’avait laissé travailler.

« C’est bon, Sylphie. J’ai observé toute ton interaction avec Nanahoshi. Tu n’as rien fait de mal. »

« O-Ok »

J’étais calme maintenant. La voir perdre tout son sang-froid m’avait aidé à garder le mien. Du moins, je l’espérais.

« C’est bon. Tu n’as rien fait. Nanahoshi est malade depuis un moment. Tu comprends ? », avais-je encore dit.

« Oui… »

« Les choses sont arrivées d’un coup, au pire moment possible. Ce n’est absolument pas ta faute. »

« O-ok, mais… quand j’ai essayé d’utiliser ma magie sur elle, il y avait quelque chose… d’étrange en elle. C’était comme si mon mana ne voulait pas passer à travers elle. En fait, il semblait juste… fusionner ensemble ou quelque chose comme ça… »

Le sang s’écoulait de la bouche et du nez de Nanahoshi alors qu’elle gisait sur le sol, inconsciente. Sa vie pourrait être en danger si on ne lui portait pas secours. Sylphie était toujours sous le choc.

Je dois la calmer. Non, peut-être le contraire. Je devrais peut-être lui ordonner de faire quelque chose. Habituellement, quand quelqu’un était dans cet état de confusion, lui donner quelque chose à faire l’aidait à s’en sortir.

« Écoute-moi, Sylphie. J’ai besoin que tu ailles chercher de l’aide, soit Cliff, soit le Seigneur Perugius. »

« T-tu veux que j’y aille ? »

« Oui. Je vais veiller sur Nanahoshi et faire ce que je peux pour elle, mais en attendant, j’ai besoin que tu ailles chercher de l’aide. Peux-tu le faire ? »

« O-oui, je peux le faire. »

La clarté revint dans ses yeux alors qu’elle s’élançait dans le couloir et partait. Sylphie avait déjà fait face à un carnage plusieurs fois auparavant, mais cela ne l’avait pas préparée à voir une connaissance vomir du sang de nulle part. Même elle fut prise au dépourvu. Pire encore, tout était arrivé juste après que Sylphie ait touché Nanahoshi.

Je savais que ma femme n’était pas du genre à blesser quelqu’un d’autre, même si elle était jalouse. Cela dit, elle pouvait parfois être compulsive et…

Non, non, pas possible.

« Très bien », avais-je dit, jetant ces pensées par la fenêtre en me tournant vers Nanahoshi.

Malgré ce que j’avais dit à Sylphie, il y avait peu de soins d’urgence que je pouvais donner à notre amie inconsciente.

Je vais devoir faire ce que je peux.

***

Chapitre 4 : Pleurs

Partie 1

Trois jours s’étaient passés depuis que Nanahoshi s’était effondrée. Elle n’avait pas encore repris conscience, et nous ne savions toujours pas ce qui avait causé son vomissement de sang.

Arumanfi était apparu instantanément après que Sylphie soit partie chercher de l’aide. Il examina Nanahoshi et la transporta directement à l’infirmerie. Pendant ce temps, j’avais réuni tout le monde pour leur expliquer la situation. Je leur avais dit que l’état de Nanahoshi s’était aggravé, et que lorsque Sylphie avait essayé de lancer une magie de désintoxication sur elle, elle s’était mise à cracher du sang et s’était effondrée. Je leur avais aussi dit qu’elle était soignée à l’infirmerie. Tout s’était passé si vite, et c’était à peu près tout ce que je savais. Ils étaient tous décontenancés, mais ils comprirent au moins ce qui se passait.

En ce moment, c’était Yuruzu de l’Expiation qui s’occupait de Nanahoshi. Yuruzu possédait un pouvoir de guérison spécial qui lui permettait de transférer l’endurance et la santé d’une personne à une autre. Comme cela fonctionnait très différemment de la magie de désintoxication, cela pouvait être efficace pour traiter des maladies qui ne pouvaient pas être soignées par des moyens normaux. En théorie, du moins. Le seul problème était que Yuruzu ne pouvait pas le faire toute seule. Elle avait besoin de la coopération de quelqu’un pour exécuter sa magie.

Sylphie s’était immédiatement portée volontaire. Yuruzu la fit s’allonger à côté de Nanahoshi et commença à lancer sa magie. Le visage de Nanahoshi était déformé par l’angoisse tout au long du processus, et ses quintes de toux étaient incessantes, même si elle restait inconsciente.

« Karowante, comment va-t-elle ? »

Perugius jeta un simple coup d’œil à Nanahoshi avant d’ordonner à l’un de ses subordonnés de l’inspecter. L’homme sous ses ordres était Karowante de la Perspicacité, dont la capacité lui permettait de scruter l’inconnu, d’identifier les secrets d’une personne. Cela signifiait également qu’il pouvait analyser l’état d’une personne si elle était malade, presque comme une vision aux rayons X.

Il regarda Nanahoshi, ou peut-être à travers elle, et secoua la tête.

« Ce n’est pas quelque chose que Yuruzu peut guérir avec ses pouvoirs. »

« Alors, cherche dans les archives », dit Perugius.

« À vos ordres. »

Sur ce, son subordonné commença à chercher des informations sur cette maladie et la façon de la soigner. Karowante allait comparer les symptômes qu’il avait observés chez Nanahoshi avec la littérature qu’ils conservaient dans la forteresse. J’avais proposé mon aide, mais Perugius refusa catégoriquement. Il n’avait pas l’intention de laisser un étranger pénétrer dans ses archives. En attendant, Yuruzu continua son traitement et Sylphie resta à l’infirmerie.

Je n’avais plus rien qui me préoccupait. Bien sûr, je n’avais pas passé les trois jours suivants à ne strictement rien faire. J’étais rentré à la maison et j’avais mis Roxy au courant de notre situation, lui faisant savoir que Nanahoshi s’était effondrée et que Sylphie aidait à la soigner. Ainsi, j’avais dit que nous serions un peu en retard pour rentrer à la maison.

Après avoir tout entendu, Roxy prit immédiatement des mesures. Elle contacta l’université et demanda un congé, puis expliqua tout à notre famille à ma place. Elle promit également de s’occuper de tout le monde pendant notre absence. Elle était beaucoup plus calme et posée que moi. Sans doute était-elle habituée à ce genre de situations.

En fin de compte, je n’avais rien fait. Roxy avait tout fait à ma place. Tout ce que j’avais fait, c’est rappeler à Aisha et à Norn, une fois de plus, que nous serions en retard. Puis j’avais pris des vêtements de rechange et j’étais retourné à la forteresse flottante. Il n’y avait rien que je puisse faire à mon retour, à part prier pour que Nanahoshi s’en sorte saine et sauve.

« Je me demande si elle va s’en remettre ? »

Comme moi, Cliff n’avait rien d’autre à faire que de se tourner les pouces. Le château avait une chapelle, et ce fut là que Cliff se rendait pour offrir ses ferventes prières.

« Que votre volonté soit faite, Seigneur Millis », disait-il, les mains jointes et les yeux fermés.

Les gens de foi priaient souvent comme ça dans les moments difficiles. Quant à moi, je n’avais jamais cru en une quelconque puissance supérieure. Je ne faisais confiance qu’aux personnes qui m’avaient aidé dans ce monde. Et je savais que même si je priais Roxy ou Sylphie, cela ne soulagerait pas l’anxiété que je ressentais.

Alors que le silence s’étirait, je m’étais soudainement souvenu d’un film que j’avais vu il y a longtemps. C’était un film célèbre sur des extraterrestres qui prenaient le contrôle du monde. Leurs progrès scientifiques leur permettaient de dominer l’humanité et de nous anéantir. Mais à la toute fin du film, leurs machinations s’étaient arrêtées net. Ils n’étaient pas immunisés contre le virus du rhume, qui les avait tous décimés.

Nanahoshi s’était téléportée dans ce monde. Elle ne s’y était pas réincarnée, comme moi. En plus de cela, elle n’avait pas vieilli, et elle ne pouvait pas utiliser la magie ou des outils magiques. Peut-être n’était-ce pas seulement le mana qui lui manquait, mais aussi l’immunité aux agents pathogènes de ce monde.

Non, si c’était le cas, elle aurait dû tomber malade bien plus tôt. Huit ans se sont écoulés depuis l’incident de déplacement. C’était un temps beaucoup trop long pour qu’elle ne soit pas affectée.

Mes lèvres s’étaient amincies.

Est-ce qu’elle va vraiment mourir ?

*****

Aujourd’hui était le quatrième jour depuis que Nanahoshi s’était effondrée. Nous avions tous été appelés dans une pièce avec une table ronde. Perugius et tous ses familiers étaient présents, à l’exception de Yuruzu de l’Expiation. Ils se tenaient derrière leur seigneur alors qu’il prenait place dans un fauteuil extravagant.

« Asseyez-vous, s’il vous plaît », dit Sylvaril.

Nous avions fait ce qu’elle demanda. Nous nous étions donc installés dans nos fauteuils. Sylphie aidait encore Yuruzu à soigner Nanahoshi, donc sans elle, nous n’étions plus que six.

« Nous avons découvert la maladie de Dame Nanahoshi », dit Sylvaril tout en s’avançant une fois que nous étions tous assis.

Ils ont donc enfin trouvé ce que c’est.

« Le nom de sa maladie est le syndrome de Dryne. »

Le syndrome de Dryne ? C’était la première fois que j’en entendais parler. J’avais jeté un coup d’œil autour de moi. Il semblerait que je ne sois pas le seul. Cliff était probablement celui qui avait le plus de connaissances médicales parmi nous, mais même lui semblait confus et secouait la tête.

« Il n’est pas surprenant que vous ne la connaissiez pas. Elle était active il y a une éternité, lorsque les humains possédaient moins de mana qu’aujourd’hui. À cette époque, un certain nombre d’enfants naissaient sans aucun mana. Lorsqu’ils atteignaient l’âge d’une dizaine d’années, ils mouraient de ce syndrome sans aucune exception. »

Eh bien, cela semblait correspondre à ce que Nanahoshi vivait. Et bien qu’elle n’ait pas dix ans, elle était dans ce monde depuis huit ans maintenant, et elle ne possédait pas de mana. Sa maladie n’était donc pas la faute de Sylphie.

« Selon la littérature, ceux qui ne possèdent pas de mana propre n’ont pas la capacité de neutraliser le mana extérieur qui s’infiltre. Ainsi, il s’accumule en eux pendant une décennie et provoque cette maladie. »

Je n’avais pas bien compris ce que cela signifiait, mais cela ressemblait au concept de bonnes et mauvaises bactéries. Avoir son propre mana signifiait avoir de bonnes bactéries pour éliminer les mauvaises, mais ceux qui n’en avaient pas accumulaient de mauvaises bactéries dans leur corps. Bien que je ne sois pas sûr de pouvoir faire confiance à cette littérature dont Sylvaril parlait, son explication avait du sens.

« Avez-vous trouvé quelque chose sur la façon de guérir cette maladie ? », avais-je demandé.

« Il n’y a rien. Cela s’est passé il y a 7000 ans. Comme le mana naturel des humains s’est renforcé avec le temps, le syndrome a disparu. »

Ce laps de temps signifiait que le syndrome était actif avant la première grande guerre entre humains et démons. Si ma mémoire était bonne, cette guerre aurait duré un millénaire. Un conflit aussi vaste avait entraîné une grande évolution. Quelle que soit la manière dont elle l’avait fait, l’humanité avait dû réussir à se renforcer. Il était logique que le syndrome de Dryne disparaisse comme un sous-produit naturel de cette évolution.

Néanmoins, 7000 ans, c’est long. Le fait qu’il y avait peu de littérature sur le sujet n’était pas surprenant. Le simple fait d’avoir réussi à trouver le nom de ce qui affligeait Nanahoshi était déjà un miracle.

« Alors qu’est-ce qu’on fait ? », avais-je demandé.

« On la fige dans le temps. »

Ce n’était pas Sylvaril qui me répondit cette fois-ci, mais plutôt Perugius, dont la forme imposante était assise de manière rigide dans son fauteuil de luxe.

« L’Épouvantail du Temps peut utiliser son pouvoir pour geler l’horloge de Nanahoshi. »

Un homme s’était avancé pendant que Perugius parlait. Il portait un masque qui dépassait de la bouche. Il ressemblait un peu aux lèvres froncées d’un masque Hyottoko — non, peut-être plus comme un masque à gaz ? Il est donc l’Épouvantail du Temps, hein ?

J’étais presque sûr que sa capacité était de geler le temps de tous ceux qu’il touchait. Cela arrêterait aussi son temps, mais au moins, s’il l’utilisait sur Nanahoshi, cela l’empêcherait de mourir ou d’aggraver son état.

« Très bien. Que faisons-nous après ça ? »

« On contacte les gens de la surface et on cherche un moyen de la guérir. »

OK. C’était un moyen d’agir. Avec la réputation de Perugius, il n’y avait sûrement pas beaucoup de gens qui nous refuseraient.

« Bien que je n’aie aucune idée du nombre de personnes qui voudront essayer de la sauver », ajouta Perugius.

« Ne pouvez-vous pas utiliser votre influence pour l’aider ? », avais-je demandé.

« Nanahoshi et moi sommes simplement liés par contrat. Je ne m’endetterai pas auprès d’autres personnes pour l’aider. »

Ça me semble terriblement froid.

Cela dit, je ne savais rien de leur relation, je n’allais donc pas mettre mon nez là où il ne fallait pas.

« Ne vous méprenez pas. Vous êtes mes invités, donc je ferai ce que je peux pour vous aider. Cependant, le but de ma vie est de trouver Laplace et de le vaincre. L’aide que je peux offrir ne va pas plus loin. Je ne peux pas l’aider au détriment de mon propre objectif. »

Donc en gros, puisque surveiller Laplace était son travail, il ne ferait pas d’effort supplémentaire pour l’aider. S’il demandait de l’aide à quelqu’un d’autre, il aurait une dette envers lui, qu’il devrait éventuellement rembourser. Une dette d’autant plus lourde qu’il fallait trouver un remède à un syndrome qui n’existait plus depuis des milliers d’années. Il n’y avait aucun moyen de savoir quel genre de prix serait exigé pour une telle faveur.

Perugius n’avait aucune obligation envers quelqu’un comme Nanahoshi. Non, en fait, il avait déjà fait plus que ce qu’il était tenu de faire. Il avait soigné son état et la maintenait en vie. C’était pourquoi il faisait cette déclaration, disant qu’il ne ferait pas plus que ce qu’il avait déjà fait. Si l’un de nous voulait la sauver, il pouvait le faire. Je ne pensais pas qu’il y avait quelque chose de mal à cela.

« Vous avez donc l’intention d’abandonner Nanahoshi ?! »

Cliff fit alors irruption, se levant d’un bond.

« Je n’ai jamais dit que je l’abandonnerais. »

« Menteur ! Vous avez cet incroyable château et tous ces familiers exceptionnels à votre disposition ! Si quelqu’un peut chercher un remède, c’est bien vous ! »

Les sourcils de Perugius se contractèrent.

***

Partie 2

« Avoir la capacité de faire quelque chose ne signifie pas que l’on est obligé de le faire. »

« Ça suffit ! C’est le devoir de ceux qui ont le pouvoir d’aider ceux qui sont dans le besoin ! », grogna Cliff.

« Hmph. Ne me refilez pas l’ennuyeux radotage religieux de Millis. »

« Qu’est-ce que vous avez dit ?! »

Je savais que Cliff parlait simplement sous le coup de la colère. Il était un croyant de Millis, qui ressemblait au christianisme de mon monde précédent. Peut-être que l’un des enseignements de Millis était que les gens devraient tendre la main de la pitié aux agneaux qui avaient besoin de secours. Je pensais quand même que c’était une erreur de dire ça à Perugius. Il agissait selon son propre sens de la moralité. Pendant les 400 dernières années, il avait travaillé vers un seul objectif. Il s’intéressait aux recherches de Nanahoshi sur l’invocation d’autres mondes, mais ça ne passait pas avant Laplace. C’était surtout un moyen pour lui de tuer le temps.

« Ce que vous dites équivaut à abandonner Nanahoshi ! Si vous devez l’aider, vous devez vous engager à le faire correctement ! »

« Cliff, ça suffit ! »

Elinalise lui hurla dessus après qu’il ait donné un coup de pied à sa chaise. Elle le saisit par les épaules et le serra pour qu’il ne puisse pas bouger.

« Je sais ce que tu ressens, mais retiens-toi. »

Ses lèvres s’étaient tendues.

« Je ne veux pas te perdre pour une chose pareille », continua-t-elle.

Dans la pièce, les onze familiers de Perugius étaient prêts à se battre. Perugius jeta un coup d’œil à Cliff, qui était comparativement impuissant. Ses lèvres se retroussèrent en un sourire moqueur.

« Si son état vous dérange tant, pourquoi n’agissez-vous pas ? Votre Dieu dirait la même chose, n’est-ce pas ? “Quand vous aidez ceux qui sont dans le besoin, ne comptez pas sur les autres”, non ? »

« Grr… »

Cliff se renfrogna en se glissant dans son fauteuil, vexé par les paroles de Perugius. Il n’avait certainement pas l’intention de lui sauter à la gorge. Il était simplement contrarié que quelqu’un d’aussi puissant, qui semblait capable de tout, n’essaie pas de nous aider.

« Huff. »

J’avais pris une profonde inspiration. Ok, maintenant quoi ? Je veux aider Nanahoshi, mais je n’ai aucune idée de par où commencer. Le reste du groupe semblait tout aussi perplexe. Dans ma famille, Aisha avait passé beaucoup de temps avec Nanahoshi et serait particulièrement triste si elle mourait. De plus, si nous ne faisions rien et regardions Nanahoshi dépérir, Sylphie s’en voudrait.

N’y a-t-il pas quelque chose que je puisse faire ?

« Pardonnez-moi », dit une voix alors que la porte de la pièce s’ouvrait.

Yuruzu de l’Expiation était entrée.

« Mlle Nanahoshi a repris conscience. »

Dès que j’entendis cela, j’avais bondi de ma chaise.

« E-et ? Comment va-t-elle ? »

« En apparence, ses symptômes semblent s’être améliorés. »

« Ce qui veut dire ? »

« Le syndrome de Dryne provoque une accumulation de mana, ce qui altère le corps d’une personne et entraîne des maladies. Nous avons réussi à traiter ces symptômes. »

À ce qu’il paraît, le syndrome de Dryne ressemblait au SIDA. Toute sa toux jusqu’à maintenant devait être un signe. C’était pourquoi notre magie de désintoxication était efficace pour faire disparaître ses symptômes de surface, mais ne s’était jamais entièrement débarrassée du problème.

« Ne pouvez-vous pas faire quelque chose comme absorber le mana de son corps ? », avais-je demandé.

« Non, je ne suis pas capable de faire ça. »

« Alors ne connaissez-vous pas quelqu’un qui le peut ? »

Yuruzu secoua lentement la tête.

« Oh, d’accord, dans ce cas… »

Je m’étais demandé s’il n’y avait pas un autre moyen de drainer l’excès de mana de son corps. Par exemple, nous pourrions fabriquer un instrument magique avec de telles propriétés. Notre capacité à fabriquer de tels objets avait sûrement progressé depuis l’apparition du syndrome de Dryne il y a 7 000 ans. Que pourrions-nous faire d’autre ? Pourrais-je utiliser la pierre d’absorption de mana pour la purifier ?

Non, cette chose n’est pas capable d’absorber le mana à l’intérieur du corps d’une personne. Bien que j’ai le sentiment qu’il n’est pas impossible de l’utiliser de cette façon. Peut-être que nous devrions faire quelque chose à la place ? Mais combien de temps cela prendrait-il pour fabriquer quelque chose avec ces capacités ? Et il n’y a même pas de garantie que nous puissions faire une telle chose. Merde.

« Quoi qu’il en soit, je vais aller voir comment va Nanahoshi », dis-je en me dirigeant vers la porte.

Les autres me suivirent rapidement.

*****

L’infirmerie était une telle désolation. Elle avait le même mobilier que les chambres d’hôtes, mais l’intérieur était fait de pierre sans fenêtre. Une sorte de table d’opération trônait au centre de la pièce, et il y avait également une armoire contenant un couteau, des bandages et d’autres fournitures médicales.

Le silence planait dans l’air.

Nanahoshi était dans un lit dans le coin de la pièce. Tout le sang qu’elle avait craché avait maintenant disparu. À un moment donné, Sylphie et Yuruzu lui avaient donné une blouse blanche immaculée, comme si elle était une sorte de patiente d’hôpital. De l’extérieur, il n’y avait aucune indication qu’elle était en danger, pourtant la vie semblait avoir été drainée d’elle.

« Nanahoshi ? Est-ce que tu vas bien ? »

« Est-ce que j’ai l’air d’aller bien ? », dit-elle en me regardant

Non, elle ne l’était pas. Son visage était d’une pâleur mortelle, et il y avait des poches sombres sous ses yeux. On pouvait dire qu’elle était malade rien qu’en la regardant. Peut-être que les pouvoirs d’Expiation de Yuruzu étaient aussi épuisants pour la patiente.

Par ailleurs, le lit à côté de celui de Nanahoshi était vide. Yuruzu fit transporter Sylphie dans sa chambre d’amis dès notre arrivée. J’avais vu Sylphie en passant et elle semblait émaciée. Elle avait aidé Nanahoshi à se soigner ces quatre derniers jours. Et bien qu’elle n’ait pas été privée de nourriture et d’eau, cela avait quand même eu un impact notable sur sa constitution.

« Yuruzu a dit qu’ils ne peuvent pas me guérir. »

« Je sais », avais-je dit en m’asseyant à côté d’elle.

Il semblerait que Mlle Yuruzu n’avait pas caché les détails à Nanahoshi.

« Eh bien, je suis pourtant sûr que tu iras mieux bientôt. »

« Nous savons tous les deux que cela ne sera pas le cas. »

Elle tourna son regard vers le mur et se tut.

Peut-être que dire cela avait été un peu imprudent de ma part.

Après un long silence, Ariel et les autres avaient essayé de parler à Nanahoshi. Certains d’entre eux essayèrent de la réconforter, d’autres l’encouragèrent à garder le moral, et d’autres encore promirent qu’elle irait bientôt mieux. Ils essayaient tous d’égayer son humeur, mais malheureusement, dans des moments comme celui-ci, cela avait parfois l’effet inverse. Pour ceux qui souffraient, il n’y avait rien de plus méprisable qu’une réassurance vide.

Et comme Nanahoshi ne répondit à rien, ils finirent tous par être à court de choses à dire. Un silence oppressant imprégnait l’air, étouffant l’atmosphère.

« Très bien, Nanahoshi, je devrais retourner dans ma chambre. Je reviendrai te voir », dit Ariel.

Elle fut la première à partir, les autres déguerpirent rapidement après elle.

Cliff s’attarda un peu. Et ce n’était qu’à l’incitation d’Elinalise qu’il quitta finalement la pièce.

Et quand ils passèrent la porte, je l’avais entendue dire : « Il n’y a pas de mots que nous pouvons lui offrir. »

J’étais le seul à rester. Je ne savais pas pourquoi j’étais resté, mais je sentais que je devais être ici avec elle — qu’il serait dangereux de la laisser seule maintenant. Il n’y avait cependant rien que je puisse lui dire. Pas quand elle était atteinte d’une maladie incurable. Tout ce que je dirais serait inutile.

Nanahoshi devait être remplie d’anxiété. Ses recherches sur la magie d’invocation allaient dans la bonne direction. Elle avait été bloquée à la première phase, mais elle avait passé la deuxième et la troisième phase. À en juger par ce qu’avait dit Perugius, elle avait déjà tout ce dont elle avait besoin pour passer à l’étape suivante. Je n’avais aucune idée de la distance qui la séparait de la cinquième phase de ses recherches, mais si les choses continuaient comme avant, elle pourrait probablement rentrer chez elle dans un an ou deux.

Mais juste au moment où les choses commençaient enfin à s’améliorer pour elle, ceci était arrivé. C’était comme un diagnostic de cancer. Même si le cancer n’était plus considéré comme incurable dans mon monde, le taux de mortalité était encore assez élevé. C’était suffisant pour pousser Nanahoshi dans ses retranchements et la remplir de désespoir.

Ainsi, la voir craquer à nouveau ne serait pas surprenant. Si le fait que cette maladie était incurable était exact, alors aucun avenir ne l’attendait. Si cela signifiait qu’elle ne pourrait jamais rentrer chez elle, alors elle méritait peut-être le droit de devenir folle furieuse. Peut-être que si elle se déchaînait jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’autre, elle pourrait se calmer et trouver un moyen de profiter du peu de temps qu’il lui restait. Si elle décidait de se lâcher, je resterais à ses côtés jusqu’à la fin.

« Pour commencer, je n’ai jamais eu un corps fort », dit Nanahoshi avec un soupir alors que j’étais assis là en silence.

Sa voix était plus joyeuse que je ne l’aurais cru, mais c’était une voix vide et insincère.

« Je ne dirais pas vraiment que j’étais du genre maladive, mais j’attrapais un rhume environ une fois par an. »

J’avais gardé le silence et écouté les mots qui sortaient d’elle.

« Mes notes étaient bonnes, mais je n’étais pas vraiment sportive. Je préférais être à l’intérieur. »

Après une brève pause, elle changea de sujet.

« Ce monde n’a pas fait beaucoup de progrès sur le plan médical ? »

Comme je n’avais pas répondu, elle continua.

« Peut-être est-ce parce qu’ils dépendent tellement de la magie dans ce monde, mais sais-tu que les gens d’ici ne lavent même pas leurs plaies après avoir été blessés ? Par conséquent, nombreux sont ceux qui sont soignés trop tard et qui meurent ou perdent un membre. Des idiots, n’est-ce pas ? Le simple fait de nettoyer leurs plaies avec de l’eau ordinaire empêcherait de telles infections de se produire… »

J’avais attendu qu’elle passe à un autre sujet.

« Depuis que j’ai réalisé que je ne pouvais pas utiliser la magie, j’ai pris un certain nombre de précautions. J’évite les endroits bondés pour ne pas contracter de maladies. Je refuse également de manger des aliments qui ne me sont pas familiers. »

Ces pauses continuaient, entrecoupées de ses pensées aléatoires.

« J’ai peut-être l’air en mauvaise santé, de ton point de vue, mais j’ai fait de l’exercice dans ma chambre. Je suis restée aussi en forme que possible, à ma façon. Je veux dire, je savais que si je tombais malade, ça pourrait ne pas être traitable. En fait, je pensais que ce serait probablement incurable. Et ce serait probablement une maladie dont je n’avais jamais entendu parler auparavant.

Et d’abord, tu ne trouves pas que ce monde est assez étrange ? Il y a ici des monstres assez gros pour t’écraser, et je ne sais pas si c’est la magie ou quoi, mais ce monde semble ignorer complètement les lois de la physique.

Je veux dire, OK, bien sûr, je pensais que cet endroit était plutôt cool quand je suis arrivé. J’ai moi-même joué à pas mal de jeux vidéo, et je ne déteste pas les épées, la magie et tout ça. Je mentirais si je disais que je n’ai pas trouvé ça assez excitant. Une partie de moi était jalouse de toi parce que tu as pu te réincarner dans un monde comme celui-ci… »

Sa voix s’était soudainement éteinte, les épaules tremblantes. Lentement, elle tourna son visage vers moi. Ses yeux étaient rouges et gonflés alors qu’ils se gonflaient.

« Je ne veux pas mourir. »

***

Partie 3

Des larmes tombèrent les unes après les autres, comme si un barrage avait éclaté en elle.

« Je ne veux pas mourir dans un endroit comme celui-ci ! Pas dans ce monde étrange et bizarre ! Pourquoi ? ! Pourquoi ça m’arrive à moi ? ! Ça n’a aucun sens ! Sais-tu que mon corps n’a pas changé une seule fois ces huit dernières années ? Je n’ai pas grandi, et mes cheveux sont toujours de la même longueur ! Mais mon estomac gronde, et si je mange, je fais toujours caca. Pourtant, mes ongles ne poussent pas, et je n’ai pas non plus eu de règles ! »

Elle s’était emportée et avait attrapé un pichet à proximité, qu’elle jeta à travers la pièce. Il heurta le mur opposé et se brisa, éclaboussant le sol d’eau.

« Je ne suis pas une humaine de ce monde ! Je ne vis pas ici ! Je suis comme un cadavre ambulant ! Alors pourquoi ? Pourquoi suis-je capable de tomber malade ? ! C’est complètement tordu. Pourquoi est-ce que ça doit m’arriver ? Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir dans ce monde stupide et bizarre ! »

Les larmes coulaient de plus en plus vite à mesure qu’elle pleurait.

« Je veux dire, je n’ai même pas embrassé quelqu’un ! Je n’ai pas encore dit à l’homme que j’aime ce que je ressens ! Je suis tellement jalouse de toi. Tu profites de chaque jour, tu vis pleinement chaque instant. Qu’est-ce qui te rend triste ? Oh, ton père est mort et ta mère est gravement malade ? Et alors ? On s’en fout ! Je ne pourrai même pas voir mon père avant de mourir. Ma mère ne saura même pas que je suis partie. Ils me manquent, ma mère et mon père !

Je me souviens encore du matin avant ma téléportation ici. Mon père a dit qu’il rentrerait tôt ce jour-là, et ma mère a dit qu’elle allait faire griller du maquereau pour le dîner. Je lui ai dit que j’avais des amies qui venaient et que je préférais qu’il ne rentre pas plus tôt, et j’ai dit à ma mère que le maquereau me rendait malade. Pourquoi… pourquoi ai-je dit ces choses ? Je suis sûre qu’ils sont tous les deux très inquiets. Ils me manquent. Je veux rentrer à la maison. Je ne veux pas mourir. Je ne veux pas mourir ici… »

Elle enroula ses bras autour de ses jambes, enfouissant son visage dans ses genoux. Des sanglots étouffés s’échappaient d’elle, accompagnés de hoquets et de cris de deuil.

La douleur dans sa voix était comme un poignard dans mon cœur. Quand j’étais arrivé dans ce monde, je n’aurais probablement pas eu d’empathie pour elle.

« Ils me manquent. Je veux rentrer chez moi. Je veux revoir ma famille. »

La personne que j’étais à l’époque aurait été déconcertée d’entendre quelqu’un dire de telles choses. J’aurais pensé : Eh, oublie-les et profite du nouveau monde dans lequel tu es.

Maintenant, les choses sont différentes. Je comprenais l’envie de rentrer chez soi et de revoir sa famille. Je savais combien ces jours apparemment monotones pouvaient être précieux. Une fois qu’ils étaient partis, vous ne pouviez jamais les récupérer. Jamais.

Paul était mort. Les souvenirs de Zenith ne reviendraient peut-être jamais. La famille chaleureuse que je connaissais au village de Buena avait disparu. Mais à sa place, j’avais une nouvelle famille à protéger : Sylphie, Roxy, Lucie, Lilia, Aisha, Norn, et Zenith. Si je devais être séparé de mes filles pour toujours, cela me déchirerait le cœur en deux. Si l’une d’entre elles venait à disparaître, j’irais au bout du monde pour les retrouver. Et si je devais être transporté dans mon ancien monde, peu importe que je puisse y utiliser la magie ou que les filles se bousculent pour me couvrir d’attention. Je serais toujours déterminé à revenir dans ce monde.

« Hic… hic… »

Le corps tout entier de Nanahoshi tremblait tandis qu’elle serrait ses bras autour de ses genoux.

Elle ne s’était jamais approchée de Zanoba, Cliff ou Sylphie plus que nécessaire, mais elle m’écoutait toujours. Quand je lui demandais quelque chose, elle m’obéissait. Quand j’organisais une fête, elle y assistait. Rétrospectivement, elle ne m’avait jamais traité méchamment. Elle s’égayait un peu quand on se parlait en japonais. Comme j’étais la seule personne à pouvoir parler sa langue maternelle ici, j’étais son seul répit.

« S’il vous plaît, quelqu’un, sauvez-moi… », cria Nanahoshi d’une voix calme.

Je m’étais levé de ma chaise.

J’étais retourné dans la pièce avec la table ronde pour trouver Perugius toujours assis à l’intérieur. Ses familiers étaient tous partis. Il était là tout seul, comme s’il m’avait attendu.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » me demanda-t-il.

« Je vais la sauver. Je vous serais très reconnaissant si vous pouviez m’aider, mais je ne demanderai pas plus que ce que vous êtes prêt à donner. »

Ses sourcils s’étaient levés en signe de surprise, mais il hocha la tête.

« Oh ? Allez-vous chercher un moyen de la sauver ? »

Il me regarda fixement, comme s’il essayait de vérifier mon authenticité et ma détermination à aller jusqu’au bout. J’avais senti du scepticisme chez lui, comme s’il ne pensait que je ne ferais jamais rien qui ne me soit pas profitable, mais je n’étais pas vraiment du genre à calculer. Et comme je n’avais rien à cacher, je l’avais regardé droit dans les yeux.

« Très bien. Je serais également affligé de la voir mourir. », dit-il.

Super, j’ai décidé de ce que j’allais faire, mais par où commencer ?

C’était une maladie éteinte il y a plus de 7000 ans. Aucun d’entre nous n’avait la moindre idée de la façon dont on pourrait la soigner. Tout ce dont nous étions sûrs était que la magie de désintoxication et la magie de guérison étaient inefficaces. Perugius aurait dit quelque chose si le remède était aussi simple.

Peut-être un outil magique ? Mais je ne savais pas si cela ferait également l’affaire.

Si nous cherchions un instrument magique capable d’affecter quelqu’un de façon interne, Cliff en avait conçu un pour Elinalise. Dans son cas, il l’avait amélioré au fil du temps tout en vérifiant son efficacité, mais même alors, il n’avait pas entièrement levé sa malédiction.

Nous pourrions peut-être faire de même avec Nanahoshi et travailler progressivement sur son état tout en améliorant l’appareil. Cela nécessiterait cependant de surveiller sa constitution pour déceler les changements au fil du temps, et Nanahoshi n’avait probablement pas beaucoup de temps. Elle avait vomi du sang durant cette phase. Yuruzu avait soigné les symptômes visibles, mais ils allaient sans doute bientôt réapparaître. Elle pourrait ne pas survivre à la prochaine attaque. De plus, avec son corps figé dans le temps, nous n’avions pas la possibilité de faire des expériences.

Nous ne pouvions donc pas utiliser d’instrument magique. Nous pourrions peut-être en fabriquer un un jour, mais pour l’instant, il nous fallait quelque chose aux effets immédiats. Peut-être que quelqu’un connaissait un tel traitement, comme l’Homme-Dieu ou Orsted. Ils étaient les candidats les plus probables dans mon esprit. Le problème étant que je n’avais aucun moyen de contacter l’Homme-Dieu. Avec un peu de chance, il pourrait me rendre visite dans mes rêves cette nuit et me prodiguer ses conseils, mais notre communication était entièrement à sa guise. Je n’avais aucun moyen de l’atteindre. De plus, nous n’avions pas le temps d’attendre et d’espérer qu’il se montre.

« Seigneur Perugius, y a-t-il un moyen pour nous de contacter le Dieu Dragon Orsted ? », avais-je demandé.

« Non. Je ne sais pas où il se trouve. »

Donc même Orsted était hors de notre portée.

« De toute façon, je doute qu’il connaisse également une solution. Il est apparu dans ce monde quelques centaines d’années après ça. Aussi sage soit-il, il n’aurait aucun moyen de connaître une maladie datant de 7000 ans. »

Orsted avait environ 100 ans à l’époque, hein ? Je pensais qu’il était là depuis plus longtemps que ça. Comparé à Perugius, il était plutôt jeune. Même s’il était toujours bien plus vieux que moi.

« D’accord, mais alors qui dans le monde connaîtrait une maladie vieille de 7000 ans… ? »

Ma voix s’était éteinte.

Attendez. Une telle personne existe bien. Je viens de me rappeler.

Mais oui, bien sûr. Il y avait quelqu’un qui avait vécu aussi longtemps. Je n’avais pas l’impression qu’elle en savait beaucoup sur les maladies et autres, mais il n’y avait aucun mal à demander.

« En fait, il y a quelqu’un qui me vient à l’esprit. », avais-je dit.

« Oh ? »

Cela dit, je n’avais aucune idée de comment le trouver. La dernière fois que nous nous étions rencontrés, c’était entièrement par coïncidence, et nous nous étions séparés peu de temps après nous être croisés. J’avais peu de liens avec elle, en plus de n’avoir aucun moyen de les contacter.

Pourtant, je devais faire quelque chose. Si j’attendais ici, rien ne changerait.

« Serait-il possible pour vous de m’envoyer sur le Continent Démon ? »

« Le Continent des Démons ? Et que comptez-vous y faire ? », demanda Perugius.

Je n’avais rencontré cette personne qu’une seule fois dans le passé. Roxy l’avait apparemment aussi rencontré, mais tout le monde pouvait deviner où elle était maintenant. Néanmoins, je connaissais leur nom, son nom plutôt, depuis longtemps maintenant, ayant étudié ses exploits lorsque je vivais dans la région de Fittoa. Je n’oublierai jamais notre rencontre.

« J’aimerais retrouver le Grand Empereur du Monde Démoniaque, Kishirika Kishirisu. »

Kishirika — c’était le nom de la femme responsable de la première grande guerre entre humains et démons qui avait eu lieu il y a 7000 ans.

***

Chapitre 5 : Retour au Continent Démon

Partie 1

Notre plan était simple. D’abord, Perugius devait nous amener sur le Continent Démon. Nous commencerions alors notre recherche de Kishirika et lui demanderions si elle savait comment guérir le syndrome de Dryne ou, à défaut, si elle connaissait quelqu’un qui le savait.

C’était vraiment simple.

Ou du moins, ça le serait si elle était terrée dans un château quelque part comme Perugius. Malheureusement, Kishirika avait tendance à errer sur le continent, notre possibilité de la trouver était donc liée à la chance. Je n’avais aucune idée du temps que cela prendrait.

Au moins, la situation n’était pas si mauvaise. Perugius avait dit qu’il ferait un cercle de téléportation qui nous mènerait à l’un des centres du Continent Démon. En d’autres termes, nous pouvions nous téléporter instantanément dans la plupart des villes du Continent Démon depuis ce château. J’étais surtout préoccupé par la durée du voyage, mais ce souci n’était plus d’actualité. Avec un peu de chance, nous pourrions trouver Kishirika dans la semaine.

Les cercles de téléportation étaient quand même un peu terrifiants. Leur pouvoir nous permettait de voyager instantanément de ce château dans le ciel vers n’importe quelle ville du monde. Cela signifiait que, comme outil de guerre, ils pouvaient permettre aux armées de contourner n’importe quel terrain ou défense. Mais ce n’était pas comme si quelqu’un essaierait d’envahir cette forteresse. Pourtant, je pouvais comprendre pourquoi elle était considérée comme une magie interdite et pourquoi Orsted et Perugius ne l’utilisaient qu’en secret.

Non, je suis sûr qu’ils ne sont pas les seuls à l’utiliser. Il y avait sans doute d’autres sorts et outils que les gens utilisaient en secret malgré leur interdiction. C’était ainsi que fonctionnait le monde.

Je n’avais aucun scrupule à tricher et à utiliser cette magie pour accélérer ma recherche de Kishirika. Nous utiliserions la même stratégie que Roxy avait utilisée lorsqu’elle était venue me chercher sur le Continent Démon : nous visiterions chaque ville individuellement et les fouillerions minutieusement avant de passer à la suivante. Je ne savais pas combien de temps cela prendrait, mais je pensais que nous en aurions terminé en un an environ. Après tout, le voyage ne prendrait qu’une journée.

Le seul problème auquel nous étions confrontés était de nous croiser lorsque nous nous rendions dans la ville suivante et que Kishirika arrivait dans celle que nous venions de quitter. Pour contrer cela, j’avais pris une page du livre de Roxy et j’avais fait des demandes à chaque Guilde d’Aventuriers que nous passerions pour réduire les chances que cela se produise. Ce serait une sorte de chasse au trésor Kishirika. Nous verserions une belle récompense à quiconque réussirait à trouver et capturer le Grand Empereur Démon. À condition qu’ils la laissent en vie, bien sûr.

J’avais rassemblé les autres, Ariel, Luke, Cliff, Elinalise, Zanoba et Sylphie, et je leur avais expliqué mon plan.

Sylphie avait repris conscience pendant que je parlais avec Perugius. Cependant, il était évident que ces traitements avaient fait des ravages sur elle. Elle était plutôt mince au départ, mais elle avait l’air maintenant presque squelettique. Je m’étais dit qu’elle avait besoin d’au moins cinq jours pour retrouver ses forces.

« Afin de sauver Nanahoshi, j’aimerais que vous m’aidiez tous », avais-je dit.

Ariel hocha immédiatement la tête.

« Si c’est ce que tu souhaites, je te prêterai volontiers mes instruments magiques. »

Elle offrit donc l’un des anneaux qu’elle portait. Il faisait partie d’une paire, et verser du mana dans l’un faisait en sorte que le bijou de l’autre anneau s’allumait. C’était un trésor secret du Royaume d’Asura, utilisé pour alerter la personne à l’autre bout d’un danger. Je n’étais pas sûr de l’usage que j’en ferais, mais il me serait sûrement utile à un moment ou à un autre. C’était une sorte de bippeur.

« Zanoba, Elinalise, j’aimerais que vous me suiviez. »

Je voulais que les deux soient des gardes du corps. Après tout, Zanoba était un enfant béni. Si nous devions affronter à nouveau une hydre, il pourrait s’en sortir. Comme je n’avais pas pu créer d’aura de combat, mes défenses physiques étaient donc plutôt faibles. Et ma défense magique élevée n’était que grâce à la Magie de Perturbation et à la Pierre d’Absorption de Mana que je possédais. Avec Zanoba à l’avant-garde, nous aurions une chance d’affronter une autre hydre. Bien sûr, je serais dévasté si mon excès de confiance conduisait à sa mort, c’était pourquoi j’avais ajouté Elinalise en soutien.

« Et moi ? », demanda Cliff.

« J’aimerais que tu crées un outil magique. »

Franchement, il n’y avait aucune garantie que Kishirika sache quoi que ce soit sur cette maladie ou que nous trouvions un remède. Il était possible que nous ne fassions que perdre du temps. Par conséquent, j’avais pensé au fait que nous devrions aborder la situation sous plusieurs angles. La maladie de Nanahoshi était similaire à une malédiction. Si Cliff travaillait à partir de ses recherches existantes, il pourrait être en mesure de fabriquer un objet capable de prolonger sa vie.

« Non. Je viens avec toi ! », dit-il

Cliff était en fait vraiment opposé à mon idée.

« Je t’en prie, emmène-moi ! Je veux aussi faire quelque chose pour Nanahoshi ! »

Ses recherches constitueraient un geste pour elle, mais il voulait être plus proactif. C’était compréhensible. Faire les mêmes recherches que d’habitude ne lui donnerait pas le même sentiment d’accomplissement.

« Je t’en supplie, Rudeus. Je comprends le sentiment de vouloir rentrer chez soi. », continua Cliff.

Maintenant que j’y pense, Cliff avait été éloigné de chez lui depuis un bon moment. Comme il était assez petit pour son âge, vous ne lui donneriez donc qu’une quinzaine d’années, mais en réalité, il avait déjà dix-neuf ans. Je crois qu’il avait dit avoir quitté le Saint Pays de Millis il y a six ou sept ans.

Le désir de Cliff de rentrer chez lui n’était pas exactement le même que celui de Nanahoshi, étant donné qu’elle venait d’un monde totalement différent, mais il pouvait au moins compatir avec elle à un certain niveau.

« Très bien », avais-je finalement dit.

« Sérieusement ?! »

J’emmenais déjà Elinalise, et avec Nanahoshi figée dans le temps, il y avait de toute façon une limite aux recherches que Cliff pouvait faire ici. Je n’avais pas besoin de le forcer à rester et à travailler pendant que nous partions à la recherche de Kishirika. Il pourrait reprendre ses recherches si nous revenions bredouilles ou si nous ne la trouvions pas. Et nous le soutiendrions de toutes les manières possibles.

« Oui, Maître Cliff, je serais heureux de t’avoir avec moi. »

Dans ce cas, nous devions raccourcir notre temps de recherche afin de rendre le passage à la recherche d’un remède aussi facile que possible, en supposant que notre voie d’investigation actuelle échoue. Environ six mois à un an devraient être suffisants.

« Et… et moi ? Que… dois-je faire ? », demanda enfin Sylphie, le visage pâle.

Elle n’avait pas encore récupéré ses forces, il était donc hors de question qu’elle nous suive. D’ailleurs…

« Sylphie, je veux que tu te reposes pour l’instant. »

« Bien sûr, mais après ça, quoi ? »

« Quand tu auras fini de récupérer… »

J’avais hésité.

« J’aimerais que tu rentres chez nous pour t’occuper de Lucie. », avais-je finalement dit.

« Quoi ? »

Son visage s’était assombri.

J’avais rapidement expliqué : « Je ne pourrai peut-être pas rentrer à la maison dans un avenir proche. Je ne pense pas que ce soit bon pour un enfant d’être éloigné de ses deux parents pendant si longtemps. »

Je ne disais pas qu’un enfant avait absolument besoin de ses parents pour se développer correctement, mais Paul et Zenith étaient la raison pour laquelle j’avais grandi ainsi. Il était donc préférable pour un enfant d’avoir des parents qui s’occupent de lui. Le fait que leur père et leur mère partent pour une semaine ou deux n’était pas un problème. Par contre, laisser un enfant sans parents pendant des mois l’était.

« Hum, OK. Je pense que tu as raison. Si tu n’es pas là, c’est à moi de m’occuper d’elle. », concéda Sylphie.

« Désolée. »

« Non, c’est bon. »

Je lui avais déjà dit qu’elle n’était pas responsable de l’état de Nanahoshi, mais il était clair que Sylphie voulait quand même aider.

« Sylphie, tu as déjà fait plus qu’assez. Je vais m’occuper du reste. Fais-moi confiance. »

« Je sais… », dit-elle en hochant la tête, même si elle avait toujours l’air déçue.

Ce n’était pas comme si elle n’aimait pas Lucie, mais Sylphie se débrouillait toute seule depuis l’âge de 10 ans, suite à l’incident de téléportation. Ses parents étaient morts avant qu’ils n’aient eu la chance de se retrouver. Sylphie avait survécu en grande partie grâce à la chance et aux personnes qu’elle avait rencontrées sur son chemin, mais elle travaillait toujours dur à la tâche et faisait également beaucoup d’efforts dans son mariage. Peut-être pensait-elle qu’un enfant se porterait bien sans ses parents. Ou peut-être était-ce une croyance plus répandue dans ce monde, qu’un enfant n’avait pas toujours besoin d’une mère et d’un père pour veiller sur lui.

Quoi qu’il en soit, Sylphie n’avait que 18 ans. La façon de penser des gens ne changeait pas soudainement au moment où ils avaient des enfants. Au contraire, ils avaient mûri au fil des ans en les élevant. L’idée d’avoir des enfants ne m’avait jamais effleuré l’esprit quand j’avais dix-huit ans dans ma vie précédente. À cet égard, Sylphie se débrouillait très bien.

« Je pense que Roxy aura quelques mots à te dire si tu vas sur le Continent Démon. Il n’y a personne parmi nous qui connaisse mieux cet endroit qu’elle. », prévient Sylphie.

« Tu as raison sur ce point. Si j’ai des problèmes pendant que je suis là-bas, je consulterai Roxy à mon retour. »

Roxy n’était pas là. J’aurais aimé avoir son avis, mais Perugius n’avait pas l’intention de laisser un démon monter à bord. Il m’avait rabroué quand j’avais essayé de le lui demander directement.

En même temps, Roxy devait penser à sa carrière de professeur. Après s’être donné tout ce mal pour gagner son poste, il serait dommage qu’elle soit renvoyée après un an. Je voulais sauver Nanahoshi, mais pas au prix de tout ce que nous avions construit en tant que famille. Nos vies étaient aussi importantes. C’était pourquoi j’avais besoin de Sylphie et Roxy pour s’occuper des autres et faire en sorte que tout se passe bien.

OK, tout ceci était probablement aussi dû à mon ego qui parlait. Mes mots n’étaient pas exactement de la sagesse d’ancien, mais tout de même, je ne voulais pas que Roxy et Sylphie se retrouvent en danger. Je ne voulais plus jamais voir mourir quelqu’un que j’aime. Pas après Paul. Aucun endroit dans ce monde n’était entièrement sûr, mais le Continent Démon était bien plus dangereux que la Cité Magique de Sharia.

« S’il te plaît, ne perds pas un autre membre cette fois, d’accord ? »

Les sourcils de Sylphie s’étaient froncés avec inquiétude.

« Je ferai attention. »

C’était précisément pour cela que j’avais emmené Zanoba et Elinalise. Si l’un d’eux était en danger de mort, je sacrifierais volontiers mon bras droit pour le sauver. Mais j’aimerais ne pas avoir besoin de sacrifier ma vie, si cela était possible.

Eh bien, peu importe. J’étais convaincu que les choses se passeraient beaucoup mieux cette fois-ci.

***

Partie 2

J’étais retourné à la maison pour expliquer la situation à Roxy et au reste de ma famille. Quand je leur avais dit que je ne rentrerais pas à la maison avant un certain temps, Aisha fut particulièrement anxieuse. Heureusement, les allers-retours seraient beaucoup plus faciles cette fois-ci. J’avais prévu de revenir les voir tous les deux ou trois jours. C’était plus un voyage d’affaires qu’une absence prolongée. Je leur avais seulement dit que je pourrais ne pas être de retour pendant un certain temps au cas où un imprévu se produirait. Il y avait une possibilité que notre cercle de téléportation se désactive, il nous faudrait alors beaucoup de temps pour rentrer chez nous.

« Très bien, je te confie les choses ici. »

« OK. Sois prudent, Rudy », dit Roxy.

Je pensais qu’elle insisterait pour venir, mais elle accepta de rester après avoir entendu tous les détails. C’était en fait un peu décevant.

De toute façon, je ferais des allers-retours depuis la forteresse flottante, mais il était important de se préparer à l’inattendu. On ne savait jamais ce qui pourrait arriver. Perugius nous avait dit que même si nous ne pouvions pas utiliser le cercle de téléportation pour retourner à la forteresse, nous pouvions utiliser un certain outil magique devant l’un des monuments des Sept Grandes Puissances et il enverrait quelqu’un pour nous récupérer. Ce n’était pas comme si je n’avais pas confiance en lui, mais on savait jamais ce qui pouvait arriver. Peut-être que Laplace ressusciterait la seconde après notre départ. Si ça arrivait, Perugius serait trop préoccupé pour s’inquiéter de nous.

Avec ces possibilités en tête, je m’étais procuré une grosse somme d’argent et des objets que nous pourrions troquer, ainsi qu’une carte des ruines de téléportation. Nous pourrions revenir ici du Continent Démon dans six mois tant que nous aurions pris toutes ces précautions. J’avais également glissé un certain nombre d’objets utiles dans mes bagages, y compris quelques parchemins d’Esprit de lumière. Mes préparatifs étaient en ordre.

*****

Le cercle de téléportation de la forteresse de Perugius était situé sous le niveau du sol.

« Par ici », dit Sylvaril en nous guidant vers une pièce située au troisième étage du sous-sol.

La porte avait été verrouillée lorsque nous étions venus l’explorer. L’intérieur n’était pas éclairé, mais la lueur pâle du cercle empêchait l’obscurité de nous engloutir.

« Le Seigneur Perugius a récemment dessiné ce cercle. Il est lié à un cercle dans le Continent Démon qui a longtemps été inutilisé. »

« Que voulez-vous dire par “inutilisé depuis longtemps” ? »

« Il existe de nombreux cercles de téléportation dans le monde dont les cercles de connexion ont, pour une raison quelconque, été détruits, les laissant inactifs. »

Les cercles de téléportation ne fonctionnaient que tant que les deux côtés étaient connectés. En reliant son cercle à un autre qui s’était découplé, il pouvait restaurer sa fonctionnalité. Le cercle en question était probablement l’un des nombreux qui avaient connu un tel sort.

« Et le Seigneur Perugius connaît tous les cercles de téléportation qui existent ? »

« Il est grand et puissant », répondit fièrement Sylvaril.

Honnêtement, il serait utile de mettre en place un tas de nouveaux cercles de téléportation reliés aux anciens. D’accord, pour commencer une telle magie était interdite, et j’étais sûr qu’il ne me l’enseignerait pas. De plus, bricoler de telles choses pour des raisons égoïstes ne me vaudrait que plus d’ennemis, et c’était une pensée terrifiante. Pas besoin d’être avide.

De plus, je ne pouvais pas oublier que n’importe qui pouvait utiliser ces cercles, pas seulement moi. Il était toujours possible qu’un monstre redoutable tombe sur l’un de ces cercles. Si j’en créais un tas sans me soucier des conséquences, cela pourrait conduire à la destruction d’un village entier. Je ne pourrais pas dormir la nuit si cela arrivait.

« Le Seigneur Perugius a dit que ce cercle vous mènera à un endroit proche du Grand Empereur Démon », dit Sylvaril.

« Attends, donc il sait où elle est ? »

« Bien sûr. »

Oh, ok. C’est assez surprenant. Je pensais qu’il nous enverrait dans une grande ville et qu’on devrait tout faire par nous-mêmes.

« Cela dit, il est possible que ses calculs soient erronés. »

« Oui, ce n’est pas surprenant », avais-je marmonné.

L’Empereur Démon que je connaissais était quand même plutôt imprévisible. Au moment où l’on pensait la trouver à un endroit, elle s’égarait ailleurs. Son fiancé était pareil à cet égard.

Oh, c’est vrai. J’avais oublié Badigadi.

Je ne l’avais pas vu depuis un moment. Peut-être était-il déjà retourné sur son propre territoire. Il semblait aussi avoir vécu longtemps, lui demander des informations sur le syndrome ne serait donc pas non plus une mauvaise idée.

« Très bien. Nous allons quand même vérifier. », avais-je dit

« Nous n’avons pas vérifié votre destination. Il est possible que le cercle à l’autre bout soit situé dans un endroit sans issue. Soyez prudents. »

« Attendez une seconde, vous pensez qu’il a été emmuré ? »

« C’est possible. Afin de dissimuler son emplacement, quelqu’un a peut-être scellé l’entrée. »

Eh bien, elle marquait un point là. S’il n’y avait pas de chemin menant à cet endroit, personne ne le découvrirait. Il y avait des gens qui cherchaient des portes cachées, mais peu qui se promenaient en brandissant une pioche sur les murs. Les seules personnes qui creusaient avec autant de persévérance lorsqu’elles trouvaient de vieilles ruines étaient les égyptologues.

Qui sait ? Peut-être qu’il y a ici des pilleurs de tombes et des archéologues qui sont venus chaparder des ruines de téléportation et dont leurs existences me sont tout simplement cachées.

« Eh bien, s’il n’y a aucune chance de sortir à partir de là, nous reviendrons ici. », dis-je en haussant les épaules.

« Je vous souhaite bonne chance. »

Sylvaril était resté dans la pièce pendant que notre groupe sautait sur le cercle magique et se téléportait.

*****

Combien de fois m’étais-je téléporté comme ça maintenant ? Une fois pendant l’incident de téléportation, deux fois en allant et en revenant de Begaritt, et une fois en utilisant des instruments magiques pour visiter le château de Perugius. Cette excursion était la cinquième. Je m’habituais enfin à cette sensation, qui était comme le réveil d’un rêve.

« Ouf. »

L’endroit où nous nous étions téléportés était une pièce sombre. Une odeur de moisissure et de poussière flottait dans l’air. Quand on voit l’état de cet endroit, on se rend compte qu’il était abandonné depuis longtemps. Il n’y avait pas de lumière et aucune bougie que nous pourrions utiliser. Cela ressemblait vraiment à une vieille ruine.

Maintenant que j’y pense, j’ai oublié de demander où exactement le cercle allait nous emmener.

« Achoo ! »

Cliff éternua derrière moi.

J’avais jeté un coup d’œil en arrière alors que les trois autres sortaient du cercle. Elinalise n’était pas du tout impressionnée. Zanoba aussi marchait d’un pas assuré. Cliff était le seul qui semblait intrigué par le processus de téléportation.

« L’air est vraiment vicié ici. Quittons vite cet endroit. »

Zanoba donna le coup d’envoi à notre recherche d’une issue.

« Hum… »

J’avais scanné les murs. Il n’y avait ni portes, ni escaliers, ni trous dans le plafond d’où l’on pourrait sortir en rampant. À mon grand regret, l’étude du sol n’avait également rien donné. Nous étions dans une pièce fermée.

C’est donc ce qu’elle voulait dire par « fermée ». Sylvaril avait vu juste.

« Hé. Alors, euh, comment pensez-vous qu’on va sortir d’ici ? », avais-je demandé.

« Hm. »

Notre groupe s’était séparé et commença à chercher des moyens de sortir. On regardait en haut, en bas, à gauche, à droite, à gauche, à droite, de B à A… En gros, on avait regardé partout et même plus.

« Ça y est », annonça Elinalise après quelques minutes de recherche. Elle avait trouvé un mur adjacent à une autre pièce. Elle avait frappé dessus et entendu l’écho, ce qui signifiait qu’il menait quelque part. Les murs étaient si épais que je n’avais rien pu entendre. Je suppose que le fait que les elfes aient une ouïe supérieure n’était pas surprenant.

« OK ! C’est l’heure de frapper, Zanoba ! »

« Hmph ! »

Il frappa le mur avec son poing. Et malgré son épaisseur d’environ 50 centimètres, il céda quand même, laissant une petite ouverture. Zanoba continua à l’élargir, en enfonçant son poing dans le mur avec la même facilité qu’un enfant faisant tomber un château de sable. Une fois l’ouverture suffisamment large pour que quelqu’un puisse s’y glisser, Elinalise s’était avancée.

« Je vais prendre les devants. »

Cette nouvelle ouverture menait à un autre espace dégagé, également noir comme la nuit. On s’y attendait, puisque cette structure était entièrement faite de pierre, mais nous ne savions pas grand-chose d’autre sur cet endroit. Nous ne savions vraiment pas si nous étions au-dessus ou au-dessous du sol.

« Rudeus, éclaire-moi », dit Elinalise.

J’avais suivi ses ordres. J’avais utilisé un des parchemins d’Esprit de Lumière. Il illumina notre environnement, révélant une pièce carrée d’environ dix mètres de côté.

« Ugh… »

Cliff gémit en regardant autour de lui. Des ombres dansaient sur un certain nombre d’os blanchis sur le sol. Comme nous étions sur le Continent Démon, il n’était peut-être pas surprenant de voir des squelettes de différentes formes et tailles, ce qui les faisait paraître presque artificiels.

« Il semblerait que cet endroit ait été autrefois une prison », déclara Elinalise après avoir examiné les restes.

En effet, il y avait des menottes métalliques rouillées sur les mains des squelettes.

L’expression de Cliff devint triste et il joignit ses mains.

« Qqq… Que le Seigneur Millis leur accorde le salut dans la mort. »

J’avais suivi son exemple en joignant mes propres mains. Gloire à Amitābhā Buddha, gloire à Amitābhā Buddha. Repose en paix. Je crains que nous ne vous dérangions pour le moment, mais nous partirons dès que possible.

« Très bien, partons. »

Cet endroit était couvert d’ossements. Combien de personnes avaient-ils enfermées ici ? Je parie qu’aucun d’entre eux n’avait réalisé que juste de l’autre côté de ce mur, il y avait un cercle de téléportation. Attendez, Perugius avait bien mentionné que le cercle n’était plus connecté à rien. Peut-être que ces gens avaient été téléportés ici et enfermés par la magie. Si c’était le cas, celui qui avait fait ça était terriblement cruel.

« J’ai trouvé des escaliers. On peut monter par là. », dit Elinalise.

Les marches étaient dans le coin de la pièce. À première vue, ces prisonniers n’étaient même pas gardés dans des cellules. C’était du moins ce que je pensais, jusqu’à ce que je m’approche de l’escalier et que je repère de vieilles charnières rouillées sur le sol. Peut-être y avait-il autrefois des barres de bois pour retenir ces gens, mais elles avaient pourri au fil des millénaires.

En haut de l’escalier se trouvait une trappe métallique qui s’ouvrait vers le haut. Elinalise vérifia soigneusement qu’il n’y a pas de pièges et essaya de l’ouvrir, mais sans succès. Il y avait quelque chose de lourd sur le dessus, la bloquant totalement.

« Très bien, Robot Zanoba, il est temps pour toi de la faire sauter ! », avais-je déclaré.

« Maître, quelle est cette chose “Robot” dont tu parles ? »

« Oh, euh, dans une des régions où je suis allé, c’est ainsi qu’on appelle les hommes aux corps d’acier qui possèdent une force monstrueuse. »

« Hahaha, c’est donc ce que ça veut dire. Hmph ! »

Zanoba appuya ses mains sur la porte et commença à la soulever. Celle-ci grinça et s’ouvrit. Du sable nous tombait dessus.

« Guh ! »

« Ne t’inquiète pas. Je vais m’occuper du sable. », dis-je.

« O-oui, d’accord, Maître. »

J’avais utilisé ma magie pour bloquer la chute de sable, tandis que Zanoba continuait à soulever l’encombrante trappe de toutes ses forces. Bientôt, des rayons de lumière percèrent des fissures. Apparemment, c’était bien le chemin menant vers l’extérieur. Et lorsque Zanoba réussit à soulever la trappe suffisamment pour que quelqu’un puisse passer, Elinalise se glissa entre nous et sortit la première.

« La voie est libre. »

Avec cette assurance, nous étions passés après elle.

Dehors, nous nous étions retrouvés sur une pente raide. La pente abrupte était couverte de terre brun-rouge, avec des rochers éparpillés à perte de vue. Au loin s’étendait une forêt qui ressemblait aux os d’un poisson. C’était un spectacle unique que l’on ne trouvait que sur le Continent Démon. J’avais également aperçu ce qui semblait être une Grande Tortue au loin à l’horizon.

« C’est donc le Continent Démon ! », dit Cliff en déglutissant tout en regardant prudemment en bas de la pente.

Il n’y avait pas de ville à proximité, du moins, pas à ma connaissance. Je me demandais à quelle distance nous étions vraiment de Kishirika. Devrions-nous chercher la ville la plus proche ? Mais d’abord, où étions-nous ? Peut-être serait-il préférable pour nous de retourner à la forteresse et de demander.

Non, avant de faire ça, nous devrions fouiller la région.

« Maître Cliff, le Continent Démon est énorme et dangereux. Pire encore, de nombreux monstres se regroupent ici, alors sois prudent. »

« Oui, je le sais. »

L’expression de Cliff était entièrement sérieuse alors qu’il hochait la tête.

Je pensais ce que je disais sur le fait que cet endroit était dangereux. Même un guerrier expérimenté perdrait la vie s’il se promenait en pensant que c’était aussi sûr que le Continent Central ou le Continent Millis.

« Il n’y a pas de monstres dans les environs. Nous sommes en sécurité pour le moment », dit Elinalise.

Elle ne baissait pas sa garde. Je voulais croire que moi non plus, mais la dernière fois que j’étais venu ici, Ruijerd était avec moi. Peut-être que cela avait atténué mon sens du danger, mais je pouvais maintenant au moins faire usage de mes expériences à Begaritt.

« Aussi, je dois te prévenir qu’il n’y a pas beaucoup de fidèles de Millis ici. Leur façon de penser est très différente de la tienne, alors essaye de ne pas déclencher de bagarres inutiles », dis-je.

« Je le sais déjà… »

Cliff s’était coupé et éclaircit la gorge avant de poursuivre.

« Non, tu as raison. Je comprends. »

J’avais peut-être semblé un peu trop condescendant, mais Cliff n’avait jamais été dans un endroit avec autant de démons. Se disputer pour des différences d’opinions insignifiantes ne ferait que causer des problèmes. Ce n’était pas comme au temps où je voyageais avec Éris. Je voulais éviter les conflits autant que possible.

« Cliff ne connaît pas la langue des démons. Tu n’as donc pas à t’inquiéter. », dit Elinalise.

C’est vrai, et Elinalise ne savait pas non plus comment la parler. Elle et son groupe avaient parcouru ce continent pendant près de deux ans, mais apparemment, ils avaient laissé Roxy faire la plupart des tractations. Même si Elinalise semblait connaître quelques termes sexuels. Si Cliff entendait parler de sa vie quotidienne ici, il s’évanouirait probablement. Mais c’était à cause de sa malédiction.

« Maître ! »

Zanoba avait atteint la crête de la pente et me regardait en beuglant. Le concept de prudence était probablement complètement inconnu pour lui. Mais ce n’était pas surprenant. Il pouvait tomber d’une falaise et en sortir indemne.

« Vois-tu quelque chose ? »

J’avais grimpé après lui.

« Whoa. »

Le bord de la pente se terminait brusquement en une falaise abrupte. Mes yeux s’étaient écarquillés de surprise devant la vue qui se trouvait au-delà.

« Ooh, c’est incroyable. Alors c’est à ça que ressemblent les villes d’ici. »

La voix de Cliff était pleine d’étonnement.

Ce n’était pas une falaise ordinaire sur laquelle nous nous trouvions, c’était une énorme falaise. Une ville entière s’étendait en dessous de nous, nichée dans un cratère. Au milieu se trouvaient les ruines d’un château de fer.

« Attends, est-ce donc ici qu’il pense qu’elle se trouve ? », m’étais-je marmonné à moi-même d’un air maussade.

Je connaissais cette ville. Le cratère agissait comme une protection naturelle, empêchant les monstres de l’envahir. La nuit, les pierres magiques incrustées dans les murs intérieurs s’illuminaient, éclairant la ville.

Je connaissais aussi l’origine du château. C’était autrefois le quartier général du Grand Empereur du Monde Démoniaque, Kishirika Kishirisu. L’endroit avait été gravement endommagé lors d’un conflit pendant la Guerre de Laplace. Il était désormais connu sous le nom de Vieux Château Kishirika.

Cette ville, Rikarisu, ne m’avait laissé que de mauvais souvenirs la dernière fois où j’étais venu ici.

***

Chapitre 6 : À la recherche de Kishirika

Partie 1

Rikarisu était une ville dans laquelle je m’étais aventuré la dernière fois que j’étais sur le Continent Démon, avec Ruijerd et Éris. Nous avions été chassés de cet endroit à la fin, ce qui m’avait laissé un goût amer dans la bouche. Néanmoins, mes expériences ici n’avaient pas été si mauvaises. Rikarisu m’avait appris à ne pas trop réfléchir et à ne pas trop m’inquiéter.

Nous avions descendu la pente et contourné le périmètre du cratère, en direction de l’entrée de la ville. Deux gardes montaient la garde, comme la dernière fois que j’étais venu ici. À l’époque, j’avais fait porter à Ruijerd quelque chose sur sa tête.

Cliff s’arrêta net et me regarda : « Hé, attendez. Il y a des gardes ici. Est-ce qu’on va vraiment s’en sortir ? »

« On va s’en sortir. Les villes du Continent Démon ne repoussent jamais vraiment les gens. »

« D’accord, mais ces types sont plutôt intimidants. »

Il avait au moins raison sur ce point. Ces gardes étaient vêtus d’une armure noire avec des casques qui cachaient complètement leur visage. L’armure avait l’air plutôt sinistre, avec des pointes acérées dessus. Les soldats ici n’avaient pas porté un tel équipement lors de ma dernière visite. Peut-être avaient-ils changé de garde-robe depuis.

« Halte », dirent-ils quand on essaya de se glisser entre eux.

« Oui, qu’est-ce que c’est ? », avais-je répondu en langue démoniaque.

« C’est à propos de la femme qui est avec toi… »

Ils avaient regardé Elinalise.

Cliff fit un pas en avant comme pour la protéger, mais Elinalise ne broncha pas.

« Qu’est-ce qu’ils disent ? »

« Alors ? », demanda l’un des gardes, en concertation avec son partenaire.

Ils sortirent une feuille de papier et jetèrent un coup d’œil entre elle et Elinalise.

J’avais jeté un coup d’œil : elle représentait une femme d’une beauté aussi envoûtante qu’une succube. Elle était grande, avait une poitrine voluptueuse et des cheveux ondulés. C’était en noir et blanc, mais il fallait reconnaître qu’Elinalise lui ressemblait un peu. Pourtant, la taille de leurs seins était totalement différente.

« Ce n’est pas elle. »

« Oui, elle ne correspond pas. »

Les gardes rangèrent le papier.

« Désolé de vous avoir fait attendre. Vous pouvez y aller. »

« Y a-t-il un problème ? », avais-je demandé.

« Rien qui vous concerne. »

Leur refus était suffisamment brutal pour que nous reprenions tranquillement notre chemin.

« On dirait qu’ils cherchent quelqu’un », dit Elinalise.

« Apparemment. »

Un criminel s’était-il réfugié dans cette ville ? Bon, cela n’avait sûrement rien à voir avec nous, mais nous devrions tout de même faire attention, de peur de tomber sur un tueur en série dans une ruelle pendant que nous cherchions Kishirika.

« Bon, » poursuit Elinalise en changeant de sujet, « qu’est-ce qu’on fait en premier ? »

« On va chercher de l’argent. On va d’abord aller à la Guilde des Aventuriers. »

« D’accord. »

Et c’est ce que nous fîmes.

« Wôw, cet endroit est incroyable. »

Le marché ouvert près de l’entrée était suffisant pour couper le souffle de Cliff. Il n’était pas moins occupé et animé que dans mon souvenir. Il y avait ici des aventuriers de toutes les races, dont beaucoup chevauchaient des bêtes-lézards. Mais malgré ces différences, ils se comportaient de la même façon que les gens de Sharia. Les marchands se chamaillaient avec les aventuriers, les citadins s’agitaient, regardant les magasins avec grand intérêt, et les mendiants imploraient la charité auprès des propriétaires de magasins, et recevaient un coup de pied pour leur peine. C’était un spectacle que l’on pouvait voir partout. Cliff aurait dû s’y habituer, mais les différentes races de démons avaient retenu son attention.

Il y avait une chose qui attira mon attention : c’était les soldats en armure noire qui étaient postés dans toute la ville. Chaque fois qu’ils apercevaient Elinalise, ils sortaient cette feuille de papier pour vérifier. Il devait être facile de dire qu’elle n’était pas celle qu’ils cherchaient, même de loin, car ils ne s’étaient jamais approchés de nous.

« Maître Cliff, on dirait que ta femme est tout aussi populaire ici », dis-je en taquinant.

« Euh, oui. Est-ce que ça va être un problème ? »

« En supposant que Mlle Elinalise n’a rien fait pour s’attirer des ennuis la dernière fois qu’elle était ici, je suis sûr que tout ira bien. »

Je lui avais lancé un regard. Elinalise répondit en haussant les épaules.

« Je n’ai rien fait de mal. »

Elle avait refusé de croiser mon regard. Peut-être n’avait-elle rien fait de mal, mais elle avait fait quelque chose de sale.

La Guilde des Aventuriers était exactement la même que dans mon souvenir. Le temps n’avait pas été très clément avec elle, mais elle était déjà délabrée au départ. Lorsque nous étions entrés, nous avions instantanément attiré l’attention de tous.

Ah, quelle nostalgie. La dernière fois que j’étais venu ici, nous avions fait un petit spectacle et tout le monde s’était éclaté. Les gens avaient échauffé Ruijerd assez rapidement après ça.

Mais tout cela n’avait servi à rien.

Les autres occupants s’étaient rapidement désintéressés de nous et s’étaient détournés. Un groupe avec une elfe et une bande d’humains, c’était rare, certes, mais ce n’était pas suffisant pour retenir longtemps l’attention des gens.

Nous nous étions dirigés vers la réceptionniste et avions échangé un certain nombre de pièces d’or de Ranoa contre de la monnaie du Continent Démon. Nous avions reçu près d’une centaine de pièces de minerai vert en échange et les avions jetées dans nos poches sans prendre la peine de vérifier le montant. Dans le passé, compter chaque pièce était un effort quotidien. Les choses avaient vraiment changé.

Nan, la seule chose qui a changé est que j’ai plus d’argent maintenant.

Après cela, nous avions fait une demande à la guilde pour que des gens recherchent Kishirika.

« Elle ressemble à une jeune fille aux cheveux violets et aux vêtements de cuir. Elle a aussi un rire maniaque qu’on ne peut pas manquer et se fait appeler le “Grand Empereur du Monde Démoniaque”. »

Étant donné la nature de notre demande, il s’agissait d’une mission de bas rang, mais j’y avais ajouté tout de même une belle récompense. Et alors que je regardais la réceptionniste le coller sur le tableau d’affichage, un autre prospectus dans le coin attira mon attention — la recherche et le sauvetage des survivants de la région de Fittoa.

L’équipe de recherche de Millis s’était dissoute, mais la mission était toujours en cours. Les informations de contact étaient également les mêmes, renvoyant les gens à Paul du Saint Pays de Millis. Si quelqu’un se présentait et faisait le voyage jusqu’à Millis, il serait plutôt dévasté de ne trouver personne pour l’accueillir. J’avais demandé à la réceptionniste de modifier les informations de contact et de diriger les gens vers Alphonse au camp de réfugiés. J’avais supposé qu’il acceptait encore des survivants. J’aurais pu écrire mon adresse à la place, mais nous n’avions ni les moyens ni l’énergie de nous occuper des étrangers qui se présenteraient.

« Bon, on a fini ici. »

« Et ensuite ? », demanda Cliff.

Je me demandais la même chose. Nous pourrions sûrement faire des recherches nous-mêmes. Nous pourrions rester ici pendant une semaine et recueillir des informations. Nous pourrions aussi embaucher des gens pour nous aider à quadriller la zone de fond en comble. Notre demande auprès de la guilde était finalement une assurance au cas où nous ne pourrions pas la trouver nous-mêmes.

« Commençons par rassembler des informations », avais-je dit.

Mais alors que je regardais autour de moi, un homme commença à se diriger vers moi. Il avait la tête d’un cheval.

Oh, c’est toi. Je ne pourrais pas t’oublier même si je le voulais.

C’était l’homme qui nous mena dans un piège. Et le fait que nous avions été chassés de Rikarisu était de sa faute. Bon… ok, ce serait exagéré de dire ça. Nous avions nous-mêmes aussi brisé un tas de règles.

« Heya ! »

Nokopara nous appela aussi joyeusement que dans mes souvenirs de notre première rencontre. Ce type se faisait un devoir de saluer les nouveaux venus tous les jours, hein ? Puis j’avais réalisé que c’était à Elinalise qu’il s’adressait.

« Ça fait un bail, hein ? Toi et Roxy vous vous êtes déjà séparés ? »

Elinalise a eu un moment de doute, puis elle comprit. Elle tapa alors du poing.

« Ah, tu es le gars qui était dans un groupe avec Roxy il y a longtemps. »

« … Quoi ? »

Il était membre du groupe d’aventure de Roxy ? C’est quoi ce bordel ?

Elinalise se tourna vers moi.

« Rudeus, interprète pour moi, s’il te plaît. Ce type est mon… enfin, en fait, c’est une connaissance de Roxy. »

Sur ses encouragements, je m’étais approché de l’homme qui avait essayé de nous faire la peau il y a huit ans. Il a donc fait partie du groupe de Roxy il y a longtemps… Cela signifie-t-il qu’il a essayé de lui faire la même chose ? Elle n’a pourtant jamais rien dit à ce sujet.

« Hé, je m’appelle Nokopara. Peux-tu comprendre ce que je dis ? »

Apparemment, il ne se souvenait pas de moi. Mais ce n’était pas comme si je pouvais lui en vouloir. Mon apparence avait radicalement changé au cours des huit années écoulées depuis notre dernière rencontre. Nokopara aussi… n’avait pas vraiment vieilli, d’après ce que je pouvais voir. En vérité, je n’avais aucune idée de la façon dont on pouvait évaluer l’âge d’un cheval. En fait, peut-être avait-il du mal à distinguer les humains à cause de notre race, et c’était pourquoi il ne m’avait pas reconnu.

« Oui, Monsieur Nokopara, je peux parler la langue des démons », avais-je dit.

« Rudeus, ce type en sait beaucoup sur cette ville. Tu peux peut-être lui demander de nous aider ? », ajouta Elinalise

Oui, je savais bien à quel point ses compétences en matière de collecte d’informations étaient bonnes — ainsi que sa persévérance. Il surveillait les gens de près. Sa capacité à collecter des informations était également inestimable. C’était comme ça qu’il avait failli nous prendre dans sa toile la dernière fois. Il pourrait même garder une rancune sur la façon dont les choses s’étaient passées à l’époque. Au lieu de déterrer le passé et d’en faire un ennemi, il était sûrement préférable de dissimuler ma véritable identité et de l’utiliser.

« Quagmire. Ravi de faire ta connaissance. », avais-je dit.

« Oui ! Quagmire, hein ? »

Il fit alors une pause.

« Attends, t’ai-je déjà rencontré quelque part ? »

« Non, ne sois pas absurde. »

Si Éris était avec moi, je doute qu’elle soit capable de lui pardonner ce qui s’était passé. Mais le temps était un luxe que je n’avais pas, et je n’avais pas l’intention de le gaspiller en déterrant de vieux conflits. Après tout, Nokopara ne savait pas que Ruijerd était un Superd à l’époque, et c’était nous qui avions baissé nos gardes. Et de l’eau avait coulé sous les ponts. Et comme Nokopara s’était même chié dessus en public la dernière fois, on avait obtenu une certaine justice.

« Nous recherchons quelqu’un. Peut-être pourrais-tu nous aider ? »

Il me fixa un moment avant de demander : « Combien payes-tu ? »

Ça me mit hors de moi. La première chose qu’il évoqua était-elle l’argent ?

Non, attendez. C’est normal que quelqu’un demande à être payé quand on veut qu’il travaille pour vous.

« Deux pièces de minerai vert. Et si tu la trouves vraiment, nous t’en donnerons deux de plus en prime. »

« Quatre pièces ?! Es-tu sérieux ?! », dit-il en gloussant.

Ah, peut-être que je lui en ai proposé un peu trop. Ça fait un moment, alors j’ai complètement oublié la valeur de l’argent ici. Bon, tant pis.

« Ça montre bien à quel point nous sommes pressés par le temps. Mais je te mets en garde contre le fait de nous tromper simplement parce que tu sais que nous avons de l’argent. »

« Hé, allez, je n’arnaquerais jamais un ami de Roxy. En fait, je serais heureux de prendre la moitié de ce que tu offres. », gloussa-t-il tout en essuyant sa main sur son nez.

***

Partie 2

Après que nous ayons donné à Nokopara toutes les informations dont il avait besoin pour trouver Kishirika, il nous avait dit qu’il nous recontacterait dans une demi-journée et disparut dans le tumulte des rues de la ville.

« Tu as fait du bon boulot en te retenant », commenta Elinalise après qu’on lui ait dit au revoir.

« Retenu quoi ? »

« Eh bien, je viens juste de me rendre compte que c’est l’homme qui t’a piégé avant, non ? »

J’avais écarquillé les yeux : « Je suis surpris que tu sois au courant de ça. »

« Oh, tu sais, un petit oiseau me l’a dit quand j’étais ici la dernière fois. Ils ont dit que Nokopara a failli se faire tuer après s’être frotté à la Mort Subite. Je ne pense pourtant pas que Roxy soit au courant. »

Je n’arrivais pas à croire qu’Elinalise le sache. Bon. Peut-être que ce serait plus surprenant si elle ne le savait pas. Un Superd chassé de la ville, c’était plutôt une grande nouvelle.

« C’était surtout un malheureux accident », avais-je dit.

C’était en partie de ma faute, car j’avais essayé de prendre la voie la plus facile. Il était vrai que les gens comme Nokopara, qui utilisaient les autres à leurs propres fins, me donnaient la chair de poule, mais je n’étais pas non plus un saint. Je n’avais pas à juger les autres. Si Nokopara ne me reconnaissait pas, c’était parfait.

« Je n’ai pas l’intention de me venger. Mais je ne serai pas aussi indulgent s’il essaie de nous doubler à nouveau. »

On dit que si tu touches le visage de Bouddha trois fois, il perdra sa patience. Malheureusement pour Nokopara, je ne suis pas Bouddha. Trompe-moi une fois, honte à toi. Trompe-moi deux fois, et il n’y aura pas de prochaines fois.

« Au fait, qu’est-ce que c’était que cette histoire d’ancien membre du groupe de Roxy ? »

« Oh, ça… »

Entendre parler de leur connexion m’avait laissé en conflit. Je n’avais pas la meilleure opinion de Nokopara, mais savoir qu’il avait passé du temps avec Roxy avant que je la connaisse me rendait un peu jaloux.

Qui sait, c’était peut-être un type bien quand il était jeune. Après tout, peu importe si quelqu’un était bon dans son enfance, il n’y avait aucune garantie qu’il devienne un bon adulte.

Nous avions beaucoup de choses à faire pendant que nous attendions Nokopara. D’abord, nous devions trouver un endroit où loger. Un grand nombre d’auberges ici étaient fréquentées par les aventuriers, des débutants à ceux de rang particulièrement élevé. Nous avions choisi de séjourner dans l’une de ces dernières. D’une part, les auberges les plus luxueuses étaient plus sûres. De plus, le taux de change faisait que même les produits les plus chers étaient comme des centimes pour moi.

« Ça me rappelle des souvenirs. »

Alors que nous cherchions un endroit où rester, nous étions passés devant l’auberge des Griffes du Loup, où j’avais séjourné la dernière fois. Trois jeunes aventuriers, probablement de bas rangs, avaient émergé au moment où nous passions, discutant entre eux. Il était sûrement trop tard pour récupérer de nouvelles quêtes de la guilde, alors peut-être allaient-ils faire du shopping.

J’avais pensé à l’autre groupe de débutants qui était resté dans la même auberge que nous à l’époque. Je m’étais demandé comment Kurt et les autres allaient maintenant. Une erreur que j’avais faite avait conduit à la mort de l’un d’entre eux, mais j’espérais que les autres allaient toujours bien.

Nan, ça fait huit ans. Qui sait s’ils sont encore en vie. Mais si c’était le cas et que je les rencontrais par hasard, ce serait bien de se détendre et de parler du bon vieux temps.

Hé, j’ai une idée. Peut-être que je devrais voir si je ne peux pas obtenir un peu d’aide de P Hunter, aussi.

Si ma mémoire était bonne, leurs noms étaient Jalil et Vizquel. C’était des petits voyous. Cette fois, je ne leur demanderais pas d’aider à localiser un animal de compagnie, mais là encore, Kishirika était un peu comme un animal. Qui sait, peut-être qu’ils pourraient la trouver.

« Je pense que j’aimerais m’arrêter dans une certaine boutique. Je connais des gens qui dirigent cet endroit plutôt bien. »

« Je n’en attendais pas moins de toi, Maître. Tu as certainement beaucoup de relations. »

« Je ne dirais pas ça. Ce sont les seules personnes que je connais ici. »

J’avais conduit le groupe à l’animalerie de P. Hunter. J’avais une idée générale de l’endroit où elle se trouvait, même si mes souvenirs étaient un peu flous. Heureusement, j’avais parcouru ces mêmes rues tant de fois quand j’étais plus jeune, et il y avait encore des points de repère dont je me souvenais le long du chemin. Pourtant, le magasin avait l’air complètement différent lorsque nous étions arrivés à destination. L’animalerie était maintenant une boucherie, vendant de la viande transformée.

Quelqu’un, couvert de ce qui ressemblait à de la fourrure de rat, tenait l’endroit. Je m’étais donc approché de lui.

« Bienvenue ! »

« Excusez-moi, mais je pensais qu’il y avait une animalerie ici. Savez-vous ce qui lui est arrivé ? »

« Ah, vous voulez dire Jalil ? Il s’est planté en essayant de dresser une bête il y a deux ans et il est mort. »

Sérieusement ? Il est mort ?

« Et Vizquel ? »

« Elle ? Elle a quitté cet endroit il y a un an. Elle disait qu’il n’y avait plus de travail pour elle depuis que Jalil était parti. »

Alors elle n’est pas non plus là.

Je ne pouvais pas croire que Jalil soit vraiment mort. Je savais que le Continent Démon était un endroit rude, mais j’étais en fait un peu triste d’entendre qu’il était mort. Bien qu’il ait aussi trahi Ruijerd à la fin, nous avions travaillé ensemble et étions en bons termes pendant un certain temps.

« Vizquel m’a cédé ce magasin quand elle est partie. Êtes-vous un de leurs amis ? », expliqua le boucher.

« Oui, on peut dire ça. »

« OK, dans ce cas, je vais vous faire une remise. »

Je m’étais renseigné sur Kishirika et lui avais acheté de la viande de grande tortue en guise de remerciement. Sans surprise, elle avait un goût absolument terrible.

Quoi qu’il en soit, nous étions retournés à la Guilde des Aventuriers. Nous avions prévu de prendre une table et de manger quelque chose, mais Nokopara s’était approché avant que nous ayons pu nous remplir l’estomac.

« Heya. Désolé pour l’attente. »

Il avait la même expression optimiste sur son visage.

« Comme tu t’en doutes, je n’ai pas réussi à trouver la petite dame, mais j’ai mis la main sur quelques informations. »

« Je t’écoute. »

Pour la plupart, ce qu’il nous avait dit correspondait à ce que nous avions découvert. Après tout, il n’y avait que peu de choses qu’il pouvait dénicher en une demi-journée. Mais il avait réussi à constituer un dossier sur les endroits où elle était le plus souvent repérée et la date de sa dernière apparition. C’était assez impressionnant pour le peu de temps qu’il avait. Il devait recueillir des informations régulièrement, ou peut-être avait-il simplement de très bonnes relations. Quoi qu’il en soit, cela signifiait qu’il devait juste trouver un peu plus d’informations en fouillant un peu partout avant de pouvoir vendre ses connaissances. Geese semblait être assez doué pour ce genre de choses.

« Aussi, à propos de ton empereur démoniaque… il semblerait qu’un roi démon soit aussi à sa recherche. »

« Un roi démon ? »

J’avais levé un sourcil.

« Oui, pour une raison inconnue, il y a environ un an, le roi démon d’une région voisine est venu jusqu’ici. »

Ce roi démon était l’actuel résident du château du Vieux Kishirika, au milieu de Rikarisu. Ces gardes en armure noire éparpillés dans la ville étaient censés être des soldats privés, des chevaliers ou des gardes du corps d’élite, quel que soit le nom qu’on leur donne, de ce roi démon.

« Est-ce que son nom est Badigadi ? », avais-je demandé.

« Non, ce n’est pas le seigneur Badi. C’est sa grande sœur, Dame Atofe, une terrifiante roi démon. »

Huh, donc Badi a une sœur ? Je m’étais demandé si elle avait aussi six bras, était super balèze et ressemblait à une amazone noire.

« Terrifiante, tu dis ? »

« Oui. Elle a survécu à la guerre de Laplace parce qu’elle est un roi démon agressif qui résout tous les problèmes par la force. Si tu fais quelque chose qui ne lui plaît pas, elle t’enlève immédiatement la tête des épaules. », dit-il en hochant la tête

Il était difficile d’imaginer cela, compte tenu de la bonne humeur de Badigadi. Mais si ce qu’il prétendait était vrai, il était probablement préférable de ne pas l’approcher. Bien que si elle était liée à Badigadi, elle pouvait aussi être immortelle. En d’autres termes, elle était peut-être en vie il y a 7000 ans et connaissait peut-être un remède au syndrome de Dryne. Chercher une audience pour lui poser la question ne serait pas une mauvaise idée, malgré le fait que je ne savais vraiment pas si elle accepterait de nous rencontrer ou non.

« Pendant que nous sommes sur ce sujet, Badigadi n’est pas revenu ? », avais-je demandé.

« Il n’est pas revenu… Mais bon, il reste un roi démon. Tu devrais utiliser un titre approprié quand tu te réfères à lui. »

« Oh, mes excuses. »

Badigadi n’était donc pas encore revenu. Où s’était-il égaré ? Mais il n’était pas non plus là il y a huit ans. Peut-être que se balader dans tous les sens était une sorte de passe-temps pour lui.

Après avoir parlé à Nokopara, j’avais informé les autres de ce que j’avais appris. Zanoba passa une main sur son menton et dit : « Même si Dame Atofe est à la recherche de Kirishika, la photo qu’ils avaient ne ressemblait en rien à ta description. »

Il n’avait pas tort. La Kishirika dont je me souvenais ne ressemblait en rien à la femme qu’ils recherchaient. Celle que je connaissais ressemblait à une petite fille. En fait, il ne m’était jamais venu à l’esprit que la photo que ces gardes avaient était censée être Kishirika. Il y avait pourtant une certaine ressemblance. Peut-être que c’était la vraie apparence de Kishirika adulte. Peut-être qu’elle avait mûri au cours des années précédentes ?

Non, ça ne peut pas être ça. Les gens de la ville l’ont aussi décrite comme une petite fille. Dans ce cas, peut-être que ce roi démon ne savait vraiment pas que Kishirika ressemblait à une enfant en ce moment. Ça pourrait valoir la peine de questionner Nokopara à ce sujet.

« Hé, ce croquis que les gardes avaient ne ressemble en rien à Kishirika. Qu’est-ce que tu sais à propos de ça ? »

« Les rois démons sont assez désinvoltes quand il s’agit de détails. Dame Atofe n’a probablement pas pris la peine de prendre en compte l’âge actuel de l’empereur démon. »

« Ah, d’accord. »

Badigadi était aussi assez négligent à cet égard. Il ne serait pas surprenant qu’Atofe fasse de même.

« Je pense que nous devrions aller rendre visite à Dame Atofe et discuter avec elle. »

Je m’étais levé, mais Nokopara se mit à paniquer.

« A -Attendez, attendez une minute. Je vous le dis, Dame Atofe est une personne qu’il vaut mieux éviter. Vous feriez mieux de rester loin d’elle. »

« Non, j’ai bien peur que ce soit nécessaire. Tant que nous ne l’offensons pas, nous n’aurons aucun problème. »

Nous n’en aurions pas, pas vrai ? J’espérais vraiment que non. Si les choses se gâtaient, je pourrais lancer ma magie derrière mon bouclier sécurisé Zanoba. Tout ce que j’avais à faire était de la frapper avec un bon tir comme je l’avais fait avec Badigadi, puis de m’enfuir. Une fois que nous nous serions enfuis, nous pourrions traquer Badigadi et lui faire jouer les médiateurs pendant que nous implorons le pardon.

Ouaip, ça ressemble à un plan !

« Si tu as l’intention de demander une audience, je crois que mon titre devrait t’être utile. », dit Zanoba en se levant et en gloussant.

***

Partie 3

Je ne partageais pas sa confiance. Peut-être était-il de la famille royale et avait-il l’habitude d’utiliser sa position de la sorte, mais Ariel semblait être une valeur plus sûre si nous prenions cette voie.

Attendez, après avoir vu comment les choses s’étaient passées avec Perugius, peut-être que Zanoba est le plus sympathique des deux. Ariel était désespérément à la recherche de contacts. Ses arrière-pensées plutôt transparentes pourraient aigrir l’humeur du roi démon.

« Dame Atofe s’y connaît-elle en beaux-arts ? », avais-je demandé à Nokopara.

« Hein ? Les beaux-arts ? Je n’en ai aucune idée. Je veux dire, c’est un roi démon, et la plupart de ces types ont une sorte de passe-temps dans ce domaine. Quant à Dame Atofe… Je ne sais pas vraiment si les beaux-arts sont dans ses cordes ou non. »

Et Badigadi ? Quel était son passe-temps ? J’avais eu l’impression qu’il n’en avait pas vraiment. Sauf si vous comptiez l’alcool. Il aimait boire des trucs chers. Nokopara disait qu’Atofe était terrifiante, mais Badigadi pouvait aussi être intimidant. Si elle n’était pas pire que lui, ça irait.

« Très bien. On va pour l’instant y aller faire un tour. »

Sur ce, Elinalise et Cliff s’étaient levés et nous avaient rejoints.

Cette triste affaire nous avait pris environ une heure, et nous avait laissés à distance du château. En un mot, ce fut un désastre. Zanoba montra aux gardes le blason de la famille royale de Shirone, et j’avais interprété pour lui, demandant une audience. Malheureusement…

« Jamais entendu parler de ce pays. En plus, Dame Atofe est occupée ! Elle n’a pas de temps à perdre en réunion ! »

En d’autres termes, nous avions été refoulés à la porte, mais je ne pouvais pas vraiment leur en vouloir. Shirone était un pays plutôt minuscule. C’était comme si quelqu’un d’un petit pays africain s’annonçait à un Japonais. De plus, nous n’avions pas de rendez-vous. Il était normal qu’ils nous congédient.

« Terriblement désolé, Maître. Il semblerait que mon pays ne dispose pas de l’autorité nécessaire. »

Zanoba n’était pas contrarié malgré la grossièreté de leur refus. Au lieu de cela, il s’était excusé auprès de moi.

« Non, je n’ai pas assez réfléchi à l’idée. C’est ma faute. »

« Eh bien, je me doutais bien qu’il n’avait jamais entendu parler de mon pays. »

Zanoba fronça les sourcils. Il n’était pas du genre patriotique, mais il trouvait sûrement insultant de voir sa patrie rabaissée de la sorte.

Cliff soupira.

« Hé, pourquoi ne pas nous reposer un peu ? »

Il était appuyé contre un mur proche.

J’avais encore beaucoup d’énergie pour continuer, mais Zanoba avait de la sueur qui perlait sur son front.

« Oui, je suis un peu épuisé. »

Compte tenu de sa force monstrueuse, il était facile de supposer qu’il avait beaucoup d’endurance, mais il était plutôt du type reclus. Peut-être qu’une journée entière d’exercice avait eu raison de lui. Nous avions travaillé non-stop. Même mon esprit commençait à s’épuiser. Peut-être qu’on devrait se reposer.

« Vous avez tous raison. Et si on mangeait un petit bout ? », dis-je.

On n’avait pas eu le temps de déjeuner. Le bœuf séché que nous avions mangé entre-temps n’avait pas suffi à remplir nos estomacs. Je n’avais pas trop envie de manger ici vu que la nourriture était plutôt dégoûtante, mais nous n’avions pas vraiment le choix.

« Maître, il semble y avoir un étal de rue là-bas, alors pourquoi ne pas essayer ? Cela vous conviendrait-il, Seigneur Cliff ? »

Maintenant que Zanoba le mentionna, j’avais senti une odeur de viande grillée. Mon attention fut attirée par un étal de brochettes. Les épices remplissaient l’air, indiquant qu’il s’agissait d’une des viandes les plus piquantes du Continent Démon. Il y avait trois clients qui attendaient.

« Je ne m’en plaindrais pas, mais allons-nous rester debout et manger ? N’est-ce pas de mauvaises manières ? », demanda Cliff.

« Il est un peu tard pour s’inquiéter de ça. »

Elinalise rejoignit le fond de la file.

« Je vais commander pour nous. En attendant, Rudeus, va nous chercher des chaises. », dit-elle.

« Tu es sûr que ça ira, même si tu ne parles pas la langue ? », dis-je avec hésitation.

« Je peux utiliser mes doigts pour indiquer combien nous en voulons. Ça ira. »

En d’autres termes, le langage corporel était suffisamment universel pour qu’elle n’ait pas besoin de parler la langue. Pendant ce temps, j’avais fait apparaître comme par magie des chaises sur le bord de la route. Rester debout et manger, c’était bien, mais il fallait s’asseoir si l’on voulait se reposer. Cela ne me dérangeait pas de planter mes fesses dans la terre, mais Zanoba et Cliff étaient clairement d’un autre avis.

Cliff partit rejoindre Elinalise.

« Je vais l’accompagner. »

« Ouf. »

Zanoba et moi avions pris place pendant que je finissais de tout installer. L’épuisement m’avait envahi. J’avais l’impression que tous les efforts que nous avions faits n’avaient servi à rien. Nous n’avions aucune idée si nous allions trouver Kishirika ou pas. Et même si nous la trouvions, elle pourrait ne pas avoir les informations que nous cherchions. En fait, il y avait une forte probabilité qu’elle ne les ait pas. Comme Badigadi, elle avait vécu une vie incroyablement longue, mais elle ne se souciait probablement pas tant que ça des maladies. De plus, de combien de détails se souviendrait-elle après tant de millénaires ?

« Ne réfléchis pas trop », me dit Zanoba.

« Huh ? »

« Maître, tu sembles te sentir beaucoup plus responsable que tu ne le devrais en ce qui concerne la maladie de Dame Nanahoshi. »

« Oui, tu as raison. »

Logiquement, je savais que sa maladie n’avait rien à voir avec moi, mais mes émotions n’en faisaient qu’à leur tête.

Zanoba poursuivit : « Mais je comprends un peu ce qu’elle ressent, à vouloir retourner dans la maison où elle a vécu la plus grande partie de sa vie. C’est pour cela que je suis ici, pour essayer de l’aider. »

« Vraiment ? Je pensais que tu étais plutôt attaché à la façon dont ta vie est maintenant. »

« Bien sûr que je le suis, mais j’ai récemment commencé à ressentir de la nostalgie pour ma maison. »

Apparemment, même lui avait de bons souvenirs de Shirone. Je pensais qu’il serait heureux partout tant qu’il avait ses poupées ou ses figurines, mais Zanoba n’était pas si différent des gens normaux.

« Compte tenu du fait que Dame Nanahoshi est désespérée de rentrer, je ne peux qu’imaginer le fait qu’elle a laissé quelque chose d’incroyablement précieux derrière elle quand elle est venue ici. »

« Oui, l’homme qu’elle aime et sa famille, d’après ce qu’elle m’a dit. »

C’était une réponse plutôt cliché, mais cela ne rendait pas les gens qu’elle chérissait moins précieux. Je savais à quel point la famille et les proches étaient importants, et à quel point cela faisait mal de les perdre.

« J’ai bien peur de ne pouvoir m’identifier à aucune de ces choses », dit Zanoba.

« Vois les choses ainsi : ce qu’elle ressent pour eux, c’est ce que tu ressens pour les figurines. »

Pendant que nous parlions, je gardais mon regard sur Cliff et Elinalise. Ces deux-là avaient beaucoup changé depuis que je les avais rencontrés. Comme d’habitude, Cliff était assez bon pour péter l’ambiance, mais il essayait d’avoir de l’empathie pour les autres à sa façon. Elinalise agissait de manière similaire. Je me souvenais encore de l’époque où elle passait tout son temps à poursuivre les hommes. Mais s’ils étaient séparés maintenant, je savais qu’ils feraient tout leur possible pour se retrouver.

J’avais continué à les regarder en silence. Le client devant eux acheta sa viande, et un mendiant avec une capuche en lambeaux s’était précipité dans l’espoir d’obtenir quelques restes, mais le client le repoussa. Le nez de Cliff s’était enflammé en regardant, mais Elinalise l’arrêta avant qu’il ne puisse se battre.

Connaissant le caractère de Cliff, je parie qu’il va en acheter plus pour le pauvre mendiant.

Et c’est ce qu’il fit. Le mendiant le remercia abondamment avant d’engloutir les brochettes. Puis il commença à supplier Cliff pour en avoir d’autres. Bien qu’exaspéré, il lui en céda et lui en tendit d’autres. Le mendiant prit sa main, tout son corps tremblant de gratitude.

Attendez une seconde. J’ai une impression de déjà vu ici.

N’avais-je pas vécu la même chose il y a longtemps ? Quand était-ce ? Et où ? J’étais presque sûr que c’était sur le continent des démons. Non, attends. C’était sur le Continent Millis ? Je me souvenais avoir partagé un peu de ma nourriture avec un mendiant… non, ce n’était pas un mendiant, hein ?

Non, non, plus important, ce mendiant ne venait-il pas de remercier Cliff en langue humaine ?

À ce moment-là, le mendiant sourit et se mit à rire comme un fou.

« Fwahahaha ! »

Sa voix était si forte qu’elle résonnait dans toute la ville. Elle jeta sa cape et hurla : « Mon nom est Kishirika Kishirisu ! Les gens m’appellent le Grand Empereur du Monde Démoniaque ! Puisque tu m’as sauvé la vie, je vais exaucer ton souhait. Vas-y, nomme ce que tu veux ! »

Ma tête s’était mise à tourner.

*****

Kishirika était restée la même. Elle portait des bottes jusqu’aux genoux, un pantalon en cuir et un haut moulant en cuir. L’accoutrement révélateur exposait l’étroitesse plate de son physique, de la peau pâle de sa clavicule à son nombril en passant par ses cuisses. Elle avait les mêmes cheveux violets volumineux et ondulés et deux cornes de chèvre. Elle était couverte de plus de saleté et de crasse cette fois, mais il était impossible de la confondre avec quelqu’un d’autre. C’était le Grand Empereur du Monde Démoniaque, Kishirika Kishirisu.

« Fwahahahahaha ! Fwaha ! Fwahahaha ! »

Cliff regarda, abasourdi. Elinalise regardait également, muette de stupéfaction, le visage figé dans une expression comiquement vide que je ne lui avais jamais vu porter auparavant. Je partageais leur confusion. Même moi, je n’avais aucune idée de ce qui se passait en ce moment.

Zanoba était le seul à avoir gardé la tête froide. Il s’était mis la main au menton et avait marmonné : « Ah, voilà donc la femme à laquelle Sa Majesté Badi tient tant. »

Un dicton m’était soudainement venu à l’esprit : « Le bien que vous faites aux autres est le bien que vous faites à vous-même. »

Cliff en était l’exemple parfait. Il était facile de dire que l’on aiderait une personne dans le besoin si on la croisait, mais beaucoup ne donnaient pas suite. Après tout, les mendiants portaient des vêtements en lambeaux, avaient la peau couverte de crasse et des dents pourries. Le plus souvent, ils sentaient aussi mauvais. Cela décourageait les gens de s’approcher d’eux de peur d’attraper quelque chose. Pourrais-je voir une telle personne, éprouver de la compassion pour elle et lui offrir la nourriture que je venais d’acheter pour moi-même ? Peut-être pas. Je ne leur donnerais pas un coup de pied comme l’autre client, mais je n’étais pas non plus un philanthrope.

Cliff, cependant, possédait un cœur charitable. Quand je l’avais rencontré, j’avais pensé qu’il était étroit d’esprit et mesquin, mais maintenant, je pense qu’il ferait un jour un splendide prêtre. Viva Cliff !

Bon, cessons de couvrir Cliff d’éloges et passons à la question la plus importante : pourquoi Kishirika se comporte-t-elle comme une mendiante, ici et ailleurs ?

« Viens maintenant, il n’y a pas besoin d’être timide ! Nomme ce que ton cœur désire ! Et dis-moi ton nom, tant que tu y es », dit Kishirika.

« Huh ? Euh, ok… Je m’appelle Cliff Grimor. »

Cliff était encore sous le choc de sa déclaration soudaine qu’elle était la personne que nous recherchions. Il jeta un coup d’œil vers moi avec un regard suppliant.

Kishirika prit une pose hautaine en répondant : « Cliff, hm ? Me nourrir était un exploit noble ! Après tout, je n’ai pas mangé une seule bouchée au cours des six derniers mois ! »

***

Partie 4

Je m’étais rapproché et m’étais inséré dans la conversation.

« Dans ce cas, veux-tu encore manger ? »

« Ooh ! Vraiment ? Vous êtes vraiment généreux, les garçons. Oui, généreux en effet ! Vous irez loin dans la vie, croyez-moi ! »

Kishirika engloutit d’autres brochettes de grande tortue. La façon dont elle les ingéra me fit me demander où elle stockait tout cela dans ce tout petit corps. Et elle continua, les unes après les autres.

« Ouf ! Ça m’a bien remplie. Maintenant, je vais pouvoir continuer pendant une autre année. »

Ayant terminé son repas, Kishirika tapa sa main contre son ventre avec satisfaction.

Nous avions acheté jusqu’à la dernière brochette que le propriétaire du stand avait à vendre. Au moins, il était heureux d’avoir fait autant d’affaires.

Maintenant, venons-en au fait…

« Ça fait longtemps, Dame Kishirika », avais-je dit.

« Hm ? Et toi, qui es-tu ? »

Au moment où je baissais la tête, celle-ci renifla et me fixa.

« Mm ? Oh ? »

Un de ses yeux tourna, passant d’un œil normal à un œil de démon. Puis elle tapa du poing dans sa paume.

« Aha ! C’est toi ! Tu es le garçon humain avec ce mana dégoûtant. Bien sûr que je me souviens de toi ! Je t’ai donné un de mes yeux. Je crois que ton nom était, euh… Roo… Roomba ? Roombaus ! Oui, c’est ça ! Ça fait un bail. »

« Rudeus Greyrat », avais-je corrigé. Je ne suis pas un foutu robot de nettoyage, merci beaucoup.

« Oui, Rudeus. Cela fait un long moment, en effet. Tu as bien grandi. Alors, comment ça s’est passé après notre séparation ? Tu t’en sors bien ? »

Elle tapota alors ma cuisse, allant aussi haut qu’elle puisse atteindre. Cela me rappelait un chef de section dans un emploi de bureau qui tapotait l’épaule de ses subordonnés.

« Oui, l’œil que vous m’avez donné la dernière fois m’a vraiment sauvé la vie à de nombreuses reprises. »

« Fwahaha ! Oui, je suis sûr qu’il l’a fait ! »

Elle hocha alors la tête, satisfaite.

Elle est vraiment trop facile à manipuler.

« Cependant, je n’accorderai ma récompense qu’à l’un d’entre vous ! Un seul ! »

Elle se retourna et pointa son doigt vers Cliff.

« Toi, Cliff Grimor. Exprime ton désir, quel qu’il soit. »

Il déglutit tout en l’a regardant fixement. À ce moment, le doute s’était insinué dans mon esprit. Il ne le fera pas ça ?

Il était de notoriété publique que Kishirika Kishirisu offrait des yeux de démon comme récompense aux gens, et Cliff avait ses propres objectifs. Un œil de démon pourrait grandement l’aider à créer des instruments magiques. Même moi, je l’avais compris. C’était pourquoi j’espérais avoir tort…

« Dans ce cas, dites-moi comment guérir du syndrome de Dryne », dit finalement Cliff.

« Oh ? »

« Une de mes connaissances l’a contracté. Elle a réussi à survivre jusqu’à présent, mais rien n’indique qu’elle va se rétablir d’elle-même. Si vous connaissez un moyen de l’aider, dites-le-moi. »

Mes épaules s’étaient affaissées de soulagement. Mes inquiétudes étaient totalement infondées et, honnêtement, un peu offensantes pour Cliff. Je devrais lui offrir un repas quand nous rentrerons à la maison.

« Hm, le syndrome de Dryne, dis-tu. Ce nom me rappelle des souvenirs. J’avoue que je suis un peu surprise d’entendre parler de quelqu’un qui en est atteint à notre époque. »

Zanoba et moi avions échangé un regard et avions hoché la tête. Il semblerait que Kishirika connaissait bien la maladie.

« Peut-on la soigner ? »

« Question idiote. Bien sûr que oui ! Tout ce que tu as à faire, c’est de trouver de l’herbe de Sokas, d’en faire du thé, de le boire, et tu élimineras le problème en même temps que ton caca. »

J’avais souri. C’était parfait. Il y avait une chance que la mémoire de Kishirika soit défaillante et que cette herbe ne fonctionne pas, mais au moins nous avions maintenant quelques informations. Par « faire du thé », elle voulait probablement dire faire une décoction des feuilles dans de l’eau et la boire.

« L’herbe de Sokas ? Je n’ai jamais entendu parler de ça avant. Où peut-on en trouver ? »

« Maio, la Cité Fantôme. »

« Euh, la Cité Fantôme ?! »

Oups. Lorsque le mot « fantôme » était utilisé dans la même phrase que « ville », cela signifiait généralement que l’endroit en question était difficile à trouver. C’était comme si vous ne pouviez la visiter que dans vos rêves, ou que vous deviez traverser un désert pour l’atteindre, quelque chose comme ça.

« Juste au nord de cette ville, à l’extrémité des montagnes du Wyrm rouge, se trouve une grotte dans les profondeurs d’un ravin connu sous le nom de Queue du Wyrm rouge. Dans ses replis les plus profonds et les plus sombres se trouve un abondant champ d’herbe de Sokas. »

« On doit donc aller dans une grotte dans cette Queue de Wyrm ? »

On se serait cru dans un jeu de rôle. Après avoir fait tout ce chemin, elle allait vraiment nous envoyer faire une quête pour récupérer l’herbe ? Et nous devions nous rendre dans une grotte située dans un endroit appelé la Queue du Wyrm ? Si l’on en croit le nom, nous devrions probablement combattre des dragons en chemin. C’était un grand défi.

Non, ce n’était franchement pas si mal. Le pire scénario serait de ne pas trouver Kishirika et de passer les prochaines années à chercher.

OK, mais attendez. Je connaissais les montagnes du Wyrm rouge, mais je n’avais jamais entendu parler d’un endroit appelé la Queue du Wyrm rouge.

« Où se trouve exactement la Queue du Wyrm ? »

« Question judicieuse. Vous voyez, à la fin de la deuxième Grande Guerre Humains-Démons, la bataille du Dieu Dragon et du Dieu Combattant s’est terminée par un trou dans le continent, effaçant l’endroit qui s’appelait autrefois la Queue du Wyrm. »

« … Quoi ? »

Euh, donc l’endroit où nous devions nous rendre n’existait plus ? De plus, l’histoire qu’elle nous racontait était complètement différente de ce que j’avais entendu. L’histoire disait que l’énorme trou dans le continent était le résultat de la bataille de Kishirika contre le chevalier d’or. Cela dit, Kishirika ne semblait pas être du genre à se battre… Enfin, peu importe. C’était après tout une légende, et les gens racontent souvent ces histoires de la manière qui leur convient le mieux. Pour l’instant, ma priorité était l’herbe de Sokas.

« Ça veut dire que l’herbe de Sokas n’existe plus ? »

« Non, j’expliquais simplement que la grotte de la Queue du Wyrm est l’endroit où elle a été découverte pour la première fois. », dit Kishirika tout en secouant la tête.

Si c’était là qu’elle fut découverte, cela voulait-il dire qu’elle poussait aussi ailleurs ?

« L’herbe de Sokas pousse dans les grottes, là où le soleil ne brille pas. »

D’après cette description, on pourrait trouver cette herbe dans les labyrinthes. Mais pouvait-on aller dans n’importe lequel d’entre eux ? Si oui, nous devions repenser la composition de notre groupe avant de nous y aventurer. Il nous faudrait une vingtaine de personnes… Non, nous pourrions offrir une récompense, recruter quelques aventuriers, et envoyer une centaine de personnes.

« Et c’est pour cela que j’ai ordonné à chaque Roi-Démon de cultiver cette herbe sous leur château ! », continua Kishirika.

« … »

« Après tout, cette herbe est délicieuse. Ceux qui la boivent ont une espérance de vie exceptionnellement longue. Notamment parce que ceux qui la boivent sont des rois démons immortels. Fwahaha ! »

« … »

Donc, pour résumer, ce qu’elle nous disait était que chaque roi démon avait ce truc qui poussait sous son château ? Et comme c’était considéré comme un thé de luxe, on pouvait trouver des marchands qui en vendaient ?

« Fwahahahaha ! Vous pensiez que vous alliez devoir aller en chercher vous-mêmes ? Je parie que oui, n’est-ce pas ? Vous êtes pitoyables ! Elle pousse juste là, dans mon château ! Fwahahahaha ! »

Personne ne me blâmerait s’il sait jusqu’à quel point je veux frapper cette idiote, non ?

Cliff semblait avoir la même idée. Il chargea en avant avec ses mains en forme de poings.

« Espèce de petit… ! »

« S’il te plaît, attends, Maître Cliff ! Ne nous précipitons pas. Nous devons d’abord lui faire dire tout ce qu’elle sait. »

« O-oui, tu as raison. »

Oups, peut-être que je n’aurais pas dû dire cette dernière partie à voix haute.

S’il y avait vraiment de l’herbe de Sokas dans le château… il n’y avait pas de quoi être en colère. En fait, c’était parfait. Bien sûr, elle nous avait inquiétés pour rien et ça m’avait un peu énervé, mais c’était une leçon en soi.

OK, calme-toi. Tu peux juste te mettre à genoux et la supplier pour ça.

« Très bien, Dame Kishirika, alors je vous implore de partager un peu de votre herbe de Sokas avec nous. »

« Bien sûr ! Il y a juste un petit problème. »

« Quel est ce problème ? »

« Eh bien, vous voyez, il y a un individu détestable qui séjourne dans mon château en ce moment. Il est plutôt difficile à gérer et pas très intelligent, j’ai donc passé les six derniers mois à fuir… Uh-oh. »

Ses mots s’étaient arrêtés alors qu’elle fixait quelque chose derrière nous.

« Hm ? »

J’avais suivi son regard.

Plusieurs soldats vêtus d’une armure noire se tenaient là. Cinq, six, sept... vingt au total. Pire, un autre groupe s’était rassemblé dans la rue en face de nous, et d’autres avaient débordé d’une ruelle voisine. Très vite, nous avions été entourés par une trentaine d’hommes. Ils nous regardaient fixement, comme s’ils essayaient de nous intimider.

Elinalise s’était avancée, la main sur l’épée à sa hanche. Une sueur froide recouvrait son front. Avec leur nombre, il n’y avait aucun moyen de fuir.

Que devrions-nous faire ?

Je pourrais attraper deux d’entre eux, Zanoba dans mon bras droit et Cliff dans mon bras gauche, et utiliser ma magie pour faire un saut en l’air. Mais qu’en était-il de Kishirika et d’Elinalise ?

L’homme apparemment en charge des soldats s’était avancé vers nous. Sa voix était rauque, mais vibrante quand il dit : « Nous sommes la garde personnelle du Roi Démon Immortel Atoferatofe, qui règne sur le Territoire de Gaslow. Par ordre royal, veuillez remettre Dame Kishirika et nous accompagner au château. »

Il parlait couramment la langue humaine.

Derrière lui, les autres chevaliers sortirent leurs croquis et les comparèrent à la vraie Kishirika. Leurs visages étaient remplis de confusion. Comme Nokopara le soupçonnait, l’image ne ressemblait pas du tout à Kishirika, et ceci parce qu’Atofe n’y avait pas mis beaucoup de détails. Mais même si elle ne ressemblait pas à la femme qu’ils avaient pour mission d’appréhender, le fait de crier à tue-tête qu’elle était le Grand Empereur du Monde Démoniaque suffisait à attirer l’attention de tous.

« Et si on dit non ? », dit Elinalise en plaisantant.

Les gardes dégainèrent immédiatement leurs épées. Le fracas assourdissant des lames quittant leurs fourreaux résonna dans toute la zone.

« Nous n’aurons aucune pitié pour vous. »

Je n’avais pas la capacité de déterminer la force d’une personne en un coup d’œil, mais même moi, je pouvais voir que ces gens étaient expérimentés au combat. Il y avait une différence marquée entre un novice et ceux qui avaient traversé de nombreux combats auparavant, et ces soldats faisaient sans aucun doute partie de cette dernière catégorie. Je sentais qu’ils étaient bien plus capables qu’une bande de chevaliers ordinaires.

« V-vous ne devez pas les écouter. Si vous les laissez vous emmener au château, vous ne savez pas ce qui peut vous arriver. C’est du Roi-Démon Atoferatofe que nous parlons. Elle n’est rien d’autre qu’une imbécile complète ! », dit Kishirika.

Mes sourcils s’étaient froncés. Elle n’avait pas tort. Pourquoi devrions-nous accepter de laisser cette supposée idiote nous appréhender ? Nous n’avions rien à faire avec Atofe. On devait trouver un moyen de s’en sortir.

Ah, mais attendez une seconde, l’herbe dont on a besoin n’est pas sous leur château ? Peut-être pouvons-nous nous faufiler à l’intérieur… Non, soyons réalistes, je n’ai jamais vu cette herbe avant, je ne saurais même pas quoi chercher.

Alors que j’hésitais, le chef des chevaliers retira son casque.

« Je vous l’implore. Si vous ne venez pas, j’ai peur que ma dame ne nous punisse. Je jure que nous ne vous traiterons pas mal, alors s’il vous plaît… »

Ses cheveux étaient d’un rouge flamboyant, et son visage était buriné par l’âge. Il nous fit un doux sourire et baissa la tête.

La manière dont il s’était incliné montrait bien qu’il était sincère. Avant, j’étais le genre de Japonais qui ne se souciait pas de refuser les gens, mais plus maintenant. Quand quelqu’un parlait si sérieusement comme ça, il était difficile de ne pas se sentir obligé de lui faire plaisir.

« Ne croyez pas un mot de ce qu’il dit ! Atofe n’est pas le genre de personne avec qui on peut avoir une conversation raisonnable ! »

Kishirika avait des perles de sueur froide qui coulaient sur son visage. Il y avait manifestement plus de choses dans cette affaire qu’elle ne le laissait entendre.

« J’ai entendu ce dont vous parliez. Nous cultivons également l’herbe de Sokas dans le territoire de Gaslow, donc nous savons comment la cultiver. Si vous le souhaitez, nous pouvons vous en fournir un pot que vous pourrez ramener. Alors, s’il vous plaît, venez avec nous. », dit le vieux capitaine chevalier.

Il continua à garder la tête baissée. Je n’avais ressenti que de l’honnêteté de sa part. Lui et ses subordonnés auraient tout aussi bien pu nous capturer par la force, mais il faisait tout pour que ce soit une demande. Je ne savais rien du tout d’Atofe. Le seul Roi-Démon que je connaissais était Badigadi. Mais avoir un supérieur comme Atofe était sans doute difficile.

« Pendant que nous y sommes, qu’est-ce que Dame Atofe a contre Dame Kishirika ? Si possible, j’aimerais connaître la raison pour laquelle elle poursuit Dame Kishirika depuis six mois. », dis-je.

« Il y a un an, ma Dame est venue dans cette ville pour une flasque spéciale de liqueur produite sur le territoire de Gekura, mais Dame Kishirika l’a chipée et a bu toute la bouteille. »

« Aha. »

« Ma dame attendait avec impatience cette bouteille, elle fut donc furieuse de cet affront. Elle nous fit venir de nos postes et nous ordonna de chercher le coupable. Malheureusement, nous ne connaissions pas l’apparence actuelle de Dame Kishirika, et le croquis que nous avions d’elle n’était pas assez précis pour être utile, donc nous n’avons pas eu de chance jusqu’à présent. », dit le capitaine de la vieille garde en soupirant.

« Très bien. Je comprends votre situation. »

J’avais passé des menottes à Kishirika, en utilisant ma magie.

***

Chapitre 7 : Une audience avec le Roi Démon Immortel

Partie 1

En résumé, le vieux château de Kishirika était une construction pittoresque classique de l’architecture démoniaque. Il avait été bâti avec des pierres de fer spécialement fabriquées, et bien qu’il n’ait pas les détails complexes et l’élégance de la forteresse flottante de Perugius, c’était toujours un spectacle à voir. En fait, quelqu’un avec des goûts plus pragmatiques l’aurait probablement préféré. Son seul défaut était un trou assez important dans la tour centrale.

L’endroit étant une attraction touristique, il était normalement ouvert au public (à condition de payer le droit d’entrée), mais les zones dans lesquelles on pouvait accéder étaient limitées. Nous avions été conduits directement à la salle d’audience. Pas la salle spacieuse et voyante utilisée pour éblouir les touristes, mais une salle exiguë qui était utilisée plus régulièrement.

Des chevaliers en armure noire bordaient l’étroite salle. Leur présence rendait l’atmosphère oppressante et étouffante. La cerise sur ce gâteau déplaisant était que le trône en face de nous était vide.

« Elle en met du temps », avais-je marmonné.

« Les membres de la famille royale ont besoin de temps pour se préparer avant de recevoir des visiteurs. », me répondit Zanoba.

« En fais-tu donc partie ? »

« Ai-je déjà pris tellement de temps pour me préparer que je t’ai fait attendre, Maître ? »

« Autant tu aimes les beaux-arts, autant tu ne sembles pas t’intéresser aux vêtements. »

« Cela me décourage de t’entendre dire cela. Je pensais que toi, plus que quiconque comprendrait le soin que je mets dans mes boutons et mes broderies. », dit Zanoba en grognant.

« Tu veux dire que tu t’occupes de ces choses quand tu les achètes ou les fais faire, non ? Pas quand tu te prépares. »

Nous attendions depuis au moins deux heures. Notre badinage insensé m’avait empêché de m’ennuyer à mourir, mais le soleil s’était déjà couché. Je ne me plaignais pas d’épuisement après être resté debout tout ce temps, mais j’aurais aimé qu’on nous donne des sièges pendant que nous attendions.

Zanoba et moi étions les seuls dans la salle d’audience, à part les gardes. Elinalise et Cliff étaient partis avec l’un des chevaliers pour récupérer l’herbe dont nous avions besoin dans les sous-sols du château.

« Hé, où est Dame Atofe ? Est-ce qu’elle vient ? »

« Je vous l’ai déjà dit, nous avons envoyé quelqu’un la chercher. »

« N’est-elle quand même pas un peu en retard ? Ne me dites pas qu’elle est en dehors de la ville ? »

« Elle n’est pas du genre ponctuel. Sa notion du temps ne fonctionne pas comme nous autres. C’est mieux si vous lui donnez un jour de grâce. »

« D’accord, mais on ne peut pas faire attendre ces gens indéfiniment. »

« Vous tous, fermez vos gueules. »

J’avais entendu les chevaliers se chamailler. Ils agissaient de manière plutôt décontractée. Entendre leur conversation m’avait mis à l’aise.

Soudainement, le vieux capitaine chevalier s’approcha.

« Elle sera bientôt là, alors attendez encore un peu. Je vous demande également de refuser toute récompense qu’elle vous offrira. »

« Désolé, une récompense ? »

« Si les choses tournent mal et que vous finissez par accepter une récompense de sa part, il n’y aura rien que nous autres soldats puissions faire pour vous aider. »

« Euh, d’accord… Je garderai ça en tête. »

J’avais hoché la tête, avec l’intention sincère de suivre son conseil.

Je n’avais aucune idée de ce qu’il voulait dire, mais je n’avais aucun intérêt à accepter une quelconque récompense. Je n’étais pas tombé si bas que je vendrais Kishirika pour une compensation. En parlant de ça, l’Empereur Démon était actuellement attaché avec tellement de cordes qu’elle ressemblait à une chenille sur le sol. Elle sera punie plus tard. Je ne savais pas ce qu’ils avaient en tête. Une fessée ? Une corvée de nettoyage des toilettes ? Ce ne sera sûrement pas un truc trop sévère.

Cela mis à part, je ne pouvais pas baisser ma garde. Nous allions quand même rencontrer un roi-démon. Les seuls démons de haut rang que je connaissais étaient Kishirika et Badigadi.

Ces deux-là sont toujours si joyeux, mais je parie que si on les mettait en colère… bizarre. J’ai l’impression que ça ne serait en fait pas si mal.

« Dégage. »

Une voix retentit derrière moi. J’avais regardé par-dessus mon épaule et je vis une femme. De tous ceux que j’avais rencontrés, c’était elle qui ressemblait le plus au démon stéréotypé. Sa peau était d’un noir bleuté, ses cheveux blancs, et ses yeux rouge sang. Elle avait des ailes de chauve-souris et une corne unique et épaisse dépassait de sa tête. Comme les chevaliers, elle portait aussi une armure noire, mais il était clair que la sienne avait vu beaucoup plus de combats que les leurs. Elle était couverte d’éraflures, et tous les éléments décoratifs avaient été arrachés depuis longtemps. Une énorme épée pendait à sa taille, une épée qui semblait bien trop grande pour ses bras maigres. Son fourreau était bien plus extravagant que celui des autres soldats. Elle n’était pas si grande, probablement de taille moyenne pour une femme adulte. Elle était plus grande qu’Ariel, mais plus petite que moi.

La chose la plus remarquable chez elle était quelque chose de tout à fait différent. Il y avait une aura de rage et d’hostilité indescriptible en elle. Si la violence était une odeur, elle la porterait comme un parfum, car il était évident qu’elle utiliserait la force sur quiconque tenterait de lui désobéir. Cela me rappelait Éris. Elle était comme une femme chevalier — non, un capitaine chevalier, pour être plus précis. Il serait sage de ne pas la provoquer.

« Ne m’as-tu pas entendu ? Je t’ai dit de bouger », avait-elle répété.

« Oh, oui, bien sûr. »

Je m’étais docilement écarté du chemin.

« C’est beaucoup mieux. »

De longues mèches de cheveux blancs se balançaient derrière elle tandis qu’elle se dirigeait vers le trône, se tournant afin de nous faire face. Elle s’était assise et, après avoir retiré le fourreau de sa taille, fit claquer l’épée entre ses jambes, tout en prenant une pose royale.

Elle prit alors une profonde inspiration et hurla : « Je suis le Roi-Démon Immortel Atoferatofe Rybak ! »

« … Huh ? »

Alors que je penchais la tête en signe de confusion, les chevaliers en armure noire retirèrent précipitamment leurs épées de leurs fourreaux, les levant en signe de respect et de fidélité à leur seigneur. L’un d’entre eux s’en était cependant abstenu, et s’était approché du trône. C’était le vieux capitaine chevalier.

« Dame Atofe ! Pourquoi êtes-vous venue par l’entrée principale ? Combien de fois vous ai-je dit d’entrer dans la salle du trône par la porte de derrière ?! »

« La raison devrait être évidente. J’aime mieux entrer par l’avant. »

« Vos caprices ne devraient pas dicter votre comportement ! »

« Ne sais-tu pas que le meilleur moment pour défier un roi-démon en tant que héros est de pouvoir le tester dans sa salle du trône avant de l’engager dans un combat ? »

« Quelle importance cela a-t-il ?! Votre père était autrefois l’un des cinq grands rois-démons. Oh, comme il se lamenterait de voir la façon dont vous vous comportez ! Et pas seulement lui, que penserait votre mari, le Seigneur Rybak ? »

« Ferme-la ! »

Atofe sortit son épée de son fourreau et la dirigea vers le vieil homme si rapidement que je n’avais pas pu suivre ses mouvements.

Le vieux capitaine chevalier sortit son épée pour parer son attaque, mais il n’avait pas été assez rapide. Son casque vola et il s’effondra en arrière. Les autres chevaliers présents dans la pièce se précipitèrent vers lui, paniqués.

« Arrêtez de brailler devant nos invités. Mon père se retournerait dans sa tombe ! », grogna Atofe.

Le casque du capitaine chevalier roula vers moi. Il était fendu en plein milieu.

Quel pouvoir incroyable !

Je m’étais penché pour le ramasser, et j’avais trouvé l’intérieur enduit de sang humide et collant.

« Argh ! »

Attendez, c’est curieux. Ça veut dire que son attaque a touché sa tête. Euh… Sérieusement ? Elle l’a vraiment tué ?

« Très bien, mais je vous implore quand même d’être prudent. »

Malgré mes inquiétudes, le vieux capitaine chevalier se releva du sol comme s’il allait très bien. Il s’inclina devant Atofe, des volutes de fumée s’élevant de son front.

On dirait qu’il va bien.

Il était peut-être lui aussi immortel. En fait, peut-être que le reste des gardes étaient tous immortels.

« Content que tu aies compris maintenant. Très bien, on va recommencer. »

« À vos ordres ! »

Atofe remit son épée dans son fourreau et reprit sa pose de Highlander. Un des chevaliers présents apporta au capitaine un nouveau casque et ils se remirent en formation. Une fois encore, ils dégainèrent leurs épées et les tendirent vers leur chef.

« Je suis le roi-démon immortel Atoferatofe Rybak. »

Zanoba mit rapidement un genou à terre et baissa la tête, j’en fis donc de même. Je ne connaissais rien à ce type d’étiquette. J’avais donc supposé que je devais suivre son exemple.

« Tout d’abord, permettez-moi de vous remercier. C’est grâce à vous que nous avons pu attraper cette idiote. »

Atofe tourna son regard vers Kishirika.

Notre empereur démoniaque était enroulé comme un burrito. Elle avait l’air résignée, comme si elle avait complètement perdu tout espoir. Je me sentais presque mal pour elle. On lui avait essentiellement craché dessus après qu’elle nous ait aidés et donné les réponses qu’on cherchait. Pourtant, c’était un mal nécessaire. Nous avions nos propres objectifs à remplir.

« Nous n’avions aucune référence pour elle, alors notre recherche s’est éternisée. Vous avez bien fait de la trouver pour nous. »

Ah, c’était donc comme je le soupçonnais. Dame Atofe n’était pas avare de détails quand elle a fait faire ce croquis.

« Aussi… »

Atofe continua à poser en regardant au loin. Sa voix s’était tue. Elle resta alors complètement silencieuse. Cinq minutes passèrent avec elle, figée sur place comme ça.

Euh, son moteur a lâché ou quoi ?

« Moore, qu’est-ce que j’étais censée dire ensuite ? »

« Une récompense. Vous alliez leur donner une récompense. »

Apparemment, le nom du vieux capitaine chevalier était Moore. Quelque chose dans ce nom me fit imaginer un gars souriant comme un fou. Comme moo-hoo-ha-ha.

« Hm, oui. Je dois leur donner une récompense », marmonna Atofe pour elle-même.

« Non, ce n’est pas nécessaire ».

***

Partie 2

J’avais récité la phrase que j’avais préparée mentalement après le conseil de Moore. J’avais supposé que cette récompense n’était que pur formalisme. C’était probablement la raison pour laquelle il m’avait suggéré de la refuser.

Atofe tapa alors du pied.

« Veux-tu dire que tu ne veux pas de ma récompense ? »

Elle me lança un regard noir, meurtrier.

Mes jambes commencèrent à trembler. L’inimitié qu’elle dégageait n’était pas une blague. Elle était d’un tout autre niveau que celle de Linia et de Pursena. C’était la même animosité qui se lisait dans les yeux de Ruijerd quand il me fixait.

« N-Non, je serais heureux de recevoir votre récompense. »

Il était préférable de ne pas défier quelqu’un comme elle. Si elle voulait insister pour nous donner quelque chose, il valait mieux le prendre.

Oui, c’est tout ce que je peux faire. Moore me l’avait déconseillé, mais si l’alternative était de l’énerver intentionnellement, il valait mieux céder.

Je m’étais raclé la gorge et j’avais demandé : « Si je peux me permettre, qu’avez-vous l’intention de nous donner ? »

Les yeux d’Atofe s’étaient rétrécis, un sourire satisfait s’étirant sur son visage : « La puissance. »

La puissance, hein ? La puissance… Eh bien, je mentirais si je disais que je n’en voulais pas. Si c’était ce qu’elle offrait, ça valait le coup de prendre.

D’accord, mais M. Moore nous a dit qu’il valait mieux ne pas l’accepter. Je devrais peut-être tout annuler et lui dire qu’il a déjà accepté de nous donner quelques-unes de ces herbes dans la cave du château, alors nous allons juste prendre ça et rentrer chez nous.

« Je vous accorde à tous le privilège de rejoindre ma garde personnelle afin que vous puissiez entraîner vos corps ! »

« Vous quoi ?! »

Huh ? Donc elle n’allait pas simplement mettre sa main sur ma tête et réveiller un pouvoir latent en moi, ou m’accorder un œil de démon comme Kishirika ?

« Tu as l’air plutôt chétif. Mais bon, dix ans de mon entraînement te remettront à niveau. »

« Um, uh… »

« C’est vrai, pendant une décennie entière, je ne prendrai aucun repos pour t’aider à construire ton corps. Eh bien, qu’en penses-tu ? C’est un grand honneur, n’est-ce pas ? »

Dix ans sans aucun repos ?

Euh, non, j’ai deux femmes et un enfant qui m’attendent à la maison, j’aimerais donc laisser tomber le camp d’entraînement si ça ne vous dérange pas.

Bien sûr, dix ans d’entraînement me rendraient sûrement beaucoup plus fort, mais à quoi cela servirait-il si je devais tout abandonner pour y arriver ? Quel serait le but de devenir aussi fort ? Qui avais-je l’intention de vaincre ? D’accord, je pourrais peut-être mieux protéger mes proches si j’étais plus fort, mais cela valait-il la peine de les abandonner pendant une décennie ?

Alors, qu’est-ce que je fais ? Non, je veux dire, je n’ai pas d’autre choix que de la rejeter. Je ne peux pas rejoindre sa garde personnelle.

J’avais jeté un coup d’œil à Moore. Ce dernier secoua la tête, un air de résignation sur le visage.

« Je suis désolé, mais aussi grand que soit l’honneur qui m’est fait, je vais devoir m’abstenir. »

« C’est absurde ! Que quelqu’un aille maintenant lui apporter une armure noire supplémentaire et prépare un contrat qu’il devra signer ! »

Plusieurs gardes personnels d’Atofe s’étaient précipités hors de la pièce à son ordre.

« Je te donne la meilleure armure, le meilleur entraînement, et je te permets d’entrer dans la garde la plus renommée de tout le Continent Démon ! Il n’y a pas de plus grand honneur ! Tu ne pourras pas t’opposer à moi une fois que tu auras signé le contrat. Non pas que tu essayeras de le faire, j’en suis sûre, même sans une telle formalité. En fait, tu dois être aux anges en ce moment. »

Je ne suis vraiment pas du tout ravi.

Pourtant, de tous les démons de haut rang que j’avais rencontrés, c’était elle qui ressemblait le plus à un roi des démons. Pour une étrange raison, j’étais heureux d’avoir l’occasion de la rencontrer. Je n’étais peut-être pas le seul à qui elle avait offert cette récompense. Peut-être que d’autres membres de sa garde avaient également été contraints de signer un contrat.

« Je suis terriblement désolé, mais j’ai une famille qui m’attend à la maison. Je ne peux pas les laisser pendant 10 ans. », dis-je.

« Je ne vois pas le problème. Je n’ai pas vu mon fils une seule fois au cours des cent dernières années. Crois-moi, pas de nouvelle bonne nouvelle. C’est la preuve qu’ils sont toujours en vie. »

Quoi, pour la simple raison qu’elle avait abandonné son enfant pendant un siècle, elle voulait que je fasse la même chose à ma famille pendant une décennie ? Même pas en rêve.

« M-Mais dix ans est une période incroyablement longue pour un humain. De plus, j’ai promis à ma famille que j’y rentrerais, et… »

« Et ? »

Les veines s’agitaient sur son front. Elle commençait à s’énerver.

« Et j’ai une amie malade qui m’attend. Je dois trouver un remède pour elle le plus vite possible et rentrer chez moi. Et puis, j’ai tellement d’autres choses à faire en ce moment. Je ne peux pas rester ici et amasser de la puissance pour moi-même… »

« Tais-toi ! »

Atofe claqua la porte si fortement qu’elle résonna contre les murs.

Bon sang, c’était assez terrifiant. Ok, non, c’était tout simplement terrifiant. Qu’est-ce qui ne va pas chez elle ? Pourquoi elle me crie dessus ?

« Vas-tu entrer dans ma garde personnelle ou pas ? ! Arrête de tourner autour du pot et réponds ! »

« Je ne vais pas le faire ! »

Elle se figea sur place. Tout son visage devint rouge et son expression se déforma.

« Pourquoi ? ! Pourquoi me refuserais-tu ?! »

Huh ? Euh, n’avais-je pas littéralement énuméré toutes les raisons ?

« Euh, hum… »

C’était le bon moment pour laisser Zanoba s’occuper de tout. C’est du moins ce que j’avais prévu, mais au moment où je l’avais regardé, ce dernier avait pratiquement des points d’interrogation qui dansaient au-dessus de sa tête en me fixant d’un air perplexe.

Ah, merde, c’est vrai. On a parlé en langue démoniaque pendant tout ce temps. Il n’avait aucune idée de ce qu’on disait. Je ne peux pas compter sur lui.

J’étais censé faire quoi ? Comment allais-je la convaincre d’abandonner ?

Les chevaliers étaient de bonne humeur il y avait quelques instants, mais après mon échange avec Atofe, l’atmosphère était devenue hostile et tendue. C’était comme s’ils étaient une équipe sportive venue jouer sur le terrain de leur adversaire.

« Je te l’avais dit. C’est une vraie imbécile. Tu ferais mieux de ne pas t’impliquer avec elle. Tu ne peux même pas avoir une conversation correcte avec elle ! », lâcha Kishirika.

« Tais-toi ! Je ne suis pas une imbécile ! », cria Atofe brusquement tout en tirant son épée.

« Maintenant, je comprends. Tu te moques de moi ! C’est pour ça que tu as dit que tu n’accepterais pas ma récompense. Tu me prends pour une idiote, alors tu te moques de moi ! »

Elle s’était dirigée furieusement vers nous.

Euh, quoi ? Hé, attendez !

« Dame Atofe, essayez de vous calmer ! Vous allez casser quelque chose dans le château si vous continuez à balancer ce truc ! »

« Je ne suis pas une idiote, ok ? Je ne le suis pas ! »

Elle brandit son épée, le visage déformé par la colère, et se précipita vers nous. Ses gardes avaient essayé de la repousser et de l’arrêter.

« Dégagez ! »

Atofe les repoussa et fonça sur nous comme un taureau.

Oh, merde. Oh, merde ! Dois-je utiliser ma magie ? ! Non, je pourrais aggraver les choses si je l’attaque.

« Je m’en occupe », dit Zanoba.

Il s’était levé et s’était placé en face de moi : « Hmph ! » Il attrapa les bras d’Atofe qui s’était jetée sur nous. Elle essaya de l’écarter d’un coup de pied, mais il ne bougea pas, comme on pouvait s’y attendre avec la puissance d’un enfant béni.

« Hm, tu es plutôt fort ! »

Ses yeux s’écarquillèrent, intriguée, tandis qu’elle fixait Zanoba, un sourire se dessinant sur ses lèvres.

Ne comprenant pas ce qu’elle disait puisqu’il ne parlait pas la langue, Zanoba la réprimanda.

« Calmez-vous ! Nous ne voulons pas vous offenser. Nous voulons seulement l’herbe que vous avez dans votre sous-sol. »

« Arrête de me parler avec ces mots étrangers bizarres ! », lui avait-elle répondu, peu intéressée par ce qu’il avait à dire. En fait, il semblerait qu’elle ne comprenait pas du tout la langue humaine, même si Moore la parlait couramment.

Toujours en tenant son épée, Atofe essaya de frapper Zanoba à coups de poing et de pied, mais sans succès. Finalement, elle poussa un hurlement de mécontentement.

« Espèce de monstre, tu es aussi dur qu’une pierre ! Tu dois avoir une sérieuse aura de combat qui te protège. Intéressant ! »

Sur ce, elle trancha son bras avec son épée, se libérant de l’emprise de Zanoba.

Effectivement, Atofe coupa son propre membre sans la moindre hésitation. À ses yeux, ce n’était qu’une nuisance qui la retenait. Elle le coupa avec l’indifférence décontractée de quelqu’un qui coupait un fil perdu après que son pull se soit accroché.

« Hmph ! »

Au moment où son bras s’était séparé de son corps, il s’était transformé en un morceau de chair flasque. Zanoba le lâcha. Ce dernier fit un bruit sourd et humide contre le sol. Quelques secondes plus tard, il rampa vers Atofe et se reconnecta à son corps. Quelques instants plus tard, son bras était redevenu normal. J’avais vu Badigadi faire quelque chose de similaire. La blessure avait guéri sans laisser la moindre égratignure.

« Bien, alors. Je vais vous donner une présentation complète : Je suis le Roi Démon Immortel Atoferatofe Rybak, épouse de Kalman Rybak, le fondateur du style d’épée du Dieu du Nord. Je vais vous montrer à quoi ressemble vraiment ce style lorsqu’il est utilisé en combat ! »

Elle leva sa lame en l’air.

Zanoba se tenait debout, les poings serrés, comme s’il voulait l’affronter sans arme. Un frisson m’avait parcouru l’échine. Quelque chose me disait que ça n’allait pas bien se terminer. Zanoba pourrait mourir. Même s’il était un enfant béni, Zanoba n’était pas insensible aux blessures. Par exemple, j’avais réussi à égratigner le Dieu Dragon Orsted avec ma magie, aussi puissant soit-il. Il n’y avait rien d’absolu dans ce monde. Zanoba, par exemple, était faible face au feu. De même, s’il était résistant aux attaques physiques, cela ne signifiait pas qu’elles ne pouvaient pas le blesser.

« Urgh ! »

J’avais immédiatement commencé à déverser mon mana dans un sort, avec l’intention de le rendre aussi rapide et dense que possible. Lancer Canon de pierre prendrait trop de temps, malheureusement, mais j’avais plus d’expérience dans l’utilisation de la magie maintenant qu’avant.

***

Partie 3

« Fwahahaha ! Meurs maintenant ! C’est l’ultime style du Dieu du Nord… »

« Foudre ! »

Des éclairs violets jaillirent de ma prothèse de bras. Ils crépitaient dans l’air, et étaient si brillants que nous avions été momentanément aveuglés.

« Ugyaah ! »

Atofe fut poussée en arrière, l’épée lui glissant entre les doigts.

Une sensation d’engourdissement et de picotement parcourut ma main jusqu’au coude, mais il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Je n’avais pas injecté assez de mana dans ce sort pour l’électrocuter.

« Hah ! »

Ne manquant pas une occasion lorsque son adversaire était sans défense, Zanoba lança sa propre attaque. Son poing toucha en plein dans son visage.

« Gyahaaaa ! »

Ses traits se déformèrent alors qu’elle s’élançait dans les airs, percutant le mur du château. Le mur se brisa sous la force de la collision, et Atofe tomba en même temps que les débris.

« Ah, Dame Atofe ! »

Les chevaliers s’étaient regroupés près du trou dans le mur comme un groupe de moineaux agités.

« Hm, j’ai fait une erreur. J’étais tellement concentré à te protéger, Maître, que je ne me suis pas retenu. Je me demande si ça l’a tuée. »

« Non, je suis sûr qu’elle est toujours en vie. »

Ils l’appelaient Roi Démon Immortel pour une bonne raison. Le problème était de savoir ce qui allait se passer maintenant.

« Oh, non, ils l’ont vraiment fait. »

« Oui, c’est mauvais… »

« Je n’arrive pas à y croire. »

Une vingtaine de gardes en armure noire nous encerclaient, marmonnant entre eux. J’étais sûr qu’ils n’allaient pas nous laisser partir après ce que nous avions fait à leur maître.

« Khh. »

J’avais levé mon bâton, prêt à les affronter. C’était ma faute. Si seulement j’avais écouté l’avertissement de Moore, cela n’aurait jamais…

Attendez, étais-je vraiment en faute ici ? En fait, je ne pense pas que ce soit le cas.

Je ne pouvais pas savoir qu’elle réagirait comme ça, et même si je l’avais repoussée dès le début, le résultat aurait probablement été le même.

De toute façon, je peux garder le jeu des reproches pour plus tard. Pour l’instant, je dois trouver un moyen de me sortir de cette situation.

Et pourtant, aussi inquiétant que cela puisse être de voir ces chevaliers nous entourer, ils n’avaient pas dégainé leurs épées. Ils s’étaient contentés de nous regarder fixement.

Zanoba leva ses poings vides. J’aurais peut-être dû lui faire apparaître une arme avant d’arriver ici. Mais je n’avais pas eu le temps. Peut-être y avait-il une bûche quelque part dans les débris du mur brisé.

« Vous deux… »

Moore s’était approché, agissant comme leur représentant. Il parlait en langue démoniaque cette fois.

« Je dois vous demander à nouveau, au nom de ma Dame, êtes-vous sûrs de ne pas vouloir vous joindre à nous ? »

« En aucune façon », avais-je répondu, sans hésiter cette fois-ci.

« Dame Atofe a une affinité pour les individus forts. Vu que vous avez pu l’arrêter avant qu’elle n’utilise sa technique ultime et que vous l’avez envoyée voler à travers les murs du château d’un seul coup de poing, je suis sûr qu’elle vous désire encore plus maintenant. »

C’était une grosse surprise. Tous les Rois-Démons que j’avais rencontrés ou dont j’avais entendu parler étaient comme ça. Pas un seul d’entre eux n’était sain d’esprit. Cela dit, aucun des gardes n’avait fait un geste pour nous appréhender, même s’ils savaient qu’Atofe voulait nous avoir. En fait, après avoir vu Atofe sortir du château, certains d’entre eux dirent des choses comme « Whoa, regardez-la voler », « Voilà ce qui lui arrive quand elle baisse sa garde » ou « Tsk, tsk ».

« Nous, membre de sa garde personnelle, ne bougeons pas sans ordre. Cependant, dès qu’elle nous donnera un ordre, nous ne pourrons pas vous laisser partir. », dit Moore.

À ce moment-là, plusieurs des gardes nous avaient jeté des regards acérés. Je n’allais pas me moquer d’eux parce qu’ils n’agissaient pas avant qu’on leur ordonne de le faire. Au contraire, j’étais reconnaissant.

« Que se passera-t-il si elle nous attrape ? », avais-je demandé.

« Elle vous provoquera en duel, j’en suis sûr. »

J’avais froncé les sourcils, confus.

« Si vous perdez dans le duel, elle vous assommera et vous forcera à signer un contrat avec elle. Une fois que ce sera fait, vous ne pourrez plus jamais la défier. »

« Et, hum, combien de temps dure ce contrat ? »

« Jusqu’à ta mort, bien sûr. »

J’avais avalé de travers, assez fortement pour que ceux qui m’entourent puissent entendre.

« Bien que vous puissiez avoir deux ans de congé tous les dix ans. »

En divisant cela en plus petits nombres, cela signifiait essentiellement un jour de congé tous les cinq jours. Mais pourquoi est-ce que ça semblait si décevant ?

« La majorité de ses gardes sont ici parce qu’ils le veulent, mais il y en a beaucoup qui ont été enrôlés de force. En particulier, beaucoup des humains parmi nous se lamentent sur leur sort. Même nous avons de la sympathie pour eux. »

Plusieurs chevaliers baissèrent le regard. Apparemment, beaucoup d’entre eux avaient été confrontés à notre dilemme et avaient été contraints de passer un contrat avec Atofe. Elle appelait ça une récompense, mais c’était en fait un contrat d’esclavage.

C’est pourquoi il a dit de ne pas accepter sa récompense. J’aurais aimé qu’il me donne plus de détails à l’avance.

Non, c’est ma faute. J’aurais dû lui demander plus de clarification. J’étais là à penser qu’il ne fallait pas baisser la garde, et c’était moi qui l’avais finalement fait.

Je m’étais alors léché les lèvres. « D-Donc… Que se passe-t-il si on gagne ce duel ? »

« Oh, vous pensez vraiment que vous pouvez gagner ? Au cours des 5 000 dernières années, pas une seule personne n’a battu notre maître en dehors du Dieu du Nord Kalman et du Dieu Démon Laplace. Croyez-vous vraiment que vous pouvez la battre ? »

« Oui, probablement pas. »

Ils la disaient immortelle et elle avait probablement autant d’endurance que Badigadi. Pour ne rien arranger, elle semblait bien plus habile au combat que lui. Badigadi n’était pas un acolyte du style d’épée du Dieu du Nord, du moins pas quand nous nous étions affrontés tous les deux.

« Que se passe-t-il si le duel se termine par un match nul ? »

« Si elle vous considère comme un ennemi, elle vous défiera à nouveau. Si elle vous considère comme un allié, elle vous reconnaîtra comme un égal. »

Je m’étais demandé comment elle se sentirait dans mon cas. Connaissant ma chance, elle me défierait probablement à nouveau. Il était assez clair qu’elle me voyait comme un ennemi. Et si elle continuait à me provoquer en duel encore et encore, je finirais forcément par perdre.

« Alors, qu’est-ce que je devrais… ? »

« Fuir. »

Moore n’avait pas mâché ses mots.

« En ce moment, vos amis devraient avoir fini de rassembler l’herbe de Sokas. Il y a un tunnel sous le château qui vous mènera hors de la ville, vous pouvez l’utiliser pour fuir. »

Les autres chevaliers avaient ajouté leur grain de sel :

« S’il vous plaît, ne finissez pas comme moi. »

« Hé, si vous vous rendez au Pays Sacré de Millis… »

« Idiot, tu pourras y retourner toi-même après trois ans de service. »

« Oui, mais quand même… »

D’autres voix douloureuses avaient rejoint le chœur, mais je les avais ignorées. Nous étions déjà enlisés avec nos propres problèmes en ce moment. Reconnaissant pour leur volonté de nous laisser partir, je m’étais dirigé vers la porte. Mais je m’étais arrêté quand j’avais aperçu Kishirika dans ma périphérie. Elle me fixait d’un air suppliant. Après tout ce qui s’était passé, nous étions tous les deux des compagnons de fugue.

« Ça ne vous dérange pas si j’emmène Dame Kishirika ? »

« … Eh bien, notre travail consistait seulement à l’attraper la première fois, alors allez-y. »

Ils étaient donc prêts à fermer les yeux. Atofe ne leur avait pas donné de nouveaux ordres depuis qu’ils avaient rempli le premier. Je m’étais demandé s’ils allaient être punis pour ça.

Oh, eh bien, ce n’est pas mon problème.

J’avais utilisé ma magie pour brûler les cordes qui liaient Kishirika et l’avais libérée.

« Ahh, j’apprécie beaucoup. Tu as ma gratitude ! »

Après cela, nous avions fui la salle du trône.

Nous avions rendez-vous avec Elinalise et Cliff à l’intérieur du château. Ils avaient tous deux des sacs à dos remplis de feuilles de thé ainsi que des plantes en pot dans chaque bras. Les feuilles étaient de couleur jaune ocre et ressemblaient à de l’aloe vera ratatiné.

« Ils ont dit que ces plantes sont vulnérables à la lumière du soleil, nous devrons donc les faire pousser sous terre. Ils nous ont donné un mémo à emporter chez nous, mais je n’arrive pas à lire ce qui est écrit dessus », dit Elinalise.

« Roxy ou moi pourrons le lire plus tard, mais nous devons nous dépêcher. »

« S’est-il passé quelque chose ? »

J’avais expliqué la situation. Elinalise n’avait pas l’air le moins du monde surprise.

« J’ai entendu quelque chose à ce sujet. Kishirika donne des yeux de démon, Badigadi donne le savoir, et Atoferatofe donne le pouvoir — ou quelque chose comme ça. »

« Tu aurais dû me le dire », avais-je grommelé.

« Je ne parle pas la langue des démons. Tu aurais dû l’interpréter correctement pour nous. »

Elle m’avait eu là. Je n’avais pas bien expliqué les choses aux autres. Pour ma défense, je n’étais pas un interprète diplômé, je savais donc à peine ce que je faisais.

« Nous n’avons pas le temps de rester là à nous chamailler. Allons-y. Alors, euh, on prend le tunnel souterrain ou on retourne par où on est venu ? »

Les mots de Cliff ramenèrent mon attention sur la question pertinente prioritaire. Atofe était probablement encore en train de se refaire une beauté après que Zanoba l’ait fracassée, mais elle pouvait nous attaquer à tout moment. Nul doute qu’elle serait encore plus énervée après ce qu’on lui avait fait.

« Vous devriez abandonner l’idée du tunnel », déclara une voix d’en bas.

J’avais regardé Kishirika vers le bas. Lors de notre première rencontre, nous étions à peu près de la même taille, mais j’avais grandi au cours des années suivantes et je devais redresser le cou pour la regarder.

***

Partie 4

« J’ai pensé ne rien dire pour te rembourser de m’avoir trahi, mais Badi a détruit ce tunnel pendant la guerre de Laplace », dit Kishirika.

« Sérieusement ? »

« En effet. Cet homme avec qui tu as parlé est un renégat. Moore est quand même le bras droit d’Atofe. Il ne crache que des mensonges pour arranger les choses en faveur d’Atofe. Malgré ce qu’il a dit, il a probablement commencé à comploter contre vous dès que vous l’avez combattue. »

Je n’avais pas entièrement confiance en ce qu’elle disait, mais elle avait probablement raison. Il avait pu nous tromper, avec l’intention de nous coincer lorsque nous aurions découvert que le tunnel était une impasse.

Moore, espèce de salaud… Je n’arrive pas à croire que tu nous aies trahis.

Mais attendez, même s’il nous avait trompés, il ne nous avait au moins pas attaqués pendant que nous étions dans la salle du trône. Et même si Atofe semblait aussi le malmener, cela ne signifiait pas automatiquement qu’il était de notre côté. De plus, il avait fourni à l’herbe dont nous avions besoin un mémo avec des instructions. Il n’était donc pas entièrement mauvais. Peut-être que c’était nous qui étions fautifs, car nous avions rejeté ses bonnes intentions et mis à mal sa relation avec Atofe. J’aurais dû lui remettre Kishirika, refuser son offre et me dépêcher de rentrer chez moi. Peut-être que cela aurait envenimé ma relation avec Atofe, mais je l’aurais préféré à ce que nous étions en train de vivre.

« S’il est aussi sournois que tu le dis, n’aurait-il pas mieux fait de nous capturer dans la salle du trône ? », avais-je demandé.

« C’est d’Atofe que nous parlons. Elle aime poursuivre ses proies et les coincer elle-même. »

C’est logique. Il lui prépare donc le terrain. Ce genre de finesse était probablement important pour un homme dans sa position, au service d’un Roi-Démon comme Atofe. Même si je me demandais si les autres chevaliers étaient au courant de ses arrière-pensées.

« Tu veux dire qu’on devrait s’échapper en surface, non ? »

« En effet. Le reste de sa garde doit être occupé à des inspections en ce moment. »

C’est exact. Ils étaient en train de faire une inspection près de l’entrée quand on est arrivés. Toute la garde personnelle d’Atofe devait être rassemblée à l’intérieur du château en ce moment, ce qui signifiait que l’entrée n’était pas gardée.

« Mais vu qu’ils nous ont laissés t’emmener, ils ont peut-être pensé que tu nous donnerais ces informations et nous mèneras à la surface. Ou peut-être, à ton insu, ils ont en fait réparé ce tunnel souterrain. »

« Si tu y réfléchis autant, le choix de la voie n’a donc pas vraiment d’importance, non ? »

Effectivement, c’était de toute façon un pari, de deviner quelle route l’ennemi utiliserait pour nous poursuivre.

« Mlle Elinalise. », je m’étais tourné vers elle.

« Laquelle choisirais-tu si c’était toi ? »

« Si cela ne tenait qu’à moi, je ne choisirais certainement pas la route qui a de fortes chances de nous mener dans une impasse. »

« Zanoba ? »

« Les espaces clos sont des endroits où j’aurais le plus de facilité à combattre. »

« Et Cliff ? »

« J’irais aussi en surface. Je n’aime pas les endroits sombres. »

Génial, on va donc suivre le vote de la majorité.

« OK, ce sera la surface. Mlle Elinalise, tu prends les devants et tu nous conduis directement au cercle de téléportation. Zanoba et Cliff te suivront de près, et je serai à l’arrière. Zanoba et moi pouvons porter tous les bagages. », avais-je déclaré

J’avais pris le sac à dos et les plantes d’Elinalise. C’était mieux que Zanoba et moi portions ces choses. Ce n’était pas grave si j’étais chargé, car je pouvais simplement utiliser la magie, et la force surhumaine de Zanoba lui permettait de porter une lourde charge avec aisance.

« Et qu’est-ce que je dois faire, je te prie ? », demanda Kishirika.

« Quant à vous, Votre Majesté, Zanoba porte de toute façon tous ces bagages, alors pourquoi ne pas vous asseoir sur lui ? »

« Très bien ! »

Elle se percha docilement sur son épaule.

C’était censé être une blague… Mais peu importe, c’est de toute façon l’endroit le plus sûr pour elle.

« Très bien, on y va ! »

Nous avions couru vers la sortie du château. Dès que nous nous y étions glissés, une voix furieuse éclata au loin.

« Moooooore ! Après eux ! »

Si je n’étais pas effrayé avant, je l’étais maintenant.

*****

L’obscurité planait sur la ville alors que nous descendions l’artère principale. J’avais beau vouloir me fondre dans l’ombre, toute la zone était trop bien éclairée. La lumière provenant des parois du cratère nous éclairait.

Choisir la route en surface avait été le bon choix. Il n’y avait pas un seul soldat en armure noire en vue, et aucun ne nous poursuivait. Kishirika avait vu juste. En ce moment, les gardes étaient probablement occupés à fouiller les tunnels souterrains.

Si nous étions chanceux, Atofe pourrait abandonner sa poursuite… mais c’était peu probable. Après tout, nous avions emmené Kishirika. Cela ne faisait que renforcer la motivation d’Atofe à nous traquer.

En nous éloignant de la rue principale, nous étions passés devant la Guilde des Aventuriers. Je m’étais demandé si Nokopara était encore à l’intérieur. Je n’aurais jamais pensé que nous quitterions la ville aussi rapidement. Nous avions déjà payé nos frais d’hébergement pour la nuit, et nos vêtements étaient encore dans nos chambres. C’était un gâchis de laisser ces choses derrière nous, mais elles n’étaient pas si importantes. Mieux valait réduire nos pertes.

En traversant la place du marché déserte, j’avais repéré la ruelle où nous avions teint les cheveux de Ruijerd. Nous avions aussi fini par fuir la ville à l’époque. C’était difficile de croire que la même chose se reproduisait. Honnêtement, je n’avais que des souvenirs amers de Rikarisu.

Enfin, nous étions arrivés à la grande fissure qui constituait l’entrée de la ville. Il y avait quelques gardes postés là, mais pas de soldats en armure noire. L’un avait la tête d’un lézard, tandis que l’autre avait la tête d’un cochon. Ils nous avaient regardé avec confusion, mais nous avaient laissé passer.

Le cercle de téléportation n’était pas loin de la périphérie de la ville. Nous avions fait une boucle autour du périmètre du cratère.

« Oh ? Où allez-vous ? », demanda Kishirika.

« Il y a un cercle de téléportation dans cette direction. C’est ce que nous avons utilisé pour arriver ici. »

« Hm, tu ne dis rien. Difficile de croire qu’une telle chose existe encore ici, mais alors aga-guk ! Je me suis mordue la langue… »

Nous avions laissé un marqueur dans le sol pour nous guider vers le retour lorsqu’il serait temps de partir. Il n’y aurait aucun problème pour localiser le cercle. Il faisait sombre en dehors de la ville, mais la vision elfique d’Elinalise nous guiderait. Nous n’avions qu’à tourner à gauche à la marque, remonter la pente, et le cercle de téléportation serait alors juste devant nous.

Mais lorsque nous avions atteint notre repère, j’avais dérapé jusqu’à l’arrêt. Je n’avais pas d’autre choix.

« Hmph. Tu as pris ton temps pour venir ici. »

Au-dessus de nous sur la pente, juste à l’entrée du cercle de téléportation, se tenait Atofe. Elle était rejointe par pas moins de dix de ses gardes. À ce moment-là, j’avais remarqué le trou dans le sol près de l’entrée de notre cercle magique. C’était peut-être la sortie du tunnel qui passait sous le château.

« Moore ne manque jamais d’impressionner. C’était exactement comme il l’avait dit. Je ne manquerai pas de le féliciter plus tard », marmonna Atofe pour elle-même.

Il a lu nos mouvements ?

Non, ce n’était pas ça. Ils avaient réussi à nous intercepter. Ce n’était pas nos mouvements qu’ils avaient lus, mais notre destination.

« Eh bien, vous êtes arrivés ici terriblement vite, non ? », avais-je dit maladroitement.

« Hmph. Voler jusqu’ici était simple. Je pouvais voir toi et tes camarades facilement depuis le ciel. »

Alors qu’elle répondait, ses ailes s’étaient contractées derrière elle.

« On dirait que Moore nous a aussi rattrapés. »

J’avais jeté un coup d’œil par-dessus mon épaule. Une bande de chevaliers en armure noire se dirigeait vers nous. Ils avaient dû contourner le bord du cratère. Pendant qu’Atofe se frayait un chemin depuis le ciel, dix de ses gardes avaient emprunté le passage souterrain, et les autres nous poursuivaient en surface.

Ils ont donc utilisé tous les chemins à leur disposition pour nous pourchasser.

C’était évident quand on y réfléchissait. Ils n’étaient pas l’inspecteur Zenigata, ils avaient donc dû se séparer de cette façon. S’ils connaissaient notre destination, ils avaient toutes les raisons de vérifier toutes les issues possibles.

Les gardes s’étaient déployés derrière nous. Nous étions encerclés. Nous n’avions aucun moyen de fuir. Notre seule issue était condamnée.

« Moore, tu as fait un travail splendide. Tout s’est passé comme tu l’as prévu », dit Atofe.

« Si vous êtes si contente, j’espère que vous ferez ce que je vous ai demandé. »

« Non. »

Atofe répondit sèchement en levant une main. À son geste, les autres chevaliers avaient sorti leurs épées.

« Maintenant… »

Le Roi-Démon s’était avancé vers nous et elle dégaina son arme. Et alors qu’elle nous dominait sur la pente, elle pointa sa lame vers moi et dit : « Fwahahaha ! Je suis le Roi-Démon immortel Atoferatofe Rybak ! Si tu me bats, je te déclarerai héros ! Si tu perds, tu seras mon esclave jusqu’au jour où tu rendras ton dernier soupir ! »

Le sourire sur son visage était sauvage, et une aura étouffante de soif de sang flottait sur elle. Bien qu’elle soit plus petite que moi, elle ressemblait à un titan de cinq mètres de haut.

Désolé, Sylphie. Je pourrais peut-être ne jamais rentrer à la maison.

***

Chapitre 8 : L’épreuve de force avec le Roi Démon Immortel

Partie 1

Le Roi-Démon Immortel Atoferatofe était incroyablement célèbre. C’était la fille de l’un des cinq grands rois démons, l’immortel Necross Lacross, et elle s’était fait connaître lors de la deuxième grande guerre entre humains et démons.

Atofe était un exemple parfait de ce qu’était la race démoniaque. Bien qu’elle ne soit pas très intelligente, elle possédait des prouesses de combat et une endurance folles. Elle était redoutée comme un Roi-Démon sauvage. Ses subordonnés compensaient ses lacunes intellectuelles par leurs forces. Mais lorsque leur voie d’approvisionnement fut coupée pendant la guerre, ils furent tous anéantis. Elle fut alors capturée par les humains et enfermée.

Ce n’était qu’avec la guerre de Laplace qu’Atofe ressuscita. Et ce fut Laplace qui lui donna une nouvelle vie. Elle se fit alors un nom en tant que Roi-Démon, en travaillant à ses côtés. À la fin de ce conflit, elle perdit contre le Dieu du Nord Kalman et capitula.

Selon une histoire, le Dieu du Nord Kalman laissa un enfant au Roi-Démon Atofe, et ce fut cet héritier qui devint le Dieu du Nord Kalman II. Une autre suggérait que le Dieu du Nord Kalman avait transmis la sagesse de sa technique d’épée au Roi-Démon. Une autre encore prétendait que le Roi-Démon Atofe était celle qui avait appris au Dieu du Nord Kalman II tout ce qu’il savait.

Si l’on en croyait ces histoires, Atofe était une vétérante usée par les combats et qui avait directement transmis les techniques du fondateur du Dieu du Nord. En plus de cela, son corps était également immortel. Combattre une telle femme serait une erreur.

*****

Atofe se tenait devant nous avec sa suite de soldats en armure noire. Notre voie d’évacuation était bloquée. D’après son expression, elle était impatiente d’y aller. Elle avait dégainé sa lame, prête à se battre.

« Venez, je vous prends tous les quatre d’un coup ! »

Atofe ne fit pas de geste pour engager le combat, mais leva simplement son épée et nous scruta. Elle était sérieuse. Avec la puissance dont elle disposait, elle était parfaitement capable de nous dominer avant que nous puissions réagir, mais elle ne l’avait pas fait.

« Vous ne me prendrez pas au dépourvu cette fois. Je comprends vite les choses. », dit-elle en nous prévenant.

Le feu brûlait dans ses yeux alors qu’elle jetait un regard entre Zanoba et moi. Cette fois-ci, elle était prête à affronter la force inhumaine de Zanoba et ma magie électrique.

Nos attaques précédentes n’avaient laissé aucun signe de dommage. Zanoba lui avait pratiquement fracassé le crâne, mais sa tête était parfaitement intacte à présent. Cependant, sa vigilance indiquait que nos efforts avaient été suffisamment efficaces.

« Allez-y. Essayez encore. Cette fois, je vais m’en remettre. »

Elle semblait confiante.

J’avais le sentiment qu’elle esquiverait nos attaques. Le style Dieu de l’eau permettait à une personne de contrer les attaques magiques. Je ne savais pas grand-chose du style Dieu du Nord, mais là encore, c’était un Roi-Démon. J’étais sûr que ma magie n’aurait pas beaucoup d’effet sur elle cette fois-ci.

J’ai activé mon œil démoniaque, mais voir une seconde dans le futur me sera-t-il vraiment utile contre un adversaire comme elle ?

Alors que je réfléchissais à la façon de gérer cette situation, je m’étais dit que créer une ouverture était ma meilleure chance.

Mais que dois-je faire après cela ? Et même si je crée une ouverture, ma magie fonctionnera-t-elle contre elle ?

Même le canon de pierre le plus puissant que j’avais pu créer n’avait pas suffi à tuer Badigadi. De plus, Atofe était préparée à mon attaque. Si elle se défendait, ma magie ne pourrait pas…

« Rudeus. »

Elinalise m’avait soudainement chuchoté à l’oreille.

« Faisons au moins passer Cliff afin qu’il puisse se téléporter hors d’ici. »

J’avais jeté un coup d’œil à Cliff. Il fixait courageusement Atofe, mais ses jambes tremblaient. Il serait inutile au combat.

« Si on l’envoie avec les feuilles, les plantes et le mémo, il devrait en avoir assez pour sauver Nanahoshi », poursuivit Elinalise.

« Oui, tu as raison. »

Elle avait raison. C’était notre meilleure option. On devait sauver Nanahoshi. C’était la raison pour laquelle nous étions venus ici. Rien n’était plus important que d’atteindre notre objectif. Et pourtant, je voulais encore rentrer à la maison en vie.

Non, même si je suis vaincu, je ne mourrai probablement pas. Je ne pourrai juste pas voir ma famille pendant au moins une décennie, et je ne veux certainement pas ça.

« Nous pourrions aussi appeler des renforts. Je suis sûre que Perugius a eu affaire à Atofe dans le passé. Il nous aiderait sûrement. »

Perugius et ses douze familiers, en voilà une idée. On pourrait peut-être le convaincre de nous soutenir. Vu son arrogance, il devait avoir assez de pouvoir pour combattre Atofe.

« Très bien, faisons ça. Penses-tu pouvoir convaincre Cliff ? », dis-je.

« Je vais essayer. »

Elinalise glissa alors vers lui.

À nous trois, Zanoba, Elinalise et moi, nous pouvions créer une ouverture par laquelle Cliff pourrait se glisser et se téléporter à la forteresse. Pendant qu’il persuadait Perugius de venir nous sauver, nous devions tenir tête à Atofe. Et en supposant que Cliff réussisse, Perugius viendrait alors à notre secours.

Mais est-ce que ça marcherait ? Pourrions-nous vraiment tenir aussi longtemps ? Et Cliff pourrait-il convaincre Perugius de nous aider ? Si Cliff prenait trop de temps, nous pourrions perdre et être contraints à signer quand même un contrat. Mais si Cliff revenait, Nanahoshi serait au moins sauvée. C’était la seule raison de notre effort. Mais je voulais aussi rentrer à la maison.

Ah, merde. Je suis juste en train de tourner en rond à ce stade.

J’avais pris une inspiration et m’étais dit : calme-toi.

Nous devrions d’abord immobiliser Atofe pendant un court moment. Pendant ce laps de temps, je disperserais les autres chevaliers avec ma magie afin que Cliff puisse s’échapper. Selon la façon dont les choses se dérouleraient, le reste d’entre nous pourrait même être en mesure de fuir avec lui.

Très bien, alors faisons-le.

On n’était peut-être pas capable de battre Atofe, mais on pouvait tout à fait battre sa garde personnelle.

C’est parti. On va les réduire en miettes, les tuer tous. Si c’est ce qu’il faut pour que je rentre chez moi, je le ferai. OK, tu peux le faire, Rudeus ! Cette fois, tu ne vas pas faire que parler et ne pas agir. Compris ?

« Ne craigne rien, Maître. Même au prix de ma vie, je maintiendrai le Roi-Démon Atofe en place. »

Zanoba avait des nerfs d’acier, et il était parfaitement calme. C’était rassurant. Pourquoi avait-il toujours l’air si héroïque dans ces moments-là ? Était-ce une sorte de mise en scène ? Si j’étais une femme, il me ferait tomber à la renverse.

À côté, Cliff et Elinalise chuchotaient.

« Le problème, c’est que je ne sais pas si je peux les distancer. Mes jambes ne sont pas très rapides, surtout si je dois porter tout ça avec moi… »

« Rudeus et moi arrêterons tes poursuivants. Ne te retourne pas et ne te donne pas le temps de réfléchir. Compte tes pas et cours aussi vite que tu peux. Essaie de ne pas trébucher. », promit Elinalise tout en gardant sa voix étouffée.

« Mais je devrais vous rejoindre au combat… »

« Nous ne pouvons pas gagner, même avec nous quatre. Nous avons besoin de toi pour appeler des renforts. C’est ton devoir dans ce combat, et c’est une tâche extrêmement important. »

« Ok… Oui, je comprends. »

D’ici, le cercle de téléportation se trouvait à trente pas. Ce n’était pas proche, mais ce n’était également pas loin. Si Cliff courait de toutes ses forces, il serait capable d’y arriver.

Après une minute ou deux, Elinalise revint et dit : « Bon, je l’ai convaincu. »

J’avais jeté un coup d’œil à Cliff. Ce dernier hocha la tête, arborant le regard déterminé d’un homme prêt à accomplir son devoir, et non celui d’un homme fuyant la bataille. Elinalise avait bien fait de lui dire que son rôle était un élément clé du combat. C’était elle qui avait toujours su parler en douceur. Je n’aurais pas été capable de le convaincre aussi facilement.

« Zanoba et moi allons distraire Atofe et créer une ouverture. Rudeus, tu en profites pour mettre hors d’état de nuire les gardes des environs. », dit Elinalise.

« Compris. »

Avec ça, notre plan fut créé. Nous nous étions retournés pour faire face à Atofe.

Elle avait toujours son épée prête à l’emploi et nous regardait fixement.

« Pensez-vous pouvoir me battre ? »

Il n’y avait pas d’ennemis derrière elle, mais nous étions sur une pente et le sol sous nos pieds était instable. Je me demandais si Cliff pouvait vraiment passer en courant sans tomber. Tout ce que nous pouvions faire était de croire en lui.

« Zanoba, Mlle Elinalise, je vais faire l’attaque initiale avec ma magie. »

« Ça me paraît bien. »

Je m’étais tourné vers Atofe et j’avais levé mon bâton. J’allais utiliser mon vieux canon de pierre. Peut-être que la foudre était un meilleur choix, puisque c’était une magie de niveau Roi avec la meilleure puissance de feu face à un seul adversaire, mais à cette distance, nous pourrions être pris dans le sort. Je voulais éviter d’être totalement idiot et de nous anéantir avec ma propre magie.

« Ouf… »

J’avais expiré avant de concentrer mon mana dans le bâton.

Atofe était restée immobile. Elle savait déjà que je pouvais utiliser la magie sans réciter d’incantations, mais elle ne fit aucun geste pour m’interrompre. Cela me convenait parfaitement.

Mon œil de prévoyance lut ses mouvements : Atofe allait dévier mon Canon de pierre avec son épée. Les gens disaient que mon Canon de pierre était d’un niveau de magie incroyablement élevé, mais même cela n’allait pas fonctionner contre Atofe.

Peut-être que l’électricité serait plus efficace ? Mais puis-je vraiment utiliser un sort contre lequel elle est la plus vigilante ?

« Maître, je te jure que je combattrais en combinaison de toutes les attaques que tu lanceras, alors aie confiance en moi. »

Zanoba me regarda droit dans les yeux, les yeux débordant de confiance.

« … Oui. »

C’était rassurant de l’entendre dire ça. Il était clair qu’il avait un plan. Dans ce cas, je n’avais qu’à suivre son exemple.

« Très bien, alors c’est parti ! »

« Oui, Maître ! »

J’avais libéré mon Canon de Pierre après y avoir injecté tout le mana que je pouvais. Un son aigu fendit l’air alors qu’il fonçait vers Atofe.

« Je vois clair dans ton attaque ! »

Elle laissa une image rémanente derrière elle en réagissant. Bien qu’il soit exagéré de parler d’une image rémanente, elle avait à peine bougé son bras, changeant très légèrement la direction de son épée. À cet instant, mon Canon de Pierre toucha son arme, envoyant des étincelles partout. Mon attaque fut déviée, passant devant Atofe et s’écrasant contre un rocher sur la pente. D’énormes panaches de sable s’étaient élevés.

Je le savais. Ce sort ne marche pas contre elle.

« Graaaaaaah ! »

Zanoba jeta quelque chose sur Atofe.

« Gwaaaahaaa ! »

La chose qu’il jeta fit du bruit en se dirigeant vers Atofe. Cette dernière prépara joyeusement son épée pour l’abattre.

« Tes attaques sont futiles, hein ? »

Au moment où Atofe s’apprêtait à trancher le projectile, elle se figea. Une seconde plus tard, le projectile la frappait en plein visage.

« Fwah ?! »

« Oof ! »

Kishirika était collée au visage d’Atofe. Elle était montée sur l’épaule de Zanoba quelques instants plus tôt.

« Dégueulasse ! Tu sens la merde ! Prends au moins un bain, espèce de crétine ! », hurla Atofe.

« Excuse-moi, ce n’est pas comme si j’en avais envie — hyaaaah ! »

Atofe n’avait pas laissé Kishirika finir. Elle décolla l’empereur démoniaque à l’odeur puissante de son visage et la projeta dans les airs. Kishirika dégringola, atterrissant en tas sur le sol juste en dehors de notre rayon de combat.

« Dégoûtant. Qu’est-ce qui t’a pris de lancer un truc pareil sur… ?! »

Alors qu’Atofe hurlait d’exaspération, Zanoba serra le poing et fonça sur elle. Elinalise se glissa derrière lui, se cachant dans son ombre.

Merde.

Je voyais bien où ça allait nous mener.

« Tu as donc réussi à passer mes défenses. J’aime ton esprit ! »

« Haaaaah ! »

Zanoba brandit son poing. La force qu’il dégageait était suffisante pour me faire dresser les cheveux sur la tête. Son coup de poing traversa l’air et se rapprocha de son visage. Atofe essaya de dévier le coup avec son gantelet…

« Gah ?! »

… mais elle échoua. Son poing s’abattit sur son gant, la faisant trébucher alors que son armure se déformait sous la force du coup.

« Haaah ! »

Zanoba enchaîna avec un autre coup. Il fit un grand pas et envoya son poing vers son torse.

« Faible ! », grogna Atofe.

Ses attaques n’avaient pas suffi à la faire reculer. Malgré la position délicate dans laquelle elle se trouvait, elle parvint tout de même à brandir son épée massive. Un craquement retentit alors que ses jambes se pliaient et qu’elle enfonçait de toute sa force son épée dans le torse de Zanoba.

« Guh… uuurgh ! »

Le visage de Zanoba se déforma de douleur et il tomba à genoux. Même mon Canon de pierre n’avait pas suffi à le faire vaciller, et elle, en une seule attaque, l’avait mis à terre.

Atofe le regarda fixement et renifla.

«  Tu as un corps impressionnant, mais n’oublie pas : la défense parfaite, ça n’existe pas. Mon mari, Kal, est celui qui a… gah ! »

« Hah ! »

***

Partie 2

À mi-chemin de son discours, Elinalise surgit de derrière Zanoba, utilisant son dos comme point de départ. Son attaque, soutenue par la force centrifuge, fendit l’air et toucha le cou nu d’Atofe. Sa lame fut déviée dans un bruit sourd. Aucune peau n’aurait pu faire ce bruit. Atofe avait dû utiliser son Aura de combat pour se protéger.

« Je n’ai pas encore fini ! »

Dès qu’Elinalise comprit que ça ne marcherait pas, elle recula. Elle rapprocha son bouclier tout en redoublant d’efforts, frappant avec son arme. Des ondes de choc invisibles déferlent dans la direction d’Atofe.

« Hmph ! »

Atofe n’avait même pas bronché. Elle se contenta de froncer les sourcils en signe de mécontentement, comme si du sable s’était logé dans son œil.

« Ton épée est trop faible ! Tu vois, c’est comme ça qu’il faut faire ! »

Atofe se pencha sur ses hanches et balança son épée massive vers Elinalise. Cette dernière fit un pas en arrière pour tenter d’esquiver, mais…

« Khh ?! »

Elinalise leva son bouclier à la dernière seconde. L’instant d’après, un son grave retentit et Elinalise partit en vrille dans les airs. Elle roula sur le sol jonché de rochers et se remit sur pied d’un bond, comme un chat. La peur brillait dans ses yeux. Son attaque avait été inefficace.

Atofe avait créé des ondes de choc simplement en balançant son épée. Si Elinalise ne les avait pas bloquées avec son bouclier, elles auraient pu la transpercer.

« Ton jeu de jambes est impressionnant, je te l’accorde. Si tu t’entraînes avec moi, tu pourrais… », dit Atofe.

« Graaaaaah ! »

Zanoba se leva d’un bond, les bras ouverts, et fonça sur Atofe.

« Aaaah ! »

Il l’entoura de ses bras par devant, la liant sur place, puis la souleva jusqu’à ce que ses pieds ne touchèrent plus le sol.

« Hmph, salaud, n’as-tu pas honte ? Mettre tes bras autour de moi comme… guh ! »

Ses bras étaient comme un étau qui la serrait. Du sang noir avait jailli de la bouche d’Atofe. Apparemment, ce genre d’attaque était efficace ! Eh bien, elle reste encore un Roi-Démon immortel. Les dommages qu’elle subissait étaient sûrement temporaires.

« Maître, maintenant ! »

« … ! »

Ses mots m’avaient ramené à la réalité. Il avait maîtrisé Atofe. C’était notre chance.

« Cliff, vas-y maintenant ! Cours ! »

J’avais versé tout mon mana dans mon bâton. J’allais lancer une attaque générale sur la zone et assommer tous les soldats ennemis.

« Ok ! »

Lorsque Cliff se mit à courir, les chevaliers à proximité s’étaient mis au garde-à-vous et avaient préparé leurs épées. Malheureusement pour eux, il était déjà trop tard.

« Nova de givre ! »

De la froideur s’était échappée de mon bâton. Le sol s’était mis à craquer en gelant, et des doigts glacés filèrent vers les chevaliers qui nous entouraient.

« Ah ! »

« Guh ?! »

Alors que la confusion s’emparait d’eux, mon sort bloquait leurs pieds en place. Notre victoire était assurée. Je les avais tous pris au dépourvu, ils n’avaient aucune chance de se défaire de mon attaque.

Du moins, c’était ce que je pensais. Une voix retentit alors : « … des flammes déchaînées consument mon corps. Brûlez sur place ! »

Une vague de chaleur avait jailli d’un homme, enveloppant les autres. Cette chaleur commença à contrer ma Nova de givre. L’homme qui avait lancé le sort avait de la vapeur qui sortait de ses bras alors qu’il décongelait la glace.

C’était donc Moore…

Le vieux chevalier capitaine avait commencé son chant au moment où j’avais levé mon bâton, ce qui lui avait permis de contrer mon sort quelques secondes plus tard. J’avais été choqué par la quantité de pouvoir magique qu’il possédait, ainsi que par la rapidité avec laquelle il avait terminé son incantation. Je n’avais pas lésiné sur les moyens avec ce sort. Cependant, sa magie n’avait réussi à le libérer que lui et les deux gardes les plus proches de lui. Les autres étaient complètement encapsulés dans la glace. Il y avait encore une grande différence dans nos pouvoirs magiques, et j’avais gagné cette bataille.

Et maintenant, j’ai tué pour la première fois.

« Je suis impressionné par la puissance magique que tu possèdes. Être capable de tous nous congeler. Tout le monde, récitez l’incantation Brûler sur place ! »

« À vos ordres ! Esprit du feu qui préside à toutes choses entre le ciel et la terre… »

Alors que Moore criait, les autres épaules commencèrent à psalmodier le sort depuis l’intérieur de la glace dans laquelle ils étaient piégés.

Ils ne sont pas morts. Aucun d’entre eux n’est mort.

Cela devait être l’armure. Peut-être que ça leur donne une résistance naturelle à la magie de l’eau.

Eh bien, merde.

« Grrr… »

Atofe grogna alors que Cliff se glissait devant elle.

« Moore, ne le laisse pas s’échapper ! »

« Compris ! »

Sur l’ordre d’Atofe, Moore se mit en action. Quelques secondes plus tard, les deux autres chevaliers les plus proches de lui parvinrent à se dégeler de leurs prisons glacées et se précipitèrent à sa suite.

« Comme si j’allais te laisser passer ! »

Elinalise s’élança devant les deux, leur coupant la route.

« Rudeus ! Tu le prends ! »

Moore poursuivit Cliff sans un seul regard en arrière. Il se déplaçait rapidement pour un homme en armure. Pendant ce temps, Cliff portait une énorme charge. Il n’y avait que sept pas entre eux.

J’avais tourné mon bâton vers Moore.

« Canon de pierre ! »

Moore va utiliser le Mur de Terre pour essayer de bloquer mon Canon de Pierre.

Pas de problème. Je pouvais encore le faire. J’avais versé tout le mana que je pouvais dans mon bâton et j’avais libéré mon sort.

« Le mur de terre… gah ! »

Tout en continuant à courir, Moore jeta sa main vers moi en essayant de réciter son incantation, mais mon Canon de pierre traversa son bras comme une sorte de laser. Son bras, ainsi que l’armure qui le recouvrait, étaient partis en vrille dans les airs. La perte de ce membre l’avait fait trébucher, mais il n’abandonna pas sa poursuite.

« Accorde-moi ton pouvoir, Esprits de l’eau ! Brume profonde ! »

Moore récita un autre sort, créant une brume qui enveloppa tout ce qui se trouvait autour de lui. Il avait apparemment l’intention de l’utiliser comme un écran de fumée pour esquiver mon Canon de Pierre.

Il est pourtant capable d’exécuter ces incantations assez rapidement. Il a appris à réduire considérablement ses chants, tout comme Roxy.

« Coup de vent ! »

La bourrasque que j’avais déclenchée dispersa la brume, mais Moore ne fut pas découragé. Il ne montrait aucun signe de perte de concentration alors qu’il poursuivait Cliff. Peut-être que son armure noire résistait aussi aux sorts de vent.

Et maintenant ? Il n’y avait qu’une courte distance qui le séparait de Cliff. Il ne me restait plus beaucoup de chances.

Alors que je me creusais la tête pour trouver des idées, mon Œil de Prévoyance m’avait dit ce qui allait se passer ensuite.

Moore va commencer à réciter un sort tout en continuant à courir après Cliff.

« Esprits des terres arides, répondez à mon appel et livrez-moi… »

« Magie perturbatrice ! »

J’avais pratiqué cela avec Sylphie d’innombrables fois. La magie s’était dirigée vers Moore et interrompit le sort qu’il essayait de lancer.

« Impossible ! De la magie perturbatrice ?! »

Surpris, Moore baissa son regard sur sa main. Malgré tout, il continua à courir. Il n’y avait que cinq pas entre lui et Cliff maintenant.

« Marécage ! »

Dans la foulée, je lançai un autre sort sur lui avec ma main gauche afin de lui couper la route. Utiliser la magie à laquelle j’étais le plus habitué était un bon choix. Mon adversaire était peut-être un vétéran, mais les compétences de combat que j’avais cultivées au fil des ans fonctionnaient toujours contre lui. De plus, j’avais fait des simulations comme celle-ci lorsque je m’entraînais.

« Grrr ! »

Le sol entre Cliff et Moore se transforma en marécage. La boue avait la consistance de la colle, s’accrochant aux pieds de Moore. Bien qu’il semblait que cela serait suffisant pour l’arrêter…

« Dieu inconnu, réponds à mon appel et soulève la terre vers les cieux ! Lance de Terre ! »

Moore lança un sort à ses pieds. Un bloc de terre s’éleva, et il l’utilisa comme point de départ pour survoler mon Marécage.

« Khh ! »

Il ne voulait pas s’arrêter. Il continua simplement à bouger. Tout ce que je lui lançais, il le contrait ou y résistait.

C’était donc les capacités d’un mage vétéran…

« Rudeus, aide Cliff ! Dépêche-toi ! »

Elinalise m’appela de derrière moi.

« Je le sais ! »

Je lui avais jeté un bref regard. Elle était en train de se battre avec les soldats qui se tenaient à côté de Moore. Ils étaient deux contre un. Elle n’était pas leur cible, mais c’était tout ce qu’Elinalise pouvait faire pour les garder préoccupés.

« Libère-moi, bon sang ! Tout de suite ! N’as-tu donc aucune honte en tant qu’homme ? Arrête de t’accrocher à moi ! Au moins, échangeons des coups de poing ! », rugit Atofe.

Zanoba répondit : « Même si tu me tues, je ne te lâcherai pas ! »

Atofe lui avait déjà donné un coup de tête. Il gardait une prise en étau sur elle, même si le sang coulait de son front.

Pendant ce temps, les autres chevaliers se décongelaient lentement. De la vapeur remplissait la zone.

« Khh… »

Que pouvais-je faire pour déstabiliser Moore dans sa poursuite ? Il était fort, et il avait beaucoup plus d’expérience dans la lutte contre la magie. Les sorts normaux n’avaient pas fonctionné contre lui. Devrais-je lancer quelque chose de plus puissant sur lui ?

Non. Même si un sort puissant arrêtait Moore, cela ne servirait à rien si Cliff était pris dans l’explosion. De plus, Moore était incroyablement doué pour répondre à tout ce que je lui lançais, et il avait aussi cette stupide armure…

« … ! »

Ce fut à ce moment-là que j’avais réalisé que le sol sous moi était humide, résultat de la Nova de givre que j’avais utilisée quelques instants auparavant. Les soldats avaient utilisé Brûle sur place pour faire fondre la glace que j’avais créée, et maintenant le sol en était couvert. Moore ne faisait pas exception, ayant été le premier à se dégeler. Bien sûr, Elinalise et moi avions aussi de l’eau à nos pieds.

Si Atofe n’avait jamais vu ce type de magie auparavant, Moore ne l’avait sûrement pas non plus vu. Quelle que soit son expérience, il ne serait pas capable de contrer un sort qu’il n’avait jamais vu auparavant. Mais si je l’utilisais, nous serions tous touchés, Elinalise, Zanoba et moi-même. Seul Cliff resterait indemne. Il était en dehors du rayon d’action de mon sort. Il s’en sortirait.

J’avais fait mon choix à cet instant. Aucune d’hésitation.

« Foudre ! »

J’avais injecté assez de mana dans le sort pour étourdir tout le monde sans les tuer.

De l’électricité jaillit de ma main. Elle crépita dans l’air, enveloppant la zone avant de toucher le sol. Celle-ci traversa l’eau et toucha tout le monde dans les environs.

« Gyaaaah ! »

« Aaaah ! »

« Oooooh ! »

De la fumée s’élevait des chevaliers à l’armure noire alors qu’ils s’effondraient. Tout le monde fut pris par le choc, y compris Elinalise, Zanoba, Atofe, les autres soldats, Moore et moi-même.

« Ugh ! Gahh ! »

Le choc me traversa tout le corps, parcourant ma colonne vertébrale et mes articulations. Chaque partie de mon corps semblait se plier dans la mauvaise direction. Je n’avais pas utilisé assez de mana pour tuer, je savais donc que je m’en sortirais vivant. Mais cela n’avait pas empêché les ténèbres d’engloutir ma vision alors que je perdais conscience.

***

Partie 3

Au moment où j’étais revenu à moi, j’étais étalé sur le sol. Je me rappelais m’être évanoui, mais ça n’avait pas duré plus de deux secondes. Mon corps entier était paralysé. Au moins, j’avais ma vision.

Qu’est-il arrivé à Cliff ?

J’avais levé la tête.

Moore était à genoux, de la fumée s’échappant des fissures de son armure. Il avait une main tendue vers Cliff, et je pouvais faiblement l’entendre marmonner ce que je supposais être une incantation.

Je dois utiliser la magie perturbatrice… Non, je n’y arriverai pas à temps.

J’avais concentré le mana dans mon bras gauche. Même si mon bras droit était engourdi par le choc, ma prothèse de main pouvait encore bouger. J’avais déplié mes doigts et j’avais lançé un sort depuis ma paume.

« Lien de Vent ! », grogna Moore.

« Bras, Absorbe ! »

Le fouet d’air que Moore avait conjuré disparut en un instant.

« Quoi ?! »

La tête de Moore se retourna dans ma direction. Je ne pouvais pas voir son expression à travers son casque, mais sa surprise était claire.

Cliff ne s’était pas retourné. Il n’était plus qu’à trois pas du cercle magique. Personne ne pouvait l’attraper. Grâce à ma magie, ils ne pourraient même pas essayer s’ils le voulaient.

Mon sort avait également paralysé Atofe. Ses yeux étaient grands ouverts et me fixaient comme un tigre.

« Bâtard, tu nous as vraiment eus. La magie que tu as utilisée était bizarre. »

J’étais resté silencieux.

« Quand même, c’est quelque chose que j’attends avec impatience. Je veux que tu deviennes absolument mon subordonné. Kehehe. J’ai toujours voulu un mage comme toi. Je prendrai bien soin de toi, je te le promets. Kehehe… »

Elle me fit un sourire maniaque.

Je l’avais fixé en retour, sans me laisser intimider.

Étant un démon immortel, j’étais sûr qu’elle se remettrait plus vite que moi. Il n’y aurait plus d’échappatoire. Nous ne pouvions pas lui résister. Zanoba était inconscient. Et bien qu’il ait encore ses bras autour d’Atofe, ils semblaient prêts à céder à tout moment. Vu sa faible tolérance à la douleur, il allait probablement rester inconscient un moment.

C’était… la fin.

« … »

J’avais regardé Elinalise. Tout son corps tremblait alors qu’elle essayait de se lever. Elle avait probablement pris autant de dégâts que moi, mais elle ne voulait pas que cela l’arrête. Elle n’avait pas encore abandonné.

Tout est fini une fois que vous abandonnez. Le coach aux cheveux blancs dans Slam Dunk disait également ça.

Avec un peu d’effort, je pourrais faire la même chose.

Allez, on y va. Rentrons à la maison. Je veux rentrer. Je le dois.

Et quand je serais à la maison, hm… peut-être que j’aurais un petit moment coquin avec Sylphie, mais aussi avec Roxy. Je voulais aussi faire un câlin à la petite Lucie. De plus, j’avais promis d’enseigner à Norn l’art du sabre et la magie, et j’avais hâte de manger le riz d’Aisha. Lilia avait un énorme fardeau sur ses épaules, s’occuper de ma mère. Zenith finirait sûrement par retrouver la mémoire. Quand elle le fera, nous pourrons aller voir la tombe de Père ensemble.

Oui, c’est vrai. On continuera à sourire ensemble, comme on l’a toujours fait.

Ma vie dans ce monde était si follement agréable. Je devais la protéger. Je devais le faire.

Ok, je peux le faire. Bouge, Rudeus. Je m’en fous si c’est juste ton bras; tu peux au moins utiliser la magie.

Et mon bâton ? Où était-il passé ? J’en avais besoin pour utiliser mes sorts.

Ah, il est là.

En fait, je m’étais allongé dessus.

Désolé pour ça, Aqua Heartia. Je suis sûr que je devais être lourd.

Bref, je pouvais le faire. Je devais juste tenir jusqu’à ce que les secours arrivent. C’est tout. Il n’y avait pas besoin de gagner.

S’il te plaît, Maître Cliff. Je sais que tu détestes probablement le courage de Perugius, mais je t’en supplie, persuade-le. Je me fiche que tu ne puisses pas le faire immédiatement, mais si tu peux au moins envoyer des renforts dans l’année, ce serait génial.

« Quoi ? »

Elinalise laissa échapper un souffle étranglé.

J’avais relevé la tête et j’avais suivi son regard. Cliff venait d’arriver à l’entrée des ruines souterraines, où il était tombé sur l’un des soldats en armure noire.

« Pas possible. »

L’un d’entre eux était-il à l’intérieur pendant tout ce temps ?

« Ah… »

Pourquoi n’avais-je pas envisagé cette possibilité ? Cet écart était assez évident. Peu importe la stupidité d’Atofe, le fait qu’elle allait enquêter sur les ruines était certain.

Une obscurité s’était répandue en moi. L’émotion qui m’avait envahi était une émotion que je connaissais bien : le désespoir. J’avais envie de crier, de m’effondrer d’épuisement. Je ne verrais plus jamais Sylphie ou Roxy. À la place, je devrais m’entraîner avec cette idiote de Roi-Démon jusqu’au jour de ma mort. Alors que je me résignais à mon sort, toute la force de mon corps me quitta.

À ce moment-là, une voix surprise s’écria.

« Quoi… ?! »

Ce n’était pas moi. Ce n’était pas Elinalise ou Zanoba. Ce n’était également pas Moore.

C’était Atofe. C’était elle qui haletait en regardant Cliff.

« Ah, Dame Atofe… »

Le chevalier en armure dépassa Cliff, en boitant sur la pente. Quelque chose à propos de lui était… étrange.

« Le cercle magique là-dedans, il mène à Péru… »

L’instant d’après, quelque chose fendit horizontalement son corps. Il fut coupé en deux. L’individu lumineux qui apparut derrière lui avait des cheveux argentés, de petites pupilles dorées et des vêtements blancs couverts de taches de sang.

« Roi-Démon Immortelle Atoferatofe, hm ? »

L’homme qui était apparu à l’entrée des ruines parlait couramment la langue des démons.

« Je ne me serais jamais attendu à ce que tu sois ici, bien que j’ai pensé que quelque chose comme ça pourrait arriver quand j’ai connecté mon cercle de téléportation à celui de Rikarisu. »

Un certain nombre de personnes le suivaient. J’en avais reconnu deux : Arumanfi le Brillant et Sylvaril du Vide. Je n’avais pas encore appris les noms des autres, mais ils étaient six au total.

« Tes sales soldats ont souillé ma forteresse avec leur sang. »

Ah, c’est logique. Atofe est arrivée ici avant nous. Elle a dû trouver l’entrée des ruines et ordonner à ses soldats d’y entrer et de fouiller. Ceux qui ont trouvé le cercle de téléportation sont sans doute entrés pour voir ce qu’il y avait de l’autre côté. Ainsi, les démons sont entrés dans la forteresse flottante de Perugius.

« Peeerugiuuuus ! », hurla Atofe.

Le Roi Dragon Blindé lui-même se tenait devant nous.

*****

Dès qu’Atofe repéra Perugius, l’atmosphère autour d’elle changea. L’hostilité qui suintait d’elle ne ressemblait à rien de ce que nous avions vu auparavant. La façon dont elle montrait les crocs tout en lançant un regard noir me fit presque demander s’il n’avait pas assassiné ses parents.

« Perugius, espèce de salaud ! »

Bien que son corps soit encore engourdi par le choc, Atofe se releva et repoussa Zanoba. Son corps tomba, complètement mou. Elle l’ignora et garda le regard fixé sur Perugius. Ses ailes se mirent à battre rapidement tandis qu’elle concentrait sa force dans ses jambes et tentait de se lancer en avant, mais ses genoux se dérobèrent sous elle.

« Hah, hah… »

Perugius la fixa, les lèvres fendues en un sourire ravi.

« Oh ? C’est une agréable surprise, Atoferatofe. As-tu encore baissé ta garde ? Il semblerait que ta tribu de démons immortels ait tendance à le faire. »

« Alors ces gens… c’était tes sous-fifres, hein ? ! Ce tour de passe-passe… Était-ce juste pour pouvoir me tuer ? Qu’est-il advenu du serment que tu as fait à Kal ?! »

Perugius gloussa en la regardant de haut.

Submergé par la colère, Atofe lui cria dessus. Moore essaya de se diriger vers elle, les pieds chancelants, mais il ne parvint pas à l’atteindre. Les seuls qui furent épargnés par mon sort étaient Perugius et ses familiers, ainsi que Cliff.

La façon dont Perugius regardait Atofe était comparable à un tigre fixé sur sa proie favorite.

« Ne te méprends pas. Ces gens voulaient sauver leur amie, alors ils ont demandé mon aide. C’est tout. », dit-il

« Ne t’avise pas de me mentir ! Graaaah ! »

« Je tiendrai la promesse que j’ai faite à Kal. Il était mon meilleur ami. »

« Vous étiez peut-être amis tous les deux, mais je te déteste toujours autant ! »

Après une longue pause, Perugius répondit : « Je déteste aussi les gens comme toi. Tu es une idiote qui ne veut pas entendre raison. »

Il leva alors les deux bras, paumes vers le haut.

Le visage d’Atofe pâlit : « N-non, tu ne feras pas… »

Il ignora ses protestations et commença à chanter.

« Ce dragon ne vit que pour servir. Ses griffes sont si longues et si acérées qu’il ne peut jamais serrer sa main… »

J’avais l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part.

« Quand la rage le consume, il ne peut pas fermer le poing. Bien que ses griffes puissent se briser et que ses crocs tombent, tu comprendras bientôt quelle émotion consume ce dragon fidèle lorsqu’il abandonne sa dévotion ! »

Perugius prononça chaque mot, un par un. Au fur et à mesure qu’il le faisait, le mana proche se coalisait autour de lui.

« Ô général des dragons, toi qui as été le troisième à mourir, dont les yeux étaient les plus aiguisés, dont le corps était recouvert d’écailles blanches, moi, le Roi Dragon Blindé Perugius, t’invoque. »

Le temps que je réalise ce qui se passait, Atofe était entourée de deux portes, la séparant du reste d’entre nous. Toutes deux étaient ornées de dragons minutieusement sculptés et étaient très décorées. L’une était en argent, l’autre en or. Ils sortirent du sol au fur et à mesure que Perugius continuait son incantation.

« Ouvre-toi, Wyrmgate arrière. Ouvre-toi, Wyrmgate avant. »

Comme il l’ordonna, elles s’étaient ouvertes. Quelque chose se déversa de celle de droite et filtra dans celle de gauche. Ce n’était pas du vent. C’était quelque chose qu’on ne pouvait pas voir à l’œil nu, quelque chose que je connaissais bien.

Le mana. Il avait invoqué ces portes pour absorber le mana.

Mon propre pouvoir magique fut aspiré hors de moi. Ce n’était pas la même expérience que j’avais eue avec Orsted. La fuite était plus rapide cette fois, plus intense, et elle sapait mon endurance.

« Non, Dame Atofe, s’il vous plaît, fuyez… »

Moore, qui avait rampé vers nous, s’était complètement effondré.

Les jambes d’Atofe tremblaient encore violemment sous elle tandis qu’elle fixait Perugius d’un regard furieux.

« Perugiuuuus ! »

Son corps semblait plus petit qu’avant. Peut-être que ces portes absorbaient l’Aura de Bataille qu’elle avait enveloppé autour d’elle.

« As-tu sérieusement l’intention de briser ton serment ? ! »

« Je ne le romprai pas. Cependant, c’est une opportunité extrêmement rare que je ne peux pas me permettre de laisser passer. »

Perugius leva sa main droite. Elle était devenue blanche, rayonnant d’une lumière si vive qu’elle baignait toute la zone.

« Coup du Dragon Blindé, Première Taillade. »

Il laissa tomber sa main, et toute la lumière transperça Atofe.

« Je n’oublierai pas ça, Perugiuuuus ! »

Tout son corps s’était figé sur place. Le temps sembla s’arrêter pendant une seconde, puis elle fut projetée dans les airs. Son corps se divisa en deux. Elle dégringola ensuite hors de vue.

« Hmph. De toute façon, ce n’est pas comme si ça allait te tuer », murmura Perugius pour lui-même.

Ayant perdu tout intérêt, il tourna le talon pour partir.

« Sylvaril, va chercher les quatre autres et soigne leurs blessures. »

« Et les autres soldats ? »

« Laisse-les. »

« Je vois que le Grand Empereur du Monde Démoniaque Kishirika est aussi parmi eux. »

Dans le coin de ma vision, Kishirika était renversée sur le sol. Au moment où Sylvaril la mentionna, elle tressaillit sur place. Apparemment, elle avait aussi été touchée par mon attaque électrique.

Désolé pour ça.

« Laisse-la également. »

« À vos ordres. »

Apparemment, il allait oublier Kishirika. Dieu merci.

« Ouf. »

Alors que Sylvaril et les autres approchaient, j’avais poussé un soupir de soulagement.

Nous étions sauvés.

*****

Après cela, les familiers de Perugius nous aidèrent à retourner au cercle de téléportation. Nous avions tous dû utiliser leurs épaules pour nous soutenir pendant que nous marchions, sauf Cliff, bien sûr. Il parla à Kishirika pendant que les familiers s’occupaient de nous. Le temps que je regarde dans leur direction, Kishirika gloussait pour elle-même alors qu’elle disparaissait au loin, libre à nouveau. La prochaine fois que nous la verrons, j’espérais que nous aurions plus de facilité à la trouver… mais ce n’était pas vraiment important pour le moment.

Après que nous nous étions tous téléportés à la forteresse, Sylvaril coupa la connexion entre leur cercle et celui près de Rikarisu. Il n’y avait plus de chemin pour retourner sur le Continent Démon.

On nous avait conduits à l’infirmerie pour nous soigner de l’électrocution. Cliff s’était occupé de nous. En fait, il s’était porté volontaire.

« Je n’ai jamais vu de brûlures comme ça », marmonna-t-il en utilisant sa magie pour nous soigner.

Même si nos blessures ne mettaient pas notre vie en danger, les brûlures avaient pénétré assez profondément pour endommager définitivement nos corps si nous ne recevions pas de traitement. Je me sentais coupable d’avoir blessé Elinalise et Zanoba à ce point, mais si je ne l’avais pas fait, nous n’aurions pas mis hors d’état de nuire ce roi-démon immortel.

Cliff avait fait particulièrement attention en soignant les blessures d’Elinalise. Il s’inquiétait probablement des cicatrices résiduelles. De son côté, Elinalise trouva son inquiétude si attachante que dès qu’il eut fini de la soigner, elle le porta quelque part.

Zanoba était resté inconscient même après avoir été guéri. Il m’avait vraiment sauvé ma peau là-bas. Aucune gratitude ne pourrait le remercier pour cela. Aussi inestimable que soit l’amitié, je devais le remercier pour tout ce qu’il avait fait. Je ne manquerai pas de lui faire part de ma reconnaissance à son réveil.

Après avoir été complètement guéri, et alors que je pouvais à nouveau bouger, j’étais allé voir Sylphie. Elle était allongée dans son lit, en train de lire un livre, mais quand j’étais entré, celle-ci leva les yeux et inclina la tête.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? »

Sans répondre, je m’étais silencieusement glissé dans le lit et j’avais enveloppé mes bras autour d’elle. Elle laissa échapper un cri de surprise, qui m’avait poignardé au cœur. C’était comme un rejet. Bien que blessé par cela, je l’avais quand même serrée fort dans mes bras.

Le rire d’Atofe résonnait encore dans mes oreilles, tout comme le désespoir que j’avais ressenti lorsque mon corps entier était si engourdi que je ne pouvais plus bouger. Je savais que je n’allais pas mourir dans ce combat. Atofe se retenait, et même ses chevaliers ne nous avaient pas attaqués avec toute leur puissance. La magie utilisée par Moore n’était pas non plus assez dangereuse pour tuer, mais cela ne l’avait pas rendue moins terrifiante. Si Perugius n’était pas arrivé, Atofe nous aurait capturés et nous aurait fait signer son contrat. Je n’aurais eu plus jamais la chance de tenir Sylphie dans mes bras comme ça. Je ne pourrais pas non plus voir Lucie grandir. Ou Roxy, ou Norn, ou Aisha, aucune d’entre elles.

Cette seule pensée m’avait profondément secoué. Assez pour que mon corps entier tremble de peur. Il n’y avait rien de plus précieux que la chaleur que je tenais dans mes bras en ce moment.

Soudain, une main effleura mes cheveux. Sylphie me caressait la tête en y passant ses doigts doux, délicats et chauds. Elle retourna joyeusement mon étreinte. Elle n’avait même pas demandé d’explication, elle me serra simplement dans ses bras. C’était suffisant pour moi. Avec mes bras enroulés autour d’elle, je m’étais endormi, soulagé.

***

Chapitre 9 : Une journée dans la forteresse volante

Partie 1

Deux jours passèrent en un clin d’œil.

Après avoir repris connaissance, Zanoba fit joyeusement le tour du château, appréciant tous les objets artisanaux qui s’y trouvaient. Le fait de pouvoir se déplacer librement l’avait mis de bonne humeur. J’étais soulagé qu’il se soit complètement remis de mon sort électrique. S’il n’avait pas repris conscience, je n’aurais pas su quoi dire à Ginger.

Cliff, d’un autre côté, avait changé. Immédiatement après la bataille, il avait parlé avec Kishirika. Je m’étais demandé de quoi il s’agissait. Il se trouvait qu’ils discutaient de sa récompense pour l’avoir aidée auparavant, un œil de démon. Elle lui donna l’Oeil d’Identification. Il lui permettait de regarder n’importe quel objet et de comprendre ses caractéristiques. Il l’avait choisi afin d’être capable d’aider si quelque chose comme la maladie de Nanahoshi se reproduisait. Comme toujours, Cliff n’était nul autre qu’héroïque.

Cet héroïsme, cependant, ne l’aidait pas à maîtriser l’œil. Il luttait avec lui. Apparemment, tout ce qu’il regardait était accompagné d’une étiquette avec un nom et une explication. Pour lui, le monde entier était inondé de textes. Il ne pouvait pas se déplacer sans qu’Elinalise le guide par la main. J’étais sûr qu’il finirait par le maîtriser. Quand il y arriverait, les gens l’appelleraient sûrement Cliff le Sage ! En attendant, il devra probablement porter un cache-œil.

La suivante était Nanahoshi.

Nous avions fait une décoction avec les feuilles que nous avions ramenées du Continent Démon et lui avions fait boire le tonifiant. Peu de temps après, Nanahoshi commença à se plaindre qu’elle devait aller aux toilettes. Yuruzu l’aida à se rendre à l’infirmerie et… pour préserver son honneur, je vous épargnerai les détails. Disons simplement qu’elle était en voie de guérison.

« Comment te sens-tu maintenant ? », avais-je demandé.

Nanahoshi était toujours alitée. Son teint s’était considérablement amélioré, mais la fatigue persistait. Elle avait aussi perdu beaucoup de poids. C’était comme si tout ce qu’elle avait dans le ventre avait été évacué, ne laissant derrière elle qu’un squelette.

« Je me sens un peu mieux. »

Par mesure de sécurité, elle devait se reposer un mois de plus, mais elle était au moins de meilleure humeur maintenant.

Son expression était différente de son habituelle tension. On aurait plutôt dit qu’elle était étourdie par son réveil. Ses cheveux étaient en désordre et dépassaient dans tous les sens. J’avais l’habitude de penser qu’elle avait un mode de vie malsain, mais elle se brossait les cheveux au moins tous les jours.

« Merci de m’avoir aidée. », dit-elle en inclinant la tête, les mains entourant une tasse chaude de thé d’Herbes Sokas.

Sa formalité et sa sincérité étaient quelque chose de rare à voir.

« J’apprécie vraiment le fait que tu as pris autant de risques pour aller chercher ces feuilles de thé pour moi. Tu, hum… m’as vraiment aidée. »

Il y avait quelque chose de profondément troublant à l’entendre parler comme ça.

Nan, je suis sûr qu’elle se sent juste faible, elle est donc un peu dans les vapes.

« Pas de problème. »

« Tu t’es aussi occupée de moi la dernière fois que j’ai eu des problèmes. Je t’ai dit des choses assez insensibles, et pourtant tu m’as aidée sans jamais m’en vouloir. Je ne sais même pas comment commencer à te remercier… »

Elle m’avait jeté un regard empli de culpabilité.

Je n’avais jamais vu Nanahoshi agir si poliment. Peut-être que les capacités de Yuruzu de l’Expiation pouvaient transférer des personnalités en plus de l’endurance.

« Maintenant que j’y pense, j’étais plutôt désinvolte et grossière avec toi, même si tu es plus âgé que moi. »

« Ça ne me dérange pas du tout. Dans ce monde, je n’ai que dix-huit ans. », dis-je en secouant la tête

« Et quel âge avais-tu avant de venir ici ? »

« Trente ans. Mais ne t’inquiète pas pour ça. Oublions cette histoire d’âge. Et tu n’as pas besoin d’être aussi poli. Tu peux me parler comme tu l’as toujours fait. »

« D’accord. »

Son expression était sereine tandis qu’elle buvait lentement son verre, comme si elle pouvait en ressentir les effets immédiats.

Je m’étais raclé la gorge : « Je suis sûr qu’ils te l’ont déjà dit, mais ta maladie… »

« Ne disparaîtra pas complètement. Oui, je le sais. »

Nanahoshi n’était pas complètement guérie du syndrome de Dryne. L’Herbe de Sokas avait récupéré temporairement le mana qui s’accumulait en elle, mais si elle n’était pas traitée, il s’accumulerait aux mêmes niveaux qu’avant. Comme elle n’était pas de ce monde, elle n’était pas immunisée contre le syndrome comme le reste des gens ici. Heureusement, boire du thé à l’Herbe de Sokas tous les jours l’empêcherait de s’accumuler.

Il y avait aussi la possibilité que même un peu de magie puisse la rendre malade. La prochaine maladie qu’elle contracterait pourrait être quelque chose que même Kishirika ne connaissait pas, quelque chose d’encore plus ancien que le syndrome de Dryne. Tant qu’elle était ici, elle ne pouvait pas complètement éviter le mana. Il était partout, dans l’atmosphère, dans la nourriture que nous mangions.

« Nanahoshi, tu dois retourner chez toi. Tu ne peux pas mourir ici. »

« … Oui. »

« Je ferai tout ce que je peux pour t’aider à trouver un moyen de rentrer. »

« Mais je… »

« Je n’ai pas besoin de ta gratitude. Mais si je m’attire des ennuis en cours de route, j’espère que tu seras là pour moi en retour. »

Nanahoshi commença à renifler alors que les larmes montaient dans ses yeux. Elle laissa échapper un sanglot étouffé, sa voix dépassant à peine un murmure quand elle me dit : « Merci. »

J’avais attendu patiemment qu’elle arrête de pleurer.

Elle continua à sangloter un peu, les yeux rouges et gonflés. Elle dit d’une voix nasillarde : « Mais je vais rentrer chez moi. »

« Oui. Je suis sûr que tu veux rentrer aussi vite que possible. »

« Non, je veux dire que je pourrais ne pas être en mesure de te rembourser pour tout avant de partir. »

Attends, elle veut donc me rembourser pour tout avant de rentrer chez elle ? Elle est plus consciencieuse que je ne le pensais.

« Il n’est pas nécessaire que tu te mettes la pression comme ça. Tu m’as quand même déjà aidé avant aussi. »

« Je l’ai fait pour te remercier de m’avoir aidé dans mes recherches. »

« Très bien, alors j’aimerais avoir des conseils détaillés sur un petit sujet. »

« Sur quelle sorte de sujet ? », dit-elle en fronçant les sourcils

« Par exemple, que veut une fille de mon âge ? Sylphie et moi avons un long avenir devant nous. Nous sommes mariés et avons un enfant, mais je ne sais toujours pas ce qui lui passe par la tête. Comme vous avez à peu près le même âge, je me suis dit que tu saurais peut-être quelque chose. »

« Sur ce que veut Sylphie ? »

Nanahoshi se caressa le menton et fixa sa couverture. Elle semblait réfléchir sérieusement à la question. Elle est vraiment déterminée à me rendre la pareille.

« Tu n’as pas à répondre maintenant. Tu peux attendre qu’on se dispute ou que je veuille me réconcilier avec Sylphie. », dis-je.

« D’accord. »

Nanahoshi hocha la tête alors que son expression me semblait sincère.

Bien qu’elle soit proche en âge de Sylphie, il y avait beaucoup de choses qui les séparaient. Elles venaient de mondes différents et Sylphie était mariée. Nanahoshi ne pouvait pas la comprendre complètement. Même moi, je n’avais aucune idée de ce que les gars de mon âge pensaient.

« Dans ce cas, nous allons en rester là. Il ne fait aucun doute que ton corps est encore faible, alors prends ton temps pour récupérer. »

« Oui, je le ferai. Merci. », me répondit Nanahoshi.

J’avais quitté la pièce. Si je restais trop longtemps avec elle, je risquais de rendre Sylphie à nouveau jalouse. Elle était mignonne dans cet état, mais je ne prenais aucun plaisir à la rendre anxieuse. Je ne voulais pas qu’elle doute de mon amour. Et le fait que je n’avais pas encore réussi à le faire était un échec de ma part.

*****

Et tandis que je marchais dans le couloir, la lumière du soir entrait par les fenêtres.

Ah, le coucher de soleil est magnifique, quel que soit le monde dans lequel on vit.

Je n’aimais pas trop les hauteurs, mais la vue depuis le grand jardin de la forteresse flottante était tentante. De là, je pouvais regarder la mer de nuages tandis que le soleil se cachait derrière l’horizon.

J’aimais moi aussi me faire dorloter à l’occasion. Avec cette pensée à l’esprit, je continuais ma route en direction de l’extérieur.

Les arbustes étaient parfaitement taillés, et il y avait des dizaines de fleurs que je n’avais jamais vues auparavant. Le soleil s’enfonçait alors sous les nuages, illuminant la zone dans une lumière radieuse, la faisant ressembler à un mirage.

Si j’amenais Sylphie dans un endroit comme celui-ci et que je lui murmurais des mots doux, comment réagirait-elle ? La connaissant, elle deviendrait probablement rouge vif, baisserait son regard vers le sol et me serrerait la main. Sa réaction serait sûrement adorable.

Très bien, une fois que Sylphie sera complètement rétablie, essayons !

Je voulais faire la même chose avec Roxy, mais hélas, les démons étaient interdits dans la forteresse. De plus, ça ne se passerait probablement pas très bien, vu la personnalité de Roxy. Elle me regarderait probablement d’un air absent et me dirait : « Tu sais que tu n’as pas besoin d’utiliser ces phrases ringardes avec moi, n’est-ce pas ? ». Elle serait de toute façon prête à coucher avec moi. Elle était suffisamment franche, même si elle n’en avait pas l’air.

Mais ce n’est pas ça ! Il ne s’agit pas de sexe. Je veux juste qu’on s’aime ! Je voulais qu’on regarde le coucher de soleil ensemble. Roxy dirait : « C’est vraiment beau, n’est-ce pas ? » Et je répondrais, « Oui, mais pas aussi beau que toi. » Et puis elle rougirait en faisait semblant d’être gênée, c’était ce que je voulais voir !

Eh bien, elle n’est de toute façon pas ici, je n’aurai donc jamais cette chance.

« Hm ? »

Alors que je marchais, perdu dans mes pensées, j’avais repéré une table au bord du jardin. Trois personnes étaient assises autour.

« Et c’est là que mon maître a utilisé sa magie. Cette lumière violette a jailli de sa main droite et carbonisé le corps d’Atofe, la paralysant sur place. »

« Aha. C’est donc sa magie qui l’a affaiblie à ce point. »

« La magie du Seigneur Rudeus semble ne pas connaître de limites. »

Zanoba, Ariel et Perugius discutaient tranquillement. Et tandis que la lumière du soleil du soir les baignait, ils semblaient apprécier leur conversation. Luke et Sylvaril attendaient à proximité, mais ils ne participaient pas à la conversation. Ils se tenaient simplement debout et écoutaient la conversation de Zanoba.

« Maître Elinalise et moi avons été pris dans son attaque, mais je ne pense pas qu’il y ait un autre mage au monde capable d’utiliser un tel sort en dehors de mon maître. »

« J’ai entendu dire que ça ressemblait à un éclair. Mais s’il a été capable de paralyser Atofe, comme tu le dis, il devait être assez puissant. », répondit Perugius.

« Et ? Que s’est-il passé après ça ? Comment s’est terminée la bataille ? », demanda Ariel.

« Malheureusement, je crains d’avoir perdu connaissance à ce moment-là, je suis donc incapable de… Ah, voilà l’homme lui-même. »

***

Partie 2

Le regard de Zanoba me trouva, je n’avais donc pas d’autre choix. Je m’étais incliné et m’étais dirigé vers leur groupe.

« Bonsoir. Vous organisez un goûter ? »

« Oui, Maître ! Le Seigneur Perugius a dit qu’il voulait savoir comment s’était déroulée notre bataille contre Atofe, je lui expliquais donc les moindres détails. »

« Je vois. »

J’avais jeté un coup d’œil à Perugius. Il semblait de bien meilleure humeur que lors de notre première audience.

« J’ai entendu dire que c’est ta magie qui a tant affaibli Atofe, Rudeus », dit-il.

« Non, c’est en grande partie grâce à Zanoba qui l’a bloquée sur place. Si j’avais dirigé mon sort vers elle sans son aide, elle l’aurait peut-être dévié. »

« Je vois, oui. Héhé, cette image d’elle est toujours présente dans mon esprit. »

Son visage s’était fendu d’un rictus obscène.

Il déteste donc vraiment Atofe à ce point ? Il était de bonne humeur.

« Vous semblez être de bonne humeur », avais-je dit.

« Bien sûr que je le suis. Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’aurais pensé avoir l’occasion de me venger de quelqu’un qui m’a fait tant de fois de la peine que j’en ai perdu le compte. »

« Une vengeance, vous dites ? »

« Oui. Une rancune, si tu veux, qui dure depuis un certain nombre d’années. »

Il faisait probablement référence à la guerre qui s’était déroulée il y a 400 ans, la guerre de Laplace. Perugius était un jeune aventurier à l’époque, mais il avait aidé les humains, en combattant sur le front. Atofe avait également pris la tête de certaines des forces des démons, agissant en tant que général. Perugius l’avait rencontrée à plusieurs reprises sur le champ de bataille. Comme il était jeune et inexpérimenté, il n’avait pas été capable de la battre, mais avait subi des blessures mortelles à chaque rencontre. Deux personnes l’avaient sauvé à l’époque : le Dieu Dragon Urupen, un frère plus âgé que Perugius, et le Dieu du Nord Kalman.

Perugius ne pouvait que serrer les dents de frustration à chaque défaite. Il avait prévu de se venger d’Atofe, mais le Dieu du Nord Kalman l’avait épousée. Quand Kalman mourut, il fit faire aux deux le serment de ne pas s’entre-tuer. Ainsi, Perugius n’était jamais retourné sur le Continent Démon, détruisant ses chances de se venger. Il avait presque abandonné tout espoir de se venger d’Atofe, mais le moment était plus parfait qu’il ne l’aurait imaginé. Il s’en était pris à elle sans qu’elle ne s’en prenne à lui en retour. Ce fut ce qui l’avait mis sur un petit nuage.

« Je dois te remercier pour ça. Tu as fait un travail splendide. », dit Perugius.

« Êtes-vous sûr que le fait de briser votre serment envers le Dieu du Nord Kalman soit une bonne chose ? »

« Il nous a interdit de nous entre-tuer. Je suis sûr qu’il ne s’offusquerait pas d’une raclée unilatérale. »

Battre un adversaire sans défense pour quelque chose qu’ils avaient fait il y a des siècles me semblait assez barbare. Bien que cela en dise long sur la profondeur de la rancune qu’ils partageaient.

« Il semblerait que je t’ai un peu mal jugé. Je devrais te donner une sorte de récompense », dit Perugius.

« Je n’ai pas vraiment besoin d’une récompense. »

Non, merci. Ne compte pas sur moi. Je ne veux pas le pouvoir, pas comme Atofe l’a proposé.

« Ah oui, une fois que Nanahoshi aura fini de se rétablir, je t’apprendrai personnellement à utiliser la magie d’invocation. »

« Euh, je ne vais pas rester coincé ici sans pouvoir rentrer chez moi pendant les dix prochaines années si j’accepte, n’est-ce pas ? », dis-je en hésitant.

« Ne me compare pas à Atofe. »

Oh, eh bien, tant que je pouvais rentrer chez moi, il n’y avait aucune raison de refuser. Je voulais en savoir plus sur la magie d’invocation et de téléportation. De plus, je pourrais être confronté à une crise similaire à l’avenir. Cela ne ferait pas de mal d’apprendre d’autres manières de se battre, juste au cas où. Je n’aimais pas les conflits, mais dans ce monde, il fallait un minimum de force pour échapper au danger. Je pensais que ce serait suffisant pour protéger ma famille, mais après l’hydre et ce qui s’était passé cette fois, je pouvais voir assez clairement que je n’étais pas assez puissant. Je voulais penser que les situations où j’aurais à combattre quelque chose de ce niveau seraient rares, mais mieux vaut prévenir que guérir.

« Hum, Seigneur Perugius, pensez-vous que vous pourriez vous entraîner avec moi ou m’apprendre à mieux me battre ? Ça ne me dérange pas si c’est après les leçons d’invocation. »

« Hmph. Est-ce à cause de ta rencontre avec Atofe ? Ou bien n’es-tu pas déjà satisfait de la puissance que tu possèdes ? »

Ah, merde. Maintenant, son humeur s’est dégradée. C’est pas bon signe.

« Ce n’est pas ça. J’ai juste pensé que ce serait bien d’avoir de meilleures options si je devais à nouveau avoir ce genre de problème. »

Après une longue pause, il dit : « Très bien. Je vais te donner un objet afin que tu puisses me contacter. Sylvaril. »

Il lui lança un regard.

Sylvaril sortit une flûte de sa poche, une flûte qui ressemblait à une tour avec un dragon enroulé autour.

« Si tu l’utilises dans un endroit avec lequel j’ai un lien, Clearnight du Tonnerre rugissant l’entendra, et Arumanfi viendra te voir. »

J’avais accepté la flûte et l’avais rangée. Il semblerait qu’il viendrait m’aider si jamais j’en avais besoin. Ce n’était pas non plus une mauvaise solution.

« Hm, on dirait que le soleil s’est couché. »

J’avais jeté un coup d’œil en arrière, la lumière du soir s’était estompée. Maintenant, la lune planait dans le ciel. Assez étrangement, la zone autour de nous n’était pas sombre. C’était grâce à la lueur bleue que les fleurs du jardin dégageaient.

« Cette table est faite avec des illuminateurs. Vas-y, assied-toi. Pourquoi ne pas continuer à discuter un peu ? », expliqua Perugius.

Obéissant, je m’étais assis.

*****

« L’artisanat des nains était vraiment à son apogée avant la seconde grande guerre humano-démoniaque. »

« En effet. Si les nains n’avaient pas perdu leur patrie pendant le conflit, ils pourraient encore réaliser des chefs-d’œuvre aujourd’hui. »

Perugius était en fait un type intéressant une fois qu’on avait commencé à parler avec lui. Il possédait une grande sagesse et aimait les beaux-arts. C’était aussi un homme de culture qui appréciait le travail créatif.

« La race naine a heureusement perduré. Ils possèdent des mains si fiables, je suis sûr qu’ils produiront un jour un autre artisan capable de créer de superbes œuvres. »

« À ce propos, je crois que tu as dit que l’un d’entre vous élevait un tel artisan. », dit Perugius pour rediriger la conversation.

« Oui, même s’il n’en a pas l’air, mon maître a une connaissance approfondie des figurines. Nous avons pensé que si nous enseignions ces techniques à un nain, nous pourrions atteindre de nouveaux sommets. », dit Zanoba en hochant la tête.

« Tu m’as montré une figurine de Rudeus. C’était assez intéressant. Le fait qu’il ait pu créer une réplique d’une personne avec autant de détails est assez incroyable. »

Les deux hommes appréciaient leur conversation. Malheureusement, je n’avais pas le niveau de connaissances qu’ils possédaient, et je n’étais donc pas en mesure de les suivre. La discussion était quand même assez intéressante pour que je l’écoute.

« Non, vous me flattez trop. », dis-je.

« Pas besoin d’être humble », dit Perugius.

« Je suis d’accord. Sylphie m’a souvent dit à quel point tu es talentueux, Seigneur Rudeus. »

Il y avait en fait un participant de plus à notre goûter. Pendant que les deux autres discutaient joyeusement, cette participante essaya d’apporter ses propres suggestions et connaissances. Malheureusement, ses tentatives furent vaines. Ces deux-là étaient si hardcore qu’elle, comme moi, ne pouvait espérer suivre.

« Ce n’est pas seulement de la magie. Le Seigneur Rudeus s’y connaît aussi en arts. C’est vraiment une personne étonnante. »

« Merci, Princesse. »

La troisième roue du carrosse de la conversation n’était autre qu’Ariel Anemoi Asura. Elle voulait désespérément l’aide de Perugius, mais elle ne savait pas comment gagner ses faveurs. Je souriais, mal à l’aise, alors qu’elle me couvrait d’éloges exagérés. Pendant la plus grande partie de la conversation, elle s’était transformée en un robot qui s’insérait maladroitement et répétait les mêmes lignes génériques. Il était évident qu’elle n’avait rien de substantiel à ajouter à la conversation.

Elle a encore un long chemin à parcourir.

« À propos, Seigneur Perugius, nous pensions mettre certaines de ces figurines sur le marché prochainement. Pourrions-nous vous demander votre avis sur cette idée ? », lâcha Zanoba.

Ce dernier attrapa une boîte qu’il avait laissée à ses pieds, une boîte que j’avais déjà vue.

« Oh ? »

Intrigué, Perugius le regarda. Mais lorsque Zanoba souleva le couvercle, son humeur se dégrada rapidement.

« Une figurine de Superd ? »

« J’aurais dû savoir que vous la reconnaîtriez au premier coup d’œil. »

Les lèvres de Perugius s’étaient amincies.

Zanoba sortit la figurine de Ruijerd que Julie avait fabriquée. D’un point de vue stylistique, elle était un peu différente de celle que j’avais faite, mais la pose et le design général la rendaient plus vraie que nature. Mais ce n’était pas suffisant pour satisfaire Perugius.

« Tu me poses cette question, sachant à quel point je déteste les démons ? »

Il fixa la figurine de Ruijerd avec dégoût avant de cracher : « Tu ferais mieux de renoncer à toute illusion de vendre cette chose. »

C’était comme je m’y attendais, sans espoir. Perugius détestait vraiment les démons. C’était une personne plutôt tolérante, mais il avait plus de préjugés contre les démons que n’importe quelle personne que jamais rencontré. Zanoba aurait dû savoir que montrer une figurine de Superd à quelqu’un comme Perugius ne ferait que l’irriter. À quoi jouait-il ?

« Néanmoins, le modèle de cette figurine est quelqu’un envers qui vous avez une dette, Seigneur Perugius », dit Zanoba.

« Une dette, dis-tu ? »

Perugius fronça les sourcils. Après avoir réfléchi un instant, il écarquilla les yeux.

« Ne me dis pas que tu as utilisé Ruijerd Superdia comme modèle ? »

« Si, nous l’avons fait. Vous m’avez dit que lors de votre dernier combat contre Laplace, ce fut le Seigneur Ruijerd qui vous avez aidé. »

Les mots glissèrent doucement sur la langue de Zanoba. Il ne parlait pas de ça à la volée. Ils avaient pris le thé plusieurs fois sans moi, Zanoba avait dû obtenir cette information de Perugius auparavant. Je voyais maintenant où cela allait nous mener, et cela me donnait de l’espoir.

***

Partie 3

« Bien sûr, je suis parfaitement conscient de votre dégoût pour les démons. Cependant, je crois aussi que si les compétences de mon maître étaient exposées au public, ce type d’artisanat prendrait le monde d’assaut. N’aimeriez-vous pas voir cela se produire ? Imaginez ça : un monde splendide, débordant d’art. »

« Hmm… »

Perugius fit une grimace.

Nous étions si près de le convaincre. Peut-être que je devrais me joindre à la conversation, moi aussi ?

« Je déteste les Superds. Ils se déplacent dans l’obscurité, massacrant des vies innocentes. Bien qu’il soit également vrai que sans l’aide de Ruijerd, je ne serais pas en vie aujourd’hui. Cependant… »

« Seigneur Perugius, Ruijerd regrette les choses qu’il a faites dans le passé », avais-je lâché.

« Il regrette ? », dit Perugius en inclinant la tête.

Maintenant, comment dois-je expliquer ça… ?

« Oui. Laplace l’a trompé. »

« Laplace, tu dis… »

Le visage de Perugius s’était assombri.

On dirait que je suis sur la bonne voie.

« C’est exact. Laplace lui a donné une lance qui l’a privé de ses sens. Ruijerd a été manipulé pour déshonorer tout son clan. Pire, il a même tué sa propre famille. Maintenant, il a honte de lui et déteste Laplace pour ce qu’il a fait. »

Perugius écouta en silence.

« C’est pourquoi il parcourt le monde en ce moment, à la recherche d’un moyen de restaurer l’honneur de son peuple. Notre plan est un moyen de l’aider dans son entreprise. J’ai aussi une grande dette envers Ruijerd. Si vous êtes reconnaissant de l’aide qu’il vous a apportée, alors j’espère que vous approuverez ce que nous faisons, comme une façon de le remercier. »

Perugius croisa les bras, ferma les yeux et fronça les sourcils. Après un long silence, il finit par dire : « Je n’ai que faire des Superds et de leur réputation, mais je dois honorer mes dettes. »

« Oh, alors ? »

« Faites comme vous voulez. »

Même s’il n’était pas content, Perugius avait au moins acquiescé. Nous pouvions maintenant vendre nos figurines de Ruijerd sans craindre qu’Arumanfi surgisse de nulle part et détruise notre boutique. En fait, si quelqu’un désapprouvait notre façon de faire, nous pourrions lui dire que Perugius nous avait donné sa permission. Je n’avais aucune idée du poids de son nom, mais vu sa notoriété, cela sera sûrement utile.

En tout cas, Zanoba avait un argument convaincant. Il était capable de se faufiler dans un sujet aussi difficile. Il m’impressionnait de plus en plus ces derniers temps. Je dois apprendre de son exemple.

« Nous apprécions votre considération. »

Zanoba et moi avions incliné la tête. Nous étions à un pas de la vente de ces figurines au public.

Attends-moi encore juste un peu, Ruijerd.

« Puisque nous en parlons, Maître, pourquoi ne pas faire goûter ton talent au Seigneur Perugius ? »

Zanoba s’était tapé la paume de la main comme si cette idée venait de lui venir à l’esprit.

« Mon talent ? »

« Tu sais, ta capacité à fabriquer ces figurines à partir de rien. »

J’avais jeté un coup d’œil à Perugius, qui hocha la tête en signe d’approbation.

« Montre-moi. Je suis intéressé par ta magie. »

Et ce fut ainsi que commença ma démonstration en temps réel de fabrication d’une figurine. J’avais fait la même chose que d’habitude : j’avais utilisé la magie de terre pour créer la forme générale, puis je m’étais attaqué à chaque partie jusqu’à ce que la figurine soit complète. Cette fois, j’avais décidé de créer une figurine de la taille d’une figurine Nendoroid. Cela avait facilité les choses et m’avait permis de la terminer rapidement. La qualité ne sera pas optimale, mais les pièces étaient au moins simples à construire. J’avais créé un masque d’oiseau sur le visage de la figurine. Ce sera une figurine de Sylvaril.

« Est-ce Sylvaril ? Tu es plutôt adroit. »

Les yeux de Perugius étaient fixés sur moi pendant que je travaillais, observant attentivement chaque étape. Il semblait très intéressé. Je me demandais s’il pouvait vraiment voir mon mana. Ou peut-être pouvait-il simplement sentir comment je le manipulais. C’était quand même un héros légendaire.

« Je n’aurai jamais cru que quelqu’un puisse utiliser la magie de terre d’une telle façon. »

« Si vous avez une requête, je peux faire tout ce que vous voulez », avais-je proposé.

« Très bien. Dans ce cas, apporte-moi une figurine de haute qualité que tu feras, et je te l’achèterai. »

Super, nous avions maintenant un client régulier. Vu que nous n’avions aucune idée de l’endroit où Badigadi avait disparu, il était important de s’assurer une autre opportunité commerciale comme celle-ci.

« Dans ce cas… »

Ariel prit la parole, rejoignant la conversation.

« Nous avons aussi de splendides artisans dans le Royaume d’Asura. »

Elle continua avec un discours sur la compétence de leurs artisans, et promit qu’elle ferait installer une statue de Perugius une fois qu’elle serait sur le trône.

Pendant tout le temps qu’elle radotait, Perugius avait l’air ennuyé. Et au moment où elle en avait terminé, ce dernier cracha : « Les artisans d’Asura ne créent des œuvres que pour satisfaire la vanité de la noblesse. Il n’y a rien d’intéressant dans leur art. »

« … Quoi ? »

Ariel resta sans voix.

Comme pour enfoncer davantage le clou dans le cercueil, Perugius continua : « Si tu deviens vraiment reine, n’auras-tu pas des choses plus importantes à faire que de créer une statue de moi ? »

« Eh bien, je… »

Perugius l’avait coupée : « Ou bien est-ce que détourner les impôts des peuples pour vivre dans le luxe est ta définition d’un dirigeant ? »

« N-Non, pas du tout. Mes excuses. J’ai parlé à tort et à travers. S’il vous plaît, oubliez ce que j’ai dit. »

Ariel baissa son regard, essayant de faire marche arrière. Il était difficile de croire que cette personne déprimée débordait normalement de charisme et de confiance.

Pourtant, la façon dont Perugius l’avait froidement repoussée était déplacée. La détestait-il vraiment à ce point ? Ce qu’elle avait dit lui avait-il vraiment mis la puce à l’oreille à ce point ?

« Attends, Ariel Anemoi Asura », cria Perugius alors qu’elle tentait de s’enfuir.

Son regard oppressant la transperçait.

« Qu’est-ce qu’être roi signifie pour toi ? Que possède un vrai roi ? »

« Eh bien… ils sont sages, écoutent leurs ministres, et n’oublient pas leur position dans la société… »

Perugius secoua la tête, ne la laissant même pas finir : « Faux. Le roi d’Asura que j’ai connu était un vrai roi, mais il n’était pas du tout comme tu le décris. »

« Quel roi ? »

« L’homme qui a pris le trône à la suite de la guerre de Laplace, mon ami juré, Gaunis Freean Asura. »

J’avais déjà entendu parler du roi Gaunis. Il était le dernier membre survivant de la famille royale d’Asura après la guerre de Laplace. Il était devenu un grand souverain qui avait unifié le pays après qu’il fut ravagé pendant le conflit. Les combats avaient fait des ravages sur les terres d’Asura, mais ses compétences de monarque avaient empêché le pays de sombrer dans la guerre civile.

« J’ai entendu dire que le roi Gaunis était un grand souverain. Je doute de pouvoir suivre ses traces. »

Perugius secoua à nouveau la tête : « Il n’était pas grand. C’était un lâche qui détestait les conflits et fuyait toujours. Il ne pouvait pas étudier pour sauver sa vie, ne possédait aucune compétence au combat, et il se faufilait toujours dans un pub pour reluquer les femmes qui s’y trouvaient. Il n’avait pas l’ambition de monter sur le trône, mais il avait la qualité la plus importante qu’un dirigeant puisse avoir. C’est, je crois, ce qui a fait de lui un vrai roi. »

« Quelle était cette qualité ? »

« Si tu peux toi-même m’apporter cette réponse, alors je t’apporterai mon soutien. »

Ah, c’est une sorte de mise à l’épreuve qu’il lui fait passer. Il teste Ariel, pour voir si elle est quelqu’un qui mérite son aide ou non.

« La qualité la plus importante qu’un roi puisse avoir », dit Ariel en faisant écho tout en se caressant le menton en fixant la table.

Elle essayait probablement de se souvenir des histoires qu’elle avait entendues sur le Roi Gaunis.

Il me semble que ce type était juste un idiot complet. Ou peut-être était-il un génie déguisé, comme Oda Nobunaga ?

Perugius s’était alors tourné vers moi.

« Rudeus. Qu’est-ce que tu en penses ? »

« Je crains de ne pas savoir comment répondre à la question, étant donné que je ne suis pas un membre de la royauté. »

« Quelle réponse ennuyeuse ! Tu n’as pas besoin de réfléchir à la réponse, dis simplement ce qui te vient à l’esprit. »

C’est quand même un peu fort.

Un roi, hein ? Qu’est-ce qu’un roi était censé être en premier lieu ? Je savais qu’ils apparaissaient souvent dans les histoires fantastiques, mais que faisaient-ils vraiment ? C’était quelqu’un au sommet. Je savais que c’était le dirigeant d’un pays, comme notre Premier ministre. Pour être honnête, je ne m’intéressais pas beaucoup à la politique, même dans ma vie précédente. Tout ce que je faisais, c’était de regarder comment les autres personnes en ligne réagissaient aux politiciens et de suivre leur exemple.

« Personnellement, je pense que je préférerais un dirigeant qui peut se mettre à la place des gens du peuple, plutôt que quelqu’un qui se fie à ses propres capacités. »

« Aha. »

Perugius expira, semblant impressionné par ma réponse fade.

« Ariel, ce garçon vient de me donner une bien meilleure réponse que toi. »

Après une pause, elle argumenta : « Mais une personne ne peut être roi si elle ne pense qu’au peuple. »

« C’est vrai. Et ce n’est pas comme si Gaunis n’avait pas tout le temps pensé qu’au peuple. Cependant, ceux qui l’entouraient lui ont apporté leur aide, et il a été capable de supprimer tout potentiel soulèvement en Asura. »

« Donc vous dites que les capacités d’un roi sont insignifiantes ? »

« Est-ce ce que tu penses ? Un pays qui fait d’un imbécile son dirigeant est-il un bon pays à tes yeux ? »

L’expression d’Ariel se contorsionna de tristesse et de frustration. Qu’est-ce que Perugius essayait exactement de lui faire dire ? Je n’en avais aucune idée. Eh bien, ce n’était pas comme si j’en avais vraiment besoin. Je n’avais aucune intention de monter sur un trône. Peut-être que Perugius essayait en fait de tester la détermination et le caractère d’Ariel. Peut-être qu’il n’y avait pas de « bonne » réponse.

Quand même, est-ce que la position de roi est si grande que ça vaut la peine de se donner tout ce mal pour l’obtenir ?

« Tu devrais y réfléchir longuement et sérieusement, Ariel Anemoi Asura. »

Après une brève pause, Perugius dit : « Maintenant, il est tard. Pourquoi ne pas retourner à la forteresse ? »

Avec ça, notre goûter se termina.

Je me souviendrai longtemps de l’allure d’Ariel alors que nous retournions à l’intérieur, ses épaules s’affaissant vers l’avant tandis qu’elle traînait les pieds, Luke sur ses talons.

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