Mushoku Tensei (LN) – Tome 11

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Chapitre 1 : Faire face aux sœurs Greyrat

Partie 1

Après un long et éreintant voyage, mes sœurs Norn et Aisha étaient enfin arrivées chez moi, dans la ville de Sharia. En ce moment, elles étaient assises à la table à manger, mangeant quelque chose que j’avais rapidement préparé.

« Est-ce bon ? », avais-je demandé prudemment.

« Oui ! C’est génial ! », répondit Aisha.

Norn était restée silencieuse. Elle ne mangeait pas avec autant d’enthousiasme que sa sœur, mais elle n’avait pas fait la grimace et ne s’était pas non plus plainte. Je n’étais pas à la hauteur de Sylphie en cuisine, mais j’avais au moins réussi à faire quelque chose de comestible.

En parlant de Sylphie, elle était partie au travail un peu plus tôt. Elle voulait rester dans le coin, mais ses responsabilités envers la princesse Ariel devaient passer en premier. J’avais choisi de prendre un jour de congé pour pouvoir discuter avec mes sœurs.

Une fois qu’elles avaient terminé leur repas, nous étions allées toutes les trois dans le salon. Aisha et Norn s’étaient assises l’une à côté de l’autre sur le canapé, et j’avais pris la chaise en face d’elles. Après leur avoir servi du thé et les avoir laissées se détendre un moment, j’avais finalement décidé d’aborder le sujet principal.

« Eh bien, je suppose que j’aurais dû le dire plus tôt, mais… c’est bon de vous voir toutes les deux. Je suis vraiment content que vous soyez arrivées ici saines et sauves. »

« Merci, frère aîné. C’est un plaisir d’être ici. », dit Aisha avec un sourire pudique.

Ma jeune sœur portait comme d’habitude un uniforme de femme de chambre. Sa tenue était un peu trop grande pour elle la dernière fois que nous nous étions rencontrés, mais elle lui allait parfaitement maintenant. En fait, à en juger par les petites pièces que je voyais ici et là, c’était probablement exactement la même tenue qu’avant.

Elle semblait être curieuse à propos de ma maison. J’avais remarqué que sa queue de cheval brune et soignée se balançait d’avant en arrière tandis qu’elle jetait des regards dans le salon.

« … »

Norn, quant à elle, fixait tranquillement le sol à la manière d’une enfant beaucoup plus jeune. Elle portait une jolie robe bleue ornée de quelques froufrous — un vêtement assez typique pour les enfants de Millishion, mais qui se remarquait forcément ici. Ses cheveux dorés semblaient un peu plus longs que ceux d’Aisha, mais c’était difficile à dire, puisqu’elle les avait attachés derrière sa tête avec une grosse pince à la mode.

« On dirait que tu t’es bien débrouillée pendant le voyage jusqu’ici, Aisha. Je suis impressionné. »

« Naturellement. J’étais très motivée pour te revoir aussi vite que possible, cher frère. »

Aisha arborait toujours ce sourire calme, mais quelque chose dans sa façon de parler m’avait paru un peu étrange.

« Euh… Écoute, c’est ici que tu vas habiter à partir d’aujourd’hui. Tu peux te détendre un peu si tu veux. Être un peu plus décontractée, peut-être ? »

« Merci beaucoup, vraiment. Mais même si nous sommes une famille, c’est toujours ta maison. Il ne serait pas juste que je m’impose à toi sans rien offrir en retour. J’espérais pouvoir t’aider au moins dans les tâches ménagères. », répondit Aisha.

Oui, j’avais l’impression qu’elle était vraiment… distante. Ou peut-être juste formelle. En fait, ça me mettait mal à l’aise.

« Par ailleurs, ma chère sœur… »

« Oui, mon très cher frère ? »

« Tu pourrais peut-être arrêter de parler comme ça ? S’il te plaît ? »

« Oh, mais je ne pourrais pas. Tu me parles toujours si poliment ! Comment pourrais-je ne pas faire de même ? »

Ah, c’était donc ma faute. J’avais tendance à être un peu formel dans mes propos — apparemment, cela avait donné à Aisha l’impression qu’elle devait faire de même.

« D’accord, je serai plus décontracté avec toi à partir de maintenant. »

« Je t’en prie. Nous sommes après tout frères et sœurs. Mais je vais continuer à m’adresser à toi poliment, puisque tu es le chef de cette famille. », dit Aisha avec un sourire.

Oh, c’est bon. Suis juste mon exemple, ok ?

Eh bien, peu importe. Ce n’était pas une mauvaise idée pour elle de s’entraîner à parler de manière formelle, choisir le bon ton pour une situation donnée était après tout une compétence sociale précieuse. Pourtant, il semblerait qu’Aisha avait interprété ma politesse comme une marque montrant que je voulais la garder à distance. Est-ce que toutes les personnes que j’avais rencontrées ces dernières années pensaient la même chose ? J’avais tendance à adopter un discours formel dans toutes mes interactions, car cela me semblait plus respectueux… mais peut-être devrais-je essayer de plaisanter la prochaine fois que je croiserai une vieille connaissance.

« Hey, Ruijerd, comment ça va ? Tu as vraiment changé, mec ! Tu as pris du poids ou quoi ? Cette barbe est nouvelle aussi ! Quoi ? Tu n’es pas Ruijerd ? Merde, tu as aussi changé de nom ? C’est bien de voir que tu es au moins toujours ce connard grincheux. »

… À la réflexion, peut-être pas. C’est normal de parler poliment à quelqu’un qu’on respecte, non ? Rien que d’imaginer essayer de badiner avec Ruijerd ou Roxy me donnait envie de me frapper au visage.

« Eh bien, quoi qu’il en soit… c’est bon de vous avoir toutes les deux ici. Il nous faudra peut-être un peu de temps pour nous habituer à vivre dans la même maison, mais nous y arriverons. »

« Bien sûr ! », dit Aisha avec énergie.

Son enthousiasme était palpable. Ça me rappelait l’attitude de Pursena quand on lui faisait miroiter un morceau de viande. Je sentais qu’Aisha était prête à faire tout ce que je lui demandais en ce moment.

Norn, elle, ne disait toujours rien et l’expression de son visage était plutôt sombre. J’avais eu le sentiment qu’elle n’était pas venue volontairement pour rester avec moi. La façon dont nous avions été réunis n’avait probablement pas aidé non plus. De son point de vue, j’étais rentré ivre à la maison avec une femme étrange à mon bras.

Pour le moment, il semblerait préférable de prendre les choses lentement et de la traiter avec précaution.

« Bref, je ne savais pas que tu t’étais marié avec Sylphie ! D’ailleurs, quand est-ce que c’est arrivé ? Tu as dû être surprise aussi, n’est-ce pas, Norn ? », dit Aisha.

Norn secoua légèrement la tête à cette tentative de l’attirer dans la conversation.

« Je ne me souviens pas… vraiment de Mlle Sylphie. »

C’était un peu décevant, mais c’était logique. Aisha avait étudié l’étiquette de base avec Sylphie au village de Buena, alors que Norn n’avait pas passé beaucoup de temps avec elle.

« Alors, quelle est l’histoire, mon cher frère ? Qu’est-il arrivé à cette fille Éris avec qui tu étais avant ? », demanda Aisha tout en se penchant vers l’avant avec enthousiasme.

Je n’avais pas envie de revenir sur ce sujet, mais… c’était logique qu’elles soient curieuse à ce sujet.

« Eh bien, tu vois… »

Souriant maladroitement, j’avais pris quelques minutes pour mettre mes sœurs au courant des récents développements dans ma vie. J’avais commencé par mon retour dans la région de Fittoa, où je m’étais séparé d’Éris et étais devenu un aventurier. J’avais mentionné que j’avais contracté une maladie et que je me rendais à l’Université de magie dans l’espoir de trouver un remède. Puis j’avais expliqué que j’avais rencontré Sylphie ici, et qu’elle avait réussi à guérir ma maladie.

Bien sûr, je n’avais pas précisé que la maladie était un dysfonctionnement érectile ni le moyen par lequel Sylphie l’avait guéri. Ce n’était pas le genre de choses dont on parlait avec des filles de 10 ans. J’avais pris soin de mentionner que Sylphie se trouvait dans une situation un peu délicate qui l’obligeait à s’habiller en homme en public. La princesse Ariel m’avait déjà donné la permission de l’expliquer à tous ceux qui avaient besoin de le savoir.

Pour être honnête, il aurait été plus judicieux de ne pas en parler à mes petites sœurs. Elles n’étaient après tout que des enfants. Mais si elles devaient vivre avec nous à partir de maintenant, elles allaient inévitablement découvrir la vérité à un moment ou à un autre, ou au moins commencer à avoir des soupçons. Compte tenu des problèmes que cela pourrait causer, j’avais choisi de leur donner un aperçu de la situation dès le départ.

« … Et je suppose que cela nous amène au présent. »

Après cinq minutes environ, j’avais couvert tous les événements les plus importants.

Norn fixait toujours le sol d’un air troublé, mais Aisha m’étudiait avec inquiétude.

« Alors, ta maladie est partie, maintenant ? Pour de bon ? », avait-elle demandé.

« Oui, je suis complètement guéri. Il n’y a plus de quoi s’inquiéter. Néanmoins, je fais encore une séance de rééducation tous les quelques jours. »

« Hmm, d’accord. Oh, j’allais oublier ! », murmura Aisha pensivement avant de frapper ses mains ensemble.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« J’ai quelque chose pour toi de la part de papa. Il m’a dit de te le donner dès que je te trouverais. »

Se levant du canapé, elle se précipita au deuxième étage. Elle n’avait pas tardé à redescendre en trottinant, une boîte rectangulaire dans les mains.

« Voilà ! »

Pour une raison quelconque, la chose était sécurisée par trois gros cadenas. Prendre des précautions supplémentaires ne faisait bien sûr pas de mal, mais cela donnait l’impression d’annoncer au monde entier qu’il y avait quelque chose de précieux à l’intérieur. Mais peut-être que les verrous étaient juste là pour empêcher Aisha et Norn de fouiller dans le contenu et de le perdre.

J’avais utilisé un peu de magie pour ouvrir les trois serrures simultanément.

« Oh ! Uhm, j’ai les clés ici, si tu veux… »

« Hm ? Ah, merci. »

Aisha s’était figée de surprise avec un trousseau de clés dans sa main. Je les lui avais pris et les avais mis dans ma poche. Ce n’était pas comme si j’en avais besoin. Il était maintenant temps d’ouvrir la boîte mystérieuse.

« Uh, Wow… »

Eh bien, c’était une cachette. Il y avait une quantité significative d’argent à l’intérieur, dont une douzaine de pièces d’or royale, et une petite horde de divers métaux précieux. Il était difficile d’estimer leur valeur exacte au premier coup d’œil, mais ils rapporteraient une jolie somme si je les vendais tous.

Ce devait être le soutien financier dont Paul avait parlé dans sa lettre. Si je l’utilisais avec sagesse, cela suffirait à maintenir ma famille à flot pendant une dizaine d’années. Je devais m’assurer que je ne le dépensais pas inconsidérément.

Il y avait aussi deux feuilles de papier attachées à l’intérieur du couvercle de la boîte. Je les avais enlevées et j’avais jeté un coup d’œil.

La première était une lettre de Paul, la même qui m’était parvenue quelques jours auparavant. Mais la seconde était un message de Lilia. Elle décrivait en détail l’état actuel de l’éducation d’Aisha et de Norn et expliquait ce qu’elle considérait comme leurs « défauts ».

De l’avis de Lilia, Aisha était une enfant talentueuse qui échouait rarement dans tout ce qu’elle entreprenait, mais cela lui avait laissé une tête enflée. On m’avait conseillé d’être strict avec elle. Norn était une petite fille ordinaire, mais le fait d’être constamment comparée à sa sœur à l’école l’avait rendue maussade et renfermée, et elle se montrait dure aux yeux de tous. On m’avait demandé de la traiter avec douceur et gentillesse.

J’avais l’impression que Lilia était assez bizarrement un peu dure avec sa fille. Elle semblait toujours se considérer comme la maîtresse ou l’amante de Paul, plutôt que comme sa seconde épouse. Peut-être que ça avait quelque chose à voir avec ça ? Honnêtement, mon instinct me disait de traiter mes petites sœurs aussi équitablement que possible.

Pourtant… d’après cette lettre, Aisha était vraiment une enfant remarquablement douée. Il y a un an, Lilia était à court de choses à lui apprendre. Elle avait une bonne maîtrise de la lecture, l’écriture, les mathématiques, l’histoire et la géographie. De plus, elle était douée pour le nettoyage, la lessive, le ménage et la cuisine. Elle avait même atteint le niveau débutant dans le Style du Dieu de l’Eau — et aussi avec les six éléments de base de la magie.

Alors qu’elle avait été inscrite dans une école à Millishion, Roxy et les autres étaient arrivés peu après, Aisha n’avait donc pratiquement pas passé de temps dans une salle de classe ces derniers temps. Et pourtant, elle était arrivée jusqu’ici. Ce n’était pas étonnant que Norn ait un peu un complexe d’infériorité.

***

Partie 2

Norn était fondamentalement une enfant ordinaire. Elle n’avait pas de forces ou de faiblesses notables au niveau scolaire. Cela la plaçait à minima bien en avance sur Éris à son âge. Dans la plupart des classes, elle se situait au milieu du peloton, ou juste un peu en dessous. Cependant, sa vie avait été sérieusement perturbée par tous ces voyages. Vu les circonstances, on pouvait dire qu’elle s’en sortait plutôt bien. Elle n’avait en tout cas pas renoncé à s’améliorer.

Il n’y avait pas d’autres messages dans la boîte. J’avais vraiment espéré quelques mots de Roxy, mais il s’agissait de lettres familiales intimes, elle s’était donc probablement abstenue par politesse.

« Très bien. Une fois que vous serez toutes les deux installées, je suppose que notre prochaine étape sera de vous faire retourner à l’école. », avais-je dit en posant les lettres.

« Quoi ?! Non ! »

Pour une raison inconnue, ce fut Aisha qui s’était immédiatement levée pour objecter. J’avais été un peu surpris par cela. Peut-être que sa dernière expérience dans le système éducatif n’avait pas été très agréable.

« Je n’ai plus rien à apprendre à l’école, Rudeus ! J’ai travaillé très dur pour pouvoir être une bonne servante pour toi ! »

« D’accord, mais… »

« Je veux être ta servante ! Tu as promis, tu te souviens ?! Regarde, j’ai toujours ce truc que tu m’as donné ! »

Défaisant sa queue de cheval, Aisha m’avait montré ce qu’elle avait utilisé pour la maintenir en place. C’était une partie du protecteur de front que je lui avais donné à l’époque. Elle avait modifié la plaque de métal protectrice pour en faire un ornement de cheveux.

Je devais admettre que ça m’avait fait plaisir de voir qu’elle avait gardé cette chose toutes ces années. Mais ça n’avait rien à voir avec le sujet du moment. Honnêtement, j’étais d’accord pour qu’elle n’aille pas à l’école si elle ne le voulait pas. Votre désir d’apprendre de nouvelles choses était plus important que le fait d’être assis dans une salle de classe toute la journée. Et si vous n’avez pas cette envie, l’école n’était qu’une perte de temps. J’étais sûr que mon passage au collège ne m’avait rien apporté.

Cela dit, la lettre de Paul m’avait clairement ordonné d’inscrire mes deux sœurs à l’école. Le concept d’éducation obligatoire n’existait pas vraiment dans ce monde, mais quand même…

« Bon, eh bien… je veux au moins que tu passes l’examen d’entrée à l’Université de la Magie. Je prendrai ma décision en fonction des résultats. »

« Hein ? Ooh, j’ai compris. D’accord ! Pas de problème ! »

Le sourire d’Aisha était plein de confiance. Elle semblait convaincue qu’elle pouvait obtenir les meilleures notes à n’importe quel test que je lui proposais. Bien sûr, si elle y arrivait, elle pouvait sans doute arrêter l’école. Et je serais en mesure de justifier ma décision à notre père.

« Norn, pourquoi tu ne passerais pas le test aussi, pendant qu’on y est ? »

Les yeux de Norn s’étaient tournés vers moi au moment où j’avais parlé, mais elle n’avait pas bougé la tête. Ça commençait à m’énerver. Est-ce que cette gamine allait me donner le traitement silencieux pour le reste de ma vie ou quoi ?

« Je pense que je pourrais vraiment échouer », avait-elle finalement murmuré après une longue pause.

C’était comme si c’était la première fois qu’elle me parlait vraiment. Ce qui n’était bien sûr pas vrai du tout, mais je me sentais quand même soulagé. Ça faisait vraiment mal d’être ignorée.

« Ne t’inquiète pas trop pour ça, Norn. N’importe qui peut entrer dans cette école s’il a assez d’argent », avais-je dit.

« Quoi… ? Je ne veux pas que tu m’achètes une place ! »

Oups. Je suppose que j’avais fait croire que j’allais la faire entrer en douce par la porte de derrière.

« Hey, Norn ! Tu ne devrais pas parler à Rudeus comme ça ! », siffla Aisha.

« Tu as entendu ce qu’il a dit, non ? Il a dit qu’il allait soudoyer quelqu’un pour me laisser entrer ! »

« Eh bien, peut-être que si tu pouvais passer un test pour sauver ta vie, il n’aurait pas besoin de le faire ! »

« Me traites-tu de stupide ?! », cria Norn en attrapant sa sœur par les cheveux.

Aisha attrapa le poignet de Norn en retour et lui donna un coup au visage. En un clin d’œil, elles se tiraient et se griffaient furieusement, mais sans trop d’efficacité.

Dans un sens, c’était presque agréable de voir un combat aussi normal entre deux enfants. C’était mieux que de voir l’une d’elles frapper l’autre à la mâchoire, puis de l’enjamber pour la battre brutalement. Cela dit, bien qu’une petite bagarre ne soit pas la pire chose au monde, celle-ci était de ma faute. Je devais intervenir.

« Arrêtez ça, vous deux. »

Les mots étaient sortis plus brusquement que je ne l’avais prévu. Les deux avaient sursauté et avaient instantanément arrêté de bouger leurs mains.

« … »

Norn avait de nouveau baissé les yeux vers le sol, son expression étant encore plus maussade qu’auparavant. Je pouvais voir des larmes s’accumuler dans ses yeux.

Nous avions clairement un petit problème ici. Elle était encore plus sensible à ce sujet que je ne le pensais.

« Laisse-moi te l’expliquer, Norn. L’université de cette ville permet à tout le monde d’y aller, quels que soient leur âge, leur race ou leurs talents… tant qu’ils peuvent payer les frais. Je ne voulais pas dire que j’allais payer quelqu’un pour te laisser entrer. »

Reniflant doucement, Norn essuya les larmes de ses yeux, mais ne répondit pas.

« Tu te souviens de ma tutrice Roxy, n’est-ce pas ? Elle est aussi venue ici. C’est une bonne école, avec beaucoup de professeurs sympas qui peuvent t’apprendre toutes sortes de choses. Tu pourrais y trouver quelque chose qui t’intéresse. »

J’avais commencé à dire qu’elle pourrait trouver quelque chose dans lequel elle était meilleur que sa sœur, mais je m’étais ravisé au milieu de la phrase. Ce n’était vraiment pas le bon moment pour les comparer.

Norn continua à regarder le sol pendant un moment, mais elle finit par parler.

« OK. Je vais le faire cet idiot de test. »

Dès que les mots étaient sortis de sa bouche, elle repoussa bruyamment sa chaise et sortit du salon.

Aisha cria dans son dos : « Norn ! On n’a pas encore fini de parler ! »

« Oh, la ferme ! »

Norn monta les escaliers en tapant du pied. Quelques secondes plus tard, une porte claqua au deuxième étage.

Cela allait… être vraiment délicat. La fille était clairement à un âge difficile, et elle avait une personnalité piquante. Je n’étais pas sûr d’être bien équipé pour la gérer.

« Honnêtement, Norn ne changera jamais. C’est tellement ennuyeux de devoir faire plaisir à des enfants boudeurs. N’es-tu pas d’accord, Rudeus ? », dit Aisha en haussant les épaules.

Nous avions aussi quelques problèmes sur ce front. Ce genre d’attitude n’allait pas vraiment aider les choses.

« Aisha… »

« Oui ? »

« Je ne veux pas que tu insultes Norn comme ça. Surtout pas à propos de ses performances à l’école. »

« Quoi ? Mais elle essaie à peine, Rudeus. », dit Aisha en faisant la moue

« Ça peut te paraître comme ça, bien sûr. Mais je pense qu’elle fait de son mieux, à sa façon. »

« … Eh bien, si tu le dis. Je vais essayer de garder mes opinions pour moi. »

C’était agréable à entendre, mais elle ne semblait pas particulièrement disposée. Tout ce que je dirais ne serait probablement pas très convaincant pour le moment. Je ne les connaissais pas très bien, et je n’avais pas la moindre idée de la façon de traiter avec des filles de dix ans.

Ça allait être un chemin semé d’embûches.

*****

En début d’après-midi, j’avais laissé mes deux sœurs à la maison et m’étais rendu à l’Université de Magie. Je m’étais dirigé vers les bureaux de la faculté, j’avais trouvé le vice-principal Jenius et j’avais rapidement expliqué la situation.

« Elles étaient toutes les deux scolarisées dans d’autres écoles auparavant, c’est ça ? Je pense qu’elles devraient donc être en mesure de suivre les cours d’introduction. Il serait préférable qu’elles passent l’examen le plus tôt possible. »

Après une petite discussion, nous avions décidé de fixer la date de l’examen dans sept jours. Elles n’auraient pas beaucoup de temps pour étudier, mais ce n’était pas vraiment un problème.

« Je dois dire que je suis plutôt excité de les rencontrer. Si ce sont vos sœurs, elles doivent être très talentueuses. », dit Jenius.

« L’une d’elles est une sorte de prodige, mais l’autre n’est qu’une fille ordinaire. »

« J’espère que vous n’êtes pas encore modeste. Je m’attendais à ce qu’elles soient toutes deux capables de lancer des sorts silencieux. »

« Non, non, rien de tout ça… »

Alors que nous nous engagions dans ce va-et-vient poli, une pensée sans rapport m’était venue à l’esprit.

« Au fait, Vice Principal Jenius, savez-vous si Badigadi est sur le campus aujourd’hui ? »

« … Le Seigneur Badigadi ? Non, je ne crois pas l’avoir vu aujourd’hui. »

« Ah. Très bien, alors. »

Pour un gars si grand et si fort, Badi pouvait être vraiment insaisissable quand il le voulait. Mais quand il décidait de faire une apparition, il était impossible de le manquer.

« Si vous avez des affaires avec lui, je pourrais lui transmettre un message… »

« Non, il n’y a rien d’urgent. J’espère juste pouvoir m’asseoir et discuter avec lui d’une de nos connaissances communes. Je pense qu’il pourrait y avoir un malentendu que je pourrais éclaircir. »

« Compris. Si je le vois, je lui en ferai part. »

J’avais remercié poliment le vice-principal pour son aide, puis j’avais poursuivi mon chemin.

J’avais l’intention de rentrer directement chez moi après, mais j’avais un peu de temps libre, alors j’étais passé voir Nanahoshi à la place. J’avais frappé à sa porte et étais entré, mais j’avais trouvé sa salle de recherche vide. C’était inhabituel à cette heure-ci. La fille était essentiellement une grabataire.

J’avais jeté un coup d’œil dans sa salle d’expérience dédiée, mais elle n’y était pas non plus. On m’avait strictement interdit d’entrer dans sa chambre, mais j’avais frappé à la porte, juste au cas où.

« Hmm ? Guhhhh… »

Un long et misérable gémissement émergea de l’intérieur. On aurait dit qu’elle était en détresse.

J’avais hésité, me demandant si je devais essayer d’entrer. Mais après un petit moment, Nanahoshi avait ouvert la porte elle-même. Son visage était d’une pâleur alarmante.

« Uh, hey. Est-ce que tu vas bien ? »

« Ma… ma tête me fait mal… je pense… que je vais être malade… »

Gah. Elle pue l’alcool.

Maintenant que j’y pensais, le fait qu’elle avait la gueule de bois n’était pas une surprise. Elle avait vraiment fait une pause la nuit dernière. Au contraire, elle avait eu de la chance de ne pas s’être empoisonnée à l’alcool.

« Viens t’asseoir une seconde, Nanahoshi. Je vais t’arranger ça. »

J’avais traîné mon amie titubante dans sa salle d’expérience, l’avais assise sur une chaise, puis avais pris sa tête entre mes mains. Après avoir lancé un sort de désintoxication de base, j’avais ajouté un peu de magie de guérison pour soulager la douleur.

« Ouf… Merci, Rudeus. Je t’en dois une. »

Secouant lentement la tête, Nanahoshi pressa ses doigts sur ses tempes. Après un moment, elle se retourna et mit le masque qu’elle avait laissé sur sa table.

Je parlais à Silent Sevenstar maintenant, apparemment.

« Quoi qu’il en soit, as-tu besoin de quelque chose de ma part ? Si c’est à propos de ta récompense, elle n’est pas encore prête. J’apprécierais que tu patient un peu. »

Ses paroles étaient toujours aussi froides, mais il y avait une pointe de gêne dans sa voix. Serait-elle l’une de ces « kuuderes » dont j’avais tant entendu parler ?

« Je n’ai besoin de rien. Mes deux petites sœurs ont débarqué chez moi tout à coup, alors je suis passé au campus pour leur faire passer l’examen d’entrée. Je me suis juste arrêté pour te voir, puisque j’étais dans le coin. », avais-je dit.

« … Tes sœurs ? Attends, ce sont tes sœurs de l’autre monde ? Ont-elles aussi été amenées ici ? »

« Nan. Ce sont mes sœurs de ce monde. Elles sont nées et ont été élevées ici. »

« Je vois. Eh bien, si elles sont tes sœurs dans ce monde, j’imagine qu’elles sont plutôt adorables, » murmura Nanahoshi pensivement tout en fixant mon visage.

« Attends, tu me complimentes sur mon apparence ou quoi ? »

« Selon les normes de notre ancien monde, tu es objectivement un bel homme. Je ne sais pas à quoi tu ressemblais de l’autre côté, mais là, tu pourrais passer pour un mannequin européen. N’es-tu pas d’accord ? »

« Euh, je suppose que oui. »

Je ne m’attendais pas à ça…

***

Partie 3

Je devais faire attention à ce que je faisais avec cette fille. Dans ma vie antérieure, j’aurais pu penser qu’elle avait un faible pour moi. Mais je n’étais plus vierge, bon sang ! Je n’étais même pas célibataire ! Elle n’allait pas me faire perdre la tête aussi facilement.

« Quel âge ont-elles ? », demanda Nanahoshi.

« Je pense qu’elles ont toutes les deux 10 ans. »

« Je vois. J’ai en fait un petit frère qui a à peu près le même âge. Mais je suppose qu’il est plus âgé que moi maintenant, si le temps passe au même rythme chez nous… »

C’était difficile à dire à travers le masque, mais elle avait l’air nostalgique. Elle se souvenait probablement de sa vie au Japon. Personnellement, je n’avais pas beaucoup de souvenirs agréables associés au mot frère.

« Eh bien, tu me donnes maintenant envie de pudding », marmonna Nanahoshi.

Quoi ? D’où est-ce que ça vient ?

« Euh, as-tu de bons souvenirs de pudding ? »

« Le petit con avait l’habitude de manger ceux que je mettais au frigo pour plus tard. Ces trucs étaient en plus vraiment chers… »

Un truc classique de petit frère. Ça ne m’avait pas semblé être le plus beau des souvenirs, mais Nanahoshi avait clairement le mal du pays. Elle regardait le plafond, retenant ses larmes. J’avais détourné les yeux pour ne pas l’embarrasser.

« Eh bien, de toute façon. Je repasserai bientôt, d’accord ? », avais-je dit.

« Très bien… Euh, au fait, désolée pour tous les problèmes de tout à l’heure. Tu as beaucoup amélioré l’opinion que j’ai de toi. »

« Heh. Mais ne tombe pas amoureuse de moi, petite. Tu vas te brûler… »

« Pardon ? Est-ce que tu t’entends bien là ? »

« Allez ! C’était censé être un trait d’humour ! »

Une fois que je lui avais expliqué cela, Nanahoshi gloussa un peu, mais ça semblait un peu forcé. Les enfants de nos jours ! Ils n’appréciaient pas les classiques.

En tout cas, la fille n’était clairement pas en état de mener des expériences aujourd’hui. Je n’avais pas non plus le temps d’aider. Nous devrons reprendre nos recherches plus tard, une fois que les choses se seront un peu calmées.

*****

Une fois la journée d’école terminée, j’avais retrouvé Sylphie et nous étions rentrées ensemble. Je voulais avoir son avis sur Norn et Aisha. Elle était beaucoup plus proche de leur âge, j’espérais donc qu’elle pourrait avoir quelques idées.

Mais avant que je puisse aborder le sujet, Sylphie prit la parole.

« Oh, c’est vrai. On va s’arrêter au marché, Rudy. Il y a plus de monde dans la maison maintenant, on va donc avoir besoin de plus de nourriture. »

Ça demande me semblant raisonnable, nous avions donc fait un petit détour.

Dès que nous avions mis le pied à l’intérieur du marché, la douce odeur des haricots m’avait frappé le nez de toutes parts. Le marché du quartier du commerce était toujours très animé le soir. Les gens avaient tendance à penser que les marchés étaient plutôt matinaux, mais ceux de ce quartier vendaient beaucoup de viande fournie par les chasseurs ou les aventuriers. Les chasseurs avaient des horaires imprévisibles, mais les aventuriers avaient tendance à passer leurs journées à tuer des monstres dans les forêts ou les plaines. Naturellement, la viande qu’ils ramenaient avec eux le soir avait tendance à être vendue la nuit.

Il n’y avait pas beaucoup de variété dans la nourriture disponible ici, et la plupart des ingrédients étaient assez chers. Mais le Royaume de Ranoa et les autres nations magiques étaient en fait mieux lotis que la plupart des pays de cette région. Si vous pouviez vous le permettre, il y avait au moins de la viande disponible ici. Si vous vous dirigiez plus à l’est, vous trouveriez des pays où il n’y avait que peu d’aliments frais à acheter à des prix hors d’atteinte.

En dehors du marché lui-même, vous pouviez également trouver quelques emplois pour les aventuriers postés dans cette zone de la ville. La plupart d’entre eux consistaient à congeler de la viande fraîche par magie — des emplois populaires auprès des jeunes étudiants universitaires qui avaient appris les rudiments de la magie et avaient besoin d’argent de poche.

Sylphie et moi nous étions promenés, choisissant les ingrédients pour le dîner. J’en avais profité pour lui raconter tout ce qui s’était passé aujourd’hui.

« Eh bien, je pense que tu as raison. On dirait qu’elles ne s’entendent pas très bien toutes les deux. »

« Franchement, je ne suis pas sûr de ce qu’elles pensent. Je suppose que je ne sais plus comment voir le monde à travers les yeux d’un enfant. »

« C’est dur, oui. »

« Aisha semble cependant déterminée à devenir notre bonne au lieu d’aller à l’école. Tu as une idée à ce sujet ? »

« Hmm. Je n’ai pas pu consacrer beaucoup de temps aux tâches ménagères, avec déjà tout ce que je dois faire… donc personnellement, j’apprécierais l’aide. »

Le sourire de Sylphie avait l’air sincère. C’était bien de savoir qu’elle ne voyait pas ça comme une intrusion dans son domaine.

« Le truc, c’est que nous sommes les adultes ici, et c’est une enfant. », avais-je dit

« Oui. »

« Crois-tu qu’on a la responsabilité de l’envoyer à l’école ? Elle pourrait finir par y découvrir de nouveaux centres d’intérêt, non ? »

« Hmm. Eh bien, tu dois avoir sans doute raison. On pourrait l’encourager à prendre toutes sortes de cours bizarres et voir si quelque chose l’attire… »

Sylphie avait fait une pause pensive et mit sa main sur son menton, semblant déchirée entre les options que j’avais placées devant elle.

Puis j’avais suivi son regard et réalisé qu’elle considérait deux morceaux de jambon de prix différents.

« Allez, Sylphie. Je suis sérieusement en conflit avec cette idée. Au moins, réfléchis-y avec moi. »

« J’y réfléchis ! Mais tu sais, Rudy, je suis sûre que tu sous-estimes un peu Aisha. C’est une fille très intelligente. »

« Je sais. Et alors ? »

« Je pense qu’elle s’en sortira très bien, qu’elle aille à l’école ou pas. »

« Hmm… »

« Cela dit, peut-être qu’on ne devrait pas trop y penser. La laisser faire ce qu’elle veut est l’option la plus simple, non ? »

Je ne m’attendais pas à une telle preuve de confiance envers ma sœur. Mais Sylphie les avait connues quand elles étaient beaucoup plus jeunes ? Elle avait dû voir de ses propres yeux ce dont Aisha était capable.

« Honnêtement, je suis plus inquiète pour Norn. Elle est manifestement anxieuse, et je pense que ton père et Ruijerd lui manquent. Nous devons nous assurer que nous prenons bien soin d’elle, d’accord ? », dit-elle.

« Oui… Tu as raison sur ce point. »

La voix de Sylphie était calme, ses mots raisonnables et mesurés. Cela me fit réaliser à quel point j’étais agité par contraste. Ma femme était vraiment une femme fiable. J’avais l’impression de recevoir des conseils de mon vieil ami, Maître Fitz. Ce qui était d’une certaine manière le cas.

« Donc, pour résumé, nous donnons à Aisha la liberté de faire ce qu’elle veut et mettons Norn sur les rails pour le moment ? », avais-je dit.

« Sur les rails ? »

« Euh, ça veut tout simplement dire qu’on lui trace un chemin à suivre. »

« Ah, ok. Ouais. Je pense que ça sonne bien. »

Était-ce vraiment bien de les traiter si différemment ? Eh bien, Aisha était beaucoup plus avancée que Norn en ce moment. Ignorer ce fait et les traiter exactement de la même façon n’aurait pas beaucoup de sens. Reconnaître leurs différences n’était pas la même chose que de jouer les favoris.

« Euh… Cela dit, Rudy, c’est finalement ta décision. Désolée si j’ai eu l’air un peu autoritaire. »

J’avais secoué ma tête.

« Non, tu m’as beaucoup aidé. Je pense que je sais comment je veux aborder ça maintenant. »

« Je ne pourrai cependant pas t’aider autant. J’ai encore mes fonctions avec la Princesse Ariel entre autres…, », répondit Sylphie en se grattant l’arrière de l’oreille avec une expression troublée.

Son travail l’éloignait souvent de la maison. Et elle semblait toujours coupable lorsque cela me causait le moindre désagrément. Parfois, j’avais l’impression que son travail lui causait plus de stress qu’elle ne le disait. Nous étions mariés maintenant, et il y avait la possibilité que je lui demande de démissionner.

Sur une impulsion, j’avais décidé de donner suite à cette pensée.

« Dis-moi quelque chose, Sylphiette, ma chère. »

« Qu’est-ce qu’il y a, mon très cher Rudeus ? »

« Supposons que je t’aurais demandé de démissionner de ton travail avec la princesse Ariel avant qu’on se marie. Qu’aurais-tu fait ? »

J’avais essayé de formuler la question le plus légèrement possible, mais lorsque Sylphie s’était tournée vers moi, son expression était très sérieuse.

« Je suppose que… je t’aurais peut-être refusé. »

Huh ? Hmm. En fait, ça pique un peu. Peut-être que j’aurais dû poser la question plus progressivement ou quelque chose comme ça. Bien. Ok, alors. Alors… elle choisirait Ariel plutôt que moi, hein ? C’est vrai…

« Oh ! »

Ayant perçu ma réaction, Sylphie s’était soudainement mise à s’agiter.

« Ne te fais pas de fausses idées, Rudy ! Je t’aime beaucoup, tu le sais ! Je veux dire, il y a plus que ça, même… Pour être honnête, je sais à peine comment l’expliquer. C’est ce grand et chaud mélange de sentiments… »

Elle était vraiment trop mignonne quand elle était déséquilibrée comme ça.

« Eh bien, je suppose que ce sont fondamentalement différents types d’amour. Je veux dire, euh… pour commencer, j’ai vraiment envie d’avoir un bébé avec toi… »

En disant ces mots, Sylphie frotta par réflexe une main sur son ventre.

Maintenant, elle me faisait rougir moi aussi. Avait-elle oublié que nous étions en public ?

« Mais j’aime aussi la princesse Ariel, tu sais ? D’une manière différente, bien sûr. Je suppose que c’est une amie très chère… »

Je ne l’avais pas encore entendue exprimer ses sentiments envers Ariel avec des mots. Mais maintenant qu’elle avait commencé, les mots continuaient à venir.

« La Princesse Ariel peut sembler parfaite de l’extérieur, mais elle a beaucoup de défauts et de faiblesses. Je sais que tu serais très bien sans moi, Rudy, mais si la princesse n’avait pas Luke et moi pour la surveiller, elle ne tiendrait pas une semaine. Je ne pourrais pas supporter de l’abandonner. »

Sylphie fit une pause pour reprendre son souffle et se gratter à nouveau derrière les oreilles, puis continua maladroitement.

« Uhm, mais tu sais… être mariée avec toi, c’est, eh bien… c’est un peu un rêve qui se réalise pour moi. Je ne veux pas y renoncer non plus. Tant que je resterais avec toi. »

Sylphie semblait avoir l’impression que c’était injuste de sa part de demander autant. Plutôt que de choisir entre moi et Ariel, elle avait l’impression de profiter de ma gentillesse pour avoir le beurre et l’argent du beurre. C’était peut-être pour ça qu’elle était toujours si… conciliante quand elle était avec moi.

C’était complètement ridicule, bien sûr.

Au lieu de répondre, je m’étais penché et j’avais déposé un baiser sur la joue de Sylphie, provoquant des huées d’amusement et quelques railleries autour de nous. Nous avions clairement attiré l’attention.

Rougissant jusqu’au bout des oreilles, Sylphie avait rapidement mis ses lunettes de soleil.

Maître Fitz était plus mignon que jamais ces jours-ci.

Au bout de quelques minutes, ma femme avait réussi à se calmer suffisamment pour que nous puissions reprendre notre course à l’épicerie. Nous nous étions éloignés du sujet principal à un moment donné, mais au moins j’avais obtenu son avis sur les problèmes les plus importants à court terme. Avec un peu de chance, elle s’entendrait avec Norn et Aisha. Ce serait d’une grande aide. Je ne pensais pas être capable de comprendre l’esprit d’une préadolescente.

« De toute façon, il se pourrait que je doive m’appuyer sur toi pour m’aider avec ces deux-là, Sylphie. Je ne suis pas très douée avec les filles. »

« Ce n’est pas grave. Tu te souviens qu’on est marié ? Je t’aiderai chaque fois que tu auras besoin de moi. »

Le sourire de Sylphie était carrément radieux. C’était agréable d’avoir une femme aussi charmante et fiable dans ma vie. Bien sûr, elle semblait penser que la Princesse Ariel serait perdue sans elle, alors que je me débrouillerais très bien toute seul. C’était… intéressant.

De la même manière, Sylphie pourrait sûrement se débrouiller sans moi. Sur ce point, au moins, les choses n’étaient plus comme avant.

Une semaine plus tard, Aisha passa son examen d’entrée comme prévu… et avait obtenu la note parfaite.

***

Chapitre 2 : La bonne et l’élève du pensionnat

Partie 1

Cet après-midi, j’étais rentré avec Norn et Aisha de l’Université de Magie.

Elles avaient toutes deux passé un test écrit standard. C’était un examen général, donné à la plupart des étudiants potentiels, quel que soit leur âge. Certaines sections couvraient divers sujets académiques, tandis que d’autres couvraient les six disciplines fondamentales de la magie. Cela ne ressemblait pas du tout à l’examen que j’avais passé, mais c’était normal.

En tout cas, Aisha avait réussi son examen.

Le Royaume de Ranoa avait des différences culturelles fondamentales avec Millis. J’étais presque sûr que le programme scolaire qu’ils enseignaient à leurs enfants était au moins un peu différent. Et pourtant, Aisha avait obtenu un score parfait au premier test qu’elle avait passé dans ce pays.

Je devais admettre que j’étais impressionné. Jenius, lui aussi, avait été tellement choqué de voir une enfant de dix ans réussir aussi bien qu’il avait proposé de l’admettre comme élève spéciale, sous certaines conditions. Mais, bien sûr, ce n’était pas ce que j’avais promis à ma sœur.

« Très bien, alors. J’ai tenu ma part du marché ! Je suis maintenant officiellement ta servante, Rudeus ! », annonça triomphalement Aisha quand nous étions entrés dans la maison.

« Veux-tu donc vraiment devenir la servante de la famille ? Même si tu fais partie de la famille ? »

« Non, non. Je suis ta servante, pas celle de la famille ! »

Donc son but était… d’être la servante personnelle de son frère. Ça me semblait un peu bizarre, mais je ne pouvais pas vraiment revenir sur ma décision.

« Bon, d’accord. Dans ce cas, euh… assure-toi de faire ce que je te dis à partir de maintenant, ok ? »

« Mais bien sûr ! Je suis à votre disposition, Maître ! »

C’était plutôt agréable d’entendre une fille m’appeler ainsi pour une fois, bien plus que Zanoba. Si cela avait été dit par une autre personne que ma petite sœur, j’aurais probablement été excité.

Mettons de côté le fait que j’étais actuellement un homme marié.

« Cela dit, gardons l’esprit ouvert pour ton avenir. Si tu as envie d’étudier quelque chose, fais-le-moi savoir. », avais-je dit

« Eh bien, je suis sûre qu’il y a quelque chose que je dois encore apprendre. Peut-être auriez-vous l’amabilité de m’enseigner personnellement, jeune maître… »

Mettant un doigt sur ses lèvres, Aisha me regarda en clignant des yeux.

J’avais compris ce qu’elle voulait dire, mais j’avais décidé qu’il était plus facile de faire la sourde oreille. Si la gamine me demandait un jour de lui apprendre à faire des bébés, je devrais la faire asseoir et lui donner un cours complet d’éducation sexuelle. Sans aucune démonstration pratique, bien sûr.

« Au fait, il y a une raison pour laquelle tu m’appelles “maître” tout d’un coup ? »

« Eh bien, je vais être votre serviteur à partir de maintenant, monsieur. Il est tout à fait naturel que je m’adresse à vous de manière appropriée. »

Oh, génial. Maintenant, elle était de retour au langage formel ridicule.

« Pour être honnête, je préférais quand tu m’appelles simplement Rudeus. On ne peut pas s’en tenir à ça ? »

« Je suis terriblement désolée, mais je dois maintenir au moins un semblant de professionnalisme. »

La gamine avait un vocabulaire solide. Pas étonnant qu’elle ait si bien réussi ce test.

Pas la peine d’insister pour l’instant. Sylphie pourrait me regarder un peu bizarrement pendant un moment, mais je sentais qu’Aisha avait gagné le droit de faire ce qu’elle voulait.

« Très bien. Assure-toi de consulter Sylphie avant d’accepter un quelconque travail pour toi, compris ? »

« Bien sûr. Ma mère m’a tout appris sur les devoirs d’une femme de chambre, je vous l’assure. Laissez-moi m’occuper de tout. »

Pliant ses mains devant elle, Aisha s’était inclinée profondément devant moi. Apparemment, j’avais maintenant une petite sœur servante. Je devais admettre que ces mots avaient une résonance étrangement puissante…

Ils sonnaient mieux que « gouvernante » ou « marginale », en tout cas. C’est probablement comme ça qu’ils l’auraient appelée au Japon.

Les résultats de Norn étaient tout à fait ordinaires.

D’après ce que Jenius m’avait dit, elle avait obtenu un score légèrement inférieur à la moyenne pour son âge. Pour être juste, la gamine avait passé une année entière à voyager jusqu’à cette ville, et puis je lui avais fait passer un test avant même qu’elle ait eu le temps de s’orienter. Elle aurait probablement fait beaucoup mieux si j’avais organisé quelques séances de tutorat avant. En d’autres termes, elle s’était bien débrouillée… sauf si on la comparait avec Aisha.

Je n’avais pas vu la nécessité de trop en faire dans ce domaine. Nous devions simplement l’aider à s’améliorer petit à petit. Elle ne sera peut-être jamais la première de sa classe, mais quelle importance ? Tant qu’elle apprenait les compétences de base dont elle avait besoin pour agir dans la société, c’était suffisant pour moi. Il n’était pas nécessaire de sortir du lot pour vivre une vie heureuse et épanouie.

« As-tu une idée de ce que tu aimerais étudier, Norn ? », avais-je demandé.

Ma sœur n’avait pas répondu. Elle avait de nouveau baissé la tête, faisant une légère moue en évitant mon regard. Elle n’avait pas du tout l’air de s’intéresser à moi. J’avais espéré pouvoir briser la glace entre nous, mais je ne savais pas par où commencer.

« Je ne pense pas connaître toutes les options possibles de mémoire. Mais je pense qu’on commence généralement par deux ou trois années de cours généraux avant de devoir choisir une spécialité. L’Université a beaucoup de cours d’introduction intéressants, alors peut-être que tu peux en essayer quelques-uns et voir si tu aimes un sujet ? Oh, et si rien ne t’intéresse particulièrement, tu peux toujours choisir la magie de guérison. Te rappelles-tu que notre mère était aussi une guérisseuse ? Il n’y a pas beaucoup de guérisseurs dans ces régions, tu pourrais donc facilement trouver un emploi une fois diplômée. », avais-je dit.

Norn ne répondant à rien de ce que je disais, j’avais donc fini par jacasser pendant un bon moment dans cette veine. Finalement, j’avais remarqué qu’elle me regardait avec une expression qui suggérait qu’elle voulait parler. J’avais fermé ma bouche et j’avais attendu.

« Je pense que je veux essayer de vivre dans les dortoirs là-bas. »

Sa voix était tendue et anxieuse, mais elle avait réussi à sortir les mots. J’avais pris un moment pour réfléchir à ce qu’elle avait dit.

« Les dortoirs, hein… ? »

Il aurait été facile de refuser catégoriquement, mais j’avais résisté à cette impulsion. Il lui avait manifestement fallu beaucoup de courage pour aborder ce sujet.

Ma première réaction avait été de penser qu’elle était trop jeune. Les filles de dix ans ne se lançaient généralement pas seules. Cependant, vivre dans les résidences universitaires n’était pas tout à fait la même chose que de louer son propre logement. De plus, vous aviez presque toujours un colocataire.

Norn ne connaissait presque personne dans cette ville, et elle n’avait pas d’amis ici. Si elle vivait dans les dortoirs, cela pourrait changer rapidement. Son âge pourrait être légèrement problématique à cet égard, mais l’université était ouverte aux étudiants de tous âges. Je savais pertinemment qu’il y avait des enfants encore plus jeunes qu’elle qui y vivaient. Les dortoirs étaient un environnement sûr avec des règles assez claires que tout le monde devait suivre. Même un enfant de l’âge de Norn pouvait y vivre confortablement, du moins en théorie.

J’aurais personnellement aimé apprendre à mieux connaître ma sœur en vivant avec elle. Mais d’après ce que j’avais vu, la forcer à rester dans le coin ne ferait que renforcer son ressentiment envers moi.

Dans ma vie précédente, j’avais passé de nombreuses années en étant enfermé. J’avais refusé de m’engager avec le reste du monde, m’enfermant dans ma chambre à la place. Pendant un certain temps, ma famille avait essayé toutes sortes de stratagèmes pour m’atteindre. Ils m’avaient tenté avec des cadeaux coûteux, m’avaient acheté de la nourriture délicieuse et avaient parlé de mon avenir sur un ton optimiste. Mais cela ne faisait que m’éloigner encore plus d’eux à chaque fois. J’avais l’impression qu’ils me considéraient comme un animal à dresser, plutôt que comme un être humain.

Je ne voulais pas que Norn se sente comme ça. Je ne voulais pas qu’elle se sente piégée ici. Je ne voulais pas que nous soyons tous les deux sur les nerfs chaque jour, essayant de lire les humeurs et les pensées de l’autre.

Peut-être que ce serait mieux pour moi de garder un œil sur elle à distance. Si elle trouvait un endroit où elle se sentait un peu plus à l’aise, il serait peut-être plus facile pour nous de nous voir clairement.

Il y avait aussi le truc d’Aisha à considérer. Elle avait tendance à être condescendante avec sa sœur. Je l’avais prévenue de faire attention, mais elle ne semblait même pas consciente qu’elle le faisait la moitié du temps. Corriger cela allait être un projet à long terme. Tant qu’elle vivrait dans cette maison, Norn serait constamment exposée au mépris de sa sœur. Et elle me verrait, le frère qu’elle méprisait, tous les jours.

En plus de tout cela, Aisha et moi avions tous deux des talents naturels inhabituels. Je ne me voyais pas comme un magicien de classe mondiale, mais la plupart des gens me considéraient comme très doué.

Il était difficile de grandir « normalement » dans une maison où vos frères et sœurs étaient exceptionnels. Je l’avais déjà vécu dans ma vie précédente.

Dans le pire des cas, je pouvais aller jusqu’à imaginer que Norn s’enfuirait de la maison un jour. Et je savais à quel point cela pouvait mal tourner, surtout pour une jeune fille. Un bâtard malade pourrait la récupérer et commencer à exiger des faveurs ou autre. Comparée à ça, elle serait bien mieux dans un dortoir sécurisé maintenant.

Sylphie avait aussi passé beaucoup de temps dans ces dortoirs. Elle revenait ici une nuit sur trois, mais entre ces visites, elle restait avec la princesse Ariel. Si quelque chose arrivait, elle était là pour aider Norn, et heureusement, Norn semblait l’apprécier. Peut-être qu’elles s’étaient ouvertes l’une à l’autre dans le bain la première nuit ou quelque chose comme ça.

Plus j’y pensais, plus ça me semblait être une bonne idée.

Dix ans, c’est un jeune âge pour vivre dans un dortoir… mais l’expérience pourrait être bonne pour elle. Elle devra apprendre à se socialiser et à coopérer avec d’autres enfants de son âge.

« OK, Norn. Si c’est ce que tu veux, je pense que je peux l’arranger. Je vais soumettre la demande pour toi. »

« Attends, quoi ?! Pourquoi la laisses-tu faire ce qu’elle veut ? Elle n’a même pas eu une bonne note ! », s’écria Aisha, la bouche béante d’incrédulité.

Où étaient donc passés tous ces discours sur le professionnalisme ? Ça avait dû lui échapper à un moment donné au cours des cinq dernières minutes.

« Aisha, je… »

« J’ai travaillé très dur pour ça, Rudeus ! Ce n’est pas juste ! »

Je pouvais comprendre où Aisha voulait en venir. De son point de vue, j’avais l’air de faire du favoritisme avec Norn. En ce qui concernait Aisha, elle avait gagné le droit de faire ce qu’elle voulait en obtenant une note parfaite à son test. Je devais supposer qu’elle avait fait beaucoup d’études secrètes au cours de la semaine dernière pour y arriver.

Norn, d’un autre côté, n’avait pas fait grand-chose, mais j’avais déjà décidé de lui donner ce qu’elle voulait. Cela avait dû sembler manifestement injuste.

Qu’avaient dit mes parents dans ma vie antérieure quand je faisais des histoires pour ce genre de choses ? Je ne me souvenais pas exactement, mais j’avais l’impression que c’était surtout des variations sur « Tu feras ce qu’on te dit » ou « Nous savons ce qui est le mieux pour toi, jeune homme ».

Ces mots m’avaient-ils déjà satisfait ? Eh bien, non.

Est-ce que l’approche sévère marcherait sur Aisha, alors ? Non. Probablement pas.

C’était vraiment une enfant très intelligente. Si j’expliquais mon raisonnement en détail, elle pourrait comprendre… peut-être ? Si j’avais de la chance ?

Ça ne pouvait pas faire de mal d’essayer d’en parler.

***

Partie 2

« Aisha, je ne récompense pas Norn pour quoi que ce soit. J’ai juste réfléchi, et je suis arrivé à la conclusion que vivre dans les dortoirs pourrait être ce qu’il y a de mieux pour elle. »

« Mais… »

« Norn ne connaît encore personne dans cette ville, et malheureusement… je pense également qu’elle n’aime pas beaucoup être près de moi. Je ne veux pas la garder enfermée dans cette maison si elle doit y être malheureuse. »

« Mais papa… papa a dit que nous étions censés vivre ensemble ! »

Hm. C’était un bon point. Maintenant, je me sentais un peu tenter de tout reprendre.

Non, non, ça ne serait pas bien. Mon travail ici n’était pas de suivre aveuglément mes ordres. Paul avait fait beaucoup d’erreurs lui-même, non ? Mon jugement n’était pas parfait, bien sûr, mais je devais lui faire confiance pour le moment.

« Je vais toujours prendre soin d’elle, bien sûr. Vous êtes toutes les deux de ma famille, et je suis là pour vous quoi qu’il arrive. Mais il semble que Norn ne soit pas heureuse ici, et je pense que vivre dans les dortoirs pourrait l’aider à trouver son équilibre. »

« … »

Maintenant, c’était au tour d’Aisha de baisser sa tête dans un silence maussade. Pour une raison quelconque, il y avait des larmes dans ses yeux.

« Es-tu plus gentil avec elle parce que ma mère n’est que la maîtresse ? », avait-elle dit.

La question m’avait pris complètement par surprise. Dès que j’avais entendu le mot « maîtresse », j’avais su que nous étions en territoire dangereux.

« Lilia n’est pas une maîtresse, Aisha. Qui t’a dit qu’elle l’était ? Était-ce papa ? J’espère que ce n’était pas Norn. »

« Maman l’a dit elle-même ! Et… la grand-mère de Norn l’a aussi dit… »

Les larmes coulaient sur son visage maintenant.

Lilia et la grand-mère de Norn… C’était donc la famille de Zenith.

Que Lilia se rabaisse elle-même était une chose. Je savais qu’elle se sentait toujours coupable de tout ça. C’est pourquoi elle avait consciemment continué à jouer le rôle de la bonne de la famille, plutôt que d’agir comme l’égale de ma mère. Il était peut-être naturel qu’elle attende d’Aisha qu’elle se comporte de la même manière avec Norn, la fille de Zenith. Je devais supposer que Paul traitait ses deux filles de la même façon. Mais dans l’esprit de Lilia, au moins, les deux n’étaient pas égales.

Quant à la famille Latria… D’après ce que j’avais entendu, c’était une maison aristocratique avec une histoire riche. Je n’avais rencontré que ma tante, Thérèse, qui n’était pas une mauvaise personne, mais en tant que groupe, ils avaient probablement des idées très arrêtées sur l’adultère et le statut social. Ils s’étaient probablement occupés de Norn tout en ignorant complètement Aisha. Ils n’étaient après tout pas liés à elle par le sang.

Logiquement, il était difficile pour moi de les blâmer ou de blâmer Lilia pour leurs actions.

« Tu la préfères… parce que je suis juste ta demi-sœur… ? Hic… »

Aisha sanglotait maintenant, frottant ses poings contre son visage froissé.

Mais, quelles que soient leurs raisons, ils avaient quand même blessé une enfant innocente.

Je m’étais trompé dans mes hypothèses. Aucune de mes sœurs n’allait être facile à gérer.

« Aisha, je n’ai jamais considéré Lilia comme la maîtresse de mon père. Et en ce qui me concerne, toi et Norn êtes purement et simplement toutes les deux mes sœurs. »

« Mais je… j’ai étudié si dur pour ce test… j’ai essayé si dur…et Norn a juste… juste réussi à… »

Entre deux reniflements, Aisha balbutia d’autres plaintes.

Elle avait donc bachoté secrètement pour le test. Ça avait dû être… stressant. Je ne l’avais après tout prévenue qu’une semaine à l’avance. Elle avait évidemment gagné ce score parfait.

« Écoute, Aisha. »

« Qu-Quoi ? »

« C’est peut-être difficile pour moi d’expliquer ça, mais je comprends. Je sais que tu as travaillé très dur, et je suis fier de toi. C’est pourquoi j’ai accepté de te laisser faire ce que tu voulais. »

« Mais tu as dit… tu as dit que Norn pouvait aller vivre dans les dortoirs, et elle… »

Aisha renifla bruyamment à ce moment-là, laissant sa lèvre inférieure frémir. C’était une technique efficace, mais je n’avais pas reculé. Je n’étais pas vraiment injuste ici.

« C’est différent, Aisha. Je prends ça au cas par cas, d’accord ? Si tu me disais que tu voulais aller vivre dans les dortoirs maintenant, tu aurais ma permission de le faire. Mais si Norn disait qu’elle voulait rester ici et faire le ménage au lieu d’aller à l’école, je ne le permettrais pas. Tu as gagné le droit de le faire avec ton score à ce test. »

Aisha fronça les sourcils et s’était tue.

Et après une pause douloureusement longue, elle avait finalement répondu : « D’accord. »

Mes arguments ne l’avaient clairement pas satisfaite, mais elle avait fini par les accepter.

Norn regarda tranquillement, sans avoir l’air particulièrement heureuse.

J’avais l’impression de commencer à comprendre la situation. La famille de Zenith avait traité Aisha comme la fille illégitime de la maîtresse de Paul, et Aisha avait canalisé cela en essayant d’être meilleure que Norn en tout. Mon père ne les avait probablement pas traitées différemment, mais les circonstances avaient quand même creusé un fossé entre elles. Leur relation avait été déformée bien avant qu’elles ne m’atteignent.

Pourtant, la famille Latria était assez éloignée de nous maintenant. Personne dans cette ville n’allait se moquer d’Aisha à cause de qui était sa mère. Tant que je jouais mon rôle avec soin, ce problème finirait par s’estomper.

« Au fait, Norn, il y a une condition à cette offre. Je veux que tu viennes nous rendre visite ici une fois tous les dix jours au minimum. »

Norn fronça les sourcils à ce sujet.

« Pourquoi ? »

« Parce que je suis inquiet pour toi. »

J’avais aussi la responsabilité de garder un œil sur elle. Ce ne serait pas très agréable de dire à Paul que j’avais jeté sa fille chérie dans un dortoir et que je l’avais ensuite oubliée.

« … Très bien. »

Et bien qu’elle semblait extrêmement réticente, Norn était au moins d’accord.

*****

Maintenant que nous avions finalement élaboré un plan initial, il était temps pour nous de réorganiser nos vies pour l’adapter.

Je m’étais arrangé pour que Norn s’inscrive à l’Université de Magie, et j’avais fait une demande pour lui assurer une place dans les dortoirs. Bien sûr, j’avais aussi expliqué la situation à Sylphie et je lui avais demandé d’aider Norn si elle rencontrait des problèmes.

« Quoi ? Tu vas vraiment repousser Norn comme ça ? »

Sylphie avait d’abord critiqué mon plan. Sa première impulsion était de garder Norn dans notre maison pour que nous puissions la couvrir d’affection jusqu’à ce qu’elle commence à nous faire un peu plus confiance. Ce n’était pas une option déraisonnable, mais au vu de la façon dont Norn avait semblé mal à l’aise durant la première semaine, je n’arrivais pas à me convaincre que c’était notre meilleure chance.

« Je pense qu’Aisha et Norn feraient mieux de vivre séparément pendant un certain temps. Il semblerait que la famille de ma mère a dû faire passer un moment difficile à Aisha, car c’était la fille d’une “maîtresse”. Je ne veux pas repousser Norn, mais je pense qu’elles ont toutes les deux besoin d’espace en ce moment. », avais-je dit.

« Hmm… Eh bien, je ne savais rien de tout cela. Très bien, alors. Je suppose que je vais devoir garder un œil sur Norn chaque fois que je le pourrai. »

Sylphie ne sera pas là tous les jours, mais c’était mieux que rien. Espérons que tout se passera pour le mieux.

Aisha, pour sa part, avait rapidement assumé son nouveau rôle de femme de ménage.

Elle était très douée pour cela. Dès qu’elle avait commencé à prendre en charge les tâches ménagères, notre vie était devenue nettement plus facile. Elle s’occupait déjà du nettoyage et de la lessive, ce qui signifiait que toutes mes corvées avaient disparu. Je ne pouvais plus frotter mon visage contre les sous-vêtements sales de Sylphie, je devais donc faire du mieux que je pouvais.

Sylphie s’occupait toujours des courses et de la cuisine. C’était un rôle qu’elle voulait conserver. Mais Aisha était toujours là pour l’aider.

En dehors de ces tâches principales, ma nouvelle bonne avait également commencé à s’occuper d’un certain nombre de choses qui ne m’avaient jamais effleuré auparavant. Elle était allée par exemple saluer nos voisins, et s’était arrangée pour faire ramoner notre cheminée. Cette fille était très vive d’esprit et, en plus, elle travaillait dur. Elle excellait dans tout ce qu’elle entreprenait, et je ne l’avais jamais vue faire une erreur majeure. Je me doutais bien qu’il fallait faire beaucoup d’effort pour maintenir cette image de perfection.

Pour une raison ou une autre, il semblerait qu’elle voulait sérieusement faire de ce métier de femme de chambre son occupation à plein temps. Quand elle était au travail, elle laissa tomber son petit jeu de la sœur collante et se transformait en une professionnelle presque robotique. La formation de Lilia avait évidemment été très approfondie.

En général, Aisha passait la plupart de ses heures de travail en aidant autour de la maison. Quand nous rentrions à la maison, elle aidait Sylphie pour le dîner ou m’aidait à préparer le bain. Lorsque nous prenions un bain, elle nous préparait des vêtements de rechange, puis brossait les cheveux de Sylphie. Et les soirs où Sylphie repartait pour son service de nuit, elle apportait son manteau à la porte et l’accompagnait d’un salut poli.

Sylphie, qui n’avait pas l’habitude d’être chouchoutée de la sorte, réagissait maladroitement aux attentions d’Aisha. C’était toujours amusant de les voir interagir.

Lorsque nous avions des invités, Aisha s’assurait également de les rendre heureux et de les divertir. Mais ce n’était pas comme si cela arrivait très souvent. La seule personne qui s’était arrêtée récemment était Nanahoshi, cherchant à me remercier formellement pour mon aide antérieure. Elle avait apparemment commandé quelque chose pour moi en guise de récompense : le cercle magique pour un sort d’invocation spécifique qui pourrait m’être utile. Elle avait promis de me le remettre et de m’expliquer comment l’utiliser avant que nous passions à la deuxième étape de ses expériences.

Aisha avait sauté sur l’occasion pour prodiguer son hospitalité à notre invité. Elle avait fait couler un bain pour Nanahoshi, lui avait préparé des vêtements de rechange et l’avait même aidée à se laver.

Nanahoshi semblait exaspérée par toute cette attention. En partant, elle m’avait grommelé quelque chose à propos du « monstre » que j’étais pour « faire travailler ma propre petite sœur jusqu’à l’os ».

Je pense qu’elle préférait que ses bains soient paisibles, tranquilles et solitaires. Il faudrait que je dise à Aisha de lui laisser un peu d’intimité la prochaine fois.

Aisha ne se détendait même pas après le dîner. Quand je m’installais dans le salon, elle s’affairait à entretenir le feu ou à m’apporter des boissons chaudes. Pour être honnête, le fait de voir ma propre sœur qui agissait comme ma servante personnelle était vraiment bizarre. Mais comme Aisha semblait heureuse de cet arrangement, j’étais prêt à laisser les choses continuer ainsi pendant un certain temps. Je ne voulais pas la forcer à faire quelque chose qu’elle ne voulait pas faire.

Cependant, après avoir atteint cette conclusion, je m’étais souvenu de ma théorie selon laquelle votre capacité de mana était partiellement déterminée par la quantité de magie que vous utilisez dans votre enfance. Si Aisha n’allait pas à l’école, je pouvais au moins lui donner un petit entraînement à la magie. À l’âge de dix ans, sa capacité de mana n’allait probablement pas beaucoup changer, mais elle n’était pas non plus figée. Et il serait préférable qu’elle connaisse au moins la magie offensive de niveau intermédiaire. Les sorts de débutant étaient suffisants pour une personne ordinaire vivant une vie paisible, mais les intermédiaires étaient plus utiles si vous aviez un jour besoin de vous défendre.

***

Partie 3

« Aisha, viens par ici. Entraînons-nous à la magie pendant un moment. »

« Oh ! Tu vas m’apprendre, Rudeus ?! Vraiment ?! »

Aisha trotta vers moi avec un grand sourire sur son visage. Malgré toute sa discipline, la gamine avait tendance à laisser tomber le personnage de la « bonne à tête froide » dès que quelque chose la faisait émouvoir. Elle avait encore du chemin à parcourir avant qu’elle soit une vraie rivale pour Lilia.

« Oui, je pense qu’apprendre un peu plus est une bonne idée. Je sais que tu n’es peut-être pas très intéressée, mais… »

« Mais je le suis, pourtant ! Bien sûr que je le suis ! Je t’en prie, vas-y ! », dit-elle en sautant sur mes genoux.

Cette fille pouvait être terriblement mignonne quand elle le voulait.

Notre première séance de tutorat avait été productive. Elle n’avait pas pris le temps d’apprendre les sorts intermédiaires, mais j’avais l’impression qu’elle aurait pu les apprendre assez rapidement avec un bon manuel. Elle n’était cependant pas capable de lancer des sorts silencieux. Elle était certainement trop âgée pour apprendre cette compétence particulière.

J’avais passé en revue certaines choses, puis je lui avais donné un simple devoir à faire : utiliser autant de magie que possible chaque jour, jusqu’à ce que sa réserve de mana soit épuisée.

Cette nuit-là, Aisha grimpa sur mon lit et me demanda : « Puis-je dormir avec toi ce soir, Rudeus ? »

Après l’avoir vue fondre en larmes l’autre jour, je ne pouvais pas me résoudre à dire non. Et ce n’était pas comme si ça pouvait faire du mal.

« Bien sûr. Viens. »

Sans un mot de plainte, j’avais tiré les couvertures et je fis de la place pour elle.

Aisha était plus petite que Sylphie, bien sûr, mais aussi plus chaude. Dans un climat froid comme celui-ci, avoir un autre oreiller chauffant et câlin dans son lit ne faisait pas de mal.

Bien sûr, tout cela était purement innocent. En dehors du fait qu’elle était ma sœur, elle était aussi juste une enfant. Elle semblait avoir appris quelques doubles sens à un moment donné, mais elle ne les comprenait probablement pas vraiment. Il n’y avait aucune raison de se sentir trop gêné par tout cela.

Si Aisha finissait par développer une sorte de béguin pour moi, j’aurais juste à la convaincre d’y renoncer. Je ne savais pas si le baiser avec une sœur était quelque chose d’intrinsèquement immoral, mais j’aimais ma famille comme elle l’était.

Et ce furent ainsi que les choses se passaient généralement les nuits où Sylphie était absente.

Le vrai problème était apparu la nuit suivante où ma femme était là. Plus précisément, lorsque nous nous étions mis au lit ensemble.

Maintenant que mes petites sœurs vivaient avec nous, j’avais décidé de mettre en veilleuse nos activités intimes pendant un certain temps. Mais vu que j’avais une belle femme allongée à côté de moi, il m’était impossible de résister.

Normalement, j’aurais pu me contenir. Mais normalement, j’avais l’occasion de me défouler tout seul. Malheureusement, Aisha avait tendance à me suivre partout dans la maison. Je n’avais aucune intimité ces jours-ci, et je n’allais pas commencer à me faire plaisir dans les toilettes de l’école. L’idée était plutôt déprimante, surtout pour un homme marié et heureux.

Incapable de trouver une bonne solution, j’avais fini par laisser les choses s’accumuler pendant un certain temps. J’étais un homme jeune et énergique. Après une semaine entière sans aucun relâchement, j’étais prêt à exploser. Et juste à côté de moi, il y avait une femme mignonne. Une femme mignonne qui m’aimait, qui n’avait jamais dit non, et qui avait sincèrement promis de porter mon bébé.

L’idée de me retenir semblait ridicule. Je ne l’avais donc pas fait.

« Ouf… »

J’avais cependant fini par aller un peu trop loin. J’avais verrouillé la porte à l’avance et utilisé un peu de magie de terre de base pour étouffer les sons, mais… j’espère qu’Aisha n’allait pas jeter un coup d’œil par le trou de la serrure.

« Wôw, tu étais… vraiment quelque chose aujourd’hui, Rudy… »

Quand cela s’était terminé, Sylphie était épuisée. Elle était trempée de sueur et ses cheveux étaient en bataille, mais d’une manière très séduisante.

Après quelques minutes de conversation sur l’oreiller, nous nous étions essuyés avec des serviettes, nous avions enfilé nos chemises de nuit habituelles et nous nous étions assis sur le lit ensemble.

Nos vêtements de nuit étaient faits d’un tissu doux et confortable, mais ils étaient un peu ordinaires, ressemblant plus à des survêtements qu’à des pyjamas. Sylphie semblait penser que la sienne n’était pas très flatteuse, mais je n’étais pas d’accord. Quand je la regardais assis sur le lit, j’avais l’impression d’avoir attiré une fille de l’équipe d’athlétisme dans ma chambre. L’absence de sexualité explicite n’avait fait que rendre la chose plus excitante.

On n’obtiendrait pas cet effet avec de la lingerie rouge flashy, comme celle d’Éris. Ou avec une fille plus ronde comme Linia ou Pursena. Mais pour je ne sais quelle raison, les vêtements plus sobres convenaient à Sylphie.

« … »

« Hm ? Que se passe-t-il, Rudy ? »

Pendant que je réfléchissais à tout ça, j’avais commencé à passer mes mains sur le corps fin de ma femme, par-derrière.

J’aimais beaucoup son corps. Sylphie n’était pas la plus galbée, mais elle n’était pas plate non plus. Il n’y avait presque pas de graisse sur elle, mais elle était encore douce au toucher. Le simple fait de la toucher ainsi suffisait à faire pointer mon paratonnerre vers les cieux.

« Euh… tu en veux plus ? »

« Non, non. Tu as, euh, du travail demain et tout. Je vais être gentil ! Laisse-moi juste… frotter ta poitrine le matin ? S’il te plaît ? Je serai bien. »

« Ne sois pas stupide. Il n’y a pas besoin de te retenir. »

Sylphie s’était allongée sur le lit, écarta ses jambes, et me sourit timidement.

« Viens là, Rudy. »

Mon self-control fut instantanément réduit en poussières qui disparurent dans le vent. Le mot « retenue » n’avait plus aucune signification pour moi. J’avais arraché mes vêtements sans ménagement, j’avais joint mes mains et j’avais exécuté un magnifique saut de cygne vers ma femme qui m’attendait.

Continuons, alors…

Norn avait été plutôt docile ces derniers jours pendant que nous préparions son déménagement dans les dortoirs de l’école. Elle ne m’avait pas dit grand-chose, mais ce n’était pas comme si elle m’était hostile. Elle venait quand je l’appelais, et elle écoutait quand je lui demandais de faire quelque chose. Mais je n’avais pas l’impression que nous nous rapprochions.

J’avais bien sûr toujours l’espoir d’améliorer notre relation. J’avais même essayé de l’inviter à prendre un bain avec moi l’autre jour, pensant que ce serait une bonne façon de briser la glace. Malheureusement, elle avait juste fait la grimace et dit « Non ».

Aisha avait rapidement passé la tête dans sa chambre et s’était portée volontaire pour m’accompagner à la place. Elle avait fini par me laver le dos et me faire un bon petit massage.

Cette fille pouvait vraiment faire tout ce qu’elle voulait. Elle était même douée pour rincer les gens… non pas que je veuille qu’elle poursuive une carrière où cela serait utile.

*****

En quelques jours, j’avais réussi à finaliser les arrangements pour l’inscription de Norn à l’Université. Sa colocataire était une étudiante de quatrième année, comme Nanahoshi. J’avais espéré une cinquième ou une sixième année, puisque je connaissais plus de gens dans ces classes.

La fille ressemblait aussi à un hybride perroquet-homme. Elle avait une grande crête colorée sur la tête qui bougeait quand elle était excitée ou contrariée. Je ne savais pas si son peuple était composé de démons ou d’hommes bêtes, mais cela n’avait pas vraiment d’importance. En tout cas, elle s’appelait Marissa, et je n’avais rien entendu de mal à son sujet.

En y pensant, cette école avait un corps étudiant très diversifié, avec beaucoup de personnes métisses. Je devrais rappeler à Norn de faire attention à ses manières et de ne pas dire quelque chose qui pourrait offenser quelqu’un.

J’avais d’ailleurs essayé de me présenter à Marissa. Mais quand je l’avais approchée avec un sourire, elle avait eu peur et avait pris ses jambes à son cou. Je n’avais même pas pu lui dire un mot. Vu cette réaction, il valait mieux que Norn ne mentionne pas qu’elle était de ma famille à l’école. Beaucoup de gens semblaient penser que j’étais le patron d’une sorte de gang. La dernière chose que je voulais était que ma réputation effraie les enfants et les empêche de devenir amis avec elle.

Mais ce n’était pas la peine de s’inquiéter de ça maintenant. Essayer de régler tous les problèmes de Norn à sa place serait bien trop lourd. Si j’en avais besoin, je pourrais toujours me tourner vers Sylphie, Luke et Ariel. Ils étaient incroyablement populaires et semblaient toujours attirer la foule où qu’ils aillent. Passer du temps avec eux pourrait aider Norn à apprendre quelques compétences sociales.

Mais bon… il y avait aussi la chance que leurs fans soient jaloux d’elle. Mais peut-être que c’était le genre d’adversité qu’elle devait apprendre à affronter…

Hrrm. Mais au fait, pourquoi cette chose doit-elle être si compliquée ?

Au final, Norn avait dû faire face à cela elle-même. C’était mieux pour moi de rester en dehors de ça jusqu’à ce que quelque chose tourne mal. Pour l’instant, mon travail était de regarder.

J’étais cependant toujours aussi nerveux à ce sujet.

Assez rapidement, le jour du départ de Norn arriva. Quand je l’avais vue ce matin-là, elle portait déjà son nouvel uniforme et son sac.

Avant qu’elle ne parte, je lui avais donné quelques points importants à retenir. Premièrement, elle devait respecter les règles du dortoir. Deuxièmement, elle devait prendre ses études au sérieux. Et enfin, elle devait être respectueuse envers les démons qu’elle rencontrait.

J’avais beaucoup d’autres choses à dire, mais il valait mieux rester simple pour l’instant.

« Ah, au fait. Une dernière chose… Si tu as des problèmes à l’école, n’oublie pas de nous en parler, à moi ou à Sylphie. »

« OK », répondit Norn tranquillement tout en étudiant le cadre de la porte à côté de moi.

Est-ce qu’elle allait commencer à me regarder dans les yeux ? Je commençais à me sentir un peu anxieux à ce sujet.

« N’oublie pas de te brosser les dents au réveil et avant d’aller te coucher. »

« Oui. »

« N’oublie pas de te laver aussi. »

« Oui. »

« N’oublie pas non plus de faire tes devoirs. »

« … Bien sûr. »

Voyons voir, quoi d’autre… Oh, c’est vrai !

« Essaye de ne pas attraper de rhume. »

« … »

Eh bien, maintenant, elle me regardait fixement. C’était au moins ça de gagner.

***

Interlude : Relation Maître Serviteur

Partie 1

Revenons un peu en arrière. Avant de raconter la suite de cette histoire, je voulais mentionner quelque chose qui s’était produit environ une semaine avant la dépression de Nanahoshi.

« Maître ! Regarde ça ! »

Dès que j’avais mis le pied dans le laboratoire de Zanoba ce jour-là, il m’avait appelé, trottant vers moi avec une boîte dans les bras. Son visage brillait de fierté.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« C’est un bras de la poupée que nous avons étudiée. »

Posant la boîte sur une table voisine, Zanoba en sortit son contenu — un objet long et fin recouvert de tissu. En le déballant, il révéla le bras artificiel en question. Il l’avait découpé en tranches comme une carotte.

« En regardant de plus près les endroits où la peinture s’était écaillée, j’ai remarqué ce qui ressemblait à des coutures dans sa surface. J’ai essayé de couper le long de celles-ci, juste pour voir ce qui pourrait arriver… et voilà ce que j’ai trouvé. »

Prenant l’une des tranches, Zanoba la tourna pour que je puisse en voir la coupe transversale. Elle était couverte d’un motif complexe qui me faisait penser à un QR code. Il s’agissait d’un cercle magique, mais il était particulier et ne ressemblait en rien à ce que j’avais vu faire par Nanahoshi.

Ce n’était pas seulement cette section transversale. Des motifs similaires étaient présents sur chaque section du bras, à la fois sur les surfaces avant et arrière, et ils étaient tous légèrement différents les uns des autres. Même ceux qui partageaient une section n’étaient pas identiques.

« Wow. OK. Je ne m’attendais franchement pas à ce que les bras soient remplis de cercles magiques… C’est intéressant qu’ils soient tous si différents les uns des autres, aussi… »

En les regardant pendant un moment, je m’étais senti un peu mal à l’aise. J’avais presque l’impression d’étudier le système nerveux d’un corps humain disséqué ou quelque chose comme ça.

« Je ne savais même pas qu’il y avait des coutures sur ce truc. Elles devaient être vraiment subtiles. »

« Eh bien, elles étaient en grande partie cachées par la peinture. Il aurait été impossible de les remarquer sans l’avoir préalablement écaillée. », dit fièrement Zanoba.

« Je vois… »

C’était la première grande découverte de Zanoba dans ses recherches, et il était visiblement très enthousiaste. Je n’étais pas aussi enthousiaste, car j’avais supposé dès le départ qu’il devait y avoir une sorte de technologie magique complexe pour animer cette chose.

« Maintenant que j’y pense, ses mouvements étaient très doux et coordonnés. Je suppose qu’il faut beaucoup de cercles magiques pour que cela soit possible », avais-je pensé.

« Oh ? Peux-tu dire quelle fonction aurait ces motifs, Maître ? »

« Non. Je n’ai jamais rien vu de tel auparavant. »

Tous ces motifs étaient-ils nécessaires pour faire bouger le bras ? Peut-être était-il nécessaire d’avoir une chaîne de cercles magiques dans tout le corps pour contrôler et coordonner ses mouvements ? Il y avait toujours une chance qu’ils aient également une fonction totalement différente. C’était impossible à dire sans une recherche plus approfondie.

Jusqu’à ce que je la rencontre, cette chose se promenait dans cette maison chaque nuit, nettoyant et attaquant toute menace qu’elle identifiait. Une fois sa routine de nettoyage terminée, elle retournait à sa base pour se recharger. Quand on y pensait, c’étaient des comportements très complexes. Il était plus intelligent que votre aspirateur robot ordinaire… et significativement plus violent.

Je suppose que ce n’était pas quelque chose que vous pouviez créer en gravant quelques cercles magiques sur sa tête ou son torse.

Mon but ici n’était pas seulement de créer un Roomba magique. Je voulais faire des poupées qui pouvaient bouger. J’en voulais quelques-unes pour moi, et je voulais en vendre quelques-unes pour faire du profit. Elles seraient certainement commandées à un prix élevé sur le marché.

Mais ce n’était pas comme si je cherchais à devenir millionnaire. Je voulais juste une certaine sécurité financière. Si j’avais une grosse rentrée d’argent, je serais probablement négligent et je la gaspillerais.

Il y avait aussi ce projet d’utiliser mon travail pour améliorer la réputation des Superds. Bien que ce soit une question distincte.

Quoi qu’il en soit, tout cela n’était pour le moment qu’une chimère. Mais peut-être qu’un jour, j’aurais la femme de chambre robot de mes rêves.

« Je suppose que les cercles magiques responsables de la plupart des mouvements sont probablement dans la tête ou le torse, Zanoba. Essaie d’être prudent si tu coupes là. »

« Bien sûr, maître ! », répondit Zanoba en en hochant joyeusement la tête.

Rétrospectivement, je pensais que cette découverte avait été la raison pour laquelle Zanoba avait pu proposer sa suggestion au moment où Nanahoshi s’était effondrée. Et, grâce à cette suggestion, Nanahoshi avait réussi à créer ses propres cercles magiques à plusieurs niveaux. Elle avait même réalisé son objectif d’invoquer des objets d’un univers parallèle, qu’elle avait pratiquement abandonné.

Un jour, nous réaliserions sûrement notre propre rêve : créer le parfait robot domestique. Et peut-être que ce jour arrivera plus tôt que prévu.

Ces derniers temps, cette pensée m’animait lorsque je me rendais au laboratoire de Zanoba.

« J’entre, Zanoba ! »

J’avais frappé une fois à la porte de mon ami, puis j’étais entré dans sa chambre. Je m’étais retrouvé nez à nez avec une femme qui se tenait à l’entrée comme si elle était de garde. Elle n’était pas un top model, mais elle avait un visage aimable.

« Oh ! Hey, Ginger ! C’est bon de te revoir. »

Pendant un moment, la femme m’avait étudié avec méfiance. Mais quand je l’avais saluée, celle-ci s’était détendue et avait légèrement incliné la tête.

« Bonjour, Seigneur Rudeus. Cela fait trop longtemps. »

Elle s’appelait Ginger York. C’était un ancien chevalier de Shirone et la fidèle garde du corps du troisième prince Zanoba. Le fait de la revoir m’avait rendu un peu nostalgique.

« J’avais l’intention de passer et de dire bonjour, mais les choses ont été un peu mouvementées… », poursuivit Ginger

« Ne t’inquiète pas pour ça. En toute honnêteté, j’aurais dû venir moi-même. Tu as escorté mes sœurs ici gratuitement, et je n’ai même pas pris le temps de te remercier. »

« C’est moi qui devrais vous remercier. Mlle Aisha nous a fait gagner beaucoup de temps pendant notre voyage. »

Ginger s’était écartée avec un sourire et je m’étais dirigé vers le laboratoire de Zanoba.

Comme toujours, Zanoba et Julie travaillaient d’arrache-pied à leurs propres projets. Zanoba dessinait des diagrammes des cercles magiques qu’il avait trouvés à l’intérieur de la poupée, et Julie travaillait sur sa dernière figure avec un petit ciseau. Ce projet semblait sur le point d’être terminé, alors j’étais allé l’inspecter en premier.

« Comment ça se passe, Julie ? »

« Je pense qu’elle… devrait bientôt être terminée, Grand Maître. Qu’est-ce que vous en pensez ? »

« Hé, ce n’est pas si mal. Il a cependant l’air un peu trop beau pour être Zanoba. »

« Ce n’est pas vrai. Le maître est beau, lui aussi. »

Sa sculpture était encore un peu bâclée, mais elle commençait à bien maîtriser les principes de base. Je pourrais formuler quelques critiques sur les petits détails, mais comme la gamine semblait avoir un don pour ça, il valait mieux la laisser continuer à se débrouiller toute seule.

J’avais jeté un coup d’œil dans la direction de Zanoba, mais il semblait avoir besoin d’un peu de temps pour terminer. Ce fut à ce moment-là que j’avais remarqué que Ginger me regardait fixement.

« Qu’est-ce qu’il y a, Ginger ? »

« Oh, ce n’est rien. Je me disais juste… vous avez beaucoup grandi, c’est tout. »

« Bien sûr que oui. Cela fait quoi ? Quatre ans qu’on ne s’est pas vus ? »

J’avais l’impression que beaucoup de gens avaient fait des commentaires sur mon apparence ces derniers temps. Peut-être que je commençais à développer une certaine sorte de sex-appeal. Si je n’avais pas épousé Sylphie, j’aurais peut-être pu me constituer un harem ? L’idée avait un certain attrait, mais ce serait probablement un peu stressant dans la pratique. J’étais de toute façon satisfait de ma vie sexuelle telle qu’elle était.

« Au fait, Ginger, que comptes-tu faire ensuite ? »

« J’ai l’intention de rester ici, aux côtés du prince Zanoba. »

« Oh. Tu reprends donc tes fonctions de garde du corps ? »

« C’est exact. J’ai terminé mon autre mission, et on s’occupe de ma famille au pays. »

La loyauté de cette femme était vraiment impressionnante. Elle avait protégé Lilia et Aisha pendant des années sous les ordres de son maître avant de les mettre en sécurité. Zanoba lui avait-il au moins montré de la reconnaissance ? Ou même l’avait-il remerciée ? Probablement pas. Ce type n’était pas le plus prévenant des employeurs.

« Hé, Zanoba. Tu ne crois pas que tu devrais donner à Ginger une récompense pour son travail ? »

« Monsieur Rudeus ! Je n’oserais pas demander… »

« Hm, je suppose que tu as raison. Y a-t-il quelque chose que tu désires, Ginger ? Parle librement. », dit Zanoba, toujours concentré sur ses cercles magiques.

Le prince pouvait être très pompeux quand il le voulait.

Ginger semblait décontenancée par ce développement. C’était sans doute la première fois que Zanoba lui témoignait une quelconque reconnaissance pour ses efforts.

Après avoir réfléchi quelques longs instants, elle s’était mise à genoux, baissa la tête et parla.

« Dans ce cas, monseigneur… me permettez-vous de m’occuper de l’éducation de Julie ? Je comprends qu’elle soit l’élève du Seigneur Rudeus, mais ses manières ne conviennent pas à la servante d’un prince. »

« Très bien. Je l’autorise. »

« Merci, Prince Zanoba ! »

Ce n’était vraiment pas ce que j’avais en tête. Éduquer Julie, c’était pour le bien de Zanoba, pas pour celui de Ginger. Mais peut-être y avait-il une règle tacite selon laquelle les serviteurs ne devaient pas recevoir trop d’éducation ?

***

Partie 2

L’humanité avait été chassée du jardin d’Eden pour avoir mangé le fruit de la connaissance. Restez ignorant, et vous pourriez être parfaitement heureux de passer le reste de votre vie à danser avec une feuille de figuier sur l’entrejambe, en chantant « Yatta » toute la journée. C’était pourquoi les rois préféraient que leurs sujets soient aussi ignorants que possible. Moins vous les éduquez, moins ils étaient susceptibles de se soulever contre vous. Bien sûr, vous sabotiez aussi leur capacité à acquérir de nouvelles compétences et à devenir plus utiles, mais c’était un compromis que beaucoup de souverains étaient prêts à faire.

Dans tous les cas… Je pense qu’il aurait été difficile pour Zanoba d’accorder à Ginger une récompense plus typique comme des terres ou un trésor, étant donné sa position actuelle. Elle s’en était probablement rendu compte et avait gardé sa demande modeste par loyauté.

« Bon, très bien, alors. Retour à nos moutons. Où en es-tu ? », avais-je dit.

« J’avais prévu de travailler sur les jambes ensuite, Maître. »

« Oui, j’y ai pensé, et j’ai l’impression qu’il serait préférable pour nous d’étudier en profondeur les cercles de l’intérieur des bras d’abord. Je veux dire, ce n’est pas comme si on pouvait recoller les parties du corps une fois qu’on les a ouvertes, non ? Il vaut mieux y aller doucement. »

« Hmm, c’est vrai… »

« Peut-être que nous pourrions faire venir Cliff et Nanahoshi pour jeter un coup d’œil. Ils pourraient remarquer quelque chose qui nous échappe. »

Zanoba et moi étions penchés sur la table et avions discuté longuement de nos plans, avant de décider finalement de commencer à disséquer le second bras de la poupée pour le comparer au premier. Au moment où nous allions commencer, j’avais remarqué que Ginger se tenait à côté de moi. On aurait dit qu’elle avait quelque chose à dire.

« Tu as besoin de quelque chose, Ginger ? »

« Seigneur Rudeus… malgré sa situation actuelle, le prince Zanoba est un membre de la famille royale de Shirone. Je sais qu’il est votre élève en tant qu’artiste, mais la façon dont vous lui parlez me semble… peu respectueuse. »

« Hm ? »

Maintenant qu’elle le mentionnait, j’avais été plus familier que d’habitude avec lui aujourd’hui. J’étais habituellement un peu plus formel dans mon discours, mais après la remarque d’Aisha l’autre jour, je m’étais inconsciemment un peu relâché.

Je pouvais comprendre qu’un fidèle serviteur soit ennuyé d’entendre son maître s’adresser à lui de cette façon. Je devais juste être plus poli quand Ginger était là.

« Je suppose que tu as raison. Je suis désolé pour cela. Le prince Zanoba étant l’un de mes bons amis, alors je suppose que j’ai juste… »

Avant que je puisse finir ma phrase, Zanoba s’était levé d’un bond, la fureur dans les yeux.

« Gingeeeeer ! »

Il s’était précipité vers sa garde du corps, l’attrapa par le cou et la plaqua contre le mur. Julie sursauta en entendant le bruit et lâcha son ciseau.

« Comment oses-tu !? Maître Rudeus s’ouvrait enfin à moi, et maintenant tu as tout gâché ! Comment as-tu pu ? Excuse-toi ! Présente-lui tes excuses immédiatement ! »

« Guh… Guhh ! »

Ginger avait l’air d’avoir très mal. Il était en train de lui serrer le cou ? C’était allé trop vite !

« Zanoba ! Arrête ça ! Laisse-la partir ! », avais-je crié.

Zanoba ouvrit immédiatement sa main et laissa tomber Ginger. Ses doigts avaient laissé des marques rouges claires sur sa peau. Ginger avait essayé de tendre la main pour toucher son cou, mais elle s’était arrêtée à mi-chemin, grimaçant de douleur. On aurait dit qu’il lui avait cassé un os de l’épaule en la plaquant contre le mur.

Je m’étais précipité et j’avais soigné ses blessures avec ma magie. Et aussitôt que j’en avais fini, elle s’était agenouillée devant moi et baissa la tête.

« Toux… toux… mes sincères excuses, Sire Rudeus… »

C’était à moi qu’elle présentait ses excuses. Après que Zanoba ait failli la tuer.

Pendant un instant, j’étais resté muet de culpabilité. Elle n’avait rien fait de mal. Pourquoi s’excusait-elle auprès de moi ?

Finalement, je m’étais retourné et j’avais jeté un regard furieux à Zanoba.

« Qu’est-ce qui te prend ?! »

« Mais Maître ! Elle est intervenue sans réfléchir, sans connaître notre amitié… »

« D’accord, peut-être bien ! Alors pourquoi ne lui as-tu pas dit ça ?! »

Ginger avait servi fidèlement Zanoba pendant de nombreuses années. Et elle avait protégé ma famille lors d’un long et dangereux voyage en territoire inconnu. Ça n’avait pas dû être facile, mais elle avait fait tout ce chemin par loyauté envers son maître en exil.

Et au moment où elle avait fait une seule erreur, sa réaction avait été de la jeter contre un mur et de commencer à l’étouffer ? C’était juste horrible.

Notre amitié était manifestement très importante pour Zanoba. C’était bon à savoir. Mais je ne voulais pas qu’il maltraite son plus fidèle garde pour autant.

« Seigneur Rudeus, s’il vous plaît… Ça va aller. Je suis fière de voir le prince Zanoba défendre un ami. Il a clairement grandi depuis la dernière fois que je l’ai vu. », dit doucement Ginger, le visage calme et posé.

Quoi ? Sérieusement ? Et c’est moi qui suis bizarre ici ?

Ce n’était peut-être pas à moi de dire quoi que ce soit, mais Ginger méritait un meilleur traitement que celui-là.

« … Zanoba. »

« Oui, Maître ? »

« Je te considère comme un bon ami. »

Le visage de Zanoba rayonna de bonheur à ces mots. J’avais fait une pause un instant pour le laisser les savourer.

« Mais je dois aussi beaucoup à Ginger pour avoir protégé ma famille. Elle est restée avec eux pendant… quoi, quatre ans ? Je lui en suis vraiment reconnaissant, et j’apprécierais que tu la traites avec plus de gentillesse. »

« Bien sûr, Maître. Je m’excuse pour mes actions, Ginger. », dit Zanoba avec une expression sérieuse sur le visage.

« Il n’y a pas besoin de s’excuser, Prince Zanoba. J’ai prêté un serment de loyauté absolue envers vous, et je mourrais volontiers sous vos ordres. Ma remarque était irréfléchie. Je regrette sincèrement ce que j’ai dit. », objecta Ginger en se levant.

Cela semblait être le point final de cet incident, et je ne voyais pas l’intérêt de faire traîner les choses plus longtemps. De toute évidence, c’était de cette manière que fonctionnait la relation maître-serviteur ici. Mais que se passerait-il si Zanoba commettait une grave erreur ? Ginger pourrait-elle se résoudre à ne pas être d’accord avec lui ?

Enfin, peu importe. Je n’étais qu’un étranger ici. Je ne comprenais pas comment les choses fonctionnaient à Shirone, et si je continuais à m’en mêler, je ne ferais qu’attirer des ennuis.

Cet incident alarmant mis à part, nos recherches sur l’automate commençaient à faire de réels progrès.

« Je sais que j’ai suggéré de se concentrer sur les bras pour le moment, mais c’est ta décision. Fais ce que tu penses être le mieux. »

« J’apprécie, mais je suis d’accord avec ta suggestion, Maître. Remonter la poupée entière après l’avoir disséquée pourrait s’avérer difficile. Voyons si nous pouvons recréer son bras avant de passer au reste. »

Nous avions passé le reste de la séance à démonter et à étudier les bras de la poupée. J’avais suggéré de faire appel à Cliff ou Nanahoshi pour nous aider, mais je laissais ces décisions entièrement à Zanoba. Il y avait certaines choses que je voulais essayer, bien sûr, mais il semblait faire de bons progrès tout seul jusqu’à présent. Je ne ressentais pas le besoin de m’en mêler.

« Je pense que tu peux me laisser faire le reste, Maître. Il semble que j’ai un certain talent pour ce genre de travail. »

« Huh. Sans blague ? »

« Non. J’ai aussi été un peu surpris, mais je trouve ce travail assez engageant. Je m’amuse beaucoup en ce moment. »

Il avait pu passer toute la journée sur des recherches qui l’avaient attiré, avec une sculpteure de figurine dédiée travaillant constamment à ses côtés. Zanoba ne pouvait pas faire mieux. Mais que comptait-il faire après avoir obtenu son diplôme ? Continuerait-il à traîner dans cette ville, à jouer avec ses poupées ?

Eh bien, c’était une autre chose qu’il devra résoudre par lui-même. Ce n’était pas vraiment mon problème… même s’il était ici, en partie, à cause de moi.

« Bon, très bien. Continue comme ça, Zanoba ! Je repasserai bientôt. »

« J’attends ça avec impatience, Maître. »

« Sois gentil avec Ginger, d’accord ? »

« Bien sûr ! »

À ce rythme, nous aurions peut-être une autre percée prochainement.

***

Chapitre 3 : Le patron et ses larbins

Partie 1

Un nouveau mois venait de s’écouler, ce qui signifiait qu’il était temps de tenir la réunion régulière de la principale bande de délinquants de l’Université de Magie de Ranoa. J’entends par là la classe spéciale. Les participants étaient les suspects habituels : Zanoba, Julie, Cliff, Linia, Pursena et moi. Nanahoshi et Badigadi étaient absents, puisque les règles ne s’appliquaient pas vraiment à eux.

Je n’étais pas de très bonne humeur ce matin. J’avais beaucoup pensé à mes sœurs ces derniers temps… et plus particulièrement à Norn. Elle vivait dans les dortoirs depuis déjà un certain temps, mais lui donner l’espace qu’elle voulait n’avait pas vraiment amélioré notre relation. Elle m’ignorait généralement quand on se croisait dans les couloirs. Quand elle ne le faisait pas, elle me lançait des regards dégoûtés.

OK, peut-être que ce dernier point était juste lié à mon complexe de persécution. Mais en tout cas, on ne se rapprochait pas l’une de l’autre.

Et pourtant, cela me convenait. Ça me rendait un peu triste, mais je pouvais vivre avec. Ce n’était pas comme si les frères et sœurs devaient être les meilleurs amis. Et même si nous ne nous entendions pas très bien en temps normal, j’aiderais Norn si elle avait besoin de moi.

Bon sang, je serais sur ses professeurs comme un parent surprotecteur si je le devais. Ma position au sommet de la hiérarchie de cette école pourrait être utile. Je pourrais par exemple intervenir afin de m’occuper de quiconque tenterait de l’intimider. Et comme je connaissais personnellement le vice-principal, je pourrais aussi lui demander de l’aide si nécessaire. C’était toujours agréable de savoir que l’on peut passer par-dessus la tête des gens. J’avais pris note d’apporter à Jenius quelques modestes cadeaux de temps en temps.

Le vrai problème était le suivant : Norn vivait dans ce dortoir depuis environ un mois, mais il semblait qu’elle ne s’était pas encore fait un seul ami. Quand je la voyais dans les couloirs, elle était généralement seule. Elle n’avait pas l’air particulièrement triste, mais ça commençait à me déranger.

On pouvait bien sûr s’en sortir sans amis pendant un certain temps. Mais est-ce qu’elle parlait au moins aux autres personnes de sa classe ? S’adaptait-elle à la vie dans les dortoirs ?

J’étais sincèrement inquiet, mais je ne voulais pas non plus m’impliquer directement. Et je ne connaissais pas beaucoup d’étudiants de première année. Le seul qui me venait à l’esprit était en fait un vrai délinquant. Si j’essayais de lui faire faire quelque chose, j’avais l’impression que Norn s’en rendrait compte immédiatement et m’en voudrait probablement.

De plus, je ne me souvenais même pas du nom de ce type. Si j’avais bonne mémoire, il ressemblait beaucoup à un husky sibérien.

« Ça va, patron ? Tu as l’air bien sombre ces derniers temps, » dit Linia, en se penchant pour me regarder dans les yeux.

« Oui, tu as raison », ajouta Pursena.

Aussi bruyantes et irritantes que pouvaient être ces deux-là, la moitié des hommes bêtes de l’école les idolâtraient. Même après avoir fait la paix avec la princesse Ariel, on les voyait souvent errer dans les couloirs entourés d’une bande de laquais fidèles. D’une certaine manière, je doute qu’elles aient beaucoup de conseils à donner sur le sujet de la solitude.

« Eh bien, ne t’inquiète pas, miaou. On t’a trouvé un cadeau spécial pour te remonter le moral ! »

« Yep. Ça nous a pris un mois entier. »

Avec un sourire narquois, Linia déposa un gros sac bosselé sur mon bureau.

Je l’avais regardé d’un air dubitatif. Il était difficile de dire ce qu’il pouvait contenir.

« Retiens-toi, patron ! N’ouvre pas ça avant d’être rentré chez toi. »

« Déballe-le en privé, compris ? Assure-toi que personne ne regarde. »

Ça commençait à être vraiment louche. Heureusement, ce n’était pas un sac de poudre de joie ou autre. Je savais qu’au moins deux types de narcotiques faisaient le tour des Territoires du Nord et de certaines parties du Continent Démoniaque. Millis et Asura avaient apparemment des lois limitant leur utilisation, mais la plupart des nations de cette région n’étaient pas trop strictes à ce sujet.

Naturellement, je n’avais pas l’intention de prendre l’habitude de me droguer. Si je devenais dépendant ou en manque, ma magie ne suffirait pas à me guérir. Il fallait des sorts de désintoxication de niveau Saint pour gérer ce genre de choses. Plus précisément, je n’étais pas si désespéré au point de fuir la réalité pour le moment.

Néanmoins, le matériel pourrait être utile à un moment donné, je ne voyais donc aucune raison de refuser. Je pourrais toujours le vendre si jamais j’avais besoin d’argent.

« Eh bien, euh… merci, je suppose. »

« De rien, patron ! »

« Je ferai tout pour toi, mec. »

Maintenant que j’y pense… ces deux-là vivaient dans les dortoirs, non ? Comme elles y étaient depuis six ans maintenant, elles connaissaient probablement tout le monde et tout ce qu’il y avait à savoir. Elles auraient peut-être des informations utiles, ou au moins des conseils.

« Cependant, à propos de ce que tu as dit… Le fait est que je suis un peu inquiet pour ma petite sœur. »

« Ta petite sœur ? Oui, je crois qu’on l’a déjà croisée une fois. C’est la petite fille que tu as habillée comme une servante, non ? »

« On l’a vue au marché l’autre jour. Elle avait ton odeur partout sur elle, patron. J’ai pensé que vous étiez liés. »

Elles avaient donc déjà rencontré Aisha, hein ? Elle se mettait au lit avec moi régulièrement, ce qui expliquait probablement le truc de l’odeur.

« Non, pas elle. Je veux dire mon autre sœur. Elle vit dans les dortoirs depuis un mois maintenant. »

« Huh ?! Attends, il y en a une autre ?! »

« Et elle vit dans les dortoirs ? »

Linia et Pursena s’étaient retournées pour se regarder, les yeux écarquillés. Apparemment, elles n’avaient pas encore rencontré Norn… ou peut-être l’avaient-elles fait sans savoir qu’elle était ma sœur. Elle ne passait pas beaucoup de temps à la maison, elle ne devait donc pas sentir comme moi.

« C’est ça. Mais je ne pense pas qu’elle m’apprécie beaucoup. Nous nous parlons à peine depuis un moment. Je ne sais pas comment faire pour qu’elle se rapproche de moi. »

« Errrrr… ouais, ça pourrait être délicat… »

« On pourrait se promener en criant à quel point tu es cool, si tu veux… »

Hmm. Je n’avais pas envisagé une stratégie de guerre de l’information. Peut-être que Norn serait plus disposée à me donner une chance si elle pensait que j’étais le gars le plus populaire de l’école. Mais si je confiais le poste à Linia et Pursena, elles allaient probablement raconter des bêtises sur le fait que j’allais tabasser des gens.

Je préférerais vraiment que ce soit des trucs du genre « Rudeus a sauvé un chiot ». Peut-être qu’une version modifiée du jour où j’avais rencontré Julie fonctionnerait.

« Bref, le vrai problème, c’est qu’elle n’a pas encore d’amis. Elle n’est là que depuis un mois, il est peut-être trop tôt pour que je m’en préoccupe… Mais c’est une étudiante transférée. Je parie qu’elle a du mal à s’intégrer. », avais-je dit.

« Eh bien, c’est tôt, non ? »

« Oui. Peut-être que, euh… elle n’a pas encore eu le temps de faire connaissance avec les gens ? »

Pour une raison inconnue, Linia et Pursena semblaient un peu anxieuses. Elles trébuchaient sur leurs mots, ce qui signifiait généralement qu’elles me cachaient quelque chose.

« Ne me dites pas que vous vous en êtes pris à ma sœur. »

« Franchement, ne dis pas des trucs aussi idiots ! »

« Bien sûr que non, patron ! Tu nous as dit de ne pas nous en prendre à plus faible que nous ! »

Ok. Alors pourquoi deviens-tu pâle ?

Il se passait vraiment quelque chose ici, mais je ne savais pas encore quoi. Dans tous les cas, je pouvais probablement profiter de leur mauvaise conscience pour m’assurer qu’elles interviendraient si quelqu’un essayait d’intimider Norn.

« Quel âge a ta petite sœur, patron ? »

« Elle est plus âgée que la bonne ? Ou plus jeune ? »

« Euh, elles ont le même âge. Elle a 10 ans. »

« Vraiment ?! Ouf ! »

« C’est bon à entendre ! Oui, on ne lui a rien fait. »

En d’autres termes, elles avaient fait quelque chose à quelqu’un. Peut-être qu’elles avaient l’habitude d’apprendre aux nouveaux étudiants arrogants leur place dans la hiérarchie ou quelque chose comme ça ?

« Alors Boss, euh, à propos de ce cadeau… »

« Ne nous en veux pas si tu ne l’aimes pas, d’accord ? On a travaillé très dur dessus. »

C’était bizarre, pourquoi revenaient-elles sur ce sujet maintenant ? Pourquoi avaient-elles l’air si nerveuses tout d’un coup ? C’était un peu déstabilisant, mais j’étais vraiment curieux de savoir ce qu’ils m’avaient obtenu à ce stade.

« Hé, c’est l’intention qui compte, non ? Je ne me fâcherai pas, promis. »

Je ne serais pas vraiment ravi de trouver quelque chose comme un tas de souris mortes à l’intérieur, mais je n’allais pas leur en vouloir.

À ce moment-là, j’avais remarqué que Cliff me regardait de son siège, quelques places plus loin.

« Hey. Tu as des conseils pour ce truc avec ma sœur, Cliff ? »

« … Hmph. Mais au fait, qui a dit que tu avais besoin d’amis ? »

Wôw. Quelqu’un avait besoin d’un câlin aujourd’hui ou quoi ?

Pourtant, Cliff n’était plus le solitaire qu’il était avant. Il avait Elinalise maintenant. Et moi, pour ce que ça vaut. Peut-être que Norn ne sera jamais aussi populaire que ce papillon social, mais j’espérais vraiment qu’elle apprendrait à connaître quelques personnes un de ces jours.

Récemment, Nanahoshi avait commencé à se montrer au réfectoire à l’heure du déjeuner. Peut-être qu’elle avait finalement compris l’importance de manger de vrais repas. Non pas qu’elle soit particulièrement sociable à ce sujet…

Remarquant mon regard, elle s’était retournée pour me fixer.

« Tu as besoin de quelque chose ? »

« Non, pas vraiment. »

Bien que Nanahoshi ait pris l’initiative d’introduire la cuisine japonaise sur le campus, elle ne s’était presque jamais aventurée à en goûter les résultats jusqu’à présent. Elle n’aimait pas beaucoup cette nourriture, et elle avait généralement l’air un peu misérable quand elle la mangeait.

« Tu n’as pas l’air d’aimer ça », ai-je dit.

« Eh bien oui. Je sais que c’est moi qui ai inventé la recette, mais c’est horrible. »

« Je suppose que les ingrédients d’ici ne sont pas aussi bons que ceux du Japon. »

« Ça, c’est sûr. »

« Y a-t-il une sorte de nourriture de ce monde que tu aimes ? »

« Les chips que j’ai mangées chez toi, je crois. Elles étaient bonnes. »

Je suppose qu’elle parlait de celles que Sylphie faisait chez elle. C’était logique. De simples en-cas comme ceux-là n’avaient pas un goût si différent de ceux qu’on avait au Japon.

« Veux-tu qu’on t’en fasse d’autres ? »

« … Ce ne sera pas nécessaire. »

OK, alors. La prochaine fois qu’elle viendra utiliser notre bain, il y aura quelques chips qui l’attendront.

Badigadi n’était pas là aujourd’hui. Il avait l’habitude de passer régulièrement au réfectoire, mais je ne l’avais pas du tout vu le mois dernier. J’avais vraiment envie de m’asseoir avec lui et de lui parler de Ruijerd.

Au moins, les manières de Julie à table s’amélioraient un peu en son absence. Ginger lui apprenait les règles de base de l’étiquette, mais ça aurait été une cause perdue avec le grand homme dans les parages. L’endroit semblait cependant un peu vide sans lui. Son rire constant et tonitruant me manquait. Plus tu ris, plus tu vis, non ? Peut-être que je devrais essayer moi-même.

***

Partie 2

« Fwahahahaha ! »

« Euh, pourquoi ris-tu ? Ai-je fait quelque chose de drôle ? »

« Maître ? »

« Grand maître… ? »

Et voici tout ce que j’avais gagné de cette expérience, un tas de regards perplexes de la part de toutes les personnes présentes à la table. Honnêtement, c’était assez embarrassant. Je suppose que je n’étais pas fait pour prendre la place de Badigadi.

« J’aimerais bien te demander ce qui était si amusant ? »

Luke surgit de nulle part. Il était plus élégant que jamais, mais aucun fan ne l’avait suivi aujourd’hui. Sylphie n’était pas non plus avec lui.

« Rien. Je n’ai pas vu notre Roi Démon depuis un moment, alors j’ai essayé de l’invoquer avec mon rire », avais-je dit.

« Je vois. En tout cas, Rudeus, pourrais-tu m’accompagner à la salle du conseil des élèves ? », l’expression de Luke était troublée. Y avait-il un problème ?

« Bien sûr, pas de problème. »

J’avais englouti le dernier morceau de ma nourriture en quelques secondes, je m’étais levé et j’avais suivi Luke.

Je n’aurais pas pu vous dire pourquoi, mais j’avais l’impression que Luke était en colère contre quelque chose. Il n’avait pas dit grand-chose sur le chemin de la salle du conseil des élèves, et ses pas étaient plus forts que d’habitude.

Et comme je m’y attendais, Ariel et Sylphie nous attendaient à l’intérieur. L’expression de la princesse était toujours aussi impassible, mais elle était un peu pâle. Sylphie semblait également un peu anxieuse.

Le nouveau trimestre venait à peine de commencer, mais apparemment, nous avions déjà une sorte d’incident sur les bras.

« Bonjour, tout le monde. Quelque chose ne va pas ? »

« Oui, ça va », dit Ariel avec un petit soupir.

Elle hésita un moment avant de continuer.

« Nous avons malheureusement remarqué qu’un certain nombre de filles de première année qui vivent dans les dortoirs sont plutôt pâles et en détresse ces derniers temps. »

« Vraiment ? »

Elle venait de gagner à tous les coups mon attention là. Quelle que soit la cause de tout cela, cela pourrait avoir un effet sur Norn.

« Au cours de notre enquête, nous avons réalisé que la plupart des filles affectées étaient assez jolies… et un peu plates aussi. »

Merde. Norn répondait parfaitement à ces deux critères. J’allais devoir coopérer pleinement avec leur enquête. Si je réussissais à terminer l’enquête, peut-être que je gagnerais un peu de gratitude de la part de ma sœur.

« Aujourd’hui, nous avons réussi à obtenir des détails sur une victime. Apparemment, Linia et Pursena ont fait le tour et… euh… »

Attends, Linia et Pursena ? Elles avaient dit qu’elles ne s’en prenaient plus aux faibles, mais… peut-être qu’elles avaient senti de la viande séchée dans la poche d’un petit nouveau et qu’elles l’avaient poursuivi ou quelque chose comme ça. C’était déprimant et plausible.

« … Elles exigent qu’elles enlèvent leurs sous-vêtements et les remettent. »

Attends, quoi ?

J’avais un très mauvais pressentiment sur la tournure que prenaient les évènements.

« Une enquête plus poussée a révélé qu’elles ont dit, “Je parie que le patron va adorer ceux-là”, dans la salle à manger peu de temps après. »

« … »

« D’après ce que nous avons compris, elles cachaient les sous-vêtements qu’elles ont volés dans un certain sac. »

En disant cela, Ariel avait tranquillement jeté un coup d’œil au cadeau que j’avais accepté quelques heures plus tôt. Luke et Sylphie avaient fait de même, ayant sans doute reçu une description de ce à quoi ressemblait le sac.

Il ne faisait aucun doute dans mon esprit que ce truc était rempli de culottes pillées. Des culottes sales et non lavées, en fait. C’était mon sac idéal.

Incroyable. Quand avais-je demandé un tel cadeau à Linia et Pursena ? Et pourquoi est-ce que je m’excitais rien qu’en y pensant ? Bon sang, je n’étais vraiment qu’une raclure de l’espèce humaine.

« Rudeus, je m’excuse, mais… »

J’avais décidé d’anticiper la question. C’était plus intelligent de prendre l’initiative dans une telle situation.

« Linia et Pursena m’ont donné ce sac ce matin. Elles m’ont dit de ne pas regarder à l’intérieur avant d’être rentré chez moi, je ne peux donc pas en être totalement sûr, mais je suppose qu’il contient les objets que vous cherchez. »

« Je vois. Juste pour être clair, est-ce que tu leur as ordonné de faire ça ? »

« Bien sûr que non. »

J’essayais de garder mes réponses fermes et concises. Un mot de travers pouvait être fatal ici, mais je m’en sortirais tant que je resterais simple. Ce n’était en fait qu’un malentendu.

« Tu n’as donc été impliqué à aucun moment ? »

« Bien sûr que non. Je viens juste d’épouser Sylphie. Je ne suis pas vraiment frustré sexuellement en ce moment. »

Pensait-elle vraiment que j’étais du genre à réaliser un plan aussi fou juste après avoir envoyé ma propre petite sœur dans ces dortoirs ? Je ne pouvais pas prouver mon innocence, alors je ne savais pas comment me défendre. Il devait y avoir un moyen de lui faire comprendre…

« Très bien alors. Je te crois sur parole. »

Avec un autre petit soupir, Ariel interrompit brusquement son interrogatoire.

Eh bien, c’était plus facile que prévu.

« Merci, Princesse Ariel. J’apprécie cela. »

« Ce n’est pas grave. Je m’étais dit qu’il semblait étrange que tu sois derrière tout ça. Vu comment tu sembles apprécier tes nuits avec Sylphie, je ne pouvais pas imaginer pourquoi tu voudrais harceler d’autres filles. »

Attendez, est-ce qu’elle savait comment on passait notre temps ensemble ? Oh, mon dieu. Sylphie lui avait-elle parlé des répliques ridicules que j’avais utilisées sur elle l’autre soir ?

« Euh, Sylphie ? Est-ce que tu donnes à la Princesse Ariel des rapports sur nos moments privés ? »

« Bien sûr que non ! Je… je ne dirais rien à personne à ce sujet ! Comment as-tu pu découvrir ça, Princesse Ariel !? », protesta Sylphie tout en secouant vigoureusement la tête.

Je l’avais cru. Je savais que toutes les deux étaient des amies proches, mais je ne voyais pas une fille aussi timide que Sylphie parler de sa vie sexuelle à qui que ce soit. Non pas que ce serait un gros problème si elle le faisait… tant qu’elle ne se plaignait pas de mes performances ou autre…

« Eh bien, je ne l’ai pas fait. J’étais juste à la recherche d’une réaction. Je suis néanmoins contente d’entendre que vous appréciez la compagnie de l’autre. », répondit Ariel avec légèreté.

OK, bien joué.

Mais bon… à quoi pensaient Pursena et Linia ? Rassembler un sac entier de sous-vêtements fraîchement portés devait être leur idée la plus stupide. Est-ce que j’avais fait ou dit quelque chose pour qu’elles croient que je voulais… Attendez une seconde. Ne m’avaient-elles pas dit qu’elles allaient m’apporter un tas de culottes en guise de tribut il y a un moment ?

Oh, merde, elles l’ont fait.

J’avais pensé que c’était juste une blague, mais peut-être qu’elles étaient sérieuses. Eh bien, peu importe. Ce n’était toujours pas ma faute, non ? Ouais. Définitivement pas.

« Je pense que c’était une tentative malencontreuse de me rendre service, alors j’apprécierais que tu me laisses gronder Linia et Pursena moi-même. Oh, et tu pourrais faire en sorte que les sous-vêtements soient rendus à leurs propriétaires ? Pour que ce soit clair, je n’ai pas regardé à l’intérieur, et encore moins touché à quoi que ce soit. », avais-je dit.

J’avais remis le sac à Ariel sans hésiter.

Linia et Pursena n’étaient peut-être pas mal intentionnées, mais je devais être ferme avec elles sur ce point. Les seules culottes que j’aimais étaient celles qui venaient d’être enlevées. Ça ne m’apportait rien si je ne pouvais pas les voir s’enlever.

Attends, non. Ce n’est pas le problème ici.

« Très bien. »

Ariel jeta un bref coup d’œil à l’intérieur du sac, puis hocha de nouveau la tête. Il semblerait que nous ayons réussi à résoudre le problème de manière satisfaisante.

« Je dois dire, cependant, que ça fait beaucoup de sous-vêtements. Tu n’es pas un peu déçu de perdre un tel trésor, Rudeus ? », continua Ariel en jetant un coup d’œil à Sylphie.

« Pas du tout. Je ne suis pas un fétichiste des sous-vêtements. »

« … Je vois. Eh bien, je m’excuse d’avoir douté de toi. »

« Ce n’est pas grave. Le fait que nous ayons pu dissiper ce malentendu me rend heureux. »

Honnêtement, j’avais eu de la chance que ça se passe comme ça. Si j’avais vraiment emporté cette culotte chez moi… je ne savais pas comment je m’en serais débarrassé. C’était trop facile de m’imaginer en train de flipper pendant un moment, puis de les tremper dans de l’alcool pour faire une « bière de culotte » expérimentale. Ce qui aurait inévitablement conduit Sylphie et Aisha à les trouver, et je n’aurais jamais entendu la fin de cette histoire.

« Eh bien, c’est un soulagement. J’étais inquiète de ne pas te satisfaire, Rudy. », murmura Sylphie.

Ariel et Luke l’avaient regardée avec des expressions amusées sur leurs visages. Il lui fallut une seconde pour se rendre compte de ce qu’elle venait de dire, puis un rouge vif se répandit sur son visage.

Et à ce moment précis, la cloche sonna. Notre période de déjeuner était terminée.

« Oh, ce n’est pas bon. On va être en retard en classe. »

« Je suis désolé pour tous les ennuis que Linia et Pursena vous ont causés, princesse Ariel… »

« Ce n’est pas grave, Rudeus. Ce sont des choses qui arrivent. »

Luke ouvrit la porte et m’invita à la franchir. Ariel et Sylphie suivirent, après quoi il sortit lui-même et verrouilla la porte derrière lui.

« Allons-y, alors. »

Ariel s’était mise à côté de moi pendant que nous marchions. Sylphie et Luke suivaient légèrement derrière. Peut-être que j’étais aussi censé rester en arrière ? Je n’étais pas très au fait de l’étiquette ici.

« Oh… »

Avant que je puisse me décider, on tourna au coin suivant et on croisa Norn. Elle traînait dans le couloir, regardant autour d’elle avec incertitude. Elle serra les lèvres l’une contre l’autre en me voyant.

« Qu’est-ce qu’il y a, Norn ? Le cours est sur le point de commencer. », avais-je demandé.

Au lieu de répondre, Norn détourna son visage du mien. Par pure coïncidence, elle rencontra le regard de la Princesse Ariel à la place.

« Bonjour, toi. Je suis Ariel, la présidente du conseil des élèves », dit Ariel.

Quand Ariel lui adressa un sourire agréable, le visage de Norn était devenu instantanément rouge. Je suppose que la princesse avait tendance à avoir cet effet sur les gens.

« Je suis, euh… Norn Greyrat. »

« Enchantée de te rencontrer, Norn. Est-ce que quelque chose ne va pas ? Ton prochain cours va bientôt commencer. »

« Euh, eh bien… Je ne sais pas où se trouve la troisième salle d’entraînement… »

« Ah, je vois. »

***

Partie 3

Elle avait donc été laissée derrière quand sa classe avait changé de salle, hein ? Pauvre enfant. Ça pouvait paraître insignifiant, mais ce genre de choses faisait vraiment mal quand ça arrivait à un enfant. Il semblerait que mes inquiétudes sur le fait qu’elle devienne une solitaire pouvaient être justifiées.

« Luke, tu peux lui montrer le chemin, s’il te plaît ? », demanda Ariel.

« Bien sûr. Par ici, Norn. Ce n’est pas loin. »

Posant délicatement une main sur le dos de Norn, Luke l’avait guidée dans le couloir.

Le visage de ma sœur était rouge d’embarras. C’était compréhensible, puisque Luke était un beau garçon, mais je devais la mettre en garde contre lui plus tard. Cet homme était un play-boy né.

Juste avant qu’ils ne tournent au coin, Norn s’était arrêté pour nous regarder. Son regard avait erré entre moi, Ariel, et Sylphie pendant un moment. Mais elle s’était ensuite retournée et était partie. Sans m’avoir dit un seul mot.

Cela m’avait rendu un peu triste.

Une fois les cours terminés, j’avais demandé à Linia et Pursena de me rejoindre à l’arrière du bâtiment principal. J’avais beaucoup de choses à leur dire sur les événements qui s’étaient déroulés aujourd’hui.

Elles étaient arrivées de bonne humeur. Je pense qu’elles avaient apprécié l’idée d’une réunion secrète derrière l’école. C’était exactement le genre d’endroit où se déroulerait une scène dramatique dans un drame romantique.

« Quoi de neuf, patron ? Pourquoi nous as-tu fait venir jusqu’ici ? »

« Tu es enfin prêt à admettre que tu es amoureux de nous ? Eh bien, tu ferais mieux de soumettre le plan à Fitz d’abord. Je ne veux pas qu’elle se mette en colère contre nous. »

Je me sentais presque mal d’avoir gâché leur bonne humeur. Presque.

« Il faut qu’on parle du sac que vous m’avez donné. Je l’ai remis à la Princesse Ariel au déjeuner et lui ai demandé de rendre son contenu à ses propriétaires. », avais-je dit

Au début, leurs visages étaient muets de confusion. Mais un instant plus tard, elles avaient commencé à se donner des coups de coude sur le côté et à se siffler dessus.

« Je te l’avais dit ! Il n’en voulait vraiment pas ! »

« C’est ta faute, Linia. Tu as dit que le patron aimait les culottes. »

« Quoi ? Tu le pensais aussi ! »

« Je voulais qu’on sonde les eaux d’abord. En lui donnant la tienne. »

« Pourquoi juste moi ?! Ça ne serait pas juste ! »

« Ouais. C’est pour ça qu’on a aussi pris celles des dortoirs. »

« Ce n’est pas ce que je veux dire ! Tu aurais aussi pu lui donner les tiennes ! »

« Non. J’ai des gros seins, il ne serait donc pas intéressé. »

C’était assez amusant de voir leurs tentatives pathétiques de s’accuser mutuellement de la situation, mais aussi assez irritant. Et à propos, pourquoi pensaient-elles que je n’aimais que les filles à la poitrine plate ?

« Ok, on se calme ! »

J’avais l’impression qu’elles auraient pu continuer indéfiniment, j’avais donc tapé dans mes mains pour les interrompre.

« Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit tout à l’heure, les filles ? Je vous ai dit de ne pas vous en prendre à plus faible que vous. Vous vous en souvenez ? »

Cela les fit trembler.

« En toute honnêteté, on n’a embêté personne, patron ! », dit Linia en pleurnichant.

« C’est vrai. On leur a juste demandé gentiment », ajouta Pursena en pleurnichant.

Oh, ce n’est pas vrai. Comme si une pauvre petite fille de première année allait dire non à deux brutes terrifiantes de deux fois sa taille.

« Écoutez, vous êtes des hommes bêtes, non ? Je m’attendais à ce que vous compreniez combien il est humiliant de se faire arracher ses vêtements. »

« M-Mais nous leur avons donné de nouveaux sous-vêtements et tout ! C’était juste un échange ! »

« Oh, vraiment ? D’après ce que j’ai entendu, un tas de filles ont été assez secouées par la suite. »

« Leurs nouveaux sous-vêtements n’étaient probablement pas bien ajustés, c’est tout ! On n’a pas pris de culottes aux filles qui ont dit non, je le jure ! »

Hm ? Cela semblait différent de la façon dont Ariel l’avait décrit. Ça m’avait apporté un certain soulagement. Je me serais senti mal si elles avaient arraché de force les vêtements de quelqu’un. J’aurais pu être tenté de les faire se promener nues en public pendant un moment, juste pour qu’elles comprennent à quel point c’était humiliant.

« Tu as dit que tu ne t’énerverais pas, patron ! Tu as promis ! »

« C’était juste un malentendu, tu sais ? Lâche-nous un peu, merde… »

Ces deux-là avaient manifestement plus peur d’être punis qu’autre chose. Mais elles s’étaient finalement donné beaucoup de mal pour moi. Elles avaient remarqué que j’étais déprimé et avaient essayé de me remonter le moral. C’était leur seule motivation.

Par certains aspects, c’était quand même un beau geste, même si je n’aimais pas leur cadeau. J’avais de la sympathie pour leurs victimes, mais en gros, elles voulaient bien faire. Ce n’était pas comme si elles avaient délibérément cherché à humilier quelqu’un, comme les brutes qui m’avaient ciblé dans ma vie précédente.

Oui. Elles ressemblaient plus à une paire d’enfants innocents qui ramassaient des coquilles de cigales. Serait-il vraiment juste pour moi de leur infliger une punition massive ?

« Très bien, je comprends. Mais si je découvre que vous avez vraiment traumatisé quelqu’un, je vais vous faire ramper nue devant eux afin de vous excuser. »

« O-ok, Patron. »

« Nous sommes désolées… »

J’avais le sentiment qu’Ariel s’assurerait que ses victimes soient prises en charge. En gardant cela à l’esprit, je n’avais pas pu trouver en moi la force de m’énerver contre elles, ce qui m’avait un peu surpris. Peut-être que j’étais partial parce qu’elles étaient mes amies ?

« Dites-moi quand même quelque chose. Pourquoi diable avez-vous décidé de m’offrir un tas de sous-vêtements ? »

Elles m’avaient regardé toutes les deux avec un air de confusion, comme si j’avais posé la question la plus étrange du monde.

« Je veux dire, tu vénères les culottes, non ? »

« Oui. Tu en as une paire dans ton autel spécial et tout. »

Ah, d’accord. Donc c’était finalement ma faute. Je n’aurais jamais dû permettre à ces deux idiotes de poser les yeux sur mon objet sacré, même pas une seconde.

« Vous vous trompez. Je ne vénère pas la culotte elle-même. Elle a juste appartenu à quelqu’un que je vénère. C’est en fait une relique sacrée. », avais-je dit.

« Attends, vraiment ? »

« On pensait vraiment que tu étais dans un culte de la culotte ou un truc du genre. »

J’avais un certain penchant pour les culottes, mais je n’avais jamais poussé les choses aussi loin.

« Bien, maintenant que c’est réglé… assurez-vous de ne pas répéter cette erreur, d’accord ? »

« Entendu, patron ! »

« Nous ferons plus ça à partir de maintenant. »

Y avait-il autre chose à dire ? Hmm… oh, oui.

« Si vous ressentez vraiment le besoin de me donner une culotte, je préférerais que vous vous l’enleviez vous-mêmes devant moi. »

« Huh ? »

« Huh ?! »

Oups, peut-être que cette chose n’avait pas besoin d’être dite.

Maintenant, j’avais les deux qui me souriaient d’un air entendu.

« Je le savais ! Tu veux vraiment t’accoupler avec nous, Patron ! »

« Bien sûr qu’il le veut. Au fond, ce n’est au fond qu’un simple mec. Nous sommes irrésistibles. »

Wôw, c’était extrêmement ennuyeux, et ça n’avait pas beaucoup de sens non plus. Ne devraient-elles pas montrer une sorte de dégoût, au lieu de me taquiner comme ça ? Avaient-elles le béguin pour moi ?

Non, ce n’était pas ça. C’était quelque chose de différent. Je pouvais dire qu’elles m’aimaient bien, mais pas de la même manière que Sylphie. Je n’arrivais cependant pas à mettre le doigt sur la différence exacte. Pour l’instant, j’avais pensé que c’était une sorte d’amitié bizarre.

J’avais dit tout ce que j’avais à dire, ce qui mettait fin à cette réunion. Ma réputation allait probablement en prendre un coup à la suite de cet incident, mais je pouvais vivre avec ça. Et je ne me souciais pas tellement de ce que les gens disaient de moi dans mon dos.

En sortant tous les trois de derrière le bâtiment, nous étions tombés sur un groupe d’étudiants de première année. Ils portaient tous leurs sacs d’école, il semblerait donc qu’ils se dirigeaient vers les dortoirs. Dès qu’ils nous aperçurent, ils s’étaient tous déplacés sur le côté du chemin pour s’écarter de notre chemin.

Pendant qu’ils se déplaçaient, j’avais repéré Norn à l’arrière du groupe. Elle m’avait regardé, puis avait regardé Linia et Pursena. Son expression était passée de la surprise à l’indignation et à l’incrédulité, puis, en nous dépassant, elle m’avait lancé un regard mauvais.

Linia et Pursena s’étaient retournées pour la regarder partir, elles n’avaient pas l’air contentes non plus.

« C’est quoi le problème de cette gamine ? Elle a un sacré caractère. »

« Sans blague. On devrait lui apprendre qui est le patron par ici. »

« Pour votre information, c’était ma petite sœur », avais-je dit avec modération.

Linia et Pursena avaient grimacé, leurs oreilles étant visiblement tombées. « Eh bien, c’est bien de voir qu’elle a du caractère ! »

« Oui. Et elle est très mignonne. »

En parlant de transparence.

Avec un sourire, je leur avais donné une tape sur l’épaule.

« Essayez de garder un œil sur elle, d’accord ? »

« Compris, patron ! »

« On va la jouer cool. »

Quand même, ce traitement silencieux de Norn commençait vraiment à m’énerver. Je voulais que nous arrivions au moins à avoir une conversation de base… mais tant qu’elle se débrouillait bien toute seule, il ne me semblait pas juste de forcer la question.

Pendant un moment, les choses s’étaient relativement calmées. Je ne me rapprochais pas de Norn, mais elle passait à la maison une fois tous les dix jours comme elle l’avait promis.

J’étais un peu surpris par le fait qu’elle ne me désobéissait pas plus souvent, étant donné qu’elle me détestait visiblement. Mais la plupart du temps, elle ne me réprimait pas directement… même si elle grimaçait parfois.

Quand on y pensait, je n’avais pas passé beaucoup de temps avec mes sœurs après leur enfance. C’était peut-être stupide de ma part de m’attendre à ce qu’elles me considèrent comme de leur famille. L’attitude amicale d’Aisha était probablement la plus inhabituelle des deux. Ce n’était pas parce qu’on était parent avec quelqu’un qu’on appréciait inconditionnellement la compagnie de l’autre. Je ne le savais que trop bien. En fait, les membres de la famille étaient souvent les personnes auxquelles nous en voulions le plus — et avec le plus de rigueur.

J’avais frappé mon père devant Norn. Paul et moi nous étions rapidement réconciliés et avions mis cet incident derrière nous, mais le souvenir devait encore couver dans le cœur de ma sœur. Si jamais elle en parlait, je devrais m’excuser sincèrement. Même si cela semblait être de l’histoire ancienne pour moi, la douleur et la colère étaient peut-être encore fraîches pour elle.

Il n’y avait cependant pas besoin de précipiter les choses. Nous allions probablement vivre tous les deux à proximité l’un de l’autre pendant des années, voire des décennies. S’il fallait un an ou deux pour qu’elle se rapproche de moi, je pourrais vivre avec.

Ce n’était pas comme si les frères et sœurs devaient être les meilleurs amis du monde. Nous devions juste trouver une relation qui nous convienne à tous les deux, et cela pouvait prendre un certain temps.

Quelques jours seulement après avoir tiré cette conclusion, j’avais reçu des nouvelles alarmantes.

Norn s’était enfermée dans sa chambre.

***

Chapitre 4 : Les sentiments d’un frère

Partie 1

J’avais pris connaissance de la situation alors que je me rendais à l’école avec Sylphie un matin.

Linia et Pursena m’attendaient devant le portail. Dès qu’elles nous virent nous approcher, elles avaient accouru et m’avaient expliqué que Norn s’était enfermée dans sa chambre la veille et qu’elle refusait d’en sortir.

« Je vais aller jeter un coup d’œil ! »

Sylphie était partie en courant vers le dortoir des filles presque instantanément.

De mon côté, j’étais figé sur place. J’aurais probablement dû suivre ma femme, mais la nouvelle m’avait fait paniquer. Je suppose que le mot enfermé avait des connotations très lourdes pour moi.

« Tu n’y vas pas aussi, patron ? »

« Vas-tu ignorer ça ? »

Je ne savais pas quoi dire.

Qu’est-ce que j’allais faire ? Qu’est-ce que j’étais censé faire ? J’avais l’esprit vide. Dans mon cas, tout était fini à la minute où je m’étais enfermé dans ma chambre. J’étais resté enfermé toute ma vie.

Pourquoi n’en étais-je jamais sorti ? Parce que je pensais que le monde extérieur était un endroit dangereux, plein de gens qui voulaient me faire du mal. Je pensais que je serais à nouveau malmené si je retournais à l’école. Oui, tout avait commencé par de l’intimidation. Je savais qu’ils me rendraient malheureux encore une fois si j’essayais de sortir de mon isolement.

Je devais m’attaquer à la cause du comportement de Norn si je voulais qu’elle change. Avant d’essayer de l’amadouer, je devais trouver la raison pour laquelle elle se cachait dans sa chambre.

Un souvenir de mon passé m’avait traversé l’esprit. J’étais à la cafétéria de mon ancienne école, faisant patiemment la queue. Mais alors que c’était enfin mon tour, une bande de voyous effrayants avait fait irruption devant moi. Empli d’une juste colère, j’avais stupidement décidé de me défendre. Je les avais sermonnés assez fortement pour que tout le monde entende, même s’ils me ricanaient et me disaient d’aller me faire foutre.

Je pouvais voir d’autres étudiants commencer à nous regarder. De plus en plus fier de moi, je m’étais entêté, exigeant des excuses. Au lieu de cela, ils m’avaient battu vicieusement. Quand ça s’était terminé, je pensais qu’ils m’avaient estropié à vie.

Cette seule erreur avait transformé ma vie en un véritable enfer.

S’il y avait une chance que Norn traverse quelque chose de similaire en ce moment, je devais l’aider. Je battrais les brutes qui la harcelaient jusqu’à ce qu’elle se sente à nouveau en sécurité.

Leurs amis ou parents pourraient s’en prendre à moi plus tard, mais je m’occuperais d’eux aussi si je le devais. Je me fichais qu’ils soient de riches aristocrates, ou même de la royauté. Je les combattrais avec tout ce que j’ai. Je m’assurerais qu’ils vivent en regrettant de m’avoir contrarié.

Il y avait une possibilité que Norn ait déclenché le conflit initial. Mais quoi qu’ils lui aient fait en réponse, ils avaient manifestement dépassé les bornes.

Norn était ma sœur. Cela n’avait pas d’importance si elle nous détestait Aisha et moi, ou si elle ne voulait pas vivre avec nous. Elle faisait toujours partie de ma famille. C’était bien le travail du grand frère que de protéger ses frères et sœurs, non ?

Quelques minutes plus tard, j’avançais dans le couloir vers les salles de classe des premières années, suivi de près par Linia et Pursena. J’avais envisagé de faire ça tout seul, mais je ne pensais pas que mon visage était particulièrement intimidant. Au moins, avec ces deux-là à mes côtés, tout le monde devrait savoir que j’étais sérieux.

« Euh, patron… »

« Ne fais pas ça, Linia. Tu ne vois pas à quel point il est en colère ? C’est plutôt effrayant. »

Les deux filles semblaient un peu dubitatives à ce sujet. C’était compréhensible. Je les entraînais dans une situation sérieusement embarrassante. Mais pour l’instant, je n’allais pas laisser mon sentiment de honte m’arrêter. En ce moment, j’étais en mode parent surprotecteur.

Peu de temps après, nous avions atteint la classe primaire de Norn. La leçon était déjà en cours.

« Excusez-moi », avais-je dit tout en ouvrant la porte et en entrant directement.

« Euh, M-Monsieur Greyrat ? Nous sommes au milieu de… »

« J’aimerais que vous me laissiez un peu de temps, si vous le voulez bien. »

« Mais… »

« Ce ne sera pas long. »

En écartant le professeur, j’avais pris sa place derrière l’estrade.

Avant de commencer, j’avais regardé la classe. Tout le monde me regardait avec surprise. Mais quelque part dans cette foule, il devait y avoir une brute qui s’en prenait à ma petite sœur.

L’avaient-ils frappée ? Lui donner des coups de pied ? Peut-être qu’ils l’avaient seulement insultée pour le moment. Peut-être s’étaient-ils juste moqués d’une petite fille triste et seule, isolée dans une ville inconnue.

« Comme la plupart d’entre vous le savent, un membre de cette classe était absent hier. »

Personne n’avait rien eu à dire à ce sujet.

« Ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que c’est ma petite sœur. »

Ça avait fait réagir. J’avais entendu des murmures tout autour de la classe.

« Je n’ai pas encore entendu les détails de ma sœur, mais il n’y a pas beaucoup de raisons pour qu’une enfant de son âge arrête de venir en classe. Je pense que quelqu’un dans cette salle est probablement responsable. »

J’avais balayé la salle du regard en parlant, à la recherche d’une réaction. Un certain nombre d’élèves avaient baissé les yeux sur leur bureau lorsque j’avais établi un contact visuel avec eux. La plupart d’entre eux étaient des enfants à l’allure plus dure qui commençaient déjà à faire quelques entorses au code vestimentaire. Avaient-ils mauvaise conscience, peut-être ?

En regardant de plus près, j’avais réalisé que l’un d’entre eux était ce délinquant que j’avais rencontré quelque temps auparavant. Je n’arrivais pas à me souvenir de son nom. Cela pourrait-il être lui ?

Ralentis. Il est trop tôt pour commencer à sauter aux conclusions.

« Je n’attends pas grand-chose de ces responsables. Peut-être qu’ils ne faisaient que s’amuser, ou qu’ils essayaient d’apprendre à connaître ma sœur, et que les choses ont pris une tournure bizarre. Peut-être qu’elle les a en quelque sorte provoqués. », avais-je dit.

Je regardais tous les visages de la classe très attentivement maintenant.

Qui était-ce ? Qui la harcèle ? Est-ce ce gosse de riche là-bas ? Ou peut-être cet enfant démon renfrogné ? Non, ça pourrait tout aussi bien être une fille ordinaire. Les enfants ordinaires peuvent être parfois les plus méchants de tous les tyrans.

« J’apprécierais beaucoup que toutes les personnes impliquées se manifestent et l’admettent. Je ne vais pas vous crier dessus. Je veux juste que vous reconnaissiez ce que vous avez fait et que vous vous excusiez auprès de ma sœur. »

Et après ça, je vous réduirai en purée.

Certains des enfants dans cette pièce étaient à peu près aussi jeunes que Norn, mais la majorité était plus âgée. Certains étaient même à la fin de leur adolescence. Il y en avait probablement au moins quelques-uns qui avaient détourné le regard. Il y avait même une chance qu’ils aient tous été dans le coup. Plus j’y pensais, plus j’étais en colère.

Pendant quelques longs moments, personne n’avait dit un mot. Tout le monde me fixait, les yeux écarquillés par la surprise.

« Uhm… »

Finalement, une fille du groupe hésita à lever la main. Il m’avait fallu beaucoup de volonté pour m’empêcher de lui tirer dessus avec un canon de pierre.

C’était une homme-bête, âgée de treize ans, peut-être, qui ressemblait un peu à un chien viverrin. Elle avait un visage rond, des yeux timides, et une coupe de cheveux au carré. Ce n’était sûrement pas le type d’enfant qui aurait pu faire des brutalités. C’était plus facile de l’imaginer se faire intimider.

« J’étais en train de parler à Norn l’autre jour, et… »

« Tu lui as accidentellement dit quelque chose de méchant ? »

Tant que ce n’était que quelques mots méchants, peut-être que j’irais doucement avec elle.

« Non, non ! C’est juste que, euh… J’ai entendu beaucoup d’histoires sur vous, M. Greyrat. Mais Norn est plus une fille ordinaire, non ? J’ai juste fait remarquer que vous étiez assez différents l’un de l’autre, et elle s’est mise en colère contre moi… »

Ça n’avait aucun sens. Pourquoi Norn se serait-elle énervée pour ça ? Elle ne voulait pas être comme moi. Elle ne m’aimait même pas.

« Oh… »

La professeur qui se tenait sur le côté de la pièce semblait s’être souvenue de quelque chose. J’avais tourné mon attention vers elle. À première vue, la femme ressemblait à une magicienne ordinaire d’âge moyen. Il ne m’était même pas venu à l’esprit qu’un professeur pouvait être le coupable, mais les adultes pouvaient évidemment aussi être des brutes.

« Quelque chose vous est venu à l’esprit, Mademoiselle ? »

« Eh bien, je rendais à Norn ses devoirs hier, et… »

« Elle ne pouvait pas finir tous les devoirs que vous lui aviez donnés, alors vous l’avez fait se tenir nue dans le bureau de la faculté pendant une heure ? »

« Quoi ? N-Non, non ! Elle n’a pas très bien réussi son devoir, alors je lui ai dit d’apprendre de votre exemple et de faire un peu plus d’efforts la prochaine fois. »

« … »

« J’ai cru qu’elle allait pleurer pendant un moment, mais elle hocha ensuite la tête et dit qu’elle ferait de son mieux. »

Attendez, quoi ? Elle a failli pleurer ?

« Oh, attendez, je me souviens que… »

Tout d’un coup, il y eut plusieurs personnes qui s’exprimèrent de partout dans la classe. Et tous avaient des histoires similaires à partager.

Après avoir laissé la classe derrière nous, nous nous étions dirigés tous les trois vers le réfectoire. À cette heure de la journée, il était totalement désert.

***

Partie 2

J’avais pris un siège au hasard et m’étais effondré sur la table. Cette fois, ça faisait vraiment mal.

Pour faire court, tout m’était revenu. Chaque fois que Norn avait perdu son sang-froid, c’était parce que quelqu’un avait mentionné mon nom ou l’avait comparée à moi.

La plupart des élèves de sa classe savaient que nous étions frères et sœurs. Ce n’était pas trop étrange en soi. Nous avions les mêmes parents, et nous nous ressemblions. Mais chaque fois que quelqu’un le mentionnait, Norn réagissait mal. Elle détestait être comparée à moi, mais elle était tout aussi contrariée lorsque quelqu’un faisait référence à moi pour la complimenter.

Ses camarades de classe n’étaient pas à blâmer pour tout cela. Aucun d’entre eux n’essayait délibérément de la contrarier. Certains d’entre eux essayaient même d’être gentils en lui disant qu’elle n’avait rien à voir avec son effrayant frère.

Le vrai problème était que presque tout le monde dans cette école me connaissait. Et donc, même sans le vouloir, ils avaient tendance à parler de moi quand ils étaient avec elle. Cela avait toujours été difficile pour Norn. Dans son ancienne école, elle était constamment comparée à Aisha, et jamais d’une bonne façon. Elle était la sœur la moins douée, et ils lui avaient mis le nez dedans tous les jours.

Elle était enfin dans une nouvelle école, vivant seule, sans Aisha pour lui faire de l’ombre. Mais avant qu’elle ait eu la chance de reprendre son souffle, tout le monde commença à la comparer à moi. Où qu’elle aille, elle avait été forcée de faire face au fait qu’elle était la membre la moins talentueuse de sa famille.

Ça avait dû être dur en soi. Et puis, pour couronner le tout, il y avait eu l’incident de la culotte.

Heureusement, personne n’avait été traumatisé par cette histoire. Ariel avait fait un excellent travail de suivi avec les victimes, et maintenant, la plupart d’entre elles pouvaient y repenser et en rire. D’après ce que j’avais compris, Linia n’avait pas forcé les filles à se déshabiller contre leur gré, mais les avait plutôt harcelées pour qu’elles échangent leurs sous-vêtements. Il semblerait que quelqu’un avait vu cela de loin et avait donné au conseil des élèves une version exagérée des événements.

Pourtant, je ne pouvais qu’imaginer ce que Norn avait ressenti quand elle l’avait appris. C’était déjà difficile de se sentir inférieur à son frère, mais se sentir inférieur à son frère totalement pervers doit être dix fois pire.

« Soupir… »

Mais c’était quoi mon problème au fait ? J’avais tiré des conclusions hâtives et fait irruption dans sa classe comme un idiot. Je n’étais pas un parent surprotecteur, j’étais un idiot surprotecteur.

« Désolé de vous avoir entraînées là-dedans, les gars. Je suppose que j’ai été un peu stupide. », avais-je marmonné en regardant mes fidèles subordonnées.

« Ce n’est pas vrai. Ce n’est jamais stupide d’essayer d’aider sa famille. »

« Elle a raison, patron. »

« Si la petite reste dans cette chambre trop longtemps, son cerveau va fondre en bouillie. »

« C’est vrai, miaou. »

« Elle pourrait même devenir aussi stupide que Linia. »

« Ouais, elle pourrait…rrrrrr !! »

Je n’avais même pas pu esquisser un sourire alors que Linia et Pursena se livraient à leur comédie habituelle. Je savais à quel point ce genre de situation pouvait être délicate. Les gens n’arrêtaient pas de sortir parce que c’est amusant. Il y avait toujours une raison pour laquelle ils ne pouvaient pas se résoudre à sortir, et les faire sortir de force de leur chambre n’y changeait rien. En fait, cela ne faisait qu’aggraver le problème.

Cela dit, ce n’était pas le genre de chose que nous pouvions simplement ignorer. Si Norn restait là trop longtemps, elle finirait par le regretter. Même un mois ou deux gaspillés pouvaient avoir de graves conséquences.

Je savais malheureusement tout cela par expérience. Mais ce n’était pas quelque chose que vous pouviez expliquer à un enfant qui était au milieu de tout ça.

Finalement, même les cas les plus têtus commençaient à souhaiter pouvoir revenir en arrière et faire les choses différemment. Mais il fallait beaucoup de temps pour en arriver là. Le vrai regret ne vous frappait pas avant qu’un an — ou deux, ou même dix — se soient écoulés. Et à ce moment-là, il était trop tard pour revenir sur les choix que vous aviez faits.

Je suppose que c’était en partie pourquoi tant de parents poussaient leurs enfants si fort. Tout le monde avait des regrets. Parfois, on reportait ces regrets sur les autres.

« Dites-moi, vous deux. Disons que vous êtes moins doués que vos frères et sœurs, et que les gens ne cessent de vous le rappeler. Quelle est la meilleure chose que vous puissiez faire pour y remédier ? »

Linia et Pursena s’étaient regardées et avaient haussé les épaules.

« Je ne sais pas, patron. On est de base toutes les deux assez douées. »

« Oui. On est douées pour tout. »

Attendez, je croyais que vous aviez été envoyées ici parce que vous étiez trop bêtes et paresseuses pour diriger votre tribu. Pas vrai ? Genre, ils voulaient vous remettre en forme avant de vous donner du pouvoir ?

Eh bien, peu importe. Leur manque total de conscience de soi ne leur avait pas fait de mal. Cette approche n’allait cependant pas fonctionner pour Norn. Ce n’était qu’une petite fille sensible, pas une narcissique à fourrure.

« Oh, je connais quelqu’un comme ça, pourtant ! Tante Ghislaine ! C’était une voyou qui passait tout le temps à se battre. Mais ensuite, elle a commencé à s’entraîner, et elle a fini par devenir un roi de l’épée ! », dit fièrement Linia.

« Hmm. Ok, ce n’est pas un mauvais exemple… »

Ghislaine était un cas exceptionnel, mais il y avait certainement une chance que Norn ait un talent inattendu que nous n’avions pas encore découvert. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle soit en compétition avec moi ou Aisha dans les domaines où nous étions bons. Si elle ne voulait pas être comparée à nous, elle pouvait simplement faire quelque chose qu’aucun de nous n’avait essayé. Je n’étais pas sûr de ce que ce quelque chose pouvait être, mais le monde était grand. Elle pourrait sûrement trouver un domaine qui l’intéressait, en dehors de la magie ou de l’épée.

Il y avait un risque qu’elle ne soit pas particulièrement douée dans ce qu’elle déciderait de faire de sa vie. C’était aussi arrivé à Zanoba. Mais malgré son manque de talent en tant qu’artisan, le prince semblait quand même profiter de la vie. Il pouvait fabriquer ses propres figurines, les collectionner et les apprécier. C’était suffisant pour le rendre heureux, et c’était tout ce qui comptait vraiment.

Néanmoins, il serait probablement difficile de convaincre Norn de cela. Aucun de ces arguments n’aurait fonctionné sur moi à l’époque.

« Mais comment suis-je censé lui parler de tout ça ? »

« Ne réfléchis pas trop, Patron. Fais irruption là-dedans et dis-lui franchement ! »

« Oui. Dis-lui juste de ramener ses fesses en classe. »

Elles avaient fait en sorte que ça paraisse simple… mais peut-être que je passais trop de temps à essayer de penser à tous ces détails. Norn n’avait après tout que dix ans. Peut-être qu’elle était juste en train de bouder.

Je voulais dire, c’était seulement son deuxième jour dans sa chambre, non ? Il était bien trop tôt pour la qualifier d’enfermée à ce stade. Passer quelques jours seul quand on se sentait mal n’avait rien d’inhabituel.

Cela dit, il était évident qu’elle avait du mal en ce moment. Je m’étais dit qu’elle avait probablement juste besoin d’espace, mais était-ce vraiment vrai ? Peut-être que j’avais juste évité le problème.

En tant que grand frère, j’aurais pu au moins essayer de soutenir activement Norn et l’aider à s’adapter. L’approche passive était peut-être plus facile, mais cela ne signifiait pas que c’était le meilleur choix. Ce serait peut-être une autre histoire s’il s’agissait d’un lycéen, ou même d’un collégien, mais Norn n’avait que dix ans. Lui donner plus d’attention qu’elle n’en voulait était probablement la bonne décision.

Avant que je ne le sache, j’avais établi un plan d’action.

« Bon, très bien. Je vais aller lui parler. »

« C’est l’esprit, Patron ! »

« Ouais. Va lui donner une petite claque sur la tête. »

Bien sûr, étant la cause directe des problèmes de Norn, il était donc très possible qu’elle n’écoute pas un mot de ce que j’avais à dire. Mais je n’allais pas me rendre fou en pensant à ça. Chaque chose en son temps : je devais aller la voir et entendre ce qu’elle avait à dire.

« Oh. Je ne sais pas trop comment je vais réussir à faire pour aller la voir… »

La chambre de Norn était dans le dortoir des filles. Je pouvais passer devant en toute sécurité ces jours-ci, mais cela ne signifiait pas qu’ils allaient me laisser me promener à l’intérieur.

« Tu vas juste te faufiler à l’intérieur, évidemment. »

« Il est temps de faire une opération secrète, patron. Laisse-nous nous occuper de la planification ! »

***

Partie 3

« L’opération secrète » ne s’était heureusement pas avérée trop difficile. J’avais beaucoup d’amis à l’intérieur : Sylphie et Ariel étaient aussi dans ce dortoir. Lorsque j’avais expliqué la situation à la princesse, elle avait immédiatement accepté de m’aider. Bien sûr, Goliade et les autres membres de son équipe d’autodéfense n’allaient pas se laisser convaincre aussi facilement, et la visite devait donc rester secrète.

Linia, Pursena et Sylphie s’occuperaient du soutien opérationnel réel. Sylphie était prête à aider, mais elle semblait un peu abattue par la situation.

« Je suis désolée, Rudy. Je t’ai promis que je garderais un œil sur Norn, mais elle ne veut même pas me parler… »

« Ce n’est pas ta faute, Sylphie. Je suis le seul à blâmer ici. »

J’avais expliqué ce que j’avais appris sur la situation, notamment le fait que la dépression de Norn avait beaucoup à voir avec moi.

Sylphie avait écouté en silence, mais elle avait finalement froncé les sourcils et secoué la tête.

« Rien de tout cela ne semble être de ta faute, Rudy. »

« Quoi ? Mais je… euh… »

Hm. Maintenant que j’y pensais, peut-être que je n’avais pas vraiment fait quelque chose de mal. Mais ce n’était pas comme si j’avais très bien géré la situation.

Ça n’avait de toute façon pas d’importance. J’avais toujours besoin de réparer ça.

*****

Ce soir-là, j’avais attendu l’heure du dîner, puis je m’étais dirigé vers le dortoir.

La majorité des résidents étaient à la cantine en ce moment. La rumeur s’était répandue qu’Ariel allait y faire un discours impromptu, et elle attirait toujours une grande foule.

Cela ne voulait cependant pas dire que les dortoirs seraient totalement déserts. Le réfectoire ne pouvait pas contenir tous les étudiants, même si on essayait. Pourtant, j’avais compris que les membres de l’équipe d’autodéfense étaient encouragés à y assister.

Je m’étais glissé le long du bâtiment aussi furtivement que possible, à la recherche d’une pièce spécifique. Après quelques instants, je l’avais repérée : une fenêtre avec une seule fleur posée sur le rebord.

J’avais attrapé un petit caillou et l’avais jeté sur la fenêtre. Un instant plus tard, elle s’était ouverte en glissant. Après cela, il ne me restait plus qu’à me soulever du sol avec le sort Lance de Terre et à grimper à l’intérieur.

« … Hm. »

Je m’étais retrouvé à l’intérieur d’une pièce sombre ayant une forte odeur animale. L’odeur ne me dérangeait pas tant que ça. Peut-être était-ce parce que les bêtes en question étaient aussi des jeunes femmes. Les animaux avaient tendance à être plus tolérants envers les odeurs émises par des compagnons potentiels, non ?

« Merci pour ton aide. »

« De rien, patron. »

Linia m’attendait ici depuis un moment. Ses yeux de chat scintillaient légèrement dans l’obscurité.

Mes yeux commençaient à s’ajuster, j’avais donc jeté un coup d’œil à l’endroit. La disposition était parfaitement typique. Il y avait un lit superposé à deux niveaux, quelques bureaux et chaises, et un placard commun.

C’était un peu difficile à dire, mais la chambre avait l’air d’être un peu en désordre.

« Ne regarde pas trop autour de toi, patron. C’est embarrassant, tu sais ? »

« C’est vrai. Désolé. »

J’avais fait quelques pas prudents en avant et j’avais tâtonné, à la recherche de la poignée de porte. À la place, ma main s’était refermée sur quelque chose d’étrangement doux.

« Ooh. C’est un des soutiens-gorge de Pursena. »

« … »

Je n’étais pas sûr de son tour de poitrine, mais au toucher, ça devait être impressionnant.

« Nyheh. N’hésite pas à l’emporter chez toi, patron. »

« Je ne pense pas que tu puisses décider de ça. »

J’avais jeté le soutien-gorge avec un soupir. En temps normal, j’aurais pu en profiter pour le presser contre ma bouche et prendre quelques grandes respirations, mais il n’y avait pas de temps à perdre pour le moment.

Linia s’était glissée devant moi et avait frappé à sa porte de l’intérieur. Quelques secondes plus tard, un autre coup avait répondu de l’extérieur.

« On dirait qu’on est bon. »

Nous avions tous les deux fait pivoter la porte, et je m’étais rapidement glissé dans le chariot à linge qui attendait juste devant, me terrant sous une pile de draps.

Rien qu’à l’odeur, je pouvais dire qu’ils venaient du lit de Sylphie. Il y avait aussi des couvertures et des chemises pour donner un peu plus de volume, et tout cela sentait comme elle. Je n’arrivais cependant pas à trouver l’énergie pour m’exciter.

Norn était la seule chose à laquelle je pensais en ce moment.

Ma petite sœur souffrait. Elle était toute seule dans cette pièce, totalement isolée, se cachant du monde. Et je devais l’aider. J’étais après tout son frère.

« OK. On y va. »

Et alors que le chariot avançait dans les couloirs, je pensais au problème en cours.

Si c’était juste une crise de colère, ce ne serait pas grand-chose. Mais si c’était quelque chose de plus sérieux ? Serais-je utile ici ? Jusqu’au jour où mes frères m’avaient jeté à la rue, je n’avais jamais réussi à sortir de chez moi. S’il y avait un argument qui aurait pu me faire sortir, je ne le connaissais pas.

« On arrive, patron. »

Le chariot avait atteint sa destination avant que je puisse tirer de véritables conclusions.

Nous étions devant la chambre de Norn.

J’avais poussé la porte aussi silencieusement que possible et j’étais entré.

La pièce était totalement sombre, je m’étais donc arrêté pour allumer une des bougies dans le coin.

Dans sa faible lumière, je pouvais voir Norn assise sur son lit, tenant ses genoux contre sa poitrine. Ses yeux étaient ouverts, et elle me fixait.

« … »

Je m’étais approché lentement d’elle et j’avais pris place sur la chaise la plus proche.

Mais au fait, qu’est-ce qu’on était censé dire dans des moments comme ça ? Qu’est-ce que j’aurais voulu que quelqu’un me dise ? Je n’arrivais pas à me souvenir. Tous les mots que j’avais répétés à l’avance s’étaient évaporés de mon esprit.

Je pouvais au moins me souvenir des choses que je détestais entendre. Principalement les clichés faciles. Au moins, je n’allais pas tomber dans le schéma « c’est comme ça ou rien ». Pas de « tu retournes à l’école tout de suite ». Pas de « je paie tes frais de scolarité pour une raison, jeune fille ». Et pas de « arrête de faire une telle nuisance de toi-même ».

Ce genre de phrases ne ferait que se retourner contre moi.

Dans un sens, Linia et Pursena avaient peut-être raison : une claque sur la tête serait plus simple. Norn n’avait que dix ans, cela pourrait suffire à lui faire faire ce que je voulais. Mais ce serait le contraire d’une solution à long terme. Une autre crise surviendrait bien assez tôt, et elle deviendrait de plus en plus rebelle.

Et en plus de tout le reste, elle se cachait ici par ma faute. Quel droit avais-je de lui faire la morale, et encore moins de la frapper ? Au moins, je lui devais des excuses.

Mais ce n’était pas comme si mes excuses allaient changer quoi que ce soit. Les rumeurs sur moi n’allaient pas disparaître, et Norn allait continuer à être comparée à moi.

« Norn, je… »

« Uhm, Rudeus — »

Nous avions tous les deux parlé exactement au même moment.

Je m’étais coupé au milieu de la phrase pour que Norn puisse continuer. Mais elle s’était tue elle aussi. C’était une sensation désagréable. J’avais eu l’impression d’avoir raté ma seule chance.

Je devais cependant croire que ce n’était pas vraiment le cas. Je m’étais donc forcé à entamer la conversation.

« Je suis désolé, Norn. Ça n’a pas été facile pour toi ici, n’est-ce pas ? »

J’avais fait une pause pendant un moment, mais elle n’avait rien dit en réponse.

« Tu as finalement été acceptée dans une nouvelle école, mais maintenant tout le monde te harcèle à mon sujet. Je ne sais même pas quoi dire, honnêtement… », avais-je continué.

Norn n’avait pas répondu.

« Je suppose que je ne te comprends pas vraiment… si bien que ça… »

Toujours pas de réponse. Et malgré toute la réflexion que j’avais faite en venant ici, je m’étais retrouvé à court de mots. Je ne savais rien d’elle. J’avais gardé mes distances avec elle, me disant de ne pas être indiscret. Je n’avais même pas essayé d’apprendre à la connaître.

« … Je sais que cela doit être difficile pour toi, mais je ne suis pas sûr de ce que je dois faire », avais-je essayé à nouveau.

Norn était toujours silencieuse. Je ne pouvais pas commencer à dire ce qu’elle pensait. Je ne savais même pas si elle m’écoutait.

Est-ce que c’était en fin de compte une cause perdue ? Devrais-je simplement reculer et attendre que Paul arrive ? Peut-être que je devrais prendre du recul et chercher de l’aide auprès des gens que je connais. Nanahoshi pourrait peut-être m’aider à comprendre ce qu’une jeune fille pouvait penser. Peut-être qu’Elinalise pourrait trouver une façon intelligente de l’amadouer. Il n’y avait aucune raison pour que j’essaie de résoudre ce problème tout seul, non ?

« … Oh. »

Soudainement, je m’étais souvenu d’une chose à laquelle je n’avais pas pensé depuis longtemps.

Quand j’avais commencé à me couper du monde, un de mes frères venait me voir dans ma chambre. Il me regardait toujours droit dans les yeux et m’assénait toutes sortes d’arguments qui semblaient raisonnables.

« La vie a toujours des hauts et des bas, tu sais ? Mais il y a des gens qui ont plus de mal que toi. Les choses sont peut-être difficiles en ce moment, mais si tu fuis tous tes problèmes, tu continueras à fuir pour toujours. C’est bien pire à long terme. Tu n’es pas obligé de retourner à l’école tout de suite, mais pourquoi ne viens-tu pas au moins déjeuner avec moi ? »

Dans mon esprit, j’avais répondu à ces mots en lui crachant au visage. Et en réalité, je l’avais ignoré.

Malgré cela, il restait là un certain temps après avoir prononcé ses discours. Il me regardait attentivement, comme s’il avait quelque chose de plus à dire. Mais je continuais à l’ignorer, persuadé qu’il ne pouvait pas comprendre mes sentiments.

Peut-être que c’était ce qu’il avait ressenti à l’époque.

Nous restions assis comme ça pendant des heures, parfois dans un silence total, avant qu’il ne se lève et ne parte. Au bout d’un moment, il avait cessé de venir. Je ne pouvais que deviner ce qu’il pensait. Et bien qu’il ne soit plus venu, un tas d’autres personnes avaient commencé à me rendre visite à la place. Peut-être qu’il avait arrangé ça.

Finalement, je n’avais pas non plus prêté attention à ce que ces gens disaient.

Cela pourrait être un tournant crucial. Si je me retirais maintenant, j’avais le sentiment que Norn pourrait rester dans cette pièce pour toujours.

Je ne pouvais pas simplement me retourner et fuir. Pas cette fois.

Pendant un long moment, j’avais étudié ma sœur tranquillement dans l’obscurité.

***

Chapitre 5 : Norn Greyrat

Partie 1

Je ne savais quand j’avais commencé à avoir peur de mon frère. Mais ce n’était pas le jour de notre première rencontre.

La première fois que j’avais rencontré Rudeus, c’était le jour où il avait frappé mon père au visage.

J’aimais mon père. Il avait d’énormes défauts, mais je savais qu’il se souciait beaucoup de moi, et qu’il me faisait toujours passer en premier. Plus important encore, j’avais moins de cinq ans à l’époque. La plupart des enfants aimaient leurs parents inconditionnellement à cet âge.

J’adorais mon père. Et Rudeus avait débarqué de nulle part et avait commencé à le frapper.

Je n’avais pas vraiment compris la conversation qui avait mené à ça. À ce stade, des années après les faits, je pouvais reconnaître que mon père avait en fait provoqué la bagarre. Rudeus venait d’achever un long et difficile voyage dans un pays dangereux, et papa s’était moqué de lui sans ménagement. Mais à l’époque, tout ce que je voyais, c’était mon frère assis sur mon père, le frappant à plusieurs reprises. Et tout ce que je pouvais penser, c’était il allait le tuer. C’était la seule chose qui comptait pour moi à ce moment-là.

Naturellement, je n’étais pas prête à accepter le fait qu’un tel monstre fasse partie de ma famille.

Je n’avais pas peur de Rudeus à l’époque. Je le détestais, tout simplement.

Je continuais donc à le détester bien après ça. Et le fait que tout le monde ait ressenti le besoin de le complimenter ne m’avait pas aidée.

Ce n’était pas uniquement mon père, quand j’avais rencontré ma sœur et la bonne de la famille plus tard, elles avaient aussi parlé de lui en termes élogieux. Mais plus ils le louaient, plus je m’entêtais à le mépriser.

Je détestais ma sœur presque autant que je détestais Rudeus. À l’école où nous allions ensemble, Aisha insistait pour être constamment en compétition avec moi. Elle me mettait au défi en classe et sur le terrain où nous nous entraînions, et elle me battait toujours à plate couture. Elle me mettait le nez dans mes échecs.

Avec elle dans les parages, je passais chaque jour à me sentir comme une perdante. Je ne pensais pas que je pourrais un jour être amie avec elle.

Ma grand-mère était au courant de cet état de fait, et elle n’aimait pas du tout ça. Elle n’avait que du mépris pour Aisha, qu’elle appelait « illégitime ». Mais elle avait aussi de grands espoirs pour moi… ou du moins de grandes attentes. Elle avait dit que j’étais une « dame de la famille Latria ». Apparemment, cela signifiait que je devais être un minimum « compétente ».

J’avais été obligée de suivre des cours d’étiquette et des leçons pour me préparer à des cérémonies spécifiques. Rien de tout cela n’était inné en moi, je faisais des erreurs à répétition et j’étais réprimandée tous les jours. Chaque fois que je me mettais dans l’embarras, ma grand-mère marmonnait : « Je suppose que ces aventures doivent polluer le sang ainsi que l’esprit ».

Je savais qu’elle insultait à la fois ma mère et mon père avec ces mots. Mon père travaillait dur pour moi, et c’était tout ce qu’elle avait à dire sur lui. Il n’avait pas fallu longtemps pour que je commence à la détester aussi.

Alors, quand la professeur de mon frère était arrivée et nous avait dit où était ma mère, je m’étais décidée à suivre mon père dans son voyage au lieu de rester avec ma grand-mère.

Papa était hésitant. Il pensait que ce serait plus sûr pour moi de rester derrière. Ma mère venait de l’aristocratie Millis, et mon père d’une maison noble d’Asura. J’avais une bonne lignée, du moins en ces termes. Grâce à cela, mon grand-père était prêt à me prendre dans sa maison de façon permanente.

Mais je détestais cette idée, j’avais donc supplié mon père de me prendre avec lui. J’avais pleuré et supplié. Et finalement, j’avais pu venir avec lui.

Et pourtant…, mon père m’avait finalement envoyé vivre avec Rudeus.

Il avait dit que les choses seraient trop dangereuses à partir de maintenant. Il avait dit que Rudeus vivait dans le nord, et que je devais y rester et l’attendre. Il avait dit qu’il me suivrait là-haut une fois qu’il aurait retrouvé ma mère.

J’avais pleuré. J’avais refusé. Je l’avais supplié de me prendre avec lui. La dernière chose que je voulais était d’être séparée de lui maintenant, après que nous soyons allés si loin ensemble. Si Ruijerd n’était pas arrivé, j’aurais peut-être fini par épuiser mon père. Et puis je serais probablement tombée malade ou blessée pendant ce dur voyage à travers le continent Begaritt. Je lui aurais probablement causé toutes sortes de problèmes.

Mais grâce à Ruijerd, on n’en était pas arrivé là.

Je me souvenais très bien de lui. Le jour où j’avais rencontré mon frère, Ruijerd avait tendu la main et m’avait rattrapée quand j’avais trébuché dans la rue. Il m’avait tapoté la tête et m’avait donné une pomme. Je ne connaissais pas son nom à l’époque. J’avais appris qu’il était le garde du corps de mon frère, mais je n’avais jamais eu l’occasion de lui demander son nom.

Il était tout aussi gentil la deuxième fois où nous nous étions rencontrés. Il m’avait encore tapoté la tête et m’avait gentiment persuadée de faire le bon choix.

Et ce fut ainsi que j’avais fini par me diriger vers le nord, vers la nouvelle maison de mon frère.

Aisha était pleine d’énergie et d’enthousiasme dès que nous avons pris la route. Elle avait laissé tomber ses manières de bonne fille qu’elle montrait devant papa et Lilia, et commença à agir comme le chef de notre expédition, venant ainsi avec toutes sortes de plans fous.

Je pensais qu’elle était stupide. Le fait qu’elle essayait de prendre les choses en main alors que nous avions deux adultes qui voyageaient avec nous me semblait ridicule. Mais pour une raison quelconque, Ruijerd et Ginger l’avaient pris au sérieux et avaient même accepté la plupart de ses idées.

Cela ne semblait pas du tout juste. Ses opinions semblaient toujours avoir plus de poids. Tout ce que je disais était ignoré.

Ruijerd était la principale raison qui avait fait que j’avais pu supporter ça. Il avait au moins de la considération pour mes sentiments. Il prenait toujours le temps de me réconforter et d’écouter mes plaintes.

Mais même lui passait beaucoup de temps à complimenter mon frère.

Il disait que Rudeus était un homme remarquable. Il m’avait dit à quel point il avait hâte de le voir. Il souriait même légèrement lorsqu’il parlait de lui, lui qui ne souriait presque jamais. Le Rudeus que je connaissais et le Rudeus dont il parlait semblaient être des personnes totalement différentes.

C’était peut-être à ce moment-là que j’avais commencé à avoir peur de mon frère.

Rudeus était un puissant magicien. Il était digne de respect. Tout le monde le disait. Mais le Rudeus que je connaissais était l’homme qui avait jeté mon père au sol et l’avait battu. C’était une personne violente. Si je l’énervais, il n’y avait aucune garantie qu’il ne me frappe pas comme il avait frappé mon père.

J’avais peur de le rencontrer, et l’idée de vivre avec lui pendant des mois était terrifiante. Parfois, je me réveillais au milieu de la nuit, tremblante. Parfois, je ne pouvais pas m’endormir du tout, mais Ruijerd était toujours là pour me réconforter. Il me mettait sur ses genoux et nous regardions les étoiles ensemble pendant qu’il me racontait des histoires de son passé. La plupart étaient tristes, mais pour une raison quelconque, elles m’aidaient toujours à m’endormir.

Et au moment où je m’apprêtais à revoir Rudeus pour la première fois depuis des années, celui-ci était ivre et s’accrochait à une femme.

Apparemment, c’était une de ses amies d’enfance du village de Buena, et ils s’étaient mariés récemment. Je ne me souvenais pas du tout d’elle. J’avais le vague souvenir d’une gamine plus âgée qui traînait avec Aisha et Lilia, mais je ne me souvenais plus si elle ressemblait à cette Sylphie. Elle avait dû beaucoup changer au fil des ans.

Rudeus profitait visiblement pleinement de sa vie ici.

Voir cette scène m’avait mise en colère. Mon père n’avait pas perdu de temps à jouer avec les femmes pendant des années. Il avait dit qu’il mettait ça en attente jusqu’à ce qu’il trouve ma mère. Il n’avait même pas touché Lilia, et encore moins les autres femmes proches de lui.

D’un autre côté, la priorité de mon frère était son propre bonheur. Cela m’avait rendue folle.

Cependant, je ne pouvais pas me résoudre à dire quoi que ce soit. J’avais peur de lui. J’avais peur qu’il commence à me frapper si je le mettais en colère.

Ruijerd interviendrait-il pour me défendre si cela arrivait ? C’était difficile à dire. Il semblait vraiment heureux de revoir Rudeus. Peut-être qu’il ne serait pas de mon côté. Peut-être qu’il dirait que j’étais impolie ou égoïste.

Je n’avais rien pu dire cette première nuit. Et puis, dès le lendemain, Ruijerd était parti pour de bon. J’avais supposé qu’il resterait avec nous un peu plus longtemps. Je ne voulais pas qu’il parte. Mais il était parti quand même.

J’avais encore plus peur qu’avant. Les seules personnes restantes dans la maison étaient Rudeus, sa femme et Aisha. Ma petite sœur était ravie d’être à nouveau avec Rudeus. Sylphie semblait être une personne assez gentille, mais elle n’était pas de mon côté. Je n’avais personne de mon côté.

Et j’étais coincée ici jusqu’au retour de mon père. J’allais devoir vivre dans la peur pendant des mois et des mois.

Rudeus sera probablement gentil avec Aisha, mais strict avec moi. Il féliciterait ma sœur et me dirait de faire plus d’efforts.

Aisha disait toujours que c’était ma faute si je ne faisais rien de bien. Elle disait que je ne faisais pas d’efforts. Mais il y avait des choses que je ne pouvais pas faire, même si j’essayais très fort. Même si je voulais m’améliorer, même si je m’entraînais beaucoup, je ne pouvais toujours pas me comparer à elle. Alors qu’est-ce que j’étais censée faire ?

Pour l’instant, tout ce que je pouvais faire était de rester à l’écart. Je m’étais cachée, en espérant que personne ne se fâche contre moi. En espérant que personne ne me dise à quel point j’étais inférieure.

La ville dehors était couverte de neige. J’avais peur d’être jetée dans le froid toute seule.

Rudeus décida subitement que je devais commencer à aller à l’école.

Cette « université » semblait assez différente de l’école que j’avais fréquentée à Millishion. Je pouvais m’inscrire en première année, mais cela ne signifiait pas que tous mes camarades de classe auraient mon âge. Il y avait toutes sortes de personnes qui étudiaient là, et la plupart d’entre elles étaient plus âgées que moi.

Pour être honnête, je ne voulais pas y aller. Je savais que je finirais par être à nouveau comparée à Aisha. Mais il s’était avéré que ma sœur n’avait pas l’intention de retourner à l’école. C’était enfin une bonne nouvelle pour moi. Sans elle dans les parages, je pourrais peut-être faire un peu mieux.

Mon frère posa cependant une condition à Aisha. Elle devait passer l’examen d’entrée de l’université. C’était un test que tout le monde devait passer avant d’entrer dans l’école — ce qui signifiait que je devais le passer aussi.

Cela m’avait profondément découragée. Il n’y avait aucune chance que je réussisse un test sans même l’étudier. Je l’avais ainsi signalé à Rudeus, mais ce dernier me dit qu’il pouvait simplement m’acheter une place à l’université. C’était une chose tellement irréfléchie et impolie à dire que je m’étais mise en colère malgré moi. Aisha s’était alors mise en colère contre moi parce que j’étais en colère, et ça s’était transformé en bagarre.

« Arrêtez, vous deux. »

Le ton froid de mon frère déclencha un pincement au cœur en moi.

Pendant une seconde, j’avais cru qu’il allait me frapper. J’avais tellement eu peur que j’en avais un peu pleuré.

Est-ce que j’allais devoir continuer à vivre comme ça, à trembler constamment de peur ?

Le jour de l’examen, Rudeus m’avait parlé des dortoirs. Apparemment, l’Université de Magie laissait ses étudiants vivre dans de grands bâtiments sur le campus, pour les aider à devenir plus indépendants. Cela semblait être la solution à tous mes problèmes.

Je ne doutais pas que ma sœur réussirait l’examen, ce qui signifiait qu’elle n’aurait pas à aller à l’école. Si je m’installais dans les dortoirs, je n’aurais plus à la voir ni à voir Rudeus. Personne ne me comparerait à personne. Je pourrais juste être moi-même et vivre ma propre vie.

Plus j’y pensais, plus ça me semblait parfait.

Quelques jours plus tard, nous avions reçu les résultats du test. Mon frère m’avait alors demandé ce que je voulais faire maintenant. Hésitante, j’avais admis que je voulais vivre dans les dortoirs.

J’avais peur qu’il se mette en colère. Mon père avait voulu que je reste avec Rudeus, et il avait probablement dit à Rudeus de garder un œil sur moi dans sa lettre. Je pensais que mon frère pourrait se mettre en colère contre moi. Peut-être qu’il me frapperait pour avoir été si égoïste.

Mais à ma grande surprise, Rudeus accepta immédiatement.

Ce fut Aisha qui se mit en colère. Elle trouvait injuste que j’obtienne ce que je voulais. Jusqu’à présent, elle avait toujours été mieux traitée que moi. Je suppose qu’elle n’avait pas apprécié le fait que Rudeus l’ait testée et pas moi.

Mais pourquoi mon frère avait-il accepté ma demande ? Je ne le savais pas. Je ne le comprenais pas du tout. En y repensant, je m’étais rendu compte qu’il ne s’était jamais énervé contre moi depuis mon arrivée ici, à l’exception de la fois où je m’étais battue avec Aisha.

… Peut-être qu’il ne s’intéressait pas du tout à moi.

Peut-être qu’il pensait que prendre soin de moi n’était rien de plus qu’une nuisance, et qu’il avait vu là une occasion en or de me mettre dehors. Pour ce que j’en sais, il avait déjà prévu de me larguer dans les dortoirs.

Mais en ce qui me concerne, ce serait pratique. Mais pour une raison inconnue, cette pensée me rendait un peu triste.

***

Partie 2

Tout ce qui concerne la vie dans les dortoirs était nouveau pour moi. C’était vraiment excitant.

Pour la première fois de ma vie, j’avais une colocataire. J’allais vivre avec une fille plus âgée appelée Marissa. C’était un démon.

Ma grand-mère disait toujours que les démons étaient des créatures maléfiques, des monstres ne vivant que de chasse et de destruction. Si je n’avais pas rencontré Ruijerd, j’aurais probablement continué à le croire. Mais j’avais rencontré Ruijerd, je m’étais donc présentée poliment à Marissa, et elle m’avait accueillie chaleureusement en réponse. J’avais besoin de beaucoup d’aide, puisque je commençais au milieu du trimestre scolaire, et Marissa était vraiment là pour moi. Elle m’avait appris comment fonctionnaient les repas ici, où étaient les toilettes et les règles du dortoir.

Alors qu’elle me faisait visiter les lieux, une fille démone à l’air effrayant de la « brigade d’autodéfense » nous avait repérées et s’était présentée à moi.

« Nous sommes tous une grande famille ici, alors nous devons veiller les uns sur les autres. », avait-elle dit

J’étais un peu intimidée par elle, mais Marissa m’avait dit que c’était une personne au grand cœur qui prenait ses responsabilités au sérieux.

Dans l’ensemble, j’avais hâte de commencer ma nouvelle vie ici. C’était ennuyeux de devoir retourner chez mon frère tous les dix jours, mais il ne me posait pas trop de questions spécifiques, alors ce n’était pas si grave.

Et ce fut ainsi que commença ma nouvelle vie d’élève d’internat.

J’avais tout de suite compris que les cours ici étaient très difficiles. Je pensais que cela était dû au fait que les professeurs expliquaient tout différemment de ceux de Millis. Cela aurait pu être différent si j’avais assisté à tous les cours dès le début, mais j’étais arrivée à mi-chemin. Il y avait beaucoup de cours que je ne pouvais pas suivre.

À Millis, nous avions eu beaucoup de cours sur la religion, mais ce n’était même pas un sujet ici. À la place, nous avions des leçons pratiques de magie. Je n’étais pas non plus très douée pour ça. Les professeurs n’avaient pas pris la peine d’expliquer les bases.

C’était un peu décourageant. Mais si mes notes étaient trop mauvaises, je pourrais finir par être traînée chez mon frère. J’avais essayé d’étudier dans ma chambre, mais ça ne m’avait pas aidée. Et puis, alors que j’étais au bout du rouleau, Marissa a eu la gentillesse de me donner des cours particuliers. Avec son aide patiente, j’avais finalement réussi à comprendre certains des concepts que j’étais censée apprendre en classe.

Aisha aurait probablement compris tout ça instantanément. Parfois, je me détestais d’être aussi stupide.

Le campus était très grand, et je me perdais régulièrement.

Les leçons pratiques de magie et de condition physique étaient particulièrement mauvaises. Ils les tenaient dans un tas de salles différentes que je ne pouvais jamais me rappeler comment trouver. Chaque fois que je me perdais, je devais demander mon chemin à un élève plus âgé ou attendre que quelqu’un de ma classe vienne me chercher.

Une de ces fois, j’étais même tombée sur Rudeus. Pour une raison inconnue, il marchait avec l’élève le plus important de toute l’école. C’était incroyablement embarrassant.

Tout le monde à l’université avait peur de mon frère.

D’après ce que j’avais entendu, il était le chef d’une petite bande de six voyous qui faisaient tout ce qu’ils voulaient. Deux de ces personnes vivaient dans mon dortoir. C’était des grandes filles à l’air effrayantes qui se pavanaient comme si l’endroit leur appartenait. Marissa m’avait prévenue de ne pas me mettre sur leur chemin si je pouvais l’éviter.

La rumeur disait que Rudeus avait ordonné à ces deux-là de collecter une paire de culottes de chaque jolie fille de l’école.

La femme de mon frère était-elle au courant ? Probablement pas. Je n’avais aucune idée de ce qu’il comptait faire avec tous ces sous-vêtements, mais ça me mettait hors de moi. Mon père était parti risquer sa vie pour sauver ma mère, et mon frère s’amusait comme un idiot. Mon opinion de lui était de plus en plus basse.

Mais malgré ses actions bizarres, la réputation de mon frère était étrangement positive. Les gens disaient qu’il ne s’en prenait jamais aux élèves ordinaires. Même s’il faisait ce qu’il voulait, il ne faisait de mal à personne et ne les harcelait pas. En fait, il avait soi-disant dit à tous les durs à cuire d’arrêter de s’en prendre à plus faible qu’eux. Un des enfants les plus effrayants de ma classe s’était même vanté d’avoir parlé à Rudeus une fois.

Rudeus était meilleur en magie que quiconque à l’Université, et apparemment, c’était aussi un bon professeur. Les gens disaient qu’il était le tuteur d’une fille encore plus jeune que moi.

Mes camarades de classe, mes professeurs, et même Marissa m’avaient dit que je devrais essayer de suivre ses traces. Ils voulaient que je sois comme lui. Que je sois comme… le frère que je craignais, que je détestais et que je ne comprenais pas du tout.

Je ne voulais pas être comme lui.

Mais plus que tout, ça me faisait mal de savoir que je ne pouvais pas me comparer à lui. Il était meilleur que moi en tout, tout comme Aisha.

Peu importe à quel point j’essayais, je ne serais jamais de taille pour lui.

Je détestais Rudeus. Je pensais que c’était une personne terrible.

Mais le fait était que je ne pouvais même pas commencer à rivaliser avec lui.

Un jour, j’étais retournée dans mon dortoir et m’étais écroulée sur mon lit.

Un grand fouillis d’émotions s’était développé en moi depuis des semaines. Amertume, tristesse, apitoiement sur soi, colère et je ne sais quoi encore.

Je ne pouvais plus les retenir. Je ne pouvais pas m’empêcher de m’effondrer.

Marissa était revenue dans la chambre un peu plus tard. Elle m’avait vu pleurer dans mon oreiller et m’avait demandé gentiment ce qui n’allait pas. Je lui avais simplement répondu que « Ce n’est rien » et j’avais mis ma couverture sur ma tête.

Qu’est-ce que j’étais censée faire maintenant ?

Avais-je tort à propos de Rudeus ? Ou est-ce que c’était tout le monde ?

… C’était probablement moi. Il n’était probablement pas aussi mauvais que je le pensais.

J’étais très jeune le jour où j’avais vu Rudeus frapper mon père. Après cela, mon père avait essayé d’expliquer qu’il avait traversé une période difficile, mais je n’avais jamais pu comprendre ce que cela signifiait. Mais maintenant, après tout ce temps, ça avait finalement pris un sens pour moi. N’étais-je pas en train de « traverser une période difficile » moi-même en ce moment ?

Si je travaillais dur, que je changeais les choses et que je parvenais à me remonter le moral, ce serait vraiment nul d’entendre quelqu’un dire : « Wôw, regarde-toi. Ça doit être bien d’avoir une vie aussi insouciante ». J’aurais probablement aussi envie de les frapper. Même si c’était mon propre père.

Au fond, Rudeus et moi étions probablement des personnes similaires. Il n’était finalement pas un monstre inhumain.

Mais ceci dit… comment étais-je supposée parler de tout ça avec lui maintenant ? Que voudrait-il de moi ? Comment avait-il réussi à se réconcilier avec papa, d’ailleurs ?

J’y avais pensé, et j’y avais encore pensé, rien ne me venait à l’esprit. Et finalement, mon ventre commença à me faire mal. J’avais eu une crampe à l’estomac, et j’avais commencé à avoir la nausée. Je m’étais donc enfouie plus profondément dans mon lit et je n’avais rien fait.

Je ne pouvais rien faire. Je ne pouvais même pas me résoudre à aller voir mon frère.

Dans ces moments-là, papa était toujours là pour moi. Quand quelque chose de grave arrivait et que je me recroquevillais dans mon lit, il entrait et me frottait doucement le dos pendant un moment. Et après notre séparation, Ruijerd avait pris sa place. Il me prenait sur ses genoux, me tapotait la tête et me racontait des histoires.

Je n’avais personne comme ça ici. Marissa était gentille avec moi, mais elle n’était pas de mon côté. Tout ce qu’elle avait pu suggérer, c’était que je devrais parler à mon frère, ou essayer de retourner en classe.

Je savais déjà tout ça. Le problème était que mon corps ne voulait pas bouger.

*****

Combien de temps s’était écoulé depuis que je m’étais pelotonnée dans mon lit ?

J’avais continué à penser en rond pendant ce qui m’avait semblé être de nombreuses heures, puis je m’étais endormie d’épuisement. J’avais répété ce cycle plusieurs fois, cela devait donc faire quelques jours maintenant.

J’étais assise sur le bord de mon lit. Et pour une raison inconnue, Rudeus était juste en face de moi. Il était assis en arrière sur une chaise et me fixait.

« Norn, je — »

« Uhm, Rudeus — »

C’était comme si c’était la première fois que je prononçais le nom de mon frère à voix haute.

Nous avions tous les deux rompu le silence exactement au même moment. Apparemment, je n’hallucinais pas. Comment était-il entré dans le dortoir des filles ?

J’étais si confuse que je ne savais pas quoi dire. Mon frère était silencieux aussi. Pendant un moment, on s’était juste regardés.

C’était la première fois que je regardais aussi attentivement le visage de Rudeus. Il avait l’air un peu anxieux. Ses traits me rappelaient un peu mon père, ce qui était plutôt rassurant. Mais bien sûr, ils se ressemblaient.

« Je suis désolé, Norn. Cela n’a pas été facile pour toi ici, n’est-ce pas ? Je suppose que je ne te comprends pas très bien… Je sais que ça doit être dur pour toi, mais je ne sais pas trop quoi faire. », dit Rudeus d’une voix hésitante.

Était-ce moi, ou bien était-il vraiment nerveux ? Ça me faisait aussi penser à mon père.

« … »

Mon frère s’était de nouveau tu. Il était resté assis là tranquillement, sans bouger d’un pouce.

Il me regardait avec anxiété, mais il n’avait pas bougé de sa chaise. Mon père m’aurait probablement déjà entourée de ses bras, et Ruijerd m’aurait tapé sur la tête. Mais mon frère ne s’était même pas approché de moi.

« Oh. »

J’avais soudainement compris pourquoi.

Il ne pouvait pas m’approcher. Il avait trop peur que je le rejette.

À l’instant où cette pensée m’était venue, j’avais senti toutes mes émotions négatives commencer à fondre. Je ne détestais plus Rudeus. Je ne le trouvais pas effrayant non plus. Il ressemblait trop à mon père.

Il n’allait jamais me frapper, quoi qu’il arrive. Et il n’allait probablement plus jamais frapper mon père.

« Sniff… »

J’avais besoin de lui pardonner.

« Hic ! »

Des larmes coulaient sur mes joues maintenant. Ma gorge tremblait.

Après un moment, j’avais commencé à sangloter.

« Je suis désolée, Rudeus ! Je suis désolée… »

Lentement, prudemment, mon frère s’était levé et s’était assis à côté de moi. Il avait doucement posé sa main sur ma tête, puis il m’avait serrée contre sa poitrine. Sa main était chaude, et sa poitrine était ferme.

Il sentait aussi un peu comme mon père.

J’avais passé le reste de la nuit à pleurer dans ses bras.

Rudeus

Au final, je n’avais pas fait grand-chose.

Norn ne m’avait pas dit ce qui se passait. Elle ne m’avait jamais dit ce qui la contrariait, ou ce qu’elle ressentait. Elle pleura simplement pendant un long moment.

Et puis, quand c’était enfin terminé, elle leva les yeux et marmonna : « Je vais mieux maintenant. »

Et ce fut tout.

Mais pour une raison inconnue, elle avait enfin l’air vraiment bien. Elle avait même réussi à me regarder droit dans les yeux.

Je m’étais senti énormément soulagé. Quelque chose me disait qu’elle allait s’en sortir maintenant.

J’avais donc laissé le reste à Sylphie et je m’étais glissé hors de la chambre de ma sœur.

Norn était devenue sensiblement plus gaie après cet incident.

Les changements n’étaient pas vraiment spectaculaires. Elle avait juste commencé à me dire bonjour quand on se croisait dans le couloir. Nous ne parlions toujours pas beaucoup, et elle ne s’était pas mise à me coller comme sa sœur. Elle était probablement toujours comparée à moi dans ses cours, mais je suppose que cela ne la dérangeait plus autant.

Je ne comprenais toujours pas ce qu’elle ressentait. Je n’avais vraiment rien fait de significatif. Ça me rendait un peu pathétique. Je savais ce que ça faisait d’être méprisé, et je savais ce que ça faisait de s’isoler dans sa chambre. Mais je n’avais toujours pas réussi à trouver quelque chose d’utile à dire.

Finalement, je pense que Norn s’était débrouillée toute seule. Elle avait mis de l’ordre dans ses sentiments et avait surmonté l’obstacle sur son chemin.

C’était un accomplissement très impressionnant.

Paul et Aisha semblaient penser que Norn n’était qu’une enfant maladroite et timide sans aucun talent particulier. Mais j’avais une opinion très différente d’elle maintenant. Elle avait réussi à sortir d’un trou dans lequel j’avais passé toute ma vie.

Si j’avais été à moitié aussi forte qu’elle, ma première vie n’aurait peut-être pas été aussi misérable. Peut-être que je ne me serais pas fait frapper au visage par mon frère au grand cœur.

Il m’était bien évidemment impossible d’en avoir la certitude. Ma situation était différente de celle de Norn. Même si je m’étais débarrassé de mes sentiments, je n’aurais peut-être jamais quitté ma chambre. Peut-être que j’avais besoin de renaître et de rencontrer Roxy pour que cela soit possible.

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas changer le passé. Les relations que j’avais brisées ne pourraient jamais être réparées. Et je ne saurai jamais avec certitude ce qui se passait dans la tête de mon frère à l’époque.

Pourtant, je me sentais un peu… comme si quelque chose qui était coincé entre mes dents depuis très longtemps venait de se libérer. Si Nanahoshi réussit à retourner dans notre ancien monde un jour, je devrais lui demander de transmettre un message à mon frère.

« Merci d’avoir essayé de me faire comprendre certaines choses à l’époque. Et je suis désolé. »

***

Chapitre 6 : Ma vie avec les sœurs Greyrat

Partie 1

Un nouveau mois s’était écoulé, et le temps se réchauffait enfin. C’était le deuxième été que je passais à Ranoa.

Même à cette époque de l’année, il ne faisait pas vraiment chaud dans cette région. Mais les gens commençaient à s’habiller un peu plus légèrement. Les élèves de l’école avaient adopté des uniformes à manches courtes, ce qui ne me dérangeait pas du tout, et Aisha avait également changé son uniforme de femme de chambre. Sylphie avait même commencé à porter des chemises sans manches à la maison. Le fait qu’elle possédait quelque chose de ce genre auparavant m’était inconnu, mais je suppose qu’elle avait acheté quelques tenues supplémentaires après avoir emménagé avec moi.

Je n’allais certainement pas me plaindre sur le fait qu’elle choisisse de montrer un peu de peau. La vue de ces minces épaules blanches rendait cependant le contrôle de mes mains plus difficile. L’été était véritablement une saison agréable. Et ici, il n’y avait pas de visiteurs à plusieurs pattes qui venaient grignoter votre nourriture.

Le changement de saison m’avait rappelé que je n’avais pas vu Badigadi depuis un certain temps. Peut-être s’était-il égaré quelque part et avait-il oublié de le dire à quelqu’un.

Certaines autres choses avaient changé au cours de ce mois.

Tout d’abord, il semblerait que Norn se soit fait quelques amis. J’avais remarqué qu’elle se déplaçait dans un groupe de trois filles et deux garçons, y compris quelques élèves de différentes classes. C’était probablement les premiers vrais amis de Norn. Comme je voulais me présenter à eux, je lui avais demandé de les amener chez nous un jour, mais elle avait catégoriquement rejeté l’idée. Je suppose qu’elle trouvait l’idée de les présenter à sa famille trop embarrassante.

La chose positive dans tout cela était que la façon dont j’avais fait irruption dans sa classe ne lui avait apparemment pas causé trop de problèmes par la suite. C’était vraiment un soulagement.

Norn et moi nous entendions maintenant aussi un peu mieux. Par exemple, elle m’avait récemment demandé de lui donner des cours particuliers dans certaines de ses matières. J’avais bien sûr accepté avec joie. J’étais prêt à lui enseigner toutes mes techniques secrètes et tout ce que je savais. Mais je m’étais rendu compte que si je passais trop de temps à l’aider, Aisha risquait de bouder un peu parce qu’elle était exclue.

Après avoir réfléchi un peu, j’avais décidé de retrouver Norn à la bibliothèque après l’école pour des séances de tutorat régulières et de les limiter à une heure par jour. Nous pourrions revoir les choses qu’elle avait apprises ce jour-là et revoir ce que ses cours couvriront demain. Cela pourrait faire une grande différence en soi.

Norn s’efforçait manifestement de suivre le rythme, mais elle semblait avoir du mal à mettre en pratique la théorie de ses manuels. Cela dit, elle n’était pas aussi mauvaise qu’Éris ou Ghislaine. Avec des efforts constants, j’étais persuadé qu’elle atteindrait rapidement un niveau moyen.

« Au fait, Ruijerd a dit qu’il était de la région de Babynos, non ? Je sais que tu as été dans le Continent Démon un moment, Rudeus. Sais-tu où c’est ? », m’avait-elle demandé une fois.

« Hmm. Pas de mémoire. Je crois qu’il a dit que c’était près de la région de Biegoya, peut-être ? Je n’y suis cependant jamais allé moi-même. »

Nous étions tous les deux en assez bons termes maintenant pour avoir des conversations informelles pendant nos sessions d’étude. Mais pour une raison quelconque, Norn voulait surtout parler de Ruijerd. Je suppose qu’il était notre principal intérêt commun. Ce n’est pas que ça me dérangeait vraiment. J’étais en fait heureux d’avoir quelqu’un d’autre à qui je pouvais parler de lui.

« Je vois… Désolée de t’embêter, mais peux-tu me décrire le Continent Démon ? »

« Eh bien, tous les monstres qui y vivent sont vraiment gros. La culture est assez différente, aussi… mais il y a en fait quelques similitudes avec cette région. La plupart des gens là-bas sont juste des gens ordinaires qui vivent des vies ordinaires. »

J’avais remarqué que Norn me parlait toujours de manière un peu raide. Son ton avait tendance à être un peu trop poli, surtout pour une petite sœur qui parle à son propre frère. Aisha et moi étions devenus plus informels l’un envers l’autre, mais je suppose que Norn se sentait plus à l’aise de cette façon pour le moment.

« Oh, ça me rappelle, Rudeus. Est-ce que Ruijerd t’a déjà raconté l’histoire de sa lance ? »

« Oui, je ne l’oublierai jamais. Tu parles d’une histoire dramatique. »

« Absolument… J’espère qu’il finira par atteindre son but. »

« … Pareil pour moi. »

Il était temps que je fasse avancer ce projet particulier, non ?

Le plan consistait en la fabrication de figurine d’un guerrier superd afin de les vendre avec un livre. Je n’avais pas abandonné ce projet, mais Julie était encore inexpérimentée et n’avait pas beaucoup de mana, la production en masse de figurines n’était donc pas envisageable pour le moment.

Cela ne m’empêchait pas de travailler au moins sur un prototype.

Le livre était une autre affaire. Le principal problème avait été de trouver le temps d’écrire. J’avais passé de nombreuses heures au cours des derniers mois à apprendre la magie de guérison avancée et de désintoxication intermédiaire. J’étais doué pour la mémorisation brute que ces sujets exigeaient, mais ils m’avaient quand même tenu très occupé.

À ce stade, je n’étais pas sûr de ce que je voulais apprendre ensuite.

Passer à la désintoxication avancée semblait logique, mais il n’y avait rien d’autre qui m’intéressait vraiment. Cela ne ferait pas de mal de faire passer ma magie du feu et du vent au niveau Saint, mais ce niveau de sorts impliquait généralement des manipulations spectaculaires du climat, plutôt que des sorts plus pratiques que l’on pouvait utiliser régulièrement. Apprendre de nouvelles choses était toujours agréable, mais je voulais me concentrer sur quelque chose de plus utile. Peut-être même une compétence comme l’équitation.

Alors que je faisais défiler les possibilités dans ma tête, il m’était venu à l’esprit que je pourrais utiliser une partie de mon nouveau temps libre pour travailler sur mon livre sur les Superds. Je pourrais probablement aussi écrire un peu pendant mes séances avec Norn.

Je cherchais à écrire un résumé franc et direct de l’histoire tragique de la tribu. La prose n’était pas mon point fort, mais je pouvais probablement en tirer quelque chose si je m’y mettais vraiment.

C’était du moins ce que je m’étais dit au début. Mais lorsque je m’étais retrouvé devant cette première feuille de papier blanche, je n’arrivais pas à décider par où commencer.

Était-il préférable d’écrire simplement les faits, comme le scénario d’un documentaire ? Serait-ce plus lisible sous la forme d’un journal intime ? J’avais souvent entendu dire qu’il valait mieux commencer par un petit projet pour son premier texte créatif, plutôt que d’essayer de rédiger un chef-d’œuvre épique dès le départ. Je devrais peut-être en faire un livret d’une dizaine de pages maximum. Il serait de toute façon bien plus pratique à distribuer avec les figurines.

Si j’optais pour cette solution, il serait probablement préférable de la garder simple et légère. Je pourrais en faire une histoire basique du bien contre le mal, avec Laplace révélé comme le vrai méchant.

Attends… Laplace n’était pas considéré comme un héros légendaire sur le Continent Démon ? Si je le fais passer pour un méchant, je risque d’énerver beaucoup de monde.

Un après-midi, alors que je me débattais avec ces questions pour la centième fois, Norn jeta un coup d’œil à mon travail.

« Qu’est-ce que tu écris là, Rudeus ? »

« J’essaie d’écrire un livre sur le passé de Ruijerd. Le problème réside dans le fait que je ne suis pas sûr de la façon d’aborder le projet. »

« Hmm… »

Son intérêt manifestement piqué, Norn prit mon papier et le regarda de plus près. En haut, il y avait le titre de mon travail : « Le conte du grand guerrier Ruijerd et la persécution de son peuple ».

Il n’y avait qu’une page de texte pour l’instant, principalement un aperçu de qui était Ruijerd et de ce qu’il était. Bien sûr, j’étais assez partial, il était donc apparu comme un saint héros.

« Est-ce tout ce que tu as pour l’instant ? »

« Ouais, je n’ai pas encore fait beaucoup de progrès. »

Le problème principal consistait en ce que je ne savais pas par où commencer l’histoire, ni comment la raconter. Je me souvenais encore des récits de Ruijerd sur les actions de son peuple pendant la guerre de Laplace, et je connaissais l’histoire de base de leur persécution par la suite. Cependant, cela faisait plusieurs années que je n’avais pas entendu ces histoires, et j’étais un peu perdu sur certains détails. Avec le recul, j’aurais vraiment dû prendre des notes à ce moment-là.

« Est-ce que cela te dérangerait si je te donne un coup de main ? », demanda Norn timidement.

C’était une offre très inattendue. Mais apparemment, Ruijerd avait pris l’habitude d’asseoir ma sœur sur ses genoux tous les soirs, de la tapoter sur la tête et de lui raconter des histoires de son passé.

Ce n’est pas juste. Je n’ai jamais pu m’asseoir sur les genoux de Ruijerd ! OK, attends. Essayons d’être adulte à ce sujet.

« Ce serait d’une grande aide, Norn. Assure-toi juste de ne pas négliger tes études, d’accord ? »

« D’accord ! »

À partir de ce jour, Norn et moi avions commencé à travailler ensemble sur le projet. Quand elle avait un peu de temps libre entre ses leçons et ses sessions d’étude, elle l’utilisait pour écrire les histoires de Ruijerd. Son écriture était parfois un peu enfantine et comportait toujours quelques imperfections. Mais pour une raison ou une autre, en les lisant, je me souvenais si bien de Ruijerd que je me surprenais souvent à pleurer. Ce livre avait du punch.

Plus je lisais ses écrits, plus je commençais à penser qu’elle pouvait avoir un certain talent dans ce domaine. Encore une fois, je n’étais pas vraiment un observateur impartial, mais on avait tendance à s’améliorer plus vite quand on faisait quelque chose qu’on aimait. Si elle persévérait suffisamment longtemps, elle deviendrait peut-être un jour une auteur brillante.

Mais pour l’instant, je me concentrais sur la correction de ses petites erreurs et de ses phrases maladroites. J’étais pratiquement l’éditeur de l’équipe maintenant.

J’avais le sentiment que le livre serait bien meilleur de cette façon. Bien meilleur que si j’essayais de l’écrire moi-même.

Alors que ma relation avec Norn commençait à s’améliorer, il y avait aussi eu un petit développement avec Aisha. Pour une fois, cela n’avait rien à voir avec Norn. Elles n’étaient toujours pas très amies l’une avec l’autre, bien qu’Aisha fasse attention à ne pas insulter sa sœur depuis que je l’avais grondée pour cela. Elle était toujours au moins superficiellement polie quand sa sœur venait lui rendre visite.

En fait, cela me préoccupait un peu. Je ne voulais pas qu’elle ait l’impression de ne pas pouvoir exprimer ses véritables pensées. J’étais heureux que Norn commence à se rapprocher de moi, mais cela ne voulait pas dire que je pouvais négliger ma relation avec Aisha. J’avais donc décidé de lui donner la permission de dire ce qu’elle pensait.

« Tu sais, Aisha… s’il y a quelque chose que tu veux dire, tu n’as pas besoin de le garder pour toi. »

« Tu pourrais être plus précis, Rudeus ? »

« Eh bien, je ne sais pas. J’ai passé beaucoup de temps avec Norn ces derniers temps, non ? Peut-être que tu ressens quelque chose ressemblant à un manque d’attention ? Peut-être que tu as travaillé trop dur et que tu as besoin de vacances ? Peut-être que tu veux passer toute la journée au lit ? »

Mettant un doigt sur son menton, Aisha inclina sa tête sur le côté en signe de perplexité. C’était trop mignon.

« Tu me donnes donc la permission d’être égoïste ? »

« C’est exact. Tu peux être un peu égoïste avec moi. Il n’y a pas besoin de te retenir. »

« Hmm… bien ! Une chose me vient à l’esprit. »

Ce sourire espiègle sur son visage déclencha quelques sonnettes d’alarme. Qu’est-ce qu’elle avait l’intention de demander ? Pas mon corps, j’espère, et même si c’était pour plaisanter. Je devrais trouver une excuse pour refuser, et elle ferait la tête pendant une semaine.

« Je voudrais un salaire, s’il te plaît ! »

Eh bien, ce n’était pas ce à quoi je m’attendais.

« Un salaire… ? »

Maintenant que j’y pensais, Aisha travaillait assidûment comme notre femme de chambre depuis un certain temps maintenant. Il était effectivement étrange que nous ne la payions pas. Mais encore une fois, nous étions une famille, non ? Elle n’était pas une employée.

Peut-être que nous pourrions penser à ça comme à une allocation. Elle aidait à la maison toute la journée, elle voulait donc un peu plus d’argent de poche. C’était équitable.

« OK, on peut faire ça. »

J’avais immédiatement accepté l’idée, mais nous avions attendu que Sylphie rentre à la maison pour discuter des détails. Quand je lui avais proposé une somme d’argent relativement importante, cette dernière avait refusé et avait essayé de me convaincre de réduire la somme.

Tu parles d’une maturité. Cette enfant n’avait-elle vraiment que dix ans ?

***

Partie 2

Finalement, nous nous étions mis d’accord sur un montant sur lequel nous étions tous d’accord.

« Puis-je te demander pourquoi tu as parlé de ça ? Y a-t-il quelque chose que tu veux acheter ? »

Je devais admettre que j’étais curieux de savoir ce qui avait motivé cette demande. Aisha pouvait acheter ce qu’elle voulait, bien sûr, mais ça ne pouvait pas faire de mal de savoir ce que c’était.

« Eh bien, une fille a ses besoins. »

Wôw, ça clarifie vraiment les choses. J’espérais vraiment entendre quels étaient ces besoins, petite…

« Es-tu si curieux, cher frère ? Très bien, alors. Pourquoi ne viendrais-tu pas à ma prochaine virée shopping ? »

Ooh. Ça ressemblait à un rendez-vous. Un rendez-vous avec ma petite sœur ! Quel beau concept !

J’avais informé Sylphie de nos plans à l’avance. Malheureusement, elle devait travailler ce jour-là. Je me sentais un peu coupable de parcourir la ville avec une autre fille pendant que ma femme était au bureau, mais ce n’était pas tromper quand il s’agissait de sa petite sœur.

Mais qu’est-ce qu’Aisha avait l’intention d’acheter ? Espérons que ce ne soit pas un esclave musclé ou autre. Je ne voulais vraiment pas qu’un macho en sueur traîne dans mon salon tout le temps. C’était déjà assez difficile d’avoir un monstre géant à six bras qui passait par hasard pour dîner… Bon ce n’était pas comme s’il était passé depuis des mois.

Le jour de notre rendez-vous, Aisha m’avait conduit au marché et s’était dirigée directement vers un magasin d’articles généraux qui vendait toutes sortes de produits divers de la vie quotidienne. Les étagères étaient remplies de bibelots, mais il n’y avait pas d’autres clients. À première vue, ils vendaient surtout des produits d’occasion.

Après avoir farfouillé un peu, Aisha y avait acheté trois petits pots de fleurs.

« Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? Les jeter sur la tête des Rois Démons qui passent par là ? », avais-je demandé.

« Euh, non. J’allais juste y planter des fleurs. Tant que ça ne te dérange pas, bien sûr. », dit Aisha tout en levant les yeux au ciel.

Il n’y avait qu’une seule façon pour moi de répondre à cette question.

« Bien sûr que ça ne me dérange pas. »

Pourtant, je ne pensais vraiment pas qu’Aisha était du genre fleuriste. Je la voyais surtout comme une petite génie énergique. Dans mon esprit, ses hobbies étaient de nettoyer, compter l’argent et équilibrer les budgets.

Faire pousser des plantes était plus un hobby lent et contemplatif. Il fallait laisser la nature suivre son cours, en regardant les résultats se déployer au fil des semaines ou des mois. Et même une génie ne pouvait pas réussir à 100 % à faire pousser des choses.

Mais peut-être que c’était exactement pour ça que ça l’attirait ? Elle était habituée à être capable de manipuler les choses à sa guise. Ceci serait partiellement hors de son contrôle.

« Alors, ne devrais-tu pas aussi acheter du terreau ? La terre ici n’est pas des plus fertiles, il ne sera pas facile d’y faire pousser des fleurs. », avais-je dit.

« J’allais te demander d’en faire pour moi avec ta magie, Rudeus. Si ça ne te dérange pas ? »

Elle m’avait encore lancé des regards suppliants. Il n’y avait qu’une seule réponse possible.

« Bien sûr que ça ne me dérange pas. »

J’étais un homme, après tout. L’idée de creuser dans la terre et de semer des graines avait un certain attrait pour moi. J’aurais à lui préparer une super terre plus tard. Le genre qui vous permet de faire pousser des baobabs à partir de graines de tulipes.

« Quel genre de fleurs pensais-tu planter ? »

« En fait, j’ai récolté un tas de graines différentes en venant ici. Je vais les utiliser. »

« Juste pour ta gouverne, celles-ci pourraient ne pas pousser. »

« Hmm. Je pense que ça va probablement aller. »

Nous avions ainsi traîné dans le magasin encore un petit peu, tout en discutant des plans d’Aisha. Avant de partir, j’avais choisi une paire de boucles d’oreilles pour Sylphie, en forme de gouttes d’eau, avec des petites pierres bleues au centre. Elles lui iront à merveille.

« Est-ce un cadeau pour Sylphie ? »

« Oui. Je suis le genre d’homme qui ne prend pas sa femme pour acquise. »

« Sylphie est vraiment une femme chanceuse. Mais quand elle est occupée, mon cher frère, tu pourrais peut-être m’accorder aussi un peu d’amour. »

Oh, encore les yeux tournés vers le haut. Comme toujours, il n’y avait qu’une seule réponse possible.

« Je n’y arriverai pas. Le vieux me battrait à mort. »

« Mince… »

Nous avions payé nos achats et laissé le petit magasin derrière nous.

Notre prochain arrêt était un endroit spécialisé dans la vente de tissus et d’ameublement. Il y avait de gros rouleaux de tissu faits à la main accrochés un peu partout. La princesse Ariel m’avait recommandé ce magasin il y a quelque temps, lorsque j’avais acheté des tapis pour la maison. Ils vendaient des articles de bonne qualité à des prix très variés et semblaient attirer une large clientèle. Mais je ne savais pas comment ma sœur avait appris son existence.

À l’intérieur du magasin, Aisha avait rapidement choisi des rideaux. Ils étaient roses et froufroutants, sûrement du côté des prix élevés.

Quand elle les avait apportés au comptoir, elle commença aussitôt à marchander impitoyablement avec le vendeur. Elle laissa tomber mon nom et celui de la princesse Ariel et utilisa toutes les cartes qu’elle avait à jouer. Elle avait finalement réussi à les faire baisser à un prix modéré.

« Tu as assez d’argent pour payer ça, Aisha ? Je peux participer un peu si tu veux. »

« C’est bon ! J’en ai exactement assez. »

En remettant le reste de son argent de poche, Aisha termina son achat. Elle avait utilisé chaque pièce de l’argent que je lui avais donné. Cette fille avait un vrai don avec l’argent. C’était franchement un peu effrayant.

« C’est une bonne idée de garder un peu de ton argent de poche pour plus tard, tu sais. Des dépenses inattendues peuvent surgir de nulle part. », l’avais-je prévenu en quittant le magasin.

Bon sang, tu pourrais être téléporté sur le Continent Démon sans raison apparente.

Depuis cet incident, j’avais pris l’habitude de cacher de l’argent liquide dans mes vêtements à tout moment. J’avais même quelques billets dans la semelle de mes chaussures.

« Ok ! J’économiserai un peu la prochaine fois ! »

Quand même, des pots de fleurs et des rideaux roses à froufrous, hein ? J’avais vraiment pris Aisha pour une petite intello jusqu’ici, mais elle avait clairement un côté féminin.

« J’ai toujours voulu avoir des trucs mignons comme ça, tu sais », avait-elle dit.

« Quoi, Lilia ne voulait pas les acheter pour toi ? »

« Maman a toujours dit non. Elle pense que c’est mal pour une bonne de décorer en fonction de ses goûts personnels. J’espère que ça ne te dérange pas, Rudeus… »

Cette fille n’était pas seulement intelligente, elle savait aussi jouer avec vos émotions. Non seulement elle avait enroulé ses bras autour de ma taille, mais elle me regardait avec des yeux de Bambi. Je savais que c’était de la comédie, bien sûr, mais c’était tellement mignon que je ne pouvais pas m’en soucier.

Il n’y avait de toute façon qu’une seule réponse possible.

« C’est très bien, Aisha. »

Heureusement que je n’étais pas une sorte de vieil homme effrayant. J’aurais pu la kidnapper sur le champ.

Dans les semaines qui suivirent ce petit rendez-vous, la chambre d’Aisha était devenue de plus en plus féminine. Elle semblait aimer les petites choses mignonnes et trouvait sans cesse de petits pots pour y planter des fleurs et alignait des poupées de la taille d’un poing sur ses étagères. À un moment donné, elle avait même brodé de charmants petits motifs sur l’ourlet de son tablier. Je commençais à avoir un peu peur. Elle pouvait se transformer en gyaru si ça continuait comme ça.

Pourtant, mes deux sœurs se portaient bien. J’étais satisfait.

Et bien qu’elle ne soit pas ma sœur, Nanahoshi avait finalement retrouvé aussi son rythme. Lors de notre dernière expérience, elle avait réussi à invoquer une bouteille en plastique. Cette bouteille était actuellement posée sur le rebord de la fenêtre de son laboratoire, servant de vase à une seule fleur. Avec ce succès, nous étions passés à la deuxième phase de son plan.

« À partir de maintenant, nous allons essayer d’invoquer la matière organique de notre ancien monde », m’avait-elle déclaré un après-midi.

« De la matière organique ? »

« C’est exact. Je pensais que nous pourrions commencer par la nourriture. »

Après ma contribution à son récent succès, Nanahoshi semblait un peu plus encline à me faire confiance qu’auparavant. Elle avait même pris le temps de revoir les phases de son plan avec moi :

Invoquer un objet inorganique.

Invoquer un objet composé de matière organique.

Invoquer un être vivant — une plante ou un petit animal.

Invoquer un être vivant qui répond à certains critères spécifiques.

Ramener un être vivant invoqué à son emplacement précédent.

La bouteille en plastique que nous avions invoquée précédemment n’était peut-être pas techniquement un objet totalement inorganique, selon la définition que l’on donnait à ce terme, mais elle ne semblait pas considérer cela comme un problème majeur.

« Hmm. Est-ce que cette étape avec les critères spécifiques est vraiment si importante ? »

« Eh bien, je dirais que oui. Quand je me téléporte chez moi, je ne veux pas ressortir dans un pays étranger. »

En fait, elle voulait se rapprocher de plus en plus de l’invocation de quelque chose d’aussi complexe qu’un être humain et, au final, se téléporter au Japon avec une précision extrême. Chaque étape de l’expérience avait été construite dans ce but précis.

Au stade actuel, elle était déjà capable d’établir certaines conditions sur ce qu’elle invoquait, mais elles étaient assez générales. Les résultats individuels varieraient considérablement. Par exemple, si elle essayait d’invoquer un chat, elle pourrait obtenir un chat domestique femelle, un matou tacheté, un tigre ou une panthère.

Pour l’instant, ses recherches se concentrent sur les moyens de rendre ses sorts plus précis. Elle voulait être capable d’invoquer un chat domestique, et pas seulement un félin, et même de spécifier le type exact de chat domestique qu’elle voulait.

« Définir les conditions est cependant assez délicat. Je suppose que je vais devoir retourner voir le vieil homme à un moment donné. », avait-elle marmonné, plus pour elle-même que pour moi.

Ce vieil homme était vraisemblablement l’autorité en matière de magie d’invocation qu’elle avait mentionnée une ou deux fois auparavant.

« Est-ce que ce type en sait beaucoup sur cette, euh, invocation conditionnelle ? »

« Eh bien… »

Nanahoshi mit sa main sur son menton et réfléchit un moment, puis hocha la tête et commença à expliquer.

« Laisse-moi développer un peu. Dans ce monde, la magie d’invocation est généralement divisée entre l’invocation de démons et l’invocation d’esprits. »

« Vraiment ? »

L’invocation de démons faisait apparemment référence à l’appel de monstres spécifiques. Vous invoquiez une créature intelligente à l’aide d’un ensemble complexe de cercles magiques, vous lui versiez une certaine forme de compensation et vous la faisiez travailler pour vous. C’était le genre d’invocation auquel les gens pensaient généralement quand ils utilisaient ce mot.

En général, il s’agissait d’invoquer des monstres du type de ceux que l’on pouvait rencontrer dans la nature. Mais il était également possible d’invoquer des bêtes légendaires censées résider dans d’autres mondes. L’invocation de monstres n’était pas non plus limitée aux êtres vivants — il était également possible de cibler des objets inanimés. L’invocation de Nanahoshi produisant cette bouteille en plastique serait techniquement classée comme un sort d’invocation de démon.

Si je maîtrisais cela, je pourrais peut-être invoquer la culotte que portait Maître Roxy !

L’invocation d’esprit, d’un autre côté, était une technique très différente. Il s’agissait en fait de créer des entités artificielles à partir de mana. La conception de ces sorts était, d’une certaine manière, apparemment similaire à la programmation.

« Juste pour que tu saches, il est préférable de ne pas discuter ouvertement de cette partie », avait-elle dit.

« Pourquoi ? »

« La plupart des gens pensent que les esprits sont des êtres vivants qui résident dans le monde stérile, et que nous ne faisons que les appeler vers le nôtre. »

En d’autres termes, on pensait que c’était juste une autre variation de l’invocation de démons.

Les démons étaient plus difficiles à contrôler, mais ils pouvaient penser et agir par eux-mêmes, et s’adapter à des circonstances inhabituelles. En revanche, les esprits étaient assez faciles à contrôler, mais n’agissaient généralement que selon quelques schémas fixes. Cela dit, si vous aviez les compétences en « programmation » pour créer un code très complexe, vous pouviez être capable de créer un esprit qui pouvait passer pour un humain. Elle en avait vu chez le vieil homme mentionné ci-dessus.

« Et sur une note légèrement différente… voici le cercle magique que je t’ai promis avant ça. »

Nanahoshi m’avait tendu un parchemin. Il y avait un cercle magique dense et compliqué, inscrit en son centre, couvrant environ une demi-page.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Un parchemin d’invocation pour un esprit de type lumière. »

***

Partie 3

Un esprit de type lumière était une chose simple qui flottait derrière l’invocateur en émettant une lumière vive. Il était capable de comprendre des commandes simples comme « éclairez cette zone », mais au fil du temps, son mana diminuait jusqu’à disparaître. C’était un esprit très basique, mais si vous utilisiez suffisamment de mana, il pouvait rester en place pendant une période relativement longue.

Ce n’était pas le sort le plus excitant que j’aie jamais appris. Pour être honnête, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus flashy pour ma récompense.

« Au fait, ce cercle magique est une création originale de ce vieil homme dont je parle sans cesse. Même la Guilde des Magiciens ne le connaît pas. », dit Nanahoshi.

« Hein ? Vraiment ? »

Mais quand j’avais appris qu’il s’agissait d’un produit en édition limitée, ça m’avait semblé soudain beaucoup plus excitant. Je suppose que j’étais toujours japonais dans l’âme.

« Oui. Et je te trouverai quelque chose de plus impressionnant la prochaine fois, d’accord ? Je te le promets. »

Nanahoshi pressa ses mains ensemble dans un geste de supplication. Je n’avais pas vu quelqu’un faire ça depuis longtemps. Ça m’avait rendu un peu nostalgique.

« Je pense que tu devrais être capable d’utiliser ta magie de terre pour faire un modèle de ce design. De cette façon, tu pourras imprimer un grand nombre de copies. Je suis sûre que la guilde des magiciens les paierait grassement. », dit-elle.

« Es-tu d’accord pour que je vende des copies ? Le type qui l’a fait ne va-t-il pas s’énerver ? »

« Crois-moi, il a d’autres choses en tête. Je doute qu’il s’en soucie. »

Hmm. Eh bien, il était bon de savoir que vous n’aviez pas besoin d’écrire des parchemins magiques à la main à chaque fois.

« Si tu décides de les vendre à la guilde, assure-toi de mentionner mon nom. Cela devrait servir de garantie afin qu’ils n’essaient pas de t’arnaquer. », ajouta-t-elle.

« Compris. Merci. »

J’avais décidé de classer cette idée pour le moment. Ça ne faisait jamais de mal d’avoir une source potentielle de revenus dans sa poche arrière.

En tout cas, le fait que ces esprits soient purement artificiels était intéressant. J’avais senti que cela pourrait être pertinent pour le projet de Zanoba. En combinant différentes disciplines de la magie, nous pourrions peut-être fabriquer un robot capable de dire « hawawa » à chaque fois qu’il était agité.

« Oh. Au fait, Nanahoshi… si tu peux invoquer des objets de notre ancien monde, il n’y a-t-il pas une chance que nous puissions ramener des choses vraiment utiles ? »

Cela semblait être une idée décente à première vue, mais Nanahoshi avait secoué la tête.

« À ce stade, je ne suis capable que d’invoquer des objets simples composés d’une seule substance cohérente. Bien que je suppose que cela nous donne un éventail assez large de possibilités. »

Une seule substance cohérente, hein ? Cela expliquait pourquoi la bouteille en plastique n’avait pas de bouchon ni d’étiquette. Mais si elle arrivait à mieux définir ses conditions, on pourrait peut-être invoquer des objets complexes pièce par pièce et les reconstituer.

« Aussi, ce n’est pas une bonne idée d’amener trop de choses qui appartiennent à notre ancien monde dans celui-ci. Je crois que je l’ai déjà mentionné, non ? »

Oh, elle était toujours inquiète à propos de cette histoire de « modification de la ligne temporelle » ?

« Je pense sincèrement que tu es un peu trop paranoïaque à ce sujet… », avais-je dit.

« Tu pourras tester cette théorie une fois que je serai rentrée chez moi. Je préfère ne pas prendre de risques. »

Wôw. Quelle froideur !

Zanoba, quant à lui, avait enfin réussi à terminer sa figurine de wyrm rouge l’autre jour. Elle ne ressemblait pas exactement à celle que j’avais vue, avec les cornes sur le front et tout… mais elle était cool, et c’était le plus important.

Julie était très heureuse de son cadeau tardif. Elle n’était pas du genre à sourire beaucoup, mais elle avait passé un bon moment à tenir la figurine en l’examinant sous différents angles.

« Merci beaucoup, Maître ! Merci, Grand Maître ! »

Se retournant pour faire face à nous deux, elle avait exécuté un salut un peu raide, mais respectable.

« De rien. Continue à travailler dur. », dit Zanoba avec un signe de tête seigneurial.

« Oui, monsieur ! », répondit-elle joyeusement.

Julie parlait la langue humaine beaucoup plus couramment ces derniers temps. Ce n’était pourtant pas à cause de ce que j’avais fait. Ginger avait l’habitude de la corriger à chaque fois qu’elle faisait une erreur, et on apprenait toujours plus vite quand on avait quelqu’un qui vous faisait remarquer vos erreurs.

« N’es-tu pas une fille chanceuse, Julie ? Prends-en bien soin », dit Ginger.

« Oui ! Merci à vous aussi, Mlle Ginger. »

Ginger était maintenant une présence constante dans la chambre de Zanoba. Elle se tenait généralement près du mur et sortait pour aller chercher des boissons pour Zanoba ou répondre aux besoins de ses visiteurs. En ce moment, elle louait un appartement dans un immeuble proche de l’université. Je lui avais demandé un jour pourquoi elle ne s’installait pas dans la pièce vide réservée aux gardes du corps à côté du cabinet de Zanoba, mais elle m’avait répondu que ce serait « présomptueux » de sa part de résider à côté du prince.

Leur arrangement ressemblait moins à une relation maître/serviteur qu’à un étrange mariage de banlieusards. Ou peut-être le lien entre un chef de culte et son plus fidèle disciple. La femme s’ouvrirait probablement l’estomac instantanément si Zanoba le lui ordonnait.

« Avez-vous besoin de quelque chose, Rudeus ? »

« Je me demandais pourquoi tu avais juré fidélité à Zanoba. »

Ginger hocha la tête à ma question abrupte, l’air plutôt satisfait.

« La mère du prince m’a demandé personnellement de m’occuper de lui. Et j’ai juré, à ce moment-là, de me dévouer à son service. »

« Hmm. Eh bien, c’est bien. Continue. »

« Que voulez-vous dire ? C’est tout ce qu’il y a dire. »

Attends, c’est tout ? C’était suffisant pour que tu supportes tout ça ?!

Mais bon, prêter un serment d’allégeance était probablement une affaire sérieuse. Si vous deviez rompre cette promesse lorsqu’on vous traitait mal, vous ne l’auriez probablement pas faite en premier lieu. J’avais lu un jour dans un manga que la société féodale était composée de quelques sadiques nés et d’un grand nombre de masochistes. Peut-être que Ginger faisait partie de cette deuxième catégorie.

Quand j’y avais pensé de cette façon, cela me parut un peu plus logique… même si la réalité n’était probablement pas aussi grossière.

Cliff faisait aussi des progrès dans ses recherches. Il venait de terminer le tout premier prototype d’un outil magique pour supprimer les symptômes de la malédiction d’Elinalise. Il me l’avait annoncé personnellement un jour. Il était encore plus fier de lui que d’habitude.

« En gros, il force l’entrée de mana externe pour contrer le flux de mana interne. Ce n’est pas suffisant pour éliminer la malédiction, mais ça la ralentit. »

Il continua à expliquer les détails dans un langage complexe et technique. Une grande partie de ces détails concernait la façon dont il avait « aligné » le mana externe avec la « fréquence » du mana de la malédiction d’une manière très spécifique. Il avait également passé beaucoup de temps à souligner son propre génie, je pensais donc que j’allais omettre cette partie.

L’essentiel étant qu’il avait trouvé un moyen de rendre la malédiction d’Elinalise moins sévère.

« Cependant, il reste deux problèmes », a-t-il dit.

À ce moment de la conversation, Cliff m’avait enfin laissé voir l’appareil lui-même. C’était une sorte de pagne volumineux, le genre de chose qu’un lutteur de sumo pourrait porter. Pour être honnête, je l’aurais pris pour une couche pour adulte.

« Je vois. Eh bien, le problème le plus évident est que ce n’est pas vraiment à la mode. »

« En effet. Je ne pouvais évidemment pas demander à Lise de se promener en portant cette chose. »

Ils s’étaient même disputés à ce sujet, ce qui ne leur arrivait presque jamais. Elinalise avait en fait dit qu’elle se fichait de l’apparence, mais Cliff refusait obstinément de céder. Je suppose qu’il était trop fier pour supporter l’idée de rendre sa petite amie ridicule.

Ils s’étaient réconciliés au cours d’une seule nuit passionnée, d’ailleurs. Leur amour était toujours aussi nauséabond.

« Zanoba et Silent se sont portés volontaires pour m’aider, et nous avons développé un plan pour miniaturiser l’appareil. J’aimerais aussi le rendre beaucoup plus efficace. Mais comme je suis un génie, je suis sûr que ce n’est qu’une question de temps. »

Son objectif ultime était de fabriquer un dispositif pas plus grand qu’une culotte ordinaire. Il était difficile de dire si c’était faisable, mais s’il y parvenait, peut-être pourrions-nous aussi fabriquer une paire de gants pour Zanoba. Cela pourrait lui donner une chance de faire des figurines de ses propres mains.

Mais j’avais l’impression qu’il était peut-être naturellement maladroit, même sans sa super force.

« Alors, quel est l’autre problème que tu as mentionné ? »

« C’est en fait la raison pour laquelle je t’ai appelé ici aujourd’hui, Rudeus. », dit Cliff en fronçant les sourcils.

« Oh ? »

« Le fait est que… l’outil consomme actuellement beaucoup trop de mana pour être pratique. »

Si je me souvenais bien, les outils magiques nécessitaient que quelqu’un les remplisse de mana avant qu’ils puissent fonctionner. Les outils moins efficaces n’étaient pas considérés comme particulièrement utiles pour les applications du monde réel. Idéalement, Cliff voulait quelque chose qu’Elinalise pourrait porter en permanence, tout en ne consommant que la quantité de mana qu’elle pouvait supporter. Mais pour l’instant, l’appareil était tellement assoiffé d’énergie que Cliff ne pouvait même pas le faire fonctionner pendant une heure.

« Nous allons essayer de continuer à affiner la conception, mais j’aurais vraiment besoin de ton aide. Sans toi, nous ne serions en mesure de charger la chose que quelques fois par jour. »

« Ah, d’accord, je comprends. Je vais aider quand je peux. »

Cliff se considérait comme un magicien de génie, et sa capacité de mana était certainement du côté des plus grandes. Mais même ainsi, c’était loin d’être suffisant. C’était exactement là que je pouvais être utile.

À partir de ce jour, j’avais aussi commencé à aider Cliff dans ses expériences.

D’ailleurs, l’appareil n’avait pas rendu Elinalise moins excitée.

*****

Ces derniers temps, j’avais l’impression que ma vie s’était installée dans un rythme doux et agréable.

Je me réveillais le matin, je faisais mon entraînement, je prenais mon petit-déjeuner et je me rendais à l’université. Je passais voir Zanoba, puis Cliff, pour vérifier l’avancement de leurs recherches et leur donner de temps en temps quelques conseils. Après le déjeuner, j’allais aider Nanahoshi dans ses expériences d’invocation. Et une fois les cours terminés, je prenais une heure pour donner des cours particuliers à Norn.

En rentrant chez moi, je faisais des courses avec Sylphie et Aisha nous accueillait à la porte d’entrée. Sylphie et moi prenions un bain ensemble, et nous dînions tous les trois. Puis nous pratiquions la magie dans le salon et parlions de nos journées.

Après qu’Aisha soit allée se coucher, je travaillais sur le projet de fabrication du bébé avec Sylphie, puis je dormais d’un sommeil profond avec ma femme comme oreiller. Chaque jour se déroulait à peu près comme le précédent, mais j’avais toujours l’impression de progresser régulièrement vers mes objectifs.

Peut-être que c’était ça, le bonheur ?

Ce n’était pas quelque chose que j’avais obtenu lors de mon premier essai dans la vie. Mais en supposant que Paul revienne sain et sauf dans un an environ, les choses ne pouvaient que s’améliorer à partir de là.

***

Chapitre 7 : Le troisième tournant

Partie 1

Il y a des cas où la vie vous tombe dessus rapidement.

Par un agréable matin d’été, je faisais ma routine d’entraînement habituelle et je me sentais plutôt bien. Je n’avais pas vu Badigadi depuis des mois, mais je n’étais pas trop inquiet. L’homme étant de nature impulsive, il n’y avait donc pas lieu de s’inquiéter pour lui.

C’était d’ailleurs ce qu’Elinalise disait toujours. Et cela s’était avéré exact jusqu’à présent.

Lorsque j’avais terminé et que j’étais rentré dans la maison, j’avais trouvé Aisha et Sylphie dans le couloir avec des expressions sérieuses sur le visage. Elles s’étaient retournées pour me regarder au moment où j’avais franchi la porte.

« Oh… »

« Rudy… »

Quelque chose dans l’atmosphère qui régnait ici me rendait nerveux. Avions-nous un problème à régler ?

« Err… Haha, wow. Ça me rend plus nerveuse que je ne le pensais… », dit Sylphie en se grattant l’arrière de ses oreilles avec un sourire gêné.

« Il n’y a aucune raison d’hésiter, Sylphie ! Vas-y ! Sois courageuse ! », dit Aisha

Ma femme s’était avancée. Après un moment d’hésitation, elle croisa ses mains devant son ventre et parla.

« Eh bien, Rudy. En fait, ça fait… deux mois maintenant. Depuis mes dernière, euh, tu sais… »

Ses dernières… ? Oh. Oh, wôw.

« Et, eh bien, je ne me sentais pas très bien ces derniers temps, et je commençais à me demander. »

Je n’avais pas pu m’empêcher de regarder le ventre de Sylphie. Il n’avait pas l’air différent en ce moment. Était-ce vraiment en train de se passer ?

« Alors je suis allée avec Aisha chez le médecin du quartier, et… ils ont dit, euh, félicitations. »

« Oh… Ohhh… »

Ma voix tremblait. Tout comme mes mains. Et mes jambes, d’ailleurs.

Félicitations ? Elle était enceinte ? On allait vraiment avoir un enfant. Ce n’était pas un rêve ?

Je me fis un pincement de ma joue expérimental qui me fit grimacer. Cette théorie avait donc raison.

J’avais avalé bruyamment.

Mais oui, bien sûr. Pourquoi ne serait-elle pas enceinte ? J’étais un homme qui pouvait faire bouger les choses quand je m’y mettais vraiment. Cela avait toujours fait partie du plan. Je ne m’attendais pas à ce que ça arrive si vite, puisque tout le monde disait que les elfes avaient du mal à tomber enceintes.

J’étais un peu surpris, c’est tout.

« Uhm, Rudy… une idée ? »

Sylphie me regardait avec anxiété. Je n’étais pas sûr de ce que je devais dire. Tout ça était si soudain.

« Je peux, euh… toucher ton ventre ? »

« Huh ? Err, bien sûr. Vas-y. »

Je m’étais baissé et j’avais caressé le ventre de Sylphie. Il était encore mince, sans graisse supplémentaire que je pouvais sentir. Sa peau était chaude au toucher et étonnamment douce. En d’autres termes, c’était comme d’habitude. Mais en me concentrant bien, j’avais eu l’impression de sentir un léger soupçon de bosse.

C’était probablement juste mon imagination, non ? L’enfant ne serait pas encore si grand.

« Bien… Notre enfant est ici… »

Lorsque j’avais prononcé ces mots à voix haute, j’avais senti une soudaine poussée d’émotion monter en moi. Quel était ce sentiment ? J’avais dû réprimer l’envie de me mettre à crier de façon incohérente.

Mon enfant était en cours de création. J’allais être papa.

Ça ne semblait pas encore réel. Mais ça me rendait quand même incroyablement heureux.

Est-ce que « heureux » était le bon terme ? Le mot semblait si inadéquat. Qu’est-ce que je ressentais en ce moment ? Pourriez-vous même l’exprimer avec des mots ?

« Mon cher frère ? N’y a-t-il rien que tu veuilles dire à ta femme ? »

Les mots d’Aisha m’avaient ramené à la réalité.

« Muh ? »

Quelque chose que je dois dire ? Comme quoi ? Des félicitations ? Non, ça ne peut pas être ça.

Je devrais peut-être la remercier. Oui, ça sonne mieux.

« Merci, Sylphie. »

« Huh ? »

Sylphie avait souri, mais elle avait l’air un peu perplexe. Avais-je mal deviné ? Quelle était la réponse, alors ? J’avais cherché un indice dans ma mémoire. Qu’avait dit Paul à Zenith, quand nous avions découvert que Norn allait arrivée ? Quelque chose comme « Bien joué », non ? Ou peut-être « Beau travail ! »

Je n’aimais pourtant pas beaucoup ces options. Pensait-il que les femmes ne tombaient enceintes que si elles essayaient vraiment fort ou quelque chose comme ça ? Peut-être. Peut-être qu’il était aussi stupide.

… Enceinte, hein ? Oui. Sylphie est enceinte. J’ai mis cette douce et belle fille enceinte. Je l’ai fait, moi.

Plus j’y pensais, plus mes émotions menaçaient de me submerger. Je commençais à avoir les larmes aux yeux.

« Je suis désolé… Je ne, euh… pense pas savoir quoi dire. Désolé, Sylphie… »

« Oof ! Uhm, Rudy ? »

Au lieu de continuer, j’avais jeté mes bras autour de Sylphie. Je voulais la soulever dans les airs et la faire tourner plusieurs fois pour faire bonne mesure, mais ce n’était pas le moment pour ça. Elle avait un bébé dans son ventre. Je devais être très, très doux avec elle.

« Hehehe. Tu voulais vraiment des enfants, non ? »

Ma femme m’avait également entouré de ses bras et avait commencé à me taper dans le dos.

Je l’avais serrée encore une fois doucement, puis je l’avais finalement relâchée. En reculant, j’avais regardé dans ses yeux. Je pouvais voir mon visage s’y refléter, et ce n’était pas beau à voir. Des larmes coulaient sur mes joues.

Sylphie ferma les yeux. Je l’avais embrassée et j’avais caressé ses cheveux, appréciant la douceur de ses lèvres. Voilà à quoi ressemblait l’amour, non ?

« Ahem. »

Aisha s’était raclé la gorge, me rappelant que nous n’étions pas seuls dans la pièce. J’avais commencé à tripoter les seins et les fesses de Sylphie sans même m’en rendre compte.

« Mon cher frère, nous devons être doux avec la maîtresse de maison pendant un moment. Tu vas devoir t’abstenir de… rapports sexuels pour le moment. »

Elle a raison. Méchant Rudeus ! Méchant !

Peu importe à quel point ma femme était adorable, je devais me contrôler à partir de maintenant. Mais bon… elle était enceinte de moins de deux mois, non ? Et on l’avait fait tous les trois jours jusqu’à maintenant. Ça ne ferait probablement pas de mal de continuer un peu…

Non ! Non. Reste concentré, mec.

« Oui, bien sûr. »

Aisha sourit et souleva l’ourlet de sa jupe légèrement vers le haut.

« Si tu es désespéré, je suis toujours disponible pour prendre le relais. »

« Pas la moindre chance, ma petite. »

Elle fit alors une petite moue à ce sujet. C’était gentil de sa part de proposer et tout, mais même en mettant de côté toutes les questions morales, je n’étais tout simplement pas attiré par elle. Et ça me convenait bien. La dernière chose dont j’avais besoin était de détruire mon mariage en jouant avec la bonne.

« Dans ce cas, c’est réglé, cher frère, je vais aller informer la Princesse Ariel de ce développement. Je pense que Mlle Sylphie devra mettre son travail en suspens pendant un certain temps. »

Je n’y avais même pas pensé, mais elle avait raison. Vous ne voudriez pas qu’une femme enceinte travaille comme garde du corps. Sylphie allait avoir besoin d’un congé.

« Je vais y aller. Je devrais vraiment expliquer la situation moi-même. », avais-je dit.

Aisha m’avait regardé en soupirant : « Rudeus, tu dois vraiment rester avec Sylphie pour le moment. Vous avez beaucoup de choses à vous dire, non ? »

C’est vrai ? Oh, oui. Je suppose que oui. Après tout, cette nouvelle change tout.

« Ceci étant réglé, je vais y aller maintenant. »

« D’accord. Ok. Merci, Aisha. »

Ma petite sœur quitta la maison de bonne humeur, nous laissant seuls, Sylphie et moi.

Quelques minutes plus tard, nous étions tous les deux assis l’un à côté de l’autre sur le canapé.

J’avais prudemment tendu la main pour prendre celle de Sylphie. Elle serra la mienne en retour et appuya sa tête contre mon épaule. Nous n’avions rien dit pendant un moment.

Et honnêtement, je ne savais pas trop par où commencer.

Les seuls mots qui me venaient étaient des variantes de « J’assumerai la responsabilité de mes actes ». Mais comme on était déjà mariés, ça n’avait pas beaucoup de sens.

« Uhm, Sylphie… »

« Oui, Rudy ? »

« Je sais que ça va être dur, mais… on va le faire ensemble. »

« Eh bien, je pense que je vais faire le plus gros du travail. »

En riant doucement, Sylphie s’était allongée sur le canapé et avait posé sa tête sur mes genoux. J’avais utilisé ma main libre pour lui caresser la tête et frotter derrière ses oreilles.

« Hey, Rudy. »

« Oui ? »

« Tu veux un garçon ou une fille ? »

La question m’avait pris par surprise. J’avais presque oublié qu’il y avait deux sortes de bébés.

« Je veux dire, ce n’est pas comme si nous pouvions vraiment choisir », ajouta Sylphie en souriant doucement.

Hmm. Lequel serait le mieux ?

Peut-être qu’un garçon serait bien, juste pour avoir un héritier dans la famille ? Mais ce n’était pas comme si j’étais à la tête d’une sorte de clan féodal. Nous pourrions tout transmettre à une fille tout aussi facilement… même si nous n’avions pas beaucoup de fortune à hériter pour le moment.

Dans mon ancienne vie, j’aurais probablement dit « Une fille ! » avec un sourire effrayant sur le visage. J’aurais peut-être même suggéré que nous prenions des photos d’elle tous les jours pour enregistrer sa croissance vers l’âge adulte. Quel homme stupide j’étais !

Mais pour l’instant, je ne trouvais aucune raison de préférer l’un à l’autre. Tant que c’était un enfant heureux et en bonne santé, j’étais satisfait de l’un ou l’autre.

« Tu sais, Rudy, je suis un peu soulagée. »

« Pourquoi ? »

« J’ai l’impression d’être vraiment ta femme maintenant. »

« … »

Tout comme dans mon ancien monde, avoir des enfants était la raison majeure pour laquelle les gens se mariaient ici. Sylphie avait probablement été un peu anxieuse à ce sujet, puisqu’il était plus difficile pour son peuple de tomber enceinte. Bon, ce n’est évidemment pas comme si je l’aurais quittée pour quelque chose comme ça.

« Quoi qu’il en soit, je suppose que ça va être un peu dur pour toi aussi, hein ? Puisqu’on ne peut pas, euh, le faire pendant un moment. », dit-elle.

« Hey, je vais surmonter ça. »

Je pourrais supporter une période de sécheresse dans ces circonstances. Contrairement à certains vieux hommes que je pourrais mentionner.

« N’hésite pas à me virer de la maison pour de bon si je vais coucher avec une autre femme, d’accord ? Je le mériterais », avais-je dit.

« … Oh, je ne pense pas que je serais si en colère. Peut-être un peu triste. Mais je comprendrais. »

Vraiment ? Ça semblait être une réaction terriblement douce. Je n’allais cependant pas la trahir. Je savais que je me sentirais comme une merde totale si elle me trompait.

« Pour être honnête, je pense que je serais contrarié si tu sortais avec un autre gars », avais-je avoué.

Sylphie s’était mise à rire doucement et à sourire. C’était une expression qu’elle ne portait que devant moi. Personne d’autre ne pouvait la voir. Et ça me rendait vraiment heureux.

Nous avions passé un moment tranquille ensemble.

***

Partie 2

Le soir, Aisha était revenue à la maison avec Norn à ses côtés.

« F-Félicitations, Sylphie », dit Norn en s’inclinant poliment.

« Merci, Norn », dit Sylphie en souriant et en lui tapant sur la tête.

Norn sourit à son tour. Elle n’avait pas l’air d’être dérangée par les caresses autant qu’on pourrait le croire. Peut-être qu’elle aimait ça, si cela venait de la bonne personne. En tout cas, c’était agréable de les voir s’entendre si bien toutes les deux.

« Tout le monde voulait venir te féliciter, mais je les ai convaincus de reporter leur visite de quelques jours », dit Aisha d’un ton calme.

Elle avait apparemment supposé que je voulais garder cette occasion familiale intime pour aujourd’hui.

Je ne me rappelais pas avoir suggéré quoi que ce soit de ce genre, mais cela semblait assez raisonnable. Sylphie serait probablement un peu gênée ou accablée d’avoir beaucoup de gens qui la félicitent tous en même temps. Il valait mieux lui laisser quelques jours.

« La princesse Ariel a indiqué que Mlle Sylphie devrait prendre une pause de ses fonctions pendant au moins deux ans. Elle a également dit qu’elle s’arrangerait pour obtenir un congé de l’école. La grand-tante Elinalise s’est portée volontaire pour assumer les fonctions de garde du corps de Sylphie pendant cette période. »

« Est-ce que grand-mère va vraiment s’en sortir ? Je veux dire, elle a cette malédiction et tout… »

« Elle m’a assuré qu’elle pouvait s’en sortir, Madame. Je ne m’inquiéterais pas pour elle. »

Elinalise savait comment prendre soin d’elle, et elle avait cet outil magique maintenant. De plus, elle pouvait toujours attirer Cliff dans une salle de classe ou une salle de stockage vide si elle avait besoin de s’occuper pendant les heures de cours.

« Le prince Zanoba a dit qu’il nous rendrait visite dans cinq jours, dans la soirée. Il veut dîner avec nous, alors je vais préparer les choses pour cela. La princesse Ariel passera dans dix jours, également le soir, mais elle a indiqué qu’elle ne dînerait pas avec nous. Cliff et grand-tante Elinalise nous accompagneront lors de cette visite. Mademoiselle Linia et Mademoiselle Pursena ont indiqué qu’elles passeraient un jour, mais je n’ai pas de détails sur la date de leur visite. Mlle Nanahoshi vous a adressé un bref message de félicitations à tous les deux. Je n’ai pas pu trouver le Seigneur Badigadi, mais j’ai laissé un message pour lui. »

Aisha avait énuméré toute la liste de nos amis rapidement et efficacement, d’un ton stable. C’était comme si nous avions une secrétaire personnelle ou quelque chose comme ça. Cette fille était vraiment bonne dans son travail.

« Entendu. Merci de l’avoir fait savoir à tout le monde, Aisha. »

« Bien sûr, cher frère. »

Aisha regarda Norn avec un sourire fier sur le visage. Norn rencontra son regard avec un froncement de sourcils.

Aisha semblait toujours prendre un certain degré de joie malicieuse à montrer sa sœur comme ça. Il y avait un conflit persistant entre elles concernant leurs positions dans la famille. Je disais toujours à Aisha qu’elle était une membre de la famille à part entière, et que cela n’avait pas d’importance si elle avait une mère différente… mais elles se disputaient toujours constamment, pour les choses les plus mineures.

On disait que se disputer avec quelqu’un pouvait être un signe de la proximité de l’autre. C’était probablement bien de laisser faire les choses, tant que cela ne se transformait pas en une guerre froide. De plus, elles ne se disaient jamais rien de vraiment cruel quand elles se disputaient.

« Je dois cependant dire que Papa va probablement être choqué quand il va arriver et découvrir que j’ai un enfant qui arrive. », avais-je murmuré.

« Oh, oui ! », dit Norn, son visage s’illuminant à la mention de Paul.

Elle aimait vraiment son père. Je la voyais bien mettre « épouser mon papa » sur sa liste de rêves pour l’avenir.

« Je ne peux pas attendre. J’aimerais tant voir la tête qu’il fera ! »

« Il est du genre à gâter ses petits-enfants, alors je parie qu’il sera ravi. Il était aussi très gentil quand vous êtes nées. », avais-je dit.

Aisha et Norn avaient l’air un peu déconcertées pendant un moment. Aucune d’entre elles n’avait de souvenirs de cette époque.

« Eh bien, de toute façon ! J’ai vraiment hâte d’y être, Rudeus ! », annonça Norn.

Ces mots inhabituellement gais firent naître un sourire sur tous les visages.

Sylphie et moi étions heureux en ménage. Paul, Zénith et Lilia seraient bientôt avec nous. Et mes petites sœurs étaient aussi là. C’était la vie dont j’avais rêvé à l’époque du village de Buena, et elle était à portée de main.

La mauvaise nouvelle était arrivée deux mois plus tard.

J’avais reçu une lettre, datée de six mois dans le passé. Elle avait été envoyée par courrier express. L’expéditeur s’appelait Geese. Et le contenu, comme d’habitude avec les lettres express, était très bref.

« On a des difficultés à secourir Zénith. Demande de l’aide. »

À l’instant où je vis ces mots, le monde devant moi devint tout blanc.

*****

Quand j’étais revenu à moi, je m’étais retrouvé dans un espace blanc pur. J’étais redevenu l’immonde personnage que j’étais auparavant, et j’avais senti une vague de colère et de ressentiment m’envahir.

J’avais fixé d’un air renfrogné la figure qui se trouvait devant moi. C’était l’Homme-Dieu souriant, dont le visage n’était rien d’autre qu’un flou.

« Hé, toi. »

Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

« De quoi parles-tu ? »

Cette lettre. Celle de Geese. Il dit que le sauvetage ne se passe pas bien. C’est quoi le problème ?

« Eh bien, je suppose que ça veut dire que le sauvetage ne se passe pas bien. Qu’est-ce que tu veux de moi ? »

Mais ce n’est pas ce que tu m’as dit ! Tu as dit que je le regretterais si j’allais sur le continent de Begaritt ! Qu’est-ce que c’était, alors ? Est-ce que tu m’as menti ? !

« Non, bien sûr que non. Tu le regretteras si tu vas sur le continent de Begaritt. C’était vrai à l’époque, et c’est toujours vrai maintenant. »

Ah, maintenant je vois. J’ai compris. Je le regretterais si je me rendais sur le continent de Begaritt, mais je le regretterais aussi si je ne m’y rendais pas. Est-ce ça que tu voulais dire depuis le début ?

« Oh, je n’en sais rien. Tu n’étais pas trop malheureux de ta vie hier, non ? Tu t’es fait beaucoup d’amis ici. Tu as rencontré beaucoup de gens intéressants, et tu as beaucoup grandi. Ta maladie a été guérie, tu t’es lié d’amitié avec tes petites sœurs, tu t’es même marié ! Et maintenant, tu as un enfant qui arrive. »

… Oui, ma vie n’est pas si mal en ce moment. Mais ce n’est pas la question ! Tu m’as dit de ne pas aller à Begaritt ! Tu m’as trompé !

« Je ne l’ai pourtant vraiment pas fait. Laisse-moi me répéter une fois de plus : si tu vas sur le continent de Begaritt, tu le regretteras certainement. »

Quoi ? Mais ma famille a des problèmes ! Dis-moi au moins pourquoi !

« Je ne peux pas faire ça, j’en ai peur. »

Ce n’est pas vrai ! J’aurais dû m’en douter. Tu es toujours comme ça !

« Tu es terriblement dur aujourd’hui. Mes conseils ont toujours été utiles, non ? »

Peut-être, mais ça ne change rien au fait que tu m’as trompé cette fois. Écoute, peux-tu au moins me donner quelques détails ? Qu’est-ce que je vais finir par regretter ? Je ne peux pas prendre cette décision sans connaître les risques et les récompenses !

« La plupart des gens doivent pourtant prendre leurs décisions à l’aveugle. Tu es terriblement exigeant. »

Je m’en fiche si je suis déraisonnable. Je ne veux pas regretter mes choix.

« Eh bien, si tu y réfléchis vraiment, quelques-unes des conséquences devraient être évidentes. Tu as passé la dernière année et demie en tant qu’étudiant, non ? Et tes petites sœurs ont passé un an à voyager jusqu’ici. Si tu étais allé à Begaritt à la place, tu n’aurais rien eu de tout ça. »

Quoi ? Mais Paul a envoyé mes sœurs ici parce qu’il a vu ma lettre. Si je ne lui avais pas écrit, elles seraient restées à Millis ou auraient attendu à Port Est.

« Ce n’est pas vrai. Même s’il n’avait pas reçu ta lettre, Paul aurait envoyé ses enfants au Royaume d’Asura. Tu te rappelles que Lilia a de la famille là-bas ? »

… Bien sûr. Je suppose que tu as raison.

« Les choses ne sont franchement pas si différentes maintenant. Disons que tu pars en voyage demain. Qu’est-ce qui arrive à Sylphie et à ton enfant ? Tu prévois de la laisser ici, toute seule, pendant que tu te balades à l’autre bout du monde ? »

Donc en gros, j’aurai des regrets quoi que je fasse.

« Naturellement, j’ai bien peur qu’il soit impossible d’éviter d’avoir des regrets. Si tu vas à Begaritt, tu vas rater au moins une occasion en or. De mon point de vue, il vaut mieux rester sur place. »

Tch.

Eh bien… si tu es si sûr de toi, je pense que je vais probablement finir par le regretter. Bon…

« Bon. Bien, alors, tu veux entendre mon conseil ? »

Oui, bien sûr. Je suppose que ça ne peut pas faire de mal.

« Ahem. Rudeus, reste à Ranoa jusqu’à la prochaine saison des amours. Linia et Pursena te poursuivront de manière agressive. Choisis l’une d’elles et entame une relation avec elle. Tu seras plus heureux au bout du compte. »

C’est quoi ce bordel ? Tu me dis de tromper ma femme maintenant ?! Je suis heureux avec Sylphie ! Et ces deux-là ne sont que de bons amis, bon sang !

Ses derniers mots résonnant dramatiquement dans l’air, l’Homme-Dieu disparut. Et j’étais retombé dans l’inconscience.

*****

Je m’étais réveillé et je m’étais retrouvé dans mon lit. Sylphie me regardait avec de l’inquiétude sur le visage.

« Oh, Rudy ! Tu vas bien ? Tu gémissais dans ton sommeil. »

« Oui, je vais bien… »

Que s’était-il passé après que j’ai reçu cette lettre ? Je ne me souvenais plus très bien des détails. Je me rappelais avoir fixé la page avec stupeur, mais rien d’autre que mon rêve.

Les choses s’étaient passées trop facilement ces derniers temps. Je suppose que le choc m’avait frappé de plein fouet.

La lettre de Geese était alarmante. Quelque chose avait manifestement mal tourné. Pourtant, j’avais les mots de l’Homme-Dieu à considérer. Si je me mettais en route maintenant, il y avait une chance que ma famille et moi nous croisions sur la route et que je perde quelques années de ma vie.

C’était peut-être trop optimiste, mais… il y avait une chance que Geese ait juste envoyé cette lettre dans un moment de panique. Je veux dire, ce n’était pas Paul qui m’avait écrit. C’était Geese. Mon compagnon de cellule à tête de singe.

Pourquoi m’aurait-il écrit une lettre comme celle-là ? Parce qu’il essayait aussi de sauver Zénith ? Mais Paul ne l’avait pas mentionné dans sa dernière lettre. Il semblait probable que Geese ait trouvé Zenith tout seul.

La lettre avait été écrite il y a six mois. Il était possible qu’il ait été seul et se soit senti impuissant à l’époque, mais qu’il ait rencontré Paul et les autres depuis. Peut-être avait-il même envoyé une lettre similaire à Paul. Ils avaient peut-être uni leurs forces et sauvé ma mère quelques semaines plus tard.

***

Partie 3

Tout cela n’était, bien sûr, que des suppositions. Je n’avais absolument aucun moyen de savoir ce qu’il en était réellement. Pas à une telle distance.

Il fallait aussi penser à l’enfant de Sylphie. Quelle que soit la vitesse à laquelle on voyageait, il fallait une bonne année de voyage pour atteindre le Continent de Begaritt. Je connaissais la route menant à Port Est pour l’avoir empruntée lors de mon dernier grand voyage, il était donc possible de réduire considérablement la durée du trajet. Mais même si je parvenais à y arriver en six mois, je ne serais pas de retour à la maison avant au moins un an.

Ça n’allait pas marcher, hein ? Je ne pouvais pas laisser ma femme enceinte toute seule pour partir à l’aventure.

« C’est à propos de cette lettre, n’est-ce pas ? »

« … »

Je ne pouvais pas me résoudre à répondre. J’avais promis à Sylphie que je ne disparaîtrais pas à nouveau. Je lui avais donné ma parole.

Techniquement, ce ne serait pas « disparaître » si je lui expliquais tout avant. Mais c’était juste de la sémantique. Même si on en parlait avant - ou si je lui laissais une lettre détaillée — ce serait toujours angoissant pour elle d’être abandonnée.

« Euh, Rudy… tu n’as pas besoin de trop t’inquiéter pour moi, ok ? Aisha est là pour prendre soin de moi. »

Il y avait juste une pointe d’angoisse sur le visage de Sylphie. Elle était évidemment anxieuse. C’était sa première grossesse. Son ventre grossissait déjà de jour en jour. Tôt ou tard, il lui serait difficile de monter et descendre les escaliers. Et il y avait une chance que je puisse mourir pendant ce voyage. Je pourrais ne jamais lui revenir.

Elle avait combattu cette peur pour prononcer ces mots.

« … Je ne vais nulle part. Je reste avec toi, Sylphie », avais-je dit.

Au moment où j’avais dit ça, elle se mit à sourire, même si elle semblait encore un peu troublée.

Les mots de l’Homme-Dieu continuaient de s’attarder dans mon esprit. Quel que soit le choix que je fasse, avait-il insisté, je finirais par le regretter.

Les trois jours suivants avaient été longs et difficiles.

Chaque fois que je les voyais, Sylphie, Aisha et Norn avaient un air anxieux. Je leur avais déjà dit que je n’allais pas sur le Continent de Begaritt, mais plus j’y pensais, plus je me sentais incertain. J’étais déchiré entre mes deux choix, et il n’y avait pas beaucoup de personnes vers qui je pouvais me tourner pour avoir des conseils.

La première, Elinalise, avait hoché la tête lorsque je lui avais fait part de mes intentions.

« Je pense que c’est sage, Rudeus. Tu ferais mieux de rester derrière pour cette fois. »

La façon dont elle avait formulé cela m’avait surpris. Cela suggérait qu’elle avait d’autres plans.

« Tu vas y aller, Elinalise ? »

« Sylphie est ma petite-fille, Rudeus. C’est normal que j’accepte ce travail, pour son bien autant que pour le tien. »

Apparemment, elle avait elle-même reçu une lettre identique. Et contrairement à moi, elle était prête à partir, même si cela signifiait laisser sa vie ici derrière elle.

« N’es-tu cependant pas censée garder la princesse Ariel ? »

« Il y a très peu de danger réel pour sa vie tant qu’elle est inscrite dans cette école. En toute honnêteté, je ne faisais pas grand-chose. »

C’était probablement vrai la plupart du temps, mais on ne savait jamais quand les choses pouvaient prendre une tournure dangereuse. C’était tout l’intérêt d’avoir des gardes du corps. Mais bien sûr, c’était à Ariel de prendre cette décision, et Elinalise s’était essentiellement portée volontaire pour faire ce geste. Je doute que la princesse s’oppose à ce qu’elle fasse marche arrière.

« Et Cliff ? »

« Je vais devoir le quitter. Il risque de me détester à jamais, mais je n’ai pas vraiment le choix. »

« Pourquoi ne pas au moins lui expliquer la situation ? Je suis sûr qu’il comprendra. »

Elinalise secoua la tête avec un sourire mélancolique. Cela ne ressemblait pas vraiment à son rictus habituel.

« Cliff est un jeune homme au cœur pur. Il a du talent, de la volonté et une vision. Je ne serais pas surprise qu’il devienne le pape un jour. Il est préférable qu’il se souvienne de moi comme d’une simple aventure de jeunesse. »

Eh bien, ça me faisait sentir mal pour le gars.

Les membres de l’église de Millis devaient rester fidèles à une seule personne. Si Elinalise disparaissait, cela pourrait ébranler les fondations mêmes de la foi de Cliff. C’était quelqu’un de volontaire, mais il était difficile de savoir ce que la perte de sa religion pourrait lui faire.

« Et aussi… C’est moi qui t’ai dit de rester ici la dernière fois. C’est donc à moi qu’il incombe de réparer ce désordre, tu ne crois pas ? »

Les mots d’Elinalise étaient si fermes et clairs que je m’étais retrouvé à ne plus savoir quoi dire.

Prenant apparemment cela pour un accord, celle-ci avait hoché la tête.

« Tu me laisses ça et tu attends ici, mon cher. Je veux voir un arrière-petit enfant heureux qui m’attendra à mon retour. »

Il était clair que rien de ce que je pourrais dire ne la ferait changer d’avis.

J’avais ensuite demandé conseil à Zanoba. Son expression n’avait même pas changé pendant que je lui racontais l’histoire.

« Je vois. Je suis sûr que tu vas régler cette affaire assez facilement et que tu seras de retour assez rapidement. Je vais rester ici et poursuivre mes recherches, mais j’espère que tu reviendras aussi vite que possible. », avait-il dit calmement.

« Je pensais que tu me demanderais de ne pas y aller, Zanoba, ou bien que tu exigerais que je t’emmène. »

Quand nous nous étions séparés au Royaume de Shirone, il avait pleuré et s’était accroché à moi. Une partie de moi avait espéré quelque chose de similaire. Mais cette fois, son attitude était très différente.

« Si tu souhaites que je t’accompagne, je ne pourrais refuser. Mais je ne suis pas habitué aux longs voyages, et je crains d’être un fardeau. Et bien sûr… Je ne pourrais pas emmener la petite dans un tel voyage. », dut-il en jetant un coup d’œil à Julie.

Julie était encore une jeune enfant. La laisser ici aux soins de Ginger était une option, mais cela signifiait mettre leurs études et leurs recherches en suspens. Et si elle venait à la place, il serait dangereux qu’elle continue à s’épuiser en utilisant tout son mana.

« Penses-tu que je devrais y aller, Zanoba ? »

« C’est à toi de décider, Maître. »

Il avait l’air presque dédaigneux maintenant. J’avais espéré un vrai conseil…

« Cependant, si je peux faire une observation ? », dit-il.

« Hmm ? »

« La naissance d’un enfant ne nécessite pas la présence d’un père. Si tu es inquiet pour tes parents, pourquoi ne pas leur venir en aide ? Je garantirai la sécurité de ta femme et de tes sœurs en ton absence. »

Il y avait une réelle conviction dans les paroles de Zanoba. Il était logique que la royauté ait un point de vue différent sur ce genre de choses. La plupart des rois ne se précipitaient probablement pas pour assister à l’accouchement de leurs concubines.

« Je préférerais bien sûr t’avoir constamment à mes côtés, mais le choix t’appartient. », dit-il.

« Tu as raison, Zanoba. Merci pour le conseil. »

Sylphie n’était pas seule ici. Elle avait Aisha, Zanoba, et la suite de la Princesse Ariel.

Elle n’était pas seule. Nous n’étions pas seuls.

Finalement, que devrais-je faire ? Rester ou partir ?

Elinalise voulait que j’attende ici pendant qu’elle partait seule à Begaritt. Zanoba voulait que je m’en aille, en laissant les affaires ici entre ses mains. Quel chemin avait le plus de sens ? Où avait-on le plus besoin de moi en ce moment ?

La logique de Zanoba semblait saine. Tant que Sylphie restait en bonne santé, tout irait bien. Ma présence n’allait pas faire de différence. Pourtant, cette attitude ne me convenait pas. Je n’étais pas un roi, et je ne voulais pas agir comme tel. C’était évidemment mieux pour Sylphie de m’avoir ici, pour lui apporter un soutien émotionnel.

Sylphie m’avait encouragée à y aller, et m’avait dit de ne pas m’inquiéter… mais c’était sa première grossesse. Au fond de moi, je savais qu’elle devait être terrifiée. Elle luttait probablement contre l’envie de s’effondrer et de me supplier de ne pas partir.

C’est moi qui lui avais dit que je voulais des enfants, encore et encore. Je n’étais peut-être pas si sérieux à l’époque, mais elle l’avait manifestement pris au sérieux. Et maintenant qu’elle était enceinte, je pensais la laisser derrière moi pendant que je voyageais à l’autre bout du monde. J’avais ressenti ça comme une sérieuse trahison.

D’un autre côté… je devais admettre que je repoussais ma responsabilité d’aider Paul depuis longtemps maintenant. J’avais fait passer mon propre bonheur en premier pendant des années. J’avais donné la priorité à la résolution de mes problèmes de « performance » plutôt qu’à la recherche de ma mère.

Peut-être que c’était un appel au réveil. Peut-être qu’il était enfin temps pour moi de payer les pots cassés.

… Je n’arrivais pas à me décider. Les deux options me coûteraient cher.

C’était maintenant le quatrième jour après l’arrivée de la lettre. J’avais passé la plupart de ce temps à ruminer mon dilemme. Je ne dormais pas bien, et je n’arrivais pas à me motiver pour faire ma routine d’entraînement habituelle ce matin-là. J’étais resté assis au premier étage, les yeux fatigués, à ne rien faire de particulier.

Les matinées étaient fraîches ici, même en été, et je me sentais vraiment léthargique. Pendant un moment, j’avais juste regardé le soleil se lever.

« … Oh ! »

Au bout d’un moment, j’avais entendu un petit cri de surprise derrière moi. En me retournant, je vis que notre porte d’entrée était ouverte, et que Norn se tenait devant. Elle avait un grand sac sur le dos, le même que j’avais utilisé à l’époque où j’étais un aventurier. Il était plein à craquer.

Elle se préparait manifestement à un long voyage. Mais comme elle n’avait que dix ans, on aurait plutôt dit qu’elle allait faire un pique-nique ou autre chose.

Pendant un long moment, je l’avais regardée en silence. Norn avait évité mon regard. Elle avait l’air d’une enfant qui venait d’être prise en flagrant délit de farce.

« Où est-ce que tu vas ? »

« … »

Norn n’avait pas répondu, alors je m’étais répété.

« Où vas-tu, Norn ? »

Se mordant la lèvre, elle me regarda finalement dans les yeux.

« Eh bien… si tu ne vas pas aider, Rudeus, je suppose que je dois y aller à la place. »

J’avais étudié son visage pendant un moment. Aller où ? Elle ne pouvait pas sérieusement parler du continent de Begaritt ?

Norn était encore si petite. C’était d’une enfant de dix ans dont nous parlions ici.

« … »

Il n’y avait aucune chance que ce sac contienne tout ce dont elle avait besoin pour ce voyage. Elle avait probablement de l’argent, mais savait-elle comment le dépenser intelligemment ? Savait-elle même quelle route elle allait prendre ? Comment comptait-elle faire face aux dangers qu’elle rencontrerait en chemin ? Elle pourrait se faire kidnapper par des esclavagistes à la minute où elle mettrait le pied hors de cette ville.

« Norn, je ne peux pas te laisser faire ça », avais-je dit.

« Mais je… je… Rudeus, s’il te plaît ! Maman et papa ont des problèmes ! »

Elle pleurait maintenant, mais elle gardait ses yeux fixés sur les miens.

« Pourquoi… pourquoi ne vas-tu pas les aider ? »

Pourquoi ? Eh bien, parce que j’allais bientôt avoir un enfant. Je devais penser à ma femme.

« Tu es bien plus fort que moi, Rudeus ! Tu sais comment voyager ! Pourquoi n’y vas-tu pas ?! »

Elle n’avait pas tort. Je n’étais pas aussi expérimenté qu’Elinalise, mais j’avais passé cinq ans sur la route en tant qu’aventurier. J’avais au moins le savoir-faire. Et même s’il y avait beaucoup de gens plus puissants que moi, je pouvais me défendre dans un combat.

Tel que j’étais aujourd’hui, je pourrais probablement réussir à traverser le Continent Démon même sans l’aide de Ruijerd.

« … »

C’était vrai. Je pouvais le faire si je le voulais.

Cela faisait des jours que je pesais le pour et le contre d’y aller, mais c’était parce que je pouvais me permettre de choisir. Norn n’avait pas eu ce choix. Elle voulait aller aider, mais elle ne pouvait pas. Moi, d’un autre côté, j’avais la capacité d’atteindre le Continent de Begaritt, d’aider nos parents, et de revenir sain et sauf.

C’était la raison pour laquelle Geese m’avait envoyé cette lettre et pas quelqu’un d’autre.

« Ok, Norn. Tu as raison. »

« R-Rudeus ? »

Il y avait d’autres personnes qui pouvaient s’occuper de Sylphie pour moi. Mais j’étais le seul à pouvoir aller sauver mes parents.

Ça devait être moi. Je pouvais traverser le Continent de Begaritt jusqu’à la ville de Rapan. Je pouvais résoudre les problèmes que Paul et les autres avaient rencontrés. Il n’y avait personne d’autre à qui je pouvais confier cette tâche.

« Je vais y aller. Peux-tu t’occuper de la maison pour moi ? »

Le visage de Norn s’était éclairé. Mais un instant plus tard, elle serra les lèvres et hocha la tête avec l’expression la plus sérieuse qu’elle pouvait avoir.

« Absolument ! »

« Ne te dispute pas avec Aisha. Et aide Sylphie quand tu peux, d’accord ? »

« Bien sûr ! »

« Très bien. Gentille fille. »

Je me sentais mal d’avoir fait ça à Sylphie et à notre bébé. Si elle me larguait pour ça, je ne lui en voudrais pas. Mais ce n’était pas comme ça que je devais penser à ça. Je devais faire confiance à ma femme.

« Je vais donc aller sur le Continent de Begaritt. »

J’avais pris ma décision maintenant. J’allais sauver mes parents.

***

Chapitre 8 : Adieux

Partie 1

Le Continent de Begaritt était une île massive, il fallait donc traverser la mer pour l’atteindre. Et ma destination spécifique, la Cité-Labyrinthe de Rapan, était située près de la côte est.

Il y avait deux routes possibles que je pouvais prendre. La première consistait à me rendre à Port Est, la principale ville portuaire du Royaume du Roi Dragon, et à y prendre un bateau. Ce ne serait pas la route la plus directe, mais elle me permettrait d’entrer dans Begaritt par l’est, réduisant ainsi le nombre de voyages que j’aurais à faire sur ce continent. C’était l’option la plus sûre.

L’autre possibilité était de prendre un bateau depuis le Royaume d’Asura, ce qui m’amènerait sur la côte nord du continent. Cela impliquerait de couper à travers le territoire de Begaritt, ce qui rendrait le chemin plus dangereux, mais cela me permettrait de gagner du temps.

D’après mes estimations, le premier plan me prendrait 18 mois et le second environ 12 mois. Même le plan le plus efficace ne me permettrait pas de faire l’aller-retour dans les sept prochains mois. Je manquerais la naissance de mon enfant, quoi qu’il arrive.

Mais c’était évidemment loin d’être ma seule préoccupation.

Pour une fois, j’allais ignorer les conseils de l’Homme-Dieu. Le connaissant, il devait savoir que je n’allais pas être d’accord avec lui, mais je n’avais jamais fait exactement le contraire de ce qu’il recommandait auparavant. C’était comparable à… comme si j’avais entièrement évité le Royaume de Shirone en traversant le Continent Central. Lilia et Aisha seraient toujours captives là-bas, et je n’aurais jamais rencontré Aisha. Je suppose que cela m’aurait quand même empêché de rencontrer Orsted.

Où serais-je maintenant si les choses s’étaient passées ainsi ? Nous aurions probablement atteint le camp de réfugiés sans trop de problèmes. Mais les choses auraient quand même pu se terminer aussi mal avec Éris. Et dix ans plus tard, j’aurais peut-être découvert où étaient Lilia et Aisha, à mon grand regret.

Oui. Il avait dit que je regretterais ça aussi. Il l’avait répété les deux fois où j’en avais parlé avec lui.

En se basant sur ça, les raisons n’avaient probablement rien à voir avec mon timing. Peu importe quand j’allais à Begaritt, je finirais par avoir de nouveaux regrets. Mais je ne pouvais pas dire ce qu’ils seraient. Je pouvais imaginer toutes sortes de possibilités. Je pourrais finir par perdre quelque chose. Comme une de mes mains, peut-être… ou un de mes parents.

Il n’y avait pas de raison de perdre du temps à y penser. Si je n’y allais pas, je serais coincé ici à attendre anxieusement pendant au moins deux ans. Au final, je pourrais apprendre que quelqu’un que j’aimais est mort. Paul ou Geese pourraient se montrer, meurtris et blessés, et me reprocher de les avoir abandonnés.

Tout pouvait arriver, mais je devais y aller. Même si je savais que je le regretterais.

Mais avant toute chose, j’avais décidé de parler de ma décision à Elinalise. Si je commençais par Sylphie et qu’elle fondait en larmes, ma détermination pourrait vaciller. Je voulais m’endurcir en annonçant d’abord la nouvelle à mes amis.

J’avais demandé à Elinalise de me rejoindre dans une salle de classe vide sur le campus.

Quand je lui avais dit ce que je prévoyais, celle-ci fit une grimace de mécontentement.

« Écoute, Rudeus. Ne t’ai-je pas dit de rester ici ? »

« Si, tu l’as fait. Mais je… »

« Tu sais, il y a toujours une chance que Geese ait sautée aux conclusions. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Tu connais l’homme, Rudeus. Il réfléchit rarement avant d’agir. Ce ne sont que des pressentiments et des intuitions avec lui. »

Eh bien, elle n’avait pas tort à ce sujet. Geese aimait aussi garder les faits pour lui, et il n’était pas au-dessus de la manipulation des gens.

« La lettre pourrait être l’un de ces cas. Pour ce qu’on en sait, il y a déjà une autre lettre en route vers nous, qui dit : “Ne tenez pas compte du dernier message, Zénith est en sécurité”, ou quelque chose du genre. », poursuivit Elinalise.

« Oui. L’idée m’a traversé l’esprit. »

Il y avait une chance que nous allions là-bas pour découvrir que Paul avait déjà sauvé ma mère. On pourrait même se rater sur la route. C’était possible, mais…

« Réfléchis-y une seconde. N’est-ce pas étrange que Geese sache où me trouver ? », avais-je dit.

« … Quoi ? »

« J’ai envoyé une lettre à Paul il y a un an et demi, lui disant où je vivais. Geese était sur le Continent Begaritt il y a six mois, au moins. Quand a-t-il appris que nous étions dans cette ville maintenant ? Comment nous a-t-il envoyé ces lettres ? »

Se rendre à Begaritt prenait environ un an à un voyageur, et même les lettres ne se déplaçaient pas aussi rapidement. Ce n’était pas comme les textos sur votre téléphone. Il fallait compter six mois minimum, même avec un service de livraison express. Les dates ne correspondaient pas.

« Le seul moyen pour que Geese puisse savoir où je suis est qu’il ait rencontré mon père et les autres. Ils ont dû lui dire où nous étions. »

« Alors pourquoi est-ce Geese qui nous a écrit, et pas Paul ? »

« Soit Geese a décidé d’envoyer la lettre tout seul, soit la fierté obstinée de mon père s’y est opposée. »

« Oh. Je vois… »

Elinalise porta une main à son menton, en réfléchissant à la question.

Dans la dernière lettre de Paul, il m’avait assuré qu’il pouvait s’occuper tout seul du sauvetage de Zénith. Il lui aurait été plus difficile de me demander de l’aide, même s’il en avait eu besoin.

Elinalise m’avait étudié pendant quelques instants et avait laissé échapper un « Hmm » réfléchi. Mais finalement, elle hocha la tête.

« Très bien, alors. Je suppose que nous irons ensemble. »

Je ne savais pas exactement à quoi elle avait pensé, mais son sourire était un peu triste. J’avais eu le sentiment qu’elle s’attendait à moitié à ce que les choses se terminent ainsi.

Nous allions voyager ensemble sur le continent de Begaritt, tous les deux.

Une heure plus tard, on s’était retrouvés.

« Bien. Commençons par décider de notre itinéraire, d’accord ? »

Elinalise était retournée brièvement dans sa chambre pour récupérer une grande carte du monde. Elle l’avait probablement achetée il y a quelques jours pour préparer son voyage. Tous deux l’avaient étalée sur une table, puis s’étaient penchés dessus pour examiner nos options.

La carte était assez grossière. Elle n’indiquait pas les noms de routes spécifiques ou l’emplacement de nombreuses villes. Elle indiquait simplement la forme des continents, les principales chaînes de montagnes et d’autres caractéristiques géographiques de base.

Elinalise avait manifestement passé du temps à étudier les routes possibles. De petites marques sur la carte indiquaient l’emplacement approximatif de Rapan et les lieux importants que nous devions traverser en chemin. Comme je l’avais prévu, il y avait deux approches possibles.

« Pour commencer, je pense que nous voulons arriver à Rapan le plus rapidement possible. »

Elinalise désignait la route la plus courte, qui nous mènerait d’Asura au côte nord du continent.

« Mais la route du nord est plus dangereuse, non ? », avais-je demandé.

Cette approche comportait toutes sortes de risques. Nous ne connaissions pas les routes de Begaritt, et nous devions parcourir presque toute la longueur d’un Continent dangereux. J’avais confiance en ma capacité à tuer des monstres, mais une terre inconnue pouvait encore receler de nombreux dangers.

« Je crois me souvenir que tu peux parler la langue du Dieu Combattant, Rudeus. »

« Huh ? Eh bien, oui. Mais je ne suis pas vraiment à l’aise. »

« Dans ce cas, nous pouvons simplement engager un guide et des gardes du corps une fois arrivés. »

« Ah, je vois… »

Grâce aux nombreuses années d’expérience d’Elinalise sur la route, nous nous étions rapidement mis d’accord sur notre itinéraire de base. Cela fait, nous étions passés à la planification des détails de notre voyage.

Tout d’abord, nous avions acheté des chevaux ici à Ranoa et les avions chargés avec juste assez de provisions pour nous rendre au Royaume d’Asura. Nous ne voulions pas apporter trop de choses, car cela nous ralentirait. Nous remplacerons nos chevaux quand ce sera nécessaire et les conduirons aussi loin que possible jusqu’à ce que nous atteignions le port d’Asura.

Une fois là-bas, nous achèterions de l’équipement et des provisions. Les denrées alimentaires étaient difficiles à trouver à Begaritt, même quand on avait de l’argent à dépenser. Les prix à Asura étaient peut-être plus élevés, mais il était sage de faire des provisions quand on en avait l’occasion.

Et dès que nous aurions tout ce dont nous avons besoin, nous prendrions le prochain bateau pour Begaritt. Là, nous engagerons un guide, et éventuellement des gardes du corps si cela semblait prudent. Elinalise s’occuperait de ces négociations tandis que je ferais office d’interprète. Après cela, nous laisserions notre guide nous conduire à la ville de Rapan. Une fois là-bas, nous retrouverions Paul et les autres, nous sauverions Zénith, et nous prendrions le même chemin pour rentrer chez nous.

« J’ai fait le voyage jusqu’à Asura plus d’une fois, ce ne sera donc pas un problème. Le seul souci est de choisir ce que nous allons apporter avec nous à Begaritt… », dit Elinalise pensivement.

Nous ne pourrions pas transporter tout ce que nous voudrions. Un chariot aurait pu résoudre ce problème, mais Begaritt était apparemment couvert de déserts, et les roues des chariots ne sont pas très bonnes sur le sable. Nous aurions probablement dû acheter un destrier comme le lézard que j’avais utilisé sur le Continent Démon. Peut-être qu’ils avaient des sortes de chameaux.

« Je pense néanmoins que tu peux me laisser ces détails. J’ai plus d’expérience dans ce domaine », a-t-elle dit.

« La vieillesse a ses avantages, hein ? »

« Ne me provoque pas, s’il te plaît. »

J’avais passé cinq ans en tant qu’aventurier, mais comparé à un vétéran comme Elinalise, j’étais encore un jeune homme. J’avais fini par lui laisser la plupart des décisions difficiles à prendre.

« Heureusement, nous sommes toutes les deux en assez bonne forme. Nous devrions être capables de nous pousser à bout quand c’est nécessaire. », déclara Elinalise.

« Oui, je suppose que c’est vrai… »

J’étais persuadé qu’Elinalise pourrait marcher toute la journée dans le désert, mais pas tout à fait aussi certain que je serais capable de la suivre. J’avais continué à m’entraîner, mais il y avait une chance que je la ralentisse un peu.

Néanmoins, cela ne me semblait pas être trop problématique.

« En tout cas, c’est pratique qu’ils élèvent des chevaux pour les voyages longue distance dans cette région. Nous devrions être en mesure de trouver des options très appropriées. »

Notre objectif initial était d’atteindre le port d’Asura en deux mois. Il était difficile de dire combien de temps prendrait la traversée vers Begaritt, mais nous avions estimé à un mois. Aucun de nous n’était allé sur le continent lui-même, mais le terrain était apparemment difficile. Nous avions donc prévu six mois supplémentaires pour atteindre notre destination.

Au total, nous devions compter environ huit mois pour un aller simple.

C’était plus rapide que ce que j’avais estimé. Je sentais qu’il y avait peut-être moyen de réduire encore le temps en utilisant ma magie de manière créative, mais je ne voulais pas risquer de nous ralentir avec des expériences d’amateur. Le plus important était d’y arriver en un seul morceau.

Nous avions passé un peu plus de temps à discuter d’autres détails dont nous devions être conscients pendant notre voyage. Elinalise avait éclairci quelques points que je n’avais pas compris avec une précision remarquable et nous avait fait prendre plusieurs décisions à l’avance pour éviter tout désaccord sur la route. C’était agréable de savoir que nous n’allions pas perdre de temps à nous disputer sur ce qu’il fallait faire une fois en route.

***

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Un commentaire :

  1. Super, merci, un très bon travail qui fais plaisir.
    Maintenant va falloir adopter le rythme du mardi jeudi 😁 pas l’habitude après deux semaines a tryhard le novel. J’adore cette histoire continuer comme sa.

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