Mushoku Tensei (LN) – Tome 5 – Chapitre 4 – Partie 3

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Chapitre 4 : Réunis

Partie 3

L’explication de Geese était péniblement longue et agaçante. Honnêtement, j’avais été tenté de lui couper la parole en cours de route. Mais j’avais manqué des informations importantes en m’impatientant avec Rudy tout à l’heure. Et bien que j’aie rarement appris de mes erreurs, je n’étais pas assez stupide pour foirer exactement de la même façon deux fois dans la même journée.

Finalement, l’histoire de Geese avait pris fin. J’avais essayé de résumer ce qu’il m’avait dit.

« En gros, tu as fait le tour de toutes les tribus de la Grande Forêt… et les avez convaincus d’envoyer tous les humains perdus qu’elles trouvaient à Millishion ? »

« C’est exact. Heh, heh. N’hésite pas à m’exprimer ta gratitude ! »

« Oui, je te dois beaucoup… »

Cela expliquait probablement le flux constant de réfugiés de la région de la Grande Forêt qui venaient me demander de l’aide.

« Eh bien, de toute façon ! Quand j’ai entendu parler de cet enfant humain, quelque chose a fait tilt, alors je me suis précipité vers lui. Sans vouloir me vanter, je suis un homme qui a beaucoup de relations. Il se trouve que je connais même quelques personnes dans le village de Doldia. J’ai demandé à un de leurs guerriers, un bon ami à moi, de me jeter dans la même cellule que le gamin. »

« Attends une seconde. Pourquoi avais-tu besoin d’aller là-dedans avec lui ? »

« Pour que je puisse l’aider à s’échapper, si le pire devait arriver. Il est bien plus facile de s’évader d’une prison d’hommes bêtes que d’y entrer par effraction. »

Je connaissais le talent de Geese pour s’échapper des prisons. Chaque fois qu’il se faisait enfermer pour avoir monté une sorte d’escroquerie, il en sortait assez vite comme si de rien n’était.

« De toute façon, sais-tu que je pensais trouver le gamin recroquevillé en boule et sanglotant ? Mais au lieu de ça… ha ha ! »

« Que s’est-il passé ? Est-ce qu’il allait bien ? »

« Il se prélassait à poil en toute décontraction ! Et les premiers mots qui sortirent de sa bouche étaient : “Bienvenue à ta destination !” Comment étais-je censé répondre à cela !? » Geese avait dû s’arrêter un moment pour rire de sa propre histoire.

« Ça n’a pas l’air d’être un sujet de plaisanterie, mec… »

« Mais c’était hilarant ! J’ai tout de suite su qu’il devait être ton fils, Paul ! »

Je n’avais pas compris ce qui était si drôle. Ou même comment il avait compris si vite.

« Il était exactement comme l’ancien toi, mec », continua Geese.

« Il était ridiculement arrogant ! Prêt à donner des ordres à un parfait étranger ! Une fois, il a essayé de flirter avec cette fille des hommes bêtes. Elle l’a regardé fixement et lui a dit “Je peux sentir ton excitation”, mais il a continué à la reluquer quand même ! Ce garçon est bien ton fils ! »

À ce moment-là, l’homme avait commencé à rire de nouveau. Je m’étais déplacé de façon inconfortable sur mon siège, ce qui m’avait rappelé quelques indiscrétions de jeunesse de ma part.

« Il m’a fallu un peu plus de temps pour en être complètement sûr. Mais oui, c’est comme ça. On peut difficilement reprocher au gamin d’avoir manqué son message. D’après ce que j’ai entendu, il n’était pas du tout resté à Port Zant. », déclara Geese, s’arrêtant pour vider une deuxième chope de bière.

« Hm ? Attends, Geese. Vous avez été enfermés dans la même cellule ? Alors… »

N’aurait-il pas pu tout expliquer ?

« Quoi qu’il en soit ! Je suis sûr qu’il y aura un peu de gêne familiale ici, mais fais une faveur à ton vieux copain Geese et va te réconcilier avec le garçon, d’accord ? », dit rapidement Geese, en se levant de son siège.

« Hé, attends. J’ai encore des choses à faire… »

« Oh oui. Ça m’est sorti de l’esprit tout à l’heure, mais il semblerait qu’Elinalise et compagnie se soient dirigées vers le Continent Démon pour toi. Les gens disaient qu’une femme elfe avait vidé la moitié des hommes de Port Zant, et nous savons tous les deux ce que cela signifie. »

« Quoi ? Sérieusement ? Je pensais qu’Elinalise me détestait encore plus que les autres, franchement. »

« Heh heh. En fin de compte, ils ne te détestent pas autant qu’ils le laissent paraître. »

Sur ce, Geese était sorti du bar. Évidemment, il n’avait pas payé ses boissons. Il ne l’avait d’ailleurs jamais fait. Mais cette fois, ça ne m’avait pas dérangé de payer sa note.

En tout cas, j’avais fait plus que ce qu’il fallait pour la journée. Il était temps que j’aille me coucher pour la nuit.

Il fallait que j’aille vite discuter avec Rudy. Peut-être même demain…

« Plus d’alcool ce soir, mon pote », dit Geese, qui avait remis sa tête dans la porte. « Tu vas aller à l’auberge de la porte du jour demain, sobre, compris ? »

« Ouais, ouais ! Je sais ! »

Avec un soupir d’irritation, je posais ma chope de bière.

Mais maintenant que j’y pense, j’en avais fait trop ces derniers temps. Pourquoi est-ce que je me noyais toujours dans cette merde ? J’avais encore beaucoup d’autres choses à faire.

« Hum… Capitaine Paul ? As-tu fini de parler avec ton ami ? »

Alors que je retournais les choses dans ma tête, une femme s’était approchée de ma table avec hésitation. Elle avait une expression d’excuse sur le visage. Ma tête était trop embrumée pour la reconnaître au début, mais après avoir étudié son visage pendant quelques secondes, j’avais réalisé que c’était Vierra, un des membres de mon équipe.

« Heh. Qu’est-ce que tu as, ma fille ? Tu as envie de porter quelque chose de modeste pour une fois ? »

« Eh bien, oui… »

D’un hochement de tête ambigu, Vierra s’était assise sur le siège que Geese venait de quitter une minute plus tôt. Pour une raison quelconque, elle ne portait pas son habituel accoutrement provocateur ce soir. Elle s’était changée dans une tenue parfaitement ordinaire qui la faisait ressembler davantage à une citadine ordinaire.

« J’ai eu peur que ce qui s’est passé avec votre fils tout à l’heure soit de ma faute, monsieur. »

« Quoi ? Pourquoi penses-tu cela ? »

« Euh, eh bien, il semblerait que… la façon dont je m’habille pourrait lui avoir fait mal comprendre la nature de notre relation… »

« Ça n’a rien à voir avec ça. Le petit voyou a jeté un coup d’œil dans ton décolleté et en a tiré ses propres conclusions. »

Il y avait une raison pour laquelle Vierra s’habillait de cette façon. Cette femme avait été une aventurière ordinaire à Fittoa, mais l’incident de téléportation l’avait laissée bloquée sur le continent Millis sans aucun équipement. Elle avait rapidement été capturée par une bande de bandits qui l’avaient traitée comme leur jouet. C’était le genre de cauchemar qui laisserait la plupart des gens brisés, mais elle avait réussi à mettre cela derrière elle grâce à sa seule volonté.

Mais nous avions aussi recueilli une fille qui n’avait pas rebondi aussi vite : sa sœur Shierra. Aujourd’hui encore, Shierra tremblait de manière incontrôlable chaque fois qu’un homme la regardait. Et nous avions eu un certain nombre de cas similaires dans notre équipe.

Afin de les protéger d’une attention indésirable, Vierra avait commencé à porter une armure délibérément légère pour attirer le regard des hommes dans sa direction. Elle était également la membre de notre équipe la plus apte à réconforter et à s’occuper des femmes qui avaient subi ce genre de traumatisme. En tant qu’homme qui n’avait aucun moyen de comprendre ce type de douleur spécifique, je la considérais comme un membre indispensable de l’équipe.

Nous n’avions pas de relations sexuelles, bien sûr. L’idée était ridicule.

« Ce n’était pas de ta faute. On est d’accord ? »

« … Oui, monsieur. »

Encore un peu déprimée, Vierra se leva et retourna à la table où les autres filles étaient assises. En regardant un peu plus attentivement qu’avant dans la salle, j’avais remarqué que plus d’une personne me regardait avec une inquiétude évidente dans les yeux.

« Oh, pour l’amour de Dieu… Ne me regardez pas comme ça, bande d’idiots ! Je me réconcilierai avec lui demain, d’accord !? »

J’avais repoussé ma chaise, je m’étais levé et j’étais sorti du bar.

Quand j’étais retourné dans ma chambre à l’auberge, j’avais trouvé Norn déjà endormi.

Je m’étais versé une tasse d’eau du pichet sur notre table et j’avais rapidement tout bu. Le liquide tiède s’était écoulé dans mon estomac tourbillonnant.

Je me sentais dégriser peu à peu. J’avais toujours eu une tolérance élevée à l’alcool. Je me sentais bien quand je buvais beaucoup, mais les effets ne semblaient jamais durer trop longtemps. Alors que le brouillard dans ma tête commençait lentement à se dissiper, j’avais regardé ma fille, qui était recroquevillée dans son lit, serrant sa couverture, et je l’avais caressée doucement sur la tête.

Je m’étais senti désolé pour Norn. J’étais vraiment désolé. Avec un père comme moi, elle devait avoir beaucoup de plaintes, mais elle les gardait toujours pour elle et faisait de son mieux pour sourire. Si jamais je la perdais, je n’aurais pas la force de continuer à vivre.

« Mm… Papa… »

Norn s’était un peu déplacée dans le lit. Il ne semblait pas que je l’avais réveillée, elle devait être en train de parler pendant son sommeil.

Norn n’était pas comme Rudy. C’était une enfant ordinaire. Je devais la protéger.

Soudainement, une pensée étrange me vint à l’esprit : Si Rudy avait été un enfant « ordinaire » lui aussi, ne dormirait-il pas dans cette chambre avec Norn en ce moment ? Il serait resté à la maison avec nous au lieu de partir comme tuteur. Et au moment de la catastrophe, il aurait pu me tirer la manche, me demandant s’il pouvait aussi tenir Norn.

Si Rudy avait été ordinaire — un enfant normal de onze ans — ne l’aurais-je pas regardé de la même façon que je regardais Norn ? Comme quelqu’un que je devais protéger ?

Mes jambes tremblaient sous moi. J’avais enfin compris pourquoi Geese m’avait dit : « C’est encore un enfant. »

Quelle différence il y avait-il dans le fait que Rudy soit ordinaire ou non ? En quoi cela avait-il eu de l’importance ? Et si Norn avait été le génie ? Lui aurais-je parlé comme ça ? Si Norn était revenue vers moi après avoir vécu une aventure, sans rien savoir de ce qui s’était passé… lui aurais-je dit que j’en attendais plus ?

Une fois que j’avais commencé à y penser, je n’arrivais pas à m’endormir. Je n’avais même pas envie de m’allonger dans mon lit. J’avais quitté notre auberge, trouvé un seau rempli d’eau dehors, et je l’avais entièrement jeté sur ma tête.

Et puis, me souvenant du regard de Rudy en quittant le bar, je m’étais penché et j’avais vomi.

Rafraîchis-toi la mémoire, Paul. Qui est la personne qui a fait autant de mal au gamin ?

En regardant dans ce seau, je vis le visage d’un idiot. Qui que soit cet idiot, c’était manifestement le dernier homme au monde qui avait le droit de se dire père.

« Ah, merde. Ça pourrait être dur… »

Si j’étais à la place de mon enfant, je couperais les ponts sans hésiter.

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