Joou Heika no Isekai Senryaku – Tome 1

***

Prologue

Il s’agissait d’une armée composée d’êtres répugnants et grotesques.

Un agrégat de pure malice et de soif de sang.

Un cauchemar inéluctable qui avait pris forme.

Le symbole de la mort la plus horrible.

Ils étaient clairement de mauvais présages, annonçant l’avènement d’une catastrophe.

Ces agents du memento mori (NdT art mortuaire, dont faisait partie la danse macabre) étaient comme la peste noire elle-même. Ils jouaient une danse macabre, se délectant aussi bien des vivants que des morts.

Ce fléau dénaturé jaillissait du cloaque de la folie pour emporter les villages, les villes et les nations toute entières.

Le nom de ceux qui s’étaient précipités et avaient piétiné tout le monde était…

****

Il était une fois un certain jeu de stratégie en temps réel. Il présentait pour cadre un banal monde imaginaire où une multitude de races rivalisaient pour la suprématie. Il y avait au total vingt et une factions, chacune répartie dans l’un des trois alignements : le bien, le neutre et le mal.

Une faction du bien, Marianne, gagnait le pouvoir par une foi pieuse. Une faction neutre, Grégoire, était dirigée par des dragons depuis les temps anciens. Une faction maléfique, Flamme, était une tribu sauvage déterminée à semer la destruction à travers le monde.

Je m’étais souvenue qu’il y avait toutes sortes de races et de factions, et chacune présentait ses propres caractéristiques. Elles avaient toutes leurs propres unités et structures distinctes qui permettaient des stratégies uniques et divertissantes. Mais parmi toutes les factions du jeu, il y en avait une que j’aimais le plus : une faction maléfique appelée l’Arachnée.

L’Arachnée était une race d’insectes, ou plutôt, ses unités ressemblaient davantage à des araignées, et son système politique était totalitaire. Sa structure écologique était celle d’une colonie construite autour d’une reine.

Sur le plan militaire, l’Arachnée formait des troupes qui dévoraient leurs ennemis, ne laissant derrière elles que des ossements. Elles envahissaient les autres factions sans discernement, et sans faire de diplomatie. Si j’avais envie d’être un peu cynique, je pourrais même aller jusqu’à la qualifier de fasciste. Mais c’était la faction que j’avais trouvée la plus facile à jouer, et j’en étais progressivement venue à adorer ses nombreuses unités. En ce qui concernait les matchs en ligne, je choisissais toujours l’Arachnée avec une dévotion fixe.

Les ruées en début de partie étaient une tactique viable pour obtenir la victoire, se tapir derrière les défenses de la faction afin de constituer une armée assez grande pour balayer la carte en était une autre. Une autre condition de victoire consistait à mettre au point les unités les plus coûteuses pour écraser l’ennemi grâce à sa force punitive.

Tant que vous pouviez regarder au-delà de leur conception extérieure, les unités d’Arachnée étaient relativement complètes et bien équilibrées. J’avais gagné d’innombrables matchs avec eux, remportant même des victoires dans certains tournois en ligne. Toutes mes victoires consécutives avec l’Arachnée m’avaient valu un surnom parmi les autres joueurs : « BugSis ». J’avais trouvé ce petit surnom plutôt mignon et charmant et je l’avais toujours beaucoup aimé.

« BugSis est un vrai maître de l’Arachnée. »

« Es-tu aussi cool avec tes insectes ? Je ne supporte pas les araignées : x »

« Hé, BugSis, j’ai entendu dire qu’il y a une nouvelle contre-attaque pour cette tactique de macrophage que tu détestes. »

Je me souviens avoir parlé de ceci et de cela avec mes amis en ligne dans le chat du jeu. Nos conversations étaient toujours animées, que nous célébrions une nouvelle stratégie réussie ou que nous battions un record.

Mais malgré le fait que nous jouions à ce jeu depuis des années, je ne me souvenais pas de son nom.

Je n’arrivais pas à me souvenir.

Pourquoi suis-je… ?

Où suis-je ?

Ma mémoire est tellement embrouillée…

****

Click… Clack…

Un son étrange réveilla ma conscience.

Click… Clack…

C’était un son particulier qui ne ressemblait pas au tic-tac d’une horloge. C’était plus comme… le bruit d’une agrafeuse multiplié plusieurs fois. C’était peut-être le cliquetis du métal contre quelque chose d’autre. Quoi qu’il en soit, le son était tout à fait désagréable. Il se répercutait près de mes oreilles et provoquait ma réaction de combat ou de fuite.

« Mais qu’est-ce que… ? »

J’avais regardé autour de moi, toujours étourdie. Aussitôt, mon souffle s’était bloqué dans ma gorge. Devant mes yeux se trouvait une araignée gigantesque, beaucoup plus grande qu’un être humain. Non… c’était peut-être une fourmi ? Ou un scorpion ?

La vue de cette créature indescriptible m’avait fait reculer, terrorisée. Mais mon dos s’était instantanément heurté au mur impitoyablement froid et dur qui se trouvait derrière moi. Il n’y avait pas d’échappatoires. J’avais jeté un coup d’œil autour, pour voir des centaines d’autres de ces quasi-araignées grouiller dans l’espace sombre. Pour la première fois, j’avais senti un frisson de peur véritable se faufiler le long de ma colonne vertébrale.

Elles vont me manger tout cru, pensais-je

« Sa Majesté s’est réveillée. »

« Merveilleux. Splendide. »

Au moment où ces abominations parlèrent, une grande prise de conscience me submergea. Ces créatures n’étaient-elles pas les soldats de l’Arachnée que j’aimais tant au fil des ans ? N’étaient-elles pas… l’essaim ?

Tout me revenait : ces arachnides faisaient partie de l’essaim, et elles étaient les troupes collectives de la diabolique Arachnée. L’éclat brillant de leurs exosquelettes noirs, élégamment courbés… Les crocs aiguisés et vicieux qui faisaient naître la peur de mourir chez tous ceux qui en étaient témoins… Des appendices semblables à des faux qui pouvaient transpercer n’importe qui et n’importe quoi… Des dards venimeux mortels et efficaces qui ornaient leur carapace…

C’était le même essaim pour lequel j’avais passé d’innombrables heures à m’en occuper, alors que seul l’écran de l’ordinateur nous séparait. Ceux qui se tenaient devant moi avaient des faux longues et tranchantes disproportionnées par rapport à leur corps et des jambes longues et étroites. Ces caractéristiques appartenaient aux « Essaim Éventreurs », un type d’essaim facile à produire en masse, utilisé pour les ruées du début du jeu.

Il n’y avait pas de doute là-dessus. J’avais utilisé des légions de ce type d’essaim pour étouffer des factions ennemies des dizaines, non, des centaines de fois. Aucune unité ne pourrait être plus nostalgique pour moi. Ils avaient même contribué à ma victoire dans certains tournois.

Si je regardais au-delà des essaims d’éventreurs, je pouvais aussi voir des essaims de travailleurs. Il s’agissait des unités ouvrières qui construisaient de nouvelles structures, réparaient les structures existantes et produisaient des armes de siège. Je m’étais souvent trouvée enchantée par l’architecture et la conception instables de leurs constructions. Elles étaient grotesques, mais elles possédaient une beauté qui leur était propre, rappelant ce que vous pourriez voir dans un film d’horreur de haute qualité.

Il y avait aussi des Essaims Fouilleurs à côté d’eux. Leur coût de production était plus élevé que celui des Essaim Éventreurs, mais en échange, ils étaient capables d’une action unique : creuser sous terre et se frayer un chemin jusqu’à la base ennemie. Ils étaient destinés à des attaques-surprises et étaient assez difficiles à utiliser. Cependant, une fois maîtrisés, les Essaims Fouilleurs s’avéraient être des unités fiables, capables d’abattre des forteresses entières sans l’aide d’aucune arme de siège.

Comment ai-je pu oublier ces unités après avoir passé tant d’années à les utiliser dans le jeu ? Non… Pour commencer, pourquoi ma mémoire est-elle si floue ? Où est-ce que c’est, d’ailleurs ? Pourquoi suis-je ici ?

« Sa Majesté est revenue. »

« Gloire à l’Arachnée. »

Je le savais. C’est vraiment l’essaim, et c’est un camp de l’Arachnée. Mais qu’est-ce que je fais ici ? L’Arachnée n’existe que dans le monde du jeu, et certainement pas dans la réalité. Est-ce une sorte de rêve ? Non, tout semble bien trop vivant et réel pour que ce soit un rêve.

J’avais tendu la main pour toucher l’un d’entre eux. Je pouvais sentir la douce sensation du corps de l’essaim. Le son de leurs crocs résonnait d’une manière qui ne serait pas possible dans un rêve. C’était réel. L’essaim devant moi, cette grotte froide, tout cela était réel. Les choses qui selon moi n’existaient que dans mon jeu préféré étaient sous mes yeux avec des détails frappants.

« Commandez-nous, Votre Majesté. »

« Nous désirons un chef. Un chef pour nous guider. »

« Une reine pour nous conduire à la victoire. »

« Une reine pour nous servir de noyau et nous diriger. »

L’essaim avait parlé, ignorant mon incertitude. Puis ils levèrent tous les mains et inclinèrent la tête — le geste d’obéissance de l’Arachnée. Ils avaient pris cette pose lorsqu’un joueur les avait produits et lorsqu’ils avaient gagné une bataille. C’était la seule émotion amicale dont les insectes de l’Arachnée étaient capables. Ils ne montraient ce geste à personne d’autre que le joueur. Tous les autres étaient accueillis avec une faux, un croc et un dard, tandis que l’essaim déchirait leurs ennemis sans aucune pitié, pour ensuite dévorer leur corps.

Le problème, c’était que je n’étais pas du tout une reine. Même s’ils m’appelaient leur reine, je ne pouvais pas être à la hauteur de ce rôle. J’avais pris l’initiative de parler à l’essaim qui avait insisté pour que je sois leur reine, me vénérant ainsi.

« Je ne suis pas votre reine », dis-je résolument à l’essaim.

« Non. Votre Majesté est la reine. »

« Votre Majesté est, sans aucun doute, notre reine. »

« Avez-vous oublié les innombrables fois où vous nous avez guidés vers la victoire ? »

D’innombrables fois ? Je les ai guidés vers la victoire ? Est-ce qu’il s’agit des matchs en ligne ? Ils se souviennent que je les ai gagnés, mais je ne me souviens même pas comment j’en suis arrivée là ?

« Guidez notre conquête aujourd’hui aussi, Votre Majesté. »

« Notre déesse de la guerre et reine invaincue. Ô, gloire à l’Arachnée. »

« Votre Majesté, ordonnez-nous. Guidez-nous vers la victoire. »

Chaque essaim parlait de la même manière. Tout ceci parce qu’ils agissaient comme une conscience globale qui avait la reine pour noyau. Tous étaient un, et un seul était tout. Les innombrables essaims présents dans ce lieu se déplaçaient tous sous ce qui était essentiellement une volonté commune, et ils n’avaient pas de différences individuelles.

Plusieurs centaines d’essaims croyaient vraiment que j’étais la reine d’Arachnée. Et si je continuais à insister sur le fait que je n’étais pas leur reine ? Même maintenant, alors que ma conscience commençait déjà à se fondre dans la leur ?

Oui, je pouvais dire que ma conscience était liée à l’esprit de la ruche. Je savais ce qu’ils pensaient. Ces essaims me voyaient vraiment comme leur reine et avaient soif de victoire, même s’ils n’avaient aucune idée du type de victoire qu’ils voulaient. Ils me vénéraient en tant que reine, mais je ne pouvais pas comprendre tout cela. Si je continuais à le nier, que deviendrais-je ?

« Ahaha... Ahahahahaha ! »

Je ne pouvais rien faire d’autre que de rire. Qu’est-ce qu’on attendait de moi ? Ma psyché n’était pas assez fragile pour craquer et devenir folle à ce point, alors j’avais rassemblé ce qui me restait de santé mentale pour tenter de m’adapter à la situation. Alors que mon esprit luttait pour s’adapter à cette incroyable réalité, ma voix de la raison me criait de fuir. Cependant, mon faible sens de l’autopréservation m’avait avertie de rester sur place.

Franchement, devenir folle aurait rendu les choses beaucoup plus faciles.

Mais je n’étais pas devenue folle. J’avais donc dû faire un choix. Si je continuais à désavouer ma position de reine, l’Arachnée — contre laquelle je n’étais pas de taille — m’abandonnerait et me mettrait en pièces. Mais si je reconnaissais que j’étais leur reine, je devrais diriger ces beaux et précieux insectes.

Je ne voulais pas mourir. Je n’avais pas été assez clairvoyante ou sage pour accepter ma propre mort. Une partie de moi ressentait le désir de céder et d’accepter la mort, mais ses échos étaient faibles et creux. Une voix beaucoup plus forte me poussait désespérément à vivre.

En plus de tout cela, je ne voulais pas trahir les attentes de l’essaim qui avait lutté en mon nom pendant tant d’années, même si c’était dans un monde fictif. Même si tout se passait dans un jeu vidéo, ils s’étaient battus pour moi pendant si longtemps. Ils étaient mes amis et mes subordonnés les plus fiables.

Une fois que j’avais réalisé cela, il n’y avait plus besoin de réfléchir. La réponse était évidente. Il n’y avait pas d’autre option, pas d’autre route à suivre pour moi.

« Très bien. »

Je m’étais levée. Avec mes cheveux noirs jusqu’à la taille, j’avais déclaré : « Je vous conduirai au triomphe en tant que reine afin que nous soyons victorieux ! »

J’avais parlé le plus pompeusement possible, comme pour faire prendre conscience au monde entier que j’étais reine. Par cette proclamation, j’avais juré ma loyauté à l’essaim et je leur avais promis la victoire.

« Puissions-nous être victorieux. Saluez tous Sa Majesté ! »

« Puissions-nous être victorieux. Saluez tous Sa Majesté ! »

L’essaim acclama mes paroles en claquant des mâchoires, ce qui devait probablement être interprété comme une sorte d’applaudissement.

Que vais-je devenir maintenant que j’ai prêté serment à ces insectes grotesques ? Mon jugement est-il vraiment rationnel ici, ou bien l’influence de l’inconscient collectif de l’essaim a-t-elle envahi le mien et m’a-t-il rendue folle ?

Peut-être que oui. Promettre aveuglément à l’essaim la conquête qu’il désirait quand je n’avais aucune prise sur la situation était sans doute une décision stupide. Si j’avais vu une autre voie, je l’aurais probablement prise. Et vu ce qui pourrait arriver ensuite, j’aurais peut-être dû chercher désespérément une alternative.

Néanmoins, j’avais choisi de ne pas abandonner mes insectes et j’avais plutôt commencé à suivre le chemin de la reine. Je n’avais aucun regret, mais je n’étais pas sûre que mon choix n’ait pas été fait par folie.

Je me l’étais demandé à nouveau : suis-je devenue folle ? Certains aspects de la scène m’avaient amenée à croire que je pourrais très bien l’avoir fait. Ma mémoire était floue et ma compréhension de la situation était au mieux chancelante. Les preuves qui semblaient prouver que j’étais devenue folle surgissaient les unes après les autres. Mais vu la façon dont je me comportais maintenant, avec ma conscience sur le point d’être emportée par l’essaim, je ne pouvais pas du tout discerner cela.

Je ne savais rien du tout. Je ne savais pas ce qu’était ce monde ni comment j’étais venue ici ni comment j’étais devenue la reine de l’Arachnée. Pourtant, j’étais saine d’esprit. Je voulais le croire. Non… Je m’étais simplement convaincue que je l’étais, ou bien peut-être étais-je déjà à moitié folle. Si je n’avais pas été au moins un peu folle, je n’aurais pas pris la décision active et inébranlable de conduire ce monde au désastre par les mains des monstres qui se trouvaient devant moi.

C’était ainsi que j’étais devenue la reine de l’Arachnée, un choix qui allait faire de moi la bouchère la plus odieuse et la plus terrifiante de toutes.

***

Chapitre 1 : Confirmer la situation

Partie 1

J’avais jeté un rapide coup d’œil et j’avais trouvé un petit morceau de papier. J’avais gribouillé dessus tout ce dont je pouvais me souvenir, juste avant que la conscience collective de l’essaim n’efface complètement mes souvenirs.

J’étais une étudiante de dix-huit ans, née et élevée au Japon. Je n’avais pas beaucoup d’amis dans la vie réelle, mais j’en avais beaucoup en ligne. J’en connaissais la plupart grâce aux jeux vidéo. Quand il s’agissait de jeux vidéo, j’étais une bavarde.

J’avais mené une vie assez triste, si j’ose dire. Ce qui me manquait en réalité, je le cherchais sur internet. Mais je n’avais pas de regrets et je ne pouvais pas dire que je n’avais aucun attachement à la vie quelque peu vide que je menais au Japon.

Je vais certainement réussir à sortir de ce monde. J’avais promis la victoire à l’essaim, mais en fin de compte, j’avais mes propres motifs égoïstes. Plutôt que de me concentrer sur l’objectif d’obtenir une victoire encore inconnue et inconnaissable, j’avais choisi de me concentrer sur mon désir de retrouver mon chemin vers le Japon.

Je n’avais fait aucun effort pour le cacher. L’essaim le savait probablement grâce à la conscience collective qui nous reliait, mais il était resté silencieux sur la question. Ils semblaient approuver tacitement mon désir de rentrer. Ou peut-être avaient-ils l’intention de partir avec moi et de balayer mon monde avec les vagues noires de l’essaim.

Quoi qu’il en soit, l’essaim n’avait pas rejeté mon intention de retourner dans mon propre monde. Je m’étais juré de trouver un moyen de quitter ce monde et de retourner chez moi… sauf que je n’avais aucune idée par où commencer. Mais un jour, je le trouverai sûrement.

Ainsi, mon premier ordre du jour était de confirmer la situation. Après tout, l’exploration était le premier ordre du jour dans ce genre de jeu. J’avais besoin de connaître le terrain, les positions de nos ennemis, et les ressources dont j’avais besoin pour produire plus d’unités, c’est-à-dire plus d’essaims. J’avais besoin de confirmer le chemin logistique vers ces ressources ainsi que toutes les autres informations pertinentes sur cette région afin de sortir victorieuse.

Il s’agissait des quatre X : exploration, expansion, exploitation et extermination.

J’avais besoin de ressources. J’avais besoin d’un bastion. Et j’avais besoin d’un ennemi. Mais en vérité, j’hésitais encore à combattre ce soi-disant ennemi. Par où commencer ? La carte était trop grande. Je n’avais jamais vu ces tunnels, et je ne me souvenais pas avoir jamais joué une carte avec des tunnels de cette taille.

Je me souvenais clairement de toutes les cartes que j’avais jouées. En fait, c’était un îlot de clarté parfaite dans ma mer de souvenirs autrement brumeuse. Il n’y avait pas une seule carte que je ne connaissais pas, des cartes solo aux cartes en ligne, en passant par les cartes uniques faites par l’utilisateur. D’un côté, il aurait pu s’agir d’une carte de niche, inconnue des joueurs, mais il n’y avait aucune chance qu’une carte de cette taille ne soit pas très bien cotée par les autres joueurs, donc même cela semblait peu probable.

C’était pourquoi j’avais divisé mes essaims d’éventreurs en paires et les avais envoyés en éclaireur. Leurs informations m’étaient parvenues directement par l’intermédiaire de la ruche, et je les avais utilisées pour dessiner une carte de la région. Si nous voulons gagner, nous devons sécuriser cette zone, me suis-je dit.

Une mine d’or. Des terrains de chasse. Une installation militaire dense d’affiliation inconnue. J’étais déterminée à rassembler des informations au nom de la victoire que j’avais promise à l’essaim et pour retourner dans mon propre monde.

Mais honnêtement, en ce qui concernait les positions de départ, celle-ci était royale. Quel que soit le degré de difficulté des réglages, on ne commençait qu’avec deux ou trois essaims de travailleurs et un essaim d’éventreurs si on avait de la chance. L’Arachnée était une faction qui submergeait l’ennemi en nombre, il était donc généralement interdit d’avoir autant d’unités d’essaims si tôt dans le jeu pour maintenir l’équilibre. Il n’était pas facile d’obtenir cette population tout de suite.

La principale ressource de Marianne était la foi, qui augmentait avec le nombre de ses citoyens et permettait à la faction d’augmenter la limite de ses effectifs. Les Grégoire exploitaient l’or, la nourriture favorite de leurs dragons, pour mobiliser leurs forces. La Flamme, une autre faction maléfique, augmentait son nombre d’unités en fonction du nombre de sacrifices qu’elle faisait. Il y avait cependant une faille dans le système : la Flamme pouvait sacrifier des unités d’ouvriers — qui ne vivaient pas de viande — pour augmenter la somme de ses sacrifices.

D’habitude, il était difficile de constituer un certain nombre d’unités au début du jeu, mais la Flamme pouvait le faire relativement facilement. Ses unités d’ouvriers se nourrissaient des aliments les plus élémentaires — fruits et cultures agricoles — et pouvaient être sacrifiées pour débloquer des unités de plus haut niveau, comme les unités d’attaquants qui étaient le pendant des essaims d’éventreurs pour la Flamme. Cela dit, comme il était facile pour cette faction de produire des unités, il n’est pas surprenant que les unités elles-mêmes manquent de force.

L’Arachnée, à l’autre bout, vivait de viande. Elle se procurait généralement de la viande sur les terrains de chasse, qui étaient générés dans le cadre de la carte, afin d’augmenter sa production d’unités. Seuls les essaims de travailleurs pouvaient être produits à partir de plantes récoltables, toutes les autres unités ayant besoin de viande pour produire.

La génération de gibier dans la carte tenait compte de cela, bien sûr, et distribuait les terrains de chasse en conséquence. Les essaims de travailleurs y chassaient le cerf et le lapin, ramenaient leur butin à la base et produisaient ainsi encore plus d’essaims. Mais tant que vous saviez comment faire, il était parfaitement possible de rassembler vos premières unités de l’armée — dans ce cas, les essaims d’éventreurs — et de foncer dans les positions de vos ennemis avant qu’ils ne puissent mettre en place des fortifications.

Je l’avais fait moi-même plusieurs fois, en mettant tout de suite à sac plusieurs factions. Pour que cette méthode réussisse, vous deviez rapidement saisir toutes les ressources de viande possibles dans le jeu initial, les consacrer toutes à la production d’essaims d’éventreurs le plus rapidement possible, puis foncer sur une base ennemie. Si la ruée était réussie, les essaims obtenaient autant de viande que les unités qu’ils avaient tuées, ce qui leur permettait de produire encore plus d’essaims.

Massacrer, dévorer et propager — une fois que cette boucle commence, le jeu est pratiquement gagné.

Ce n’était pas impossible, mais c’était certainement une stratégie difficile à mettre en place. Malgré cela, j’avais déjà des centaines d’essaims de travailleurs et d’éventreurs sous mon commandement et un certain nombre d’installations diverses mises en place dès le début. Quelle que soit la difficulté de la situation, cette installation de départ était inhabituelle.

Quand j’avais vu la situation comme si c’était le jeu, j’avais eu l’impression d’avoir récupéré le match d’un autre joueur après leur départ. Y avait-il un autre joueur aux commandes avant que je n’arrive ? Si oui, que leur est-il arrivé ? Où est-il maintenant ? Et si l’Arachnée existait avant mon arrivée ici, cela signifie-t-il qu’il y a aussi d’autres factions ? Je ne pouvais pas m’empêcher de me poser des questions, mais certaines d’entre elles ne me préoccupaient pas. Qu’il y ait eu un autre joueur avant ou non, l’Arachnée m’avait montré sa loyauté. Si un tel joueur existait, il était sûrement déjà parti de ce monde.

L’essaim n’acceptait qu’une seule reine. En d’autres termes, aucun autre joueur n’utilisait l’Arachnée à part moi à l’heure actuelle — à moins, bien sûr, qu’un autre joueur n’utilise la même faction. Et s’il y avait quelqu’un comme ça, il avait peut-être une sorte d’indice sur la façon dont je pouvais rentrer chez moi.

De plus, je dois être prudente lorsqu’il s’agit d’interagir avec les autres factions. Je pouvais parler à d’autres humains, ce qui signifiait que j’avais une chance de négocier la paix avec eux, mais ils se méfieraient de moi parce que j’utilisais l’Arachnée. L’Arachnée n’aimait pas beaucoup les tâches diplomatiques, favorisant les déclarations de guerre. Ils me suspecteraient donc probablement dès le début. Je me voyais bien être rapidement détestée par les autres.

Si tout cela avait été un coup monté, je me serais mise à rire aux éclats, mais la conscience collective de l’essaim dans mon esprit n’était que trop réelle. Je pouvais les sentir, faire l’expérience de leurs sens et comprendre leurs désirs.

En d’autres termes, la victoire.

L’essaim ne savait pas ce que cette victoire signifiait, et je ne pouvais donc pas la comprendre non plus. Mais ils y aspiraient toujours. La victoire. Une victoire à laquelle je les conduirais. Une victoire dont nous pourrions être fiers. Une victoire et rien d’autre.

« Votre Majesté, vos vêtements sont prêts. »

Au-delà de l’état de ce monde et du terrain proche, je devais comprendre ma propre situation. À dix-huit ans, j’étais considérée comme un adulte selon les normes juridiques japonaises. Du moins, c’était comme ça que ça aurait dû être, mais mon corps paraissait un peu plus jeune maintenant, peut-être quatorze ans environ. La veste à capuche que je portais à la place d’un peignoir était plutôt lâche sur moi et avait tendance à glisser de mon corps.

Tout d’abord, je ne savais pas pourquoi j’étais devenue plus jeune ni comment j’étais arrivée ici. J’avais donc fait de mon mieux pour rassembler mes pensées. Que faisais-je avant de me retrouver ici ? Je ne sais pas. La dernière chose dont je me souvienne, c’est d’avoir allumé mon PC. Mon cher PC est à peine capable d’exécuter les spécifications minimales du jeu, mais j’étais là, espérant jouer un tour ou deux — et puis c’est arrivé ?

Je ne comprends pas. Les divergences dans ma mémoire sont également préoccupantes. Pour une raison quelconque, j’ai oublié tous ce qui concerne les Essaims, ce que je faisais avant de venir ici, et même le titre du jeu. Ai-je une sorte de maladie de l’esprit, ou est-ce l’influence de ce nouveau monde dans lequel je me trouve ? Si c’est le premier, tout ce que j’ai vécu jusqu’à présent doit être une hallucination. Mais si c’était vrai, ne me donnerait-on pas une sorte de traitement médical ?

Je vis peut-être seule, mais je vais toujours à l’université et j’appelle toujours mes parents le week-end pour leur dire que je vais bien. Je ne comprends vraiment rien à tout cela, mais je dois continuer à me renseigner. Si je peux trouver comment je suis arrivée ici, ce sera peut-être la clé pour rentrer chez moi.

Je n’ai pas l’intention de rester éternellement dans ce monde incompréhensible. Une fois que j’aurai dirigé l’Arachnée en tant que reine, je rentrerai. Je vivais peut-être un peu comme une recluse, mais j’ai toujours le sentiment que c’est là que se trouve ma place. Je n’ai pas ma place dans ce royaume en désordre où les essaims d’Arachnée existent réellement.

« Votre Majesté ? »

« Oui, désolée. Je vais les mettre dans une seconde, alors mettez-les juste là. »

L’ouvrier qui m’avait apporté des vêtements à ma demande leva la tête alors que je montrais mon lit. J’appelais ça un lit, mais c’était plutôt une surface de pierre avec de la paille étalée dessus. On pourrait dire que je vivais assez modestement. J’avais pris la décision d’élever le niveau de vie ici.

« Voyons voir les vêtements que vous m’avez faits… »

J’avais étalé les vêtements que les essaims de travailleurs avaient faits pour moi, en veillant à ce que mes attentes soient suffisamment faibles.

« … je ne peux pas porter ça. »

Cependant, ce que j’avais vu était une robe absolument magnifique. Elle était faite d’une matière similaire à la soie et suffisamment extravagante pour ne pas paraître déplacée à l’époque victorienne. Elle n’avait pas de coutures visibles, comme si la soie avait été faite dans la forme de la robe au départ. Mis à part quelques choix douteux, comme le décolleté exposé et le dos ouvert, elle était à peu près parfaite.

« Je suppose qu’en ce qui concerne les nécessités de la vie, nous avons besoin de vêtements couverts. Et j’ai des logements, même s’ils nécessitent quelques rénovations. Je vais devoir maintenant trouver de la nourriture. », me suis-je murmuré en enfilant la robe.

La nourriture était cruciale. En tant qu’humain, j’avais besoin de manger pour survivre, et les essaims avaient besoin de nourriture comme ressource pour produire plus d’unités. Selon le cadre du jeu, la nourriture était une ressource nécessaire pour produire tous les types d’unités, sauf s’il s’agissait d’unités inorganiques ou draconiques, et comme je l’avais déjà mentionné, les Essaims avaient besoin de viande. La viande animale faisait l’affaire, tant qu’il y avait un approvisionnement régulier. Je pourrais faire avec les restes.

« Votre Majesté. »

Une voix résonna soudainement dans mes oreilles.

« Oui ? »

« Un village a été détecté. Il est peuplé. Que devons-nous faire ? »

Le rapport provenait d’un des essaims que j’avais envoyés en éclaireur, il m’avait été transmis par la conscience collective. Je m’étais concentrée sur la conscience individuelle de cet essaim, ce qui était assez simple. Il y avait une carte en tête, la même que celle du jeu. Je m’étais concentrée sur cet essaim en particulier et j’avais projeté mon énergie sur lui, ce qui m’avait donné la même sensation que de cliquer sur une unité du jeu.

Puis, une scène fit surface dans mon esprit. Je pouvais voir un village, et à l’intérieur de celui-ci, une trentaine de personnes couraient comme si elles étaient en panique. Mais quelque chose d’autre à leur sujet avait attiré mon attention.

« Ce sont des… elfes ? »

Les oreilles des villageois étaient pointues et longues, ce qui les faisait ressembler de façon frappante à des elfes.

Les elfes étaient une bonne race homogène, et leur faction s’appelait « Mouches Vertes ». C’était des maîtres des attaques-surprises qui aimaient la nature. Ils utilisaient donc des unités venues de la forêt, comme les dryades, dans leurs tactiques. Il y avait aussi une faction d’elfes sombres, qui n’était pas homogène, mais ces elfes avaient une peau bleue unique. Les elfes de ce village, cependant, n’étaient que des elfes purs et normaux.

Les Mouches Vertes apparaissaient et disparaissaient en terrain boisé, lançant des attaques-surprises qu’il était difficile de maîtriser, mais avec un surnombre, il était parfaitement possible de les écraser. Serais-je capable de le faire maintenant ?

Je le ferais… et sans aucune difficulté. Après tout, j’avais juré de mener l’essaim à la victoire. Je pouvais utiliser la chair des elfes qui s’éloignaient trop du village pour renforcer mes forces et piétiner l’ennemi avec mon surnombre.

En supposant qu’une telle force soit nécessaire, bien sûr. La situation actuelle était un peu différente de ce que j’avais imaginé. En d’autres termes, il y avait des contradictions avec ce que je connaissais du jeu.

« Votre Majesté, donnez-nous l’ordre d’attaquer. Avec notre nombre, nous pouvons facilement les tuer et les dévorer. »

« Attendez. Il y a quelque chose que je veux essayer. »

Il y avait deux ou trois choses que je devais comprendre. Tout d’abord, était-ce vraiment le même monde que celui du jeu ? Après tout, si je me trompais sur la prémisse principale, je commettrais probablement de graves erreurs de jugement.

Deuxièmement, on ne construirait pas un village sans s’assurer de mettre en place des défenses, si d’autres joueurs s’en apercevaient, ils attaqueraient immédiatement, mettant ainsi un terme rapide à la situation. Pourtant, bien qu’il soit assez grand, ce village n’avait aucune fortification. Il n’y avait pas de soldats, pas de structures défensives, pas de murs. Il était complètement vulnérable, comme si l’endroit était resté dans son état de génération initiale dès le début du jeu sans aucun développement.

C’était comme s’ils nous suppliaient de venir leur arracher la tête.

Oh, aïe. Ça commence vraiment à ressembler à l’essaim ici. (NdT : elle doit parler de sa tête)

De toute façon, aucun joueur normal, pas même l’IA, ne construirait un village sans aucune défense. En tenant compte de cela et de la carte peu familière, il était tout à fait possible que, aussi difficile à croire que cela puisse être, cela ne fasse pas vraiment partie du monde des jeux vidéo. Il semblerait que ce soit vraiment un autre monde, et l’Arachnée était une présence étrangère qui avait trouvé son chemin ici.

Oui, tout comme moi.

Je devais donc confirmer que c’était bien le cas avant de planifier mes prochains mouvements. Prenant la jupe de ma longue robe, j’avais appelé un seul Essaim Éventreur et j’avais sauté sur son dos. J’avais ensuite convoqué quelques autres Essaims Éventreurs et m’étais précipitée vers le village elfe.

Si ce n’était pas le monde du jeu, mes plans seraient en danger.

***

Partie 2

« Haa... Haa... »

Des respirations laborieuses résonnèrent dans toute la forêt. Ils étaient suivis de cris sauvages – des voix d’hommes criminels. Deux séries de pas légers, presque inaudibles, étaient poursuivies par les lourds pas de cinq ou six hommes.

« Lysa, dépêche-toi ! Dépêche-toi, Lysa ! Ils arrivent ! » cria un garçon elfe.

Il avait peut-être seize ans et tenait à la main un petit arc qu’il avait pointé derrière lui en criant.

« Laisse-moi, Linnet… » dit la fille elfe, qui semblait avoir quatorze ans environ.

« Tu sais que je ne peux pas faire ça ! Nous allons repartir ensemble ! »

Linnet se précipita vers Lysa, qui était à la traîne, et la tira par la main alors qu’il repartait. Mais un bras n’était tout simplement pas suffisant.

« Les voilà ! J’ai trouvé les elfes ! » fit entendre une voix rauque derrière eux.

Un groupe d’hommes habillés de cotte de mailles bon marché se dirigea dans la direction des elfes. À grands pas, les hommes s’approchèrent, certains avec des flèches sur leurs arcs, d’autres avec des poignards ou des haches. On pouvait dire d’un seul coup d’œil qu’il s’agissait d’une bande de bandits. Ces hommes étaient des braconniers, mais pas du genre à s’attaquer au gibier à quatre pattes : c’était des esclavagistes.

« Vas-y ! Cours, Linnet ! Tu ne devrais pas être esclave toi aussi ! » supplia Lysa.

« Comme si je les laisserai faire de nous des esclaves ! »

Linnet tira une flèche vers les hommes.

« Whoa, là. »

Un homme, qui semblait être le chef des esclavagistes, sauta en arrière.

« Celui-ci a des griffes. Très bien, les gars. Tuez l’elfe avec l’arc, et capturez la femme. »

« Bien reçu, patron. »

Les marchands d’esclaves s’approchèrent avec des boucliers en bois, venant chercher Linnet avec un sourire sur leur visage alors qu’il leur tirait désespérément des flèches. Ses flèches ne faisaient que toucher les boucliers, s’accrochant rapidement ou rebondissant désespérément.

« Linnet, s’il te plaît, va-t’en ! »

« Bon sang ! Si seulement j’étais plus fort… même un tout petit peu ! »

Le désespoir s’insinuait rapidement dans les cris de frustration de Linnet.

Lysa se mit à pleurer. Les esclavagistes étaient presque à portée de main de Linnet, prêts à l’attraper et à lui défoncer la tête avec une hache. Le sort de Linnet était presque décidé.

Mais à ce moment…

« Aaaarghhh ! »

Subitement, la moitié supérieure de l’esclavagiste qui allait se jeter sur Linnet disparut. Ou plutôt, elle avait été arrachée… par les mâchoires d’un insecte géant. Les crocs de la créature et ses mains en forme de faux dégoulinaient de sang frais, et ses yeux creux composés regardaient tous les autres esclavagistes. Il était plus grand que les esclavagistes eux-mêmes et il dévorait la moitié supérieure de celui qu’il avait tué.

« Qu’est-ce que… Qu’est-ce que c’est que ça !? »

L’apparition soudaine de l’insecte avait semé la panique chez les négriers.

Mais le chaos ne faisait que commencer.

Six autres insectes étaient sortis du fourré et commencèrent à mettre les esclavagistes en pièces. Les hommes n’avaient même pas eu la chance de crier. Leur gorge fut tranchée en quelques secondes, et alors qu’une mousse de salive et de sang jaillissait de leur bouche, les insectes continuèrent à ravager leur corps. Dans le chaos, quelques gouttes de sang avaient éclaboussé le visage de Linnet.

« Au secours… »

L’un d’eux parvint à peine à élever la voix que sa tête fut coupée en deux par la faux d’un insecte, ne lui laissant que des convulsions.

« Ça ne peut pas être réel ! Je n’ai jamais entendu parler de monstres comme ça ! » cria le chef des esclavagistes.

« C’est impossible ! Qu’est-ce que c’est que ces choses !? »

Il s’était retourné pour s’enfuir, mais un autre insecte s’était mis en travers de son chemin. Le monstre fit claquer ses crocs de façon rythmée, comme s’il se demandait s’il fallait mettre l’homme en lambeaux ou le manger vivant. Il n’y avait aucune trace d’émotion dans sa multitude d’yeux creux.

« Eek ! Dieu, aide-moi ! », cria l’homme en tombant à genoux.

En réponse, l’insecte devant lui avait lentement levé une faux tachée de sang. Au moment où elle se balançait, le chef des esclavagistes avait été confronté à la mort. Il se recroquevillait sur le sol comme un condamné à mort en attente d’exécution, et à ce moment, l’insecte devant lui donnait l’impression saisissante d’être la faucheuse.

Puis, d’un seul coup, il fut assommé.

« Assez. »

La voix sonore d’une fille avait rempli l’air.

« Êtes-vous sûre, Votre Majesté ? »

« Oui. J’aurai besoin de lui plus tard pour une petite expérience. »

Sur ce, la jeune fille sortit du buisson et se révéla.

« Elle est si jolie… »

La jeune fille était belle et vêtue d’une robe digne de la royauté. Elle se tenait dignement malgré le spectacle gore qui se déroulait devant elle, souillée comme elle l’était par le sang et les viscères des esclavagistes. Enchantée, Lysa oublia sa terreur et fixa la nouvelle venue avec admiration.

« J’ai quelque chose à te demander. Es-tu du village voisin ? », dit la jeune fille.

« Vous connaissez… Qui êtes-vous ? ! »

Linnet s’était empressé de tirer une flèche, les insectes s’étaient alors mis rapidement en position d’attaque. Leurs faux prêtes à frapper, ils grincèrent des crocs tandis que leurs dards, dégoulinants de venin mortel, vibraient de manière attendue. Si Linnet devait faire un faux pas, il rejoindrait les cadavres des esclavagistes.

« Tu n’as pas besoin d’être si prudent. Je viens de vous sauver la vie à tous les deux. »

« Est-ce qu’ils… ? »

« Oui, ce sont mes serviteurs. »

Linnet regarda la fille avec des yeux incrédules.

« Es-tu une sorcière ? »

« Non. Je suis… »

La fille déplaça ses cheveux noirs avant de continuer, flanquée de son armée d’insectes sanguinaires.

« La reine de l’Arachnée. »

Elle sourit comme si elle avait raconté une blague qu’elle était la seule à comprendre.

« Maintenant, c’est la première fois depuis des heures que je parle à d’autres personnes… Enfin, à quelqu’un qui ressemble à un être humain. Je vous le redemande : êtes-vous du village voisin ? Ou vous n’avez rien à voir avec ça ? »

« C’est exact. Nous sommes de Baumfetter », dit Lysa.

« Lysa ! »

« Linnet, elle vient de nous sauver. Nous devrions l’inviter au village pour la remercier. »

Ignorant l’expression choquée de Linnet, Lysa continua : « Nous allons vous montrer le chemin du village. Est-ce que vos… amis les insectes doivent aussi venir ? »

« Les pauvres s’inquiètent si je suis trop loin, alors je devrai en emmener au moins un », répondit la reine.

« Alors, venez avec moi, Votre Majesté. C’est par là. »

« Merci. »

Lysa se mit alors en route pour escorter la reine jusqu’à leur village, avec Linnet qui se dépêchait de les suivre. Mais aucun des elfes ne remarqua les autres insectes traînèrent le corps de l’esclavagiste inconscient dans les arbres… ni le sourire mystérieux sur les lèvres de la reine d’Arachnée.

***

« Linnet ! Lysa ! »

« Où étiez-vous ? Nous étions inquiets pour vous deux ! »

J’avais regardé Linnet et Lysa entrer dans le village que l’Essaim Éventreur avait trouvé — le village de Baumfetter — et j’avais été rapidement entourée par les villageois.

« Nous sommes allés à la montagne pour cueillir des herbes. Le rhume d’Oksana a empiré, n’est-ce pas ? »

« Les enfants ne devraient pas s’inquiéter de ce genre de choses ! Bien que j’apprécie le geste. »

Linnet et Lysa étaient allées cueillir des herbes médicinales qui aideraient un villageois malade. Ils avaient été trouvés par les négriers, qui attendaient leur proie, et avaient été poursuivis jusqu’à la forêt. Les villageois avaient remarqué qu’ils rentraient tard chez eux et avaient paniqué en découvrant leur disparition. Il semblerait qu’ils venaient de discuter de l’opportunité d’organiser une équipe de recherche pour les retrouver.

« Est-ce qu’il vous est arrivé quelque chose à tous les deux là-bas ? »

« Eh bien, nous avons en quelque sorte rencontré des marchands d’esclaves… »

« Des marchands d’esclaves ? ! »

Les yeux des villageois s’élargirent.

« Et que s’est-il passé ? ! Vous vous êtes échappés ? ! »

« Oui, quelqu’un nous a sauvés. Donc, euh, nous aimerions la présenter. »

Linnet et Lysa échangèrent des regards.

« Ouais. Elle nous a sauvés. Elle dit qu’elle est la reine de l’Arachnée. »

Au moment opportun, j’étais sortie de l’ombre.

« Que… Quel est ce monstre ? ! »

« Un monstre ? ! »

Le regard des villageois n’était pas fixé sur moi, mais plutôt sur l’Essaim Éventreur derrière moi. Il se tenait silencieusement, mais son apparence grotesque était probablement un peu trop… stimulante pour ceux qui n’y étaient pas habitués.

« Ne vous inquiétez pas, il n’attaquera pas. C’est mon fidèle serviteur. », dis-je, en essayant d’apaiser les villageois.

« Vous pouvez contrôler ce… ce monstre ? »

Un vieil elfe s’avança de la foule des villageois.

« Êtes-vous une sorte de sorcière ? »

« Je ne suis pas une sorcière, mais la reine de l’Arachnée. Avez-vous déjà entendu parler de l’Arachnée ? »

« Arachnée ? Est-ce le nom d’un royaume ? Où se trouve-t-il ? J’ai vécu longtemps, mais j’ai peur de n’avoir jamais entendu parler d’un tel endroit. »

C’est ce que je pensais. Les villageois ne connaissent pas l’Arachnée. Si c’était le monde du jeu, il n’y aurait pas moyen qu’ils n’aient pas entendu parler de l’infâme et terrible Arachnée. Peu importe la distance à laquelle vous viviez, ou la faction à laquelle vous apparteniez, ou si vous étiez humain ou non. Tout le monde connaîtrait le nom du raz-de-marée, semblable à un insecte, qui s’est abattu sur les nations et les villes.

Connaître l’Arachnée signifiait la mort dans le monde du jeu. Cela signifiait que ce monde n’était pas le même que celui du jeu.

J’en suis sûre maintenant.

« Eh bien, reine de l’Arachnée, nous vous remercions d’avoir sauvé nos enfants. »

« Pas besoin de ça. J’ai juste fait ce que je voulais. »

Le vieil elfe baissa la tête en signe de gratitude, et les autres villageois avaient suivi son exemple, mais je l’avais fait arrêter. Après tout, j’avais sauvé ces elfes intentionnellement pour gagner la faveur des villageois, et leur profonde gratitude m’avait fait sentir un peu coupable. J’avais pris part à leur combat dans un but tout à fait égoïste, je n’avais pas sauvé ces enfants par bonté de cœur.

Je savais très bien à quel point j’étais ignoble.

« En fait, je voulais conclure un accord avec votre village. Pourriez-vous m’écouter ? », avais-je dit en passant au sujet principal.

« Ne me dites pas que vous êtes un autre esclavagiste ? »

« Non, je n’en suis pas un. Je n’ai pas besoin d’esclaves. Mais ce dont j’ai besoin, c’est de la nourriture. »

Et juste au moment où je le disais, mon estomac éleva la voix en se plaignant de façon grincheuse.

« Euh, je vous serais reconnaissante si vous me donniez quelque chose à manger pour l’instant », leur dis-je, un rougissement s’insinuant sur mes joues.

***

Partie 3

« Merci, c’était délicieux. »

J’avais posé ma cuillère sur la table au moment où j’avais terminé mon repas. La cuisine de Baumfetter se composait principalement de champignons, de légumes et de haricots. La saveur des légumes s’était bien imprégnée dans la soupe, ce qui avait donné un plat très savoureux. Mais le fait que j’aie eu faim y avait peut-être contribué.

Cependant, cela posait un réel problème.

« Vous ne mangez pas de viande ? »

Aucun des plats qu’ils m’avaient servis ne contenait de viande. C’était tous des plats végétariens, avec du soja comme source de protéines. Je ne connais rien à la nutrition des elfes, mais le soja peut-il vraiment remplacer la viande comme source de protéines ? Non, la nutrition des elfes n’est pas importante en ce moment. Le problème est un peu plus profond que cela.

« Nous ne pouvons pas chasser pendant cette saison. Nous avons de la viande séchée, mais… », s’excusa le vieil elfe.

Pas de viande, alors.

Je pouvais produire des Essaims Travailleurs en utilisant des champignons et des légumes verts, mais j’avais besoin de viande pour produire tout autre type d’essaim. Il me fallait de la viande si je voulais augmenter mes forces. Peu importe contre qui j’allais faire la guerre, je devais augmenter nos effectifs afin d’accorder à l’Essaim ce qu’il désirait.

La conscience collective m’avait informée que l’essaim recherchait la victoire, même si les conditions que je devais remplir pour cette victoire m’étaient totalement et complètement inconnues.

« Je vois. C’est le plan B. »

Je m’étais dit que cela pourrait être le cas une fois que j’aurais découvert qu’il s’agissait d’un village elfique, j’avais donc un plan de secours en tête.

« Ces esclavagistes traînent-ils toujours par ici ? »

« Oui, ils sont un sérieux problème pour nous. Ils travaillent aussi comme braconniers et perturbent constamment les terres autour d’ici. », répondit le vieil elfe.

« C’est vrai. Dans ce cas, est-ce bon si je les tue ? »

Ma question était désinvolte, pour ne pas effrayer le vieux du village.

« Les tuer ? »

Ses yeux s’étaient élargis.

« Oui. Ils causent des problèmes à votre village, n’est-ce pas ? Je serais plus qu’heureuse de les éliminer pour vous. », avais-je répondu.

« Je vois… C’est donc le marché que vous souhaitez conclure avec nous. »

« C’est bien ça. Je suis contente que vous compreniez vite. »

En gros, je voulais conclure un accord avec eux pour qu’ils nous paient pour sécuriser la zone. Si la zone n’était pas sûre, ce serait pratique pour nous. Je leur avais fait une offre qu’ils ne pouvaient pas refuser. Il valait mieux pour eux se placer sous notre protection que de vivre dans la crainte que leurs enfants soient enlevés par des esclavagistes… c’est-à-dire tant qu’ils pouvaient accepter les apparences grotesques des Essaims.

« Et que demanderiez-vous en retour ? »

« Autant d’ingrédients frais que possible. Bien sûr, dans la mesure où cela ne met pas de pression sur le village. »

J’utiliserais ces ingrédients pour me nourrir et produire des essaims de travailleurs. Le fait de devoir me procurer de la nourriture comme si j’étais une des unités du jeu était un aspect gênant que le jeu lui-même n’avait jamais eu.

« Ça ne nous dérange pas, mais est-ce vraiment tout ce dont vous avez besoin ? » me demanda l’ancien

« Il y a effectivement une autre condition, c’est que vous ne regardiez pas ce que nous faisons avec les cadavres des braconniers et des esclavagistes », avais-je répondu avec un mince sourire.

« Leurs… cadavres ? »

« C’est ça. Leurs cadavres. »

Et c’était là qu’était le plan B : utiliser les cadavres des hors-la-loi comme source de nourriture. Je pouvais tuer ces gens sans que personne se plaigne et les utiliser comme ingrédients.

Après tout, c’était là que résidait la force de l’Arachnée : elle piétinait les autres factions, les consommait, et se multipliait, pour répéter le même cycle avec la faction suivante. Il y avait d’autres factions capables de dévorer la concurrence, mais l’Arachnée était la plus forte d’entre elles.

Plus l’essaim tuait d’ennemis, plus leur nombre augmentait, permettant un massacre à une échelle encore plus grande. Forger ce genre d’empire diabolique était l’essence même du style de jeu de l’Arachnée.

« Alors, ne demandez jamais ce que nous faisons de leurs corps. Ça n’a rien à voir avec vous. », exigeais-je.

« Compris. Je suppose que c’est bon », répondit l’elfe, en hochant prudemment la tête.

C’était un acte de diplomatie qui n’aurait pas eu lieu s’il s’agissait d’un établissement humain. Le fait qu’ils soient des elfes m’avait permis de conclure ce marché.

« Nous viendrons régulièrement pour collecter nos ressources. Oh, et j’ai une question : pouvez-vous me dire où se trouve la ville la plus proche ? De préférence une ville qui a un commerce et un marché de viande. »

« La ville de Leen à l’ouest ressemble à ce que vous cherchez. Il y a un grand bazar là-bas, bien que nous ne l’utilisions pas beaucoup. »

Naturellement, mon plan ne s’était pas arrêté aux braconniers et aux esclavagistes.

« Merci. Bien, je vais faire patrouiller la zone par ces petits, donc si vous détectez des intrus, sonner juste une sorte d’alarme et ils s’en débarrasseront en un clin d’œil. »

Ceci conclut mon travail ici pour le moment. Il ne restait plus qu’à voir si mon expérience à venir porterait ses fruits.

☆☆☆**

J’avais fait traîner le chef des esclavagistes jusqu’à la base de l’Arachnée. Il était ligoté et bâillonné par les fils des Essaims, incapable même de crier, car il était entouré de dizaines d’Essaims. Je me sentais presque mal pour lui, mais le fait de savoir qu’il avait essayé d’enlever ces enfants elfes et de les transformer en esclaves avait mis ma sympathie à l’épreuve.

Une personne qui avait orchestré un acte aussi cruel méritait-elle de la pitié ? Je ne le pensais pas. J’avais fixé froidement les yeux de l’homme qui m’avait suppliée d’avoir pitié.

« Enlevez les fils de sa bouche. »

« Comme vous le souhaitez, Votre Majesté. »

À mon commandement, un essaim Éventreur avait utilisé ses faux pour retirer les fils qui gardait sa bouche fermée. Les lames avaient légèrement entaillé ses lèvres, mais vu ce que cet homme avait essayé de faire à ces enfants, il l’avait bien cherché et même plus.

« Qu-Quoi... !? Qu’est-ce que c’est que ces choses !? Qu’est-ce que vous allez faire de moi ? ! », cria l’homme.

« Tais-toi. »

J’avais marché sur sa tête, en pressant mon talon dans sa tempe.

« Je ne veux pas entendre un mot. »

J’avais senti une sorte de veine sadique jaillir en moi.

Non. Mauvaise, mauvaise fille. Je ne me laisserai pas emporter par les pensées de l’Essaim.

« Dis-moi. As-tu entendu parler de l’Arachnée ? »

« Euh, non. C’est la première fois que j’en entends parler. C’est une sorte d’organisation ? Est-ce que ces… choses… en font partie ? »

« Ferme là. »

Je lui avais donné un léger coup de pied à la tête pour mettre fin à ses bavardages.

« C’est moi qui pose les questions ici. »

Il ne savait pas non plus pour l’Arachnée, ce qui aurait été impossible dans le monde du jeu. C’est ce que je soupçonnais. Ce n’est pas du tout le monde du jeu.

« Si tu n’as aucune information, je suppose que je n’ai plus besoin de toi. »

« Attendez ! Ne me tuez pas ! Je ferai n’importe quoi ! Je vous donnerai des esclaves ! J’ai plein de jolis petits garçons ! Ils vous satisferont à coup sûr ! Alors s’il vous plaît… ! »

L’entendre supplier pour sa vie m’avait donné envie de me boucher les oreilles. Le fait même qu’il essayait de me soudoyer me donnait mal au ventre.

« Oh, je ne te tuerai pas. Je vais te mettre à profit. »

Je m’étais approchée d’un certain objet qui se trouvait à côté de moi.

C’était un four à fertilisation.

J’avais demandé aux essaims Travailleurs de le produire à l’avance. Si je devais décrire à quoi cela ressemblait, c’était comme une multitude d’utérus humains qui avaient été extraits et cousus à la hâte. Ce n’était certainement pas une forme que l’on aimerait trop imaginer.

J’avais chargé toute la viande séchée de cerf et de lapin que j’avais obtenue du village des elfes dans le four à fertilisation, puis j’avais parlé à la construction, en l’ordonnant clairement :

« Essaim parasite. »

Le four à fertilisation commença à se tordre et à pulser, faisant des bruits visqueux et répugnants au moment où l’utérus gonflait. Une petite griffe avait percé la chair de fabrication, et la créature à laquelle elle appartenait avait été poussée à l’air libre.

Elle ressemblait à un petit scorpion, ou peut-être à quelque chose de plus proche de la célèbre et grotesque araignée chameau. Cette horreur nouveau-née était un Essaim Parasite, et elle allait bientôt jouer un rôle essentiel dans la réussite du plan B. Il n’avait aucune capacité de combat, mais il possédait une compétence particulière.

« Tu es un esclavagiste, n’est-ce pas ? » demandai-je, en laissant l’Essaim Parasite se glisser sur ma main.

« Oui. Mais je n’attaquerai plus les elfes. Vous avez ma parole. » La voix désespérée du chef commença à se fendre.

C’était bien sûr un mensonge évident. Si je le laissais s’échapper, il attaquerait à nouveau les elfes. Mais si je l’utilisais plutôt à mon avantage, ce serait un problème tué dans l’œuf.

« Je pense qu’il est temps que tu découvres le goût de l’esclavage. »

Avec ça, j’avais enfoncé de force l’Essaim Parasite dans la bouche de l’homme.

Il lutta pour recracher le vilain monstre qui s’était glissé sur sa langue, mais l’Essaim Parasite s’était enfoncé plus profondément à l’intérieur. Et une fois qu’il s’était fixé dans sa gorge, il répandit de minuscules tentacules dans tout le corps de l’homme, qui avait finalement atteint son cerveau.

« Ah, aah, aahhh, aaahhhh... »

L’homme eut des spasmes à plusieurs reprises, et après avoir vomi une fois, il était devenu complètement immobile.

« Défaites ses fils », avais-je ordonné.

Les Essaims Éventreurs avaient déchiré les fils qui le liaient.

« Debout. »

L’esclavagiste se releva, comme je le lui avais ordonné.

J’avais alors ordonné : « Saluez la reine. »

« Saluez la… reine… »

Le négrier m’avait obéi avec des yeux creux.

Oui, comme son nom l’indiquait, l’Essaim Parasite s’était accroché à ses victimes, les transformant en marionnettes qui obéissaient à tous les ordres de son maître — ou maîtresse, dans mon cas —. Si je lui ordonnais de se suicider, cet homme prendrait toutes les mesures possibles pour se tuer.

Cette unité avait de nombreux usages. Elle vous permettait de prendre le contrôle de puissantes troupes ennemies ou de vous faire passer pour l’unité d’une faction ennemie, que vous pouviez ensuite utiliser pour repérer ou même attaquer les travailleurs de l’ennemi.

En plus de la simple tactique des ruées de l’Essaim Éventreur, l’Arachnée était également capable de stratégies plus complexes qui permettaient d’attaquer l’ennemi au moment où il était le moins préparé. C’est ce qui en faisait une faction si amusante à jouer, et c’était pourquoi j’étais si attachée à ses unités, à commencer par les Essaim Éventreur. D’autres factions avaient leurs bons côtés, c’était sûr, mais je ne pouvais pas m’empêcher d’aimer l’Arachnée d’avantage.

« Voilà. Maintenant, tu sais ce que c’est que d’être un esclave. »

Le plus terrible, c’était que la conscience de l’esclave était toujours là. L’Essaim Parasite liait sa liberté dans son corps, mais ses sens et sa conscience restaient tels quels. Il pouvait sentir l’essaim parasite s’accrocher à l’intérieur de sa gorge et les tentacules s’étendre jusqu’à son cerveau.

C’était un véritable enfer.

Ses sens étaient entièrement intacts, mais chacune de ses actions était dictée par quelqu’un d’autre. C’était un cauchemar. Je ne pouvais pas imaginer ce que l’on ressentait lorsqu’une créature s’emparait de notre gorge et de notre cerveau.

Mais cet homme était un esclavagiste, devenir esclave était le seul sort qui lui était destiné. Je pourrais le dire avec une honnêteté parfaite et sans la moindre hésitation. Bien fait pour toi, racaille.

« Tu as un travail très important devant toi. Un travail crucial, même, donc tu ferais mieux de le suivre. Non pas que tu aies vraiment le choix en la matière. »

Et avec ces mots, mon plan B avait été sérieusement mis en place.

Le plan B était d’obtenir de la viande par des moyens non agressifs. Pour l’instant, nous ne pouvions pas faire la guerre, mais nous devions quand même nous y préparer. C’était pour cette raison que j’avais proposé ce compromis.

Je ne saurai pas si cela marchera si je n’essaie pas. Après tout, c’est un territoire que je ne connais pas du tout, alors on ne sait pas quels problèmes pourraient surgir. Des obstacles imprévisibles ou la société elle-même pourraient se dresser sur mon chemin et essayer de m’empêcher d’atteindre mes objectifs.

Mais cet adage est certainement vrai : on ne sait jamais tant qu’on n’a pas essayé.

***

Chapitre 2 : Plan B

Partie 1

Le chef des esclavagistes prit un chariot et se dirigea vers la ville de Leen. Je l’avais accompagné. Un seul Essaim Éventreur était présent, il se tenait caché dans le chariot. Les portes de la ville recevaient un trafic constant de colporteurs, elles étaient donc laissées ouvertes.

Nous avions réussi à entrer dans la ville sans trop d’interrogations. Grâce à cela, notre cargaison — et l’Essaim Éventreur qui la gardait — était passée inaperçue alors que nous entrions dans Leen. Si nous avions été inspectés, j’avais prévu de calmer le garde en lui enfonçant rapidement un Essaim Parasite dans la gorge, mais il semblerait que mes inquiétudes étaient inutiles.

Au pire, j’aurais fait abattre les soldats par l’Essaim Éventreur et tourné le chariot de 180 degrés pour fuir Leen. En choisissant cette option, nous n’aurions plus jamais pu y retourner.

« Alors, où pourrais-je trouver le tailleur local ? »

Dans la grande ville de Leen, ma première tâche consistait à trouver un tailleur.

« Ahh, ça doit être là. »

En descendant la rue principale de Leen, nous avions trouvé un magasin qui exposait des vêtements élégants. Cela semblait être exactement le genre d’endroit que je cherchais. J’avais demandé à l’esclavagiste d’arrêter le chariot, puis nous étions descendus tous les deux, laissant l’Essaim Éventreur surveiller notre chariot.

« Bienvenue. Oh, c’est vous. L’esclavagiste. Que nous voulez-vous ? »

Alors que nous étions d’abord accueillis avec un sourire de vendeur, le commerçant changea vite d’attitude en voyant l’esclavagiste. Apparemment, les gens dans ce monde désapprouvaient ceux qui faisaient le commerce d’esclaves. C’était une bonne chose, j’étais heureuse d’apprendre que les citoyens de cette ville étaient des gens bien.

Inversement, si j’avais appris que ce monde accueillait l’esclavage, j’aurais été terriblement ennuyée.

« Je suis venu… pour vendre des vêtements. »

Le chef des esclavagistes était dominé par l’Essaim Parasite, ce qui signifie par le grand Essaim et par moi-même, le forçant à parler contre sa volonté. Normalement, il crierait à l’aide et supplierait d’être sauvé du monstre qui se trouvait dans son corps, mais au lieu de cela, il s’était mis à faire du troc avec l’employé.

« Des vêtements ? Vous voulez dire les choses que vous avez pillées aux elfes ? Personne ne veut des fils que vous avez arrachés à ces gens. Leurs vêtements sont bien trop miteux pour notre établissement. Nous ne vendons que des vêtements de la plus haute qualité. Maintenant, partez. Ouste, ouste. »

Après tout, il y avait une discrimination contre les elfes, même s’ils essayaient de vivre aussi bien qu’ils le pouvaient grâce aux bienfaits de la forêt. Je suppose que les humains de ce monde supposaient que les elfes étaient en quelque sorte des barbares. Comme c’est irritant.

« Non. Des vêtements que j’ai achetés… à un marchand. »

J’avais imaginé une histoire au préalable : il avait vendu des esclaves et avait reçu ces vêtements en guise de paiement. Cela pouvait paraître suspect, mais c’était la seule histoire plausible que j’avais pu trouver.

J’avais intensément prié pour que l’homme y croie. Debout à l’ombre du chariot, je ne pouvais transmettre mes souhaits que par les airs.

« Bien. »

Le commerçant avait fini par céder.

« Montrez-moi donc votre marchandise. »

Le chef des esclavagistes sortit un coffre rempli de vêtements du chariot et le posa sur le comptoir.

« C’est… »

Il sortit quelques robes d’apparence coûteuse, tissées avec des fils de soie par les Essaims Travailleurs. La boîte était remplie de dizaines de robes, allant de vêtements de tous les jours à des robes du soir qui n’auraient pas l’air déplacées pour un grand bal. Le commerçant les regardait avec admiration.

Merci, mes doux petits Essaims Travailleurs. Votre travail est apprécié !

« C’est incroyable », dit le commerçant, en examinant attentivement les robes.

« Je n’ai jamais vu de vêtements comme ceux-là. Les nobles vont se les arracher. »

Il était carrément fasciné par le toucher agréable des fibres et par la complexité des motifs.

« Combien… allez-vous les acheter ? » demanda l’esclavagiste.

« Pour des vêtements comme ceux-ci ? Vingt mille floria semblent être une somme correcte. »

Très bien, il est temps de faire un peu de bon vieux marchandage.

Après avoir interrogé les elfes à ce sujet, j’en avais conclu que je vendrais les robes pour au moins 30 000 floria. Mais c’était la première fois que je marchandais, donc je n’étais pas sûre de bien le faire… mais je devais faire ce que je pouvais. Nous avions besoin d’autant d’argent que possible, et nous devions l’obtenir légalement.

« Trop peu. Vous pouvez… payer plus cher. Si vous ne me donnez pas quarante mille, j’irai dans un autre magasin. »

« Bien. Trente mille floria, alors. Je ne les prendrai tous pour cette somme, et pas un seul floria de plus. »

Je m’attendais à ce que les négociations durent plus longtemps que ça, mais elles s’étaient terminées en un clin d’œil.

« Aucune objection. C’est… conclu », dit l’esclavagiste, qui poussa ensuite le coffre vers le commerçant.

Nous aurions probablement pu négocier davantage, mais l’échec des négociations ici pourrait avoir un impact sur nos affaires à l’avenir. Même en considérant qu’il aurait pu nous tromper à cause de notre inexpérience, nous aurions dû quand même faire un compromis pour 30 000 floria.

« Voilà, trente mille floria. Prenez-les. »

Après avoir accepté le coffre, le commerçant remit au chef des esclavagistes un sac rempli de pièces de monnaie et porta avec enthousiasme le coffre à l’arrière du magasin.

C’était la première étape de mon plan.

Mon intention initiale était de donner ces robes aux elfes et de les faire aller à Leen pour les vendre, mais ils semblaient craindre la ville et refusaient de s’en approcher. Je pouvais certainement comprendre pourquoi. Avec des gens comme les esclavagistes dans les environs, il était tout à fait naturel que les elfes ne souhaitent pas aller à cet endroit.

Les enseignements d’un soi-disant Dieu de la Lumière déclaraient que les dieux de la nature, que les elfes habitant la forêt vénéraient, étaient des divinités maléfiques. Les elfes étaient traités comme des hérétiques et des barbares, marqués comme des cibles que les esclavagistes pouvaient « légalement » capturer et vendre pour de l’argent. Je me souciais peu de religion, mais même moi, je croyais que les gens devaient être libres de vénérer qui ils voulaient ou ce qu’ils voulaient.

Ce n’était pas comme si l’Arachnée était assez faible pour dépendre d’un quelconque dieu. La seule que l’Essaim vénérait était sa reine. Pour leur reine, ils offraient leur vie ou tuaient pratiquement n’importe quelle cible. L’essaim d’Arachnée n’avait pas besoin du pardon d’un dieu quelconque. Le pardon de leur reine était tout ce dont ils avaient besoin, et leurs actions étaient toujours dictées par sa volonté à travers la conscience collective.

Pour le moment, il ne semblait pas que j’aie à m’inquiéter de la possibilité que l’Essaim se révolte contre moi.

« Très bien, c’est l’heure de la prochaine étape de notre voyage de shopping. Et c’est important », avais-je dit, ce qui avait incité l’homme sous mon contrôle à conduire le chariot jusqu’à notre prochaine destination.

Et cette destination était…

« La viande ! De la viande fraîche et bon marché ! Achetez de la viande de la meilleure qualité ici ! »

Oui, nous nous étions rendus chez le boucher.

Vous voyez, mon plan B était le suivant : je vendrais des vêtements fabriqués par mes Essaims Travailleurs et je les utiliserais pour acheter de la viande. C’était le plan d’expansion le plus pacifique et le plus ennuyeux de l’histoire des plans d’expansion. Mais l’Essaim semblait l’approuver, car il n’y avait pas de conflit dans la conscience collective.

Savoir qu’ils étaient d’accord avec mon idée avait été un énorme soulagement. Je n’étais pas sûre de ce que j’aurais fait s’ils avaient commencé à attaquer des gens au hasard. C’était un obstacle à ma politique d’expansion pacifique.

Mais il y avait d’autres obstacles potentiels. Par exemple, le chef des esclavagistes pouvait être arrêté par les forces de l’ordre de la ville en raison de son statut social, ou bien l’on pouvait nous interdire l’accès à Leen. Un autre obstacle était la possibilité de ne pas être capable de vendre les vêtements, ou de ne pouvoir les vendre qu’à bas prix.

Enfin, l’Essaim pouvait refuser mon approche passive et se rebeller, puis attaquer au hasard la région environnante. Avec le recul, je n’aurais probablement pas dû m’inquiéter de cela.

La reine était le noyau de la colonie, et la colonie ne pouvait pas s’opposer à la volonté de la reine. L’essaim resterait éternellement fidèle à la reine… c’est-à-dire à moi. Je pourrais le dire avec confiance maintenant, mais cela ne signifiait pas que j’allais ne prendre aucune mesure de prudence. Je craignais toujours de finir par mériter leur colère, d’une manière ou d’une autre.

Mais cela suffirait pour l’instant. Au moins, ils me sont fidèles pour le moment.

Bref, passons.

« Donnez… de la viande », dit l’esclavagiste en descendant du chariot.

« Oui, mon ami. Qu’est-ce que vous cherchez ? »

« Autant de viande que cela peut acheter. Toute la viande. »

Il avait donné le sac de 30 000 floria qu’il avait reçu plus tôt sur le comptoir.

Le boucher avait l’air perplexe.

« Organisez-vous une fête ou quelque chose comme ça, monsieur ? »

« Est-ce… important ? Donnez-moi… de la viande. »

C’était, pour ainsi dire, effectivement un festin, car la viande serait engloutie. Mais mentionner nos véritables motivations ici était probablement une mauvaise idée.

« Euh, je ne suis pas sûr de pouvoir vous en donner pour votre argent… »

« De la viande non transformée fera aussi l’affaire. »

Ce que nous faisions était en fait la même chose que d’aller chez le boucher du quartier et de déposer de grosses liasses de billets sur son comptoir, en exigeant tout ce qu’il avait. C’était une idée assez folle, et je n’aurais pas été surprise si le plan m’avait explosée au visage à ce moment-là.

« Même avec la viande non transformée, il n’y en aura que pour quinze mille floria », déclara le boucher, toujours déconcertés.

« Si vous avez besoin d’autant de viande, vous devrez aussi aller dans d’autres magasins. »

Je me sentais un peu mal pour ce type.

« Dans ce cas, je vais tout acheter pour quinze mille floria. »

« D’accord. Je vais tout préparer, donnez-moi juste quelques instants. »

C’était un autre compromis, mais je n’avais pas vraiment d’autres options. Je dépenserais 15 000 ici, et les 15 000 autres ailleurs.

« Tenez, quinze mille floria de viande. »

Le boucher chargea une caisse pleine de viande sur le comptoir.

« Vous n’avez pas précisé quel genre de viande vous vouliez, alors j’en ai mis de toutes les sortes. »

Cela faisait beaucoup de viande. Et j’étais une vraie carnivore. Steaks de Hambourg, viande grillée, ragoût de bœuf, etc. La viande était ma nourriture principale, mais en manger autant me faisait grossir.

De plus, il n’y avait aucun moyen de la garder fraîche jusqu’à la base. N’ayant pas le choix, je fais mes adieux à mes rêves de steaks et de hamburgers en pleurant. Mais les hamburgers que maman faisait étaient vraiment les meilleurs.

« Quinze mille floria. »

L’esclavagiste remit l’argent au boucher.

« Merci pour votre patronage. Profitez de votre fête, monsieur. »

Oh, nous le ferons. Ce sera un beau banquet.

Nous étions allés chez quelques autres bouchers, dépensant les 15 000 floria restants pour acheter plus de viande ainsi que de la literie et des meubles pour rendre mon espace de vie un peu plus accueillant.

Les Essaims Travailleurs pouvaient produire des draps plus doux que la soie, mais faire un lit confortable était au-delà de leurs capacités. Tout ce qu’ils pouvaient faire était de meubler mon lit avec de la paille. Mais à partir d’aujourd’hui, je pourrais enfin dormir à nouveau dans un lit confortable.

« Ouf… »

Après avoir voyagé dans une ville inconnue et avoir marchandé les prix, je m’étais sentie un peu fatiguée.

« C’est assez pour aujourd’hui. Acheter trop nous ferait paraître suspect… bien qu’il soit peut-être trop tard pour cela. »

Sur ce, nous avions fait demi-tour vers la base de l’Arachnée. C’était la fin de cette journée. Du moins, ça aurait dû l’être.

***

Partie 2

Je m’étais détendue dans le wagon, laissant le chef des esclavagistes tenir les rênes. En m’enfouissant le visage dans ma literie nouvellement achetée, j’avais profondément respiré son agréable parfum. Apaisée par cette odeur fraîche, et rassuré par la présence de l’Essaim Éventreur qui veillait sur moi, je m’étais mise à somnoler.

Mais je ne savais pas quoi faire ensuite. J’avais acheté une grande quantité de viande chez les bouchers de la ville, ce qui me permettrait d’augmenter considérablement le nombre d’essaims, mais à quoi allais-je les utiliser ?

L’essaim croyait que je les guiderais vers la victoire. Mais la victoire sur quoi ? Souhaitaient-ils conquérir le monde entier ? Ou y avait-il une autre sorte de triomphe qu’ils souhaitaient ? Quel genre d’objectif voulaient-ils que j’atteigne ?

Tout ce que je pouvais entendre dans la conscience collective, c’était des voix criant à la victoire, mais aucune d’entre elles ne décrivait ce que cette victoire représentait. Ils avaient simplement dit qu’ils souhaitaient que la reine de l’Arachnée — moi-même — les mène à la victoire. En réponse, je ne pouvais donc que me tourmenter pour tenter de comprendre ce que cela signifiait.

Même ma tentative était transmise à l’essaim par la conscience collective. Ils continuaient quand même à crier victoire. Mais s’ils ne savaient pas comment définir cette victoire, qu’est-ce que j’étais censée faire ?

« Dis-moi, Essaim. »

J’avais levé mon visage des couvertures, en regardant l’essaim qui veillait sur moi.

« Que veux-tu que je fasse ? »

L’essaim Éventreur avait légèrement incliné la tête dans un geste qui impliquait qu’il ne comprenait pas tout à fait ce que je demandais.

« Ce que nous désirons ardemment, c’est la victoire, Votre Majesté », répondit-il.

« Mais de quelle sorte de victoire s’agit-il ? Une conquête du monde ? La formation d’une nation ? »

J’aurais pu demander directement à la conscience collective, mais j’avais préféré parler face à face. Je voulais entendre ce que l’Essaim avait à dire. Il était peut-être lié à la conscience collective, mais à l’heure actuelle, cet individu était séparé des autres, remplissant la tâche de défendre la reine. Peut-être que sa réponse serait différente.

Quel genre de victoire cherche-t-il exactement ? Souhaite-t-il conquérir ce monde après tout ? La « victoire » consiste-t-elle à former un empire d’Arachnée ? Y a-t-il d’autres conditions de victoire auxquelles je n’ai pas pensé ?

« Je ne sais pas. Cependant, nous avons simplement un immense désir de victoire. Nous ne désirons rien d’autre que la victoire, et cela ne changera jamais. Nous sommes sûrs que vous serez en mesure de nous guider vers la victoire que nous désirons, Votre Majesté. Nous vous faisons confiance jusqu’au bout et nous souhaitons vous servir de mains et de pieds pour atteindre la victoire. Nous sommes certains que vous serez en mesure de nous guider, Votre Majesté. »

« Vous, les gars… »

La pression était là. L’Essaim me faisait entièrement confiance pour le moment, mais si je me trompais dans mon « commandement », il y avait le risque qu’il se révolte et me transforme plutôt en ingrédients pour la prochaine génération d’Essaims. Le fait d’être lié à leur conscience ne faisait qu’exacerber cette peur.

Malgré le fait qu’ils étaient mes insectes charmants et bien-aimés, ils restaient tout de même des monstres terrifiants. Je devais agir de manière à ne jamais les décevoir. Cela dit…

« C’est compliqué », chuchotais-je à personne en particulier.

Ça l’était vraiment. Dans le jeu, vous pouviez gagner parce que vous étiez face à quelqu’un d’autre. Mais mes recherches n’avaient pas abouti jusqu’à présent et ne s’étaient étendues qu’à une petite partie du monde. Les ennemis que j’avais étaient tout au plus les braconniers et les esclavagistes qui dérangeaient le village des elfes, et ils n’étaient pas de taille face à l’essaim.

Contre qui étais-je censé gagner ? J’avais besoin de mener mes adorables petits Essaims, mais vers quoi, exactement ? Qualifier cette situation de « compliquée » aurait été un euphémisme. Je n’avais pas d’ennemis à l’heure actuelle, pas de but concret. Que combattrais-je, et que gagnerais-je à me battre ? Contrairement au jeu, il n’y avait pas d’adversaire précis.

Soudain, la voiture s’était arrêtée.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

J’avais jeté un coup d’œil à travers la toile du chariot pour voir ce qui nous avait fait nous arrêter.

Devant nous, plusieurs personnes vêtues d’une armure de cuir se tenaient en formation. Ils avaient des arcs courts à la main, et leurs flèches étaient encochées et pointées vers mon esclavagiste-marionnette. Je pouvais sentir le danger, il était clair à leurs yeux qu’ils étaient à la recherche de sang.

« Moisei ! »

Un homme, qui semblait être leur chef, éleva la voix vers l’esclavagiste.

« On dirait que tu as fait un vrai profit aujourd’hui, espèce de chacal ! Mais tu n’as pas oublié la dette que tu nous dois, n’est-ce pas ? »

Ugh. Non seulement c’est un esclavagiste, mais il a aussi une dette ? Il est vraiment inutile.

« Je vais prendre ta cargaison comme, euh, une petite garantie pour ta dette. »

Je ne pouvais pas les laisser faire ça. C’était ma précieuse cargaison, pas la sienne.

« Vérifiez chaque recoin de la chose ! Allez-y ! »

Les hommes étaient entrés pour inspecter notre cargaison.

C’est mauvais.

Je n’avais amené qu’un seul Essaim Éventreur avec moi aujourd’hui. Pendant que je réfléchissais à mes chances de succès, le groupe armé encercla le corps du chariot.

« Hein ? »

Un des hommes retira une caisse pleine de viande du toit.

« Mais qu’est-ce que c’est que ça ? Ce n’est que de la viande ! À quoi tu pensais ? ! »

« Oh ! Et tu as une belle esclave avec toi, aussi. Si on vend celle-ci, ça effacera complètement ta dette, hein ? »

Ils m’avaient aussi trouvée, et apparemment ils pensaient que j’étais une esclave. Ils ne pouvaient pas imaginer que ma relation avec l’esclavagiste était tout le contraire. Je n’étais pas restée immobile pour ne pas provoquer les hommes, mais plutôt pour les regarder avec dégoût.

Donc, eux aussi sont des esclavagistes. En d’autres termes, des racailles qui valent moins que le plus mauvais chien. La société tire-t-elle un quelconque bénéfice de ce genre de gens ? Même si les esclaves ne sont pas illégaux dans ce monde, je ne peux voir en eux que des déchets vils et offensants.

« Hé, patron, si on la vendait… »

« Attendez une seconde… n’y a-t-il rien de bizarre là derrière ? »

Le voyou était tellement concentré sur moi qu’il ne l’avait pas vu.

Oui, l’Essaim Éventreur se tenant derrière moi.

Une fraction de seconde plus tard, les faux de l’Éventreur tranchèrent la tête du voyou qui s’était penchée dans le carrosse, faisant jaillir le sang de son moignon comme une fontaine. Celui-ci avait giclé, puis s’était arrêté, puis avait giclé à nouveau, correspondant aux derniers battements de cœur de l’homme. D’une certaine manière, c’était presque comique.

En quoi la mort était-elle comique, me direz-vous ? Eh bien, c’était des esclavagistes. Le même genre d’ordures qui tuaient et kidnappaient les enfants elfes. Et comme ma conscience était liée à l’esprit collectif de l’Essaim, je pouvais en tuer des centaines sans ressentir le moindre sentiment de culpabilité.

J’avais déjà décidé qu’il n’y avait rien de mal à tuer des gens comme eux.

« Quoi… ? Qu’est-ce que tu as fait ? ! »

« Boss ! C’est un monstre ! Il y a un monstre ici ! »

Les hommes armés avaient été pris de panique lorsque l’Essaim Éventreur déchira le toit du chariot et en était ressorti, puis chargea sur eux. Je n’avais pas eu besoin de donner d’ordres. Tout ce que j’avais à faire était d’informer la conscience collective que ces hommes étaient dangereux.

« Merde ! Tirez ! Tuez cette foutue chose ! »

Le patron des ruffians tira avec son arc court vers l’Essaim Éventreur, mais la flèche avait simplement rebondi sur son exosquelette. Le claquement métallique de la flèche fut bientôt suivi par des cris.

« Putain de monstre ! »

Les cinq autres avaient réalisé que leurs flèches étaient inutiles, et sortirent aussitôt des hallebardes et des claymores pour défier l’Éventreur. Les flèches étaient peut-être déviées comme si elles n’étaient rien, mais ces lourds morceaux de métal occasionnaient des dégâts.

Les bras de l’Essaim, qui ressemblaient à des faux, furent arrachés et ses crocs enfoncés. Plus l’Éventreur se battait, plus il était en lambeaux, et sa forme finissait par être irrémédiablement mutilée. Alors même qu’il était mourant, il agitait ses faux dans une tentative désespérée de me protéger, mordant mortellement l’ennemi avec ses crocs et l’étourdissant avec son dard venimeux.

C’est assez. Tu peux arrêter maintenant.

Du moins, c’était ce que je voulais dire, mais j’avais été trop lâche. Au lieu de cela, j’avais laissé l’Essaim Éventreur mourir à ma place. C’était le choix rationnel pour défendre la reine — mais malgré cela, des mots de condamnation et de culpabilité firent surface dans mon cœur.

L’Éventreur déchiqueta les ruffians restants, les poignardant avec son dard. Ce fut une bataille vraiment sauvage. Mais l’ennemi riposta avec défi, blessant gravement l’Éventreur. Je pouvais sentir son impatience à travers la conscience collective.

« Repliez-vous ! Bougez, bougez ! »

Finalement, l’Éventreur coinça les trois membres restants du groupe, mais ils avaient immédiatement fui la scène. Ils montèrent sur leurs chevaux et galopèrent le long de la voie principale pour s’échapper.

« Essaim Éventreur ! »

Maintenant que les combats avaient cessé, je m’étais précipitée à ses côtés.

« Tu ne vas pas bien, n’est-ce pas ? »

Le corps de l’Éventreur avait été mutilé. Les hallebardes lui avaient arraché les jambes, et le coup d’une claymore lui avait fendu la tête. Les Essaims Éventreurs étaient des unités de combat initialement destinées aux ruées de début de partie, et en tant que telles, elles n’étaient pas si puissantes. Si l’ennemi déployait des unités qui avaient amélioré leurs défenses et autres, elles pouvaient être vaincues assez rapidement.

Et pourtant, j’avais imposé une telle responsabilité.

« Votre Majesté… Êtes-vous indemne ? »

« Je vais parfaitement bien. Mais toi… »

L’Essaim Éventreur s’inquiétait déjà pour moi.

« Soyez rassurés. Nous sommes tous en un, et un en tous. Ma conscience restera dans le collectif, nous n’avons donc pas à craindre la mort. Ce qui nous effraie le plus, c’est la possibilité que vous tombiez dans un piège, Votre Majesté… Et donc, vous voir en sécurité nous met à l’aise… »

Après avoir prononcé ces dernières paroles, l’Essaim Éventreur quitta ce monde.

Non, il n’était pas parti. Sa volonté était restée dans la conscience collective formée entre moi et les innombrables autres Essaims.

C’est vrai, l’Essaim n’avait pas connu la mort. Jusqu’à l’extermination du tout dernier de leur espèce, la conscience de cet unique Essaim serait préservée au sein du groupe comme un simple scintillement dans une flamme éternelle. Le noble désir de cet Essaim s’attarderait dans la conscience collective, partagée par ses frères et transmise à la génération suivante de l’Essaim.

D’une certaine manière, les Essaims étaient immortels. Tant que la reine qui leur servait de noyau et que la conscience collective restait en place, leur présence persistait même si leur forme physique mourait. La volonté de ce brave Essaim qui avait combattu pour défendre sa reine ne disparaîtra jamais.

« Je suis désolée. Je ne peux toujours pas l’accepter. »

J’avais creusé un trou dans le sol au bord de la route avec l’aide de ma marionnette, et nous avions enterré le corps de l’essaim. À ma manière, j’avais pleuré sa mort. L’essaim n’avait pas besoin de prières, mais à ce moment, j’en avais ressenti le besoin.

Et c’était vrai. La volonté de l’Éventreur qui était mort s’attardait dans la conscience collective. Elle serait transmise à un autre Essaim et réapparaîtra un jour devant moi, en jurant une fois de plus son allégeance. C’était la force du collectif de l’Arachnée.

Quant à moi, cependant, j’étais un individu avec mon propre ensemble d’émotions, et je n’étais pas assez volage pour accepter simplement qu’un autre prenne sa place. Il s’était battu courageusement jusqu’au bout, et je ne pouvais accepter que ses efforts soient anéantis.

Je venais d’être témoin d’une mort. C’était, en gros, le premier sang qui avait été versé sous ma domination. C’était aussi la première haine réelle et brûlante que j’avais jamais ressentie. Le premier regret profond que j’avais jamais connu. La miséricorde la plus passagère que j’avais jamais eue. Je ressentais une tempête d’autres émotions que je ne pouvais pas exprimer par des mots.

Mon conflit intérieur traversait la conscience collective de l’Arachnée, mais l’Essaim ne semblait pas y consentir. Peut-être était-ce dû au fait qu’un seul Essaim Éventreur avait été tué. Si nous devions partir en guerre, des centaines d’entre eux seraient sacrifiés. Le fait de voir cela se produire pour la première fois m’avait rendue très émotive. La première mort d’un de mes Essaims m’ébranla jusqu’au plus profond de moi-même.

Un autre sentiment commença à s’épanouir en moi, alors même que mon cœur était presque submergé par la conscience collective. Cela m’avait soulagée du chagrin causé par cette seule unité et m’avait inspiré à la place.

« S’ils nous frappent, nous riposterons. J’hériterai de ta volonté », ai-je dit en déposant des fleurs sur la modeste tombe de l’Éventreur.

De retour à notre base, j’avais commencé à préparer la vengeance que j’allais exiger en son nom.

Oui, j’ai enfin trouvé un ennemi à vaincre.

***

Chapitre 3 : Au nom de la revanche

Partie 1

« Ce symbole vous est-il familier ? » avais-je demandé à l’ancien quand j’étais retournée à Baumfetter, en faisant un geste pour dire que je l’avais arraché d’un des cadavres.

À un moment donné, j’étais devenue une invitée régulière du village elfe. Les villageois m’étaient reconnaissants d’avoir préservé la forêt, ou plutôt les Essaims, et m’avaient toujours accueillie avec un bol de ragoût chaud.

« Je crois que c’est le symbole d’un syndicat du crime humain, mais je ne sais pas d’où ils viennent. », répondit l’elfe, l’air un peu troublé.

« Je vois. Donc vous ne savez pas… Je suppose que c’est quelque chose que seuls les humains connaissent. »

Je ne m’attendais pas à grand-chose au début. Ces voyous armés étaient des humains, et donc la possibilité que les elfes en sachent beaucoup sur eux était mince. J’avais demandé parce que je n’avais rien à perdre, et il n’était pas surprenant qu’ils n’aient pas la réponse que je cherchais.

« Quand même, merci pour le repas. C’était super aujourd’hui. »

« Oh, n’en parlons plus. Nous vous devons beaucoup. »

Il parlait, bien sûr, du fait que j’avais fait déchiqueter les aspirants kidnappeurs de leurs enfants. Leurs parents avaient été ravis de voir leurs enfants revenir sains et saufs, mais je devais me demander si les enfants n’avaient pas été traumatisés par cette expérience.

« C’est la reine de l’Arachnée ! »

Alors que je finissais mon bol de ragoût, les deux enfants elfes en question, Linnet et Lysa, s’étaient précipités vers moi. Ils s’étaient présentés ensemble à la maison de l’ancien, apparemment joyeux et heureux.

D’après ce que m’avait dit l’ancien, Linnet avait plusieurs années de plus que Lysa. Elle l’admirait depuis qu’elle était petite. Les deux étaient des amis d’enfance et aussi proches que des frères et sœurs… sauf que leur relation n’était pas si simple. Tout leur entourage savait que Linnet était amoureux de Lysa, et ils croyaient tous les deux qu’ils finiraient par se marier à l’avenir.

Linnet était un garçon en bonne santé, avec de beaux traits et un corps solide, tandis que Lysa avait des membres clairs et minces. Les deux elfes étaient gentils, car ils étaient prêts à aller cueillir des herbes pour un elfe malade. Il semblerait que le destin les avait réunis. Les deux elfes se rendaient aussi de temps en temps chez les villageois pour leur faire des farces, ce qui leur valait de nombreux coups de fouet. Ce n’étaient là que quelques-unes de leurs nombreuses aventures téméraires. Les adultes ne désapprouvaient pas totalement leurs actes, mais ils craignaient que les deux jeunes n’aient été un peu trop téméraires.

Lysa et Linnet. Les deux jeunes gens semblaient être faits l’un pour l’autre, ils avaient été bénis par leur entourage, car tout le monde s’attendait à voir leur mariage dans le futur. Pour être honnête, je les enviais beaucoup. Je n’avais jamais eu quelqu’un comme ça dans ma vie.

« Prenez ceci, Votre Majesté ! »

« Des champignons ? »

Linnet me tendait un sac en cuir rempli de champignons.

« Les autres villageois m’ont dit que vous aimez les champignons, alors vous pouvez les avoir ! »

« Oh, merci. En trouver autant a dû être bien difficile. »

Pour être honnête, ce n’était pas moi qui aimais les champignons, mais plutôt les Essaims Travailleurs. J’aimais bien les champignons, mais je ne pouvais pas en manger autant. Il faudrait que les Essaims Travailleurs remercient Linnet et Lysa à un moment donné.

« Vos serviteurs gardent la forêt en sécurité, donc la cueillette des herbes est beaucoup plus facile maintenant. Avant, nous devions faire attention aux braconniers et aux esclavagistes, nous ne pouvions donc cueillir des champignons qu’aux alentours du village. », expliqua Lysa

Les braconniers et les esclavagistes avaient apparemment souvent rôdé autour du village avant mon arrivée, ce qui empêchait les enfants de cueillir des herbes à moins d’être accompagnés par des elfes adultes qui pouvaient repousser les assaillants.

Mais maintenant, les enfants étaient libres de se déplacer dans la forêt. Les essaims les surveillaient, éliminant complètement tous ceux qui représentaient une menace. Ainsi la forêt devenait tout à fait paisible. Linnet et Lysa en profitent probablement pour avoir de petits rendez-vous nocturnes, n’est-ce pas, les tourtereaux ?

« C’est bien ça ? Je suis heureuse de voir que mes serviteurs vous aident. »

« Oui ! Nous sommes également heureux ! »

Les elfes étaient tous naturellement beaux, c’était pourquoi les esclavagistes les avaient pris pour cible. Je ne voulais pas imaginer où les magnifiques elfes qu’ils avaient capturés auraient pu se retrouver. Mais pour l’instant, la forêt était protégée par moi et l’Essaim, les elfes innocents n’avaient donc pas à craindre d’être capturés.

C’était un peu étrange de penser qu’une faction malfaisante comme l’Arachnée faisait quelque chose de bien. Il n’était pas absolument nécessaire de se fixer sur son alignement, mais l’Essaim avait toujours une soif de victoire et un désir de domination. Et si je devais l’assouvir, il faudrait que j’aille à la guerre, que je me tache les mains de sang et que je reçoive le mépris et le dédain du reste du monde.

« Vous pouvez avoir cela aussi, Votre Majesté ! »

« Qu’est-ce que c’est ? »

J’avais inspecté ce que Lysa m’avait donné.

« Est-ce que c’est… une poupée ? »

C’était en effet une poupée faite de paille et d’herbe. Elle était recouverte de fourrure animale, et donc pelucheuse au toucher. Et contrairement à une poupée vaudou, elle n’était pas du tout malveillante ou menaçante.

« C’est un charme. Je l’ai fait avec Linnet pour qu’il vous garde en sécurité, Votre Majesté. Linnet et moi avons aussi des charmes comme celui-ci. »

« Oh, je vois. Je vous remercie. Je suis contente que vous ressentiez cela », avais-je dit en tapant Lysa sur la tête.

Il était vrai que des poupées similaires pendaient à leur ceinture.

Parmi tous les habitants du village, Lysa et Linnet nous avaient traités avec la plus grande gentillesse, et bien que nous soyons un groupe de monstres peu familiers, ils avaient gracieusement remboursé leur dette. Ils étaient bien différents des esclavagistes et de ceux de la ville de Leen, qui traitaient les elfes avec cruauté sans autre raison que leur race naturelle.

« De toute façon, j’ai reçu des champignons et un repas chaud, je suppose que je ne devrais donc pas vous imposer plus longtemps. Faites attention, vous deux. Les braconniers ne sont pas encore complètement partis. »

Après avoir remercié les elfes pour leurs offrandes, j’étais retournée à la base de l’Arachnée. Il me restait beaucoup à faire.

☆☆☆**

J’avais chargé la viande de Leen dans le four à fertilisation. Mais je n’avais pas l’intention d’utiliser cette viande pour produire des Essaims Éventreurs. J’en avais déjà beaucoup, assez pour envahir une ville si je le voulais. Au lieu de cela, j’avais des projets bien plus ambitieux pour celle-ci.

« Essaim Chevalier », avais-je commandé au four de fertilisation, qui s’était mis à tourner en réaction.

Quelques instants plus tard, une main humaine sortit de la bouche du four.

« Aaahh. »

La créature qui émergea était un autre type d’Essaim, seul celui-ci avait la moitié supérieure humaine et la moitié inférieure d’Essaim. Elle avait des yeux rouge rubis et des cheveux blancs tressés qui se répandaient sur son dos. La moitié supérieure de l’essaim chevalier était couverte d’une armure blanche. Elle avait une épée longue gainée à la taille.

Elle donnait l’impression immédiate d’être un chevalier.

« À votre service, Votre Majesté. »

Après avoir rampé hors du four à fertilisation, le chevalier araignée s’agenouilla devant moi et baissa la tête avec révérence.

« Relève la tête, Chevalier Essaim Sérignan. »

« Oui, Votre Majesté. »

C’était le Chevalier Essaim Sérignan, une unité différente des essaims Éventreur. C’était ce qu’on appelait une unité de héros. En gagnant des points d’expérience, il était capable de devenir encore plus puissant, pour finalement se transformer en une armée d’un seul homme qui pouvait faire basculer l’équilibre du jeu.

Cela dit, chaque faction pouvait produire une unité de héros, et une seule fois. En tant que telle, l’unité choisie devait être soigneusement améliorée et protégée. Augmenter ses points d’expérience sans qu’elle meure était une tâche plus formidable qu’il n’y paraissait à première vue.

Comme toutes les unités de héros des factions, le chevalier Essaim Sérignan avait sa propre histoire. L’histoire de cette unité était la suivante : il s’agissait d’un chevalier qui avait été exilé pour avoir défendu un enfant païen, et qui avait fini par être placé sous la protection de la reine de l’Arachnée.

Après lui avoir prêté serment d’allégeance, il était devenu un Chevalier Essaim. Renonçant au devoir de chevalerie et aux institutions qui perpétuaient la persécution, il décida de devenir un fier chevalier au service de la reine et de son Essaim.

C’était du moins l’histoire de sa vie. Les choses auraient pu être différentes dans cette réalité, et il y avait déjà une différence frappante.

« Tu es une femme ? »

J’avais toujours pensé que Sérignan était un homme. Du moins, il avait toujours l’air masculin quand je voyais son avatar sur mon écran d’ordinateur. Cela dit, mon ordinateur était assez vieux, donc je ne pouvais pas jouer avec des paramètres graphiques très élevés…

Le chevalier Essaim Sérignan qui se tenait devant moi avait une certaine beauté androgyne, mais un visage nettement féminin. Je pouvais voir qu’elle avait des seins sous son armure. Je m’étais demandé si elle avait toujours été une femme, et si oui, comment diable l’avais-je prise pour un homme ?

« Oui, Votre Majesté. Je suis une femme… Êtes-vous mécontente ? »

« Pas du tout. En tout cas, c’est mieux comme ça. »

Nous allions travailler ensemble à partir de maintenant, donc étant une femme mûre, j’étais plus à l’aise avec une autre femme qu’avec un homme. Si Sérignan avait été un homme, j’aurais dû en être consciente et tenir compte de ce fait lorsque je prenais des décisions autour de lui ou à son sujet.

« Très bien alors, Sérignan. Peux-tu utiliser ta capacité Mimésis pour prendre forme humaine ? »

« Oui, pour une courte durée. »

Sérignan avait une capacité spéciale appelée Mimesis, qui lui permettait de prendre la forme d’un humain ordinaire. Elle partageait cette capacité avec un autre type d’essaim, et ils pouvaient l’utiliser pour se faufiler derrière les lignes ennemies et causer beaucoup de dégâts, en supposant que l’ennemi n’avait pas d’unités capables de voir à travers le déguisement.

« Alors, peux-tu l’essayer ? »

« Selon votre volonté, Votre Majesté. »

À ma demande, Sérignan poussa un hurlement d’animal, après quoi sa moitié inférieure en forme d’araignée s’était contractée et avait rétréci avec des clics sourds, se transformant en jambes humaines. Pour le déguisement, ses jambes étaient déjà couvertes d’une armure à longue jupe.

Sérieusement, comment ai-je pu penser que c’était un mec ?

En y repensant, je m’étais rendu compte que c’était plutôt impoli de ma part. Je m’étais sentie repentie.

« C’est fait. Est-il temps pour nous de nous venger ? »

« C’est ça. Nous devons d’abord trouver l’ennemi, puis nous l’anéantirons. Nous allons les massacrer jusqu’au dernier. »

Je pouvais sentir ma volonté être balayée dans la conscience collective de l’Essaim, mais cette fois, je m’y étais totalement abandonnée. Leur conscience ne faisait plus qu’une avec la mienne.

Nous allions nous venger de notre Essaim Eventreur mort. C’était la force brute qui me poussait à avancer maintenant, et l’esprit de l’Essaim ronronnait d’approbation.

« Alors ce chevalier essaim Sérignan vous accompagnera partout où vous irez, Votre Majesté. »

« Merci. Allons donc rendre une autre visite à la ville. »

Et ainsi, j’avais mis en route mon plan de vengeance.

***

Partie 2

J’étais à nouveau dans la ville de Leen. Comme auparavant, j’avais laissé le chef des esclavagistes tenir les rênes tandis que Sérignan, un Essaim Éventreur, et moi étions assis dans le chariot. Nous étions revenus pour faire du commerce, mais il y avait une autre tâche importante à accomplir.

« Ooh! Vous êtes venus pour vendre plus de vêtements ? Dieu merci ! Ceux que vous m’avez vendus la dernière fois étaient si populaires parmi les nobles qu’ils meurent d’envie de savoir quand j’en aurai plus. »

Le commerçant du magasin de vêtements avait accepté avec joie les robes des Essaims Travailleurs. Apparemment, il avait déjà vendu tout son stock précédent à des nobles et à de riches marchands, et les nobles qui ne les avaient pas obtenues à temps réclamaient un réapprovisionnement. Bien qu’un peu gênante, leur demande avait naturellement plu au commerçant.

« Alors, comme la dernière fois ? Trente mille floria ? », demanda le commerçant, avec l’intention de payer le prix fort.

« Non. Vingt-cinq mille… ça ira. J’ai quelque chose à demander… à la place. »

Il sortit un morceau de tissu portant un symbole, le même que celui que j’avais pris à un des voyous qui l’avaient attaqué et tué l’Éventreur.

« Connaissez-vous… ce symbole ? », demanda-t-il.

« C’est… Désolé, je ne sais pas. Allez demander ailleurs, s’il vous plaît. »

Il semblait le reconnaître, mais il était évasif, ce qui montrait clairement qu’il cachait quelque chose. Je ne doutais pas qu’il connaissait le groupe auquel le symbole appartenait, mais, quels qu’ils soient, ce commerçant timoré ne voulait pas s’impliquer avec eux.

« Dois-je aller lui arracher l’information, Votre Majesté ? » demanda Sérignan.

« Non, n’y va pas. »

J’avais refusé son offre.

« Nous n’avons pas besoin de nous résoudre à lui arracher l’information. Il est toujours une source de revenus importante pour nous. »

Cet homme nous avait été utile, puisqu’il avait converti en argent les vêtements que les Essaims Travailleurs fabriquaient, et nous ne pouvions donc pas le traiter avec insouciance. Comme il avait des préjugés envers les elfes, nous avions besoin de lui en ce moment. C’était pourquoi nous nous servions de lui sans créer de vagues inutiles. Si nous devions interroger quelqu’un, il faudrait que ce soit un individu sans rapport avec nos besoins.

« Nous utiliserons notre argent pour dénicher une ou deux informateurs. Je suis sûre que nous trouverons notre source bien assez tôt », avais-je déclaré, attendant patiemment à l’intérieur du chariot au moment de notre départ.

« Hé, toi. Gare-toi. »

Comme je m’y attendais, nous avions été pris au piège par une bande suspecte après quelques tours de chariots dans les ruelles les plus sombres.

« Qui… êtes-vous ? »

« Hein ? Nous oublier si vite est une petite insulte, tu ne trouves pas ? Ne me dis pas que tu as aussi oublié ta dette envers la Familia Lisitsa », a dit l’un des hommes.

Le symbole du groupe armé qui nous avait pris en embuscade l’autre jour était fièrement affiché sur sa poitrine.

Il n’y avait pas de doute, ces hommes appartenaient au même groupe qui nous avait attaqués. Je ne m’attendais pas à les trouver aussi facilement.

« Sérignan, prépare-toi. Nous allons nous battre. »

« Comme vous le souhaitez, Votre Majesté. »

Elle se prépara à sauter du chariot, l’Essaim Éventreur se prépara aussi.

« J’ai entendu dire que tu as fait vivre l’enfer à notre patron l’autre jour. Prêt à payer le prix fort maintenant ? Ne crois pas qu’on va te donner une mort facile. On va t’arracher jusqu’à la dernière pièce et te battre si fort que tu nous supplieras de te faire sortir de là… »

Les paroles du frère du ruffian, membre de la Familia Lisitsa, avaient été coupées par la vue de Sérignan et de l’Essaim Éventreur qui bondissaient du chariot et se préparaient au combat.

« Haaah ! »

Sérignan défit sa Mimesis, exposant la moitié de son Essaim.

Elle déplaça son épée longue, qui trancha la gorge d’un des membres de la Familia. Il s’était effondré sur le sol, crachant du sang. Aux côtés de Sérignan, l’Essaim Éventreur continua à se battre avec vigueur. Avec Sérignan dans son dos, celui-ci était protégé, coupant librement six ou sept ennemis avec ses faux et ses crocs.

« Hein !? Qu’est-ce que c’est que ça ? D’où viennent ces monstres ? »

Le commandant apparent de la Familia Lisitsa s’était figé lorsque Sérignan fixa sa lame contre sa gorge.

« Bouge et tu meurs », dit Sérignan en le regardant froidement.

« Notre reine a quelque chose à te demander, bâtard. Tu serais bien avisé de répondre. Si tu ne le fais pas, ta vie sera perdue. »

Elle tourna les yeux vers moi.

« Salut. »

Je m’étais approchée de lui avec un faux sourire.

« Alors tu es de la Familia Lisitsa, n’est-ce pas ? Vous avez attaqué cette voiture il y a un moment, tu t’en souviens ? »

« Qui diable êtes-vous ? On n’a rien contre vous, on veut juste cet esclavagiste. Ne vous mêlez pas de nos affaires. »

Il semblait ne pas bien comprendre sa position.

« Oh, c’est notre affaire, d’accord. Sérignan ? »

« Oui, Votre Majesté. »

Sérignan lui planta son épée dans le corps. Il n’y avait pas besoin d’indices verbaux, la conscience collective lui transmettait directement mes ordres.

« Ah, aaah, aaaah ! »

L’homme de la Familia Lisitsa poussa une série de cris pathétiques.

« Je vais demander à nouveau. Votre Familia a-t-elle attaqué une voiture qui est passée par ici il n’y a pas longtemps ? »

« Oui, oui, c’était nous ! »

Finalement, le voyou avoua.

« Le patron a mené certains de nos hommes, et ils ont essayé de mettre la chose à sac ! Mais ils ont été touchés, alors ils se sont enfuis ! Le patron voulait se venger, c’est pour ça qu’on est venus chercher le deuxième round ! »

Il nous avait dit beaucoup de choses. Apparemment, leur patron avait renforcé la sécurité de leur manoir et avait rassemblé des forces pour nous attaquer. Il avait aussi mis à prix la tête de mon animal de compagnie. Il avait continué à bavarder, me disant des choses que je n’avais même pas demandées. Apparemment, sa loyauté envers son patron n’avait pas duré longtemps.

« Est-ce tout ce que tu sais ? »

« C’est… c’est tout. Alors, allez, s’il vous plaît. Je ne dirai à personne que je vous ai rencontré ici, alors laissez-moi juste… »

En une fraction de seconde, Sérignan lui trancha la tête.

« Bon travail, Sérignan. »

« Je suis honorée, Votre Majesté. »

Il était inutile de le garder en vie une fois qu’il avait rempli son but. Si nous l’avions laissé en vie, j’étais sûre qu’il serait allé ailleurs et aurait agité sa langue, tout comme il l’avait fait pour nous.

« Chargeons leur manoir. Je doute que le fait d’écraser une organisation criminelle me pèse terriblement sur la conscience. Je crois qu’il est temps de procéder à un bon vieux massacre à l’ancienne. »

Cela étant décidé, j’étais retournée au chariot avec Sérignan et l’Éventreur. J’étais sur le point de commettre un massacre, mais je n’avais pas ressenti la moindre culpabilité. Ces salauds avaient tué l’un des nôtres, et je ne pouvais pas leur pardonner, même si la conscience de l’Essaim tombé s’attardait au sein du collectif.

« Sérignan, Éventreur. Vous allez massacrer tout le monde dans ce manoir. Il n’y a personne qui vaille la peine d’être laissé en vie là-dedans. Arrachez leur tête. Peignez les murs en rouge avec leur sang. Cela s’applique même si certains d’entre eux ont du sang vert. »

« Compris. Tout se passera comme vous l’avez ordonné, Votre Majesté. »

Comme je l’ordonne, hein ?

Avant que je ne fasse partie de la conscience collective, ces ordres auraient certainement été les miens. À l’époque, je craignais aussi de commettre un meurtre, car la culpabilité m’aurait probablement écrasée. Maintenant, cependant, je faisais partie de l’essaim, et le feu de leur volonté avait été allumé en moi. Je ne ressentais plus de culpabilité, je ne ressentais plus de peur.

La seule chose qu’il me restait à craindre était l’absence de ces émotions très humaines.

Nous avions continué notre route jusqu’à ce que nous atteignions un grand domaine. Le manoir de la Familia Lisitsa était un lieu sordide qui sentait l’ostentation et la prospérité vulgaire.

Il était temps de commencer notre raid.

***

Chapitre 4 : Effusion naturelle de sang

Le chef des esclavagistes arrêta le carrosse devant la propriété de la Familia Lisitsa. Les membres de la Familia s’étaient précipités vers nous, furieux que nous nous soyons arrêtés à leur base pour commencer un combat.

« Hé, c’est Moisei ! As-tu enfin décidé de payer ? ! »

« Tu as fait souffrir notre patron, hein, salaud ? ! »

Plusieurs voyous sortirent hors du bâtiment les uns après les autres, entourant notre chariot et son chauffeur. Je m’étais calmée tout en regardant les choses se dérouler.

« Descends, Moisei ! Le patron a une sacrée dent contre toi ! »

Au moment où les hommes tendirent la main vers mon esclavagiste, Sérignan et l’Éventreur s’étaient mis en marche. L’épée longue de Sérignan trancha la tête des hommes, tandis que l’Éventreur s’était servi de ses crocs et de ses faux pour les déchiqueter. Tout cela s’était terminé en un clin d’œil.

« C’est fait, Votre Majesté. »

« Merci, Sérignan, et toi aussi, l’Éventreur. »

J’étais descendue du chariot.

« Très bien, faisons irruption et exterminons-les. Nous devons nous venger de celui que nous avons perdu. »

Avec cela, j’avais fait ouvrir au chef des esclavagistes la porte qui menait au domaine. Sérignan et l’Essaim Éventreur étaient entrés les premiers, et j’avais suivi derrière.

Le moment de notre vengeance était arrivé.

Faisons couler le sang et déchiquetons la chair, comme seul l’Essaim sait le faire.

☆☆☆**

« Intrus ! Nous avons des intrus ! »

L’alarme déclenchée par un des membres de la Familia Lisitsa avait été interrompue par un coup de faux de l’Éventreur. Prenant le coup au cerveau, l’homme tressaillit à plusieurs reprises avant de s’effondrer sur le sol, une mare de sang suintant sous lui.

Un autre homme qui avait été témoin de cette scène cria : « Bon sang ! Ces monstres nous attaquent ! Que tout le monde les tue avant qu’ils ne fassent un pas de plus ! »

Plusieurs hommes, avec des arcs courts et des épées longues à la main, étaient sortis du bois et nous encerclèrent.

« On peut passer, Sérignan ? » avais-je demandé.

« C’est possible. Mais cela vous mettrait en danger, Votre Majesté. »

Sérignan avait l’air un peu inquiète.

« Alors, appelons des renforts », lui dis-je, en faisant un léger signe de la main.

Comme si en réponse à ce petit geste, des crocs massifs surgir du sol, frappant un membre de la Familia qui s’avançait vers nous. Son corps avait été coupé en deux, et les deux moitiés de son corps étaient tombées au sol.

Il s’agissait des Essaims Fouilleurs.

Je les avais fait attendre à l’abri à l’extérieur des murs de Leen, puis je les avais convoqués ici en un éclair. Les Essaims Fouilleurs avaient contourné les murs en s’enfouissant sous terre, pour refaire surface sous les membres du Familia qui nous avait chargé.

C’était ainsi que vous deviez utiliser les Essaims Fouilleurs de manière efficace. Ils étaient parfaits pour les attaques-surprises, car ils pouvaient surgir à l’endroit et au moment les plus inattendus. Les Essaims Fouilleurs prospéraient là où les ennemis étaient les moins prudents, c’est-à-dire sur le sol même où ils se trouvaient.

J’avais déjà utilisé les Essaims Fouilleurs dans le passé pour renverser des bases hautement fortifiées en quelques secondes, donc le manoir d’un syndicat du crime était un jeu d’enfant en comparaison. En tant que force combinée, l’Arachnée et moi étions plus que capables de détruire ce centre criminel extravagant.

« Les perspectives sont-elles meilleures maintenant ? » demandai-je.

« Oui. Laissez-nous faire, Votre Majesté », répondit Sérignan en souriant.

« Être sous votre commandement est un vrai plaisir. Vous avez même prévu une telle situation. »

Je m’étais sentie un peu gênée par ses éloges.

Ignorant mon moment de timidité, Sérignan utilisa ses jambes instables pour sauter vers le haut. Elle atterrit avec un grand claquement sur la mezzanine pour abattre les archers de la Familia qui y était stationnée. Malgré le fait que j’étais témoin de ce qui était sans aucun doute le spectacle du massacre de mes semblables, cela m’avait paru beau et magnifique. Radieux, même.

Je regardais, envoûtée, Sérignan se frayer un chemin à travers les voyous, des gouttes de sang dansant dans l’air. La scène était tout à fait renversante : sa forme mi-humaine maniant l’épée avec adresse et grâce, la lame elle-même traînant dans les airs, et des fleurs de sang fleurissant à travers la pièce.

Tout était si éloigné de la réalité que je ne pouvais pas détourner mon regard.

« Votre Majesté ! » cria l’Essaim Éventreur alors que je regardais Sérignan se battre. Il sauta devant moi, déviant une flèche d’un coup de queue acéré.

« Merci, Essaim Éventreur. »

« Il n’y a pas besoin de me remercier. Mais vous devez être prudente, Votre Majesté. Il peut être dangereux de regarder de trop près un abattage actif. »

« Je suis désolée. Je serai plus prudente. »

Alors même qu’il me parlait, l’Essaim Éventreur dévia d’autres attaques venant vers moi. C’était peut-être une unité de début de partie, mais elle s’était quand même avérée extrêmement fiable. Je pouvais dire que je m’attachais encore plus à cet adorable insecte qui avait contribué à ma victoire.

« Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qui se passe ici !? »

Alors que les membres de la Familia combattaient Sérignan et les Essaims Éventreur et Fouilleurs, un certain individu fit irruption sur les lieux.

« C’est lui. »

Le patron de la Familia Lisitsa — qui semblait être le même homme qui avait ordonné l’attaque de notre carrosse — s’était enfin joint à la fête.

« Qui diable es-tu !? D’où viennent ces monstres !? », cria-t-il.

« Je ne vous réponds pas », lui dis-je, tandis que je le désignais.

« Prenez-le vivant. »

« Il en sera fait ainsi, Votre Majesté. »

À mon commandement, l’Essaim Éventreur s’était avancé.

« Je vous protégerai. »

Sérignan s’était avancée pour se mettre devant moi.

Les archers avaient été massacrés pour la plupart, mais on ne savait pas quand une attaque pourrait avoir lieu. J’étais donc reconnaissante d’avoir Sérignan pour me défendre. C’était rassurant, comme si j’avais mon propre chevalier. Eh bien, Sérignan était techniquement un chevalier…

« Euh, techniquement, Votre Majesté ? »

« Oh, pardon. Je veux dire, vous êtes un splendide et digne chevalier. »

Apparemment, mes pensées lui avaient été transmises par la conscience collective. Être lié à un esprit d’Essaim avait ses inconvénients, comme je venais de le voir. À savoir, ne pas pouvoir faire un monologue intérieur en paix.

« Restez en arrière ! Écoutez, les gars ! Détruisez ces monstres ! » s’écria le patron de la Familia Lisitsa.

« Quiconque en tue un reçoit un gros lot ! »

D’autres hommes surgirent des profondeurs du manoir, brandissant hallebardes et épées longues. Ils se précipitèrent sur l’Éventreur, mais des Essaims Fouilleurs apparurent sous les planches cassées, s’accrochant aux assaillants et les entraînant sous terre.

Les autres membres de la Familia se figèrent à la vue de la menace souterraine, frémissant de peur. Mais les choses étaient loin d’être terminées. Nous n’aurions de cesse de les anéantir tous et de forcer la tête du serpent à se soumettre.

« Tu penses pouvoir y arriver, Éventreur ? »

« Aucun problème, Votre Majesté. »

L’Éventreur s’était jeté sur les ennemis qui avaient été assommés par les attaques des Fouilleurs. Il les avait déchirés, mordus et poignardés de toutes les manières possibles et imaginables. Chacune de ses victimes avait été livrée aux portes de la mort.

Ce fut une tragédie sanglante, dans le sens le plus simple et le plus littéral qui soit.

Le manoir autrefois prestigieux de la Familia Lisitsa était rempli de trous à cause des essaims Fouilleurs. Les attaques de Sérignan et de l’Éventreur avaient teinté les murs et le sol d’un rouge profond. Des cadavres gisaient partout dans la pièce.

Même en observant les pertes, je n’avais rien ressenti. Les cadavres jonchaient le champ de bataille, et il était naturel qu’ils saignent. Les corps ne restaient propres que dans les jeux vidéo. Non, même dans les jeux vidéo, les cadavres étaient grotesques. Le carnage engendrait le sang et le mort, c’était évident.

« Hé ? ! Y a-t-il quelqu’un ? ! Que quelqu’un sorte et tue ces monstres ! Dépêchez-vous ! »

Le patron de la Familia Lisitsa cria à l’aide, mais à ce moment-là, tous ses hommes étaient morts ou avaient fui le manoir. Il avait beau pleurer, personne ne lui était venu en aide. Son sort était déjà scellé.

« Capture-le vivant, Essaim Éventreur », avais-je ordonné une fois de plus.

« Comme vous le souhaitez, Votre Majesté. »

Le dard venimeux de l’Éventreur scintillait dans la lumière.

« Non ! Ne faites pas ça ! Restez en arrière ! Restez… »

Le dard de l’Éventreur poignarda l’homme malgré ses cris désespérés.

« Aaaah, guh ! »

Alors que le venin se répandait dans ses veines, de la mousse sortit sa bouche et il tomba, perdant conscience. Son corps s’affaissa et s’écrasa sur le sol. Le venin de l’Éventreur n’était pas mortel ni même nuisible, mais il avait assommé l’adversaire pendant un certain temps. Il possédait un faible effet paralysant, mais plus que suffisant pour assommer le patron.

« Sérignan, attache-le. »

« Comme vous voulez. »

Sur mon ordre, Sérignan enveloppa le patron dans ce qui ressemblait être des fils d’araignée et le ligota.

« Sérignan, Essaim Éventreur, cherchez des survivants dans le manoir. Restez groupés pour vous couvrir les uns les autres si nécessaire. Juste pour être sûr. »

« Comme vous le désirez. »

Je ne pouvais pas me permettre de perdre Sérignan, qui était devenue encore plus forte pendant son séjour au manoir, et je m’étais tellement attachée à l’Éventreur que même la mort d’une seule unité m’avait mise en colère. Le fait que mes ennemis meurent en masse ne me faisait rien, mais je ne tolérais pas une seule blessure infligée à l’un de mes alliés.

Je suis sûre que cela fait de moi une égoïste. Mais n’est-ce pas ainsi que les gens opèrent ?

« Très bien, nous nous sommes vraiment lâchés et avons provoqué une émeute ici. Alors, allons-y avant que les voisins ne nous remarquent et commencent à paniquer. Mais je vais m’assurer que les choses se calment assez vite », avais-je dit, en sortant un essaim de parasites de ma poche.

J’avais regardé froidement le patron de la Familia Lisitsa, paralysé à mes pieds, puis j’avais mis l’Essaim Parasite dans sa bouche.

☆☆☆**

La police de Leen — ou plutôt, les chevaliers de Leen — découvrit rapidement le massacre dans la propriété de la Lisitsa Familia. Des dizaines de membres de la Familia avaient été retrouvés morts, leurs cadavres mutilés au point d’être méconnaissables. Beaucoup de chevaliers avaient vomi à cette horrible vue.

Le coupable de l’affaire avait été trouvé presque immédiatement : c’était le patron de la Familia Lisitsa. Il avait été trouvé assis sur le pas de la porte du manoir, une épée ensanglantée à la main, et il avait admis sans hésiter que tout était de sa faute. Sur la base de ces aveux, les chevaliers avaient arrêté l’homme, l’avaient accusé de nombreux chefs d’accusation de meurtre et l’avaient condamné à la mort par pendaison.

Les cadavres avaient été laissés tels quels, puis incinérés. Mais ils avaient quelque chose d’inhabituel que personne n’avait remarqué au début : le nombre de cadavres était inférieur au nombre de membres de la Familia. Les chevaliers avaient conclu que certains d’entre eux avaient dû conspirer pour commettre les meurtres, puis s’étaient enfuis après coup. Ils avaient donc décidé d’essayer de les retrouver.

Non pas que leur recherche porterait ses fruits, bien sûr.

« Chargeons les cadavres. Nous en avons pas mal, nous allons donc être de plus en plus nombreux à partir d’aujourd’hui. »

J’avais fourré les corps des membres « disparus » de la Familia — qui avaient été tués sur mes ordres puis emportés dans la bouche des Essaims Fouilleurs — dans le four à fertilisation.

« Que produirez-vous aujourd’hui, Votre Majesté ? » demanda Sérignan tout en mettant les cadavres dans le four.

« Et bien, je pense que je vais juste faire plus d’Essaim Éventreurs. Il est peut-être temps de se précipiter », répondis-je.

Il y avait probablement un moyen plus simple de charger les cadavres dans le four, mais pour le moment, cela ferait l’affaire.

J’avais déjà un nombre important d’Essaim Éventreurs, mais pas assez pour une ruée. Étant devenue la reine de l’Arachnée, j’avais promis de les mener à la victoire, et je devais donc garder l’esprit fixé sur cette victoire.

Mais les conditions de cette victoire, ainsi que les ennemis que je devais battre pour la remporter, étaient toujours aussi floues pour moi. Jusqu’à présent, nous n’avions lutté que contre des esclavagistes, des braconniers et un seul syndicat du crime. Il n’y avait pas encore de pays ou de faction à vaincre.

Mais qui est notre adversaire ? Nous étions encore en train d’effectuer l’importante tâche de reconnaissance de notre environnement, les Essaim Éventreurs s’étant répandus partout à la recherche d’informations. Les essaims Fouilleurs se déplaçaient également dans la clandestinité, écoutant attentivement les conversations dans les villes et les villages.

C’est grâce à leurs efforts que j’avais appris l’existence du royaume de Maluk, situé directement à l’ouest. Je ne savais pas à quel alignement ils appartenaient, mais j’avais compris qu’il s’agissait d’une assez grande nation à proximité.

À l’est, il y avait une autre nation, la Papauté Frantz, qui était un pays tolérant et religieux qui ne faisait aucun sacrifice à leurs dieux. En d’autres termes, il s’agissait probablement d’une faction du bien. Comme l’Arachnée était une faction du mal, cela signifiait que nous pourrions éventuellement avoir à les affronter.

Je ne savais pas qui ou quoi se trouvait au nord et au sud. Il y avait apparemment des nations là-bas, mais je ne connaissais ni leurs noms ni leurs cultures. Pour commencer, il était à peu près impossible pour les Essaim Éventreurs de découvrir beaucoup de choses sur les autres cultures au cours de leur exploration. Tous ceux qui les voyaient les considéraient comme des monstres et les attaquaient immédiatement.

Le fait d’être une faction de monstre comportait son lot d’inconvénients. Si je pouvais juste débloquer de nouvelles unités de niveau supérieur, je pourrais produire des essaims qui pourraient naturellement se mêler aux villageois afin de recueillir des informations. Malheureusement, j’avais besoin de beaucoup plus de ressources pour cela.

D’après les cartes des esclavagistes, notre base et la forêt des elfes se trouvaient au centre du continent. Cette connaissance était assez décourageante, car elle signifiait que nous étions intrinsèquement dans une position désavantageuse, entourés d’ennemis potentiels dans toutes les directions.

« Que devrions-nous faire ensuite, je me le demande ? »

Nous n’avions pas d’ennemi évident à combattre et aucune condition apparente de victoire, donc pour le moment, j’avais constitué mes forces en prévision d’une attaque.

Cependant, comme je le découvrirai bientôt, l’ennemi allait venir à nous en premier.

***

Chapitre 5 : Tragédie au Village des elfes

Partie 1

Six mois s’étaient écoulés depuis que nous avions commencé à négocier avec Baumfetter en échange de leur sécurité. Le nombre d’esclavagistes et de braconniers avait considérablement diminué. Apparemment, ils avaient réalisé que c’était la forêt de la mort. Mais cela signifiait que nous perdions peu à peu une source de viande précieuse.

Pourtant, ma force d’Éventreurs avait atteint un nombre qui rendait possible l’attaque d’un autre pays. Si cela avait été le cas, j’aurais été prête à foncer sur une base ennemie dès maintenant. Sauf que je n’avais aucune idée de qui j’étais censée attaquer dans ce monde. Des milliers d’Essaims Éventreurs étaient une force excessive si je n’avais affaire qu’à des groupes de braconniers.

Maintenant que les choses s’étaient calmées, je n’avais que cinq ou six Essaim Éventreurs qui patrouillaient à Baumfetter, et c’était plus que suffisant pour faire face aux esclavagistes qui harcelaient les elfes. Déployer un plus grand nombre sans raison ne ferait qu’effrayer les habitants du village, et je courais le risque que mes Essaims soient repérés par des humains bienveillants qui faisaient leur travail dans la forêt.

« C’est tellement paisible. »

Bien que faisant partie d’une race dangereuse et agressive comme l’Arachnée, j’avais joui de la paix. Le ragoût que les gens de Baumfetter me servaient était toujours savoureux, et en vendant les robes des Essaims Travailleurs, je pouvais obtenir de la viande. Cela dit, la demande de ces robes diminuait progressivement en raison de l’offre excessive.

« Votre Majesté, ne devrions-nous pas passer à l’offensive ? » me demanda Sérignan.

« Mais qui attaquerions-nous ? » lui avais-je répondu.

« Hmm. Attaquons la ville de Leen. Ce faisant, nous obtiendrions tout ce qu’ils ont. Nous ferions bien de travailler sur nos recherches. »

Dans le jeu, la recherche débloquait de nouvelles unités et structures. La recherche nécessitait de l’or et des âmes, bien que différents types de recherche nécessitaient différentes quantités et variétés de ressources. Le développement de nouvelles unités nécessitait des âmes, tandis que les nouvelles structures nécessitaient de l’or. Certaines factions constituaient néanmoins des exceptions, celles qui utilisaient des golems avaient besoin d’or pour débloquer ces unités, et les factions de type fantôme utilisaient des âmes pour débloquer leurs structures.

Nous avions acquis un stock d’âmes assez important, ce qui nous avait permis de débloquer de nouvelles unités, mais nous n’avions pas encore commencé à débloquer des structures.

« Je n’aime pas l’idée d’attaquer Leen sans raison. Nous les utilisons pour le commerce, donc ils nous ont été utiles. »

Nous avions utilisé Leen pour vendre les robes des Essaims Travailleurs et faire périodiquement des provisions de viande. Je ne savais pas où nous irions pour échanger ces choses si nous rasions Leen.

« Une fois que nous aurons détruit Leen, nous pourrons attaquer le Royaume de Maluk. Cela réglerait tous nos problèmes, car nous obtiendrions de la viande, des âmes et de l’or. »

Ce que Sérignan suggérait était peut-être impitoyable, mais c’était néanmoins logique. L’Arachnée n’était pas une faction qui faisait du commerce. Elle se nourrissait de pillages, de pillages et de pillages supplémentaires jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à prendre. En rendant l’Arachnée dépendante du commerce, je l’utilisais d’une manière qui n’était pas prévue.

Un véritable joueur d’Arachnée était aussi impitoyable que possible, anéantissant sans relâche l’ennemi et utilisant sa chair et son âme pour alimenter sa croisade impie.

« Tu as raison. Nous devrions envisager une économie de pillage. »

En tant que reine de l’Arachnée, j’avais promis de les mener à la victoire. Se cacher dans le confort de nos tunnels et chasser les traînards comme si nous étions des monstres féeriques de la forêt ne nous convenait pas, et cela ne nous rapprochait pas de la réalisation de nos aspirations.

Si nous voulions gagner, nous devions nous tacher les mains de sang.

« Votre Majesté. »

Une voix m’avait soudainement appelée à travers la conscience collective.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Nous avons détecté une grande force marchant vers Baumfetter. Ce ne sont pas des braconniers ou des esclavagistes. C’est une force bien armée et hautement entraînée. Que devrions-nous faire ? »

« Qu’est-ce que… ? Tu veux dire une armée ? »

C’était effectivement une armée, mais d’où venait-elle ?

« Ils portent ce qui semble être la bannière du Royaume de Maluk », répondit l’éclaireur Éventreur.

« Ils atteindront Baumfetter sous peu. Vos ordres, Votre Majesté ? »

« Interceptez-les aussi longtemps que vous le pourrez. »

« Bien reçu. »

L’Éventreur allait probablement mourir. Un seul Essaim Éventreurs n’était pas de taille face à une armée organisée, et même si nous nous dépêchions, nous n’arriverions pas à temps à Baumfetter.

« Au moins maintenant, nous avions la possibilité d’ouvrir les hostilités. »

L’esprit de l’Essaim était définitivement vivant en moi.

☆☆☆**

« Les humains ! Les humains arrivent ! »

« Ce sont des chevaliers, pas des braconniers ou des esclavagistes ! »

Les chevaliers marchaient sur Baumfetter de toutes les directions. Leurs armures faites de plaque et leurs boucliers déviaient les flèches des elfes.

« Regardez ! Les serviteurs de la reine d’Arachnée sont là ! »

Alors que la situation à Baumfetter devenait critique, deux Essaims Éventreurs s’étaient précipités dans la mêlée, engageant les chevaliers dans la bataille. Leurs faux pénétrèrent les boucliers et les armures, coupant la chair des chevaliers et répandant leur sang.

« Ooh! »

Cependant, les chevaliers avaient à peine bronché devant les attaques des Essaims. Un chevalier enfonça son épée dans un Essaims Éventreur qui s’était écrasé sur son bras, le faisant s’envoler et se recroqueviller alors qu’il entrait dans sa phase d’agonie. Un autre chevalier, apparemment un sorcier, avait ensuite soigné ses blessures.

« Maudits monstres ! », le chevalier cracha avant de reprendre sa marche.

« Les rumeurs étaient vraies. Il y a vraiment une sorcière ici. »

« Allez, allez, allez ! Détruisez le perchoir des hérétiques ! »

Des cavaliers apparurent de la forêt, poignardant les archers elfes avec des lances. L’infanterie s’était également avancée, se tenant en ligne et tirant une rafale de flèches enflammées dans le village elfe. Des cris s’élevèrent du village alors que les elfes fuyaient les bâtiments et les maisons qui avaient pris feu. Ils étaient des non-combattants : femmes, enfants, malades et personnes âgées.

Les elfes qui pouvaient se battre dirigeaient leurs flèches vers les trous dans les casques des chevaliers, mais le jeune Linnet n’était pas capable d’un tel exploit. Il s’était contenté de tirer des flèches au hasard, repoussant de justesse la progression des chevaliers. Il n’aurait pas été surprenant qu’on lui dise soudainement de s’enfuir.

« Linnet! »

« Lysa !? Que fais-tu ici !? »

Linnet se battait désespérément pour protéger la maison de l’aîné quand Lysa s’était précipitée vers lui.

« Le feu est partout ! Linnet, nous devons courir ! »

Lysa l’avait supplié, luttant pour reprendre son souffle.

« Si nous allons là où les arbres sont les plus épais, leurs chevaux ne pourront pas nous suivre ! »

« Mais je dois protéger le village ! »

Linnet secoua violemment la tête.

« Si nous abandonnons cet endroit, où irons-nous ? D’ailleurs, il n’y a pas que ces chevaliers dans la forêt ! Il y a aussi des monstres dangereux là-bas ! »

« Mais si nous restons ici, ils vont nous tuer. »

« Tu as peut-être raison, mais nous devons essayer ! »

Linnet voulait protéger son village, tandis que Lysa voulait qu’il soit en sécurité. Les chances que l’un ou l’autre de leurs souhaits se réalise étaient décidément minces. Les elfes étaient complètement dépassés par les chevaliers. Des murs de flammes bloquaient leurs issues de secours, et l’infanterie les encerclait peu à peu. La cavalerie galopait à travers le village, cherchant avidement de nouvelles victimes.

« Gah ! »

Un autre elfe était tombé, tombant au sol alors qu’un des soldats tirait une flèche à travers lui. Les archers de l’ennemi étaient peut-être inférieurs aux elfes, mais ils étaient assez habiles pour toucher les organes vitaux de leurs cibles avec une précision mortelle.

« Urgh... »

« Azlet est aussi à terre ! Pouvez-vous encore vous battre ? »

Il ne restait plus que trois elfes capables de se battre, dont Linnet.

« Abattez les hérétiques aux longues oreilles ! Chargez ! »

Un autre groupe de chevaliers lourdement armés les chargea, avec l’intention d’achever les quelques elfes encore capables de se battre, puis de tuer ceux qui se cachaient dans la maison de l’ancien.

« Au diable tout ça ! Est-ce vraiment la fin !? »

La vie de Linnet avait été sauvée une fois auparavant. Il avait réussi à échapper aux griffes des esclavagistes. Et pourtant, sa ville natale était maintenant mise à feu, ses amis et ses proches massacrés sous ses yeux. Pourquoi une chose aussi terrible devait-elle arriver ? Dieu n’existait-il vraiment pas dans ce monde ?

Mais juste au moment où cette pensée traversait l’esprit de Linnet…

« Ça suffit. »

La voix digne d’une femme résonnait dans tout le village en feu.

« Mais qu’est-ce que… ? »

« Une fille ? »

Les soldats se retournèrent en suspectant quelque chose, leurs yeux tombant sur une seule fille vêtue d’une belle robe. Ses cheveux noirs flottaient autour d’elle comme un halo sombre, contrastant audacieusement avec les flammes qui s’élevaient derrière elle.

« Une alliée des elfes ? »

« On dirait bien. Archers ! »

Les chevaliers pointèrent leurs flèches sur la fille et tirèrent immédiatement. Les flèches volaient dans l’air, sifflant alors qu’elles traversaient le vent en se dirigeant vers la poitrine de la fille… mais elles n’avaient jamais atteint leur cible.

« Vous ne poserez pas la main sur Sa Majesté. Sur mon honneur de chevalier, je ne le permettrai jamais. »

Les flèches volant vers la jeune fille, la reine d’Arachnée, furent déviées vers le ciel par l’épée de Sérignan. Elle s’avança, son Essaim à moitié exposé, et se tint devant la reine pour la garder.

« Un autre monstre ! »

« Tuez-les ! Au nom du Dieu de la Lumière ! »

Les chevaliers tournèrent le bout de leurs lames loin des elfes, en direction de la reine d’Arachnée.

« Trop naïfs. Vous êtes pathétique. Vous pensiez pouvoir me battre avec si peu de monde ? », dit la reine, les lèvres retroussées en ricanant.

Elle s’éclaircit la gorge, et déclara d’une voix résonnante :

« Déchirez-les, mes serviteurs. »

L’instant d’après, les Essaims Éventreurs sortirent des arbres. Mais ce n’était pas seulement une poignée d’entre eux. Des dizaines de milliers d’Essaims Éventreurs s’étaient déversés hors de la forêt. Ceux qui étaient restés dans les tunnels jusqu’à présent. Ceux qui s’étaient régalés de la chair qu’on avait achetée à Leen, des cadavres des braconniers et des esclavagistes, des corps de la Familia Lisitsa. Le banquet sans fin de chair avait accru leur nombre. En claquant leur mâchoire de façon menaçante, ils avaient entouré les chevaliers.

« Connaissez la force et la terreur de l’Arachnée », dit la reine.

Et à ce signal, les Essaims Éventreurs s’avancèrent.

« Bon sang, où ont-ils trouvé autant de monstres !? »

« Cavalerie ! Couvrez-nous ! »

Face à une armée d’Essaims Éventreurs assez importante pour couvrir toute la zone, les chevaliers étaient dans un état de panique. Encerclés de tous côtés, ils s’étaient regroupés en formation défensive pour tenter de les repousser.

Pour les Essaims Éventreurs, cependant, ces hommes n’étaient que du butin à piller.

La cavalerie qui avait encerclé le village de manière oppressante fut la première à tomber. Chaque cavalier fut engagé par trois ou quatre Essaims Éventreurs qui lui mordirent les membres et le tirèrent des chevaux. Les corps des hommes étaient poignardés à l’aide de faux, leurs gorges pénétrées par des crocs. Ceux qui moururent sur place eurent de la chance. Ceux qui avaient eu la malchance d’éviter des coups mortels avaient été disséqués vivants par l’Essaim.

« Formez un cercle ! Dépêchez-vous ! Les Chevaliers de Saint-Augustin ne seront pas la proie de telles bêtes ! », cria un homme qui semblait être le chef des chevaliers.

« Capitaine ! Nous devons invoquer l’Ange ! Si nous ne le faisons pas, nous serons anéantis ! » s’écria un des chevaliers subordonnés.

« Ngh... Je ne peux pas croire que nous devons invoquer l’Ange pour quelque chose comme ça ! »

***

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